Le corps sans représentation

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Ce livre a pour triple objectif de synthétiser la question de la représentation corporelle, d'esquisser des éléments de réponse au problème de l'étude du corps vécu / sa représentation et de souligner l'apport de la philosophie de Sartre dans le débat actuel sur la définition du corps. Voici une méthodologie originale fondée sur l'éclairage réciproque entre la philosophie contemporaine du corps et la philosophie sartrienne.
Publié le : dimanche 1 janvier 2012
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EAN13 : 9782296478596
Nombre de pages : 176
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Le corps sans représentation

De Jean-Paul Sartre à Shaun Gallagher

Mouvement des savoirs
Collection dirigée par Bernard Andrieu
L’enjeu de la collection est de décrire la mobilité des Savoirs
entre des sciences exactes et des sciences humaines. Cette sorte
de mobilogie épistémologique privilégie plus particulièrement
les déplacements de disciplines originelles vers de nouvelles
disciplines. L’effet de ce déplacement produit de nouvelles
synthèses. Au déplacement des savoirs correspond une nouvelle
description.
Mais le thème de cette révolution épistémologique présente
aussi l’avantage de décrire à la fois la continuité et la
discontinuité des savoirs : un modèle scientifique n’est ni fixé à
l’intérieur de la science qui l’a constitué, ni définitivement fixé
dans l’histoire des modèles, ni sans modifications par rapport
aux effets des modèles par rapport aux autres disciplines
(comme la réception critique, ou encore la concurrence des
modèles). La révolution épistémologique a instauré une
dynamique des savoirs.
La collection accueille des travaux d’histoire des idées et des
sciences présentant les modes de communication et de
constitution des savoirs innovants.
Déjà parus
Yannick VANPOULLE
, Epistémologie du corps en Staps
, 2011.
M. G. IGUALADA,
Anarchisme
, traduit et préfacé par
Guillaume DEMANGE, 2010,
Denis LELARGE,
L’Encyclopédie sociale d’Otto Neurath
, 2009.
Henri VIEILLE-GROSJEAN,
De la transmission à l’apprentis-
sage : contribution à une modélisation de la relation
pédagogique
, 2009.
Gérard FATH,
Laïcité et pédagogie
, 2009.
Antoine ZAPATA,
Pratiques enseignantes : Agir au service de
valeurs
, 2009.
Monique MANOHA et Alexandre KLEIN (dir.),
Objet, bijou et
corps. In-corporer
, 2008.
Thierry AUFFRET VAN DER KEMP et Jean-Claude NOUËT
(dir.),
Homme et animal : de la douleur à la cruauté
, 2008.

Isabelle Joly

Le corps sans représentation

De Jean-Paul Sartre à Shaun Gallagher

5-7, rue de l’©E cLo’lHe-aPromlyattetcahnn, i2q0u1e,1 75005 Paris
hdtitfpf:/u/swiown.wh.lairbmraaitrtiaenha@rwmaanttaadno.co.ofrm
harmattan1@wanadoo.fr
ISEBAN N: :9 9778-822-2299665-6586786716 -1

Introduction
Qu’est-ce qu’un corps ? L’étude du corps est un sujet très vaste.
Il est généralement abordé en sciences humaines au travers des
exemples précis d’une partie du corps (la peau, le visage, le regard,
la mutilation sexuelle,…) et au travers le prisme d’autres concepts
comme celui de la représentation corporelle. Nous allons étudier
principalement ce dernier concept. D’emblée, en parcourant la
littérature, nous avons observé un problème définitionnel. Le
concept de la représentation corporelle n’est pas univoque. La
représentation corporelle peut désigner la représentation neuronale,
la représentation mentale, la représentation interne… De plus, le
concept de la représentation corporelle est souvent associé aux
concepts de schéma corporel et de l’image du corps, des concepts
non univoques également.
Les concepts du schéma corporel et de l’image du corps
renvoient à une infinité de définitions possibles au travers les
sciences humaines dès lors que l’on dépasse les limites d’une
définition minimaliste dans le sens d’une représentation interne
réelle, stable et égologique du corps. Ce problème de la polysémie
des concepts du schéma corporel et de l’image du corps a été mis
en évidence par d’autres chercheurs, comme entre autres, le
philosophe Shaun Gallagher. Nous montrerons, dans ce qui suit,
qu’à ce problème épistémologique de la définition des concepts
s’ajoute une série de problèmes ontologiques.
Lorsqu’on utilise le concept de la représentation, on fait
référence de manière implicite à un vieux débat philosophique sur
la réalité et sur le rapport entre le réel et ce qui le reproduit comme,
par exemple, la représentation mentale du monde externe.
Plusieurs questions se posent dès qu’on utilise l’expression de
« représentation corporelle » : « quelle est la nature de la
représentation ? », « qu’est-ce qu’un schème ? », « qu’est-ce
qu’une image ? », « quel corps est représenté ? »… Nous
aborderons plus spécialement quelques-unes de ces questions
ontologiques. Nous ne prétendons pas pouvoir résoudre tous ces

5

problèmes, mais nous tâcherons de les mettre en évidence et
d’apporter des éléments de réponse à certains d’entre eux.
Notre objectif est de proposer une approche non
représentationniste minimaliste de l’étude du corps permettant de
résoudre une partie des problèmes épistémologiques et ontolo-
giques rencontrés par l’étude du corps en termes de représentation.
Nous proposons une méthodologie originale fondée sur l’éclairage
réciproque entre la philosophie contemporaine du corps et la
philosophie sartrienne. Cette méthode fournira une réponse
possible à la question de savoir ce qu’est un corps.
La difficulté qui s’est posée d’entrée de jeu était la délimitation
de notre objet d’étude. Nous avons choisi d’aborder à titre
d’exemple la question du corps mutilé. Aborder cette question
c’est envisager précisément un type de mutilation particulière.
Nous avons dû nous borner aux mutilations involontaires du corps
et à l’intérieur de ce type de mutilation, nous avons considéré
quelques exemples illustratifs. Nous nous interrogerons
essentiellement sur le phénomène du membre fantôme.
Nous avons rencontré ce même type d’obstacle de l’étendue du
sujet lorsque nous avons synthétisé les théories abordant la
question du corps. Nous avons choisi de répartir les théories en
deux grands modèles, celui que nous avons appelé le représenta-
tionnisme corporel et l’autre que nous avons nommé le non-
représentationnisme corporel. Le dualisme entre le représen-
tationnisme et le non-représentationnisme existe déjà en sciences
cognitives pour distinguer les chercheurs qui privilégient la
connaissance « en général » en termes de représentations internes
du monde externe ou à l’inverse, ceux qui conçoivent la connais-
sance « en général » sous la forme de la relation entre le sujet
connaissant et l’objet connu sans passer par des représentations
internes.
Le représentationnisme corporel désigne, selon nous, les
théories qui, à des degrés divers, envisagent la connaissance du
corps relativement à une représentation interne conçue comme un
6

schème, une forme et le non-représentationnisme corporel renvoie,
par contre, aux théories qui, à des degrés divers, considèrent la
connaissance du corps au travers l’activité corporelle incarnée dans
le monde externe. Notre intention n’est pas de décrire les diverses
théories en détail sous la forme d’une compilation ni de critiquer
une théorie sans tâcher d’apporter des éléments de réponse aux
problèmes qu’elle rencontre. Nous voulons tracer les contours de
deux paradigmes importants en sciences humaines et montrer
comment l’un (le non-représentationnisme) peut apporter des
réponses aux problèmes rencontrés par l’autre (le représenta-
tionnisme).
Lors de nos recherches, nous avons dû nous opposer à un
dernier obstacle, celui qui consistait à dépasser le cadre
philosophique vers d’autres disciplines et qui plus est, vers des
disciplines que nous connaissions peu, comme c’est le cas de la
psychanalyse ou de la réalité virtuelle et dont la lecture est pourtant
nécessaire pour aborder la question du corps. Nous avons tâché de
favoriser le débat philosophique tout en esquissant ce que d’autres
disciplines pouvaient nous apporter comme enrichissement dans la
constitution de notre méthode. Le cas échéant, nous avons toujours
renvoyé le lecteur aux spécialistes.
Une fois ces difficultés dépassées, nous avons pris beaucoup de
plaisir à découvrir la richesse de toutes ces théories qui expliquent
le corps, à voir l’immensité du travail que les chercheurs ont
réalisé. En lisant Sartre à la lumière des philosophies actuelles du
corps et inversement, en lisant les philosophes actuels au travers le
prisme de la pensée de Sartre, nous avons observé la possibilité
d’élaborer une méthode épistémologique et ontologique pour
étudier le corps. Cette méthode d’étude du corps, comme nous le
montrerons, remet le corps lui-même au centre du débat et non
plus sa représentation interne. En outre, elle permet de résoudre
une partie des problèmes rencontrés par le représentationnisme
corporel.
Notre travail se subdivise en trois grandes parties. D’abord,
nous cernerons notre objet d’étude. Cette première partie nous

7

permettra de synthétiser notre objet d’étude de même que les
théories du représentationnisme corporel. Nous décrirons
également les limites que rencontrent celles-là. Dans une deuxième
partie, nous résumerons les sommets des théories non
représentationnistes en philosophie du corps
1
sous la forme de trois
arguments et nous montrerons le problème méthodologique auquel
sont confrontées les diverses théories du corps. Enfin, dans une
troisième partie, nous définirons une approche croisée entre la
philosophie contemporaine du corps et la philosophie de Sartre
pour élaborer une approche possible du corps sans référence au
concept de la représentation interne.



1 Par philosophie du corps, nous entendons la branche de la philosophie
contemporaine qui étudie l’objet corps dans une perspective pluridisciplinaire.
Pour une vue d’ensemble de cette philosophie spéciale, nous renvoyons le
lecteur aux travaux de deux philosophes du corps, Bernard Andrieu (voir
notamment, Andrieu, B. (2010). Philosophie du corps. Expériences,
interactions et écologie corporelle. Paris : Vrin ; Andrieu, B. (2006).
Dictionnaire du corps. Paris : Cnrs) et Michela Marzano : Marzano, M.
(2007). Philosophie du corps. Paris : Puf (Que-sais-je ?) et Marzano, M.
(2007). Dictionnaire du corps. Paris : Puf (Quadrige).
8

Première partie : contexte
I. Introduction
Cette première partie a pour but d’expliciter le contexte
philosophique et de définir notre objet d’étude. Nous avons choisi
le thème de la représentation corporelle. Il s’agit d’envisager ce
qu’est fondamentalement la représentation interne du corps
externe
2
. Ce mot évoque pour nos contemporains des réalités
diverses. Nous nous bornerons à la représentation corporelle au
sens de l’image du corps et du schéma corporel. Cette première
partie se subdivise en trois sections. Nous définirons dans un
premier temps la représentation corporelle au travers les théories
actuelles sous la forme d’une opposition entre deux grands
modèles théoriques pluridisciplinaires, d’une part le représenta-
tionnisme corporel et d’autre part, le non-représentationnisme
corporel. Selon le modèle du représentationnisme corporel, le
corps est connu au moyen de représentations internes du corps
externe et à l’inverse, le non-représentationnisme suggère de dire
que la connaissance du corps se fait sans la médiation par des
représentations internes du corps externe. Nous mettrons en
évidence les caractéristiques ontologiques sous-jacentes à ces deux
modèles. Cette section a un double objectif, celui de cerner notre
objet d’étude et celui de souligner la diversité des théories actuelles
sur le sujet.
Dans un deuxième temps, nous développerons les
caractéristiques ontologiques des représentations corporelles. Cette
section a pour double intention de préciser notre objet d’étude et de
nuancer le débat théorique sur la question de la représentation
corporelle en développant davantage les caractéristiques
ontologiques des théories sur la représentation du corps. Dans un
troisième temps, nous expliciterons les problèmes rencontrés par


2
Le corps externe désigne l’organisme aussi bien extérieur (le contenant
qu’est l’enveloppe corporelle, la peau) qu’intérieur (tout le contenu de
l’enveloppe corporelle y compris ce que De Preester appelle le « corps
profond » comme les viscères).
9

les chercheurs qui souscrivent au représentationnisme corporel.
Cette dernière section a pour objectif de résumer les problèmes
principaux que l’on rencontre dans la littérature sur la théorie de la
représentation interne du corps.

01

II. La représentation interne du corps. Les deux
modèles explicatifs principaux
1. Introduction
L’un des thèmes abordé par la philosophie contemporaine
du corps est celui de la représentation corporelle et l’une des
questions subordonnée à cette thématique est celle de savoir si la
connaissance du corps implique nécessairement de se représenter
le corps. Nous allons limiter notre champ d’investigation à ce
concept précis de la représentation corporelle. Au travers l’étude
de ce concept corporel
3
, nous allons tâcher d’expliciter ce qu’est le
corps en général. La question de la représentation interne du corps
externe est un sujet immense. Nous nous bornerons à tracer les
grands traits des théories principales sur le sujet en resserrant notre
propos aux concepts de l’image du corps et du schéma corporel.
Il ne s’agit pas de répéter l’histoire de ces concepts, mais de
mettre en évidence les théories principales sur le sujet. Nous
envisagerons ces théories de l’image du corps et du schéma
corporel en simplifiant celles-ci au maximum pour faire apparaître
deux grandes « tendances » philosophiques sous-jacentes à celles-
là, le représentationnisme et le non-représentationnisme. Concrète-
ment, nous allons d’abord cerner la question de la représentation
du corps. Ensuite, nous esquisserons cette question sous l’angle
des approches représentationniste et non représentationniste, en
faisant émerger pour l’une et l’autre les intrications ontologiques
de ces modèles du corps.



3
Nous appelons les concepts corporels les concepts qui expriment le corps.
De nombreux concepts corporels ont été définis dans deux dictionnaires du
corps. Cf. Le dictionnaire du corps dirigé par Bernard Andrieu et le
dictionnaire du corps dirigé par Michela Marzano : Andrieu, B. (2006).
Dictionnaire du corps
. Paris : Cnrs ; Marzano, M. (2007).
Dictionnaire du
corps
. Paris : Puf (Quadrige).
11

2. La question de la représentation du corps
Les représentations du corps sont variées. Une représentation
corporelle peut être réelle, matérielle (une photographie pour le
photographe) ou mentale (une image mentale pour le psychologue
cognitiviste). Elle peut être personnelle (une représentation
mentale, une image de soi dans le miroir) ou pour-autrui (l’analyse
d’une échographie par le médecin). Elle peut être artistique (le
corps est un objet d’art dans le
Body Art
) ou non (les images des
mutilations involontaires du corps). Lorsque nous parlons ici de la
représentation du corps, nous faisons référence à un vaste champ
d’étude pluridisciplinaire qui s’interroge sur la manière dont le
sujet connaît son propre corps, sur la représentation interne du
corps externe. Dans la littérature, une multiplicité de termes liés à
ce phénomène coexiste. La représentation corporelle, le(s)
schéma(s) corporel(s), le(s) image(s) du corps, le(s) image(s) de
corps, la représentation interne du corps, la représentation mentale
du corps,… sont autant de formules pour exprimer une sorte de
copie intérieure du corps externe.
Par « représentation corporelle », nous faisons référence plus
particulièrement à ce que l’on désigne dans la littérature par
l’image du corps et le schéma corporel. Les représentations du
corps que sont l’image du corps et le schéma corporel est un sujet
immense qui traverse de nombreuses disciplines très diverses
comme la psychanalyse, la psychologie du développement, les
neurosciences, la philosophie…. Aujourd’hui, une mise en
perspective a fait l’objet d’une étude interdisciplinaire assez
récente, en mars 2003 en Belgique, autour d’un travail
international avec des chercheurs comme Natalie Depraz, Jacques
Paillard et Shaun Gallagher (Shaun Gallagher que nous aborderons
plus particulièrement dans la suite de ce travail). L’ouvrage né de
ce colloque
Body image and body schema. Interdisciplinary
4perspectives on the body
donne un très bon aperçu des recherches
récentes dans le domaine. Nous nous bornerons essentiellement ici


4
De Preester, H., Knockaert, V. (2005). Body image and body schema.
Interdisciplinary perspectives on the body. Ghent : Ghent University.
21

à synthétiser les différentes théories en mettant en évidence
l’ontologie sous-jacente à celles-ci et à esquisser les problèmes
auxquels sont confrontées ces théories actuelles
5
.
Expliquons rapidement la distinction entre le schéma corporel
et l’image du corps. A l’origine, le schéma corporel est un concept
issu de la neurologie (Head et Holmes
6
) alors que l’image
corporelle est un concept neurologique et psychanalytique
(Schilder
7
). L’usage de ces concepts est maintenant pluriridis-
ciplinaire et est fréquent en sciences humaines. Il s’agit de
concepts corporels très répandus qui permettent d’étudier les
troubles psychophysiques divers comme par exemple le
phénomène du membre fantôme. Prenons un exemple concret pour
expliciter ce qu’est une représentation corporelle. Lorsque par un
jour ensoleillé je dirige mon bras sur un verre de bière pour le
saisir pleinement, ce geste ne se fait pas au hasard. Ce geste
renvoie à un ensemble d’indications antérieures très précises (je
peux plier le bras, je peux également le tendre, je peux saisir les
objets de la main,…) qui sont confrontées à mon environnement
actuel (mon corps se situe spatialement près de la table sur laquelle
se trouve le verre de bière à saisir) et grâce aux indications passées,
le geste actuel est efficace. Dans cet exemple précis, je peux saisir
le verre devant moi sans problème de manière adéquate grâce aux
représentations corporelles internes servant de repères pour la
situation du corps actuelle.
Toutes les indications passées (le fait de pouvoir plier le bras,
de le tendre devant soi, de pouvoir saisir un objet,…) auraient été
intériorisées et « schématisées » globalement sous la forme d’une
« représentation » de mon corps dans l’espace et de ses attitudes de
posture. Je sais que je peux saisir le verre en tendant le bras, ce
bras que je sais assez long pour porter ce verre devant moi à ma


5
Une partie de ce travail sera consacrée à la synthèse des problèmes
épistémologique, ontologique et méthodologique rencontrés par les théories
du corps.
6
Head, H., et Holmes, G. (1911-1912). Sensory disturbances from cerebral
lesions.
Brain
, 34, 102-245.
7
Schilder, P. (1968).
L’image du corps.
Paris : Gallimard.
31

bouche. C’est ce que les chercheurs, en sciences humaines,
nomment généralement le schéma corporel. L’image du corps, par
contre, impliquerait une dimension plus subjective (imaginaire ?)
de mon corps que la seule intériorisation du corps dans l’espace et
de ses attitudes de posture. L’image corporelle renvoie à la
représentation vécue que le sujet se fait de son propre corps. Si
nous poursuivons notre exemple, l’image du corps signifie en ce
sens ma représentation corporelle vécue en première personne. La
main qui va saisir le verre apparaît vieille, ridée, abîmée par le
travail ou bien au contraire, cette main semble jeune, lisse, fine,
longue,…
Les concepts de schéma corporel et de l’image du corps que
nous venons d’esquisser ne sont pas des termes univoques dans le
domaine des sciences humaines. Le schéma corporel et / ou
l’image du corps peut désigner une réalité neurologique et inscrite
sous la forme de connexions neuronales dans le cerveau. La
représentation corporelle est aussi virtuelle si l’on se réfère, par
exemple, aux expériences sur l’extracorporalité et selon lesquelles
le sujet peut se voir lui-même virtuellement
8
. L’image / le schéma
du corps sont des représentations stables. En témoigne selon
certains chercheurs le phénomène du membre fantôme dont la
représentation du corps entier persiste chez celui qui souffre d’un
membre qu’il n’a plus
9
. Or, la représentation du corps est
également malléable, comme le montre le neurochirurgien
Ramachandran dans ses expériences scientifiques chez les sujets
01souffrant d’un membre fantôme. La représentation du corps
permet de se connaître comme une entité unique (le Moi) ou bien
au contraire, elle se disperse, car le sujet peut transformer l’image
de son corps en de multiples représentations corporelles. Les



8
Nous y reviendrons en détail plus loin. Voir notamment Blanke, O., Ortigue,
S., Landis, T, Seeck, M. (2002). Stimulating illusory own-body perceptions.
Nature
, 419, 269-270.
9
Voir notamment : Thibierge, S. (1999). Pathologie de l’image du corps :
étude des troubles de la reconnaissance et de la nomination en
psychopathologie, op. cit. , p. 161.
10
Ramachandran, V. S., et Blakeslee, S. (2002).
Le fantôme intérieur
. Paris :
Odile Jacob.
41

transformations de sa propre image peuvent se faire de manière
variée, c’est le cas chez le sujet qui se mutile volontairement par
différents moyens, comme le tatouage ou le piercing pour
multiplier les images de lui-même
11
. Nous avons amorcé dans ce
qui précède les variations possibles et la démultiplication des
définitions du schéma corporel et de l’image du corps. Nous
reviendrons en détail sur ces exemples dans la suite de notre
travail.
En parcourant la littérature sur les représentations corporelles,
nous avons remarqué que, parmi les chercheurs, se dégageaient
deux grandes « tendances » correspondant à deux modèles
possibles de l’étude des représentations du corps. Il s’agit là d’une
simplification du débat pour les besoins de l’analyse. Dans la
section suivante, nous atténuerons cette distinction en soulignant
les multiples possibilités d’hybridation de ces deux modèles
théoriques. A ce stade de notre analyse, nous suggérons de diviser
le paysage conceptuel des théories du schéma corporel et de
l’image du corps en deux modèles distincts, le représentationnisme
corporel et le non représentationisme corporel. Nous allons
esquisser ces deux paradigmes principaux de l’étude des
représentations corporelles que l’on trouve dans la littérature
pluridisciplinaire actuelle.
3. Le représentationnisme corporel
Nous entendons par « représentationnisme corporel » la
conception ontologique commune à de nombreuses disciplines en
sciences humaines qui, à des degrés divers, consiste à dire que
l’homme connaît son corps au travers une représentation interne
(un schéma ou une image) de celui-ci. Notre intention n’est pas
comme nous l’avons annoncé d’entrée de jeu de décrire l’histoire


11
Nous renvoyons le lecteur à Andrieu, B. (2002).
La nouvelle philosophie du
corps.
Paris : Erès. Dans ce livre, l’auteur montre bien les différentes
techniques que l’homme utilise pour multiplier les images de son corps au
moyen des mutilations volontaires.
51

des concepts du schéma corporel et de l’image du corps ni de
prétendre à l’exhaustivité. Nous tâcherons de souligner le noyau
ontologique commun aux théories représentationnistes, malgré la
multiplicité des théories. Le représentationnisme varie
considérablement selon la discipline concernée et à l’intérieur
même d’une discipline donnée, le représentationnisme varie de
nouveau d’une théorie à l’autre. Par exemple, en neurologie, le
représentationnisme corporel désigne d’abord la cartographie
neuronale du corps. La théorie de l’homoncule de Wilder
Penfield
12
semble particulièrement bien illustrer cette démarche.
Très sommairement, rappelons que, selon Penfield, le corps
sensori-moteur serait représenté à la surface du cerveau humain si
bien que les parties du corps fort sollicitées sont sur-représentées
comme la main, par exemple. En psychologie clinique, la
représentation corporelle peut désigner l’image du corps qui
implique la satisfaction ou non de son apparence, de son poids, de
son estime personnelle
13
... En psychanalyse, la notion de l’image
du corps est très complexe. Nous ne signalerons ici que quelques
éléments définitionnels. Le psychanalyste Schilder, pour ne citer
que celui-là, décrit la notion de représentation du corps dans un
sens classique de la représentation interne, mais égalem
1
e
4
nt au sens
phénoménologique de l’apparaître du corps à lui-même.
Dès l’origine, les concepts de schéma corporel et de l’image du
corps sont dispersés au travers la neurologie (Head et Holmes
15
), la
psychanalyse (Schilder
16
, Dolto
17
) et la psychologie, spécialement
en psychologie clinique et en psychologie du développement



12
Penfield, W., et Rasmussen, T. (1952). The cerebral Cortex of man : a
Clinical Study of Localization of Function. New York : Macmillan.
13
Cf. notamment le livre édité par Cash et Pruzinsky : Cash. F and Pruzinsky,
T. (2002).
Body image. A Handbook of theory, Research, and clinical
practice.
New York : The Guilford Press.
14
Schilder, P. (1968).
L’image du corps
. Paris : Gallimard.
15
Head et Holmes, 1911-1912, texte repris
in
Corraze, J. (1973).
Schéma
corporel et image du corps
, textes originels, traduits et présentés par J.
Corraze. Toulouse : Privat.
16
Schilder, P. (1968).
L’image du corps
,
op. cit
.
17
Dolto, F. (1984).
L’image inconsciente du corps
. Paris : Seuil.
61

(Wallon
18
), mais dans le même temps, une unification possible de
cette dispersion s’esquisse. Dans la première partie du 20
ème
siècle,
Paul Schilder entrelace les points de vue de la philosophie, de la
psychanalyse et celui de la neurologie, estimant le seul point de
vue philosophique non suffisant pour étudier l’image du corps. Il
écrit ceci : « J’incline à croire que la méthode purement
philosophique est insuffisante pour rendre compte des faits
multiples et variés de l’expérience »
19
. Aujourd’hui, les concepts
du schéma corporel et de l’image du corps font souvent l’objet
02d’études pluridisciplinaires (De Preester, H., Knockaert, V.,
Dijkerman et De Haan
21
). Cette dispersion et dans le même temps
cette unification disciplinaire laissent entrevoir la possibilité de
trouver un dénominateur commun. Nous envisageons un
dénominateur commun ontologique. Si le schéma corporel et
l’image du corps sont des concepts corporels pluridisciplinaires, en
revanche, rappelons que les concepts de schème, d’image et de
représentation relèvent fondamentalement de la philosophie et plus
spécialement, de l’ontologie. Il nous semble donc envisageable de
faire apparaître, sous la dispersion disciplinaire des concepts du
schéma corporel et de l’image du corps, quelques intrications
ontologiques fondamentales.
Tâchons de dégager – même sommairement- une ontologie
unifiée transdisciplinaire, sous-jacente aux diverses théories qui
souscrivent au représentationnisme corporel. Dans la littérature
scientifique, de nombreux chercheurs, de différentes disciplines,
définissent le schéma corporel et l’image du corps comme si ces
distinctions conceptuelles dénotaient une réalité quasi objective
que l’on peut étudier « en troisième personne », notamment en


18
Wallon, H. (1931). Comment se développe chez l’enfant la notion de corps
propre, Journal de Psychologie, XXVIII, 705-748 ; reproduit in
La
Reconnaissance de son image chez l’enfant et l’animal
, sous la direction de P.
Mounoud et A. Vinter, Delachaux et Niestlé, 1981, 21-46.
19
Schilder, P. (1968).
L’image du corps
,
op. cit
., p. 315.
20
De Preester, H., Knockaert, V. (2005). Body image and body schema.
Interdisciplinary perspectives on the body. Ghent : Ghent University.
21
Dijkerman, H. C., de Haan, E. H. F. (2007). Somatosensory processes
subserving perception and action.
Behavioral and Brain Sciences
, 30, 189-
.932 71

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