Le Côté du Café des Phares

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Les cafés-philo sont des microcosmes de la république. On n'y participe pas pour subir un examen ni pour apprendre, mais pour tenter, avec d'autres bonnes volontés, d'arracher le maximum de sens aux absurdités et aux brutalités du monde. N'est-ce pas là, après tout, la définition même de l'activité philosophique? C. Godin
Publié le : mercredi 1 juin 2005
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EAN13 : 9782336262574
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Le Côté du Café des Phares

Carlos Gravito

Le Côté du Café des Phares
Pratique du débat philosophique

Préface de Christian Godin

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Du MÊMEAUTEUR(en portugais) Eu quero voar Ge veux voler) - Editora Presença

o Windsurf é assim (Le windsurf c'est ça) - Editora Presença
Os Bombos de Lavacolhos, aspectos rituais (Les tambours Lavacolhos, aspects rituels) - Ediçao CMF Os Betorias (Les Betorias) - Alma Azul, Editora d'édition) de

(en cours

@L'Hannatlan,2005 ISBN: 2-7475-8637-5 EAN : 9782747586375

" Aux Phares de la Bastille", magasin à la mode entre 1875 et 1900, avant son rachat par la Banque de France. Dessin de CG d'après des documents de l'époque.

A la mémoire de Marc Sautet, créateur du premier Café-Philo de Paris et pour les animateurs qui l'ont suivi, notamment Sylvie, Daniel, Gérard, Günther, Pascal, Pierre-Yves et autres. Au petit ensemble de fermes piliers de l'agora aussi, et au public "philosopheur" en général, ainsi qu'à Pascal Ranger, le complice maître des lieux.

"Ma métaphysique est une métaphysique de garçon de café" J.-P.Sartre

PREFACE

Philosophie

par tous, philosophie

partout

Il Y a une douzaine d'années, un franc-tireur de la pensée eut l'idée de réunir dans un café de la Place de la Bastille des gens de condition et d'âge divers pour des débats philosophiques. Sartre avait apporté l'écriture philosophique au café. Marc Sautet y a introduit le débat philosophique. Certes, depuis que ces établissements existent, cela remonte à au moins trois siècles, il s' y est tenu bien des conversations ayant trait à la vie et à la mort, à la connaissance et au bonheur, bref des dialogues ayant un contenu philosophique. Mais un débat est plus qu'une conversation parce que ses voix, ses voies également, sont multiples. Dans une conversation entre amis, les interlocuteurs se connaissent déjà alors que le café est un lieu de rencontres inopinées. Le Café des Phares, place de la Bastille s'appelle ainsi parce qu'il s'ouvrait dans le magasin de nouveautés établi à la fin du XIXe siècle sous l'enseigne "Aux Phares de la Bastille", qui renvoyait aux phares installés a ux quatre coins dub âtiment et qui étaient assez hauts pour éclairer le quartier alentour. Par ailleurs, ce magasin occupait lui-même l'emplacement où se trouvait la tour de la Liberté, de la fameuse Bastille, prise lors de la non moins fameuse journée de juillet. Lumière (les phares) et liberté: le génie du lieu - qui n'est pas seulement celui de la Colonne, qui ne danse que sur un pied - a décidément bien fait les choses. Quel meilleur augure que de pouvoir ainsi penser et parler sous la double protection de la lumière et de la liberté? Depuis cet acte de fondation, on le sait, les cafés-philo, comme on les appelle par abréviation, ont essaimé un peu partout en France et dans le monde. Lieux de liberté et d'égalité, chacun peut y prendre la parole, qu'il soit grand lecteur de Nietzsche ou pas, lieux de fraternité aussi, car on y vient pour écouter et pas seulement pour parler, les cafés-philo sont des microcosmes de la république. On n'y participe pas pour subir un examen ni même pour apprendre, mais pour tenter, avec d'autres bonnes volontés, d'arracher le maximum de sens aux absurdités et aux brutalités du monde. N'est-ce pas là, après tout, la définition même de l'activité philosophique? Les séances, d'une durée de deux heures environ, ont toutes leur tonalité spécifique, qui dépend des participants, dus ujet choisi, et de 13

l'animateur. Mais elles se déroulent généralement de la manière suivante: des sujets sont proposés dans l'assemblée, un parmi eux est retenu et le micro passe de main en main pour des réflexions, des objections, des précisions - le tout sous la direction d'un animateur dont les deux tâches principales, et qui sont loin d'être commodes, consistent à veiller à ce que les interventions restent de l'ordre de la réflexion (la tentation de la confession et de l'humeur est constante), et ne s'étendent pas démesurément, car il importe que tous puissent avoir la parole s'ils le désirent. Les cafés-philo, qui sont à la fois des lieux et des manifestations, ont en effet des conditions d'espace et de temps assez strictes: une salle de café n'est pas un amphithéâtre de faculté et personne n'y parle une heure de suite sans être interrompu. Il eût été dommage que rien ne restât de cette libre philosophie. Les paroles s'envolent... Or, il s'est trouvé au Café des Phares un homme modeste et attentif, artiste et écrivain, qui eut l'idée d'engranger ces débats et d'en faire un livre. Hasardons la comparaison: Carlos Gravita, sans le savoir, ni a fortiori le vouloir, aura été pour les anonymes du Café des Phares ce que Platon aura été pour Socrate, dont les mots auraient disparu s'ils n'avaient pas pris forme écrite. On admirera en lisant cet ouvrage unique en son genre la façon dont l'auteur a effectué son choix parmi les séances et au sein des séances parmi les interventions. Il n'était évidemment pas question de tout retranscrire. Mais il ne fallait pas non plus enlever la chair sous prétexte d'éliminer la graisse et ne plus laisser que la peau et les os sur le corps de la pauvre pensée. Certes, le spécialiste sourcilleux ne manquera pas, si toutefois il a l'esprit assez libre pour ouvrir ce livre, de noter le caractère approximatif des étymologies et des citations proposées par les intervenants, les erreurs factuelles aussi çà et là. Il devrait les oublier d'autant p lus volontiers que ces élans de philosophie spontanée, bien éloignés de tout souci institutionnel, n'étaient pas destinés à la publication. Les dialogues qui suivent ont une rapidité tout à fait inhabituelle pour ceux qui connaissent la lenteur souvent exaspérante des philosophes de profession - gens souvent installés qui n'ont pas coutume d'être interrompus. Mais on appréciera à leur juste valeur ces expressions de philosophie sauvage et qui sont à la dissertation ce que le Palais Idéal du facteur Cheval est à l'architecture classique: "Le temps n'existe pas. L 'homme n e v it q ue dans [ e t ie-tac qui [ e sépare d e [ amort. Quand ['homme pense, Dieu se marre". Mais il se cache aussi derrière ces inconnus d'habiles dialecticiens: "Je dirais que tu ne peux pas ne pas penser à quelque chose, et si tu penses à quelque chose, c'est pensable. Comment penser en tenant 14

compte de l'impensable ?, c'est une question pas pensable parce que si je tiens compte de l'impensable, j'y pense". À propos de l'ennui, qui fut le sujet d'une autre séance, quelqu'un remarque judicieusement que le pluriel est différent du singulier: quand on a des ennuis, on ne s'ennuie pas. .. S'il existe des lecteurs sceptiques qui croient qu'il n'y a aucun intérêt à prendre connaissance des pensées de ceux qui ne sont pas payés pour cela, qu'ils se reportent tout de suite au chapitre sur le voile et le masque. Florilège: HL'homme tombe le masque, lafemme tombe le voile ". HL'homme, quand il entre dans l'église, se découvre,. la femme se couvre. .. ", HL'homme est possédé par les dieux, lafemme par l'homme? ". HLemasque est un moyen de communication, C'est persona, l'acteur ,. il ne cache pas forcément un mensonge. Le voile, lui, n'est pas un moyen de communication mais de dissimulation. Le masque est un intermédiaire, un médiateur, Ça ne s'oppose pas, c'est différent ". ItLe sujet pose le problème du masculin et du féminin. Le voile est de l'ordre de l'éros, le masque de l'ordre du pouvoir, c'est-à-dire le problème de lajupe et du pantalon ". ItDémasquer, c'est péjoratif,. dévoilement, c'est correct ". ItLe masque classique est rigide, le voile est souple et léger. Le masque convient pour dissimuler l'individu, c'est un archétype. Le voile n'est pas chosifiable et c'est pour ça, peut-être, que Lacan dit que la femme n'existe pas. L 'Homme, grand H, représente les humains ", ItLe voile répressif laisse passer le regard mais permet de fantasmer ,. le masque, une arme, laisse le choix et a une logique stratégique qui permet de surmonter les obstacles ", Qu'en dites-vous? Franchement, "les philosophes" ont-ils sur la question dit plus et mieux? Certains, sur le sujet, ont écrit des pages bien emberlificotées... Cela étant, il ne faudrait pas s'imaginer que les interventions ont toujours cette tenue. Plus d'une réflexion révèle l'état des mœurs et des idées d'aujourd'hui, où percent les affects personnels. Nous quittons alors le terrain de la philosophie pour entrer dans ceux de l'idéologie et de la psychologie: "Que veut dire le dénudé d'aujourd'hui? Que lesfemmes ne sont plus draguées et ont besoin de montrer leur charme pour qu'on s'intéresse à
elles ",

"Vous avez dit qu'à l'heure actuelle il n y a plus de différence

entre

les hommes et les femmes. Je dois dire que si elles portent un pantalon, ce n'est pas pour être plus belles qu'en jupe mas par peur de se faire violer ".
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Il arrive aussi que le dialogue déraille. Un pirate s'empare du micro amiral et jette le sujet par-dessus bord: HNous sommes les cocus de I 'Histoire, s' écrie-t-il ,. dans un conseil de quartier, très démocratique, Hje t'encule", m'a dit l'Arabe. C'est pour ça que l'on a créé S08racisme? Pour entendre ça ? n ne faut plus de chef et venir aux sages grecs. .. ". HPasd'hystérie "..., conseille alors l'animateur. HJesuis né d'une césarienne, tu ne vas pas m'empêcher de parler. S'il y a un qui peut troubler le débat philosophique, alors là, on est mal ". Carlos Gravito n'est pas seulement le sténographe de ces heures parfois passionnées, souvent passionnantes. Il est un écrivain, et cela se voit. On appréciera au passage telle formule - clin d' œil malicieux à Hegel: "Crachotant, le micro se nia". Les saisons donnent à ces réunions leur rythme particulier. Le café, en effet, n'est pas un lieu clos comme une salle de cours ou de conférences. Il est se nsible au temps qu'il fait dehors, au soleil et à la pluie, à la chaleur et au froid. Une énigmatique Diotime, qui n'intervient jamais, mais qui observe avec une attention à la fois bienveillante et amusée, est le fil conducteur invisible de ces chapitres qui observent bien l'unité de lieu comme la tragédie classique mais ne connaissent ni unité de temps (six ans séparent les premiers des derniers débats retranscrits ici) ni unité d'action puisque les thèmes les plus divers (l'existence, le désespoir, l'indifférence, la poésie, le mystère, l'innocence etc.) sont traités. Diotime est cette prêtresse dont Socrate dans Le Banquet de Platon dit avoir reçu l'initiation philosophique. On ne peut dire qu'elle est la "porte-parole" de Carlos Gravita puisqu'elle ne dit rien. Cette figure, muette mais toujours présente et pensante, ne serait-elle pas, tout compte fait, le génie de ce lieu - la philosophie elle-même qui n'a pas besoin toujours de ses grands mots pour être effective? Il suffit de quelques individus de bonne volonté, insatisfaits des conditions que le monde leur fait et des discours qu'il leur tient, et qui tentent de lui arracher le plus de sens qu'il est possible.
philosophe, Christian Godin maître de conférences de philosophie à l'université de Clermont-Ferrand.

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PROLOGUE

Le pépiement matinal des oiseaux semblait insipide à Diotime. L'écoute de chaque mot, cependant, même le plus trivial, lui faisait interroger la raison, afin d'en identifier un sens et, même si le terme ne pouvait pas être pleinement contenu dans celui-ci, elle s'arrangeait pour le considérer judicieux tout en restant dans le doute quant à la position à adopter au sujet de ses acceptions, souhaitant en débattre. Elle n'était pas sage, loin de là, mais Socrate non plus, comme elle avait appris au lycée; il prétendait ne rien savoir de la vérité que les mots ne peuvent pas dévoiler néanmoins, au contraire des sophistes, des sages professionnels, il la chercha et traduisit sa quête par le mot "philosophia" demandant qu'on le suive. Bref, Diotime voulait philosopher aussi, et se mit à quérir fiévreuse des experts en obstétrique mentale afin de dénicher les idées que cache le langage, à propos de la substance intérieure des choses, comme des conditions de la certitude. Certes, les philosophes ne couraient pas les rues toutefois, c'était connu qu'il y en avait qui se réunissaient ci ou là dans des troquets, pas en son quartier pourtant et, comme si, sans bagages, elle partait en voyage pour la capitale quittant la campagne, la jeune fille se donna à la recherche d'un cénacle proche de son bout de ville; d'une sorte, en somme, de jardin d'Akadêmos au milieu de Paris. Les controverses qu'elle supputait y avoir lieu, lui semblaient être d'une tenue dépassant celles qu'elle connaissait déjà, chaque fois que, dans la rue, dans un troquet ou dînant avec des amis, l'occasion se présentait d'exprimer les irrésolutions et les inquiétudes métaphysiques de son esprit, troublé par la subtilité de certains concepts plus mystérieux que le dogme de l'Immaculée Conception. A la poursuite, donc, d'un univers fécond pour la pensée, la femme gagna, un jour, le fameux carrefour de la Bastille, chargé par la lumière brisée de l'Automne. Fleurant le café noir et le croissant au beurre, elle pénétra dans un agréable bistro creusé dans la façade de la Banque de France, comme si elle rentrait dans un bureau de change ou une salle d'attente. Diotime prit place sur la terrasse, non loin d'un petit groupe d'une dizaine de clients qui se trouvaient déjà devant leur boisson et, sous le joug de "logos", s'appliquaient à une sorte de joute philosophale; comme s'ils labouraient leurs paroles, ils se posaient des questions du 17

genre

"pourquoi s'encombrer d'objets inutiles" ou des discussions

engagées autour du NDE (near death experiment), s'initiant au développement de l'esprit de contradiction, et la jeune femme découvrit dans leurs visages une attention passionnée. Après quelques prouesses de l'entendement, aussi bien masculin que féminin, les amis se donnèrent rendez-vous pour le dimanche d'après, et Diotime apprit qu'ils s'y réunissaient depuis le début de l'été tentant de chauffer à blanc le quotidien. Pendant les semaines suivantes, la femme s'est rendue discrètement présente, alors que, ayant trouvé son créneau (un sujet mis au choix), la petite confrérie est devenue spontanément une société ouverte, pleine de promesses en suspens, où arrivaient des tas de femmes, la tête pleine de bon sens autant que de beauté leurs visages et, se sentant comme dans un jardin en attente de l'événement, se tenaient assises auprès d'hommes qui, en grand nombre aussi, dévisageaient, crispés par la spéculation intellectuelle, le dédoublement de leur angoisse reflétée dans l'immense miroir d'en face, croyant y apercevoir la rigueur interne de la raison, ou restaient accoudés au bar comme des voyageurs surveillant leur valise de pensées. Pourquoi? Les serveurs allaient et venaient et, ingurgitant leurs boissons, les clients attendaient Dieu sait quoi. Bien en évidence, assis sur un haut tabouret, un animateur trônait majestueusement au milieu des disciples anonymes et, empoignant un micro, distribuait le droit de parler parmi les présents qui proféraient des jugements en cascade et distillaient des pertinentes opinions sur l'actualité, dissipant les ténèbres de l'époque; faisant état d'expériences courantes, ils proposèrent alors, tour à tour, des sujets faits de courtes phrases ou citations de gens illustres, créant ainsi une ambiance d'exotique agora ou une atmosphère propice aux esprits frappeurs. La foule, 0 ù pourtant e lIe pourrait devenir invisible, n'était p as I e fort de Diotime, non qu'elle se méfiât de l'humain qu'elle prenait tel qu'il est, mais pour garder des distances vis-à-vis de soi-même et, incapable de reconnaître le lieu d'où les idées jailliraient, la femme s'assit sur une marche de l'escalier turquoise qui se dressait au fond de l'établissement puis, tentant de construire une parole que son doigt en l'air ne rendrait pas plus lucide, se jeta aussi dans le fleuve verbal osant articuler, après mille perplexités, comme si elle crevait un bulle d'air: - Pourquoi...

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Redoutant que la jeune femme ne raccourcisse sa phrase par crainte de s'enliser dans l'énoncé, alors que quelques-uns des intervenants avaient plutôt des difficultés à mettre un terme à leur logorrhée, l'animateur pamt la semoncer: - Pourquoi, quoi? Parlez dans le micro. - Pourquoi... , c'est tout, - balbutia la femme, comme s'excusant du peu. - Pourquoi c'est tout... , mais encore? - fit Pascal, chargé de mener le débat; - ajustez le micro à votre menton. La fille tressaillit mais, plaçant l'appareil devant les lèvres, répéta: - Pourquoi... point. Point d'interrogation. - Ah ! Pourquoi, tout court. Bien, "why not ?" Parmi toutes les autres propositions, telles que: "Le clone aura-t-il une âme ?" "L'interdit a-t-il construit I'humanité ?" "C'est votre dernier mot ?" "L'art de haïr" "Dieu est-il anarchiste? ", etc., ce fut "Pourquoi?" les ujet choisi pour le débat. Par là était posée la question du but de l'action ou de la cause. Précisée l'orthographie, il apparaissait qu'il s'agissait de la question que bien des gens refusent de poser, tellement il est plus facile de ne pas le faire mais, une dame estima que la question de l'âme se profilait derrière, citant un poème, "La Rose et son pourquoi". - Elle fleurit parce qu'elle fleurit, - dit-elle, - et ne demande pas que nous la regardions; une perception zen des choses; les fleurs sont là, sans raison; si les choses sont là sans pourquoi, alors la question s'adresse à des choses qui ont un sens et nous nous demandons lequel.

- La

négation du "quoi", - commenta le meneur, - pourquoi pas.

Et de donner la parole à un autre prétendant, qui dit s'agir d'une métaphysique totalitariste, principe de cause et effet émergeant des nouvelles philosophies, de Da Vinci, Piaget, etc. , autour de la question "pourquoi". - Mais comment comprenez-vous le sujet, par rapport à ce qui a été
déjà dit?

- insista

Pascal.

- Si je me place par rapport à la cause, - apporta l'un des présents, je ne trouve pas de raisons valables, mais il y en a des multiples.
- Je veux dire deux ou trois choses,

-

- brada

un jeune Noir.

- Quand

on dit "pourquoi", on répète une question propre aux enfants en période de contact avec l'extérieur, exprimant pourquoi il est heureux; les adultes le ressassent et je suis effrayé; en Afrique ça n'existe pas; l'enfant s'achève après un processus d'initiation. "Pourquoi" c'est l'apanage de l' Occident. 19

- Sujet, cause et fmalité ne suffisent pas, - réagit l'animateur; - c'est plus complexe que ça ; il y a intentionnalité, en plus de la fmalité. Toute conscience est conscience de quelque chose, dit Husserl. Il y a un objet à considérer. - On peut renverser la question, - fit un autre participant; - le "pourquoi", ça peut porter sur quelque chose d'abstrait. Un autre observa: - Je veux revenir sur "pourquoi" et j'ajoute le "comment". Aristote cherche la cause de la cause. Il faut bien s'arrêter à un moment, bien que le "pourquoi" soit fondamental même sans réponse de cause fmale. A propos de la "rose", elle est bien belle mais ça ne dit pas que la beauté est sa propre explication; la beauté peut être "efféminisante" et on y retrouve le doute ou on se perd avant de le retrouver. "Comment" s'oppose-t-il au "pourquoi" ? Aujourd'hui l'homme se sert de choses qui ramènent le monde à lui; la technique reprend tout et nous éloigne de ce qui a été la philosophie habituelle, bouclier narcissique qui cache le "pourquoi" - Intéressant. - "Pourquoi", c'est s'approcher de ce que l'on ne connaît pas; on admet ce que l'on ne connaît pas. - En fait, on le connaît? - ... On lui cherche un sens; ça rejoint le premier sujet - Je voudrais revenir à l'initiation, - observa l'intervenant suivant; là, en philo, on est en initiation continue. Le sujet, en français, m'évoque le "pour quoi", en deux mots; dans d'autres langues c'est différent. "Le fleuve coule vers la source", dit Heidegger; par rapport à la psychanalyse, une archéologie du passé qui détermine l'avenir, la philosophie cherche le sens. La fmalité n'est pas une conscience remplie d'objets comme une armoire; à la naissance on n'est pas riche, mais on parle toutes les langues, puis on s'appauvrit. La richesse d'origine est perdue; notre avenir c'est le passé. - Où est la richesse de ce qui n'a pas été formulé? - questionna le présentateur . - ... La formulation est un renoncement à toute prise de forme; c'est un enfermement - Dès que tu parles de forme, tu parles de formation. - Nous sommes préformés. Il n'y a plus de formation philosophique; psychanalyse plus philo rendent fluide toute vie compacte. - ... En Afrique, i 1n'est plus question de" pourquoi" des enfants, alors restons enfants, - reprit le jeune Africain. - Les enfants se posent la question des causes; nous adultes, c'est celle de la fmalité et de l'intentionnalité. Günther dit: "la rivière est plus dans la source que 20

dans l'embouchure" et ça pose beaucoup de questions, par exemple celle de la différence entre culture et nature. Une autre personne: - D ans "pourquoi", qui parle? L a volonté de comprendre dans 1a causalité de l'intelligible; il y a là, une part de fantasmes quant à la révélation de ses attributs; un asservissement et une perte du mystère. - Répétez. Vous prenez trop de raccourcis. - ... Dans damnation originelle, il yale fantasme qui est relié à un attribut: forme, destination, différentiation, et on cherche une formulation satisfaisante, donnant la part du fantasme... Je n'y arrive pas. - Je rebondis sur l'enfant en Afrique. Si l'enfant ne se pose plus de question, c'est qu'il a découvert le monde et après c'est fini parce que l'invention lui a donné l'explication. Pascal: - On lui donne un système d'interprétation... - ... Exactement. Lors de la marche sur la Lune, personne ne s'est demandé pourquoi; parce qu'il fallait y aller avant les Russes, c'est tout. Ca montre que l'on est dans une civilisation où le pourquoi n'est plus usité mais le "comment", qui n'est plus initiation mais qui nous rassure. Les mêmes effets peuvent avoir des causes différentes; aujourd 'hui, si on demande "pourquoi", on répond: "parce que". Le commentateur stimula les esprits: - Dans "pourquoi" on est dans l'ordre des mots, et la mise en forme est réductrice du sens; c'est un gain, mais aussi une perte. - La recherche du sens vient après coup et n'est pas donnée à priori, - répliqua l'intervenant suivant; - la vocation du pourquoi est d'amener l'autre à légitimer son discours. Il est soumis à la question et met en lumière ses options, sa vision du monde, l'intentionnalité et la cohérence de la conscience; ça me rassure, ou pas, sa façon de voir. - Un ajustement au sens de l'autre? - ... La cohérence entre sa vision des choses et la vérité, qui met en cause mon rapport au monde, puisqu'il y a un doute. - Ouh, là, là ! - exclama un autre participant. - Attention aux dérives. Il y a fait et cause. Ce n'est pas "pourquoi ci" ou "pourquoi ça" ; c'est "pourquoi!" Il Y a un enjeu de cause et de fmalité. La cause n'est pas la fmalité, c'est la fm, la fmalité. Entre source et origine ce n'est pas la même chose. La source c'est: "comment" ; l'origine c'est: "pourquoi". Le "pourquoi" est une interrogation à soi-même. La question est sans réponse; c'est une affmnation en soi. - Est-ce que c'est l'homme qui est doué de liberté pour construire un proj et ou le proj et qui est dans la nature? Quelle est la source de la 21

rivière, selon Günther? S'intéresser à la multiplicité des choses ou à leur unicité, la source unique de tous les courants. - Dans la réflexion sur le pourquoi, il y a : "qu'est-ce qui nous porte, là ?" - observa l'animateur. - La science moderne cherche à trouver l'explication la plus claire possible à la multiplicité du monde. Pour ce qui est des phénomènes naturels, comme le cas de la rose, le "pourquoi" accepte la cause sans chercher une finalité; mais le "pourquoi" est réservé surtout aux actions humaines accomplies dans la réflexion. C'est le "pourquoi" adressé à l'autre, pour savoir quelle est sa finalité. - Si on se pose la question du pourquoi, en archéologie, en psychanalyse, en histoire, c'est que l'on cherche à répondre sérieusement à la question, en termes de finalité. Dans la perspective politique ou morale, il y a pour le groupe le risque de se diviser sur des valeurs hiérarchisées. - "Pourquoi", c'est le complément à toutes les questions: quel est le projet, comment, quand, combien, pourquoi... La pire des réponses c'est "à quoi bon". - C'est la question de la vérité, au fond; la quête incessante de la vérité, des fondements, de la réalité première. Quelqu'un voulut donner une nouvelle impulsion à la discussion: - J'ai l'impression que l'on a tendance à comparer cause et causalité. En termes aristotéliciens, quel est le moteur du monde? Ce n'est pas parce que nous connaissons les causes que nous connaissons les finalités. Connaissons-nous le "pour quoi ?" Le présentateur : - Pourquoi pas, le "pour qui?" La question est d'importante parce que, si la science nous a donné l'origine de l'existence, elle ne nous a pas donné le but. Le premier reprit: - ... Ce qu'il faut éviter c'est de différer la question sur d'autres questions; laisser filer la prise de l'absolu sans autre chose, après. Pourquoi la pollution? Parce qu'il y a les voitures (cause physique). Pourquoi les voitures? Pour rouler (cause morale ou éthique). Chaque question suppose un complément; pourquoi les Hommes, c'est plus vaste. "Pourquoi", est absolu de toute chose; il s'agit d'une question métaphysique afin de connaître les limites de la pensée. Tout ce qui est, du monde, n'est pas forcément du sens; le sens n'a aucun attribut, de pourquoi absolu, de cause efficiente dans le monde physique. Ce qui est, est, et pas autre chose; le pourquoi ajoute quelque chose d'autre à l'être. Le pourquoi de la rose va au-delà de la rose. Le pourquoi sans aucun attribut, c'est la question du néant au-delà de l'être. 22

- Par rapport à ce que vient de dire Daniel, on est devant un mur, riposta un nouveau commentateur, - et je rebondis sur l'initiation, passage de l'enfant à l'adulte ou puberté et j e pense à la question: d'où je viens? Qui m'a fait? Qui m'a créé? ... Le présentateur : - L'enfant qui pose des questions métaphysiques... - ... Au-delà de la puberté. Sur le rite d'initiation, Günther à dit quelque chose d'intéressant mais de contradictoire. A la naissance, en potentialité, on pourrait parler toutes les langues, mais on ne les connaît pas. C'est exact que la forme est hors du temps et pour ça, mortelle, mais la potentialité est dans le temps et immortelle; elle peut évoluer. La vérité pure, ça pose problème. Une voix: - Il Y a une élucidation à faire: quel est le pourquoi du pourquoi du pourquoi? On peut aller jusqu'à l'infini. - Je préfère concentrer, - fit Pascal. - Il Y a deux choses qui dérangent: "pourquoi" n'a pas d'objet qui relativise le sujet. Si je pose la question de savoir pourquoi?, comment?, la question reste sans objet. Or, il n'y a pas de question désincarnée. On veut, au fond, voir comment la question peut exister par elle et, ce que je poursuis, reste à l'intérieur de la question sans différenciation. La réponse à la question est le "par qui" et pas le "pour". Si je pose la question, je constate que je fais une affirmation, parce que je suis en train de la poser toujours. Pourquoi, c'est une affmnation. - C'est beau ce que dit Pierre-Yves, mais ça ne me contente pas parce que, dans "pourquoi", le sujet est au-delà de l'objet. Le sujet est hors de l'objet auquel il applique la question. - Ce qui m'intéresse dans la question, c'est que ça vient de l'autre. C'est essentiel. Retour obligé qui s'impose à celui auquel s'adresse la question; je suis dérangé par la question de l'autre et ça m'amène à m'interroger: pourquoi le mal, pourquoi la violence. Il y a là une articulation avec la violence, et ça ouvre la question que l'autre m'adresse. - Je voudrais revenir, pas au "pourquoi", vu que ça mène à l'impasse, mais à l'éternité du temps; causons de temps en temps. Le mythe de Sisyphe; c'est absurde son geste mais il ne peut pas se poser la question de l'arrêter car il donne le sens à sa vie. Candide, philosophant sur le bonheur futur, dans son château; le jour où il quitte l'Allemagne, il n'a que sa vie, qui est la somme de ses expériences; c'est la réponse à son pourquoi. Saccageant le MacDo, José Bové a donné réponse à la question sur les OGM. L'avenir c'est d'arrêter le pourquoi et agir.
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- Si toute question a une réponse, on n'a pas fmi. Laissons ça à la science. Nous, c'est le sens qui nous intéresse. Le sens à créer, pas à observer en laboratoire. - Et le pourquoi de l'astrophysicien recherchant le Big-Bang dans son laboratoire? - demanda l'animateur. - Il y a une différence entre cause et origine. L'astrophysicien s'intéresse à la cause mécanique. L'origine c'est le "logos", la raison. On sait d'où ça vient mais on ne sait pas ou ça va. On joue avec les mots, champ de vision plus vaste que le "logos" ; un émerveillement; un "qui" qui se transforme en "quoi". Mis à part la méthode, la question de l'astrophysicien c'est la même que celle du philosophe. La technique ne vient pas de nulle part; ça va plus vite, ça produit plus. Frôler la Lune, ça ne sert à rien; ça n'a pas d'autre signification, que d'être là avant les Russes. - "Pourquoi", amène aux frontières du langage. Certaines langues n'ont pas le mot, certainement parce qu'il n' y a pas de raison pour se poser la question. En Occident il y a trop de raison; des schémas trop scientifiques. Regardons la nature comme le font les philosophes orientaux. - Ce n'est pas si simple. A qui faites-vous allusion avec votre philosophie orientale? - redemanda l'animateur. - ... C'est ma quête personnelle, en Orient; en Occident on veut éduquer, et les "pourquoi" se suivent, sans réponse. Pourquoi le caméléon change de couleur? Pourquoi ça marche? Pourquoi ça ne marche pas? On n'en sort pas. - Il ne nous reste que cinq minutes, - prévint Pascal. - Faites des interventions courtes. - "Pourquoi", ne se suffit pas à lui-même et pour ça, il ne s'arrête pas. - Le "pourquoi" et le "je" créent de la distance, de plus en plus grande dans la vie de tous les jours; pourquoi, alors, sommes-nous ensemble? Ca renvoie à l'origine du mal ; je suis libre de le faire et c'est après l'avoir fait que je me pose la question. Quelqu'un affmna : - "Pourquoi", c'est l'expérience créatrice; la vie s'intensifie, si on est content d'être, des roses, des roses, des roses... - Comment continuer le débat d'aujourd'hui? - s'interrogea un autre. - La meilleure façon de le prolonger, c'est d'y réfléchir, d'y ruminer, - conseilla l'encadreur du groupe. - Je n'ai pas plus de réponse à la fm qu'au début mais, comme a dit Sylvie, la question imprime de la liberté et de la vitalité à notre être, donne un sens à notre activité et, me référant à notre père à tous,
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Aristote, pour défmir l'objet pose-toi la question du sens. - C'est le propre du débat, - consentit le premier, lui donnant un terme. - Quelqu'un a fait remarquer que toute question appelle une réponse. La question donne un statut à celui qui la pose, celui qui possède une conscience. "Pourquoi", donne la limite de la pensée et recouvre l'infmi qui porte l'existence. Héraclite prétendait que, "si tu ne te demandes pas ce que tu cherches, tu ne trouves pas". * Le rite achevé, l'officiant porta un coup d' œil furtif sur la salle déj etée, afm de percevoir les derniers murmures des assistants qui, avant de casser la croûte ruminaient la matière déjà absorbée, pendant que d'autres, les regards repliés, se précipitaient dehors en vue de prendre de l'air et porter des avis tout à fait personnels sur la tenue de la cérémonie, avec force retouches, ou s'éloignaient discrètement pour peupler la ville. Emportée par les ailes du jour, Diotime quitta ces fantômes fragmentés et, après un regard imprécis porté sur la Colonne de Juillet, dirigea sa sublime sérénité le long des trottoirs qui relient le charme de la capitale au café des Phares où, pendant deux heures, abordant des différents thèmes, sur la pensée, la vie, les autres, le moi, se poursuivit la tranquille usure des mots, suspendue à I'habitude et au ralentissement du temps, de dimanche en dimanche, de mois en mois, de saison en saison.

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