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LE FONDEMENT SELON SCHELLING

De
664 pages
Contrairement à la majorité des historiens de la philosophie qui divisent en périodes l'œuvre de Schelling, cet ouvrage montre, grâce à l'idée du Fondement, que ce sont plutôt la continuité et l'unité qui sont à retenir. La notion a fait son apparition comme non-moi, se métamorphose en nature et temps, pour finir par se généraliser comme raison-possibilité. Opposé au Fondement est l'Existant qui est d'abord le moi, devient plus tard liberté et générosité, pour s'assumer et s'accomplir par la suite comme le bien lui-même. Ce couple de concepts primordiaux et universels est à la base du dernier grand système métaphysique qu'a connu le XIXe siècle.
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LE FONDEMENT SELON SCHELLING

DU MÊME AUTEUR
La Métaphysique religieuse de Simone Weil, Vrin, Bibliothèque d'histoire de la philosophie, Paris, 1971; 2e édition, L'Harmattan, L'Ouverture Philosophique, Paris, 1997 F. w.i. Schelling: Stuttgarter Privatvorlesungen. Version inédite, accompagnée du texte des Œuvres, publiée, préfacée et annotée. Philosophia Varia lnedita vel Rariora, Bottega d'Erasmo, Torino, 1973 Le Fondement selon Schelling, Beauchesne, Bibliothèque des Archives de Philosophie, Paris, 1977 Eléments d'une doctrine chrétienne du mal. St Thomas More Lectures 1979. Vrin, Paris, 1981 La pensée de Jonathan Edwards. Cerf, Paris, 1987 Laszlo Gondos-Grünhut: die Liebe und das Sein. Eine A uswahl. Hrsg. Von Miklos Veto, Abhandlungen zur Philosophie, Psychologie und Padagogik. Band 219. Bouvier Verlag, Bonn, 1990 The Religious Metaphysics of Simone Weil. Translated by Joan Dargan, SUNY Series, Simone Weil Studies, State University of New York Press, Albany, 1994 Pierre de Bérulle, Opuscules de piété, 1644. Texte précédé de La Christo-logique de Bérulle par Miklos Vetô, Atopia, Jérôme Million, Grenoble, 1997 Etudes sur l'idéalisme allemand, L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 1998 De Kant à Schelling. Les deux voies de l'Idéalisme Allen-land, tome I, Krisis, Jérôme Millon, Grenoble, 1998 De Kant à Schelling. Les deux voies de l'Idéalisme Allemand, tome II, Krisis, Jérôme Millon, Grenoble, 2000 Le n'lai. Essais et Etudes. L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 2000 La Metafisica Religiosa di Simone Weil. Tradotta da Giuseppe Graccio, Segnavia, Arianna, Casalecchio di Reno, 2001 Fichte. De l'action à l'image. L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 2001
OUVRAGES COEDITES

La vie et la mort. Actes du XXIVème Congrès de l'A.S.P.L.F. préparés par M. Vadée avec le concours de Mme Castillo et MM. Vieillard-Baron et Vetô. Société poitevine de philosophie, 1996 ChenÛns de Descartes. Colloque de Poitiers, publié par Philippe Soual et Miklos Veto, L'Harmattan, L'Ouverture philosophique, Paris, 1997 Schelling et l'élan du Système de l'Idéalisme Transcendantal. Colloque du C.R.H.I.A. de Poitiers, avril 2000, coordonné par Alexandra Roux et Miklos Veto, L'Harmattan, L'Ouverture Philosophique, Paris, 2001

LE FONDEMENT SELON SCHELLING
par

MIKLOS VETO

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2640-2

PREFACE A LA SECONDE EDITION

Le Fondement selon Schelling a paru il y a exactement un quart de siècle. Il voulut être une réinterprétation de toute l' œuvre du philosophe à partir de la ligne directrice d'une notion centrale, à travers les phases successives de la spéculation. Cette reconstruction a pu négliger certains aspects de la pensée de Schelling, insister trop fortement sur d'autres, nous la publions néanmoins, moyennant un errata des fautes d'impressions, tel qu'elle était dans la Première Edition. Les vingt-cinq années écoulées ont vu, certes, l'élargissement du corpus des textes, mais ni les différentes Notes de Cours, ni les tomes du Journal, ni même les beaux volumes de l'Edition Historico-Critique en cours n'ont ajouté quoi que ce soit d'essentiel à ce qui était autrefois à notre disposition dans les Œuvres. Et surtout, dans la mesure où 1'histoire de la philosophie est une entreprise philosophique sui generis animée par une intuition métaphysique qui détermine et articule son discours de littérature «secondaire », nous pensons que cette relecture systématique du dernier des grands idéalistes n'a rien perdu de son « actualité». Bien sûr, il y a des aspects de l'ouvrage où une mise au point critique serait bienvenue. L'explication de la Philosophie Négative à partir de la doctrine de la Chute sollicite peut-être trop fortement certains textes. La thèse de l'appartenance de la Mythologie au domaine de la Philosophie Négative a rencontré un barrage quasiunanime de la critique: effectivement, elle aurait profité d'un exposé plus nuancé et plus complet. Quant à la Primauté du Pratique, c'est selon nous le concept fondamental qui relie Schelling à ses grands prédécesseurs, Kant et Fichte mais qui ne suffit pas pour rendre compte de la construction finale du grand édifice des deux philosophies. Et c'est à partir de ce constat qu'on peut discerner les limites de notre entreprise. Le Fondement selon Schelling entend reconstruire une spéculation qui trouve son accomplissement dans la Spatphilosophie, dans la dualité des

II

LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

savoirs négatif et positif, mais son point de mire demeure la visée de la Philosophie Intermédiaire. Le Fondement selon Schelling prend son point de départ avec les Recherches de 1809, le plus célèbre écrit de Schelling qui représente pour l'essentiel une rupture avec le monisme de l'Identité et ouvre la voie vers la spéculation «historique» des Ages du Monde. Les Recherches sont inspirées par la lecture des théosophes mais aussi des théologiens, elles esquissent aussi un retour vers Kant. Il s'agit ici d'une philosophie de la liberté qui prépare la séparation d'avec Hegel et les positions tardives, celles de la Philosophie Positive. Toutefois, les Recherches et la Philosophie Intermédiaire toute entière ne thématisent encore aucunement la grande distinction du Was et du Dass. La Philosophie Intermédiaire atteste une vigoureuse intuition de l'existence, mais elle ne parvient pas encore à la déployer en concept. Ce déploiement va être l' œuvre de la dernière spéculation, celle qui montrera la descente du Dass vers le Was, la déduction de Dieu à partir de l'Existence. Cette déduction, quoiqu'elle paraisse fantaisiste et abstraite dans certaines de ses constructions, est l' œuvre la plus originale de Schelling. Or cette déduction, Le Fondement selon Schelling n'a pas voulu la mettre au centre de son interprétation. Ce travail a été entrepris dans le second tome de notre De Kant à Schelling récent. Il montre dans quel sens la Spiitphilosophie de Schelling est effectivement « l'accomplissement de l'Idéalisme Allemand ». Le Fondement selon Schelling, lui, lit la pensée multiforme du dernier des grands idéalistes comme une philosophie transcendantale en se transposant en une métaphysique spéculative. Les catégories de la Critique et de la Doctrine de la Science sont sursumées par le discours de l'Identité. Elles constitueront toujours la base de la réflexion, même après la montée en force des thèmes théosophiques et théologiques. Le Fondement, le Grund lui-même, est une notion d'origine théosophique mais qui sera repensée à partir du Non-moi fichtéen, il accueillera la Natur de la Naturphilosophie, pour se métamorphoser finalement en Raison dans le dernier exposé de la Philosophie Négative. Quant à la méditation sur le Mal, elle sera articulée dans la doctrine spéculative de la Chute qui renvoie pour sa genèse aux développements du jeune Schelling sur la naissance de la Finitude. En fait, tous les concepts importants de cette

PREFACE A LA SECONDE EDITION

III

philosophie, la liberté, le temps, voire Dieu résultent d'un développement de la pensée où l'acquis du passé se trouve intégré dans les résultats du présent, où rien ne se perd mais tout continue à servir comme élément, comme moment de la spéculation. Le déploiement successif des grands thèmes conceptuels illustre et conforte la position de base de notre livre qui est l'unité et la continuité de la spéculation schellingienne. Nous entendons montrer et démontrer cette thèse contre l' arrière- fonds de l'appartenance de Schelling à la mouvance de Kant. C'est cette fidélité créatrice à la philosophie transcendantale qui est la clef du déchiffrement du dernier grand système métaphysique du XIXè siècle.

AVERTISSEMENT

Depuis un quart de siècle les travaux se multiplient sur l'œuvre de Schelling. Si nous avons décidé de contribuer à ce concert d'érudition, c'est que nous pensons avoir trouvé une position privilégiee d'où on voit l'unité et la continuité du « projet» schellingien peut-être mieux qu'à partir de tout autre point de vu~. Sans doute, nous avons profité de la littérature secondaire ancienne et contemporaine, mais avec l'exception des œuvres de H. Fuhrmans et de W. Schulz qui jouèrent un rôle de « détonateur» pour notre propre réflexion, les écrits des autres n'infléchirent guère notre concep!tion. Surtout à partir du mOlnent où débuta notre rédaction, nous sommes devenus, pour ainsi dire, imperméables aux influences extérieures. C'est le pragmatisme même de l'inconscient de l'écrivain qui écarte des apports extérieurs, fussent-ils riches et intéressants, s'ils ne vont pas dans la direction de sa propre visée. Ceci dit, nous ne pouvons pas ne pas mentionner le~ quelques auteurs dont les intuitions lumineuses nous ont arrêtés q'uelque peu. Nous pensons surtout à A. Massolo, à P. Tillich et à H. Schelsky. Nou~ tenons é~alement à exprim'er notre reconnaissancte chaleureuse à l'égard de tous ceux qui ont contribué à l'élaboration de cet ouvrage. M. P. Ricœur a suivi chapitre par chapitre la genèse laborieuse de ce livre et n'a cessé de prodiguer corrections, conseils et encouragements. Cette m'ême tâche ingrate en vue d'améliorer le style d'un auteur dont le français n'est pas la langue maternelle, a été assumée généreusement par le Frère Ephrem Yon de l'Abbaye de la Pierre-Qui-Vire. Les épreuves ont été relues, à des stades différents par M. J. Intrator, M. le Professeur M. de Gandillàc, M. J.-P. Dudézert et par ma femme. En ce qui concerne les citations et les titres

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LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

allemands, ils ont été vérifiés par Mlle A. Wiegele. Nous avons obtenu d'importantes inform'ations bibliographiques de M. G. Vrooman, du R.P.X. Tilliette, de Messieurs les Professeurs E. Susini et H. Fuhrmans et de Messieurs J. Soleau et G. Brettel. Nous ne voulons pas passer sous silence le travail de quatre dactylos, plus particulièrement ce'iui de Mme J. Nincic : seul leur dévouement exemplaire a permis le déchiffrement correct d'u1nmanuscrit souvent difficile. En ce qui concerne les bibliothèques, en dehors de l'incomparable Sterling Library de Yale, nous devons témoigner de notre gratitude aux bibliothèques municipales de .Luzern et de Bamberg, à la Bibliothèque d'Etat Bavaroise de Munich, aux bibliothèques des Universités d'Upsal et d'Abidjan et aux Archives de Littérature de fInstitut pour la langue et la littérature allemandes de l'Académie A llemande des Sciences à Berlin. Et finalement nous remercions le Secrétariat d'Etat aUlX Universités, l' Université de Paris-X Nanterre, Vassar College et l'Université Yale de nous avoir accordé d'importantes subventions en vue de la publication de cet ouvrage. Miklos VETO Yale-Abidjan, mai 1977

ABREVIATIONS 1-14

= Friedrich Wilhelm Joseph von Schellings siimmtliche Werke, ed. K.F.A. Schelling, Stuttgart
und Augsburg, 1856 ff. (Friedrich Wilhelm Joseph Schelling. H istorisch-Kritische A usgabe I, 00. N.M. Baumgartner, W.G. Jacobs, N. Frings et N. Zeltner, Stuttgart, 1976, nous est parvenu trop tard pour pouvoir être utilisé.)

N

= Die
= = = = =

Weltalter. Fragmente.

ln den Urfassungen

Pl. Fu Max. Cotta Loer

Paulus

=

IP

= = = = =

BP 1.
St. Dekker WA SchSp.
BAADER

von 1811 und 1813. Schellings Werke. Münchner Jubileumausdruck. Nachlassband, ed. M. Schroter, München, 1946. Aus Schellings Leben in Brie/en, ed. G.L. Plitt, Leipzig, 1869 f. F.W.I. Schelling. Brie/e und Dokumente, ed. H. Fuhrmans, Bonn, 1962 fI. Konig Maximilian Il. von Bayern und Schelling. Brie/wechsel, ed. L. Trost et F. Leist, Stuttgart, 1890. Schelling und Cotta. Brie/wechsel 1803-1849, ed. H. Fuhrmans et L. Lobrer, Stuttgart, 1965. B. Loer : Das Absolute und die Wirklich.keit in Schellings Philosophie. Mit der Erstedition einer Handschrift aus dem Berliner SchellingN achlass, Berlin, 1974. Die endlich ofJenbar gewordene positive Philosophie der OfJenbarung oder Enstehungsgeschichte, wortlicher Text, Beurtheilung und Berichtigung der v. Schellingschen Entdeckungen über Philosophie überhaupt, Mythologie und OlJenbarung des dogmatischen Christenthums im Berliner Wintercursus von 1841-42, ed. H.E.G. Paulus, Darmstadt, 1843. Friedrich Wilhelm Joseph Schelling: Initia Philosophiae Universae. Erlanger Vorlesung WS 1820/21, ed. H. Fuhrmans, Bonn, 1~69.. F.W.J. Schelling: Grundlegung der positiven Philosophie. Münchner Vorlesung WS 1832/33 und SS 1833, I, ed. Fuhrmans, Torino, 1972. F.W.J. Schelling: Stuttgarter Privatvorlesungen.. Version inédite, accompagnée du texte des Œuvres, ed. M. Veto, Torino, 1973. G. Dekker: Die Rückwendung zum My thos. Schellings Letzte Wandlung, München, 1930. Schellings Vorlesungen in M ünchen. Wintersemester 1827/28. Manuscrit, possession de H. Fuhrmans.
Schelling im Spiegel seiner Zeitgenossen, ed.

X. Tilliette, Torino, 1974. : Werke = Franz Xaver von Baader: Samt/iche Werke, .ed. F. Hoffman, J. Hamberger, Leipzig, 1851 ff.

=

BOEHME

FICHTE FICHTE

Jacob Bohme : Siimtliche Schriften. FacsimileNeudruck der Ausgabe von 1730, ed. A. Faust et W.-E. Peuckert, Stuttgart, 1955 fI. : Werke = I.G. Fichte' s siimtliche Werke, ed. R.I. Fichte, Bonn et Berlin, 1834 fI. : Gesamtausgabe = Johann Gottlieb Fichte:
Gesamtausgabe der Bayerischen Akademie der Wissenschaften, Stuttgart, 1962 fI. : Gesammelte Schriften = Joseph Gorres : Gesammelte Schriften, ed. W. Schellberg, Koln, 1926 ff. : Werke = G.W.F. Hegel: Werke. Vollstandige Ausgabe durch einen Verein der Freunden des Verewigten, Berlin, 1832 fI. : Gesammelte Werke = G.W.F. Hegel: Gesam-

GORRES

HEGEL

HEGEL

HEGEL

HEGEL

HERBART

melte Werke, ed. Deutsche Forschungsgemeinschaft, Hamburg, 1968 fI. : Wissenschaft der Logik = G.W.F. Hegel: Wissenschaft der Logik, ed. G. Lasson, Leipzig, 1951. : Phlinomenologie des Geistes = G.W.F. Hegel: Phiinomenologie des Geistes, ed. J. Hoffmeister, Hamburg, 1952. : Siimtliche Werke = loh. Fr. Herbart's Siimtliche Werke, ed. K. Kerbach et O. Flügel, Langensalza, 1887 fI.
: Philosophische Schriften

HOFFMANlt JACOBI KANT

KANT

LUTHER NOVALIS

.

ŒTINGER

Philosophische Schriften, Erlangen, 1868 fI. : Werke = Friedrich Heinrich Jacobi: Wer.ke, 00. F. Roth et F. I(oppen, Leipzig, 1812 fi. : Schriften = Immanuel Kant: Gesammelte Schriften. Ausgabe der Koniglichen Preussichen Akademie, Berlin, 1902 fi. : Kritik der reinen Vernunft A; B = Immanuel Kant: Kritik der reinen Vernunft, I. ed. Riga, 17'81; 2. ed. Riga, 1787. : Werke = D. Martin Luthers Wer.ke. Kritische Gesamtausgabe, Weimar, 1883 fI. : Schriften = Novalis: Schriften. Die Werke von Friedrich Hardenberg, ed. P. Kluckhohn et R. Samuel, Stuttgart, 1960 ff. : Schriften II. = Friedrich Christoph Œtinger : Siimmtliche Schriften, ed. KC.E. Ehmann, Zweite Abtheilung, Reutlingen et Stuttgart, 1855 fI.
Ausgabe

=

Franz

Hoffmann:

FR. SCHLEGEL : Kritische

SCHOPENHAUER

Kritische Ausgabe, ed. E. Behler, Paderborn, 1958 fI. : Siimmtliche Werke = Arthur Schopenhauer's Siimmtliche Wer.ke, ed. J. Frauenstlidt, Leipzig, 1873-1879.

=

Friedrich

Schlegel:

INTRODUCTION

« Qu'aiment plus même les meilleures que les belles pénombres» - s'écria Schelling en 1806 (7, 40) mais les lecteurs, eux, n'apprécient pas toujours cette prédilection et seraient plutôt d'accord avec le critique américain: « Schelling

est, d'habitude, quelque peu obscur

D

(1). Or Schelling, un des

plus grands orateurs et professeurs de son temps (2), écrivit en une prose remarquable. A côté des phrases interminables, lourdes, encombrées de Kant, du langage abstrait et rigide de la Doctrine de la Science ou de la trop grande densité des périodes hégéliennes, le pathos et la belle diction de Schelling
* Le texte auquel nous renvoyons et beaucoup d'autres qui le suivent ont été reproduits in Schelling im Spiegel seiner Zeit, ed. X. Tilliette, Torino, 1974 (SchSp) mais l'ouvrage ne nous est parvenu que longtemps après la rédaction de notre livre et si nous avons pu nous en servir pour compléter notre documentation, il aurait été trop compliqué de modifier nos références originelles. (1) Philosophers speak of God, ed. C. Hartshorne et W.L. Reese, Chicago, 1965, p. 233. Comme disait déjà Madame de Staël des systèmes philosophiques allemands en général mais à propos de Schelling {( et de son école: on répand sur toutes choses l'obscurité qui précède la création, mais non la lumière qui l'a suivie... J, De l'Allemagne, Paris, 1876, p. 441. (2) E. von Lassaulx parle du caractère « damonisch-hinreissend » de ses cours: Erinnerungen des Dr. Johann Nepomuk v. Ringseis, ed. E. Ringseis, IV. Regensburg, 1891, p. 336 *, qui remplissent l'esprit «mit einer unbeschreiblichen Warme... Eine FülIe von Anschaulichkeit und eine wahrhaft gottliche Klarheit ist über seine Rede verbreitet» écrit Platen: R. Schlosser, August Graf v. Platen, I. München, 1910, p. 319. On serait prêt à payer d'une demi-année de prison ferme pour un cours de Schelling: Der Briefwechsel Karl Christian Friedrich Krauses, II, ed. P. Hohlfeld et A. Wünsche, Leipzig, 1907, p. 179. I. Dollinger parle de « Schellings gedankenreiche in platonischen Formschonheit majesthatisch sich ergiessende Vortrage...», Chronik der Ludwig Maximilian Universitat für das Jahr 1871-72. München, 1872, p. 109. « Sein Vortrag... war ein ruhig fortwallender Strom... wahrend doch zugleich eine phantasiereiche Anschauung das Ganze

10

LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

s'expriment avec clarté et mesure (3). L'obscurité du philosophe ne se trouve ni dans les dimensions du style, ni même

-

pensons-nous

-

dans celle de la pensée mais se situe

plutôt au niveau des ouvrages tout entiers, plus exactement elle est due à leur caractère trop souvent inachevé, inachèvement que Schelling prétendait ainsi justifier: je ne veux fournir que les fondements et le sol sur lesquels chacun puisse édifier sa philosophie (4). Or en fait - déjà Novalis le remarquait - Schelling écrivait trop vite (5), Hegel devait même durchstrahlte und trog.» H. Martensen: Aus meinem Leben z. Berlin, 1891, p. 97. Ch. Secrétan : « Jamais poésie de pensées et de couleurs plus puissantes ne fut comprimée dans une forme didactique plus précise, plus nette et plus simple. » SchSp, 378. Fr. v. Bruchmann décrit dans ces termes le voyage qu'il avait entrepris pour assister aux cours de Schelling à Erlangen: «... ich wiihrend der ganzen Reise in einer vollkommenen Auflosung des Geistes, die von einem physischen Fieber begleitet war, mich befand : dass ich aIle Realitiit und Wirklichkeit verloren hatte, und einer Somnambüle mit Recht verglichen werden konnte, die in schrecklichen Durste nach der magischen Kraft des Magnetiseurs dem Augenblicke entgegenlechzt, wo sie in seine Niihe gebracht werden solI ». SchSp, 266 f. Une fois entré dans la salle de conférences. ce « temple de la sagesse », SchSv, 149, l'étudiant éprouve une excitation et un ébranlement jamais ressentis, SchSp. 38, à l'écoute du « voyant» qui « die Riitsel der U rzeit berichtet und für das jetzige Geschlecht lost... », SchSp. 280. Quand Schelling interpréta le prophète Isaïe « Die messianischen Stellen... trog er mit einem Emste vor, dass man meinte, den Propheten selbst zu horen und das Lamm, dass aIl unsere Krankheiten auf sich genommen, mit eigenem Augen zu schauen.» SchSp. 317 f. (3) Schelling est le plus « esthétique des philosophes depuis Platon », F. Ebner: Schriften I. München, 1963, p. 218. Contrairement à Schiller il comprend le poétique en philosophie, Fr. Schlegel: Philosophische Fragmente. Erste Epoche Ill. Kritische Ausgabe XVIII. 129, car c' « est un grand philosophe qui fut toujours un grand poète ». G. Marcel: Schelling et Coleridge, Paris, 1971, p. 19. Et si on compare ses écrits à ceux des autres idéalistes « Schelling alone presents that combination of lucidity and softness which is the mark of a really good style.» A Seth: The development from Kant to Hegel with chapters on the philosophy of religion, London, 1882, p. 67 n. Pour tout dire « Schaner hat in Deutschland noch nie die Sprache der Philosophie geredet, aIs aus Schelling's Munde.» I F.A.E. I Ehrenfeuchter : Friedr. Wilh. Joseph v. Schellings Philosophie der Mythologie und OfJenbarung, Jahrbücher für deutsche Theologie, IV, 1859, p. 381. (4) 4, 235, 7, 409, n. 2. Pour le disciple G.M. Klein, c'est le socratisme de Schelling: Betrachtungen über den gegenwiirtigen Zustand der Philosophie in Deutschland überhaupt und besonders über die Schellingische Philosophie. Nümberg, 1813, p. 105. (5) Friedrich Schlegel und Novalis, ed. M. Preitz, Darmstadt, 1957, p. 133.

INTRODUCTION

Il

observer impitoyablement qu'il faisait son éducation devant le public (6). Au lieu d'attendre que ses idées se décantent, il se hâte de les jeter sur le papier (et de les publier) ; on dirait qu'il pressent le changement trop rapide qui guette à l'horizon et qu'il veut fixer ses pensées avant de s'en détacher lui-même: c'est le « principe saturnien» du Schellingisme, toujours prêt à dévorer ses rejetons, à ne leur octroyer qu'une existence imparfaite et éphémère (7). La légende veut que Schelling fût le « Protée de l'idéalisme allemand », la légende meurt difficilement car elle contient un grain de vérité. Celui qui considérait d'habitude son dernier écrit comme le meilleur produit de sa plume (8), ne cessait pas de changer, de se transformer, de modifier ses schèmes et ses constructions faisant ainsi dire à un critique que pour lui - « devenir autre est son accomplissement» (9). Parmi les grands idéalistes, c'est son œuvre qui accuse le plus un caractère fragmentaire alors que justement Schelling était possédé par l'esprit de système (10); c'est peut-être précisément l'amour démesuré du systématique qui condamna récrivain à laisser la plupart de ses ouvrages à l'état de fragments et le contraignit à ne procéder qu'avec une rigueur factice et un formalisme extrême, incapable d'étreindre vraiment le contenu. L'obsession de refaire constamment son système n'allait pas manquer d'engendrer la croyance en la discontinuité essentielle de sa pensée et ce fut toujours le jeu favori des critiques de s'abandonner à la joie gratuite de partager en périodes l'opus schellingien (11). Or cette fragmentation à plaisir de l' œuvre
(6) HEGEL: Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie 3. Werke XV, 647. (7) Fr. SCHLEGEL:Zur Philosophie. 1804. Kritische Ausgabe XIX,S.. (8) Pl. 2, 84; Cotta 66, etc. (9) K. ROSENKRANZ:Schelling. Danzig, 1843, p. 352. (10)K. JASPERS: Schelling. Grosse und Verhiingnis. München, 1955", p. 110. (11) C.M. Schroder donne un aperçu des plus importantes tentatives de périodisation faites jusqu'à son temps: Das Verhaltnis von Heidentum und Christenturn in Schellings Philosophie der Mythologie undi OfJenbarung. Diss. Marburg, 1936~ p. 12. D'habitude, on distingue cinq périodes: 1794-1797, 1797-1801, 1801-1806, 1806-1821, 18211854, W. Metzger va jusqu'à distinguer cinq périodes entre 1794-1802 : Die Epochen der Schellingschen Philosophie von 1794 bis 1802. Heidelberg, 1911. Quant à nous, nous considérons « philosophie. intermér-

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LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

d'un grand penseur en époques autonomes et le refus de traiter leur évolution comme un procès organique, conduit à favoriser une de ces périodes au détriment des autres. Plus exactement: l'incapacité à discerner un centre immanent à la croissance de cette pensée ou la mauvaise volonté à entrevoir une direction inhérente et conséquente de sa progression se traduit facilement par l'appréciation arbitraire et excessive d'une période de jeunesse aux dépens de celles de la maturité - or Schelling écrivit encore pendant soixante-deux ans après la publication de son premier ouvrage... Et en fait, c'est ici que se trouve le nœud du problème: s'agit-il de changements graduels et ordonnés ou plutôt de brusques mutations, et même si l'on opte pour la première alternative, le changement serait-il pour le mieux ou pour le pire? S'agit-il d'un accomplissement ou d'une décadence? Contrairement à l'historiographie plus ancienne, d'ailleurs elle-même loin d'être unanime sur la thèse de la discontinuité (12), la critique récente tend à plutôt minimiser les ruptures et préfère mettre l'accent sur la continuité et l'unité des thèmes; la conséquence (ou plutôt la cause) de cette attitude étant évidemment une meilleure appréciation pour les philosophies intermédiaire et tardive (13). Or cette façon de penser est clairement inspirée par Schelling lui-même, exégète passionné de sa propre pensée (14) et toujours très conscient de l'unité de sa spéculation - au point
diaire» la réflexion de Schelling entre son arrivée à Munich en 1806 et son abandon définitif de la rédaction des Weltalter vers 1820. La dernière philosophie se termine avec la mort de Schelling en 1854. (12) Selon J.N.P. Oischinger les différentes phases de la philosophie schellingienne ne font que de développer le même principe de l'identité: Spekulative Entwicklung der Hauptsysteme der neueren Philosophie von Descartes bis Hegel II. Schaffhausen, 1854, p. 322. Pour C.A. Thilo, malgré les différences de nuances, l'unité du. schellingisme consiste à ne développer constamment que. la même erreur fondamentale: Die Grundirrthümer des Idealismus in ihrer Entwicklung von Kant bis Hegel, Zeitschrift für exakte Philosophie, I, 1861, p. 113. (13) Il faudrait toutefois mentionner les p~ges d'une remarquable intensité et d'une grande perspicacité où K. Jaspers attribue la continuité de la pensée schellingienne à son incapacité d'apprendre, de se corriger, de faire face à de nouveaux problèmes, Schelling. Grosse und Verhiingnis. München, 1955, pp. 54 sq. (14) X. TILLIETTE: Schelling. Une philosophie en devenir I. Paris, 1970, p. 14.

INTRODUCTION

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de passer sous silence d'importantes modifications et d'attribuer à ses écrits de jeunesse des significations que ces derniers ne semblaient guère contenir au moment de leur conception (15). Schelling inaugure ses Conférences d'Erlangen, véritable exercice de théologie négative, avec une citation puisée à son poème réputé « matérialiste », Les Confessions de Foi Epicurienne de Heinz Widerporst (16), et écrira plus tard à Tschaadaev « n'avoir jamais délaissé vraiment la voie d'autrefois mais plutôt continué et n'avoir pas non plus abandonné les procédés anciens, mais cherché à s'en servir pour un usage supérieur, en général, n'avoir rejeté l'acquis du passé mais aspiré à l'enrichir et le dépasser» (17). Sans doute, certains esprits pénétrants discernèrent la continuité de très bonne heure: K. Rosenkranz et Ch. de Rémusat croient que toute l'œuvre schellingienne est pré contenue dans les deux premiers écrits philosophiques Sur la Possibilité d'une Forme de la Philosophie en général et Du Moi (18) et l'hagiographe L. Merz va même jusqu'à annoncer que l'évolution de la pensée schellingienne trace une ligne droite depuis l'écrit de 1792, Antiquissimi de prima malorum... (19). Or les contemporains qui ne connaissent l'évolution de la pensée de Schelling que par ouï-dire ou par l'édition-« pirate» de Paulus, très exacte et très bonne mais ne se présentant pourtant pas avec l'autorité d'une publication authentique, ne pouvaient guère apercevoir de continuité entre ce que certains ont pris pour « un système de la nature » (cf. St. 246) et le prétendu « système positif D du « Philosoph in Christo» (20). Il ne
(15) HOFFMAN: Philosophische Schriften I, 143, G. Lukacs: Die Zerstorung der Vernunft, Neuwied, 1962, p. 140. (16) K. V. HASE: ldeale und Irrthümer. Jugenderinnerungen. Leipzig, 1894, p. 100. De même en 1827, 1828 et 1829; Fu 2, 210 D. 3a. (17) G. SCHNEEBERGER: riedrich Wilhelm Joseph von Schelling. F Eine Bibliographie. Bern, 1954, p. 176. (18) K. ROSENKRANZ:Schelling, Danzig, 1843, pp. 18 f.; Ch. de Rémusat: La philosophie allemande, Paris, 1845, p. 115. Voir aussi M. Schrüter : Der Ausgangspunkt der Metaphysik Schellings entwickelt aus seiner ersten philosophischen Abhandlung, Diss. Jena, 1908. (19) IL. MERZ : fSchelling und die Theologie, Berlin, 1845, p. 9. (20) F. ENGELS: Schelling, der Philosoph in Christo, oder die Verklarung der Weltweisheit zur Gottesweisheit. Werke und Schriften bis Anfang 1844. Marx-Engels Gesamtaussgabe 1.2. Berlin, 1930, pp. 229249.

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s'agit pas d'ailleurs seulement des adversaires pour qui les étranges abstractions d'une Philosophie de la Révélation ne sont que les divagations d'une non-philosophie tombée dans un bourbier ascientifique (21), la triste déchéance d'un grand penseur Qui dans sa vieillesse se renie (22).. une sorte de scolastique abstraite et stérile (23); les sympathisants eux aussi restent perplexes. Un Rothe demande avec accablement: « que devient la science si les voies des penseurs des plus géniaux se perdent ainsi dans le sable» (24), et le grand helléniste, « le vaillant B6ckh» (7, 374, n. 1) dans l'année même où pourtant il prononce un véritable panégyrique sur Schelling (25), écrit à un ami: « une philosophie aussi folle que celle du vieux Schelling n'est tout de même pas possible» (26). Les contemporains ont le sentiment irrésistible que Schelling a vécu, qu'il est fini, achevé... Avant son départ pour Berlin les Hégéliens disent qu'il appartient plutôt au musée ou à l'hôpital (27); une fois arrivé dans la capitale
(21) A. SCHMIDT: Der N eu-Schellingianismus in seiner Beziehung auf das alte System, Der Gedanke II, 1861, p. 195. (22) P. MARHElNEKE Zur Kritik der Schelling'schen OfJenbarungs: philosophie, Berlin, 1843, p. 64; R. Blakey: History of the Philosophy of Mind IV, London, 1850, p. 135; « Après s'être tu pendant trente ans, il vient, après la mort de l'architecte, essayer, de ses débiles mains, d'ébranler l'édifice dont il avait fourni lui-même les meilleurs matériaux.) P. Leroux: Du cours de philosophie de Schelling, La Revue Indépendante, 3, 1842, p. 330. (23) E. REINHOLD: Geschichte der Philosophie nach den Hauptmomenten ihrer Entwicklung II, lena, 1845, p. 443 ; Der Briefwechsel Karl Christian Friedrich Krauses II, Leipzig, 1907, p. 219. La désignation « scolastique» accompagne Schelling pendant toute sa carrière : il s'agit des « subtilités hyperscolastiques» de son premier ouvrage philosophique: recension anonyme des Annalen der Philosophie I, 1795, 4, réimprimée in Fichte: Gesamtausgabe 1.2, 466. En 1809 c'est la Freiheitsschrift qui est jugée cc scolastique» : lohann lakob Wagner. Lebensnachrichten und Briefe, ed. P.L. Adam et A. Këlle, Ulm, 1849, p. 237. En 1816 avec Kant, Fichte et Jacobi il est un des quatre grands scolastiques qui ont cc éparpillé» la conscience humaine', Fr. Schlegel: Zur Philosophie und Theologie, 1816, Kritische Ausgabe XIX, 324. (24) A. HAUSRATH Richard Rothe und seine Freunde II, Berlin, : 1902, p.s. (25) A. BocKH : Einleitungsrede zur F eier des Leibnizischen 1ahrestages am. Juli 5 1855. Gesammelte kleine Schriften II, Leipzig, 1859, pp. 439-59. (26) M. HOFFMAN: A. Bockh, Leipzig, 1901,p. 372. (27) H. MARTENSEN: us meinem Leben 2, Berlin, 1891, p. 65. A

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prussienne, on lui demande avec une ironie cinglante s'il
pense vraiment que la divinité l'avait épargné (aufgespart) pendant vingt-cinq ans pour l'envoyer ensuite à Berlin au moment convenable comme une sorte d'armée de réserve philosophique (28)? Sans doute, se lèvent aussi d'autres voix: Schelling se tait parce que les contemporains sont incapables de le comprendre (29) : le vieillard ne sait plus
exprimer les idées de sa génération car

-

il les avait dépas-

sées... (30). Or ces voix ne sont que des voix dans le désert et l'on continue à refuser toute importance et toute signifi-. cation à la Spiitphilosophie (31). C'est Troxler qui résume le mieux l'opinion des contemporains et celle du demi-siècle qui suit: un penseur ne peut pas engendrer deux systèmes (32). Or justement, et c'est la thèse de notre ouvrage, Schelling n'est pas l'auteur de plusieurs philosophies différentes; pendant les cinquante années qui suivirent la publication de Philosophie et Religion (1804) au lieu d'attendre inerte et grinçant des dents dans les ténèbres extérieures, il a plutôt ébauché le projet d'un système qui pourrait être considéré comme la culmination de la philosophie kantienne, médiatisée par Fichte, et qui aurait intégré dans son sein les richesses de la métaphysique classique de l'Occident. Dans la Préface du Vom: Ich, l'étudiant de vingt ans déclare
(28) IK.A. v. RECHLIN-MELDEGG IBedenken eines Süddeutschen : Krebsfeindes über Schellings erste Vorlesung in Berlin, Stuttgart, 1842, p. 21. Selon Engels, Schelling veut biffer quarante ans d'histoire de la pensée pour ne pas devoir avouer qu'il avait vécu lui-même trop longtemps: Schelling über Hegel. Werke und Schriften bis Anfang 1844. Marx-Engels Gesamtausgabe 1.2, p. 178. (29) C. SECRÉTANFrédéric-Joseph de Schelling, Revue Suisse XVII, : 1854, p. 649. (30) C.H. WEISSE: Schelling, Bliitter für litterarische Unterhaltung, 1856, n. 29, pp. 507 ff. (31) Anachronisme infécond, G. DI RUGGIERO: L'età deI romanticismo, II, Bari, 1968, p. 320, la dernière philosophie est arrivée une génération trop tard pour pouvoir être efficace. N. HARTMANN:Die Philosophie des deutschen Jdealismus l, Berlin, 1923, pp. 180 f. (32) I.P.V. TROXLER H. POLCHER Schellings Auftreten in Berlin in : (1841) nach Horerberichten, Zeitschrift für Religions-und Geistesgeschichte VI, 1954, p. 213. Cela n'empêchera pas Troxler de parler de Schelling deux ans après sa mort comme « le maitre cher à jamais », A.KoHUT : Konig Maximilian II von Bayern und der Philosoph F.W.J. v. Schelling, Leipzig, 1914, p. 212.

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avoir essayé d'exposer les résultats de la philosophie critique et les avoir ramenés aux principes ultimes de tout savoir humain (33). D'aucuns disent que l'importance de Schelling a été d'enrichir le spinozisme par les résultats de la Critique (34). Nous pensons plutôt que si, dès 1795 Schelling a eu l'intention de rendre au peuple allemand cette métaphysique « dérobée» par Kant (et que Hegel croira pouvoir lui restituer seize ans plus tard par sa Logique), c'est en partant justement de la Critique qu'il a entrepris cette tâche (8, 51). Sans doute, ce n'est que dans les années de Leipzig, et même alors non sans équivoque (cf. 1, 375), qu'il se déclare avec humilité simple interprète de Kant et ce n'est que jusqu'à à peu près 1800 que l'inspiration kantjenne conserve une influence visible dans l'épanouissement de son système. Par contre, c'est précisément au début de cette période où Schelling est censé être tombé dans les abîmes de la théosophie qu'on lit sous sa plume l'évocation des « voies honorables de Kant D (35), « cet Hercule parmi les penseurs» (8. 48) mais c'est surtout dans la Spiitphilosophie qu'il proclamera constamment son admiration pour Kant et la continuité de sa pensée avec les idées du Maître de Konigsberg (36). C'est O. Gruppe, d'ailleurs peu indulgent pour Schelling, qui déclare immédiatement après la mort de ce dernier: la Spiitphilosop'hie de Schelling est pour l'essentiel un retour aux fermes positions du grand prédécesseur, bref « ein Rückzug auf Kant» (37). En fait, ce
(33) 1.152. «Die Philosophie ist noch nicht am Ende. Kant hat die Resultate gegeben : die Pramissen fehlen noch.)} Pl. 1, 73. (34) J./F./FRIES: Reinhold, Fichte und Schelling. Leipzig, 1803, p. 216. (35) 7, 393, n. 2, cf. 8, 73; 7, 384; Il, 548. (36) Depuis Kant, la philosophie n'a pas vraiment changé WA 79 et quant à lui, il ne veut rien abandonner de ce que la philosophie a appris depuis Kant 14, 362 sq. «notre grand maître », 10, 396n., cf. infra pp. 575 f. (37) O. GRUPPE : Gegenwart und Zukunft der Philosophie in Deutschland, Berlin, 1855, p. 38. Evidemment cette opinion est très fréquemment combattue: la Spiitphilosophie est la ruine des concepts kantiens, C.A. THILO : Die Grundirrthümer des Idea/ismus in ihrer Entwicklung von Kant bis Hegel, Zeitschrift für exacte Philosophie I, 1861, p. 376. Bien auparavant Herbart avait dit que Schelling et son école de Naturphilosophie malmènent l'héritage de Kant Ueber die Unangreifbarkeit der schellingischen Lehre. Siimtliche Werke III, 250, de Kant que Schelling n'a jamais vraiment compris lakob Friedrich

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n'est que dans certains textes de la philosophie de l'identité que Schelling se permet qe parler avec une sorte de mépris de Kant (38) mais bien que ce soit la période considérée traditionnellement comme le zénith du schellingisme - parce qu'elle conduit à Hegel - il s'agit à notre avis du moment le plus stérile de toute son évolution. Les deux principes fondamentaux de la Critique, le refus de tout monisme et la distinction fondamentale entre théorique et pratique, ignorés ou niés, ce ne sera que le rapprochement ultérieur vers des positions en affinité secrète avec Kant qui permettra à Schelling
d'accéder

-

lentement

et péniblement

-

aux sommets

des

philosophies négative et positive... Déjà Vom Ich réputé spinoziste et dogmatique (39), considère la philosophie critique comme la seule possible (1, 204) et dans les années qui suivent Schelling ne se veut qu'un simple commentateur des extraits et des principes de Kant (2, 231), une sorte d'Eschyle philosophe se nourrissant des miettes du riche festin de l'aïeul. Or ce kantisme passe par la puissante médiation de la Doctrine de la Science et c'est la primauté du pratique qui - à part l'interlude du système de l'identité - dominera la spéculation schellingienne. Kant, dira Schelling plus tard, a élargi la sphère de la philosophie en concevant le fait de la liberté humaine avec une rigueur jusqu'alors inconnue (12, 5). Or le dévoilement kantien de la liberté ne signifie nullement que l'éthique du Maître reçoive l'approbation du disciple. Bien au contraire, Schelling ne cesse de condamner tout au long de sa carrière la morale kantienne inférieure à l'héroïsme d'un Lucrèce (5, 666), exprimée en des termes qui montrent clairement un Kant privé de son sens critique (11, 554, n. 3). Non, le fait central de la liberté humaine renvoie plutôt à la primauté du pratique. Présentant dès Vom Ich la spontanéité dans les domaines théorique et pratique comme étant également l'expression de la liberté primordiale du Moi absolu (1, 205), Schelling finit par élaborer une philosophie où l'exisFries. Aus seinem handschriftlichen Nachlass, ed. E.L.T. Henke, Leipzig, 1867, p. 227. (38) Cf. infra pp. 576 f. (39) SCHOPENHAUER: Der handschriftIiche N achlass II, ed. A. Hübscher, Frankfurt, 1967, p. 306.

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tence suprême, la première actualité, est présentée comme liberté et générosité. Or il n'accèdera à cette vision finale que .grâce aux découvertes de sa période intermédiaire. Trop préoccupé jusqu'alors des aspects seulement « diurnes» de l'existence, Schelling tournera désormais son regard vers le « nocturne» (Pl. 2, 161), l'obscur, l'ambigu, le nocif et ce n'est qu'après avoir subsumé ces derniers sous le thème du mal que celui qui avait toujours voulu unifier la raison pratique et la raison théorique (Pl. 1, 74) sortira de l'abîme de l'indifférence. Ce n'est que par la réalisation du pouvoir du mal dans ce monde que Schelling saura s'arracher aux mirages d'une vision unitaire du réel; mais alors, tout en retrouvant le dualisme kantien, il le dépassera, ou plutôt l'accomplira. La philosophie de l'identité, sous prétexte d'unifier le théorique et le pratique, dissout le second dans le premier et offre une lecture franchement ontologique de la toute-puissance du théorique (40). La Sp(itphilosophie, elle, est célébrée comme la découverte de la transcendance; or celle-ci ne serait pas possible d'un point de vue purement ontologique: pour vaincre la grande conséquence sans faille de l'identité absolue, il lui fallait opposer une catégorie qui ne pouvait pas lui être 'subsumée. Cette dernière ne saurait être le p'ratique de Kant ,qui implique une liberté neutre mais seulement une liberté ,qui s'oppose à l'identité limpide parce qu'elle s'assume en dehors de celle-ci comme mal. C'est la réalisation de la positivité du mal qui aidera Schelling à comprendre les fissures .qui traversent et tordent les tréfonds du réel. Cependant le philosophe aura dépassé une simple prise de conscience « existentielle» de la positivité du mal, il en forgera une notion proprement metaphysique, et nous pensons que finalement le ,dessein profond de la Spiitphilosophie sera cette opposition unique comme distinction métaphysique fondamentale, qui s'instaure entre le bien et le mal (41). Sans doute, est-ce
(40) Cf. I.P.V. TROXLER: Elemente der Biosophie, 1807 (Leipzig) ,in Introduction à Romantische Wissenschaft, ed. W. Bietak, Leipzig, 1940, p. 245. (41) C'est M. Heidegger qui comprend le mieux - encore dans le contexte de la philosophie intermédiaire - que la grande originalité de la spéculation schellingienne, son plus grand « projet», c'est l'élaboration du mal comme catégorie métaphysique. Schellings Abhand-

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surtout dans la philosophie intermédiaire que Schelling semble être préoccupé par la présence du mal, tandis que la spéculation du penseur vieillissant se dirigera avant tout vers' l'investigation de la transcendance. Néanmoins, si le problème du mal n'occupe qu'une place relativement restreinte dansles leçons de Munich et de Berlin, cela ne signifie aucunement que son importance ait décru. La problématique, concentrée dans la notion de chute, est la clef de la distinction entre philosophie négative et philosophie positive, le pendant asymétrique mais très réel de la libre générosité de Dieu: si les puissances maléfiques et nocturnes semblent moins hanter les' vastes plaines de la Spiitphilo~ophie, c'est simplement parce que le penseur a réussi à les dompter, c'est-à-dire à expliquer et « situer» sur le plan de la spéculation leur rôle dans le: réel. La distinction entre théorique et pratique réapparaît à partir des Recherches sur l'Essence de la Liberté Hum~ine mais après être passé par une sorte de métamorphose: le fondement se révèle comme liberté pécheresse et l'existant comme liberté d'amour. Et la Spiitphilosophie ne sera que le développement conséquent de ces thèses. Le fondement, succédané du théorique, se saisit et s'assume comme négation du bien devenant ainsi le domaine du négatif, et l'existant libre, le successeur du pratique qui occupe la sphère positive se confinne comme liberté libératrice, c'est-à-dire comme position de soi qui est en même temps position d'autruLLe moment mystérieux, énigmatique, est celui où le théorique, le fondement, se saisit et apparaît comme une positivité maiS' une positivité mauvaise. C'est pour cela que dans un certain
lung über das Wesen der menschlichen Freiheit (1809), ed. H. Feick, Tübingen, 1971, p. 59, n. 9. Nous tenons à préciser cependant que quant à nous, nous ne nous servons pas du terme « métaphysique» dans un sens heideggerien. Dans cet ouvrage, la métaphysique s'entend comme la science de l'intelligible où la distinction fondamentale entre théorique et pratique, irréductible à l'ontologie, contre-carre les prétentions d'exclusivité philosophique de cette dernière, même' si l'ontologie se veut être aussi phénoménologie. D'ailleurs à notre avis la philosophie schellingienne est avant tout une réinterprétation créatrice du fichtéisme et Fichte lui-même tout en la désignant comme la philosophie transcendantale, identifie la Doctrine de la Science' avec la métaphysique tout court Fu 2, 187, or la Wissenschaftslehre contient la science théorique et la science pratique...

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sens toute la dernière philosophie relève de la philosophie positive: elle oppose les catégories existentielles du bien et du mal. Dépassant l'ontologie « dogmatiste» et les positions originelles du criticisme, la spéculation schellingienne se présente comme une métaphysique où tout le réel, l'essence et l'existence, la nécessité et la liberté, la nature et la grâce, se trouvent exposés en fonction des deux catégories fondamentales de la philosophie: le bien et le mal. La primauté du pratique, en promettant une révision de la notion de liberté, la déduisant de l'existence et en la limitant au bien, est plutôt impliquée et indiquée qu'exposée et développée par Schelling. Elle a été redécouverte par la notion du fondement et si, en fait, elle est le but vers lequel se meut le schellingisme, ce mouvement ne se comprend qu'à travers la catégorie du fondement. Toutefois le fondement, le Grund, n'est qu'un tard-venu; il ne dominera la scène que pour une bien courte durée mais il illuminera ce qui le précède et ouvrira la voie vers ce qui le suit. En faisant remonter ses origines aux débuts de Schelling, en décrivant ses avatars et ses métamorphoses dans les quarante-cinq années qui s'écoulent après sa « complète» énonciation dans les Recherches, nous pensons pouvoir reconstituer la continuité du schellingisme à travers le plus important de ses thèmes. Une telle entreprise, l'étude de toute l'œuvre à partir d'une perspective particulière, même si elle est centrale, n'est guère possible pour les grandes monographies; c'est leur caractère trop englobant lui-même qui leur interdit de jouer ce rôle (42). On peut en dire autant, évidemment pour d'autres raisons, des travaux qui ne s'étendent pas sur toute la pensée de Schelling. .l\.insi W. Schulz insiste sur la continuité « en ligne droite» de la spéculation schellingienne dès ses premiers commencements (43) et pour M. Heidegger rares sont les penseurs qui comme Schelling poursuivirent avec autant de passion et de
(42) K. FISCHER: Schellings Leben, Werke und Lehre 2, Heidelberg, 1899. E BRÉHIER : Schelling, Paris, 1912. M. LOSACCO : Schelling, Milano, 1915. H. ZELTNER: Schelling, Stuttgart, 1954. X. TILLIETIE : Schelling. Une philosophie en devenir I-II, Paris, 1970. (43) W. SCHULZ: Die V ollendung des deutschen ldealismus in der Spiitphilosophie Schellings, Stuttgart, 1955, p. 7.

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ténacité la lutte pour défendre une seule et même position (44). Mais W. Schulz récuse la philosophie intermédiaire et néglige largement ce qui la précède tandis que Heidegger ignore pratiquement les écrits tardifs (45). Le seul ouvrage important qui essaye de traiter l'œuvre de Schelling à travers un thème central est celui de J.-F. Marquet (46). Cependant contrairement au très beau travail de M. Marquet qui développe ses idées en suivant l'évolution chronologique de la spéculation schellingienne et qui s'abstient avec une grande pudeur de pénétrer dans les détails des Philosophies de la Mythologie et de la Révélation, nous présentons notre position à travers l'exposé des thèmes qui, à notre avis, manifestent le mieux la problématique centrale de Schelling. Toutefois cette façon de procéder, tout en étant inconcevable sans une perspective chronologique, ne peut pas lui être subordonnée. En effet la pensée de Schelling présente une évolution constante et conséquente, qui se traduit par des changements dans la prépondérance de certains thèmes; si un thème est central à un moment donné de la spéculation schellingienne, cela ne signifie aucunement qu'il ne revienne pas plus tard ou qu'il n'a pas été présent bien avant. Tout en étant caractéristique d'une certaine période de la réflexion schellingienne où il semble être le plus complètement développé, l'exposé qui en est offert peut être approfondi par les perspectives qu'offre une période plus tardive, éclairé par les anticipations d'une période précédente. La philosophie de la maturité scheIlingienne
(44) M. HEIDEGGER: Schellings Abhandlung über das Wesen der menschlichen Freiheit (1809), Tübingen, 1971, p. 7. (45) Quant à H. FUHRMANS, insiste sur la continuité de la pensée il schellingienne depuis 1806 et même dans un certain sens depuis 1801 Schellings Philosophie der Weltalter, Düsseldorf, 1955, mais jusqu'alors il n'avait jamais traité explicitement la philosophie de l'identité et il ignore pratiquement les textes d'avant 1801. (46) J.-F. MARQUET: Liberté et existence. Etude sur la formation de la philosophie de Schelling, Paris, 1973. Quant à S. Drago dal Boca, l'unité thématique de son remarquable ouvrage est plutôt la polémique et la volonté tenace de la réfutation: La filosofia di Schelling, Firenze, 1943. Finalement G. Semerari a publié il y a déjà assez longtemps le premier volume de son ouvrage centré autour de la relation comme thème central de Schelling: Interpretazione di Schelling I, Napoli, 1958 allant jusqu'à 1802 à peu près mais le second volume n'a jamais paru... Tout récemment M. Semerari a publié Introduzione a Schelling, Bari, 1971.

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débute par l'exposition de la vie du fondement dans' les Recherches et culmine dans l'étude de la liberté; plus exac'tement, tout en continuant à réfléchir sur les différents aspects du fondement, la Spiitphilosophie œuvre surtout à l'édification d'une métaphysique de la liberté. Toutefois l'étude du fondement ne s'accomplit que dans l'analyse du possible, élaborée dans son plus parfait détail dans le dernier écrit du vieillard" le système de la philosophie pure rationnelle. Ce qui revient à dire qu'un exposé « définitif» du fondement ne sera rendu possible que grâce à la liberté, de la même manière que la formulation ecclésiale de la chute d'Adam dans le dogme du péché originel n'a pu être effectuée qu'à la suite de la méditation chrétienne sur l'œuvre du Second Adam, la Rédemption. La temporalité propre, si l'on peut dire, de la pensée de Schelling n'étant pas la succession chronologique des écritsmais le rythme mystérieux de la maturation des idées, en donnant un exposé quelque peu systématique du schellingisme. guidé par notre méthode thématique, nous croyons pouvoir nous dispenser de présenter et de caractériser l'une après l'autre, les périodes successives de la réflexion schellingienne. Mêmepour le concept culminant de la doctrine du fondement, le possible, l'héritier lointain mais direct de l'identité, nous ne' reprendrons pas les célèbres exposés de Iéna et de Wurzbourg ; nous étudierons plutôt le thème à partir du moment où il aura pris sa place définitive dans l'œuvre, c'est-à-dire dans la dernière philosophie. Ce refus d'offrir un exposé complet de l'évolution des idées schellingiennes est, pourrait-on dire - la première limitation majeure de notre travail, la seconde étant l'absence de toute velléité de « récrire» l'histoire de l'idéalisme allemand. Même si nous indiquons sporadiquement les rapports de Schelling avec Kant, Fichte et aussi Hegel de même qu'avec Boehme et Baader, et si nous émettons pourrait-on procéder autrement?

-

des jugements

et des

évaluations mettant en cause ces grands philosophes allemands, notre but n'est pas de « situer» Schelling dans la pensée de son temps, encore moins dans l'histoire de la philosophie en général, mais d'exposer le « projet» philosophique,

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la logique immanente à la réflexion de ce grand métaphysicien ,mal compris et peu connu. La troisième limitation de notre travail, c'est qu'il ne nourrit -aucune ambition théologisante. Evidemment la philosophie 'Schellingienne, surtout dans sa période de maturité, n'a cessé :d'être inspirée par des thèmes religieux et théologiques. Son auteur y voyait la preuve continue de l'existence de Dieu (47) ; la liberté divine dans la création et la chute du Premier Homme resteront ses catégories centrales et son élaboration est inconcevable sans une grandiose christologie. Mais Schelling que les contemporains considérèrent comme le fondateur .de la théologie spéculative (48), et un peu plus tard comme le sauveur de l'orthodoxie ecclésiale (49), ne cessait d'insister sur l'autonomie de la philosophie par rapport à la Révélation (50) et même s'il se considérait volontiers comme un philosophe chrétien (51), il a été avant tout philosophe sans jamais être vraiment théologien (cf. St. 73 sq.). Schleiermacher croyait déjà discerner une confusion entre la théologie et la philosophie dans les Conférences sur les Etudes Académiques que pourtant les contemporains regardèrent comme l'aurore d'une nouvelle théologie (52); et si la spéculation schellingienne n'a cessé de s'enrichir et de se motiver par des thèmes religieux, elle les assimile dans des termes proprement métaphysiques. C'est une pensée qui est d'inspiration religieuse et qui puise largement à des sources théologiques mais qui n'utilise ces dernières qu'en fonction de sa logique philosophique immanente. C'est d'ailleurs l'autonomie même de la théologie qui exige que soit reconnue la spécificité philosophique de la
(47) 7, 424. Cf. 13, 131, etc. (48) F.C. BAUR: Die christliche Lehre von der Dreieinigkeit und Menschwerdung Gottes in ihrer geschichtlichen Entwicklung III, Tübingen, 1841, p. 810, G.F. TAUTE : Religionsphilosophie vom Standpunckt der Philosophie Herbarts 12, Leipzig, 1852, p. 367. (49) Cf. Taschenbuch der neuesten Gesch ichte, ed. G. Bacherer, Darmstadt, 1843, p. 273. (50) 10, 399 sq. Cf. Il, 554, n. 1. (51) WA 16, WA 387. Schelling mérite l'appellation d'honneur de « philosophus christianus». F.F. FLECK: System der christlichen Dogmatik I, Leipzig, 1846, p. 148. (52) Aus Schleiermacher's Leben. ln Briefen IV, ed. L. Jonas et W. Dilthey, Berlin, 1863, p. 586.

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spéculation schellingienne, même quand cette dernière se tient sur un terrain théologisant : le schellingisme embrasse les choses divines dans son système, mais elle ne croit pas en épuiser par là tout le contenu. M. Fuhrmans at certes, raison: la liberté divine est la notion pivotale de la Spiitphilosophie (53), mais même si elle est essentielle aux yeux de Schelling le croyant, Schelling, le philosophe n'arrive à l'exposer que grâce aux exigences propres à sa métaphysique transcendantale. S'il en avait été autrement, si la dernière philosophie était née de la croyance personnelle de son auteur au Dieu vivant de l'Ecriture, alors la liberté divine aurait fini par se dissoudre dans la spéculation et réciproquement la philosophie serait devenue une sorte de prolongement de la Révélation (cf. 10, 401 sq.).

(53) H. FUHRMANS Schellings letzte Philosophie. Die negative und : positive Philosophie im Einsatz des Spiitidea lismus, Berlin, 1940, et, entre autres, dans le bel article Das Gott- Welt- Verhiiltnis in Schellings positiver Philosophie, Kritik und Metaphysik. Studien, Berlin, 1966, pp. 196-211.

CHAPITRE

PREMIER

LES RECHERCHES SUR L'ESSENCE DE LA LIBERTE HUMAINE

Après avoir accédé, avec l'Exposé de Mon Système de philosophie (1801), à un point de vue absolu et « inaltérable» (Pl. 1, 328 f.), Schelling se voit rapidement reconnu comme le plus grand penseur de l'Allemagne. Le théologien Sailer l'appelle un nouveau soleil, comparable en importance à Kant (1) ; mais si Schelling devient et demeure pour un temps « premier D aux yeux des contemporains (2), c'est surtout à travers son conflit historique avec Fichte, le premier grand disciple de Kant, qu'il conquiert cette position exaltée (3). L'admiration des lecteurs et des amis se traduit par des comparaisons exagérées dont la plus caractéristique et la plus commune est celle avec Platon. Le Bruno, dialogue platonicien, est mis en rapport avec le Phédon (4) et le Timée (5), et pour Eschenmayer c'est dans l'œuvre de Schelling que le
(1) Johann Michael Sailer. Briefe, ed. H. Schiel, Regensburg, 1952, p. 274. (2) c( Schelling ist und bleibt der Erste», Adam M ülIers Lebenszeugnisse I, ed. J. Baxa, München, 1966, p. 95. (3) Schelling apparaît face à Fichte, comme Raphaël à MichelAnge, GORRES, Aphorismen über die Organonomie. Gesammelte Schriften II.1, 95 ou bien Fichte s'oppose à Schelling comme Schiller à Gœthe, H. STEFFENS, Lebenserinnerungen aus dem Kreis der Romantik, ed. F. Gundelfinger, lena, 1908, p. 76. (4) J.J. WAGNER, ebensnachrichten und Briefe, Ulm, 1849, p. 208. L Pour H. Beckers Ie Clara est le second Phédon Die Unsterblichkeitslehre Schellings im ganzen Zusammenhang dargestellt, München, 1865, p. 24. (5) J. WILLM, Histoire de la philosophie allemande depuis Kant jusqu' à H~gel III, Paris, 1847, p. 270.

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monde des Idées redevient vivant (6). Le savant helléniste~ « le vaillant Bockh» (7, 374, n. 1), traite le philosophe d' « authentique musagète du chœur platonicien» (7) et à partir de Bachmann la comparaison entre Schelling et Hegel, répétant celle que les âges passés se complurent à retrouver entre Platon et Aristote, devient d'usage courant (8). De toute façon, pendant la courte période de sa gloire, Schelling a joui d'une suprématie incontestée et tout autre système ne fut devant le sien que du plomb; le grand Fichte lui-même parut n'être qu'un sophiste privé de tout don poétique (9). Or, en quoi consiste au juste la grandeur de Schelling qu'on

(6) Briefe Schellings und anderer Philosophen, ed. A. LockIe, Süddeutsche Monatsheften X, 1, 1912-1913, p. 587. (7) A. BOCKH,Ueber die Bedeutung der Weltseele im Timaos des Plato, Studien (ed. Daub-Creuzer) III, 1806, p. 27. H.C. Robinson appelle Schelling dès 1802 « the modern Plato », SchSp. 99. (8) K.F. BACHMANN, Recension de Hegel: System des Wissenschaft I, Heidelbergische Jahrbücher der Literatur für Theologie, Philosophie und Piidogie III, 1810, p. 146. Pour C. Kapp - avant leur conflit Schelling est le Platon chrétien, venu en terre allemande Ueber den Ursprung der Menschen und Volker, Nümberg, 1829. Dédicace; pour E. Falconnet il est le Platon de nos temps De l'influence de la lit.. térature allemande sur la littérature française, Revue du Midi VI, livraison I, in R. TRIOMPHE, oseph de Maistre, Genève, 1968, p. 556. J H. Martensen le compare à Platon et à Aristote: Aus meinem Leben 2, Berlin, 1891, p. 102, cf. Johann Michael Sailer. Leben und Briefe I, ed. H. Schiel, Regensburg, 1948, p. 329. Fries, lui, avait comparé encore en 1803 Kant à Platon et Schelling à Aristote: Reinhold, Fichte und Schelling, Leipzig, 1803, p. 234 tandis que selon A. Lovejoy c'est dans la philosophie intermédiaire de Schelling que la métaphysique et la théologie platoniciennes ont été définitivement vaincues. The great chain of Being, New York, 1956, pp. 324 f. (9) J.A. WENDEL,Grundzüge und Kritik der Philosophie Kants, Fichtes und Schellings, Coburg, 1810, p. 299. Rappelons que pour Schopenhauer Fichte, Schelling et Hegel étaient les trois grands sophistes de son temps - même si Schelling était le plus doué d'entre eux: Parerga und Paralipomena I, Siimmtliche Werke V. 23. Pour A. Gratry c'est auprès de Kant que les sophistes qui déferlèrent sur l'Allemagne doivent trouver leur origine De la connaissance de Dieu II, Paris, 1856, pp. 259 f. L'Abbé Gratry aurait été peut-être surpris de voir quelques decennies plus tard Nietzsche aussi mettre Kant
et les trois post-kantiens sous la même étiquette : «

Hegel... so gut wie Kant... es sind Alles blosse Schleiermacher...» Der Fall Wagner. Werke. Kritische Gesamtausgabe VI, 3, Berlin~ 1969, p. 359.

...Fichte,

Schelling...

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,a comparé plus tard à Saint Augustin (10) et à Napoléon (11), ;au roi Ménélaos et à la Sibylle de Cumes (12), au patriarche Hénoch et à l'Innommé de Manzoni (13), à Dante (14) et au ..géant Antée (SchSp 634), de Schelling qu'on attendait pour :sa Spiitphilosophie comme un Messie philosophique (15), ou 'comme le réformateur de son temps qui mettra l'ordre dans les idées du siècle (16) et pour l'héritage duquel on se battra (comme luttèrent jadis Satan et l'Archange Saint Michel pour ~e corps de Moïse (17)? En quoi consiste la grandeur de
,cet homme qui

-

tout en protestant

contre

une comparaison

littérale - pense que l'accès à son œuvre demande le même ,effort que l'approche de la cathédrale de Strasbourg (8, 188), qui n'hésite pas à tracer un parallèle entre les eaux rajeu(10) W. SCHULZ,Die Vollendung des deutschen Idealismus in der Spiitphilosophie Schellings, Stuttgart, 1955, p. 65. C.M. SCHRODER, Das Verhiiltnis von H eidentum und Christenturn in Schellings Philosophie der Mythologie und OfJenbarung, Diss. Marburg, 1936, pp. 73 f. Selon F. Hoffmann la connaissance de l'évolution spirituelle de Schelling aurait été aussi féconde pour l'humanité que celle des Confessions de S1. Augustin: Philosophische Schriften IV, 409. Curieusement dans le même texte Hoffmann appelle Schelling un «Diderot retourné». Ibid. 396. (11) Friedrich Thierschs Leben I, ed. H.W.J. Thiersch, Leipzig, 1866, pp. 131, 133. Ailleurs on compare Kant, Schelling et Hegel à la révolution, à l'empire et à la restauration, A. HAUSRATH, ichard R Rothe und seine Freunde I, p. 50 ou bien Kant, Fichte et Schelling à la Convention, Napoléon et Metternich, H. LAUBE, oderne CharakM teristiken. Gesammelte Werke XLIX, Leipzig, 1909, p. 229. Finalement Schelling: Hegel

Du cours de Philosophie de Schelling, La Revue Indépendante 3, 1842, p. 330. (12) C. KAPP, Ueber den Ursprung der Menschen und Volker, Nürnberg, 1829. Dédicace; S. Romang : Ueber Apriorisches und Aposteriorisches, Positives und Negatives in der Wiss.enschaft, Zeitschrift für Philosophie und spekulative Theologie 14, 1845, p. 238. (13) H. URS V. BALTHASAR, Prometheus, Heidelberg, 1947, p. 206; C. Cesa dans sa recension F.W.J. Schelling: Initia Philosophie Universae. Rivista critica di storia della filosofia XXV, 1970, p. 343. (14) G.H. SCHUBERT, Das Erwerb von einem vergangenen und die Erwartungen von einem zukünftigen Leben I, Erlangen, 1854, pp. 388 f. (15) Wilhelm Vatke in seinem Leben und seinen Schriften, ed. H~Benecke, Bonn, 1883, p. 79. (16) I.H. FICHTE,recension de Victor Cousin über franzosiche und deutsche Philosophie, Allgemeine Literatur-Zeitung, 1834, 3, p. 560. (17) J.E. ERDMANN,Ueber Schelling, namentlich seine negative Philosophie, Halle, 1857, p. 12.

=

la Constituante:

La Convention

P. LEROUX :

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SCHELLING

nissantes de Karlsbad et la vigueur de sa propre pensée (18), qui considère que chacune de ses querelles littéraires engage l'honneur de la science et le destin de la patrie (19) et qui ira jusqu'à comparer les blessures qu'il allait recevoir à Berlin, dans cette fosse aux lions hégéliens où il pénètre pour l'amour de ses prochains (Cotta 242), aux blessures du Christ» (20)? L'homme qui se félicite d'avoir échappé aux éloges habituels que les Allemands décernent à leurs hommes illustres lors de l'anniversaire des moments importants de leur carrière publique, mais qui, dans le même paragraphe,
remercie avec effusion le Roi Maximilien

-

de lui avoir

décerné la grande croix de l'ordre du mérite bavarois (21),
(18) Johann

Karl Passavant. Ein christliches Lebensbild, Frankfurt

a.M., 1867, p. 415. (19) Fu 1, 78. Schelling, qui croit mener la lutte du bon principe contre le mauvais (Pl. 2, 78), pense qu'entre l'époque décadente et l'époque ascendante il ne peut pas y avoir conflit simplement contingent, surtout parce que dans les controverses scientifiques on ne peut guère trouver « einMittleres zwischen Ja und Nein, Wahr und Unwahr» 3, 650 if. Sans doute, ne faut-il pas s'abaisser à s'en prendre au caractère moral de l'adversaire (7, 113) et une polémique vraiment chrétienne ne doit pas impliquer la personne (Pl. 3, 122) mais puisque la vraie philosophie ne s'oppose qu'à une construction individuelle, le conflit ne peut pas ne pas toucher l'individu qui édifia cette dernière (5, 17). La raison du caractère passionné des polémiques en philosophie c'est que l'on n'attaque pas tellement l'entendement de l'autre mais sa volonté car «Wie der Mensch, so seine Philosophie» 13, 203 ; cf. aussi 9, 506. De toute façon, dans ses polémiques Schelling n'est jamais inspiré par l'intérêt individuel ou le désir de vengeance, « sondem Interesse. der Philosophie, und unser gemeinschafts, Vaterlands» exige que le jeune philosophe réplique à Nicolai qu'il va ainsi « geisseln, mit Scorpionen züchtigen, und prostituiren...» Fu 1, 78 f! Caroline remarque déjà en 1798 la fureur de Schelling à l'égard. de ceux qu'il considère comme ses adversaires Caroline. Briefe aus der Frühromantik I, cd. E. Schmidt, Leipzig, 1913, p. 497 et Fichte lui écrira deux ans plus tard «Wie kommt es doch,dass Sie sich nicht mittheilen kannen, ohne zu beleidigen?» Fu 2, 381. Bn fait, Schelling était un polémiste redoutable et comme l'observa G.M. Klein, ni Reinhold, ni Fichte ni Jacobi ne lui répondirent jamais en public Betrachtungen über den gegenwiirtigen Zustand der Philosophie, Nümberg, 1813, p. 183. (20) Pl. 3, 183. Mais Schelling s'était déjà comparé à Jésus-Christ en 1806 : 7, 38. Et l'ami Windichmann pense que l'œuvre de Schelling est éternelle, « Bin neues Evangelium, dem nach manchen Kampf doch die Künste des Teufels weichen müssen.» W. Beierwaltes : Platonismus und Ide alismus, Frankfurt am Main, 1972, p. 204. (21) Max. 172 f. N'oublions pas que Caroline trouvait déjà en 1808 que la médaille allait très bien à son mari Caroline. Briefe aus der

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l'homme qui ne cesse de parler de l'absolu et du néant du monde des sens, mais qui adresse une réclamation aigre à son fournisseur concernant la qualité de son vin (Fu. 1, 262) et qui, à l'occasion de la sombre histoire de la perte d'un livre prêté, puis redemandé plus tard par Paulus, traite ce dernier, réputé d'origine juive, de Shylock (Fu. 1, 347)? L'homme dont personne ne lit plus les écrits pendant les dernières années de sa vie (Cotta 249) mais qui travaille inlassablement jusqu'à la fin et qui, entré dans sa quatre-vingtième année, songe à reprendre son enseignement à l'Université de Ber~ lin (22)? Schelling a été appelé le philosophe le plus génial du siècle (23), le père de la philosophie allemande (24), celui dont le système est la plus haute poésie de l'esprit humain (25) et qui ressemble à la nature elle-même dans sa créativité infinie (26). Le jeune Schelling loué par Marx (27), comparé à Héraclite (28), a eu le mérite d'avoir métamorphosé la nature en une demeure amicale et familiale pour l'homme (29) et par ses écrits sur l'identité d'avoir édifié un idéalisme qui est la vie elle-même et qui embrasse tout le. réel (30). L'historien
Frühromantik II, Leipzig, 1913, p. 528. Autour de 1818 Schelling paraît avoir exigé l'ordre de l'aigle rouge pour accepter une chaire à Berlin, SchSp. 252. (22) O. BRAUN, riefe Schellings an seine Sohne Fritz und Hermann, B Hochland, IX, 1911, p. 327, cf. Pl. 3, 221, n. 1. (23) K.P. FISCHER, Zur hundertjahrigen Geburtsfeier Franz von Baaders, Erlangen, 1865, p. 10, cf. Schelling comme le spiritus rector du siècle; IL. MERZ, ISchelling und die Theologie, Berlin, 1845, p. 2. (24) P. LEROUX,Du cours de philosophie de Schelling, La Revue Indépendante 3, 1842, p. 289. (25) J.C. PFISTER, Geschichte der Teutschen V, Hamburg, 1835, p. 639. Schelling eut la réputation d'être lui-même l'auteur du passage élogieux sur sa propre pensée. G. BACHERER, Buch vermischter Bezüge, Leipzig, 1840, pp. 188 if. in G. SCHNEEBERGER, Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling. Eine Bibliographie, Bern, 1954, p. 79. (26) Selon une lettre de J. Niederer in J. BEBETH, ie philosophische D Umgestaltung der Pestalozzischen Theorie d'urch Niederer, Diss. Leipzig, 1913, p. 25. (27) K. MARX,Werke und Schri/ten bis Anfang 1844. N ebst Brie/en und Dokumenten. Marx-Engels Gesamtausgabe I, 1.2, Berlin, 1929, p. 316. (28) J. KUHN, Die Schelling'sche Philosophie und ihr Verhiiltniss zum Christenthum 3, Theologische Quartalschrift XXVI, 1845, p. 39. (29) J.B. STALLO, eneral principles of nature, Boston, 1848, p. 227. G (30) Ainsi F. GENTZ, Adam Müllers Lebenzeugnisse I, München,

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SCHELLING

Bunsen décrira en distiques l'apparition de Schelling insufflant la vie à la nature figée, assignant un sens à l'histoire, jusqu'alors simple amas chaotique et confus de faits (31), 'exploits, que plus tard K. Werner résumera avec plus de .sobriété en disant: c'est Schelling qui a inauguré la philo'sophie spéculative proprement dite (32). Sans doute, Schelling sera aussi apprécié pour ses écrits plus tardifs, mais la plus belle partie des louanges est décernée à l'œuvre de la première grande décennie de ce jeune homme génial qui a réussi - dit'On- à aller au-delà de Kant, à vaincre Fichte et, en dépassant les catégories et les contenus de la conscience commune, à instaurer un savoir pur, « spéculatif D(33). Or, au beau milieu
1966, p. 120. N'oublions pas que, selon Gœthe, Schelling est « bestimmt, eine neue geistige Epoche in der Geschichte einzuleiten», Gedenkausgabe der Werke, Briefe und Gespriiche, XXII, ed. E. Beutler, ZUrich, p. .624. « Herr Schelling, welcher gegen die allgemeine Denkart des Zeitalters zuerst wieder das gottliche und ewige Leben des Universums und aller seine Theile dem Geiste des Menschen geoffnet, die Philosophie aIs die Wissenschaft derselben verkündigt, und eben dadurch letzterer ihre Würde zuruckgegeben zu haben sich rühmen kann...» commence la recension de l'Anti-Fichte dans les Heidelbergische Jahrbücher der Literatur für Theologie, Philosophie und Padagogik I, 1808, p. 388. (31) «Todt war ihnen Natur, enstseelt und entgeistet die Schopfung, An der Leiche der Welt starrte das Auge des Herrn. Wirklichkeit fehlte dem Geist, dem Endlichen inneres Leben: Ausfluss des Gottlichen hiess gottheitentleerte Natur. Uhrwerk war sie, die Hohe, der Gottheit lebendige Wohnung, Todtes Gehause die Welt, Brd' ein geschwungener Ball ! Unsinn wurde der Volker Gedicht von Gottem und Heiden: Geistdurchdrungnes Gebild, auch in Verirrung noch gross! Ja, von dem Heiligthum selbst, vom Dienst des enthUllten [Gottes, Wich der geleugnete Geist, Sohn auch und Vater mit ihm. Da erhob sich Dein Geist zur schrankenlos waltenden Einheit, Werden und ewiges Sein schautest vereint Du in ihr. Siehe, da lauschten dem Manne wir Jünglinge frohlich des [Wortes, Das in Natur uns den Geist zeigt, im Geiste Natur.» C.C.J. BUNSEN,Aegy ptens Stellung in der Weltgeschichte V, Gotha, 1856, p. vi. « ln der Natur das Wehen des Geistes, in der Welt der Geschichte ein stillwirkendes Gesetz zu erkennen, ist der bessere Geist unserer Zeit, ist das Ziel nach welchem wir streben.» BP 1, 206 n. (32) K. WERNER, Giambattista Vico ais Philosoph und gelehrter Forscher, Wien, 1879, p. 323. (33) HEGEL, Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie 3. Werke XV, 655 f, 685. P. MARHElNEKE, Kritik der Schellingschen Zur Ofjenbarungsphilosophie, Berlin, 1843, p. 29. De nos jours cette thèse
.

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31'

de sa gloire, immédiatement après la rédaction du plus beau pamphlet spéculatif de tous les temps, après un écrit aussi joyeux, aussi épanoui et triomphant que l'Anti-Fichte, à trente' et un ans il abandonne les salles de conférence de Wurzbourg où il avait professé, figure énigmatique, éclairé par la lumière des grands candélabres d'argent (34), et s'engage dans une voie solitaire et ténébreuse qui le conduit vers le tourment et la déception, le silence et la lutte toujours recommencée, jamais accomplie. Schelling part à Munich, heureux de pouvoir se « soustraire aux tracasseries des universités» (Fu 3, 313), libre de se consacrer entièrement à son travail d'écrivain (Pl. 2,. 99). Or en quelques années sa gloire se ternit et sa position de' maître à penser de l'Allemagne est prise par l'ancien ami, Hegel.. « L'histoire» est bien connue: ayant perdu l'épouse adorée et inspiratrice, privé d'un auditoire vivant et vibrant, Schelling devient incapable de rédiger et s'enfonce dans un silence malheureux, comme s'il était enchaîné par un démon (35). Il est aux prises avec un travail qui n'en finit pas et, témoin impuissant de la merveilleuse floraison de l'œuvre hégéli.enne, il envoie des' flèches empoisonnées dans la direction de Berlin, sans oser attaquer en due forme le grand adversaire de son vivant., Pour certains, pour la plupart des contemporains (et même: pour tant de lecteurs ultérieurs de l'idéalisme allemand) c'est là toutle l'histoire. D'autres pensèrent cependant que Schellingallait se relever (ou s'était effectivement relevé) de ses cendres, grâce à la dernière philosophie et se firent exégètes ou admirateurs des philosophies négative et positive, de la Philosophie: de la Mythologie et de celle de la Révélation. Or, entre la gloire de la jeunesse et les résultats féconds des labeurs du
« puissant

vieillard», se trouve une œuvre majeure, les:

Recherches sur l'Essence de la Liberté Humaint!. Sans doute,. il ne s'agit que d'une -œuvre de transition (36), pleine de lacunes et d'obscurités, mais qui justement, en tant qu'ouvragea été élaborée avec profondeur et vigueur par A. MASSOLO, l primo' I Schelling, Firenze, 1953, pp. 106 sq. et La Storia della filosofia corne' problema e altri saggi2, Firenze, 1967, pp. 149 f. (34) J. SALAT,Schelling in München II, Heidelberg, 1845, p. 3. (35) HOFFMANN, Philosophische Schriften I, 142. (36) A. DREWS, Die deutsche Spekulation seit Kant I, Berlin, 1833", pp. 314 if.

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de transition, résume tout ce qui demeure vivant des écrits précédents et anticipe les fruits de la spéculation tardive (37). L'écrit qui se trouve pratiquement au milieu mathématique de l'édition Cotta (38), annonce la continuité avec la philosophie de la nature (39), renvoie pour sa doctrine centrale, le fondement, à l'un des deux textes « canoniques» du système de l'identité, la Darstellung (40), et promet une série de traités de philosophie idéale (7, 416), promesses que rempliront amplement les fragments et les cours prodigués par quarantecinq années de silence prolifique. La forme de la narration spéculative que choisit maintenant l'auteur semble éclipser tout l'acquis des écrits précédents mais ce n'est là qu'une apparence~ Nous allons d'abord « résumer» cet ouvrage, nous réservant d'analyser tout au long de notre travail, les thèmes qu'il contient ou implique.
* **

Les Recherches sur l'Essence de la Liberté Humaine et des problèmes qui s'y rattachent ont été publiées en 1809 dans le premier et unique volume des Ecrits philosophiques de Schelling (41). La Préface déclare que le subjectivisme et le mécanisme des philosophies précédentes étant vaincus, la voie est maintenant libre pour affronter l'opposition propre à la véritable spéculation philosophique, celle de la liberté et de la nécessité. Cette opposition est entrevue dans le traité présent
(37) Pour les Recherches comme ouvrant la voie vers la dernière philosophie et en en précontenant les thèmes majeurs, 1. KUHN,Die Schelling'sche Philosophie und ihr Verhiiltniss zum Christenthum I, Theologische Quartalschrift XXVI, 1844, p. 62; 1. HAMBERGER, Schelling und Franz von Baader, lahrbücher für deutsche Theologie V, 1860, p. 565; H. BECKERS, chellings Geistesentwicklung in ihrem S inneren Zusammenhang, München, 1865, p. 38, etc. (38) Il est précédé par 3945 pages et suivi de 3753 pages. (39) 7, 350, 7, 357, 7, 362, etc. Un an après Schelling laisse intituler par le copiste de Georgii le manuscrit des Conférences de Stuttgart: F.W.I. Schellings natur-phijlosophisches System I. St. lOt. (40) L'alltre est Ie Bruno, M. VATER, Schellings Metaphysics of Indifference, Diss. Yale, 1971, p. 7. (41) F.W.]. Schellings philosophische Schriften I, pp. 399-511 (7, 336-416). Le Vorbericht de l'édition de K.F.A. Schelling (7, 333335) est extrait de la Préface des Ecrits philosophiques, pp. VII-XII.

L'ESSENCE DE LA LIBERTE

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qui, reprenant le fil de la réflexion interrompue dans la Darstellung de 1801, restée à l'état de fragment, étudie les questions du bien et du mal, du libre arbitre et de la personnalité, problèmes auxquels, à l'exception de l'écrit Philosophie et Religion., Schelling n'a encore jamais touchés (7, 333-335). Tout le monde est conscient du fait de la liberté - c'est ainsi "que débute le traité - mais on tient d'habitude ce thème pour incompatible avec l'idée de système; pourtant la liberté individuelle existe bel et bien au sein du système réel du monde, autrement dit, elle est compatible avec le système que pense l'entendement divin. Sans doute, concevoir la liberté individuelle en dehors et pour ainsi dire contre la toute-puissance divine est contradictoire; donc la seule façon de l'exposer, c'est de la poser en Dieu. Les activités et l'existence de l'homme appartiennent ainsi à la vie divine mais ce sauvetage de la liberté au sein de Dieu équivaut aux yeux du grand nombre à une confusion entre Dieu et l'homme, entre Dieu et les choses. Dans les temps modernes, c'est surtout à Spinoza qu'on attribue cette confusion fatale en l'accusant ainsi de panthéisme. Pourtant s'il est penseur qui a réussi à sauvegarder la distinction entre Dieu et les choses, ce fut bien Spinoza, le philosophe qui définissait Dieu comme concevable seulement en vertu de Soi-même et les choses seulement d'une façon dérivée, en vertu de Dieu. Si Spinoza n'a jamais voulu accepter comme telle la formule que la substance est ses modifications, c'est qu'on n'a pas à la comprendre comme une identification pure et simple des deux. Quand on dit qu'un corps est bleu, on ne pense pas qu'il est bleu en vertu de ce par quoi il est corps ou autrement dit: cette même chose qui est ce corps est aussi bleue, même si ce n'est pas sous la même considération. De même dire que le bien est le mal signifie tout simplement que le mal n'a pas la puissance d'être par soi et que ce qui est en lui existant véritable est le bien. Le sens de la proposition: Dieu est les choses n'est pas l'identification de Dieu avec les choses mais simplement l'affirmation que ce qui est piositij en elles est Dieu. Sujet et prédicat dans une proposition ne présentent pas une identité tautologique, ils se rapportent l'un à l'autre comme l'antécédent au conséquent, comme l'implicite à l'explicite (7, 336-342).

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On peut donc affirmer l'absoluité des choses de ce monde mais seulement en tant qu'absoluité dérivée. Elles dépendent de Dieu mais d'une façon telle que cela n'exclut aucunement leur autonomie. Les choses ne peuvent devenir que grâce à la puissance créatrice de Dieu, mais ce qu'elles sont, elles le sont en elles-mêmes. Dieu lui-même étant liberté ne voudrait jamais créer des êtres privés de liberté (7, 343-347). Or c'est justement le problème de la liberté qui n'a pas été correctement compris par les philosophes d'autrefois, et s'il y a un reproche à adresser à Spinoza, ce n'est pas que pour lui les choses sont Dieu mais qu'elles ne sont que des choses... Une vue authentique de la liberté n'a été rendue possible que par Kant qui la désigne comme l'être-en-soi de l'homme; mais si on appliquait conséquemment cette doctrine idéaliste, la liberté deviendrait l'en-soi de toute chose - et la spécificité de la liberté humaine serait compromise. Le concept authentique, le concept réel et concret de la liberté, c'est qu'elle est pouvoir du bien et du mal. Cependant la notion du mal va nous plonger dans les pires difficultés. Que Dieu seulement permette le mal, ce dernier n'étant ainsi que la conséquence de la chute d'un être autonome, ne tient aucunement Dieu quitte de la responsabilité du mal, car l'être qui déchoit, tombe en vertu d'une faculté créée. Si toutefois on décide d'ériger un autre principe que Dieu pour rendre compte du mal, on tombe dans le dualisme, cet auto-déchirement de la raison. Il ne reste qu'à chercher une explication qui, tout en reconnaissant une liberté créaturielle indépendante de Dieu, ne conduira pas au dualisme (7, 347-357). Cette fin pourrait être atteinte en usant de la distinction que la philosophie de la nature avait introduite entre l'être en tant qu'il existe et l'être en tant qu'il n'est que fondement de l'existence. Tout être, Dieu aussi, a un fondement, mais si les autres êtres reçoivent leur fondement du dehors, Dieu ne peut tenir le sien que de Lui-même. Le fondement est un être qui, tout en étant réellement différent de Dieu, lui reste inséparablement uni et se rapporte au Dieu actuel comme la pesanteur à la lumière. La pesanteur précède la lumière comme son fondement obscur qui n'est jamais in actu et qui se réfugie dans la nuit dès le moment où se lève la lumière.

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Le fondement est la nature en Dieu, ce qui, n'étant pas Dieu lui-même en Dieu, est l'origine des choses et qui, principe ténébreux, survit en lui même au sein de l'ordre et de la régularité. Toute naissance, la naissance à partir de Dieu, elle aussi, commence par une aspiration inconsciente. à venir à l'existence et, correspondant à cette aspiration qui émerge du fondement obscur de la divinité, s'engendre aussi en Dieu une représentation intérieure réflexive où Dieu entrevoit sa propre image. C'est dans cette image de soi-même que Dieu
est actualisé pour la première fois

-

comme

à l'intérieur

de

soi-même. Cette représentation qui est entendement et volonté, mue par l'amour, prononce le Verbe et se transforme ainsi en volonté libre, créatrice et toute-puissante. L'énonciation du Verbe entraîne la séparation des forces du réel où l'aspiration aveugle du fondement s'oppose à cette révélation divine, veut refouler toute naissance. En raison de la résistance de l'aspiration, la séparation des forces ne peut se faire que d'une façon graduelle et la transmutation des ténèbres en lumière ne s'accomplit que pas à .pas. La culmination de tout ce procès est l'Homme en qui seul Dieu a aimé le monde, mais qui, tout en étant fait à l'image de Dieu, contient aussi un principe indépendant de lui. C'est dans l'homme seul que la parole divine peut se révéler et c'est justement pour que Dieu puisse se révéler en lui que l'homme doit être distinct de Dieu (7, 357-364). L'homme est à l'image de Dieu, car comme Dieu il est unité de la nature et de l'esprit, mais contrairement à Dieu l'homme peut déchirer le lien des deux principes. Par son ipséité qui provient du. fondement, l'homme peut s'opposer à Dieu; alors au lieu de conformer sa volonté particulière à la volonté universelle, il essaye de subordonner la seconde à la première. La suite de cette séparation et de cette mauvaise subordination est la confusion et l'anarchie sauvage des forces, autrement dit le mal, dont la meilleure image naturelle est la maladie, l'état où un composant de l'organisme se rebelle contre l'ordre du tout. La seule définition correcte qui convienne au mal est celle d'une perversion positive - thèse que venait d'exposer F. v. Baader - contrairement à la conception courante représentée par Leibnitz qui en fait une privation. Le mal n'est ni la simple finitude en

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tant que telle ni une privation quelconque, mais quelque chose surgissant d'une .positivité suprême. Le mal ne s'oppose pas au bien comme une privation à une position, mais comme un déchirement à une totalité, à une unité. Le tout déchiré a les mêmes éléments que le tout intègre, et leur différence n'est pas matérielle mais formelle - ce formel étant un principe positif de désordre qui ne s'explique qu'à partir d'une personnalité (7, 364-373). L'existence du mal semble être nécessaire à la révélation de Dieu, car une chose ne se manifeste que dans et par son opposé. Dans la première création, le monde de la nature, la volonté égoïste du fondement est à l'œuvre et sa présence se manifeste par l'irrationnel et le contingent qui trahissent l'agir d'une liberté. Or le mal, anticipé dans ~ertains phénomènes naturels, ne saurait être vraiment actualisé avant la naissance de l'esprit. L'homme est le sommet de la première création qu'est la nature, mais c'est en vue de lui qu'a lieu l'avènement de l'esprit qui parfait la seconde création. La première création était la victoire de la lumière sur la pesanteur, la seconde sera le triomphe éclatant de l'Esprit sur les ténèbres potentiées en mal. Cette victoire sera l'œuvre de l'homme, de l'Homme archétypal et intelligible, en qui Dieu se révèle au sens complet du terme. Comme la naissance de la lumière avait instauré le royaume de la nature, la naissance de l'esprit inaugure le monde de l'histoire et les périodes de la première seront répétées et illuminées par les époques de la seconde. A l'intérieur même de l'histoire, le mal reste caché, latent au commencement: c'est la période de l'innocence et de la félicité. Après cela, le fondement activé domine le monde et, ne contenant l'essence divine que matériellement, c'est-à-dire dans la dispersion et non pas selon l'unité, la période des dieux et des héros débute. Cependant l'univers du polythéisme vigoureux dégénère en une anarchie où l'activité effrénée des forces du mal ne peut être vaincue que par la naissance d'un médiateur réconciliant l'homme à Dieu (7, 373-380). La corruption que la seconde révélation vaincra sans l'avoir toutefois complètement supprimée, explique la présence générale du mal dans le monde. Il reste cependant à voir comment un individu peut opter pour le mal. La liberté, pou-

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voir du bien et du mal, ne saurait être comprise comme une simple indifférence ou indétermination, sous peine de l'abaisser au niveau d'une pure contingence. L'acte libre n'est pas quelque chose de contingent mais est à comprendre comme l'agir intelligible du moi nouménal kantien qui, tout en déterminant le devenir temporel d'un être, tombe en dehors de tout temps. L'acte libre ne suit pas de l'essence d'un être, mais est son essence, son concept, sa position. Un homme se détermine à être ce qu'il est avant tous les temps; dès lors les actions qui tissent la trame de sa vie, tout en découlant de sa liberté, ne pourraient s'effectuer autrement: ni lui-même ni un autre n'aurait pu empêcher Judas Iscariot de trahir J ésus-Christ et pourtant il l'a trahi avec une pleine et entière liberté. C'est par un acte précédant toute existence que chaque être humain se détermine pour'le mal et l'inclination au mal apparente en chacun n'est qu'une expression empirique d'une saisie de soi pécheresse intelligible (7, 380-389). Le commencement du péché c'est de fixer son regard sur le non-être, de confondre et par suite de renverser l'ordre légitime des choses pour devenir ainsi fondement créateur de soi-même et accéder par là à la domination des choses. Sa volonté égoïste veut séparer le pécheur de Dieu; mais alors, tombé en dehors de son véritable lieu, l'homme s'enfonce dans une horrible quête de soi; et, devenu de plus en plus indigent et appauvri, il est de plus en plus livré à la convoitise et à l'envie. S'agrippant avidement à la créature, le soi égoïste tombe dans le non-être, manifestant avec éclat les conséquences ultimes de la funeste dissociation de la liberté et de la nécessité; celui au contraire qui sait confirmer le lien sacré entre ces deux réalités primordiales, agit dans la plénitude de la moralité, ses actions parfaites et nécessaires comportant les signes d'une véritable impossibilité d'agir autrement (7, 389-394). Or si jusque là on a décrit la genèse du bien et du mal dans le monde des humains, développée à partir de la nature, il reste encore la question fondamentale de la relation de Dieu au bien et au mal. Sans doute, le monde, le monde où tout est vie, est pénétré de liberté, mais cette liberté générale ne suffit pas à faire comprendre le sens de la liberté de Dieu, être moral et personnel, dans ses rap-

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ports à l'existence actuelle du mal. Dieu qui est de par son essence amour et bien, aurait-il pu prévoir, et, si oui, vouloir Ie mal? On peut répondre que si le mal est nécessaire pour le monde c'est parce que le bien ne devient réel, perceptible, actuel que par le moyen et sur la base d'un égoïsme vaincu, ramené en un état potentiel, latent. C'est toujours la même potentialité qui peut servir différents desseins, c'est pourquoi celui qui n'a pas la force de faire le mal, s'avère aussi incapable d'.œuvrer pour le bien. Dieu qui a voulu le monde n'a pas voulu le mal; - bien au contraire, en créant, il lutte contre les ténèbres; mais la réalisation du monde, qui est la .

révélation de Dieu, ne peut pas ne pas être accompagnée de

l'actualisation du mal. Sans doute, Dieu aurait pu prévoir cette conséquence concomitante de sa décision, mais si on lui reprochait d'avoir tout de même procédé à la création, cela reviendrait à dire que pour que le mal ne fût pas, il aurait mieux valu que le bien non plus n'arrivât pas à l'existence

-

et cela aurait certainement

été une victoire

du mal (7, 394-

403) . L'actualité du mal est donc inévitable pour la création. Mais quel est son destin final? demeure-t-il éternellement? ou bien cessera-t-il «un jour}) d'être, c'est-à-dire d'être le mal? En vertu de la séparation des forces, séparation qui est l'essence même du grand procès de l'actualisation du réel, les choses deviennent de plus en plus elles-mêmes, la «fin J) de la création étant que ce qui ne pouvait pas exister en soi-même en devienne capable. Le bien et le mal, originellement implicites et potentiels, mêlés l'un à l'autre, s'explicitent, se réalisent et se séparent et au moment où le mal est complètement réduit à lui-même, entièrement séparé du bien, il n'est plus le mal. Le mal ne peut exister qu'à travers le bien qu'il abuse; séparé de son support indispensable, il tombe dans une faim éternelle de réalité, dans un état de pure et simple potentialité. La fin de la révélation est donc l'expulsion du mal hors du bien et son refoulement dans une irréalité complète. A ce moment toute opposition à Dieu ayant cessé, Dieu sera tout en tout: c'est l'avènement définitif de ce qui est suprême dans le réel, à savoir l'Amour (7, 403-406). Cependant l'amour était déjà avant la séparation du fondement et

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de l'existence, mais non pas comme amour. Cette préexistence de ce qui sera plus tard l'Amour semble compromettre la distinction entre le fondement et l'existant; mais cela n'est qu'une apparence trompeuse! Ce qui précède la séparation du fondement et de l'existant est l'indifférence-abîme sans aucun prédicat. Ainsi à partir de cette indifférence, le réel et l'idéal, les ténèbres et la lumière, ne peuvent jamais être prédiqués comme des opposés - par contre ils p.euvent être affirmés comme des .non-opposés dans la disjonction et chacun pour soi: c'est ainsi qu'une véritable dualité des principes arrive à se fonder. Si l'abîme était identité et non pas indifférence des deux principes, il ne pourrait les être simultanément; donc les deux devraient en être prédiqués comme des contraires, ce qui créerait de nouveau entre eux un lien d'unité. L'abîme est l'essence commune du fondement et de l'existant, ce qui les « précède» mais il ne peut l'être autrement qu'en étant séparé en deux commencements éternels. Il n'est pas les deux en même temps, mais il est les deux de la même façon, donc il est dans chacun le tout. Et le but de cette scission c'est que ceux qui dans l'abîme en tant qu'indifférence ne pouvaient pas être unis, le deviennent par amour et qu'ainsi il y ait de la vie et de l'existence. personnelle (7, 406-408). Si, même après toutes ces explicitations, on s'acharne à considérer la pensée de Schelling comme un panthéisme, l'auteur n'en ferait pas grand cas: c'est la chose qui compte non pas le nom qu'on lui donne! L'essentiel c'est que la notion de la personne, et surtout celle de la personnalité divine, comme tous les autres concepts suprêmes, doivent pouvoir être exposées par la raison, car il ne faut pas oublier que, si la tradition a un rôle d'enseignement important, l'humanité possède une révélation plus ancienne que toute écriture, celle qui est manifestée dans la nature (7, 408-416).
* **

Les Recherches sur l'Essence de la Liberté Humaine et des Problèmes qui s'y rattachent, seul inédit d'alors, complètent le premier recueil des écrits philosophiques de Schelling, pour

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être rééditées séparément pour la première fois en 1834 (42). La première recension est de la plume de l'ami Windischmann qui a aussi le mérite d'avoir écrit le premier sur La Phénoménologie de ['Esprit. Après avoir célébré les richesses merveilleuses de ce traité le bon Windischmann exprime son appréhension que cette doctrine sérieuse et sublime ne rencontre que l'incompréhension et le mépris: comment pourrait-on s'attendre à ce que la présente époque discerne autant de .beauté (43)? L'année même de sa parution, Kanne, si méprisant autrefois (44), fait des éloges du traité (45). Plus tard, Hegel, et à sa suite Rosenkranz, reconnaîtront les profondeurs de cet écrit (46) qui marque un tournant dans l'histoire de la philosophie moderne (46a) et le théologien Vatke dira que malgré l'absence d'une véritable armature
dialectique, mystérieure, conceptuelle, l'ouvrage pleine de pressentiments

-

semblable à la nuit héberge en son sein

la riche et pleine vérité (47). Quant à nos propres contemporains, certains - et non des moindres - se font encore plus éloquents. M. Heidegger reconnaît dans les Recherches le sommet de l'idéalisme allemand (48) tandis que pour H. Urs
(42) Sur les éditions séparées et les traductions G. SCHNEEBERGER, Friedrich Wilhelm Joseph v. Schelling. Eine Bibliographie, Bern, 1954, pp. 17, 19. (43) K.J. WINDISCHMANN dans sa récension Jenaische Allgemeine Literatur-Zeitung n. 208, Sept. 1809, p. 455. (44) « ...der Kerl sei etwas dumm und habe keine Phantasie », E. NEUMANN, Johann Arnold Kanne, Diss. Erlangen, 1927, p. 45. (45) « Schelling, in welchem sich überhaupt vereint hat, was getheilt war, durch seine lezte Untersuchung von bewunderswürdiger Tiefe (über die Freiheit des Menschlichen Willens) einen machtigen Schritt gethan hat.» D. SCHREY, ythos und Geschichte bei Johann Arnold M Kanne und in der romantischen Mythologie, Tübingen, 1969, p. 211. Selon Niebuhr le traité « ist voU Klarheit und Fülle », SchSp. 204. (46) HEGEL, Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie 3. Werke XV, 672, 682. K. ROSENKRANZ, Schelling, Danzig, 1843, p. 301. (46 a) G.F. DAUMER,Urgeschichte des Menschengeistes, Nümberg, I, 1827, p. 7. (47) Wilhelm Vatke in seinem Leben und seinen Schriften, Bonn, 1883, p. 302. (48) M. HEIDEGGER, Schellings Abhandlung über das Wesen der menschlichen Freiheit (1809), Tübingen, 1971, p. 207. Ailleurs Heidegger met en parallèle les Recherches avec la Monadologie de Leibnitz et la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel Holzwege 4. Frankfurt am Main, 1963, p. 233.

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v. Balthasar il s'agit de J'.œuvre la plus titanesque de cet idéalisme, œuvre d'une grandeur sublime où Schelling s'élève jusqu'aux visions fermes et implacables de l'Ap'ocalypse de Saint Jean (49). D'autres jugements, quoique moins enthousiastes, restent encore très positifs dans leur évaluation. D'aucuns pensent que Schelling a renoué dans les Recherches avec ses véritables origines transcendantales et fichtéennes (50), pour d'autres la nature, mise en veilleuse en 1804, a retrouvé de nouveau une appréciation positive (51) ; le théologien Deutinger est d'avis qu'au lieu d'imiter Hegel, Schelling aurait mieux fait de suivre la voie tracée par les Recherches (52). Toutefois si un petit nombre de contemporains a pu apprécier le texte et si la postérité en a été de plus en plus admiratrice, il a été surtout accueilli par le mépris, les railleries et une sorte d'incompréhension de la part du monde littéraire allemand. Bien sûr, Schelling a été habitué à être malmené par les critiques - n'oublions pas qu'il était lui-même plutôt féroce en polémique (53) - et la dénonciation a été un compagnon fidèle de sa longue carrière. A cause de son premier écrit philosophique il a été traité de philosophe alchimiste qui coupe les concepts en quatre (54), et en 1799 un critique le tiendra pour « un esprit... plus original que profond » (55). Mais la polémique véritable n'apparaît qu'avec la philosophie de l'identité. Pour Fries, Schelling retombe dans des rêves mystiques; avec lui, la raison philosophique est devenue enragée (56) et Rosch(49) H. URS VONBALTHASAR, Prometheus, Heidelberg, 1947, p. 240. (50) X. TILLIETIE, Schelling. Une philosophie en devenir I, Paris, 1970, p. 522. Cf. J.-F. MARQUET, iberté et existence. Etude sur la L formation de la philosophie de Schelling, Paris, 1973, p. 417. (51) C. BIEDERMANN, deutsche Philosophie von Kant bis auf Die unser Zeit II, Leipzig, 1842, p. 214. (52) M. DEUTINGER, Das Prinzip der neuern Philosophie und die christ/iche Wissenschaft, Regensburg, 1857, pp. 255 f. (53) Cf. supra, p. 28, n. 19. (54) Recension anonyme d'Ueber die Moglichkeit einer Form der Philosophie überhaupt dans les Annalen der Philosophie I, 1795, 4, réimprimée in FICHTE,Gesamtausgabe 1.2, 166. (55) O. FAMBACH, Ein lahrhundert deutscher Literaturkritik 17501850 IV, Berlin, 1958, p. 342. (56) lakob Friedrich Fries. Aus seinem handschriftlichen Nachlass, Leipzig, 1867, pp. 49, 74.

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laub, encore ami, confie au jeune professeur de Iéna que d'aucuns pensent que son système ne se distingue d'un pur produit de la folie que par son ordre extérieur, par la suite dans les idées (57), tandis que selon Reinhold, Schelling ne fait que singer la pensée véritable par une fantaisie méthodique (58); il met l'apparence primitive à la place de la vérité primordiale (59). Les dénonciations s'intensifient à partir de 1803, au moment où - comme Schelling l'écrira plus tard à Cotta« les imprécations sur le matérialisme, le panthéisme, et l'athéisme de mon système» retentissaient sur tous les toits (Cotta 58). Dans cette même année 1803 les écrits du «( fier usurpateur de l'idéalisme» (60) apparaissent au très sobre
(57) Pl. 1, 359 f, J. BAGGESEN, ...ich kann diesem Ichmarktschreier « nur konsequenten Wahnscharfsinn... zuges tehen.» SchSp. 15. (58) Beitriige ZUTleichtern Uebersicht des Zustandes der Philosophie beim Anfange des 19. Jahrhunderten, II, 2, 1801, ed. C.L. Reinhold, p. 87. Cf. ibid., p. 69. Dès 1800 Reinhold écrit à Paulus que l'idéalisme schellingien est « eine methodische Verkehrung der Vernunft, ais durchaus consequenter Unsinn, aIs durchaus streng ausgeführte Formalitat der Unvernunft...» Heinrich Eberhard Gottlob Paulus und seine Zeit II, ed. A. v. Reichlin-Meldegg, Stuttgart, 1854, p. 262. En Schelling le non-sens est érigé en méthode Herbart: Ueber die Unangreifbarkeit der Schellingischen Lehre. Siimtliche Werke nI, 254. Bien plus tard on lira que l'Absolu de Schelling est le principe général de la contradiction. C.A. THILO, Die Grundirrthümer des Idealismus in ihrer Entwicklung von Kant bis Hegel, Zeitschrift für exacte Philosophie I, 1861, pp. 125 sq. Or comme le remarque G. di Ruggiero, Schelling a une logique rigoureuse « Ma è une logica spesso dell'illogico...» L'età deI romanticismo II, Bari, 1968, p. 238. Depuis Bardili Karl Leonhard Reinholds Leben und literarisches Wirken, ed. E. Reinhold, Jena, 1825, p. 317, cf. 4, 300 et HEGEL,Vorlesungen über die Geschichte der Philosophie 3. Werke XV, 663, on reprocha toujours à Schelling ses déficiences dans l'art de manier des concepts, voire même on dit que le reniement de la logique probatoire est l'essence même de sa pensée. M. GUÉROULT, L'Odyssée de la conscience dans la dernière philosophie de Schelling d'après M. Jankélévitch, Revue de Métaphysique et de Morale, XLII, 1935, p. 98. Sur les vues de Schelling concernant la logique formelle, voir infra pp. 449 f. (59) Ueber das absolute Identitatssystem oder der neuesten reinen Rationalismus des Herrn Schelling und dessen Verhiiltniss zum rationalen Realismus. Beitriige zur leichtern Uebersicht des Zustandes der Philosophie beym An/ange des 19. Jahrhunderten, ed. C.L. Reinhold, 3, 1802, p. 169. Il s'agit d'une « regellosen Wortkramerei». J.F. FRIES, V on Deutscher Philosophie Art und Kunst, Heidelberg, 1812, p. 18, chez Schelling, « dieser dadalische Wortkünstler ». J.J . WAGNER, System der Idealphilosophie, Leipzig, 1804, p. XXVIII. (60) Joseph von Gorres : Gesammelte Briefe II, ed. F. Binder, München, 1874, p. 3.

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.Fries comme les protocoles des délibérations des Elohim sur la création du monde (61) et le jeune Garres découvre dans le dieu destructeur de la mythologie indienne, Shiva, le principe de la philosophie de l'identité (62). Or ce fut Fichte luimême qui mit en branle la dénonciation de grand style de son ancien interprète, allié et ami. Il « démontre» dès 1800 que la Naturphilosophie est nécessairement Schwiirmerei, qu'elle ignore l'éthique et la politique, qu'elle est individualiste et ne pourrait conduire à l'action véritable (63). Six ans plus tard, lui-même autrefois dénoncé, traqué, contraint à l'exil pour son « athéislne », explique que le Dieu de Schelling est un être mort et figé: un Dieu naturalisé ou, ce qui revient au même, une nature divinisée (64). La pensée schellingienne est un système sans moralité qui idolâtre la nature brute, un empirisme aveugle et crédule qui n'admet un « Absolu» que pour amadouer le public, un « Absolu» qu'on peut toucher de ses mains et qui, rejeton ténébreux d'une fantaisie débordante, n'est invoqué que pour expliquer l'empirie dans laquelle il est lui-même fermement enraciné (65). Fichte écrit dans la même veine haineuse, deux ans après la parution de Philosop;hie et Religion, ce court traité qui va déchaîner la critique et coûtera à Schelling l'accord et l'assentiment de plusieurs de ses propres partisans. C'est le moment où Hegel lui-même commence à le railler (66) et J.J. Wagner qui, un an auparavant, avait encore loué le Bruno comme le « chef-d'œuvre» du ({second Platon D (67) déclare à la lecture de Philosophie et Religion, ce cctrompe-l'œil philosophique », que Schelling par sa simple touche a réussi à pétrifier Platon... (68). Arrivé à Wurzbourg
(61) J./F./FRIES, Reinhold, Fichte und Schelling, Leipzig, 1803, p. 73. Cf. Paulus XVIII. (62) GORRES, Glauben und Wissen. Gesam'melte Schri/ten III, 61~ (63) FICHTE, Die Grundzüge des gegenwiirtigen Zeitalters. Werke VII,. 118 sq. (64) FICHTE, Die Anweisung zum seligen Leben. Zweite Beilage.. Ausgewiihlte Werke V, ed. F. Medicus, Hamburg, 1910, p. 304. (65) FICHTE, Bericht über den BegrifJ der Wissenscha/tslehre und die bisherigen Schicksale derselben. Werke VIII, 404, 397, 366, 363.. (66) Adam Müllers Lebenszeugnisse I, München, 1966, p. 133. (67) J.J. WAGNER, Lebensnachrichten und Brie/e, Ulm, 1849, p. 208.. (68) J.J. WAGNER, System der [dealphilosophie, Leipzig, 1804, pp. XXX f. Pour Blasche l'œuvre de Schelling étincelle (blendet) plus qu'elle ne réchauffe: W. OSTERHELD, Berhard Heinrich Blasche.

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comme son collègue, il traite Schelling de « Gargantua », ne

trouvant guère en lui que

{(

science, vanité et ambition ». En

1809, il écrira à un ami qu'il ne connaît les bavardages schellingiens sur la liberté humaine que d'après les journaux car il a cessé depuis longtemps d'acheter et de lire ses ]ivres: l'homme est tellement encroûté dans sa dialectique qu'il ne saurait plus rien découvrir et créer (69). Et, bien sûr, dès les années de la philosophie de l'identité apparaissent les accusations de cabbalisme, de rosicrucianisme, précédant celles de gnosticisme (70) - sans parler des attaques grossières contre la personne de Schelling (71). Avec l'apparition des Recherches la dénonciation se transforme en un véritable concert d'injures qui se prolongera pendant des décennies. Pour Schopenhauer il ne s'agit que
Sein Leben und seine Lehre, Diss. Leipzig, 1909, p. 22. Ce fut le jugement de Caroline - sur Fichte. Caroline. Briefe aus der Frühromantik II, Leipzig, 1913, p. 58. (69) J.J. WAGNER, Lebensnachrichten und Briefe, Ulm, 1849, pp. 221 ; 219; 237. (70) Fu 1, 324 n. 57. Fr. Schlegel, lecteur très perspicace de son œuvre, appela la doctrine schellingienne dès 1798 «un mysticisme critique» Atheniiums-Fragmente. Kritische Ausgabe II, 216. Pour la « cabbalistique» de Schelling; Der Briefwechsel Karl Christian Friedrich Krauses II, Leipzig, 1907, p. 166; E. DI CARLO,Due Lettere ignorate di P. Galluppi su Fichte, Schelling ed Hegel, Rivista di Filosofia neoscolastica XXIV, 1932, pp. 368 f. Sur le gnosticisme de Schelling, infra p. 310, n. 106. (71) Selon Jean-Paul, Schelling écrit chaque ligne de ses livres à l'aide de café et d'opium, Siimmtliche Werke III, 4, 167. Cette « information» sur l'opium ne tardait pas à parvenir à un journal anglais. M. SCHWEIGHAUSER, the present State of Philosophy in Germany, On Monthly Magazine XVIII, 2, 1804, p. 247; elle réapparaît chez HERBART, Ueber die Unangreifbarkeit der Schellingischen Lehre. Siimtliche Werke III, 255 et MARX, Werke und Schriften bis Anfang 1844. Marx-Engels Gesamtausgabe 1.1.2, Berlin, 1929, p. 316 ; cf. 7, 117. Salat rapporte que le ministre Thürheim parle de Schelling autour de 1806-1807 comme du «fou absolu» Schelling. in M ünchen II, Heidelberg, 1845, p. 10; pour Jacobi il est le « roi des fous» Jakob Friedrich Fries. Aus seinem handschriftlichen Nachlass, Leipzig, 1867, p. 317. (En 1810 il est «le malfaiteur suprême», ibid.) Fr. Schlegel le traite simplement de « Bélial» Sulpiz Boisserée I, Stuttgart, 1862, p. 75. Finalement on parle du «Grand-prêtre de la Raison SchellingDalaï-Lama (dont les excréments sont embrassés par ses élèves croyants) ». Fu 1, 328, n. 62. «L'image» revient presque quarante ans plus tard chez Reichlin-Meldegg, le gendre de Paulus: Bedenken eines Süddeutschen Krebsfeindes über Schellings erste V orlesung in Berlin, Stuttgart, 1842, p. 19.

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d'une sorte de « château bleu», d'« un morceau de pure fantaisie» (72) et l'hégélien Michelet parle avec mépris des « profondeurs troubles de cette mystique », véritable saut dans « les ténèbres nocturnes de la croyance» (73). Pour VIrici, l'ouvrage est plein d'affirmations arbitraires et d'interprétations mythiques (74) et finalement, les accusations de plagiat de J. Boehme abondent (75). Plus tard, dans une période qui ignore et méprise les post-kantiens, Hegel et Schelling qui, selon la formule de Nietzsche « égarèrent la jeunesse allemande» (76), le sévère Pfleiderer déclarera solennellement que dans les Recherches les idées philosophiques se trouvent remplacées par une poésie mythique qui ne satisfait ni la pensée philosophique ni l'âme religieuse. L'émergence de l'intelligence divine hors d'un fondement naturel ténébreux età partir d'une impulsion aveugle rappelle les théogonies anciennes, en quoi la pureté spirituelle et morale de la conscience chrétienne de Dieu se trouve troublée (77). Quant à notre époque, des jugements sévères, quoique tempérés par l'adoucissement général des mœurs littéraires, reviennent de temps en temps. Pour Bausola, Schelling retombe en 1809 dan's le panthéisme du Bruno (78), pour Maioli, les Recherches ne
.

(72) SCHOPENHAUER, Parerga und Paralipomena

I. Siimmtliche

Werke

V, 26. (73) C.L. MICHELET, eschichte der letzten Systeme der Philosophie G in Deutschland von Kant bis Hegel II, Berlin, 1838, pp. 392; 394. C. Orelli parle d'un « betaubender Zaubertrank», Spinozas Leben und Lehre. Nebst einem Abrisse der Schellingschen und Hegel'schen Philosophie, Aarau, 1843, p. 245. (74) H. ULRICI, Geschichte und Kritik der Principien der neueren Philosophie, Leipzig, 1845, p. 608. (75) Schopenhauer pense que la Freiheitschrift n'est qu'un remàniement du Mysterium Magnum où presque chaque phrase et expression peuvent être retracées. Der Handschriftliche Nachlass II, Frankfurt am Main, 1967, p. 314. Selon Kapp Schelling écrivait son ouvrage en suivant l'index de son édition de Boehme... Friedrich Wilhelm Joseph von Schelling. Beitrag zur Geschichte des Tages von einem vieljiihrigen Beobachter, Leipzig, 1843, p. 247, cf. infra pp. 298 sq. (76) NIETZSCHE', er Fall Wagner. Werke. Gesamtausgabe VI, 3, D p. 30. (77) O. PFLEIDERER, ie Entwicklung der protestantischen TheoD logie in Deutschland seit Kant und in Grossbritannien seit 1825, Freiburg, 1891, pp. 63 f. (78) A. BAUSOLA, Metafisica e rivelazione nella filosofia positiva di Schelling, Milano, 1965, pp. 29 sq.

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sont que « l' ontologisation de la Sehnsucht romantique» (79), tandis qu'aux yeux de Berdiaeff, en admettant dans son système d'identité la liberté et le mal, Schelling l'aurait trahi (80). Aux critiques et aux condamnations générales s'ajoutent des jugements péjoratifs sur certains points précis du traité. On passe au crible les vues de Schelling sur la logique, la relation de sa pensée à Spinoza; d'autres dissertent sur le caractère inconséquent et superflu de l'Ungrund, introduit comme un deus ex machina à la fin de l'ouvrage. Il paraît plutôt étrange que dans ce texte qui, avec la Darstellung de 1801, est le seul exposé authentique du système de l'identité (81), Schelling tout en louant son grand prédécesseur, garde clairement ses distances par rapport à lui et propose même une amélioration de la doctrine de l'Ethique,. de même, avant la lecture des Recherches, personne n'aurait songé que pour devenir un véritable système de la raison, la philosophie de la nature doive se compléter par une philosophie idéale (82). L'exposé sur le sens immédiatement créateur de la proposition d'identité A = A provoque des remarques dédaigneuses: il ne s'agit ici que d'une « vérité propre et particulière à la logique schellingienne » (83). Quant à l'idée d'êtres immanents à Dieu, mais qui conserveraient tout de même leur autonomie, le kantien Jasche, écrivant et jugeant de son réduit de Dorpat l'histoire générale des systèmes panthéistes, la trouve tout bonnement contradictoire (84). Mais ce ne sont que des détails et la grande artillerie de la critique concentre son tir résolument sur la doctrine centrale de l'ouvrage, celle du fondement
(79) B. MAIOLI,La filosofia della esistenza di F.G. Schelling, Rivista di Filosofia neo-scolastica XLV, 1953, p. 396. (80) N. BERDIAEFF, ssai de métaphysique eschatologique, Paris, E 1946, 165; voir aussi cependant C. BRUAIRE,Schelling, Paris, 1970, p. 38. (81) A. SCHMIDT, er Neu-Schellingianismus in seiner Beziehung D auf das alte System, Der Gedanke II, 1861, p. 194. (82) G.B. JASCHE,Al/heit und Absolutheit III, Berlin, 1832, pp. 125, 123 f. (83) H. ULRICI, Geschichte und Kritik der Principien der neuren Philosophie, Leipzig, 1845, p. 605. (84) G.B. JXSCHE, llheit und Absolutheit III, Berlin, 1832, pp. 350 f. A Pour Schopenhauer c'est une philosophie d'un « matérialisme crasse» Der Handschriftliche Nachlass II, Frankfurt am Main, 1967, p. 313.

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et, dans une moindre mesure, sur l'idée d'une chute intelligible. S'il se trouve un admirateur aveugle et fantaisiste pour fêter le fondement comme la résurrection de la chose en soi kantienne (85), il Y en a d'autres, et leur nombre est légion, qui « démolissent» la doctrine tout entière et lui refusent tout ,sens et toute signification. La définition que donne Schelling de la relation entre Dieu et son fondement n'est qu'une extension illégitime à l'Absolu d'une situation qui prévaut en biologie entre un organisme et les conditions de sa subsistance (86). Elle devrait rendre compte de la spécificité de l'existence divine, de son aséité - mais en fait elle revient simplement à repousser par une sorte de régression à l'infini la question de' l'origine ultime (87). Schelling enseigne que le fondement lui-même n'est pas encore personnel mais seulement le noyau, la base de la personnalité, mais en fait il le décrit comme un être conscient, agissant et voulant, un être qui est esprit (88). Les Recherches n'admettent un fondement obscur que parce que le logique n'est pas transparent aux yeux de leur auteur (89) : « Privez par la pensée l'être de son ordre intelligible; le résidu, c'est le Grund, l'arrière-fond de l'existence» (90). Or - et c'est le pire -, s'écrie Baggesen, il semble que la seule catégorie du schellingisme qui soit vraiment éternelle est ce fondement ténébreux, ,irrationnel, confus (91). Avec cette plainte du poète danois, on retrouve le motif central de la plupart des accusations: non contente

(85) A. JUNG,Fr. Wilhelm Joseph v. Schelling und eine Unterredung mit demselben im Jahre 1838 zu München, Leipzig, 1864, pp. 78 fI. (86) J.F. FRIES, Von Deutscher Philosophie Art und Kunst, Heidelberg, 1812, p. 70. (87) F.G. SÜSKIND, rüfung der Schellingischen Lehren von Gott, P Weltschopfung, Freiheit, moralischem Guten und Basen, Magazin für christliche Dogmatik und Moral, XVII, 1812, pp. Il fI. (88) F.G. SÜSKIND, p. cit., p. 82. o (89) K. ROSENKRANZ, Verkliirung der N atur, Studien zur PhiloDie sophie und Literatur I, Leipzig, 1839, p. 183. (90) E. BRÉmER, Schelling, Paris, 1912, p. 200. (91) Jens Baggesens Philosophischer Nachlass I, ed. C.A.R. Baggesen, Bern, 1858, p. 385.

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LE FONDEMENT

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d'être absurde et incompréhensible, la doctrine du fondement est aussi impie, elle porte atteinte à la perfection de Dieu (91 a). L'accusation de matérialisme, dont Schelling se défend dès

1804 dans un violent avertissement « A u:public» (Fu 1, 324 fI)
débute dès 1801 quand Reinhold lui reproche d'avoir confondu la matière et l'esprit: « désormais - s'écrie ce barnabite défroqué - l'esprit n'est que de la matière s'éclairant ellemême et la matière l'esprit s'obscurcissant soi-même» (92). Quant aux attaques adressées explicitement aux Recherches, elles sont surtout motivées par l'imagerie encore panvitaliste du traité. Le brave Bockshammer écrit d'une voix plaintive: le Dieu ~de Schelling est « presque végétal (= gewachsartig) » (93), tandis que pour l'adversaire Salat, Schelling déduit Dieu du règne animal, il l'expose comme l'animal suprême et absolu (94). Pour le herbartien Taute, « le fondement de l'existence de Dieu n'est que le point vital, jaillissant de l'embryon que contemple sous son microscope le naturaliste» (95), considération à laquelle Marheineke, plus nuancé et plus subtil, fait écho: le devenir divin dans les Recherches est conçu à l'image du devenir de l'homme, être naturel (96).
(91 a) La notion du fondement « wirft in den Krystallquell des gottlichen Lebens einen dunkeln Erdklumpen hinein...» L. FEUERBACH, Vorlesungen über die Geschichte der Neueren Philosophie, Darmstadt, 1974, p. 18t. (92) Beitrage zur leichtern Uebersicht des Zustandes der Philosophie, beym Anfange des 19. lahrhunderts, ed. CoL. Reinhold, 1801, p. 69. Reinhold anticipe l'éloge douteux de Feuerbach; la philosophie de Schelling implique une vue sensuelle-matérialiste de Dieu Das Wesen des Christenthums I, Berlin, 1956, p. 159, qui devient plus nuancée sous la plume de Go LUKACS,Die Zerstorung der Vernunft, Neuwied am Rhein, 1962, p. 121 ; cfo aussi J. HABERMAs, Dialektischer Idealismus im Uebergang zum Materialismus. Geschichts-philosophische Folgerungen aus Schellings ldl:e einer Contraction Gottes. Theorie und Praxis 4, Frankfurt am Main, 1971, pp. 177-227. (93) G.F. BOKSHAMMER, Die Freiheit des menschlichen Willens, Stuttgart, 1821, p. 60. (94) J. SALAT,Schelling in München II, Heidelberg, 1845, p. 27 (cf. 4, 275). Voir aussi WA 341 ; cf. JACOBI, on den gottlichen Dingen V und ihrer OfJenbarung Werke III, 422. (95) G.F. TAUTE,Religionsphilosophie. Yom Standpunct der Philo.. sophie Herbarts P, 1852, pp. 351 f. (96) P. MARHEINEKE, Zur Kritik der Schelling'schen OfJenbarungsphilosophie, Berlin, 1843, p. 41. Ou plus généralement: « Nicht Gott aIs Geist ist Grund der Welt, sondem die Welt, das Materielle,
ist vieImehr Grund Gottes aIs eines Geistes.» C. BIEDERMANN,Die

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C'est l'idée même d'un devenir divin qui apparaît aux yeux du théologien Süskind, l'auteur de la plus longue et plus perspicace critique des Recherches (97), comme l'erreur cardinale de l'ouvrage. Si la création en laquelle il se révèle, perfectionne Dieu, alors, celle-ci une fois achevée, Dieu ne pourrait plus créer (98) ! Qui plus est, si la divinité se perfectionne par un procès d'évolution alors, une fois son sommet atteint, le procès divin, comme tout procès d'évolution, pourrait recommencer en sens inverse et tomber en décadence, et Dieu serait livré à un devenir rétrograde (99)! Un critique plus tardif dira même grossièrement: - c'est Marheineke qui
rapporte ses paroles

-

le Dieu

de Schelling,

ce Moloch

aveugle, est comme les jeunes chiens dont les yeux ne s'ouvrent que quelque temps après leur venue au monde (100)... Et finalement pire qu'un être en devenir, le Dieu des Recherches est l'être de toutes choses, des choses grandioses et mesquines, honorables et honteuses, spirituelles et matérielles. Un Tibère, un Caligula tout en n'appartenant pas à Dieu sensu eminenti, sont de sa substance (101). La révélation par des dieux et des héros, qu'enseigne en quelques trop courtes phrases la Freiheitschrift, signifie que les démons des païens sont le même être que le Dieu du monothéisme, que la divinité une de par son essence est en même temps un Saturne et un Jupiter, une
deutsche Philosophie von Kant bis auf unsre Zeit II, Leipzig, 1840, p. 218. (97) F .G. SÜSKIND, rüfung der Schellingischen Lehren von Gott, P Weltschopfung, Freiheit, moralischem Guten und Bosen, Magazin für christliche Dogmatik und Moral, XVII, 1812, pp. 1-164. Schelling avait l'intention d'écrire une réfutation de ce travail 8, 172, n. 1 ; cf. Cotta 80. Süskind avait déjà écrit longuement contre le système de l'identité Ueber die Gründe des Gia'Ubens an eine Go ttheit, ais ausserweltliche und für sich bestehende lntelligenz, in Beziehung auf die neueste System der absoluten Identitat, Magazin für christliche Dogmatik und Moral XI, 1804, pp. 143-207. XII, 1805, pp. 24-163. (98) F.G. SÜSKIND, rüfung der Schellingischen Lehren von Gott, P Weltschopfung, Freiheit, moralischem. Guten und Bosen, Magazin für christliche Dogmatik und Moral, XVII, 1812, p. 33. (99) F.G. SÜSKIND, p. cit., p. 66. o (100) P. MARHElNEKE, Kritik der Schelling'schen OffenbarungsZur philosophie, Berlin, 1843, p. 43. (101) F.G. SÜSKIND, p. cit., pp. 99 f. Süskind remarque aussi que o si la finitude est la marque de la personnalité, alors les bêtes et tous les autres êtres impersonnels sont supérieurs à Dieu. I bid., pp. S4 f.

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Junon - et ici l'horreur sacrée de l'écrivain pudique s'exprime par un énorme tiret - une Vénu~ (102)! D'autres veulent retrouver dans la doctrine des Recherches une ébauche du dogme de la Sainte Trinité (103); or, dans le meilleur des cas, il ne s'agit ici que d'un « panthéisme de la personne» (104), qui, au-delà de l'image absurde d'un Dieu en devenir, englobant en soi tout l'être mondain, finit par installer le mal au cœur même de la divinité. La dialectique trop audacieuse du bien et du mal ne trouve guère audience auprès des critiques sévères: ne s'agit-il pas de la déduction du bien à partir du mal et du mal à partir du bien (lOS)? Chez certains lecteurs, la doctrine du fondement provoque l'accusation de dualisme (106) tandis que d'autres pensent que Schelling a installé le mal en Dieu (107) avec le but précis de donner du quartier au diable (108) et de pouvoir professer ainsi le ({pansatanisme» (109). Or l'accusation de
(102) F.G. SÜSKIND, cit., p. 70. op. (103) G.F. BOCKSHAMMER, Freiheit des menschlichen Willens, Die Stuttgart, 1821, p. 50. Remarquons que pour le hargneux Fries la pensée de Schelling, à l'image de son Dieu, se disloque en trois: Schelling-Fichte, Schelling-Schelling, Schelling- Boehme. Geschichte der Philosophie II, Halle, 1840, p. 670. (104) HOFFMANN, Philosophische Schriften IV, 376. (105) C.A. TmLO, Die Grundirrthümer des Idealismus in ihrer Entwicklung von Kant bis Hegel, Zeitschrift für exacte Philosophie I, 1861, p. 377. (106) lens Baggesens Philosophischer Nachlass I, Bern, 1858, p. 379. De même Solger, Tieck and Solger : The complete correspondance, ed. P. Matenko, New York, 1933, p. 345. Fries qui appelle Schelling « Mani ressuscité», Geschichte der Philosophie II, Halle, 1840, p. 671, montre de la suite dans les idées: dès 1803 il avait tiré une comparaison entre Schelling et Ahriman, Reinhold, Fichte und Schelling, Leipzig, 1803, pp. 18 if. Le savant théologien Marheineke le rapproche d'Illyrius Flaccus qui enseigna que le mal est la substance de l'âme, devenue « image de Satan»; Zur Kritik der Schellingschen Offenbarungsphilosophie, Berlin, 1843, p. 55. Fr. Schlegel écrit en 1806 « Schelling ein Manichaer », Zur Philosophie 1806. Kritische Ausgabe XIX, 249. Voir aussi 7, 193, n. 1. (107) H.C.W. SIGWART, Das Problem des Bosen oder die Theodice, Tübingen, 1840, p. 238. (108) lean-Pauls Siimmtliche Werke III, 6, 67. (109) HERBART,Gespriiche über das Bose. Samtliche Werke IV, 474, 1. Dans un ton d'immense respect, Heidegger lui aussi remarque: le sens de l'entreprise schellingienne, c'est de montrer que les conditions in actu de Dieu sont inséparables de celles qui sont propres à la possibilité du. mal: «... der Grund des Bosen ist nichts Geringeres

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pansatanisme, après une période où précisément la vision apollonienne du monde semblait empêcher Schelling de comprendre la souffrance et le tragique (110), signifie que le philosophe, devenu tellement conscient du mal, au point d'en donner des descriptions si poignantes, ne semblait toujours pas aux critiques en mesure de fournir une doctrine cohérente et équilibrée du mal - alors que l'origine de tout l'exposé métaphysique des Recherches était justement l'explication du mal (7, 357). Pour l'auteur de la célèbre Doctrine chrétienne du péché l'erreur de Schelling a été de faire précéder le mal moral par un mal cosmique (111), c'est-à-dire d'ignorer le caractère radicalement éthique, pratique du mal. Dire, comme le fait Schelling à la fin du traité, qu'une fois le mal devenu simple puissance il n'est plus le mal, revient à nier que l'intention du mal soit mauvaise... (112). Finalement, avec le caractère indispensable du mal pour la révélation divine, Schelling outrepassa toutes les théodicées connues: ces dernières ont essayé de démontrer laborieusement que le mal était indispensable à la perfection de l'Univers tandis que l'auteur des RecJrerches, lui, conçoit le mal comme indispensable à la .perfection de Dieu... (113). Quant à la doctrine de la chute intelligible, ce morceau
aIs der Grund des Menschseins, dieser aber muss in der. innersten Mitte des Gottes liegen D. Schellings Abhandlung über das Wesen der menschlichen Freiheit (1809), Tübingen, 1971, pp. 143 f. (110) E. STAIGER, Der Geist der Liebe und das Schicksal. Schelling, Hegel und Ho/derfin, Frauenfeld-Leipzig, 1935, pp. 55, 57. Pour ce Schelling est caractéristique une lettre de Des Essarts à Mallarmé: « J'ai eu la vision d'un Hegel poète, d'un Schelling tragique, je ne sais quoi d'inouÏ et d'innommé.» St. MALLARMÉ, orrespondance, C ed. H. Mondor et J.-J. Richard, Paris, 1959, p. 159, n. 1. (111) J. MÜLLER,Die christliche Lehre von der Sünde, 115, Breslau, 1867, p. 141. (112) F.G. SÜSKIND, p. cît., p. 131. Si l'homme de par sa nature o avant qu'il soit moralement bon ou mauvais se différencie de l'animal par son être-esprit et si spiritualité équivalait à l'unité des deux principes, alors le bien moral ne se distinguerait point de la constitution naturelle de l'homme: il ne consisterait que dans le fait négatif de la part de l'homme de ne pas avoir déchiré le lien. D'autre part,

si tout homme - comme l'enseigne Schelling - naît avec le mal radical, c'est-à-dire la non-identité des principes, alors les hommes ne sont plus spirituels et perdent le trait qui les distingue des bêtes. Ibid., pp. 121 f. (113) F.G. SÜSKIND, op. cit., p. 160.

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de philosophie transcendantale apparemment égaré dans un traité de ton théosophique, ce passage où Schelling se considère comme interprète de Kant, une partie des critiques voudrait démontrer à tout prix son incohérence et les absurdités -qu'elle renferme, tandis que l'autre partie s'apitoie sur ses implications annihilatrices de toute liberté véritable. Tout d'abord, reproche-t-on au philosophe, si l'on croit avec la Naturphilosophie que la liberté est l'en-soi commun de toute chose, alors, il n'y a aucune différence entre l'homme, les bêtes et les pierres et ce n'est pas seulement de l'homme qu'on peut affirmer qu'il est son propre fait, la même chose vaut pour tous les autres êtres (114). Cette autodétermination
pré-temporelle nous entendons toujours le kantien Jasche

est d'ailleurs incompatible avec les affirmations qui la précèdent dans le traité. L'homme, dans la première création était un être déterminé; mais l'action libre qui découle de son fond intelligible est une action déterminée, or, de l'absolument indéterminé à l'absolument déterminé, comment pourrait-il y avoir passage - l'être déterminé de l'homme est donc impossible (115). Combien ambivalente parut la position de Schelling, nous le comprendrons en lisant le grand ouvrage de Karl Ph. Fischer. En vertu du fait intelligible, la vie de l'homme remonte jusqu'au moment de la création; mais ce que Schelling ne clarifie point, c'est le sens propre du fait intelligible de l'autodétermination: est-il postérieur à la création par Dieu ou est-il plutôt à comprendre dans le sens strict de la proposition fichtéenne que citent les Recherches: chaque homme est son propre fait, autrement dit: chaque individu est un commencement absolu, l'homme se trouve divinisé. C'est dans ce sens - ajoute K.P. Fischerque D.F. Strauss comprend Schelling: l'activité créatrice divine et l'activité autonome de l'être fini sont une seule et même chose (116). Outre cette conclusion blasphématoire, la doctrine de la chute intelligible a d'autres implications néfastes. L'acte pré-tem(114) G.B. JASCHE, Allheit und Allgemeinheit III, Berlin, 1832, pp. 354 f. (115) G.B. JASCHE, Allheit und Allgemeinheit III, Berlin, 1832, pp. 358 f. (116) K.P. FISCHER,Grundzüge des Systems der Philosophie II, 2, Erlangen, 1851, p. 74 et n. 1.

-

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.porel intelligible entraîne un fatalisme intelligible (117), et ruine toute responsabilité morale de l'homme. Il fait disparaître la liberté humaine de la surface de la terre (118). Tenant compte de ces critiques accablantes, le théologien Marheineke dira plus tard que la doctrine schellingienne de 1809, écrite par conséquent dans une période où pourtant son auteur ne cessait de se rapprocher du Christianisme, est 'en fin de compte "encore moins chrétienne que n'était la chute platonicienne préconisée par Philosophie et Religion (119). Quant à la dernière partie de l'ouvrage où l'indifférence -fait retour comme abîme (Ungrund), il ne s'agit que d'une manipulation artificielle destinée à sauver l'auteur de l'acicusation de dualisme (120). C'est un philosophème en fin de compte superflu (121), et la sortie du fondement et de l'existant de la nuit de l'abîme n'est pas tellement plus logique 'que la doctrine hégélienne tellement raillée par Schelling sur l'idée qui « au comble de l'ennui» se congédie d'ellemême (122). De toute façon, Schelling se sert de l'Ungrund
(117) G.B. JASCHE, Allheit und Allgemeinheit III, Berlin, 1832, "p. 356. En vertu de cette théorie la vie devient « ein Schauspiel dessen Seenen und Ausgang man vorherweiss, dessen Zweck daher keiner "begreift : ein Auflosen des schon vorhandenen Resultats eines ;algebraischen Exempels in Zahlen : ein unnützer ennuy, wie verabredete offentliche ceremonielle Handlungen an Hofen... ». :SCHOPENHAUER, handschriftliche N achlass II, Frankfurt am Main, Der 1967, p. 313. (118) G.F. BOCKSHAMMER, Freiheit des m'enschlichen Willens, Die Stuttgart, 1821, pp. 53 fI.; cf. F. GROOS,Die Schellingische Gottes.und Freiheitslehre vor dem Richterstuhl der gesunden Vernuntt vorge" tordert, Tübingen, 1819, pp. 57, 71. Si tous les autres êtres ont le même en-soi que l'homme, alors ils sont tous responsables ou bien "personne ne l'est, même pas l'Homme. G.B. JASCHE, AllheU und Allgemeinheit III, Berlin, 1832, p.. 363. (119) P. MARHEINEKE, Kritik der Schelling'schen OfJenbarungsZur philosophie, Berlin, 1843, p. 55. (120) H. ULRICI, Geschichte und Kritik der Principien der neueren Philosophie, Leipzig, 1845, p. 613.
(121) V. JANKÉLÉVITCH,L'odyssée de la conscience
dans

la dernière

philosophie de Schelling, Paris, 1932, p. 168. (122) C.L. MICHELET,Geschichte der letzten Systeme der Philosophie in Deutschland von Kant bis Hegel II, 1838, p. 410. Voir ~ependant A. BAUSOLA, Metafisica e rivelazione neUe filosofia positiva di Schelling, Milano, 1965, p. 64, n. 1 et H. WIMMERSHOFF, Lehre Die vom Sündenfall in der Philosophie Schellings, Baaders und Friedrich Schlegels, Diss. Freiburg im Br., 1934, pp. 14 f.

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pour en dériver finalement le Dieu personnel; mais comment un Dieu personnel pourrait-il provenir des ténèbres d'un abîme impersonnel (123)? Pourquoi cependant multiplier les imprécations, les railleries, les réfutations qui frappent de tout côté cet ouvrage (124)? Sans doute, en choisissant la forme d'une narration spéculative l'auteur n'a pas facilité la tâche du lecteur: si Philosophie et Religion demeura incompris par la faute de l'exposé (7, 334), les Recherches déclarent avoir intentionnellement laissé certaines idées dans le flou et même n'avoir rien fait pour éviter les malentendus (125). Toutefois quand les malentendus en forme de moqueries, de railleries, et d'accusations et aussi les plaintes de partisans et d'admirateurs déroutés commencèrent à parvenir au philosophe, il ne put pas ne pas se défendre ni défendre ses idées. D'abord ce fut une lettre au juriste Georgii, organisateur des Conférences de Stuttgart, où Schelling essaya de clarifier sa doctrine en opposant fondement et cause (Pl. 2, 200 f), un peu plus tard, c'est le féroce Anti-Jacobi, puis la belle Réponse
à Eschenmayer

-

et après

-

après c'est le silence. Schelling

s'était tu. Il se tut longuement et quand il recommença à parler, il ne souffla pas mot des Recherches (126). Sans doute la pensée du maître était toujours en progression (cf. 7, 410) et des rumeurs circulaient faisant état de la parution imminente des Ages du Monde et de la Philosophie de la Mythologie, mais, en l'absence de publications plus récentes, la critique continua à s'acharner contre les Recherche~. Pendant la période où, selon la plaisanterie vulgaire de Kapp, Schelling suivit les conseils du paysan mourant disant à son fils: « Mon
(123) F.G. SÜSKIND,op. cit., 89. (124) Pour d'autres critiques de Recherches, X. TILLIETTE,Schelling. Une philosophie en devenir I, Paris, 1970, pp. 538 f.

(125) 7, 409 n. Seulement « zum Theil absichtlich»

car, comme le dira Schelling un peu avant sa mort « ich habe erst in den folgenden Jahren die entscheidenden Ideen gefunden ». H. FUHRMANS, okumente zur Schellingsforschung IV, Kant-Studien LI, 1959D 1960, p. 15. (126) J. KUHN, Die Schelling' sche Philosophie und ihr Verhiiltniss zum Christenthum I, Theologische Quartalschrift XXVI, 1844, p. 68. En fait Schelling cite des Recherches dans ces cours de Munich, WA 240, 318. Et trois ans auparavant dans une lettre à Perthes il se désigne comme l'auteur de la Freiheitschrift : Friedrich Perthes' Leben 3, ed. C.T. Perthes, Gotha, 1872, p. 229.

-

écrit la note

L'ESSENCE DE LA LIBERTE HUMAINE

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'gars, surtout garde-toi d'écrire!

»)

(127), le traité de 1809 resta

'son dernier mot. La situation commença à changer avec la parution de la Préface à Cousin et des exposés du schellingien Stahl dans son histoire de la philosophie du droit, et surtout avec la publication par Paulus de ses cours de Berlin. Une
fois la Spatphilosophie

-

ce qu'on appelait

le néo-schellingia-

nism'e - apparue sur la scène, les Recherches cessèrent d'être la cible principale des attaques mais la diffamation contre leur auteur ne cessa pas pour autant. Tout en donnant une horrible description de sa carrière de voleur d'idées (128), Kapp appelle Schelling le Judas Iscariot de la philosophie (129), Feuerbach - correspondant du vieux Kapp - parle d'un Cagliostro philosophe (130), d'un homme dont toute l'œuvre exalte la superstition et le non-sens (131). Engels le compare avec mépris à un nouveau Saint Georges voulant pourfendre le dragon hégélien, à un chevalier Roland (132), réduit au rôle - comme le dit Kapp - d'un Charles Quint spirituel, condamné à assister impuissant à ses propres obsèques spirituelles (133). Il est accusé de patri(127) jC. KAPP, IFriedrich Wilhelm Joseph von Schelling. Ein Beitrag zur Geschichte des Tages von einem vieljiihrigen Beo bachter, Leipzig, 1843, p. 227. Ou bien comme le dit Paulus, Schelling se taisait - et restait philosophe; Entdeckungen über die Entdeckungen unserer neuesten Philosophen, Bremen, 1835, p. 13. (128) jC. KApp, IFriedrich Wilhelm Joseph von Schelling. Ein Beitrag zur Geschichte des Tages von einem vieljiihrigen Beobachter, Leipzig, 1843, pp. 217 sq. (129) Ludwig Feuerbachs philosophische Charakterentwicklung. Sein Briefwechsel und N achlass, 1820-1850 I, ed. H. Grün, Leipzig, 1874, p. 161. (130) L. FEUERBACH, Vom Wesen des Christenthums I, Berlin 1956, p. 30. Cf. « le grand charlatan », SchSp. 484 qu'on compare aussi au sophiste Gorgias SchSp. 436. (131) Ludwig Feuerbachs philosophische Charakterentwicklung. Sein Briefwechsel und Nachlass 1820-1850 I, Leipzig, 1874, p. 252. Dès 1821 un ami d'A. Ruge déclare: «... ich diesen Mann... für den entschiedensten Gegner aller Philosophie und für einen argern Peind des Menschengeschlechts und seiner Entwicklung zum Denken und zur bürgerlichen Freiheit, erkHire, aIs den Papst in Rom... » SchSp. 270. (132) F. ENGELS, Werke und Schriften bis Anfang 1844. MarxEngels-Gesamtausgabe 1.2, Berlin, 1930, p. 182. (133) IC. KAPP,IFriedrich Wilhelm Joseph von Schelling. Ein Beitrag zur Geschichte des Tages von einem vieljiihrigen Beobachter, Leipzig, 1843, p. 242. Le vieil adversaire Salat parle des suicides spirituels de

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LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

passionisme philosophique pour avoir introduit l'Absolu, le Père aveugle, dans les entrailles ignées de l'être (134), et comparé aux hérétiques et exaltés des deux dernières millélénaires (135)... C'est un homme - entend-on dire par Rosmini - qui ignore les principes élémentaires de la connais-. sance (136) et qui accuse Hegel d'être Wolff, mais la fragmentation - rappelle Rosenkranz - n'a encore fait de personne un Leibnitz (137) ! Son système que très peu de gens ont jusqu'à présent compris et auquel peut-être personne ne croit (138), est plus abrupt que les falaises, plus contrariant que le vent et plus infécond que la mer (139). Et puis, soudain, toute cette accablante violence s'éteint - c'est le silence~ le silence de l'oubli. Personne ne pense à fêter le cinquantenaire de son entrée en service public, on n'achète plus ses livres (140) et l'écrivain Schack qui le rencontre vers 1850, dans un salon a l'impression qu'il avait lui-même compris quesa spéculation n'était qu'un tour de passe-passe, une sorte de. « grippe spirituelle» (141). C'est dans une solitude totale que le vieillard vit ses der.. nières années (142) et si Bunsen enthousiaste prédit avec
Schelling lors de la suppression de ses écrits déjà imprimés; Schelling in München II, Heidelberg, 1845, p. 18. (134) K. ROSENKRANZ, Schelling, Danzig, 1843, p. 357. (135) On l'accuse de pélagianisme théorique Briefwechsel zwischen H.L. Martensen und I.A. Dorner 1839-1881 I, Berlin, 1888, p. 318. On le compare à Ama~ry. de Bène, P. LEROUX,Du cours de philosophie de Schelling, La Revue Indépendante 3, 1842, pp. 338 f., à Scott Erigène, W. DILTIIEY,Die lugendgeschichte Hegels. Gesammelte Schriften IV, Gottingen, 1963, p. 262, au gnostique Basilide. SchSp. 466. (136) A. ROSMINI-SERBATI, Opere edite e inedite IV. ldeologia III. Nuovo saggio sull'origine delle Idee 3, 1876, pp. 318 f. (137) K. ROSENKRANZ, Schelling, Danzig, 1843, p. 359. (138) J.D. MORELL,An historical and critical view of the speculative philosophy of Europe in the Nineteenth Century II, London, 1847, p. 453. (139) Ainsi Grillparzer dans son lournal; H. LAUBE,Franz Grillparzers Lebensgeschichte. Gesammelte Werke XXXIX, 136. (140) Supra, pp. 28 f. (141) A.F. V. SCHACK,Ein halbes lahrhundert. Erinnerungen und Aufzeichnungen I, Stuttgart, 1888, pp. 317 fi. (142) H. PoLCHER,Schellings Auftreten in Berlin (1841) nach Horerberichten, Zeitschrift für Religions-und. Geistesgeschichte VI, 1954, p. 214. Cf. SchSp. 502 sq.

L'ESSENCE DE LA LIBERTE

HUMAINE

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effusion et pathos que les Allemands ne vont jamais oublier la tombe de leur grand philosophe (143), c'est un autre historien, plus jeune, un des maîtres à penser de sa génération, qui résume quelques années plus tard le consensus désabusé des contemporains. Contemplant la statue de Schelling que le roi Maximilien venait d'inaugurer à Munich, Treitschke écrit dans une lettre: de cet « homme, rien - rien de bon n'est entré dans notre chair et notre sang» (144). Puis c'est la nuit interrompue seulement par des voix très faibles et très isolées (145). C. Frantz publie un énorme précis de la Spiltphilosophie (146), le fidèle Beckers, luioamême vieillard à la retraite, essaye de refourbir la gloire de son maître devant
(143) C.C.J. BUNSEN,Aegyptens Stellung in der Weltgeschichte V, Gotha, 1856, p. XI. (144) Heinrich v. Treitschkes Briefe II, ed. M. Comicelius, Leipzig, 1913, p. 185. Rien n'illustre mieux l'évolution des appréciations que la correspondance de Hebbel. Le jeune homme arrivé à Munich va immédiatement rendre visite au « célèbre Schelling» et au « grand peintre Cornelius» Friedrich HEBBEL,Siimmtliche Werke III, 4, 98. 15 ans après il écrit de Berlin que l'atmosphère de là-bas n'est pas devenue meilleure par le fait que les gens comme Schelling et Cornelius la respirent et il invoque le souvenir du Jardin Anglais de Munich où il avait si longuement étudié Hegel et Schelling qu'il finissait par fouler littéralement leurs ouvrages au pied tant ils l'avaient rendu fou. Ib.id. III, 6, 281 f. Et finalement retourné à Munich en 1860 il parle des « Arcaden wo einst Schelling mit dem pfiffig-stumpfen Silenenkopf herum stolzirte, wo G6rres, in einem schwierigen Schafpelz gehül1t, einher schlich und Franz Baader, zusammen geschnurrt, wie eine putzige Figur aus Gummi-Elastikum, seinen Meditationen nach Jacob B6hme nach ging... », ibid. III, 6, 349. (145) Martensen demande encore avec étonnement pourquoi on ne parle guère de Schelling en Allemagne. Briefwechsel zwischen H.L. Martensen und I.A. Dorner 1839-1881 I, Berlin, 1888, p. 332. Mais le consensus de la période qui commence est mieux exprimé par le Canadien Watson: pour étudier l'histoire de la philosophie allemande on peut négliger sans trop de perte l'étude de Schelling (et de Fichte) Schelling's Transcendantal Idealism, Chicago, 1882, p. 251 : il ne s'agit que d'une «ungeniessbare Phantasie». J. GEYSER,Das philosophische Gottesproblem, Bonn, 1899, p. 287. On ne lit pratiquement plus Schelling et « Reading, indeed seems unnecessary in the case of what was life-long inconsistency, stained too. by the malice, and infected by the ineptitude of the end.» J.H. STIRLING, he secret of T Hegel, Edinburgh, 1898, p. xxx. Cette période, comme d'ailleurs toute l'évolution de l'historiographie schellingienne, est décrite magistralement par X. TILUETTE, Schelling: Une philosophie en devenir I, Paris, 1970, pp. 21 sq. (146) C. FRANTZ,Schellings positive Philosophie I-II-III, 1879-1880.

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LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

les contemporains en le rapprochant de Darwin (147) et finalement on fait de Schelling le prédécesseur de Herbert Spencer !... (148). Quant aux Recherches, malgré les rééditions, les traductions et les louanges occasionnelles qu'on leur décerne dans les travaux consacrés à Schelling, on ne les considèrera même dans le meilleur des cas, que comme une sorte d'irruption géniale mais confuse, un ouvrage plein d'intuitions mais qui n'enseigne aucune doctrine cohérente.. Ce n'est que la critique contemporaine qui reconnaîtra l'importance des Recherches pour l'essentiel de la spéculation. schellingienne mais même les études plus récentes sur la. philosophie intermédiaire n'ont pas voulu ou pas su expliquer et interpréter l'ouvrage en fonction de l'arrière-plan du système tout entier ni comprendre et exposer la façon privilégiée où, dans un superbe raccourci, les résultats du passé et les anticipations de l'avenir convergent dans une magnifique narration spéculative. Au lieu de « répondre» aux objections
ou de « réfuter»
les dénonciations

-

car au niveau

où elles

se situent, elles ne sont pas entièrement dénuées de justification - nous allons plutôt reconstruire ce qu'avec un peu plus de courage on devrait appeler le systèm'e de Schelling autour et à partir des idées et des intuitions de la Freiheitschrift - en partant de sa notion centrale de fondement, notion que Schelling ne cessera d'élaborer pendant presqu'un demi-siècle de réflexion incessante (149). Le fondement évolue dans l'œuvre de Schelling en passant par presque toutes les catégories du réel; une telle mobilitéS' jointe à une pareille stabilité, est la preuve éloquente qu'avec lui on a affaire à une catégorie fonctionnelle, c'est-à-dire à une notion métaphysique et non pas seulement ontologique (150) - c'est la mécompréhension de ce fait qui provoque le naufrage des tentatives qui ne traitent du Grund que
(147) H. BECKERS, Jakob Bohme-Schelling-Darwin, Beilage zur Allgemeinen Zeitung, n. 34, pp. 489 f, n. 35, pp. 506 et n. 36 (Hauptblatt), pp. 514 f., 1883. (148) L. ROTH, Schelling und Spencer. Eine logische Continuitiit, Diss. Bern, 1901. (149) A. V. SCHMID, Die Lehre-Schellings von der Quelle der ewigen Wahrheiten, Philosophisches Jahrbuch XIV, 1901, p. 368. (150) Cf. supra, p. 18, n. 41.

L'ESSENCE DE LA LIBERTE HUMAINE

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dans une perspective ontologique ou théologique. Le fondement est donc la notion axiale de la métaphysique de Schelling et cette métaphysique est une métaphysique transcendantale, le produit authentique de la riche floraison des idées de la Critique qui, après avoir séjourné un certain temps sur le terrain ontologisant de l'identité, va retrouver ses origines, mais cette fois enrichies, épanouies, à travers la reconquête de la primauté du pratique. Ce n'est pas seulement la doctrine de la chute pré-temporelle qui marque le renouveau d'intérêt pour la problématique pratique: la doctrine du fondement elle-même n'a été élaborée que pour pouvoir répondre à l'interrogation sur le mal (151). Cette investigation proprement pratique paraît se généraliser dans la Spatphilosophie qui, surtout à ses débuts à Munich, semble n'être qu'une interrogation pathétique sur la liberté comme telle, ou plus ,exactement, sur la liberté de Dieu. Or une lecture quelque peu attentive de l' œuvre de la vieillesse doit conduire à la conclusion que la liberté qui en est le principe n'est ni liberté neutre, ni la liberté humaine des Recherches, « pouvoir du bien et du mal », mais plutôt une liberté qui est l'essence de l'existence révélée, qui est liberté de création, de générosité; c'est la liberté pour le bien ou, en bref, le bien. Ce n'est donc pas un. pratique neutre qui dans la Spiitphilosophie, censée retourner à « la lettre» de Kant (152), occupe la réflexion, fait qui lui non plus n'accuse pas d'une nouveauté radicale par rapport aux Recherches dont l'exposé métaphysique

de le redire - a été entrepris justement pour expliquer le mal. Avec la Freiheitschrift Schelling inaugure quarante-cinq années de spéculation, durant lesquelles, sans retomber dans le dogmatisme, il élargira .les cadres de la métaphysique transcendantale pour y accueillir l'existence et n'accomplira cette lente découverte que parce qu'il sera constamment guidé par la primauté du pratique. Mais le pratique, cette fois, est une catégorie positive, déterminée, concrète; le pratique, c'est le bien. Et le bien c'est la victoire sur le fondement devenu ma1.
(151) 7, 357, 373. (152) J. WATSON, chelling's Trancendentalldealism, S p. 250. Chicago, 1882,

-

on vient

CHAPITRE II

LE NON-MOI *

La notion de fondement n'apparaît dans l'œuvre de Schelling qu'en 1801. Mais si L'Exposé de Mon Système de Philo-. sophie exprime l'accès du maître de Iéna à « un point de vue absolu» (cf. 4, 352), ce n'est pas le premier ouvrage important de son auteur et les idées qu'il expose n'apparaissent pas non plus sans préparation aucune. Le philosophe a déjà derrière lui sept années de production littéraire intense qui anticipent, souvent avec profondeur et éclat, les résultats spéculatifs de ses travaux plus tardifs. Cela vaut particulière-. ment pour l'Exposé .de 1801 qui paraît découvrir la notion de fondement; en réalité, le fondement est un thème constant~ peut-être même le thème constant de la réflexion schellingîenne qui reste présent sous une terminologie inconséquente et fréquemment changeante à travers toute la carrière philosophique de Schelling. Il ne faut pas se laisser duper par les connotations proprement théologiques du Grund dans les Recherches et dans l'Anti-Jacobi. Dans sa critique pénétrante des thèses schel1ingiennes, Fr. G. Süskind remarque que Schelling introduit le fondement comme une catégorie spécifiquement divine~ devant rendre compte de l'aséité de Dieu. Mais en fait, le fondement n'est que ce sans quoi Dieu ne peut pas exister!t or « il est incontestable que chaque existant a quelque chose

* Ce chapitre est reproduit intégralement et sans aucune modification, si ce n'est pour des abréviations Le non-moi selon Schelling, Rivista di Filosofia neo-scolastica, 69, 1977 (sous presse).

LE NON-MOI

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en soi sans lequel il ne peut pas exister» (1). Donc le fondement se borne à être la condition d'existence d'une chose. Sans doute, Süskind ne rend pas justice à la richesse spéculative de la notion, en l'identifiant à la condition d'existence sans aucune spécification ou précision. Mais il a certainement raison d'affirmer qu'il s'agit ici d'une catégorie de métaphysique générale: c'est l'élément sans lequel un être ne saurâit exister - nous ajoutons - exister comme tel. Ce sans quoi une chose ne peut pas exister comme telle est son élément propre, son facteur particulier, sa détermination in1dividuelle. Lecteurs de la Freiheitschrift, nous savons que le fondement~ tout en étant la condition de l'individualité ou de la personnalité d'un être, est originellement quelque cho$e de chaotique, un principe d'impermanence « maudissant la séparation » (c[ 3, 324 n. 4), l'instauration de formes particulières. Autrement dit: ce en vertu de quoi une chose est vraiment elle-même, c'est-à-dire une unité close et irremplaçable, est en soi-même de l'ordre du multiple, de l'obscur, de l'imper~ sonnel (ou de l'anti-personnel). Le Grund est un noyau ténébreux, mais sans lequel le personnel lumineux ne saurait
exister

-

c'est

la thèse

des Recherches,

exprimée

dans

un

langage imagé et dramatique. Mais en fait, il ne s'agit que d'une reprise - avec un déplacement d'accent et un réarrangede la problématique transcendantale (la). ment des priorités C'est au milieu du tourbillon théosophique des Weltalter qu'on est confronté soudain à la phrase: « aucun existant (Seyendes) ne peut être comme tel sans un autre, aucun moi sans un non-moi, sous ce rapport le non-moi précède le moi» (2). La réapparition inattendue d'un tel!lle par lequéI Fichte avait comme résumé les efforts millénaires de la philosophie occidentale en vue de conférer un statut métaphysique au particulier, à l'empirique, à l'a posteriori, et dont Schelling ne s'était presque jamais servi depuis le Système
~

(1) F.G. SÜSKIND,Prüfung der Schellingischen Lehren von Gott, Weltschopfung, Freiheit, moralischem Guten und Bosen, Magazin für christlichen Dogmatik und Moral XVII, 1812, p. 19. (1 a) Nous avons ébauché cette problématique dans notre étude Le fondement selon Schelling. Une interprétation partielle, Revue Philosophique de Louvain LXX, 1972, pp. 393-403. (2) N 232, cf. 8, 227.

62

LE FONDEMENT

SELON SCHELLING

de l'ldéalisme Transcendantal (3), nous invite à replacer le fondement dans un contexte proprement transcendantal ou plus exactement: cette réapparition nous fait rechercher les origines de la notion dans la philosophie transcendantale (4). 'Or, si le contexte immédiat du concept se trouve dans la réflexion de Kant, de Fichte et du jeune Schelling, l'idéalisme lui-même n'en a pas inventé la notion de toute pièce mais l'a héritée de la tradition de la philosophie occidentale. Toute philosophie depuis Platon étant doctrine des idées, ne cesse de s'affronter à la question: qu'est-ce qui « reste une fois l'idée enlevée»? C'est sans doute l'idée qui :communique sa réalité à une portion de la matière en la déterminant, mais quelle est la nature de ce qui se trouve ainsi déterminé avant sa détermination ou plutôt abstraction -faite de toute détermination? L'indéterminé, le multiple, le non-structuré existent, ils sont le substrat même du défini, ~de l'unifié, du structuré, mais quel est le mode de leur existence en soi, si toutefois on peut encore parler de l'existence en soi de ce qui n'est qu'extériorité, si on peut poser l'être 'comme tel de ce qui est le contraire même de l'essence? Une fois concédé. que toute valeur, toute intelligibilité, toute permanence proviennent de la forme, quelle essence peut-on encore attribuer au sensible et au non-permanent? La question ,est inéluctable, car sans essence il n'y a pas d'existence, et pourtant le multiple existe, peut-être même ne peut-on en :,affirmer autre chose sinon qu'il existe. Dès sa fondation, la métaphysique s'est trouvée embarrassée par cette problématique et on sait avec quelle obstination elle a continué à
(3) Voir toutefois 4, 359; 6, 140. (4) La notion' du fondement fut développée par Schelling dans le ,contexte théosophisant des Recherches, or il ne faut pas oublier que la théosophie n'est qu'une formulation « dogmatique», « naïve» ou .«réaliste», de l'idéalisme. Fondée sur le mythe de la chute archétypale du Premier Homme ayant corrompu la connaissance pure primordiale, le prétendu Zentralschau, elle exprime à force de symboles, de récits et d'images la primauté du moi, sujet de la « vision cen'traIe» . Que Schelling, dès le commencement respectueux des « exaltés» 1, 215, n. 1, finisse par se recommander d'eux explicitement 7, 121 s'explique par une affinité essentielle entre théosophie et l'idéadisme tout court - non pas seulement entre théosophie et N aturphilosophie comme le prétend Fichte: Die Grundzüge des gegenwar.tigen Zeitalter. Werke VII, 118 sq.