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Le kaléidoscope épistémologique d'Auguste Comte

De
310 pages
Le principe général de l'épistémologie comtienne est la nécessité du passage du concret à l'abstrait, représenté par l'analyse mathématique. Dans les mathématiques - et surtout dans l'analyse infinitésimale - Comte reconnaît des systèmes de signes qui détiennent leur force de l'emploi de signe généraux représentant des idées générales.
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Angèle Kremer- Marietti

Le kaléidoscope épistémologique d' Auguste Comte
Sentiments Images Signes

L'Harmattan

Ouvrages d'Angèle Kremer-Marietti
Hegel. Bordas, Paris, 1957. Nietzsche. Collection "Thèmes et Structures", Éditions des Lettres Modernes, Paris, 1957. Jaspers et la Scission de l'Être. Éd. Seghers, Paris, 1967, 1974 ; L'Harmattan, Paris, 2002. Auguste Comte et la Théorie Sociale du Positivisme. Seghers, Paris, 1970. Dilthey et l'Anthropologie historique. Seghers, Paris, 1971. L 'Homme et ses Labyrinthes. Essai sur Friedrich Nietzsche. Collection « 10/18 », Sté U.G.E., Paris, 1972 ; L'Harmattan, Paris, 1999. Michel Foucault et l'Archéologie du Savoir. Seghers, Paris, 1974, . Lacan ou la Rhétorique de l'Inconscient. Aubier Montaigne, Paris, 1978. Le Projet anthropologique d'Auguste Comte. S.E.D.E.S., Paris, 1980 ; L'Harmattan, Paris, 1999. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Atelier de reproduction des thèses de Lille III. Diffusion Librairie Honoré Champion, Paris, 1980. Entre le Signe et l 'Histoire. L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte. Collection « Épistémologie », Klincksieck, Paris, 1982 ; L'Harmattan, 1999. La Morale. Collection "Que sais-je?", P.U.F., Paris, 1982. Le Positivisme. Collection "Que sais-je?", P.U.F., Paris, 1982. La Symbolicité ou le Problème de la Symbolisation. Collection « Croisées », P.U.F., Paris, 1982 ; L'Harmattan, Paris, 2000. Le Concept de Science positive. Ses Tenants et ses Aboutissants dans les Structures anthropologiques du Positivisme. Collection « Épistémologie », Méridiens Klincksieck, Paris, 1983. Réédition L'Harmattan, 2007. Michel Foucault: Archéologie et Généalogie. Collection « Biblio Essais », Le Livre de Poche, Paris, 1985. Les Racines philosophiques de la Sciences moderne. Collection« Philosophie et Langage », Pierre Mardaga Éditeur, Bruxelles, 1987. L'Éthique. Collection« Que sais-je? », P.U.F., Paris, 1987 ; L'Harmattan, 2001. Nietzsche et la Rhétorique. Collection « L'Interrogation Philosophique ». P.U.F., Paris, 1992. Les Apories de l'Action.. Essai d'une Épistémologie de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1993. La Philosophie cognitive. Collection« Que sais-je? », P.U.F., Paris 1994 ; L'Harmattan, Paris, 2002. Morale et Politique. Court Traité de l'Action morale et politique. Éditions Kimé, Paris, 1995. La Raison créatrice moderne ou postmoderne. Éditions Kimé, Paris, 1996. Parcours philosophiques. Éditions Ellipses, Paris, 1997. Sociologie de la Science. Collection «Philosophie et langage », Pierre Mardaga Éditeur, Sprimont, 1998. Philosophie des Sciences de la Nature. Collection « L'Interrogation Philosophique », P.U.F., Paris, 1999. Réédition L'Harmattan, 2007. Éthique et Épistémologie autour des IMPOSTURES INTELLECTUELLES de Sokal et Bricmont, L'Harmattan, Paris, 2001. Carnets Philosophiques, L'Harmattan, Paris, 2002. Cours sur la première recherche logique de Husserl, L'Harmattan, Paris, 2003. Épistémologiques Philosophiques Anthropologiques, Collection «Épistémologie et Philosophie des Sciences », L'Harmattan, Paris, 2005. Jean-Paul Sartre et le désir d'être, Collection « Commentaires philosophiques », L'Harmattan, Paris, 2005. Le Positivisme d'Auguste Comte. L'Harmattan, Paris, 2006. Seven Epistemological Essays from Hobbes to Popper, Buenos Books America, New York, 2007. Auguste Comte et la science politique, L'Harmattan, Paris, 2007,

Éditions des Œuvres de Comte et abréviations Appel aux Conservateurs [1855], Paris, chez l'auteur. Catéchisme positiviste [1852], - présentation et notes par Pierre Arnaud, Paris, Éd. Garnier-Flammarion, 1966 ; sigle: CAT Correspondance générale et Confessions, - en huit volumes, textes publiés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro, Pierre Arnaud, Paul Arbousse-Bastide et Angèle Kremer-Marietti. La Haye, Mouton; Paris, Éditions de l'École des Hautes Études en Sciences Sociales; Paris, Librairie Philosophique Vrin, 1973-1990 ; sigle: CG Cours de philosophie positive [1830-1842]. 5è édition identique à la première. Paris, 1892-1894 : Au Siège de la Société Positiviste. Tomes I-VI; sigle CPP - Édition en deux tomes, Paris, Hermann, 1975. Tome 1, «Philosophie première ». Présentation et notes par Michel Serres, François Dagognet, Allal Sinaceur ; sigle: C, 1 ; Annie Petit a réédité Ie 1er tome avec I'Avertissement, en 1998. Tome 2, «Physique sociale». Présentation et notes par Jean-Paul Enthoven ; sigle: C , 2 Discours sur l'ensemble du positivisme [1848] (ou « Discours préliminaire», in SPP, I, 1- 399) ; sigle DENS - Paris, GF Flammarion, 1998, Présentation et notes par Annie Petit. Discours sur l'esprit positif [1844], Éd. classique, Paris, Société positiviste, 21 e Mille, 1923 - Paris, DGE, colI. 10/18, Présentation et notes de Paul Arbousse-Bastide, 1975 ; sigle: DEP Paris, Vrin, 2003, Présentation et notes par Annie Petit. Écrits de jeunes se 1816-1828, suivis du Mémoire sur la cosmogonie de Laplace 1835. Textes établis et présentés par Paulo E. de Berrêdo Carneiro et Pierre Arnaud, Paris, La Haye, Mouton, 1970 ; sigle: EJ La science sociale, Œuvres choisies, Présentation et introduction par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Gallimard, collection « Idées» 1972. Œuvres d'Auguste Comte, en 12 volumes, Paris, Éd. Anthropos, 1968-1970. Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société [18221824], Présentation et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Aubier, 1970 ; réédition L'Harmattan, 2001 ; sigle: Plan Opuscules de philosophie sociale [1819-1926], Paris, Ernest Leroux éditeur, 1883. Revue Occidentale philosophique, sociale et politique, 1878-1914 ; sigle: RO Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne [1820] , Présentation et notes par Angèle Kremer-Marietti, Paris, Aubier, 1971; réédition L'Harmattan, 2006 ; sigle: SAP Synthèse subjective ou système universel des conceptions propres à l'état normal de l'humanité [1856], Édition originale. Paris, 1856. Tome premier: Traité de philosophie mathématique; sigle: SS

Système de politique positive, [1851-1854], 4 volumes, Paris, 1928 : Librairie Scientifique-industrielle de L. Mathias; sigle: SPP Testament d'Auguste Comte [1884], Paris: 10, rue Monsieur-le-Prince; 2ème édition 1896 contenant I'Addition secrète. The Correspondence of John Stuart Mill and Auguste Comte [1841-1847] Translated from the French and edited by Oscar A. Haac, With a foreword by Oscar A. Haac and an introduction by Angèle Kremer Marietti, New Brunswick (U.S.A.) and London (U.K.), Transaction Publishers, 1995.

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Introduction Le kaléidoscope épistémologique du positivisme comtien
Avec le kaléidoscope, il s'agit certes d'une métaphore empirique dont Claude Lévi-Strauss a parfaitement usé à propos de «la logique des classifications totémiques », qui fait l'objet du second chapitre de La pensée sauvage 1. À partir des mêmes éléments sous une configuration nouvelle, peuvent se créer, en un nombre indéfini, des figures différentes ou des arrangements structuraux nouveaux. Il demeure que le tout forme une structure bornée par la structure même du système signifiant, c'est-à-dire par son obéissance à une certaine homologie structurelle. Si Lévi-Strauss voit les réagencements totémiques partir de brisures contingentes, avec la philosophie d'Auguste Comte il ne s'agit évidemment de rien de tel puisque toute combinaison des éléments du système comtien est, au contraire, pensée comme logiquement nécessaire sur la base d'éléments rigoureusement définis. En fait, au départ, l'analogie avec un télescope plutôt qu'un kaléidoscope semblerait mieux convenir à la classification des sciences de Comte. Sous l'analyse plus ou moins poussée, l'agencement ordonné des sciences peut à loisir s'allonger ou se réduire - c'est-à-dire en s'adjoignant de nouvelles sciences positives ou bien en les ignorant -; ce qui fait d'ailleurs surtout penser à une lorgnette qui s'allongerait ou se réduirait selon notre décision de pousser plus loin ou non l'analyse. Et l'exemple en est facile à donner. D'ailleurs, dans le Catéchisme positiviste, Comte lui-même évoque le «tube d'une lunette portative» qui peut s'allonger ou se réduire à loisir (CAT,IIO). Il s'agit bien en fait d'une lunette d'approche portative.

1

Claude Lévi-Strauss, La pensée sauvage, Paris, Plon, 1962 ; voir pp. 48-99.

En effet, tout le faisceau encyclopédique présenté par Comte peut se réduire à deux éléments: cosmologie et sociologie; il peut atteindre cinq éléments: mathématique, physique, biologie, sociologie, morale; ou bien sept éléments: mathématique, astronomie, physique, chimie, biologie, sociologie, morale. L'ordre matériel peut s'envisager à partir de la décomposition de la physique en trois éléments: astronomie, physique proprement dite et chimie. Ensuite, dans chaque discipline la classification peut se poursuivre: ainsi, dans les mathématiques, Comte dénombre calcul, géométrie, mécanique; en astronomie: statique céleste, dynamique céleste, et cosmogonie positive; en physique: barologie, thermologie physique, thermologie mathématique, acoustique, optique, électrologie; en chimie: chimie inorganique, chimie organique; en biologie: biologie statique se divisant en anatomie et biotaxie, et biologie dynamique se divisant en physiologie organique et physiologie animale; en sociologie: statique sociale et dynamique sociale. En outre, la mésologie ou théorie des milieux organiques - déjà exprimée dans leçon du Cours mais développée dans le Système la 40ème surtout dans la 43ème et de politique positive (SPP, I, 439, 640, 665, 735; II, 447; IV, 38) - est étendue dans le quatrième volume du Système à la théorie des milieux subjectifs (SPP, IV, 53, 173, 204, 216), instituant ainsi la combinaison des images et des signes, qui permet l'intervention des sentiments (SPP, IV, 173), l'esprit humain se modelant sur l'extérieur: ce qui fait que la théorie des milieux débouche sur la théorie de l'entendement. Ce qui ressort finalement de toutes ces articulations, ce sont les grandes homologies de nos structures organiques et psychiques relativement à un milieu compris comme nutriment, stimulation et régulation. C'est pourquoi l'étude rationnelle du monde vient se fondre dans « une seule science, la science humaine, ou plus exactement sociale, dont notre existence constitue à la fois le principe et le but» (DEP, 9 20). Il est utile alors de rappeler la théorie statique de l'entendement que propose Comte, avec une première loi exprimant « la subordination totale de l'homme envers le monde» (SPP, ID, 18); avec une seconde loi donnant le pas à la perception sur la représentation, et aux images extérieures sur les images intérieures; enfin, avec une troisième loi invoquant la prépondérance de l'image normale réglant les produits de l'intuition. À ce point de notre représentation, peut intervenir la métaphore du kaléidoscope qui actualise heureusement notre représentation de la systématique comtienne, à partir de certaines notions que l'on peut voir s'agencer à d'autres notions selon la nécessité rigoureuse propre au système comtien et nullement selon une contingence laissée au hasard de brisures telles que celles constatées par LéviStrauss dans son observation de la pensée sauvage. Et il ne fait aucun doute que 8

la métaphore du kaléidoscope puisse être signifiante dans le système cohérent et parfaitement ordonné de Comte. Le kaléidoscope est un modèle de pensée utilisé pour décrire comment de multiples éléments, en un nombre fini compris dans une topique finie, peuvent se combiner un nombre indéfini de fois en suivant un simple réagencement du donné. C'est ce que nous pouvons vérifier dans la perspective comtienne : si l'on considère l'ordre humain, d'abord social, puis moral au sein du social, et coordonné à des systèmes de signes d'abord collectifs puis individuels, il est clair que, du point de vue de la cosmologie, l'ordre humain est assujetti aux lois invariables de la matérialité auxquelles se conjuguent les lois de la vitalité et celles de la socialité. Cernée par les lois naturelles, la liberté humaine ne peut se maintenir telle qu'en suivant le parcours prévu par ces mêmes lois: de même qu'en tombant tout corps matériel chemine selon sa nature, de même toute fonction vitale s'accomplit librement en suivant sans entrave la loi qui lui correspond. L'existence humaine doit par nécessité suivre l'activité matérielle qui la domine et qui stimule l'intelligence; cette dernière donne également à la sociabilité une puissante excitation. La prédominance de la vie pratique favorise l'essor intellectuel et moral. De quelque bout de la lorgnette qu'on l'observe, la chaîne des éléments du monde ne se désolidarise pas. D'une part, l'impulsion universelle propulse tous leçon les éléments selon la loi de la continuité d'action exprimée dans la 50ème du Cours. À l'autre bout de la chaîne, notre affectivité entraîne notre activité; de même, nos instincts personnels donnent leur impression à notre vie sociale en orientant notre activité intellectuelle: celle-ci seconde notre intelligence néanmoins dominée par notre activité pratique. D'un bout à l'autre et selon la même circularité, tandis que l'activité théorique manifeste l'état intérieur de l'être animé, l'activité pratique modifie le monde extérieur (SPP, III, 54) et domine notre intellectualité. D'où que l'on observe, on voit les connexions s'aligner et s'organiser dans l'efficience des fonctions nombreuses et solidaires. Statique et dynamique se concertent dans la mesure des interrelations de l'ordre et du progrès, puisque le progrès est le développement de l'ordre. Si bien que distinguer un ordre quelconque, c'est être à même de découvrir le progrès qu'il rendra possible. Cette loi valable en mathématiques se retrouve applicable dans tous les domaines considérés, et d'autant plus concrètement avec une plus grande complexité des phénomènes. La différenciation de la statique et de la dynamique confirme la polyvalence des principales formules comtiennes : tel est donc bien le principe homologique de sa pensée qui se retrouve dans la 9

formule selon laquelle« qui règle un entendement rallie tous les autres» ou inversement « les sentiments qui rallient sont aussi les plus propres à régler» (SPP, II, 10). Ainsi, régler et rallier dépendent des inclinations de notre conduite et des opinions qui la modifient. Mais nos fonctions ont un siège: les instincts personnels dans la masse postérieure du cerveau, les impulsions sympathiques dans sa région antérieure (CAT,136). Si bien que la continuité de la vie affective s'accompagne de l'intermittence de la vie de relation: la diversité entre continuité et intermittence s'explique par l'alternance de l'activité des organes du cerveau. La prévalence de l'affectivité règne sur l'intelligence en général, et, dans le sommeil permet d'expliquer le rêve. Là comme ailleurs, c'est toujours le schème classificatoire qui guide l'explication comtienne et qui détermine la classification cérébrale selon le principe de la généralité décroissante donnant aux instincts un «décroissement de généralité à mesure qu'ils deviennent plus nobles et moins énergiques » (CAT, 140). Dans cette configuration, le langage, qui est social et historique, est « un résultat très complexe de l'ensemble du développement humain» : il a sa source dans notre aptitude propre à créer des symboles, y compris les signes artificiels, c'est-à-dire dans ce que nous appelons aujourd'hui la fonction symbolique2. Comme on peut le constater, ce qui domine toujours chez Comte, c'est la pensée homologique qui préside ici à la «subordination nécessaire de l'organisme envers le milieu» (SPP, II, 13). Prévaut donc, là encore, la « théorie des milieux».

Pour résumer cet examen d'ensemble par le moyen du kaléidoscope qui nous ouvre diverses perspectives, nous dirons que l'ordre individuel étudié par la Morale est subordonné à l'ordre social étudié par la Sociologie, lui-même subordonné à l'ordre vital, et celui-ci subordonné à l'ordre matériel. Qu'on regarde un aspect de cette imbrication des ordres, on y retrouvera tous les autres organisés selon les mêmes lois invariables. Si bien que, vivant directement dans l'ordre social, l'homme y subit la pression des autres ordres qu'il parvient cependant à gérer précisément à travers l'ordre social. On comprend alors le recours à la religion de l'Humanité, comme religion d'amour, religion d'ordre et religion de progrès: «l'Amour pour principe,
Voir le chapitre « L'Anthropologie du signe », dans Angèle Kremer-Marietti, L'Anthropologie positiviste d'Auguste Comte, Paris, L'Harmattan, 1999, pp. 210-251. 10 2

l'Ordre pour base, et le Progrès pour but» (SPP, II, 65). On y retrouve comment des éléments s'agencent étroitement dans un tout, puisque les trois éléments interfèrent en se solidarisant et se continuant l'un l'autre: l'amour en cherchant l'ordre et poussant au progrès, l'ordre en consolidant l'amour et dirigeant le progrès, le progrès en développant l'ordre et ramenant à l'amour (SPP, II, 65).

Il

Auguste Comte (1798-1857)
Sa vie et ses œuvres sa philosophie, sa poétique, sa politique ses disciples

1. Sa vie et ses œuvres Le 19 janvier 1798 à Montpellier naissait Isidore-Auguste-Marie-FrançoisXavier Comte, qui se fit prénommer Auguste vers 1818. En 1806, il entre en qualité d'interne au lycée de Montpellier et prépare en 1812 le concours de l'École polytechnique sous la direction de Daniel Encontre, professeur de mathématiques transcendantes et doyen de la Faculté de Théologie protestante de Montauban. Admis en 1814 à l'École polytechnique, Comte est reçu quatrième dans le classement national après avoir été premier de la liste régionale. 1816 est l'année de la rébellion des élèves de la deuxième division contre l'un de leurs répétiteurs. L'École est licenciée sur ordonnance du gouvernement interprétant comme le signe d'une agitation politique les faits allégués: la tradition républicaine de l'École n'était un secret pour personne. Et Isidore Comte avait pris part à la mêlée. Mes Réflexions qu'il écrivit en juin 1816 rapprochent le régime de 1793 et celui de 1816 : elles confirment la prise de position du polytechnicien et préfacent toute son œuvre. Il retourne à Paris début juillet après avoir passé deux mois à Montpellier et suivi quelques cours à la célèbre Faculté de Médecine. Il va donner des leçons pour vivre et rencontrera Saint-Simon. Devenu son secrétaire, il écrit en 1817 les quatre cahiers du troisième volume de L'Industrie, publication de Saint-Simon qui, en 1819, va lancer également Le Politique auquel Auguste Comte collabore jusqu'à la douzième et dernière livraison. Autre publication annoncée: L'Organisateur. Entre-temps Comte collabore au Censeur européen qui ne publie cependant pas la Séparation générale entre les opinions et les désirs, son premier opuscule de philosophie sociale qu'il n'éditera qu'en appendice du Système de politique positive, en 1854, avec les autres opuscules de jeunesse. Auguste Comte a un peu plus de chance avec le second opuscule, qui paraît en 1820 dans L'Organisateur mais sous la signature de Saint-Simon (sous la signature duquel Karl Marx a dû le lire) : Sommaire appréciation de l'ensemble du passé moderne, décrivant l'ancien système à deux pôles, théologique et militaire s'effritant par l'intervention contraire d'éléments extérieurs, deux capacités latentes se développant avec le nouveau système qui les porte à la croissance: la capacité scientifique et la capacité industrielle. Le troisième opuscule, où s'exprime la loi des trois états, paraît en 1822, Prospectus des

travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, d'abord tiré à cent exemplaires et sous la mention « épreuves ». En 1823, dans le premier cahier du Catéchisme des industriels, Saint-Simon annonce le même opuscule qui paraît en 1824, dans le troisième cahier du Catéchisme, sans nom d'auteur, sous le titre: Système de politique positive, premier volume, première partie; mais sur la couverture on pouvait lire: Catéchisme des industriels par Henri SaintSimon, troisième cahier. Peu après, Auguste Comte rompt avec Saint-Simon; dorénavant, il vivra en donnant des leçons de mathématiques. Le 19 février 1825, Comte se marie avec Caroline Massin. Saint-Simon meurt le 19 mai. En novembre, le quatrième opuscule, Considérations philosophiques sur les sciences et les savants, paraît dans Le Producteur qui publiera également l'année suivante le cinquième opuscule, Considérations sur le pouvoir spirituel. C'est l'époque où Comte organise son cours de philosophie positive qu'il inaugure le 2 avril 1826 devant ses amis Blainville, Poinsot, Alexandre de Humboldt, Dunoyer. Après la troisième séance, le Cours est interrompu: l'état mental du philosophe relève des soins d'Esquirol. Bientôt, à la manie succède la mélancolie: avril 1827, Comte se jette dans la Seine du haut du pont des Arts; il est sauvé par un garde royal. Printemps 1828, Comte a repris ses activités et collabore au Nouveau Journal de Paris et des Départements. Août 1829, il publie le sixième opuscule, Examen du Traité de Broussais sur l'Irritation. Le 4 janvier 1829, le Cours de philosophie positive avait repris: devant Binet, Esquirol, Blainville. Le 9 décembre 1829, il affrontera le public à l'Athénée. Le discours d'ouverture est publié dans la Revue encyclopédique. Juillet 1830, parution du tome I du Cours de philosophie positive. Décembre 1830, inauguration d'un cours public et gratuit d'Astronomie élémentaire qu'il poursuivra durant dix-sept années. Il obtient en 1832 un poste de répétiteur d'analyse et de mécanique à l'École polytechnique, mais ne reçoit pas de réponse à sa requête auprès du ministre de l'Instruction publique concernant la création, au Collège de France, d'une chaire d'Histoire générale des sciences physiques et mathématiques. Avril 1835, c'est la parution du tome 2 du Cours. Appelé par Marrast, rédacteur en chef de La Tribune, inculpé à la suite des émeutes d'avril 1834, Auguste Comte fait partie du comité d'avocats et de conseils (aux côtés de Raspail, Blanqui, Leroux, La Mennais, Barbès) au procès qui commence en mars 1835 ; les défenseurs se trouveront, en 1836, à leur tour compromis et inculpés. En 1837, Comte entreprend sa première tournée comme examinateur d'admission à l'École polytechnique. En mars 1838 sort le tome 3 du Cours. Le 21 avril 1839 paraît le quatrième tome. Le tome 5 est publié en mars 1841 ; le tome 6 en août 1842, accompagné d'une Préface personnelle, écrite du 17 au 19 juillet, qui est un véritable réquisitoire contre ses ennemis, entre autres Guizot qui ne lui accorda pas la création au Collège de France de la chaire qu'il avait sollicitée en 1832. Le 13 mai 1843, Comte est réélu à l'unanimité examinateur d'admission à l'École polytechnique. Il publie dans 14

l'année le Traité élémentaire de géométrie analytique mais, le 27 mai 1844, la liste du Conseil de l'École ne porte plus le nom de Comte. En février 1844, le Discours sur l'esprit positif sort en librairie, c'est le préambule du Traité philosophique d'astronomie populaire. Entre le 30 avril 1845, date de la première lettre à Clotilde de Vaux, et le 5 avril 1846, date de la mort de la jeune femme, s'est déroulé le roman d'amour qui illuminera les dernières années de la vie de Comte dont le mariage avait été malheureux. Il lance alors une dernière requête auprès du nouveau ministre Carnot en faveur de la création d'une chaire d'Histoire générale des sciences positives, toujours sans succès. Il publie le Discours sur l'ensemble du positivisme en 1848, date de la création du subside positiviste grâce à Littré et de la fondation de la « Société positiviste ». En 1851 paraît le Catéchisme positiviste. À partir de 1851 s'échelonneront jusqu'en 1854 les quatre tomes du Système de politique positive. Le 8 août 1852 se produit la rupture définitive entre Comte et Littré qui restera cependant positiviste. Le 24 décembre 1855, Comte remet son testament à Pierre Laffitte. Dans le courant de l'année, il a publié l'Appel aux Conservateurs. Sa dernière publication est en 1856 celle du tome I de la Synthèse subjective. Il meurt le 5 septembre 1857 en présence de deux disciples, Joseph Lonchampt et le Dr Robinet, ainsi que de sa servante et de son époux; et il est inhumé le 8 septembre au cimetière du PèreLachaise.

2. Sa philosophie
L'œuvre encyclopédique d'Auguste Comte devait, en lui indiquant la voie, assurer l'édification de son système. Le système, tant souhaité par Comte, devait donner à l'Europe la grande synthèse moderne à laquelle elle avait droit. Inspirée par I'histoire des sociétés et de leur savoir, la philosophie telle que Comte la concevait devait, pour ainsi dire, rendre à César ce qui appartient à César c'est-à-dire à la collectivité, et résoudre toutes les crises modernes à la fois (surtout dépasser l'âge métaphysique). Quel fut le bilan de cette longue entreprise? À travers la promotion des sciences humaines et sociales et le renversement des perspectives philosophiques, le lieu commun du savoir, loin d'être déterminé dans la relation d'un sujet connaissant à un objet de connaissance, se révélait, au contraire, comme lui-même déterminant, du point de vue historique où se plaçait Auguste Comte. Interrogeant, en effet, les sciences constituées dans l'histoire, Comte interprétait leur savoir potentiel et, rapportant au moment culturel ce qu'elles révélaient des capacités humaines, il pouvait en tirer les indices de la possibilité d'une fondation des sciences humaines et sociales. Cette grande démonstration anthropologique tenait en six forts volumes, ceux du Cours de philosophie positive. Convaincre de l'accomplissement des sciences positives spécifiques et de la nécessité historique et épistémologique de leur 15

extension jusqu'à une nouvelle discipline concernant l'humanité dans ses conditions historico-sociales, ne devait être qu'une première étape, à partir de laquelle un nouveau point de vue sur ces mêmes sciences, solidaires de leurs conditions socio-historiques, devait jeter la lumière sur la philosophie appropriée aux sociétés industrielles et leur ouvrir la voie à une organisation politique qui fût à la hauteur des capacités, industrielle et scientifique, du système social moderne. Ce que Comte avait vu justement, c'était que le problème politique ne pouvait se résoudre sans la participation pratique et théorique de tous les « prolétaires» : l'homme positiviste devait pratiquer les mathématiques, et avoir des lumières sur l'astronomie (d'où l'utilité de l'enseignement populaire et gratuit prodigué par Comte dans cette discipline), la physique, la chimie, la biologie et la sociologie. Et l'ordre de cet enseignement est conçu comme irréversible, en ce sens qu'il doit aller des mathématiques à la sociologie, pour ensuite mieux ancrer les esprits dans l'élément sociologique avec ce qu'il implique de connaissances historiques et sociales. Car l'ordre d'étude suppose l'écoulement du temps se déroulant dans la réalité du progrès historique. Aussi, une seconde éducation prodiguée par le Cours de philosophie positive concerne l'homme nouveau qui en est issu, l'homme positiviste. À quoi lui sert d'acquérir la rigueur, la précision et l'aptitude synthétique, si ce n'est, dans le consensus, pour travailler à une fin efficiente, pratique, sociale et politique? Considérant «l'homme tel qu'il est et sous tous les modes quelconques propres à son existence totale» (Lettre à Mme Austin, du 4 avril 1844), le positivisme a maintes fois renouvelé ses cheminements: le Cours commencé en 1826 (si l'on compte la phase orale et les accidents de parcours) a duré jusqu'à la Préface personnelle d'août 1842, qui évoque le péril de vivre. À côté du temps que la méthode a pris au Maître, il y a celui qu'elle prend au disciple, passant, comme il se doit, du Monde à l'Homme. C'est la voie première. La voie seconde sera celle que le Système de politique positive a ouverte ensuite vers la réalisation du projet de jeunesse du philosophe, allant de l'Homme au Monde, sur la base de la théorie de l'homme et dans la perspective d'une « application continue et familière à l'immense crise où se trouve l'Occident» (Lettre à M Grote, du 2
octobre 1848).

La systématisation positive finale relève de la méthode totale, a la fois déductive et inductive, du point de vue du traitement abstrait de l'objet et du point de vue du traitement subjectif de l'abstrait. Ainsi, sur la base de la fondation épistémologique, Comte a voulu opérer l'instauration philosophique à partir de l'institution scientifique orientée vers la concrétisation de la vision des choses humaines. En effet, une fois le monde pensé abstraitement, il a fallu penser de même l'homme abstraitement. Ce n'est qu'à partir d'une science de l'homme, d'une anthropologie, qu'a lieu le traitement subjectif de l'abstrait: au 16

lieu d'ériger l'abstraction scientifique jusqu'à la prendre comme en-soi, comme le firent les scientistes, au contraire Comte la relativise au point de ne la saisir que comme un effet humain, social et historique, relevant, non de la raison pure métaphysique, mais de l'être vivant social concret, entraîné dans une histoire qui ne détruit pas ce qu'elle dépose derrière elle, mais qui le reconstitue sans cesse chaque fois dans le mouvement de son progrès. Certes, la philosophie naturelle est le fondement de la philosophie sociale dans laquelle les hommes se manifestent, mais cette philosophie sociale, qui est le seul objectif spéculatif de Comte (SPP, I, 735), n'en est pas moins aussi la base de la philosophie naturelle. L'homme est subordonné au monde, mais sa vision du monde dépend de la statique et de la dynamique humaines et, en particulier, des lois statiques de l'entendement comme des lois dynamiques de la société qui le détermine: les premières sont celles que permet notre « organisation », les secondes orientent notre évolution sociale. La révolution anthropologique consiste dans l'accomplissement théorique et pratique de la relation, scientifiquement fondée, de l'Homme au Monde, et qui se développera dans le système de Comte avec la notion de Religion de l'Humanité, liée à la « synthèse subjective ». Cette dernière opération définie dans le Système de politique positive était désignée dans le titre du dernier ouvrage, inachevé, de Comte, et par lequel commençait une nouvelle approche du système scientifique dans la subordination du point de vue scientifique au point de vue religieux, c'est-à-dire spécifiquement humain. Par le seul principe de l'Humanité, auquel se rapportent l'ordre abstrait et l'ordre concret, tout se trouve finalement coordonné. La « logique positive », apparue avec le Système de politique positive et déjà préalablement amorcée dans le Cours de philosophie positive, est l'aboutissement de la Synthèse subjective, comme « le concours normal des sentiments, des images et des signes, pour nous inspirer les conceptions qui conviennent à nos besoins, moraux, intellectuels et physiques ». L'anthropologie du Système et les annotations sur le langage humain total, au fil des leçons du Cours, annonçaient cette formulation, instaurant le « cœur» à la base du second « régime logique », dans lequel les images se joignent aux sentiments, tandis que les signes s'associent à la puissance des sentiments assistés des images. Au niveau de la Synthèse subjective, on peut récapituler ce qu'est devenue la méthode positive sur laquelle Comte avait tablé: usant d'abord de la déduction, quand les spéculations sont assez simples, usant de l'induction, quand l'institution du point de départ est plus difficile, usant enfin de la filiation historique et sociologique, première étape de la synthèse morale, la méthode positive coordonne le régime théorique de la raison à son état esthétique.

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3. Sa poétique
Revenant à une rhétorique originelle dans l'esthétique conçue comme matrice, c'est au cœur même du problème humain que Comte accède pour considérer la « nouvelle philosophie» enfin possible après le préambule scientifique qu'il lui a largement accordé: aussi la poésie occupe-t-elle une place d'honneur et d'importance entre la philosophie et la politique. L'art a le privilège de la « représentation la plus complète, autant que la plus naturelle, de l'unité humaine» (Discours sur l'ensemble du positivisme, 5e partie: «Aptitude esthétique du positivisme »). Ébauchant une théorie du langage, une théorie du signe et une théorie de l'art, Auguste Comte affirme ce qui correspond à une base anthropologique fondamentale, à savoir le rôle essentiel du signe, en particulier, et du langage, en général, tout comme de ce qui les a permis, l'un et l'autre, l'art. L'éducation positiviste, soucieuse de former par la culture du sentiment, combine les images aux signes. Dans le Système de politique positive, l'art acquiert une place au moins comparable à celle de la science; cette place est même supérieure si l'on considère la position centrale de l'art entre la théorie et la pratique, et déjà prévue par les dernières leçons du Cours de philosophie positive. Mais, dans l'exercice mental proprement dit, l'art sera toujours plus important que la science: la succession des phases de l'éducation universelle est « d'abord affective puis esthétique, enfin théorique, et finalement pratique» (SPP, IV, 51). La logique des sentiments pratiquée par le fétichisme, la logique des images développée par le polythéisme, et la logique des signes édifiée par le monothéisme continuent conjointement à opérer en nous à l'âge positif des sciences et des sociétés. Et Auguste Comte veut rendre conscient et volontaire ce qui n'a été d'abord que spontané et inconscient. Le vrai régime logique de la science commence donc avec les sentiments et les images, d'autant plus vérifiable que la logique des sentiments prélude à une rhétorique originelle mais encore nous permet toujours, à l'âge positif, de combiner les idées d'après la connexité des sentiments. Tandis que le fétichisme explique le monde par l'homme, c'est le polythéisme qui a ébauché la méthode objective en inversant le processus original: la reproduction des images est plus facultative que celle des sentiments. Enfin, la logique des signes, due au monothéisme, concerne la déduction rendue plus rapide par les signes; de plus, la notion d'unité divine a suscité des conceptions générales et abstraites, impossible avec les seules images et les sentiments. Car la liaison des signes quelconques aux idées ne nécessite pas nécessairement l'intervention des images et des sentiments. Mais Comte souligne l'intérêt éminent de toujours penser pleinement dans la relation des sentiments, des images et des signes. Il indique ainsi, comme l'avait fait Kant, le rôle objectif de l'intuition dans le processus de la connaissance. Dans 18

l'ensemble, Comte traitant de «logique» n'envisage nullement la logique formelle, mais uniquement la logique inhérente au langage dans sa pratique aussi bien « naturelle» que scientifique. Dans cette perspective, la logique est «l'office intérieur directement propre au langage» (SPP, II, 241). Le rôle scientifique du langage dans le processus de la connaissance est apprécié par Comte qui voit, à travers l'action du langage, le rôle de l'art sur la méditation scientifique, au niveau propre à l'invention scientifique. Avec le langage qui, donc, repose sur une fonction esthétique, créatrice d'images, et qui, de surcroît, doit au monothéisme la capacité de l'abstraction, la science dans l'histoire est possible. Or, le langage est d'essence sociale et collective. D'où l'indissociabilité d'une société et de son savoir, et, inversement, l'indissociabilité d'un savoir et d'une société qui l'implique à travers ses modes d'expression linguistiques. La société, quelle qu'elle soit, est le lieu propre à la naissance du langage, puis à son développement. Le « public humain» est le véritable auteur du langage. C'est donc sur le fond de la théorie de la statique sociale que se développe la théorie du langage dans le Système de politique positive. Après une théorie de la propriété régissant l'activité sociale, puis une théorie de la famille régissant l'affectivité et réalisant la liaison de l'individu avec la société environnante, la théorie du langage permet d'appréhender les fondements de la scientificité, tout comme l'élément poétique ou esthétique de la communication et de l'expression humaines. La trace de cet élément affectif ou esthétique du langage ne se perd jamais. Et si le langage naît de l'art, c'est parce que l'art primitivement est un langage concret de la vue et de l'ouïe, mais aussi fondamentalement un langage de la kinesis corporelle. Pour Comte, la mimique a d'abord prévalu sur la «musique », avec des signes qui sont visuels et corporels: sensation et mouvement définissent les signes dès ce premier stade. La sémiologie naturelle de base reconnaît donc cette articulation nécessaire au signe entre une sensation qui implique le mouvement et un mouvement qui implique la sensation. Comte parlera aussi, de même, d'images intérieures et d'images extérieures, en relais les unes avec les autres, tout comme les concepts et les images acoustiques sont en relation dans l'exposé de la linguistique générale de Ferdinand de Saussure. Pour Comte, la sémiotique naturelle s'est élevée à un tel niveau d'élaboration et de différenciation qu'elle est devenue « l'instrument universel de nos communications» (SPP, IT,260). Comte procède ainsi à l'indication des repères du passage qui s'est pratiqué depuis la pensée analogique propre à la religion fétichique jusqu'à la position anthropologique centrale du développement des sciences positives dans leur histoire aboutissant à la « sociologie », ou à une anthropologie conçue dans ses doubles coordonnées historiques et sémiologiques.

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C'est de ce dernier point de vue, auquel nous ont placés les sciences positives dans leur extension et grâce à leur renversement (la révolution anthropologique), que Comte a élaboré la Religion de l'Humanité en ce qu'elle couronne l'unité humaine totale. Le principe de la logique humaine étant d'« induire pour déduire, afin de construire» (88, 735), les mathématiques ne suffisent plus dans cette marche de la rationalité, bien qu'elles demeurent le premier fondement de l'ordre universel. C'est pourquoi le fétichisme est finalement incorporé au positivisme. Et, loin de dominer l'usage, l'instrument mathématique doit s'y subordonner et laisser la prééminence scientifique à la «théorie systématique de l'âme », qui prend désormais le pas sur toutes les autres disciplines. Dès lors, Auguste Comte se livrera à une méthode poétique originale, attachée à la constitution des signifiants phoniques et graphiques, liés à des signifiés qui manifestent à l'entendement l' aptitude logique du signifiant. Cette méthode, Comte l'a appliquée pour écrire la Synthèse subjective, dont il a révélé la grille de composition, dans laquelle il fait intervenir également la symbolique des nombres. Comte voulait, à la fois, produire un traité théorique et user, à cette fin, de la capacité des symboles qu'il considère comme les fondements des signes. Ayant édifié cette œuvre sur les chiffres 3 et 7, Comte a prévu sept chapitres se partageant en trois parties, et chacune d'elles se divisant elle-même en sept sections de sept paragraphes. Quant à ces quarante-neuf paragraphes, il les a conçus comme obéissant à une « logique sympathique» : l'initiale de leur premier mot forme, l'une avec l'autre, un mot de trois, cinq ou sept lettres, si bien que la section de sept paragraphes, par exemple, est dominée par ce simple mot. Les sept sections d'un tiers de chaque chapitre sont dominées par sept noms communs ou propres: mais cette domination est implicite, et elle n'apparaît clairement qu'à celui qui y est attentif. Dans la conclusion de son livre. Comte nous révèle la clé du troisième tiers du chapitre sixième: Abuelos, Bataves, Cromvel, Di/ecta, Fulgida, Germina, Homines. D'une part, il existe un rapport de sens entre ces mots et la section qu'ils dominent respectivement; d'autre part, chaque paragraphe commençant par l'une des initiales qu'ils produisent est lui-même composé de phrases dont l'initiale du premier mot forme avec les autres initiales du premier mot des autres phrases un nouveau terme. La section Abue/os comporte un paragraphe commençant par la lettre L, dont chacune des phrases forme, par l'initiale de leur premier mot, le terme Lucem. Les phrases des sept paragraphes commençant par A, b, u, e, 1, 0, s, forment, à leur tour, des mots à partir des lettres commençantes :

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A, m, a, B, é, n, i, s, U, s, e, E, s, p, r, i, t, s, L, u, c, e, m, 0, r, b, S e, n, i, l, Il s'agit ici d'une section initiale de trente et une phases: 3+5+3+7+5+3+5. Il en va de même pour les autres sections du chapitre. On obtient une table de termes en relation de sens entre eux, et qui détient la loi de composition du texte.

4. Sa politique
L'attention au futur oriente l'étude de l'économie naturelle comme celle de l'économie sociale à laquelle se consacre Auguste Comte. À la fois une métapsychologie (la théorie cérébrale) et une métasociologie (la théorie des forces sociales) conditionnent la théorie de la société dont le concept, original chez Comte, détermine l'appréhension de la sociocratie, forme politique résultant de la théorie scientifique de l'homme et du monde. Il revient à Comte l'honneur d'avoir pu formuler, grâce au point de vue anthropologique auquel il se place, que l'unité humaine ne peut pas être « objective », c'est-à-dire rapportée à l'univers, mais qu'elle est « subjective », rapportée à l'humanité. De la science sociale, obéissant à l'unité de système et à l'unité de méthode, dépend la systématisation de la société qui fondera l'unité finale du genre humain. Pour Comte, il est démontré que la véritable scientificité est sociale: l'unité d'un entendement isolé fait partie intégrante de la totalité humaine, comme l'unité de tous les entendements réintègre toutes les fonctions humaines sans en privilégier aucune. L'unité politique est identifiée à la convergence des entendements individuels, à la grande harmonie produite par la religion. La réponse à la question « Que sommes-nous? » détermine, à travers l'étude de nos pratiques, la réponse à cette autre question fondamentale: « Que devons-nous faire? ». Comte a longuement étudié - aux côtés de Saint-Simon d'abord et dans toute une série de « programmes» qu'il proposait à la collectivité pensante, dans les opuscules ensuite, dans son Cours, dans ses deux Discours, dans son Système, et jusqu'à sa Synthèse subjective - les moyens scientifiques déjà développés, à partir desquels il allait induire une théorie de la nature humaine, pour tenter d'en déduire une théorie politique, et tout cela afin de construire l'Avenir humain. Comte a mis ainsi en jeu les concepts modernes de « société industrielle », de «rapports de production », de «transition », d'« ordre 21

nécessaire des choses» ou même de « temps réel de la politique », de « système social », de « pouvoir» et surtout, constamment, de « positivité ». Le concept de «temps-progrès» est à l'œuvre dans le concept même d' « esprit positif », conciliant les idées d'existence et de mouvement, et s'avérant lui-même le résultat d'un devenir, produit de l'histoire, dont il constitue aussi, examiné après coup, le moteur. L'institution du capital pour Comte est justifiée par la prépondérance nécessaire du travail humain sur la consommation; et, dans cette prépondérance, Comte fonde « la prépondérance universelle de l'altruisme» (SPP, TI, 157). Aussi la formation des capitaux à destination sociale détermine la division du travail, faisant de chaque citoyen l'agent de tous les autres. Le problème capitaliste a été la condensation des capitaux et les difficultés de leur distribution. Comte admet l'appropriation collective ou privée qui ne soit pas une appropriation des revenus: le possesseur unique ou collectif préside, en fait, à la « répartition effective» et il en est responsable. Mais la conservation répond à la théorie positive des accumulations, selon laquelle « chaque homme peut produire audelà de ce qu'il consomme », et «les matériaux obtenus peuvent se conserver au-delà du temps qu'exige leur reproduction» (SPP, TI, 150). D'où la maxime: « sociale dans sa source, la richesse doit l'être dans sa destination» ; et, de ce fait, le capital est un bien qui concerne la collectivité, mais qu'il faut justement conserver pour elle, parce qu'il est la condition de sa survie. Les salaires sont homogènes; la loi du salaire le décompose en deux tranches: l'une fixe, égale pour tous; l'autre, proportionnelle au produit de l'activité. Car, en fait, le travail est « gratuit », et le salaire n'est destiné qu'à nourrir le prolétaire et sa famille; c'est une condition d'existence et un moyen d'action. Telle est concrètement la synthèse altruiste. Dans le plan du gouvernement provisoire, qui avait été l'objet d'étude de la part de Comte et d'une commission positiviste organisée, en 1848, avec l'ouvrier menuisier Fabien Magnin, Littré, et Pierre Laffitte, avaient été posés les principes politiques fondés sur l'organisation de la révolution jugée ininterrompue depuis 1789 : aussi, pour dépasser enfin la révolution, fallait-il un gouvernement révolutionnaire du type de celui de 1793, moins rigoureux toutefois. Paris serait le siège d'un pouvoir central, et les départements bénéficieraient d'un pouvoir local. Le modèle était celui de la Convention, avec un contre-pouvoir destiné à contrôler les dépenses et à les voter. Le pouvoir central devant être aux mains des ouvriers, et le pouvoir local aux mains des notables. Les ouvriers se voyaient donc imbus de cette dictature du prolétariat qui leur revenait de droit, du fait de leur absence d'éducation métaphysique. Aussi les prolétaires devaient-ils être considérés comme les plus proches des philosophes positivistes, car, au moins, ils seraient des «dictateurs étrangers à toute tyrannie spirituelle» {SPP, I, 202). Sans conduire à ce que l'on disait, 22

dans la classe bourgeoise, de la dégénération des mœurs populaires, au contraire, cette transition était appelée à « moraliser la vie active» (SPP, I, 383). Entre-temps, les « chefs civils» devaient se régénérer. Une «universelle consultation» devait être prévue avec discussion des journaux, réunions populaires des penseurs isolés, le tout donnant matière à réflexion au pouvoir central, décidant les mesures législatives et exécutives, tandis que le pouvoir local devait être chargé de faire voter l'impôt. Pour accomplir l'ordre nouveau, le problème de l'éducation se poserait d'urgence avec l'exigence de l'esprit d'ensemble; d'où l'utilité de la classe philosophique, à côté de la classe des ingénieurs. 5. Ses disciples Après la fondation de la Société positiviste, en 1848, les questions de philosophie sociale et politique étaient à l'ordre du jour, et les positivistes avaient le souci de tenter l'application de la doctrine, soulevant les différents points étudiés par Comte: richesse, propriété, émancipation de la classe laborieuse, responsabilité des industriels. Fabien Magnin (1810-1884) avait collaboré aux différentes commissions; ses différentes études (1848, 1856, 1861, 1872, 1876, 1878, 1879, 1880) ont été publiées en 1913 au siège de la Société positiviste (Études sociales). Après la mort d'Auguste Comte, Richard Congreve (1818-1899) à Londres et Pierre Laffitte (1823-1903) à Paris diffusèrent l'enseignement positiviste. En Grande-Bretagne, George Henry Lewes (1817-1903) avait fondé la Fortnightly Review, organe positiviste auquel participait Harriett Martineau (1802-1876). En France, les positivistes dits « orthodoxes» se regroupaient autour de Pierre Laffitte et de la Revue occidentale, tandis que paraissaient également la Revue positiviste internationale et La Philosophie positive. Le positivisme influença tout particulièrement les médecins français et anglais, tels le Dr Bridges (1832-1906), auteur de The Unity of Comte's Life and Doctrine (1866), le Dr Robinet, auteur de Notice sur l'œuvre et la vie d'Auguste Comte (1860), le Dr Sémérie, auteur de La loi des trois états (1875), le Dr Audiffrent, auteur de Du cerveau et de l'innervation d'après Auguste Comte (1869). Le Dr Dubuisson écrivit un article de récapitulation dans la Revue occidentale, vol. I, 1878. Le titre de cet article, « Le positivisme depuis la mort d'Auguste Comte », indique l'importance de ce mouvement, en rappelant les faits depuis 1857 jusqu'à 1878. Après un historique des événements consécutifs à la mort d'Auguste Comte, le Dr Dubuisson éclaircit surtout la question de la création de la religion qui avait été imputée à la folie par Littré (d'où le livre du Dr Calas), alors que Littré lui-même avait «été parrain dans la première cérémonie religieuse de l'église positiviste à l'âge de 50 ans ». D'ailleurs, l'opposition de Littré ne s'est déclarée très ouvertement qu'à la mort du 23

philosophe, tandis qu'il s'était associé à Mme Comte, séparée de son époux depuis une vingtaine d'années. Le Dr Dubuisson reproduit dans son article la sentence du procureur impérial d'Herbe lot affirmant que le fait de vouloir fonder une religion « naturelle, normale, rationnelle, scientifique, humaine », n'était pas une folie; de plus, le procureur concluait que le testament que contestait Mme Comte n'était pas celui d'un fou. En 1868, Pierre Laffitte avait publié une circulaire consignant le but des positivistes, désormais libres d'agir selon les volontés testamentaires de Comte. Tel était le programme commun proposé: l'organisation en Occident d'un programme général d'éducation universelle destiné aux deux sexes et commun à toutes les classes, l'organisation d'un culte, ensemble de réunions permettant à chacun de se ramener au point de vue général menacé par la vie dispersive de tous, l'organisation d'une direction politique par des publications informant l'opinion publique au milieu du désarroi croissant. Les positivistes assistèrent aux différents Congrès ouvriers de l'époque, auxquels ils intervenaient. Le positiviste Finance participa au lIe Congrès ouvrier qui eut lieu à Lyon en janvier 1878, pour y prononcer deux discours: s'attachant à retrouver la cause du chômage, l'ouvrier Finance proposait que fussent harmonisées consommation et production. Les prolétaires positivistes après la scission du Congrès ouvrier du Havre en 1880, qui sépara les travailleurs en deux groupes qui se réunirent séparément en 1882 à Paris et à Reims - continuèrent à s'introduire dans les deux camps afin de tenter de propager les solutions qui étaient les leurs. L'argumentation de Laporte, le représentant positiviste à Reims, mit en lumière certaines positions: au nom de la solidarité, il déclarait comme aberrante la recherche du produit intégral du travail, l'industrie doit être libre et ses chefs élus, les électeurs mettant leurs propres fonds à la disposition des futurs élus. Le délégué positiviste au Congrès de Paris, Paul Deschamps, ouvrier peintre en bâtiment, de son côté, était sensible au manque de logique qui s'était manifesté à propos de la coopération, au sujet de laquelle il remarquait que les sociétés coopératives n'étaient souvent qu'un patron collectif... Nécessité du capital, et nécessité de la famille (qui abandonnait l'enfant à l'exploitation du patron), telles étaient les constantes des positivistes, s'opposant au travail aux pièces, à la suppression de l'apprentissage, à l'embauche des enfants. Le Cercle des prolétaires positivistes demandait l'enseignement supérieur pour toutes les classes et pour les deux sexes, un enseignement professionnel comme complément de l'enseignement théorique comprenant la sociologie. La communication de Bodin (délégué au Congrès du Parti ouvrier de 1888) sur l'instruction professionnelle est bonne à connaître, car il concevait celle-ci corrélativement avec un enseignement général dans une longue scolarité allant jusqu'à 20 ans selon la doctrine positiviste, afin de « conformer l'action humaine, individuelle ou sociale, aux lois historiques de l'évolution de l'Humanité, lois accessibles aux méthodes 24

scientifiques» (voir J.H. Bridges, « Du rôle du positivisme dans les relations occidentales et planétaires », RO, I, 1978, 30-53).
Une première version de ce texte a paru dans le Dictionnaire des philosophes, Paris, PUF, 1984.

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Introduction

à la philosophie et à l'épistémologie d'Auguste Comte

1. Un fils de la Révolution française
Auguste Comte naquit durant l'an VI de la Révolution, au moment de la déflation touchant l'agriculture, le commerce et l'industrie, avec la « poussée jacobine» qui détermina la réaction du coup d'État du 22 floréal venant consolider le second Directoire. L'an VII allait permettre au courant néojacobin de se renforcer. Dès l'an VI, une nouvelle Terreur anticléricale avait commencé. De Rome, le 21 février 1798, le pape Pie VI avait été déporté en Toscane par Berthier; il mourut en exil, à Valence, le 29 août 1799. Des cultes officiels concouraient cependant avec le catholicisme des prêtres «jureurs» : la théophilanthropie du Manuel (1796) de Chemin-Dupontès, mise en pratique par La Reveillière-Lépeaux (1753-1824) ; ou encore le culte civique décadaire. Comte se souviendra d'une phrase qu'il attribuait à Danton: « On ne détruit bien que ce qu'on remplace» ; elle annonçait la synthèse de l'ordre et du progrès [1] qui permettrait solidarité et continuité. Isidore-Auguste Comte, qui allait être connu sous le nom d'Auguste Comte, ambitionnait de s'inscrire dans la liste des grands réformateurs sociaux. Pour accéder à ce statut, il se fixa un programme scientifique des plus sévères. En effet, les travaux qu'il concevait comme préparatoires à la réforme de l'humanité devaient viser à un accomplissement éthique et politique, digne des lendemains de la Révolution française. Dès son plus jeune âge, jamais, affirmait-il, il ne concevrait un travail scientifique qui ne fût d'utilité publique et, inversement, les travaux politiques qu'il accomplirait devaient être le fruit d'un travail intellectuel [2]. Le savoir élaboré devait donc être partie prenante dans la réflexion et dans l'action politiques, aussi devait-il être présent dans sa totalité. Pour servir ses ambitions, les spéculations philosophiques de Comte devaient donc concerner une action instruite des lois scientifiques. Pris par l'ampleur de son projet, Comte n'était pas pressé d'appliquer sa philosophie en dehors d'une audience familière qui progressivement était devenue mondiale. Et ses maximes altruistes se sont répandues au-delà du cercle grandissant de ses disciples: «L'amour pour principe, l'ordre pour base, et le progrès pour but» [3],

«Agir par affection, et penser pour agir» [4], « Vivre au grand jour» [5], « Vivre pour autrui» [6].

2. L'évolution du projet épistémologique
Avant que son projet encyclopédique ne se développât jusqu'à devenir la première étape majeure de son épistémologie, c'est-à-dire le Cours de philosophie positive (1830-1842), Comte avait rédigé, de 1817 à 1820, avec l'approbation de Saint-Simon dont il était alors le collaborateur, un certain nombre de programmes de recherches. On compte parmi ceux-ci le Programme d'un travail sur les rapports des sciences théoriques avec les sciences d'application (1817), où se manifeste déjà l'intérêt pragmatique de Comte qui y affirme que la théorie ne doit pas perdre de vue les besoins de la pratique. Cette position se trouva d'ailleurs confirmée dans la finalité du Cours [7]. Mais naturellement les développements théoriques et les recherches spéculatives prirent le pas quand il se fut agi d'établir les positions fondamentales de la philosophie des sciences [8]. Après la rédaction des premiers Programmes, Auguste Comte continua ses réflexions sous la forme d'opuscules connus sous le nom d'Opuscules de philosophie sociale [9]. Le troisième d'entre eux, rédigé en 1822 et revu en 1824, sera désigné plus tard par Comte comme son « opuscule fondamental ». Prématurément intitulé «Système de politique positive », et définitivement réintitulé, en 1824, Plan des travaux scientifiques nécessaires pour réorganiser la société, le troisième opuscule exposait une première forme de ce qui allait être la loi des trois états, déjà accompagnée d'une première ébauche de la classification des sciences. Dans les séances publiques du Cours, qu'il prononça dès 1826 devant un public scientifique des plus renommés, Auguste Comte établit une revue générale des sciences fondamentales admises à l'époque. Mathématiques, astronomie, physique, chimie y étaient analysées ainsi que la toute récente "biologie". Le Cours se présentait comme un plan d'enseignement ordonné selon une classification des sciences dont le principe allait demeurer, chez leur auteur, la règle générale d'une logique de la découverte. En effet, conçue à la fois comme une clé du système des sciences et comme une grille des concepts scientifiques, la classification des sciences allait devenir le point d'appui théorique fondamental qui déterminerait, selon la loi des trois états, la double nécessité, logique et scientifique, d'une nouvelle discipline humaine, historique, sociale et politique: la sociologie. Comte voyait cette science nouvelle comme devant s'imposer dans l'accomplissement de la dynamique présidant au système épistémologique formé par les sciences positives.

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C'est de l'émergence de la sociologie que provint le renversement de la méthode « objective» en méthode «subjective », distinction qui fut souvent mal comprise et qui éloigna certains commentateurs de procéder à un examen équitable du développement de la philosophie positiviste dans son ensemble. Aussi ces derniers ne mentionnèrent-ils que rarement la septième science de la hiérarchie, issue de la méthode 'subjective', la science positive de la morale [10], venant prendre rang après la sociologie.

3. Quelques principes épistémologiques de base
Dans l'étendue de ses recherches et de ses travaux, Comte mit en évidence certaines homologies de structure entre l'homme et le monde. La brêche qu'il ouvrit en faisant apparaître l'empire des sciences humaines allait compléter le système des sciences positives, présentanrt désormais deux pôles: celui des mathématiques et celui de la sociologie. En y introduisant une sociologie, certes encore virtuelle, Auguste Comte faisait basculer le système épistémique dont l'assise fondamentale se trouvait être désormais la dernière arrivée, cette science humaine, sociale et historique. L'introduction ultérieure d'une morale, tout autant virtuelle que la sociologie nouvellement établie, orientait la discipline de l'homme vers une précision accrue de l'étude de l'individu en condition sociale. Allant ainsi jusqu'à renverser la prééminence des sciences cosmologiques au point de les destiner à n'être plus que la province d'un empire croissant des sciences humaines, Comte posait une alternative épistémologique dont la difficulté allait être réservée à d'autres temps, au-delà d'un positivisme scientifique conventionnellement admis, issu d'une interprétation étroite du Cours. Car, s'ils préfiguraient des réalités culturelles et scientifiques encore à venir, les jeux épistémologiques auxquels Comte se livrait dans la plus extrême rigueur firent émerger, dans le système des sciences, une alternative sourde qui, par conséquent, ne fut pas toujours clairement perçue: ou bien l'ancienne « objectivité scientifique », indépendante de toute science humaine, ou bien la mise en question du sujet et de l'objet d'une rationalité scientifique nouvelle, confrontée à l'émergence d'une science positive comprise en tant que science humaine complète: sociale, historique et spéculative. À travers les développements épistémologiques qu'elles occasionnaient, d'abord dans le Cours de philosophie positive en ce qui concerne la sociologie, ensuite dans le Système de politique positive (1851-1854) quand la morale vint compléter la sociologie, les deux nouvelles disciplines de la sociologie et de la morale réalisaient l'alliance de deux moments spéculatifs antérieurs: le moment objectif (mondain) et le moment subjectif (humain), qui seraient, selon

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l'intention philosophique de Comte, ultérieuremment dépassés dans sa Synthèse
subjective (1 volume paru en 1856).
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Au-delà du réductionnisme objectif qui commençait à dominer la classe des savants et qu'il taxait de "matérialiste", Comte visait à faire admettre l'appréhension globale d'un système cohérent de l'homme et du monde qui fût fondé sur la relation-au-monde de l'homme considéré au sein de sa condition sociale et historique. Le retournement épistémologique ainsi provoqué faisait de la condition "subjective" (c'est-à-dire humaine) de socialité la condition universelle de possibilité pour toute recherche scientifique future [11]. 4. Les tenants: la double nécessité de la science et de la société

La perspective sur le monde et sur l'homme, qu'étudiaient les sciences positives ainsi complétées, devait être examinée dans la relation générale procédant du concret à l'abstrait, c'est-à-dire dans le passage à l'abstraction, indispensable à toute science. Or ce passage pouvait se faire selon deux principes: 1. soit selon le principe d'une abstraction qu'aujourd'hui nous dirions réductionniste, dont Comte reconnaissait qu'elle avait son utilité épistémologique, mais à laquelle il ne pouvait se résoudre exclusivement; 2. soit selon le principe d'une abstraction qu'aujourd'hui nous dirions structurale, dont il proposait la possibilité avec l'instauration de la sociologie et de la morale. Cette double perspective concernait à la fois l'objet et sa méthode d'approche; elle soutenait l'effort original de Comte débouchant sur une théorie cérébrale. La théorie cérébrale de Comte pourrait se situer dans une perspective préfigurant les recherches cognitives actuelles [12]. Toutefois, Comte n'éliminait jamais le recours à la dimension sociale. C'est pourquoi la théorie cérébrale peut être considérée comme le résultat d'une combinaison du social et du mental, traitée sur fond de système nerveux humain - une structure humaine qui devait nécessairement convenir à la structure physique du monde. D'où la possibilité de reconnaître dans le positivisme comtien une philosophie naturelle englobant l'humain [13]. Promoteur de la discipline de l'histoire des sciences, qu'il jugeait nécessaire à la compréhension des sciences en particulier, il recommandait au mathématicien l'étude de l'histoire des mathématiques -, Auguste Comte considérait chacune des sciences comme ayant sa propre histoire, et chacune de ces histoires en tant que combinée à l'histoire intellectuelle générale d'une société. Le développement historique des conceptions scientifiques autorisées par le développement historique, politique et social ne devait pas manquer de faire subir ses effets sur les conditions générales de cette société dans son histoire. C'est pourquoi la logique positive recherchée et appliquée par Comte 30

devait être étroitement liée à une loi, qu'il concevait comme étant historique et logique, la fameuse loi des trois états. Cette loi est définie par Comte comme présidant au développement de la suite logique et historique, qui commença par la "logique des sentiments", se compléta par la "logique des images", et se paracheva dans la "logique des signes". Issues des sous-états théologiques (fétichisme, polythéisme et monothéisme), ces 'logiques' (ou langages) devaient prouver l'importance des plus anciens commencements de l'humanité, que Comte reconnaissait pour être d'une influence incontournable. Aussi est-ce totalement dénué de tout préjugé négatif que Comte aborda ledit "primitivisme". Bien au contraire, il appréciait particulièrement la supériorité du fétichisme qui apporta les bases de la langue humaine et de ses logiques virtuelles. Aussi Comte voyait-il le penseur fétichiste proche de la réalité phénoménale [14], tandis qu'il montrait le penseur théologiste tout occupé à considérer des existences idéales [15]. Fétichisme, polythéisme et monothéisme étaient des attitudes qui se confirmaient aux yeux de Comte comme intellectuellement indispensables aux développements qui conduisirent l'humain vers la science positive. De façon inéluctable, la civilisation liée aux faits de société et de langue devait, pour Comte, développer l'action humaine sur le monde extérieur; et cette action, d'abord matérielle, n'était pas sans exercer encore un effet en retour sur les facultés intellectuelles et les sciences dont elles sont à l'origine. La marche progressive et simultanée de l'homme et de la société était conçue par Comte comme corrélative au développement de l'intelligence humaine; vice-versa, le développement de l'intelligence humaine devait par conséquent être impensable sans un développement concomitant de l'homme et de la société dans laquelle il vit. Histoire de la société et histoire de l'esprit humain devenaient alors une seule et même histoire. C'est d'ailleurs la raison majeure pour laquelle Comte ne pouvait dissocier l'économie politique de la science globale de la société. Il était donc impossible au philosophe positiviste de faire abstraction de la réalité environnante qu'est pour l'homme la société qui institue et organise les langages et toutes les institutions en général. De plus, et à l'instar de Francis Bacon [16], Auguste Comte pensait que la puissance est proportionnée à la connaissance. Comte voyait donc savoir et pouvoir comme étant guidés par la valeur de continuité, qui d'après Comte permettait le perfectionnement, ainsi que par la valeur de solidarité, qui devait donner la cohésion nécessaire à la formation des systèmes sociaux. De cette prise de conscience du lien étroit entre savoir et pouvoir il s'ensuivrait une saisie très particulière de la politique, pour Comte inséparable de la morale. C'est ce que démontreront ses dernières années de réflexion, placées sous l'égide de la "religion de l'Humanité", celle-ci ayant, aux yeux de Comte, valeur de synthèse morale et politique. 31

5. Les aboutissants: l'humanité universelle
La société civile est fatalement le terrain de divergences mentales et morales; pour résoudre ce problème politique permanent, Comte crut sincèrement qu'il fallait orienter les volontés dispersées vers la réalité unique de l'Humanité, sise au-delà des diversifications institutionnelles et nationales. C'est ainsi qu'Auguste Comte conçut un concept de l'Humanité qu'il appréhenda comme une réalité supérieure. Une, concrète et immanente, l'Humanité conçue par Comte était formée par l'humanité ontologique permanente de tous les vivants présents et futurs comme de tous les morts. Cette conception se substituait chez lui au Dieu transcendant des religions monothéistes; en particulier, elle prenait la place du Dieu que Comte avait connu dans le catholicisme familial qui avait baigné son enfance. D'où, les formules propres à définir cette ontologie humaine fondamentale, qu'il fallait à la fois révérer et reconnaître dans sa permanence concrète et sociale: « l'Humanité se décompose, d'abord en Cités, puis en Familles, mais jamais en individus» [17]. Familles et patries demeuraient pour Comte le préambule de l'Humanité telle qu'il l'appréhendait [18]. Dès lors, les devoirs l'emportaient sur les droits et, à partir de cette position relative aux droits et aux devoirs, le postulat de l'harmonie se posait dans la perspective de ce qui rallie, autrement dit, pour Comte, dans la perspective de la religion telle qu'il la concevait. En effet, liant le dedans pour le « relier au dehors» [19], la religion de l'Humanité était la théorie de l'unité que Comte voulait immédiatement applicable; elle permettait l'intervention directe dans la dynamique sociale et, fondée sur le système du savoir, elle tenait lieu de programme moral et politique. Du savoir impliqué dans les sciences positives, Comte faisait le dogme de sa Religion de l'Humanité, qu'il présentait comme une religion démontrée, à l'opposé des religions révélées, telle christianisme. La philosophie positiviste est une philosophie que son auteur a tenté de mettre au service de l'humain pensé dans le concept concret de l'Humanité. Comte a voulu y parvenir en combinant théoriquement et pratiquement les facultés rationnelles aux facultés affectives, qui sont les unes et les autres réellement présentes dans tout être humain. La théorie des facultés humaines devait pouvoir mieux s'appliquer dans la cité à l'échelle planétaire. À travers la conception d'une sociologie qui devait tabler sur «l'ascendant normal de l'esprit d'ensemble », la philosophie positiviste subordonnait la cohérence logique d'une époque à l'état correspondant de l'histoire humaine. On n'hésite moins aujourd'hui à raccorder la science, non seulement à l'histoire humaine, mais encore à la société humaine dans son histoire. 32

L'anthropologie virtuelle, à l'établissement de laquelle Auguste Comte s'évertuait au-delà de la sociologie et de la morale, faisait de l'unité de la science et de la société son apanage. Au sein de ces vues théoriques et pratiques, Comte n'ignorait pas les calamités qui affectent depuis toujours l'humanité: la plus générale d'entre elles, la guerre, la moins générale, la misère, et la plus difficile à supprimer, la maladie [20]. Pour vaincre ce trio infernal, Auguste Comte envisageait systématiquement leur extinction dans un "triple progrès" : « une série normale, suivant la généralité décroissante et la difficulté croissante des améliorations successives» [21].

NOTES I.SPP, I, Discours préliminaire, 2e partie, 104 ; cf. SPP, IV, 5, 396. 2. Voir la lettre de Comte à Valat, datée du 28 septembre 1819. 3. SPP, I, Conclusion générale du Discours préliminaire, 321 ; cf. SPP, II, 1, 65; SPP, TI,6, 352. 4. SPP, I, Introduction fondamentale, chapitre troisième, 688. 5. SPP, IV, 4, 312 ; cf. SPP, IV, 5, 459. 6. SPP, I, Introduction fondamentale, chapitre troisième, 736 ; cf. SPP, IV, 4, 312 ; SPP, I, Intr. fond, ch. 3, 700 ; SPP, TI,2, 169 ; SPP, II, 5, 294; SPP, IV, 5, 422. 7.C, 1, 674. 8.C, 1, 45. 9. Titre de la publication posthume de 1883, chez l'éditeur E. Leroux à Paris. 10. Voir sur l'émergence de la morale comme science positive notre article "Auguste Comte et l'éthique de l'avenir", in Revue Internationale de Philosophie, 1998/1, reproduit dans ce volume. Le disciple Pierre Laffitte consacra à la morale positive de nombreux travaux: "Cours de morale positive", dans la revue La Philosophie Positive, 1872-1873; "Cours de Morale théorique", in La Revue Occidentale, 1878 ; De la morale positive, Le Havre, Impr. Leclerc, 1879 ; De la morale positive, Paris, 1880 ; "Cours de morale pratique ou Traité d'éducation", in La Revue Occidentale, 1886-1887; Cours de morale positive, Paris, Société Positiviste, 1906. Il. Discours sur l'esprit positif, Paris, Vrin, 1995, 9. 37, p. 136: «cette dernière expansion de la philosophie naturelle tendait spontanément à la systématiser aussitôt, en constituant l'unique point de vue, soit scientifique, soit logique, qui puisse dominer l'ensemble de nos spéculations réelles, toujours nécessairement réductibles à l'aspect humain, c'est-à-dire social, seul susceptible d'une active universalité. » 12. Cf. Angèle Kremer-Marietti, La philosophie cognitive, Paris, PUF, 1994; réédition L'Hatrmattan, 2002, 13-18.

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