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LE TEMPS ET SES REPRÉSENTATIONS

282 pages
Le thème du temps à tout d'abord touché des questions pointues de physique à propos de la révolution apportée par la relativité à sa représentation, comme à propos de la question, de la flèche du temps. Mais la science a laissé place à d'autres interrogations sur la façon dont le temps est vécu par l'individu selon des rythmes différents.
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LE TEMPS ET SES REPRÉSENTA TIONS

Collection "Les Rendez-Vous d'Archimède"
. "Questions de développement: nouvelles approches et enjeux" Sous la direction de André Guichaoua - 1996

. "Le géographe et les frontières" Sous la direction de Jean-Pierre Renard - 1997
représentations et concepts de la nature" Sous la direction de Jean-Marc Besse et Isabelle Roussel - 1997 "La Méditerranée des femmes" Sous la direction de Nabil el Haggar - 1998 "Altérités: entre visible et invisible" Sous la direction de Jean-François Rey - 1998

. "Environnement:

.

.

. "Spiritualités

du temps présent: fragments d'une analyse, jalons pour une recherche" Sous la direction de Jean-François Rey - 1999

. "Emploi

et travail: regards croisés" Sous la direction de Jean Gadrey - 2000

. "L'école entre utopie et réalité" Sous la direction de Rudolf Bkouche et Jacques Dufresnes - 2000
À paraître prochainement:

. "Voyages

aux pays des mathématiques" Sous la direction de Rudolf Bkouche

. "Le vivant en Question" Sous la direction de Maurice Porchet

Les Rendez- VODSd'Archimède
Collection dirigée par Nabil el Haggar Université des Sciences et Technologies de Lille

LE TEMPS ET SES REPRÉSENTA TIONS
Sous la direction de Bernard Piettre Roger Balian Françoise Balibar Hervé Barreau Pierre Boeswillwald Patrick Bouchareine Mohamed Bouazaoui Denis Carot Alain Fuchs André Itéanu Pierre Jakob Michel Paty Gérard Petit Ladislas Robert .Marie-Noëlle Sicard Odon Vallet Georges Wlodarczark

L'Harmattan 5-7, rue de l'École Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budape~ HONGroE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALffi

Remerciements:

à la Direction Régionale des Affaires Culturelles (DRAC), au Conseil Régional Nord Pas-de-Calais, au Fonds d'Action Sociale pour les travailleurs immigrés et leurs familles (FAS), au Conseil Général du Nord, à la Ville de Villeneuve d'Ascq qui subventionnent les activités organisées par USTL Culture et à Thérèse Langlet, agent comptable de l'Université des Sciences et Technologies de Lille.

L'équipe d'USTL Culture:

,

Nabil el Haggar, vice-président de l'USTL, chargé de la culture Isabelle Kustosz, directrice Corinne Jouannic, responsable administrative Delphine Poirette, chargée de communication Michèle Duthillieux, secrétaire d'administration scolaire et universitaire Freddy Alliotte, Laurence Neydt, Johanne Waquet, secrétaires Bruno Le Guem, aide comptable Mourad Sebbat, relation jeunesse/étudiants Rodrigue Bauchet, soutien logistique/café culturel Stéphane Lhermitte, soutien logistique/café culturel Ulrika Lolliot, infographie/multimédia. L'ensemble des textes a été rassemblé par Edith Delbarge, chargée des éditions et Isabelle Cuvelier, son assistante.

(Ç)L'Harmattan, 2001 ISBN: 2-7475-0909-5

Avant-Propos

Par Nabil el Haggar
Le temps, voilà une notion qui traverse paisiblement la vie des uns et occupe une grande place dans la réflexion des autres. C'est sans doute une gageure de prétendre à travers un cycle de conférences cerner la question du temps, comme le dit Bernard Piettre, directeur de cet ouvrage. Cette question, aussi ancienne qu'actuelle, passionne les savants depuis toujours et continue à susciter un vif débat témoignant ainsi de l'imperfection de notre connaissance. L'avoir abordée aux Rendez-vous d'Archimède nous a permis de visiter autant les mathématiques, la physique et la biologie que la philosophie, les arts, la politique et les médias. Bien que la science ait eu souvent tendance à étudier objectivement le temps, celui-ci reste un objet subjectif et énigmatique passionnant. Il renvoie au mythique et au spirituel et permet de plonger dans la diversité des cultures et des civilisations. Le temps occupe une place dans l'expression du regard et de la vision que l'on peut avoir du monde. Cet ouvrage, le neuvième de la collection les Rendezvous d'Archimède, restitue en partie les exposés consacrés à ce thème. Il se propose de traiter cette question complexe en deux parties: Ùl science et le temps et l'homme en société et le temps.

La diversité des intervenants et la multiplicité des champs disciplinaires donnent à cet ouvrage une grande richesse et le dotent d'un esprit d'ouverture. Grand merci aux auteurs qui ont bien voulu s'associer à ce travail dans son intégralité et tout particulièrement à Bernard Piettre qui a accepté d'élaborer cette démarche avec nous et de diriger cet ouvrage. Merci aussi à Mohamed Bouazaoui et Georges Wlodarczak qui ont participé à l'élaboration du cycle et à la relecture de la première partie de l'ouvrage. Je profite de cet avant-propos pour signaler aux lecteurs qui découvrent cette collection que depuis neuf ans nous travaillons pour que les Rendez-vous d'Archimède restent un espace de réflexion, de pensée, de rigueur et de liberté. La pensée a besoin d'espaces de liberté où échanges et rencontres trouvent vie en dehors de toute logique utilitaire. Les savoirs et les connaissances, fruits d'une construction lente et complexe des rapports que l'on peut avoir au monde, fondent l'ensemble des rencontres proposées lors de ces rendez-vous. Cet espace multiforme se veut un lien indissociable entre la culture et l'éducation.

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SOMMAIRE

SOMMAIRE
Préface
par Bernard Piettre

p. 15

Partie I: LA SCIENCE ET LE TEMPS Introduction: le temps du physicien
p. 27
par Mohamed Bouazaoui et Georges Wlodarczak

Chapitre I Les déterminations de la mesure du temps La mesure du temps par GérardPetit Les longueurs et les temps
par Patrick Bouchareine

p. 35

p. 51

Chapitre II Le temps, une coordonnée de l'espace-temps L'espace-temps de la relativité
par Françoise Balibar

p. 71 p. 79

L'espace-temps dans la théorie de la relativité par MichelPaty Chapitre III La (ou les) flèche(s) du temps et l'expérience de l'irréversibilité L'irréversibilité des phénomènes naturels à l'échelle macroscopique. Le point de vue d'un chimiste
par Alain Fuchs

p. 109

Les flèches du temps par RogerBalian

p. 117

Le temps est-il réversible? vieillissement par Ladislas Robert Partie II : L'HOMME

La biologie du p. 141

EN SOCIETE ET LE TEMPS
du temps

Chapitre I
L'expérience existentielle

Le rythme donne le temps par Pierre Jakob La perception du temps à travers les arts par Pierre Boeswill wald Chapitre II Les facteurs culturels de la représentation Les dix invariants culturels de la représentation du temps par Hervé Barreau Orokaiva : le temps des hommes par André Itéanu Chapitre III Le problème politique de la maîtrise du temps Le temps et le politique par Odon Vallet
Les médias et le temps par Marie-Noëlle Sicard

p. 161

p. 179

du temps p. 191

p. 209

p. 233

p. 249

Temps médiatique, temps théâtral, création et pratique culturelle par Denis Carot Bibliographie

p. 257

p. 277

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PRÉFACE
Par Bernard Piettre

Préface

Par Bernard Piettre

C'est sans doute une gageure de prétendre à travers un cycle de conférences cerner' la question du temps, d'abord sous un angle scientifique, ensuite sous un angle philosophique et anthropologique. On ne s'était pas donné le pari d'épuiser la question du temps, mais on espérait, à travers ces conférences, l'approcher de la façon la plus complète possible. Or le résultat obtenu dépasse nos espérances, grâce à la qualité des interventions et à la compétence des intervenants dans des domaines très divers. Bien sûr le physicien pensera qu'on a éludé de nombreuses questions essentielles, par exemple celle du statut physique du temps ou de l'espace-temps: l'espace-temps procède-t-il de la matière (des particules élémentaires) comme s'il s'agissait d'une propriété émergente des interactions entre ces particules, ou bien l'espace-temps est-il ce sans quoi aucune interaction matérielle ne peut avoir lieu? Il pensera aussi qu'on a escamoté la question de la flèche cosmologique du temps: comment l'univers, s'il est bien né du big-bang, a-t-il pu connaître le devenir qu'il a connu, apparemment iITéversible,à savoir celui de son expansion? Ces questions sont en réalité philosophiques, comme l'est éminemment celle du statut de l'iITéversibilité de phénomènes qui s'imposent à notre expérience, dans le monde macroscopique auquel nous avons affaire au quotidien, ou simplement dans le monde vivant auquel nous appartenons. Bien sûr le philosophe s'étonnera qu'on n'ait pas évoqué davantage Aristote, Saint Augustin, Kant et Bergson

dont le niveau d'inteITogation sur le temps n'a sans doute jamais été égalé par aucun penseur ni aucun savant dans la tradition occidentale. Le parcours de ces conférences s'est voulu modeste, prenant au sérieux des questions scientifiques ou culturelles précises sans convoquer toute la physique ni toute la philosophie. Mais cette modestie s'est avérée pertinente et féconde. Dans un premier temps, Patrick Bouchareine et Gérard Petit nous rappellent qu'avant d'être philosophique la question du temps est une question de métrologie: on connaît d'autant mieux ce qu'on mesure; et à défaut de maîtriser la nature ou l'essence du temps - à supposer que le

temps ait une essence - les hommes ont réussi, lentement
mais sûrement, à maîtriser parfaitement sa mesure. Les progrès de la détermination de la mesure sont eux-mêmes liés aux progrès de la physique, c'est-à-dire à la fois à ses progrès théoriques et à ses progrès technologiques devenus inséparables. La théorie de la relativité représente un magistral effort pour une meilleure maîtrise conceptuelle de la variable temps en parvenant à donner le moyen de déterminer un système de mesures objectives d'espace et de temps qui soit invariant pour des observateurs appartenant à des systèmes de coordonnées spatio-temporels différents (ou liés à des référentiels d'espace-temps différents). Cette victoire conceptuelle est parfaitement résumée par Françoise Balibar et soigneusement décrite par Michel Paty. Mais la physique contemporaine laisse entière l'énigme de la propriété essentielle des phénomènes temporels: leur iITéversibilité. Cette iITéversibilité était considérée par Einstein comme une illusion, du moins à ses yeux de physicien. Elle s'est pourtant imposée avec force au XIxème siècle en physique avec le second principe de la thermodynamique, comme le rappelle Alain Fuchs; et la thermodynamique des processus éloignés de l'équilibre

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réconcilie la physique et le vivant: le vivant et l'orientation irréversible de son dynamisme, tout comme les créations de forme et d'ordre dans le monde inerte n'apparaissent plus aujourd'hui comme des aberrations au sein du monde physique où la plupart des phénomènes peuvent être considérés comme réversibles. En effet au regard des lois de la mécanique classique, comme au regard des lois de la mécanique relativiste et quantique, les phénomènes qu'elles permettent de décrire sont en général réversibles. On peut en inverser le cours (comme si on passait le film des phénomènes à l'envers) sans modifier la loi. Mais il est difficile d'admettre que l'irréversibilité du vivant, dont le vieillissement de notre corps est une manifestation, comme le rappelle Robert Ladislas, soit une illusion. L'irréversibilité temporelle n'est-elle qu'une apparence? Roger Balian s'efforce de montrer qu'on doit pouvoir rattacher les processus irréversibles, que met en évidence le second principe thermodynamique (à savoir l'augmentation inéluctable de la dissipation d'énergie d'un système dynamique isolé) aux processus réversibles du comportement élémentaire des particules décrits par les lois de la mécanique classique et de la mécanique quantique. Ce faisant, il montre en réalité l'incapacité du physicien à rendre compte de l'irréversibilité à partir de la réversibilité: Roger Balian suggère seulement qu'on peut relier l'apparence de l'irréversibilité, par exemple de la dilatation uniforme d'un gaz dans l'atmosphère, à notre perte d'information sur ce qui se passe au niveau élémentaire du comportement des particules élémentaires de ce gaz quand elles commencent à s'éloigner les unes des autres. Ce qui laisse entendre que si on détenait la science intime du réel, elle ne rencontrerait pas l'irréversibilité. Comme le reconnaissent Georges

Wlodarczaket MohamedBouazaoui - que nous remercions
ici d'avoir contribué à donner un éclairage final sur l'ensemble des conférences scientifiques - "c'est en fait l'extrême complexité de la description d'un processus macroscopique en fonction des systèmes microscopiques

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élémentaires qui le composent qui est (probablement) la cause de l'irréversibilité". Mais la science peut-elle vraiment saisir du temps? Elle parle de grandeurs, de mesures du temps, c'est-à-dire de mesures d'intervalles de temps. Mais de la nature du temps qui fait qu'il y a une direction irréversible des phénomènes à l'échelle macroscopique, à l'échelle cosmologique, à l'échelle du monde vivant, voilà ce qui résiste à son idéal de détermination de lois intemporelles, de rapports nécessaires et constants entre les phénomènes. ,Et quand bien même elle tiendrait la loi qui rend compte de la nécessité que les choses soient ainsi et non autrement, elle ne saurait saisir

pourquoi il y aurait quelque chose plutôt que rien - pour reprendre l'expression de Leibniz - pourquoi il est advenu
quelque chose qu'est l'univers. Or pour que quelque chose sorte de rien - en laissant de côté l'hypothèse d'un Dieu créateur et même l'étrangeté de l'hypothèse que de l'être

puisse sortir du néant - il faut qu'il y ait d'abord quelque
chose qu'on appelle "rien" et puis quelque chose qu'on appelle" être". Il Ya temps quand il y a une différence entre un avant et un après: or, peut-on imaginer le moindre surgissement à l'existence de quoi que ce soit sans cette différence entre un avant et un après? Là où il y a existence, avènement à l'être de quoi que ce soit, il y a temps, plus exactement un rythme qui donne le temps, pour reprendre le titre de la conférence du philosophe Pierre Jakob. Il est clair que l'extraordinaire aventure scientifique occidentale qui s'est accélérée depuis trois siècles tout en nous permettant de mieux situer l'homme dans l'univers et la nature, en délaissant toute une tradition plurimillénaire de mythes anthropocentriques, augmente aussi les énigmes de notre destinée dans l'univers et de la destinée de l'univers lui-même. Et le temps est une des plus fascinantes énigmes qui se pose à la science d'aujourd'hui.

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Et pourtant rien qui nous semble plus familier et plus simple que le temps. C'est ainsi qu'on a introduit en physique une variable universelle qui provient de l'évidence trompeuse de notre expérience commune. Rien ne semble plus simple que notre idée d'un temps qui s'écoule depuis toujours, commun à tous les hommes, et, de là, à tous les phénomènes de la nature, obéissant à une mesure identique pour tous. Et pourtant le temps comme cadre référentiel absolu que Newton a introduit dans sa théorie physique, au même titre qu'un espace englobant l'ensemble des états de l'univers, n'a rien qui aille de soi. ~n réalité Newton n'a pas tiré cette représentation du temps de l'expérience commune de tout un chacun, mais d'une expérience socialisée, celle d'un Européen cultivé au XVIIèmesiècle, tournant le dos au Moyen Age, à sa représentation d'un temps fini du monde par rapport à l'éternité divine, et à sa conception cyclique du temps venue d'Aristote. L'idée même d'un temps universel, abstrait des événements vécus par chacun au sein de la société, ne va pas de soi; elle s'est imposée lentement aux esprits dans la civilisation européenne, laquelle, depuis la domination romaine de l'Occident au début de l'ère chrétienne jusqu'à la conquête récente du nouveau monde et sa christianisation forcée, a imposé au monde un temps

universel: un calendrier-le calendrierjulien et grégorien et un même rythme, celui du capitalisme mondial. Ne craignons pas de dire que la conception scientifique et donc "objective" du temps, et que la notion de mesure universelle du temps (ou de mesure d'un temps universel) ont une origine culturelle, sociale et historique déterminée. Il est extraordinaire de voir qu'un peuple, comme le peuple Orakaiwa de Papouasie de NouvelleGuinée, observé et étudié par André Itéanu, n'a pas la moindre idée d'un temps objectif universel distinct des événements: le vieillissement du corps, par exemple, n'est pas senti par un Orokaiwa comme étant un effet du temps, mais comme un effet de la sorcellerie et de l'action magique d'ennemis malveillants... Les observations d'André Itéanu

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rendent bien suspecte, il faut bien le dire, l'idée d'invariants culturels de la représentation du temps défendue par Hervé BatTeau. Il me semble que ces observations anthropologiques d'Itéanu donnent d'autant plus de consistance aux remarques profondes de PietTe Jakob autour du rythme. Pour le dire autrement que PietTe Jakob mais fidèlement, je crois que ce sont les événements, leur attente, ou leur ilTUptioninattendue qui marquent et scandent une existence, c'est-à-dire rythment cette existence de sorte qu'un avenir inédit est donné, un avenir dans lequel je vais pouvoir

inscrire mon existence, écrire un destin - le mien. Sans
doute est-ce l'art qui donne le mieux le sentiment de ce rythme donateur, comme le montre une citation remarquable de Victor Hugo par PietTeJakob. De même l'ensemble des observations de PietTe Boeswillwald suggèrent le caractère étrange mais créatif de la perception du temps dans l'art : par exemple notre regard sur des monuments ou des peintures passées nous rend magiquement présent le vécu humain d'un passé. Et les moyens technologiques (enregistrement visuel ou sonore) accroissent ce pouvoir magique de restituer le présent du passé. Nous ne faisons pas alors ce qu'on a coutume d'appeler de façon un peu pompeuse, depuis Malraux, "l'expérience de l'éternité". Non, nous suspendons alors le temps, mieux nous marquons un temps d'atTêt - comme pour mieux marquer le pas, mieux appuyer le rythme de notre existence, afin de lui donner par la même occasion plus d'élan, plus d'avenir. Toute expérience artistique profonde - au théâtre, au concert, au cinéma - consiste dans cette suspension du temps, donnant plus de profondeur, de dynamisme aux rythmes de nos destins. Mais le rythme qui donne le temps n'est pas un mystère caché de notre existence subjective. Ce rythme est social. Par exemple la confrontation au regard d'autrui -

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d'abord au regard de la mère, du père, des proches, puis des autres adultes, des autres enfants, etc - marque toute une série de repères qui ponctuent et, là encore, rythment notre existence. Cette confrontation au regard d'autrui, nécessaire à la construction de notre personne, s'inscrit au cœur d'une culture détenninée, laquelle a elle-même un rythme propre, son rythme. Ainsi c'est le rythme des saisons, le rythme de l'attente puis de la venue de la récolte qui donne entièrement le temps de la société des Orakaiwa, qui donne à ses membres leur représentation du temps. Odon Vallet montre bien que le politique - qu'on regarde la cité grecque et romaine, la civilisation chinoise, ou l'histoire de France - consiste à maîtriser autrement le temps des échanges ou celui des conflits; mais il conviendrait mieux de dire qu'il consiste à gérer autrement le rythme de vie de la cité qui donne le temps des échanges (de la paix) et celui qui donne le temps des conflits (de la guerre). Il est intéressant de remarquer que notre société, en particulier avec l'avènement du capitalisme mondial, obéit à un rythme de plus en plus soutenu, de plus en plus insistant, de plus en plus endiablé - semblable à celui de ces pulsations dont un rappeur s'enivre à travers les oreillettes de son baladeur. Or ce rythme finit par donner un temps de plus en plus éphémère, de plus en plus inconsistant, un temps où il est de plus en plus difficile d'inscrire son existence, c'est-à-dire sa liberté: les événements se précipitent, se suivent, au point que l'extraordinaire devient notre ordinaire. Noëlle Sicard montre bien comment le travail de journaliste consiste à courir après l'événement, à le susciter, pour attirer l'attention du lecteur, de l'auditeur ou du téléspectateur, ou, ce qui revient au même, pour attirer l'argent des publicitaires. La surmédiatisation, la surinformation par le

truchement des médias - parfaitement décrite par Denis

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Carot - fait qu'il n'est plus possible, ou qu'il est de plus en plus difficile de laisser du temps au temps - selon une expression devenue célèbre - de prendre le temps de s'informer, de créer, de jouir sereinement d'un spectacle, et même de profiter d'une programmation dans la durée d'un nouveau film ou d'un spectacle théâtral, par exemple, puisque seul compte le succès massif immédiat, source de profit. L'art est menacé par la course à l'argent qui donne le tempo de notre société; et si nous ne suivons pas le rythme, alors nous ne sommes plus rien... L'ivresse du changement et de la nouveauté perpétuelle, imposée par les progrès incessants de la technologie, en particulier de la technologie de l'informatique - non ces progrès en eux-mêmes - donne le sentiment de déboucher sur un néant. Heureusement, le rythme psychique ne peut être entièrement submergé par celui de la frénésie ambiante du capitalisme mondial: nous ne saurons jamais réduire une relation d'amour à une relation marchande, pas plus que nous ne pourrons réduire une création artistique à une offre marchande, ou une œuvre d'art à une simple valeur d'échange. L'argent tue l'esprit. Or tourner le dos à l'esprit c'est tout simplement mourir. Nous pouvops compter sur les forces de vie contre celles de la mort. A cet égard l'art représente une source inépuisable de vie et de liberté.

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PARTIE I LA SCIENCE ET LE TEMPS
Avec la collaboration de Mohamed Bouazaoui et Georges Wlodarczak

INTRODUCTION LE TEMPS DU PHYSICIEN
Par Mohamed Bouazaoui et Georges Wlodarczak

Le temps du physicien

Par Mohamed Bouazaoui et Georges Wlodarczak

Le physicien, comme tout scientifique et comme tout être humain, a tout d'abord perçu le temps par la mesure des durées séparant deux événements, reliés ou non par un lien de causalité. Le temps de Newton et de la physique classique est absolu, vrai et mathématique. Il détermine les phénomènes, non l'inverse, car il existe par lui-même, et son ordre est immuable. L'idée d'un temps absolu, s'écoulant de la même façon pour tout observateur, a tout d'abord prévalu. Le temps n'était alors qu'un simple paramètre dans les équations du physicien. Les physiciens ont porté leurs premiers efforts tout naturellement sur le développement d'instruments de plus en plus précis pour la mesure des durées, des horloges mécaniques aux horloges atomiques, comme le relate Gérard Petit. La définition de la seconde est réalisée avec une précision relative de 10, ce qui fait du temps la grandeur physique que l'on mesure actuellement avec la meilleure précision. Ces performances, rendues possibles par l'utilisation de faisceaux d'atomes froids (voir les travaux de Claude Cohen Tannoudji, prix Nobel de physique 1997), n'intéressent pas que les métrologues. En effet, les principaux bénéficiaires de ces recherches sont les utilisateurs, sans cesse plus nombreux, des systèmes GPS ! Il faut préciser que ces systèmes nécessitent aussi la synchronisation de différentes horloges, ce qui pose le problème de la conception de la méthode qui permet à la fois de mesurer de manière la plus précise les durées et de former une "échelle du temps" permettant un classement univoque

des événements. Les différents aspects rencontrés pour le choix de cette échelle du temps la plus précise et la plus pratique sont relatés dans la seconde partie de l'article de Gérard Petit. Françoise Balibar, dans sa contribution, nous montre clairement la perte du c,aractère absolu du temps, qui s'est affirmée au début du xxeme siècle, dans les travaux d'Einstein et de sa théorie de la relativité restreinte. Le temps et l'espace deviennent alors relatifs, associés intimement à chaque observateur à travers le concept d'espace-temps. Dans un second temps, la relativité généraJe établira que l'espacetemps n'est plus considéré comme indépendant des corps matériels qu'il contient, c'est-à-dire du contenu de l'univers. Sa structure n'est plus immuable, elle est donnée localement par la distribution des masses des corps. Ces différents points sont abordés de façon plus approfondie et plus technique dans la première partie de la contribution de Michel Paty. Le lien entre mesure de longueur et mesure de durées, recherché depuis plusieurs siècles mais dont la réalisation pratique n'avait pas été satisfaisante, s'est trouvé tout naturellement réalisé dans les derniers travaux des métrologues, via la définition d'une nouvelle constante universelle: la vitesse de la lumière dans le vide. Sa valeur est désormais fixée, et a donné lieu à une nouvelle définition du mètre, comme le rapporte Patrick Bouchareine. Un autre aspect du temps est lié à la notion de réversibilité et d'irréversibilité, notions dégagées de façon quantitative au milieu de XIxème siècle lors de la mise en place d'une nouvelle science: la thermodynamique. Il est des phénomènes irréversibles, comme par exemple le vieillissement qui touche l'ensemble du règne végétal et du règne animal. De grandes disparités existent entre les espèces, mais aussi pour une espèce donnée entre ses différents tissus ou organes. C'est le propos de Ladislas Robert, qui nous relate les récentes approches de ce phénomène. Le temps biologique s'écoule dans un seul sens: on parle alors de la flèche du temps qui semble pointer vers "l'avenir" d'une façon parfaitement irréversible.

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