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Les clés du nouveau millénaire

De
340 pages
Notre époque est marquée par une pensée essentiellement axée sur l'analyse, la spécialisation et le réductionnisme des procédures mentales dont on ne saurait contester l'intérêt mais qui, à la longue, présentent l'inconvénient de faire totalement abstraction des notions capitales de symbiose et d'interdisciplinarité. Pour l'auteur, la vérité émerge d'une judicieuse alternance des logiques de spécialisation et d'interdisciplinarité, tant au niveau de l'activité culturelle que scientifique, économique, politique ou religieuse.
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et la recherche d'exploration Les en

exilés

migrations

scientifiques internationales et leurs mobiles, 1994.

Femand Criqui
Lauréat de l'Académie Française

LES CLÉS DU NOUVEAU MILLÉNAIRE
Symbiose et interdisciplinarité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti 15 10124 Torino IT ALlE

HONGRIE

Maquette de la prmière page de titre: Guy BURGHARD

cg L'HARMATTAN, 2004 ISBN: 2-7475-7069-X EAN : 9782747570695

En mémoire de Margot CRIQUL mon épouse et fidèle collaboratrice durant tant d'années.

Mes vifs remerciements vont aux Professeurs honoraires de la Faculté de Médecine de Strasbourg, Guy BURGHARD et Pierre KARL!, membre de l'Académie des Sciences, pour leur contribution déterminante à la publication de ce livre.

AVANT-PROPOS

Fruit de plusieurs décennies d'études, de méditation, ainsi que d'un enseignement universitaire orienté vers l'interdisciplinarité et qui s'adressait aussi bien aux jeunes qu'aux personnes d'âge mûr, cet ouvrage se propose d'attirer l'attention du lecteur sur les aléas, les risques et les périls que comporte une idéologie trop exclusivement réductionniste et sélectionniste, idéologie qui, à une certaine époque, avait sans nulle doute sa raison d'être mais qui, à l'heure actuelle, constitue non seulement une forme de dogmatisme anachronique mais une véritable source de calamités. Nous vivons une époque cruciale où les étonnants progrès réalisés dans le domaine de la science et de la technique, plus précisément dans le secteur des télécommunications, conduisent à une interdépendance de plus en plus étroite tant entre les individus qu'entre les structures socioculturelles, et où les effets dévastateurs d'une optique essentiellement parcellaire, matérialiste et mercantile ne peuvent plus être ignorés. Certains esprits clairvoyants ont, d'ores et déjà, attiré l'attention sur le caractère critique de cette situation et ont souligné la nécessité d'adopter, dans le futur, une pensée et un comportement davantage axés sur les notions de symbiose et d'interdisciplinarité, une façon nouvelle de concevoir l'avenir de l'humanité et qui s'impose à l'aube de ce troisième millénaire. Les pages qui vont suivre se proposent d'apporter des éléments de réflexion sur ce sujet qui touche aussi bien le grand public que les spécialistes de tout bord.

S'il est un domaine qui nous concerne tous, quelles que soient nos origines, nos activités et nos compétences, c'est bien celui de la médecine. Aussi, m'a-t-il semblé judicieux de consacrer le premier chapitre de ce livre à quelques questions relevant de cette discipline qui, là encore, par suite d'un manque d'interdisciplinarité et en raison de l'abus des interprétations réductionnistes, risque, de temps à autre, de se méprendre sérieusement sur la réalité des faits. La suite de l'ouvrage montre que les problèmes qui se posent au niveau de la pensée et de l'action médicales se retrouvent, sous une forme analogue, dans de nombreux autres domaines. L'absence de symbiose et d'interdisciplinarité peut notamment contribuer, dans une large mesure, à la montée de la violence qui tend à se généraliser, aussi bien au niveau des relations individuelles (notamment en milieu urbain) qu'au plan de la politique mondiale. On sait, aujourd'hui, que le rôle du principe de la sélection (une des formes du réductionnisme) a manifestement été surévalué dans le passé et ne constitue nullement, comme on le croyait naguère, l'unique facteur responsable du phénomène universel de l'évolution. C'est dire que l'actuelle théorie de l'évolution nécessite impérativement une reformulation tenant compte de certains paramètres qui, à ce jour, ont été largement négligés. Ce thème fait l'objet du cinquième chapitre qui propose, à ce sujet, une approche nouvelle, celle de la triade ontologique récurrente ou hypercyclique, une approche qui se révèle valable et féconde tant dans le domaine biologique qu'au niveau socioculturel.

8

Enfin, j'ajouterai que le but de cet ouvrage est, en premier lieu, de susciter des vocations et de contribuer à l' émergence des initiateurs d'une nouvelle ère de synthèse qui, seule, peut sauver l'humanité de l'apocalypse.

Fernand Criqui

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CHAPITRE I

QUATRE LEÇONS DE MÉDECINE

1. ANTIBIOTIQUES:

L'ILLUSION

RÉDUCTIONNISTE

Il existe un aphorisme latin qui dit: primum vivare deinde philosophari; d'abord vivre, ensuite philosopher. Je me plierai, de bonne grâce, à ce dicton plein de sagesse et débuterai ces pages en commentant un sujet qui nous a tous préoccupés à un moment ou un autre de notre existence, à savoir le problème des antibiotiques, ces médicaments qui passaient naguère pour des « drogues-miracles ». Il est un fait que, initialement, ces substances obtenues à partir de différentes espèces de champignons ont sauvé la vie à des millions de personnes. On pensait alors avoir acquis une victoire définitive sur toutes les maladies infectieuses qui semaient la terreur aux quatre coins du monde. Hélas, il est des victoires qui, à terme, se transforment en défaites. C'est un peu le cas des antibiotiques. L'expérience montre, en effet, que les agents des maladies infectieuses apprennent à résister et à s'adapter remarquablement à l'action bactéricide des antibiotiques, à tel point qu'il faut craindre, à l'aube du troisième millénaire, un retour massif des grandes épidémies. Dans son rapport de 1996 sur la santé dans le monde, le directeur général de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) ne cache pas ses inquiétudes à ce sujet. «Nous sommes au bord d'une crise mondiale due aux maladies infectieuses, déclare t-il. Aucun pays n'est vraiment en sécurité et nul ne peut ignorer cette menace». Toutes les enquêtes nationales et internationales menées à ce sujet confirment ces vues pessimistes. Anne Platt, du World Watch Institute pense que « nous sommes au début d'une épidémie d'épidémies ».

13

DANEMARK SUEDE HOLLANDE SUISSE ALLEMAGNE AUTRICHE BELGIQUE ESPAGNE FRANCE ITALlE o

0,1

. . ....

0,3

1,5 1,8
5,5

21,6 25,1 30,3 33,6 34,6

10

20

30

40

Dans les pays européens comme dans le reste du monde le pourcentage des staphylocoques résistants augmente avec l'utilisation massive des antibiotiques.

Partout où les antibiotiques ont été massivement utilisés surgissent des phénomènes de multi-résistance, au point que certains germes sont devenus inaccessibles à toute possibilité thérapeutique. Des maladies que l'on croyait définitivement maîtrisées comme la tuberculose reviennent, plus meurtrières que jamais. En 1995, dix-sept millions de décès sur cinquante-deux doivent être mis sur le compte des maladies infectieuses qui prennent ainsi la première place dans les statistiques de mortalité, bien avant le cancer et les maladies cardio-vasculaires. La tuberculose a fait, à elle seule, trois millions de morts, le paludisme deux millions. Quant à l'ensemble des victimes des maladies des voies respiratoires comme la pneumonie, on les estime à quatre millions. L'explosion actuelle des maladies infectieuses est d'une ampleur dont le public ne semble pas encore avoir pris pleinement conscience. 14

Le comble c'est que les hôpitaux, lieux où l'on pouvait se croire à l'abri d'une contamination, sont devenus les pires sources d'infection. En France, on estime à environ 600 000 le nombre de personnes atteintes chaque année par une infection nosocomiale (c'est-à-dire d'origine hospitalière) et à environ 10 000 le nombre de décès imputables à ce type de maladie, un chiffre qui dépasse largement le nombre de morts causés par les accidents de route. Aux États-Unis, ces chiffres se situent autour de deux millions et soixante à soixante-dix mille. Il s'agit, pour l'essentiel, d'infections pulmonaires (47 %), urinaires et digestives, les personnes âgées étant les plus menacées, en raison d'un affaiblissement de leurs réactions de défense immunitaire. Devant le caractère critique de cette situation, on a jugé utile en France d'instituer des « Comités de Lutte conte les Infections Nosocomiales» (CLIN), comités chargés notamment de faire respecter les règles d'hygiène dans les services hospitaliers, car ce qui peut paraître a priori comme une évidence ne l'est pas nécessairement. Les causes pouvant favoriser une contamination dans un hôpital sont multiples: absence de lavabo, contacts interpersonnels, atmosphère polluée, utilisation d'un stéthoscope, d'une seringue, d'un endoscope ou d'un cathéter insuffisamment stérilisés, autant de facteurs qui peuvent être à l'origine d'une infection, notamment par des souches multi-résistantes et donc particulièrement dangereuses. Dans le passé, où l'on ne disposait pas d'antibiotiques, les mesures d'hygiène étaient strictement respectées dans les hôpitaux. Avec l'apparition de ce nouveau type de médicament qui, à l'origine, se révélait hautement efficace contre les infections, on croyait pouvoir se permettre un certain relâchement dans le respect de ces mesures d'hygiène. Les cas d'infection se sont alors 15

multipliés et, par la même occasion, l'utilisation massive des antibiotiques, ce qui a entraîné l'émergence et la prolifération de souches résistantes. Certaines études américaines ont ainsi révélé que 96 % des cas de retour de la tuberculose, sous une forme multi-résistante, avaient une origine nosocomiale. En fait, il ne s'agit pas là de la seule cause responsable de la résurgence de la tuberculose. Le problème est beaucoup plus complexe qu'il n'y paraît. La progression du sida par exemple, maladie qui, comme on le sait, entraîne une immunodéficience, contribue fortement au retour des pandémies de tuberculose. Il n'en reste pas moins que le facteur dominant du retour de la tuberculose semble bien être l'apparition, dans de nombreux pays, d'une multirésistance du bacille de Koch aux différents médicaments (isoniazide, rifampicine, pyrazinamide, streptomycine, etc.). A la fin du vingtième siècle, ce fléau de l'humanité qui semblait vaincu, est responsable chaque année de deux à trois millions de décès, les pays principalement touchés étant l'Afrique, l'Asie, certaines régions de l'Amérique et les pays de l'ancien bloc soviétique. Pour la seule année 1997, on estime à sept millions le nombre de nouveaux cas d'infections. tuberculeuses. Face à cette situation alarmante, l'OMS propose une nouvelle stratégie de lutte visant, non seulement le dépistage précoce et la prévention des infections tuberculeuses, mais également le respect d'un « traitement de brève durée sous surveillance directe », stratégie baptisée DOTS (Directly Observed Treatment, Short Course), stratégie qui consiste, notamment, à veiller à ce que le malade prenne régulièrement les doses de médicaments pendant la durée prescrite et n'interrompe pas le traitement prématurément, ce dernier comportement risquant de favoriser l'apparition 16

des souches multi-résistantes. La stratégie DOTS semble, d'ores et déjà, donner d'excellents résultats dans différents pays, en particulier aux États-Unis, en Chine, au Pérou, au Vietnam, au Bangladesh, etc.

*

Le phénomène de l'émergence des souches bactériennes résistantes a été pressenti par certains esprits clairvoyants dès le premier jour de la découverte des antibiotiques. Le bactériologiste anglais Alexander Fleming (1881-1955) qui a découvert en 1927 les propriétés de la pénicilline n'a pas manqué d'attirer l'attention sur la possibilité d'une adaptation progressive des germes infectieux à ce nouveau type de médicament. Par la suite, René Dubos (19011982), biologiste, médecin, philosophe français et professeur honoraire à la Rockefeller University avait, lui aussi, prévu l'avènement de l' antibiorésistance. «Si l'usage de ces thérapeutiques antimicrobiennes devait se généraliser, disait Dubos, on pourrait voir surgir des souches bactériennes hautement résistantes ». Nul n'a tenu compte de cette mise en garde et le « réductionnisme antibiothérapeutique» prit un irrésistible essor, largement étayé par une industrie pharmaceutique qui entendait bien exploiter à fond cette nouvelle manne. Les résultats immédiats furent certes spectaculaires, mais bientôt l'expérience montra que les prophètes Fleming et Dubos ont vu juste et les souches résistantes émergèrent.

*

17

J'ai évoqué le cas de la tuberculose. Il est, dans ce domaine, un autre exemple qui mérite quelques commentaires en ce sens qu'il constitue, lui aussi, un fléau de la santé mondiale. Il s'agit du paludisme. Là encore, ce sont essentiellement des phénomènes de résistance qui ont fait échouer les efforts entrepris par l'Organisation Mondiale de la Santé en vue d'une éradication de cette maladie. Le paludisme (ou malaria, de l'italien « mauvais air ») est une maladie causée par un parasite protozoaire, le plasmodium, découvert en 1880 par Alphonse Laveran (18451922), prix Nobel de médecine 1907. Laveran montra que les crises de paludisme sont liées aux phases de développement du parasite. Lorsque le savant présenta le résultat de ses recherches à l'Académie de médecine en 1880, ses travaux furent tout d'abord accueillis avec beaucoup de scepticisme et on lui reprocha d'ignorer que les maladies contagieuses sont causées par des bactéries et non pas par des parasites. Convaincu d'avoir choisi la bonne voie, Laveran poursuivit ses recherches et découvrit que le moustique anophèle jouait un important rôle dans la transmission du parasite à 1'homme. Quand un moustique femelle pique un sujet paludique, l'insecte aspire les parasites en même temps que le sang dont il se nourrit. En piquant par la suite des sujets sains, le moustique leur transmet les parasites qui logeaient dans les glandes salivaires de l'insecte. C'est ainsi que le paludisme se propage et non par une contamination bactérienne. En passant par les différents stades de son développement et en se multipliant dans les globules rouges du sang, le parasite fait des ravages dans l'organisme humain. Les globules sanguins éclatent et libèrent de nouveaux parasites qui infectent, à leur tour, d'autres globules; un phénomène qui s'accompagne d'accès de fièvre et d'autres symptômes caractéristiques de la maladie. 18

On comprend, dès lors, qu'une lutte contre le paludisme ne peut être efficace que si elle est menée sur deux plans, d'une part, contre le moustique en tant que vecteur du parasite, et d'autre part, contre le parasite lui-même en tant que cause réelle de la maladie. Ainsi pour lutter contre le moustique, on a eu recours à certains produits pesticides comme le DDT. Quant à la maladie elle-même, on la traite depuis des décennies au moyen de médicaments dérivés de la quinine (chloroquine, nivaquine, méfloquine, etc.). A l'origine, pesticides en antipaludéens se sont révélés d'une excellente efficacité et on pouvait raisonnablement espérer une victoire définitive sur cette maladie qui a fait plus de victimes que toutes les guerres réunies et qui semble même avoir contribué à la déchéance de certaines grandes civilisations comme celle de Rome et d'Athènes. Aussi, dès 1957, l'OMS lanca t-elle un plan mondial d'éradication du paludisme en espérant que dans un délai relativement court «cette maladie entrera dans l'histoire des calamités dont l'humanité n'aura plus qu'un lointain souvenIr» . C'était calculer sans les ruses de guerre déployées, tant par le parasite, que par le moustique. Tout comme dans le cas de la tuberculose, le plasmodium et son vecteur ont rapidement développé une résistance contre les armes utilisées par les chimistes et les médecins. On a été amené à décupler, voire à centupler les doses pour conserver une certaine efficacité, ce qui, on s'en doute, n'était pas sans présenter de sérieux inconvénients sur le plan environnement et santé. Après une plus ou moins courte période de décroissance, la flambée de la pandémie paludique a repris de plus belle et on évalue à l'heure actuelle le nombre annuel de nouveaux cas à plusieurs dizaines de millions et à près de trois millions le nombre annuel de morts. Au Brésil, par exemple, le nombre de paludéens est passé de 19

66 000 en 1974 à 560 000 en 1990. Un grand nombre d'autres pays connaissent une recrudescence comparable, et pas uniquement des pays tropicaux. Avec la multiplication des transports aériens, il s'est développé un paludisme d'importation qui fait que l'on rencontre, notamment à proximité des aéroports, des cas de contamination par des moustiques anophèles qui se sont offert un voyage transatlantique en séjournant dans la carlingue ou dans les bagages d'un avion long-courrier.

18S0

Augmentation de 1965 à 1990 de la résistance du paludisme au traitement par la chloroquine (d'après les rapports de l'OMS).

Face à l'apparition massive des moustiques et des parasites résistant à la médication classique, les services sanitaires des pays fortement impaludés en sont réduits, actuellement, à préconiser la banale moustiquaire comme 20

moyen idéal de prévention et à utiliser comme médicament antipaludique, une vieille drogue de la médecine chinoise traditionnelle qui, en fin de compte, se révèle aussi efficace que la quinine et ses produits dérivés. Et cela se passe à l'époque des miracles de la médecine scientifique du vingtième siècle!

* Comme je l'ai déjà souligné, il existe un parallélisme frappant entre l'échec de la lutte contre la tuberculose et celui de la lutte contre le paludisme. Dans l'un comme dans l'autre cas, on constate l'apparition de phénomènes de résistance qui sont à interpréter comme des réactions normales de défense de la part de la bactérie, du parasite et de son vecteur. Les possibilités d'émergence de souches résistantes sont pratiquement illimitées, notamment dans le monde bactérien. C'est ainsi que le staphylocoque et le pneumocoque, germes responsables d'affections broncho-pulmonaires, d'otites, de sinusites, de méningites, etc., sont devenus, sous l'effet de l'abus des antibiotiques, des bactéries particulièrement redoutables pour l'être humain. Aux ÉtatsUnis, la résistance du staphylocoque à la méthicilline est passée de 2 % en 1975 à 35 % en 1996. La résistance du pneumocoque à la pénicilline est passée, elle, en une quinzaine d'années de 1 % à 60 %. Dans certains pays, on rencontre dans les hôpitaux des souches infectieuses résistant à la quasi-totalité des antibiotiques disponibles. C'est dire que les espoirs initialement fondés sur l'utilisation intensive des antibiotiques se sont révélés, à terme, dans une large mesure, illusoires. La méprise est à mettre sur le 21

compte d'une conception excessivement réductionniste en matière de biologie évolutive. En fait, le phénomène de l'émergence des souches résistantes n'est rien d'autre que la conséquence normale de la faculté d'adaptation de la vie. Ces mécanismes d'adaptation et de défense des espèces primaires sont à la fois d'une étonnante diversité et d'une extraordinaire ingéniosité. Ainsi la bactérie pourra, par exemple, modifier la structure de sa membrane de façon à la rendre imperméable à l'antibiotique. Ou

encore - et cela semble être le procédé de défense le plus répandu - la cellule bactérienne va produire des enzymes
qui empêcheront l'antibiotique d'atteindre sa cible. Mais il y a plus. Une fois le procédé de production d'enzyme mis au point au niveau de la cellule bactérienne, son programme peut être enregistré dans le patrimoine génétique de la cellule, un peu comme on mémorise au niveau socioculturel humain une nouvelle technique dans un article qui sera publié dans une revue scientifique. Tout comme la revue assure ensuite la diffusion de la découverte dans les milieux intéressés, la cellule bactérienne peut, elle aussi, communiquer la formule du procédé de production d'enzyme à ses congénères, et même à des bactéries d'une espèce différente, en leur transmettant une copie génétique (plasmide) qui permettra alors à ces germes d'acquérir une résistance à des antibiotiques avec lesquels ils n'ont cependant jamais été en contact. Autrement dit, le «transfert de technologie », méthode que nous croyions réservée à la civilisation humaine avancée, est déjà pratiquée par les micro-organismes. L'apparition de souches bactériennes résistantes doit donc être interprétée comme un réflexe naturel de défense de la vie. Si ce phénomène n'a pas été suffisamment pris en compte, cela tient essentiellement à la logique exagérément 22

réductionniste qui caractérise la médecine moderne, une forme de logique qui convient parfaitement aux sciences dites «exactes », mais qui se prête moins bien à l'étude des structures biologiques complexes en inter-action avec leur environnement. Les médecins se trouvent de plus en plus souvent confrontés avec ces problèmes de complexité. Le choix judicieux d'une antibiothérapie, dans un cas particulier, devient une tâche presque insurmontable en raison du nombre de facteurs qui peuvent intervenir, facteurs liés, non seulement, à la nature de l'infection et au type de patient à traiter, mais également à l'écologie bactérienne du milieu dans lequel le malade vit et évolue. Or, dans la majorité des cas de traitement aux antibiotiques, le germe en cause n'est pas exactement connu, pas plus que les caractéristiques épidémiologiques de l'environnement du patient. C'est dire que le choix de l'antibiotique comporte, dans ce cas, une part d'aléatoire non négligeable. Le médecin procédera alors à un traitement qu'on qualifie pudiquement de « probabiliste », c'est-à-dire qu'il choisira l'antibiotique en fonction de la nature probable du germe en cause, un pari qui peut réussir ou échouer. Les échecs, il faut bien le reconnaître, ne sont pas rares, notamment si la maladie traitée est d'origine non pas bactérienne, mais virale, comme c'est le cas pour la plupart des affections respiratoires. Or, on sait que les virus sont insensibles aux antibiotiques. Un tel traitement probabiliste peut alors entraîner la sélection de diverses souches bactériennes résistantes et pathogènes, si bien qu'on aboutit, en fin de compte, à un résultat diamétralement opposé à l'effet recherché. On sait maintenant que l'utilisation systématique d'antibiotiques, dans des cas d'infections respiratoires, présente des risques pour le patient et peut comporter des

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effets secondaires bien plus graves que l'affection même pour laquelle le sujet est traité.

* A l'heure actuelle, on ne peut plus méconnaître l'importance du facteur écologie en matière d'antibiothérapie. Cette notion, qui se situe à l'antipode du réductionnisme, ne concerne pas seulement l'environnement du patient, mais également l'organisme humain lui-même, en tant qu'univers biologique hautement complexe, constitué à la fois d'une infinité de cellules vivantes, mais aussi de centaines d'espèces bactériennes qui vivent en parfaite harmonie, du moins tant qu'un facteur extérieur (comme l'apport d'antibiotiques) ne vient pas perturber leur équilibre existentiel. Chacune de ces «flores» spécifiques, buccale, cutanée, intestinale, génitale, etc. remplit des fonctions particulières dans le cadre de la préservation de l'intégrité de l'organisme. Le célèbre humoriste qui a déclaré un jour que « le microbe est un plus petit que soi dont on n'a vraiment pas besoin» s'est sérieusement mépris sur l'importance et le rôle de ces êtres infiniment petits. Sans eux, la vie n'existerait pas. Ils sont à l'origine de toute l'évolution végétale et animale et cela grâce à leur étonnante faculté d'adaptation. Certaines espèces bactériennes sont parfaitement à l'aise dans l'atmosphère acide et sulfureuse des volcans. D'autres supportent des pressions énormes, un froid glacial ou des températures proches de l'eau bouillante. Dans les années quatre-vingts, on a découvert une bactérie de forme hélicoïdale qui fixe son domicile dans le mucus de l'estomac où elle provoque gastrite et ulcère: l' Helicobacter pylori. Comment cette bactérie peut-elle subsister dans ce milieu fortement 24

acide? Tout simplement en produisant, par ces propres moyens, de l'ammoniaque qui neutralise l'acidité et crée de la sorte un micro environnement propice à son existence. On sait que notre intestin héberge quelque cent mille milliards de bactéries (dix fois plus que le nombre total de cellules de l'organisme) et que cette gigantesque population microbienne assure diverses fonctions dans le cadre de la digestion, de la synthèse de certaines vitamines et dans le déroulement des processus immunologiques. Cet écosystème bactérien, hautement complexe, exerce une sorte « d'effet de barrière» à l'encontre de germes pathogènes qui tenteraient de s'infiltrer dans la communauté. Or, l'expérience montre qu'un traitement antibiotique peut supprimer cet effet barrière en perturbant l'équilibre écologique de la flore intestinale, permettant ainsi l'implantation et la prolifération d'espèces nocives, comme le Clostridium difficile qui est à l'origine de simples diarrhées, mais aussi de graves colites. Ainsi l'utilisation immodérée ou inadéquate des antibiotiques peut-elle non seulement détruire les systèmes écologiques naturels de l'organisme, mais favoriser le développement et la pullulation des germes nuisibles à la santé, ce qui est un comble pour un produit qui a la réputation d'être un moyen efficace de lutte contre les agents infectieux. Il est un fait indéniable que le problème actuel des maladies émergentes et réémergentes exige une approche inter-interdisciplinaire. C'est en tout cas ce qui ressort d'une multitude de travaux de recherches et d'enquêtes menés dans le monde sous la tutelle de l'Organisation Mondiale de la Santé. L'expérience montre que des modifications, en apparence insignifiantes de l'environnement telle que l'introduction dans la vie quotidienne d'un 25

nouvel élément technique, peuvent être à l'origine de la prolifération d'un nouvel agent pathogène. Ainsi l'installation aux États-Unis de systèmes modernes de climatisation des immeubles a-t-elle provoqué l'apparition d'un type d'infection pulmonaire jusqu'alors inconnu, la légionellose, maladie observée pour la première fois, en 1976, lors d'un congrès d'anciens combattants. D'autres facteurs d'urbanisation ou de perturbation écologique, ou encore le simple fait de la mondialisation progressive des échanges peuvent ainsi provoquer de redoutables épidémies. C'est dire l'intérêt, sur le plan de la santé mondiale, des initiatives prises dans ce domaine par des organisations internationales comme l'OMS. Parmi les nombreux facteurs pouvant être à l'origine de l'émergence de nouveaux germes infectieux susceptibles de dégénérer en épidémies mortelles, il faut citer la surconsommation et l'utilisation inadéquate des antibiotiques, principales causes de l'apparition de souches bactériennes multi-résistantes. Trop souvent, on a recours aux antibiotiques pour traiter des affections d'origine virale, alors que dans ces cas, ce type de médicaments n'a pas plus d'effet « qu'un sparadrap sur une jambe de bois» pour utiliser les termes employés à ce sujet par le professeur Claude Carbon, chef du service de médecine interne de l'hôpital Bichat. La presque totalité des rhinopharyngites, 80 % des angines et la majorité des bronchopathies aiguës ont une origine virale. Dans ces cas, l'utilisation des antibiotiques est injustifiée et a, tout au plus pour effet, d'augmenter la pression de sélection de toutes sortes de germes résistants qui rendent finalement ce type de médicaments inefficace là où il serait indiqué. On pourrait argumenter que, grâce à la mise au point de nouveaux antibiotiques, ce danger peut être facilement maîtrisé. Il n'en est rien, car il se trouve 26

que l'étude et la mise sur le marché d'un tel produit nécessite une bonne dizaine d'années au moins et l'industrie pharmaceutique a de moins en moins intérêt à développer des produits qui risquent de se révéler inefficaces dans des délais de plus en plus courts. On assiste, ainsi, à une réactivation, avec une virulence accrue, de maladies infectieuses qui semblaient en voie de disparition. Il s'agit là d'une situation hautement préoccupante sur le plan de la santé mondiale et qui n'a cessé de s'aggraver au cours des dernières décennies. Le public, pas plus que les milieux médicaux, ne semble avoir pris réellement conscience de ce danger.

La situation est encore aggravée par le fait - déjà évoqué que des bactéries porteuses de gènes de résistance peuvent transmettre ces gènes à d'autres espèces bactériennes qui n'ont jamais été en contact avec des antibiotiques. Cette possibilité d'une transmission « horizontale» des gènes de résistance entre différentes espèces bactériennes ne facilite pas, on s'en doute, le contrôle des germes résistants susceptibles de déclencher des épidémies. A ce sujet, il convient de faire allusion aux problèmes soulevés par l'utilisation, plus ou moins intensive, des antibiotiques dans le cadre de l'élevage des animaux, principale source de l'alimentation humaine (poulets, porcs, veaux, bovins, poissons, etc.). On estime que sur les dix mille tonnes d'antibiotiques consommés en Europe dans la seule année 1997, 52 % étaient consacrées à la médecine humaine, 33 % à la médecine vétérinaire et 15 % - donc

une quantité qui est loin d'être négligeable - ont été incorporés aux produits alimentaires destinés aux animaux d'élevage. L'expérience a, en effet, montré que l'addition d'antibiotiques à la nourriture des animaux d'élevage avait pour effet d'accélérer la croissance et par conséquent, 27

d'améliorer sensiblement la rentabilité de l'opération. On imagine les conséquences que peut avoir un tel acte sur la prolifération des germes résistants et, par conséquent, sur la santé humaine. Aux États-Unis, la «Food and Drug Administration» avait proposé, dès 1977, d'interdire l'addition d'antibiotiques à la nourriture du bétail, mais le lobby des agriculteurs s'y était fermement opposé. Par contre, dans certains pays européens du nord comme la Suède, la Finlande et le Danemark, l'usage curatif, préventif et additif des antibiotiques, dans le cadre de l'élevage, est strictement surveillé, voire interdit. La commission européenne a, elle aussi, interdit à compter du premier juillet 1999, le recours à divers antibiotiques en tant que facteurs de croissance des animaux d'élevage. Plusieurs études ont, en effet, montré que les fèces de ces animaux contiennent souvent des bactéries résistantes à des antibiotiques appartenant à certaines catégories de produits utilisés en médecine. De plus, même si elles ne concernent que des bactéries de la flore intestinale, en principe inoffensive, cette résistance peut, par transfert de plasmides, se transmettre à des germes pathogènes pour l'homme, comme les staphylocoques ou les streptocoques. Des bactéries provenant de poulets ou de porcs élevés avec des antibiotiques, même non utilisés en médecine humaine, peuvent ainsi être à l'origine d'une résistance croisée susceptible de stimuler la prolifération de divers germes de maladies infectieuses humaines. Au nombre des germes multi-résistants qui ont connu au cours de ces dernières décennies un développement spectaculaire, développement lié à l'utilisation des antibiotiques dans l'élevage intensif d'animaux destinés à l'alimentation humaine (notamment le porc et le poulet), on peut citer les salmonelles. Les salmonelloses qui 28

peuvent être à l'origine de véritables épidémies au sein des collectivités (hôpitaux, cantines, foyers, etc.) causent des diarrhées, de la fièvre, des gastro-entérites et même, dans certains cas, des infections pulmonaires ou méningées et des septicémies. On observe une nette augmentation de l'incidence de ce type d'infection dans les pays qui ont adopté l'utilisation d'antibiotiques à divers stades de la production alimentaire, et cela même si les antibiotiques utilisés à cet effet ont une structure chimique différente de celle des molécules auxquelles on a recours en médecine. L'évolution des germes infectieux vers la multi-résistance s'observe également dans le domaine des virus, ces structures qui se situent à la limite ultime de la matière inerte et de la matière vivante. En 1983, on a découvert le germe responsable du sida, le virus de l'immunodéficience humaine (VIR), virus qui infecte et détruit les globules blancs du sang dont on sait qu'ils jouent un rôle fondamental dans la défense immunitaire de l'organisme humain. On s'est alors empressé de développer des médicaments visant la destruction de ces virus, procédé qui n'a pas tardé, là aussi, à provoquer l'apparition de phénomènes de résistance, de sorte que certaines de ces thérapies (comme la trithérapie) initialement utilisées avec succès vont finir, à terme, comme dans le cas de l'antibiothérapie, par devenir inefficaces. D'une façon générale, qu'il s'agisse de germes bactériens ou viraux, on peut dire que les stratégies médicales agressives, adoptées actuellement pour lutter contre les infections, sont essentiellement fondées sur une approche trop réductionniste de la réalité qui, elle, se révèle infiniment plus complexe. Il serait plus raisonnable de recourir à des stratagèmes plus subtils, plus interdisciplinaires et symbiotiques, en évitant notamment de solliciter les ultimes et 29

invincibles réactions de défense des germes primaires de la vie. Ce sont finalement ces excès de la méthodologie réductionniste qui semblent responsables de la multiplication apocalyptique des souches bactériennes résistantes, une situation qui entraîne, comme le montre l'expérience quotidienne, une véritable explosion de pathologies nouvelles d'une extrême gravité sur le plan de la santé mondiale, ainsi qu'une réémergence massive de maladies qu'on croyait définitivement éradiquées. N'en déplaise aux inconditionnels de l'antibiothérapie massive, je pense que le moment est venu de tirer un bilan et je me demande si une mise en balance du nombre de vies sauvées grâce aux antibiotiques d'une part, et du nombre de décès provoqués par les souches résistantes d'autre part, reste toujours positive. Il se peut qu'à la suite d'une telle confrontation objective des faits, l'antibiothérapie, vue à terme, se révèle comme un échec plutôt qu'un succès.

2. LE VACCIN: VOIE DE LA SYNTHÈSE?

A la méthode agressive visant la destruction pure et simple du germe infectieux et aboutissant aux fâcheuses conséquences que je viens d'évoquer, on peut opposer un procédé apparemment plus élaboré, plus subtil, mettant à contribution l'ensemble des réactions naturelles de défense de l'organisme, à savoir la vaccination. Rappelons rapidement l'origine du terme « vaccination ». Dans les milieux paysans on savait, depuis fort longtemps, que les valets de ferme contaminés par la vaccine (maladie ulcéreuse du pis de vache) n'étaient jamais atteints de la variole, maladie extrêmement contagieuse qui tuait un malade sur dix et faisait des rescapés des sujets aveugles ou défigurés pour la vie. Tout se passait comme si la 30

vaccine protégeait l'organisme humain de la variole. Les médecins ne croyaient guère à cette «sornette de paysans », jusqu'au jour où un confrère anglais, Edouard Jenner (1749-1823), convaincu de la réalité de ce phénomène, procéda à sa vérification scientifique. Jenner inocula, en 1796, à un garçon le contenu d'une pustule, prélevée sur la main d'une servante de ferme contaminée par la vaccine en trayant les vaches. Quelques jours plus tard, une pustule analogue apparut au point d'injection chez le garçon, mais elle guérit rapidement. Puis Jenner inocula au garçon le virus de la variole. Par la suite aucun symptôme de la maladie ne se déclara. La vaccine avait manifestement immunisé le sujet contre la variole et ce fut le point de départ de la technique de la vaccination. Grâce à la vaccination, l'éradication d'un des plus grands fléaux de 1'humanité, la variole, a pu être officiellement annoncée à l'Assemblée mondiale de la santé organisée par l'OMS en 1980. Le dernier cas de variole a été signalé en 1977 en Somalie et, d'une façon générale, la vaccination antivariolique n'est plus pratiquée. La campagne d'éradication, organisée par l'OMS, a duré une douzaine d'années (1967-1979). Il s'agit là, incontestablement, d'un des plus beaux succès d'une médecine à orientation plus symbiotique que réductionniste et l'exemple montre ce qui peut être réalisé lorsque tous les pays du monde œuvrent de concert pour une cause commune. Avec la formule de la vaccination, plutôt que de viser l'extermination chimique de l'agent infectieux, on aide l'organisme à lutter efficacement contre l'intrus en simulant en quelque sorte une infection. A cet effet on a recours à un germe manipulé ou à une partie seulement du germe, de sorte que sa virulence s'en trouve considérablement atténuée, l'important étant que l'organisme prenne 31

acte de cette première rencontre avec l'agent infectieux (ou son substitut) et puisse ainsi mettre au point sa stratégie de défense. Ultérieurement, lorsque survient une infection réelle, l'organisme préparé à réagir, pourra alors riposter de façon immédiate et empêcher la maladie de se déclarer. On voit que le procédé est infiniment plus subtil et plus élaboré que la manière un peu simpliste et brutalement agressive du traitement antibiotique. Ajoutons que les récents progrès réalisés dans le domaine de la génétique ouvrent à la technique de la vaccination des voies nouvelles. On peut ainsi utiliser, non seulement, certains peptides du germe, mais également l'ADN « nu » de l'agent infectieux, substance qui, une fois injectée dans l'organisme, se charge de produire les protéines aptes à déclencher la réponse immunitaire. Des stratégies vaccinales originales commencent ainsi à voir le jour et permettent d'espérer la mise au point, dans un avenir plus ou moins proche, d'un vaccin efficace contre le paludisme et le sida, de même qu'un vaccin contre la tuberculose plus fiable que le BCG. On parle, notamment, de vaccins recombinants pouvant être obtenus par la voie génétique. Le procédé consiste, par exemple, à cloner dans un type de cellule donné (levure, cellule de mammifère, etc.) le gène codant l'antigène peptidique. Il est même concevable de créer des gènes composites codant des polypeptides complexes c'est-à-dire capables d'induire plusieurs immunisations simultanément. Dans le domaine de la lutte contre le sida, plusieurs vaccins fondés sur les données récentes de la recherche génétique sont actuellement à l'étude, en vue d'enrayer la progression de cette maladie qui évolue à raison de quelque 16 000 nouveaux cas d'infections par jour et qui est en passe de devenir l'une des plus redoutables pandémies dans l'histoire de l'humanité.

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Les techniques de vaccination prennent également une importance croissante dans la lutte contre le cancer. Au premier abord, cela peut paraître surprenant. En réalité la similitude, aussi bien structurelle que fonctionnelle entre agent infectieux et cellule tumorale, justifie pleinement cette extension. Tout comme dans le domaine des maladies infectieuses, on a intérêt, dans le domaine de la cancérologie, à stimuler les réactions naturelles de défense de l'organisme dans son intégralité, plutôt que de se limiter à une extermination chimique des cellules tumorales. Là encore, la prévalence de l'approche holistique sur l' approche réductionniste s'impose. On notera que la chimiothérapie anticancéreuse présente les mêmes inconvénients que l'antibiothérapie, à savoir l'émergence de cellules multi-résistantes. La cancérogenèse me semble être essentiellement la conséquence de la destruction de I'harmonie écologique et symbiotique de la communauté cellulaire. La cellule cancéreuse a en quelque sorte perdu le sens de la vie en société. Elle est devenue un monstre d'égoïsme, totalement indifférent à la coexistence avec ses' consœurs, et de ce fait, met en péril l'organisme dans sa totalité. Par ailleurs, la mise au point d'une stratégie vaccinale, dans le domaine du cancer, fait également partie de ce type de recherche, mais la réalisation de tels vaccins pose des problèmes d'une grande complexité. Les travaux en cours concernent plus particulièrement le mélanome, une forme de cancer cutané dont l'incidence est en constante augmentation et qui touche surtout les hommes de race blanche. Les vaccins contre le mélanome, obtenus à partir de cellules tumorales inactivées ou génétiquement modifiées et associées à des adjuvants tels que l'interleukine, induisent une forte réponse immunitaire de la part de 33

l'organisme et semblent donner des résultats encourageants. Là encore, le procédé mis en œuvre consiste, non pas à anéantir directement les cellules tumorales par la voie chimiothérapeutique, mais à aider l'organisme à reconnaître la nature étrangère de ces cellules afin de pouvoir les éliminer en ayant recours à ses propres moyens, dans le respect des paramètres écologiques internes.

Cette approche vaccinale - plus symbiotique et interdisciplinaire que réductionniste - du traitement des tumeurs,
n'est évidemment pas limitée au mélanome; elle pourra s'appliquer à d'autres formes de cancer, comme les cancers digestifs, en particulier colorectaux, cancers du sein, du poumon, etc. Les techniques de vaccination constituent un domaine immense qui implique le fonctionnement hautement complexe et essentiellement symbiotique du système immunitaire de l'organisme vivant. Cette complexité distingue le procédé de vaccination fondamentalement du principe quelque peu sommaire et simpliste de l'utilisation des antibiotiques, encore que, dans certains cas, les deux méthodes peuvent être complémentaires, tout comme sont complémentaires la pensée analytique et la pensée interdisciplinaire.

3. LE CHOLESTÉROL:

ANGE OU DÉMON?

Les contrevérités et mécomptes résultant de l'excès de crédit accordé à l'approche réductionniste en matière de médecine ne se limitent pas, on s'en doute, aux domaines de l'antibiothérapie et de la chimiothérapie. Voici un autre

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