//img.uscri.be/pth/0ca53075f2ba44fb6bb629e35ab067b4b8960936
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 16,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

LES FONDEMENTS PHILOSOPHIQUES DE LA MORALE DANS UNE SOCIÉTÉ À TRADITION ORALE

De
255 pages
Dans cet ouvrage, John Aglo aborde la condition commune des êtres humains. Il étudie aussi des questions telles que : " Comment s'expliquent l'injustice et les inégalités dont est victime une grande partie de l'humanité et en particulier les femmes ? Que signifie " être mère " ? Y a-t-il une différence entre " être mère ", " être épouse " et " être femme " ? Est-il légitime de se marier quand on est du même sexe ? L'Etat est-il un lieu permanent de guerre ? Une culture fondée sur la paix est-elle possible ? Peut-elle conduire à l'égalité et à la fin des discriminations ?
Voir plus Voir moins

Les Fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale Le Système" Aqal] u"

Du même auteur, dans la même Collection

Norme et Symbole: Les fondements philosophiques de l'obligation, 1998

Document de couverture: la non-violence active et le « non-bellicisme» soubassement du siège ancestral qui symbolise la vie. illustration de couverture: Réalisée par Mensah Philippe Ayikoe Conçue par John AgIo Inspirée par l'Enseignement Oral d'Akakpo

vital constituent

le

Siabi, Penseur eue décédé le 14 décembre

1997

Présentation de l'illustration: Le Siège Ancestral ou le Trône est la symbolique de la Vie. C'est le symbole de l'organisation politique, c'est-à-dire de l'intervention de l'intelligence humaine en vue de la défense et de la garantie de la Vie. Il est porté par les deux animaux de la faune symbolisant la paix et la non-violence active, pour dire que la garantie de la vie est assurée par la non-violence et le non-bellicisme. Explication: Cette illustration est réalisée à partir d'une leçon donnée par Akakpo Siabi sur « les conséquences avantageuses de la non-violence et du non-bellicisme» dans le cadre de son Enseignement Oral. Pour Akakpo Siabi les animaux les plus violents focalisent l'attention et l'agressivité du chasseur et périssent au bout d'une arme pendant que négligés, les animaux non violents ou non agressifs développent des stratégies pour échapper à l'agressif chasseur et s'assurer la vie.

Collection « La Philosophie en commun» dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain et Patrice Vermeren

John AGLO

Les Fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale
Le Système" Aqal')u"

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y 1K9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALlE

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douai//er, J. Poulain et P. Vermeren
Dernières parutions
HUBERTVINCENT, Vérité du septicisme chez Montaigne. JOHN AGLO, Norme et Symbole. Les fondements philosophiques de l'obligation. ARTAN FUGA, L'Albanie entre la pensée totalitaire et la raison fragmentaire. DARIO GONZALES,Essai sur l'ontologie kierkegaardienne. ALFONSOM. IACONO,L'événement et l'observateur. LAURENT FEDI, Le problème de la connaissance dans la philosophie de Charles Renouvier. MARIE-JOSÉ PERNIN SÉGISSEMENT,Nietzsche et Schopenhauer: encore et toujours la prédestination. RÉMY PAINDA VOINE,La passion du réel: esquisses phénoméno-logiques CHRISTOPHEGIOLITO, Histoires de la philosophie avec Martial Guéroult. MARIO VIEIRA DE MELLO, Vers une éducation de la culture. NICOLE PARFAIT (Actes recueillis et présentés par), Holderlin et la France. y ANN LEPAPE(sous la dire de), Monde ouvert, pensée nomade, 1999. SERGEV ALDINOCI,Abrégé d'europanalyse, 1999. ROBERTOHARARI, Les noms de Joyce, 1999. DARIO ROLDAN, Charles de Remusat, certitudes et impasses du libéralisme doctrinaire, 1999. BOURAHIMAOUATTARA, Adorno: philosophie et éthique, 1999. GUNNAR SKIRBEKK, Une praxéologie de la modernité, 1999. ANNIC LOUPIAC, Virgile, Auguste et Apollon: mythes et politique à Rome, 1999. RENÉ GUITART, La pulsation mathématique, 1999. DIDIER MOULINIER,Dictionnaire de la jouissance, 1999. GÉRARDBUCHER, L'imagination de l'origine, 2000. RENZO RAGGHIANTI,De Cousin à Benda, 2000. Adolfo CHAPARROAMAYA, Les archives de l'ambiguïté, tome 1.,2000. Adolfo CHAPARROAMAYA, Les archives de l'ambiguïté, tome II., 2000. Chryssanthi AVLAMI,L'Antiquité grecque au dix-neuvième siècle, 2000.

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-0203-1

La Lettre de mODpère
Il m'était souvent arrivé de demander à mon père, pourquoi il se réclamait du peuple eue, lui qui avait des origines si diverses, si multiples. Voici ce qu'il me répondait. La caractéristique principale du terme eue, c'est de réftrer à une réalité faite de l'unification du divers et du multiple, de I 'homogénéisation de I 'hétérogène, de l'organisation du dispersé et de I 'harmonisation pacifique du conflictuel. Etre euevi est pour moi avant tout une question de symbole. C'est la terre firme sur laquelle je prends appui pour avancer vers le monde. C'est le tronc d'arbre auquel je m'accroche pour tendre les bras vers le reste du monde. Pour être juste et honnête, je dois te dire que jusqu'à la fin de mes jours, je ne dois jamais cesser de me considérer comme un euevi et de me proclamer comme tel. Toutes les raisons de faire le contraire sont plutôt dangereuses. Etre euevine donne aucun droit mais remplit de ce sentiment qui t'évite de te prendre pour le sel de la terre, le centre du monde, de te considérer comme l'existence au service de laquelle les autres êtres et personnes doivent être ou autour de laquelle ils doivent tourner. Etre euevi inonde de ce sentiment qui empêche à jamais de tomber dans l'extrême barbarie face aux autres et permet quotidiennement d'être épargné des tentations et des possibilités de discrimination et de cruauté qui s'associent à l'appartenance à un groupe ou à une société face aux autres. Cela permet d'éviter une bonne part de I 'hypocrisie qui gouverne le discours et les actes et qui voile le complexe, la rivalité et l'animosité des gens lorsqu'ils sont en présence de personnes d'autres origines. Cela conduit en même temps à être fier de rester soi-même tout en tendant constamment et sincèrement la main aux autres, en leur ouvrant tout le temps largement les bras, en considérant tous les autres comme des frères et des sœurs ou des cousins et des cousines, à être prêt à chaque moment à avoir avec eux non la guerre ou de sanglants conflits, mais un commerce dans la paix, l'harmonie et la plus grande fraternité, en n'attendant d'eux qu'une seule chose, c'est de faire de leur mieux pour toujours tendre vers le bien et n'agir en toutes les circonstances que pour ce qui peut être vu par tous comme pouvant conduire au suprême

bien de chacun et de tous. Tous les êtres humains sont capables de cela, ne l'oublie pas. N'oublie jamais non plus que j'appelle "oncles" ou "cousins", avec une grande admiration et un profond respect, tous les gens qui n'appartiennent pas à notre groupe linguistique. Je n'attends d'eux qu'une seule chose, c'est de rester COlnmeils sont avec leurs valeurs et leur profondeur tout en ne cessant jamais d'être nos frères. Rappelle-toi aussi l'éloge que je fais de leurs œuvres d'art, de leurs poésies et des difJérentesfaçons qu'ils ont de gérer leurs affaires de société. Ne perds pas de vue que dans chacune de nos propriétés, il y a une chambre toujours réservée à l'attention des étrangers. Rappelle-toi surtout qu'à part l' euegbe,je parle environ 15 langues. Ce sont les langues des autres peuples. Elles n'ont en commun avec l'euegbe que le fait qu'elles sont des langues parlées par des êtres humains et qu'elles leur ont été données par Mawu pour servir les mêmes causes que nous nous servons avec l'euegbe. Etre euevi ne donne aucun droit sur les autres. Il n'implique aucun avantage ni aucune qualité de plus que les autres. Plutôt, il fait avec acuité prendre conscience des exigences humaines, de la nécessité d'être avec les autres pour vivre, de l'importance vitale du fait de vivre ensemble avec les autres. Etre euevi, c'est être candidat à l'universel tout en se façonnant et en se respectant dans ses particularités et en traitant avec décence et respect toutes les autres formes de particularités. Etre euevi, c'est faire épouser au particulier les exigences honnêtes d'un universel salutaire et nécessaire. Etre euevi, c'est savoir être soi-même en restant attentif aux autres, c'est pouvoir être prêt à se fondre dans le monde, dans l'universel, dans l'humanité sans renoncer à soi-lnême, à son originalité et à ses devoirs d'être humain1. En continuant à me proclamer euevi, je me maintiens moralement et quotidiennement dans le camp fortifié des défenseurs de la paix, dans la garnison des bâtisseurs d'amour, dans la compagnie de vaillants chevaliers n'ayant pour toute arme que des rameaux d'olivier. La paix a besoin d'apôtres, de défenseurs naturels, de bataillons avisés acquis à sa cause et d'une tradition spirituelle forte et quotidiennement enrichie. Elles ne sont pas très nombreuses, les cultures qui offrent cela spontanément ou qui l'assurent par des voies à la fois honnêtes, cohérentes, justes et pacifiques. Ma
lAujourd'hui, j'in1agine que n10n Papa dirait: « être euevi est une façon adéquate d'entrer dans la globalisation sans y laisser son âme ». Le texte de La Lettre de mon père a été transcrit à partir de l'euegbe par moi-même. -6-

rencontre, dès l'aurore de mon existence, avec les fondements de la culture eue m'a convaincu que rien ici n'est fait qui ne soit profondément enraciné dans une volonté sempiternelle ingénieusement façonnée pour faire triompher en permanence la paix, la vie et le vivre-ensemble. C'est une culture de laborieux édificateurs de la paix, de paisibles architectes de la sérénité, d'infatigables bâtisseurs de l'amour, d'admirables stratèges de I 'harmonie et de la paix entre les hommes ou entre les peuples et de brillants visionnaires de l'avenir assuré. Même si tu dois te décider un jour à renoncer à ce trésor, je te recommande avant, d'aller vers lui, de te laisser instruire, d'essayer de te laisser transformer à son contact. Si après cela, tu le considères toujours comme inutile et suranné, si la transformation n 'a pas eu lieu ou si elle a échoué, alors tu pourrais l'abandonner en sachant avec pleine conscience ce que tu n'as pas manqué.

Amuzu AgIo

-7-

Remerciements

Chaque œuvre humaine traîne avec elle une dette que rien ne saurait épuiser véritablement. Une pareille remarque a déjà été faite ailleurs sous forme de cri de reconnaissance et d'humilité2. Ce cri, je ne le pousserai pas assez. Je saisis ici encore l'occasion pour payer, ne serait-ce que moralement, une part, d'ailleurs infime, de cette dette qui sous-tend mon existence entière et que prolonge, dans une certaine mesure, le présent ouvrage. Tout d'abord, je renouvelle ma profonde gratitude à Mlle Sandrine Le Carré et à Mlle Laure Fournier. Elles ont bien voulu relire le texte de cet ouvrage aussi. Du fond du cœur, je remercie Mme Maminata Lingani-Jousson, grâce à qui les fautes persistant dans la dernière version de ce texte ont été corrigées. Mes remerciements vont également à M. Gérard Viollet-Bosson qui m'a aidé à reproduire le tableau nOIV, à M. Kenta Endo qui, après m'avoir appris la réalisation des tableaux avec le logiciel Words, a essayé de reproduire le tableau nOIV, à M. Ph. M. Ayikoe d'avoir réalisé, à partir d'une idée que je lui ai présentée, le dessin qui a servi à illustrer la page de couverture. J'exprime ma reconnaissance à M. Stéphane Douailler, M. R. -P. Droit et particulièrement à M. Patrice Vermeren de m'avoir encouragé et soutenu dans la réalisation de ce volume. J'adresse aussi mes remerciements à Mesdames
2John AgIo (1998, pp. 327-329)

Esther Amenyitor, Susan White, G. Awissi, M. Randolphe, Honorine Moya, H. Wiesner, D. Pouivet, Vondoly mère, Odette Logotsè, CI. Fouché, Xanu Bict.i, Amewossina Agbo, Rita Donyo, Afi Adedze AgIo, Sotoewa Adedze, Margaret Adedze, Elisabeth AgIo, Mansa AgIo A vorkliyah, Yaah AgIo, Ama AgIo, Esther Sodaenct.e AgIo, Akossiwa Florencia AgIo et à Messieurs Luc Lacasse, R. Bole-Richard, Claude Rivière, Fidèle Assike, K. Kuakuvi, A. E. Adamah, Ali T. Diabaté, Z. Tchagbale, T. Tchitchi, L. A. Komenan, K. A. Dibi, I. Biaka, J. K. M. Klu, F. Logotsè, R. Pouivet, Jacques Hallak, Gnon Baba, Ch. Téfas, FI. Tozo, R. Awokou, T. Gumedzoe, S. Agbenouvon, Fr. Negué, C. Noussouglo, Kodzo et Kouma Gbodzo, M. Dogbe, R. Adamadou, Roger Amion, Kossi Baka, Jean Dzoka, Vondoly père, Edron père, Luc Vondoly, A. Assimadi, H. Bénissan, Kodzovi Adedze, Soadzect.e Komivi Adedze, Frank A vorkliyah, K. Agbo, M. Siabi, Alan Frank, Marshall Lewis et à tous mes collègues de travail. J'aimerais aussi me servir de cette occasion pour saluer la mémoire de Akakpo Siabi, Abra Siabi, Tasi Kukuné, Bict.i Aziakonu, Bict.i Genu, Pasteur Paku, Michel Vondoly, Yawovi Seke, Philomène Dzoka, Emmanuel Agbalenyo, AbIa AgIo et "Koklofu" Agbozo Amuzu AgIo. Les uns ont été mes enseignants à l'école moderne, c'est-à-dire française, les autres ont été mes maîtres à l'école traditionnelle eue. Il y a aussi ici des personnes qui ont soutenu ma vie matériellement ou moralement. Il y en a qui m'ont encouragé dans mes efforts ou m'ont appris la ténacité. Certaines personnes ici ont été mes compagnons ou mes camarades à l'école française ou à l'école traditionnelle ou simplement au sein de la famille ou encore sur la route de la vie. Bien des fois, nous avons été confrontés à des moments pénibles. Ensemble, nous les avons traversés en ne retenant de la tragédie manquée que l'émotion et les éclats de rires qui l'ont presque toujours accolnpagnée. A toutes et à tous, je dis un grand merci! A ceux qui ne sont plus là, je fais la promesse de rendre éternelle leur mémoire!
-10-

Préface

Entre la barbarie et la civilisation, la différence ne s'accompagne pas nécessairement d'un changement d'ère, d'un bouleversement de type diluvien. Elle peut s'exprimer simplement sous la forme d'un système de gestes, de regards et d'attentions. C'est quelquefois une simple question de choix faisant suite à des choses très ordinaires comme l'endroit où on a dormi un soir, celui où on a pris un dîner un jour ou comme le fait d'avoir passé quelque moment à se réchauffer autour d'un feu de cheminée ou de bois avec un ami. Par la suite, ce petit moment de hasard peut se transformer en un véritable choix de mode d'existence se manifestant pour ou contre une volonté de qualité, un engagement pour la maîtrise qualitative de la vie. La différence entre la barbarie et la civilisation ne s'exprime ni en échelles, ni en degrés. Elle ne dépend ni de l'évolution particulière de la condition historique des sociétés, ni d'un prétendu avènement des lumières. Entre la barbarie et la civilisation, il n'y a point d'échelle, ni d'escalier. Il est très aisé de passer de l'une à l'autre. En étant profondément investi dans la civilisation, en étant de plain-pied avec elle, sans changer de place, sans bouger d'une semelle, sans remuer les sourcils, on peut servir les causes les plus nobles ou les plus ignobles. On peut être dedans ou juste à côté en restant sur place, dans la même position, avec le même éclat dans les yeux, le même

sourire aux lèvres, le même bonheur et la même illusion de la grandeur de soi. Les instruments et les acquis de la civilisation peuvent être mis au service de la plus monstrueuse barbarie. Seuls les peuples qui fondent leur existence historique sur la prudence et la maîtrise qualitative de la vie savent conjuguer toutes ces données dans leur conscience historique. Ils savent donc conjurer le pire. Ils ont réussi à écarter jusqu'à très récemment toutes les monstruosités cultivées par les autres peuples. Chez eux, on ne parle pas de progrès historique ni d'avancée cumulative, on parle simplement de l'existence, du passé avec nostalgie ou amertume, du présent avec attention et sérénité, du futur avec espoir et patience, de la vie, de la joie de vivre, de l'être qualitatif de la vie. Depuis plus de 25 siècles, l'Europe ou plutôt l'Occident s'est attribué sans avoir été sollicité par les autres parties de la terre, le rôle de porte-parole du monde. C'est en Occident qu'on dit ce que sont les autres peuples et quelquefois ce qui est bien pour eux. Les autres peuples restent muets, écoutent sans comprendre ou se révoltent sans crier face à ce que l'Europe ou l'Occident leur dit ou dit d'eux, leur fait ou fait d'eux. Il est évident que l'usage de la parole n'est pas le même chez tous. Ceux qui crient fort et qui parlent tout le temps finissent par croire et faire croire aux autres qu'ils sont les seuls à penser, à voir clair et à dire juste la condition commune de l'humanité. La mondialisation et ses avatars constituent la dernière forme de cet accaparement par l'Occident du droit des autres à être sur la terre tels qu'ils sont, tels qu'ils ont pu y survivre et tels qu'ils sont arrivés à s'y conserver comme des humains et à cohabiter avec leurs voisins en toute humanité. La globalisation est la forme suprême de cette négation des valeurs des autres peuples par l'Occident au moyen de l'agitation effrénée, de la brutalité répétée, du cynisme bruyamment argumenté, du mouvement excessivement mécanisé, troublant, aveuglant et étourdissant et de la propagande relayée de façon instrumentale et médiatique. Le coq ayant acquis l'habitude de chanter à l'aube, avant le lever du soleil, croit que c'est lui qui fait lever le soleil. Ceux
-12-

qui sont accoutumés aux intrigues de basse-cour savent que le coq chante aussi en pleine nuit, trompé par l'éclat trop prononcé de la lune. Ils comprennent que c'est peut-être le soleil qui fait chanter le coq. Que le coq continue à chanter ou qu'il se taise, le jour se lève tout de même et la lumière prend petit à petit le pas sur les ténèbres. Les zones d'ombre s'évanouissent progressivement. Le centenaire qui s'achève a été le plus important dans toute l'histoire de l'humanité quant au contact entre les différents peuples, entre leurs valeurs, leurs représentations du monde et de la vie ou simplement leurs expériences. Il y a eu, en dépit de tout, une «foire de l'humanité », un marché des valeurs humaines. Malgré la prépondérance de l'Occident envahissant, il est devenu plus réalisable que jamais de pénétrer soi-même et non plus par ouï-dire ou par voyageurs interposés, les manières et les modes de vie et de pensée des sociétés autres que celles dont on est directement issu. Plus que jamais, il est devenu possible d'échanger et de dialoguer à propos de toutes les valeurs de l'humanité. De même qu'il n'y a pas de peuple parfait ni de culture sans tache, de même aucune partie du monde ne peut à elle toute seule prétendre avoir le monopole de l'humanité ni revendiquer la paternité des valeurs les plus humaines et les plus justes. Le présent ouvrage est le point de départ de la manifestation grâce au système acf.alJud'un autre regard. Il s'agit ici d'un exemple de ce que d'autres peuples peuvent apporter à la « foire de l'humanité ». Le système acf.alJuest tout simplement un manifeste de cet autre regard, un regard d'une culture sur ellemême d'abord et sur les contenus culturels des autres peuples par rapport à la question de la vie, de l'ordre, du bonheur, de la justice, du droit, de la propriété, de l'amour, du mariage, du divorce, de l'homosexualité, du travail, de la jouissance, de l'art, de la paix, de l'Etat, de la citoyenneté aussi bien nationale que mondiale, de la situation des étrangers, de la nécessité de vivre ensemble et de tant d'autres sujets. Cet autre regard s'intéresse notamment aux questions suivantes: «comment s'expliquent
-13-

l'injustice et les inégalités dont sont victimes une grande partie de l'humanité et en particulier les femmes? Comment peut-on arriver à extirper définitivement l'inégalité entre l'homme et la femme? Comment la femme peut-elle arriver à être effectivement l'égale inconditionnelle de l'homme? Que signifie «être mère»? Y a-t-il une différence entre «être mère », « être épouse» et « être femme» ? Est-illégitime de se marier quand on est du même sexe?.. L'Etat est-il un lieu permanent de guerre? Est-il vrai qu'avec une culture fondée sur la paix, on s'achemine vers l'égalité entre les sexes et la fin de toutes les formes de discrimination? » Le regard d'après lequel ces questions sont abordées n'est ni celui des médias modernes, ni celui de la complaisance. Il s'agit d'un regard philosophique à partir d'une société à tradition orale. Il y a une différence radicale entre une approche philosophique ou «pédagogique» des faits et toute approche faite de complaisance et de volonté de séduire comme on peut en déceler chez des politiciens immatures. Tout politicien qui ne s'attache pas œuvrer pour des réalisations qui durent et qui sont efficaces mais qui n'aime et ne poursuit que la gloire, la victoire, le triomphe sensationnels, des états plutôt spectaculaires mais tous passagers, est amené à flatter et à séduire les gens pour qu'ils le suivent. S'il ne vise que cet objectif, alors il est obligé très souvent de contourner la vérité. Par la vérité, on ne séduit pas par à-coups. La vérité a besoin de temps, de durée, de patience pour s'imposer. Pour la vérité, il n'y a pas de coups de foudre. Le philosophe est un éducateur, un technicien du vrai bonheur, un guérisseur de malaise. En face de la vérité, il n'a pas d'autres choix. Il n'a pas le choix entre la vérité et l'acclamation, entre la vérité et l'élection. Il subit ou accepte ces dernières si la première les y conduit, mais il ne lui est pas possible de sacrifier ou de contourner la vérité rien que pour jouir de l'élection. La vie est la valeur suprême du philosophe. Enrichir qualitativement la vie est l'ultime objectif du vrai philosophe. Le philosophe est un prêtre de la vie et un chantre de ce qui fait durer et perdurer la vie dans la qualité.
-14-

La vérité est ce qui seul fait durer les choses. Or la raison est le chemin qui mène à la vérité. C'est pourquoi, le philosophe est un combattant pour la raison, la vérité et la vie. Ce combat n'est pas facile. Il n'est pas possible de s'y atteler si l'on chérit la facilité. Il est plus prometteur de séduire en prônant et en prêchant la facilité qu'en disant la vérité. Le prêche de la facilité nourrit l'espoir mais rend imminente la déception. Il conduit quelquefois au désespoir, à la catastrophe, au désastre. Le politicien sérieux s'en méfie. Le politicien ignorant s'y livre. Pour le politicien sérieux, la construction de la vie va de pair avec la construction de la cité. La construction de la vie et de la cité est une affaire technique. Il en est de même pour le philosophe vrai. Aucune technique efficace ne prend appui sur la tlatteri e. La bonne philosophie conduit à travers les difficultés et les aléas bien dominés à des résultats fondés sur du roc, des résultats solidement enracinés, implantés et dont la maîtrise assure la permanence du bonheur.

-15-

Introduction au Système «Aqal)u »

L'objectif principal de cette étude est de montrer comment se structure et s'organise la vie morale dans l'une des sociétés à tradition orale d'Afrique: celle des Eueawo3du Golfe du Bénin. Il est intéressant de s'apercevoir que plutôt que d'être une description des habitudes et des coutumes, cette étude se présente avant tout comme le lieu de déploiement d'un concept: le concept acfalJu4. Elle s'attache alors à montrer comment le concept acfalJufonde tout un système de valeurs, comment il se vit, se déploie ou se traduit à travers toute la vie5
3Le tenne « Eueawo » est le nom du peuple auquel réfère la graphie « ewe» qui est devenue de nos jours la plus courante des nombreuses manières toutes incorrectes d'orthographier le nom de ce peuple. « Eueawo » est la désignation authentique du peuple des « Eueawo ». Cette désignation pourrait être considérée comme le nom officiel de ce peuple. Elle réfère au peuple eue dans son ensemble et dans son unité. 4En attendant d'expliciter le sens de ce tenne, retenons qu'il désigne: la faculté de création, d'invention, d'élaboration technique, l'élément régulateur de l'organisation sociale, morale, économique et la base de l'institution politique chez les Eueawo. AcfalJuapparaît comme assurant au sein de la société eue, la garantie de la vie et de l'hannonie. Il est donc la base active d'une fonne originale d'un humanisme pratique. C'est un principe organisateur de la vie. 5Par vie, il convient d'entendre dans ce cas-ci, les pratiques et les manières ou plus exactement, l'ensemble des pratiques et des comportements des êtres

dans la société des Eueawo6. Ce déploiement apparaît en outre comme une résistance qui aboutit à une représentation, une redéfinition de la vie. En d'autres termes, il s'agit de montrer que par aqal)u l'on peut rendre compte de toute l'existence économique, culturelle, technique, historique, politique, de l'organisation sociale, des valeurs, bref de toute la vie des Eueawo. Par conséquent, aqal)u se présente comme une méthode ou un mode de résistance dont l'objectif est de produire la vie,

humains, les idées qui en résultent ou qui les déterminent et les règles qui régissent ou orientent les comportements individuels et les relations entre les différents con1portements au sein de la société. 6n a été dit que « Eueawo» est la désignation authentique du peuple des « Eueawo », que cette désignation pourrait être considérée comme le nom officiel de ce peuple et qu'elle réfère au peuple eue lorsqu'on en parle comme un ensemble formant une unité. L'orthographe « ewe» par laquelle le nom de ce peuple est communément transcrit souffre du double inconvénient de prendre un adjectif pour un substantif: (ce qui se comprend dans certaines langues indo-européelmes mais pas en euegbe) et d'une infidélité ou d'une entorse à la phonétique et à la morphologie que rien ne justifie véritablement dans la mesure où elle n'est fondée sur aucune base linguistique nécessaire. « Euetà» est une désignation militante politiquernent et idéologiquernent détenninée. Par cette appellation, le peuple « eue» se pose comme une entité politique ayant conscience de son autonomie culturelle, de sa spécificité linguistique, de son homogénéité sociologique, de sa personnalité historique et de sa communauté de destin. « Euet5 » désigne tout sirnplement une personne qui se reconnaît comme appartenant au peuple « eue ». Le pluriel de « Euet5 » est « Euet5wo ». Ces deux termes ne sont presque jamais usités. On leur préfère « Euevi» dont le pluriel est « Eueviwo». « Euevi» est le terme par lequel se désigne une personne qui se reconnaît comme appartenant au peuple « eue ». Tout « Euevi » se rattache directement ou non à l' « Euenyigbâ », pays des « Eueawo» ou à l' « Euegbe », langue des « Eueawo ». Avec l'un de ces rattachel11ents, toute persolli1e peut se considérer et peut être considérée COllill1e citoyenne ou ressortissante du pays « eue ». «Euegbe» est le nom par lequel les « Eueawo» désignent leur langue. « Euegbet:5 » est un néologisme de plus en plus usité pour désigner une persorme qui se reconnaît comme appartenant au peuple « eue» par le lien de la langue. -18-

de la garantir, de la protéger et de la rendre meilleure, plus douce, plus intense et plus satisfaisante. En partant du cas des Eueawo, donc d'un cas africain, cette étude conduira à s'intéresser au sort de l'humanité tout entière et à attirer l'attention sur les nouveaux problèmes qu'elle affronte. Elle voudrait pouvoir poser et analyser sous un angle nouveau les problèmes de vie auxquels l'humanité dans son ensemble est aujourd'hui confrontée. Il n'y a pas longtemps, les problèmes humains étaient posés en vase clos et étaient circonscrits dans des frontières géographiques. Leurs résolutions consistaient le plus souvent à déplacer et à transposer les zones de misère, à provoquer de la misère et de la souffrance chez les autres et à en tirer parti pour accroître son propre bonheur. Une telle façon de régler les problèmes n'a pas véritablement disparu, mais elle a cessé d'être légitime et ne peut plus être utilisée au grand jour. A vrai dire, l'ordre étatique ancien, celui dont le fondement était l'Etat-nation, pouvait bien se servir du terme « humanité », mais n'était pas en mesure de lui assurer une pratique cohérente. Il ne pouvait pas mettre en œuvre une action allant dans le sens d'une prise en charge globale des problèmes humains en vue de leur résolution effective pour l'épanouissement de l'humanité dans son ensemble. Une assomption théorique et pratique du concept d'humanité n'est devenue véritablement possible que dans le cadre d'un nouvel ordre étatique qui se met progressivement en place surtout depuis la fin de la deuxième guerre mondiale, mais dont un grand nombre de fondements sont encore minés par l'ancien ordre étatique7. Il est désormais important de mettre au jour d'autres façons d'aborder les problèmes humains qui ne consistent pas simplement à les déplacer ou à les transposer ailleurs, mais à
7Dans un prochain ouvrage qui sera intitulé Le nouvel ordre étatique, nous exalninerons les fondements de ce qui sera l'ordre étatique de l'avenir et en exposerons les conséquences pour l'humanité et pour les relations entre les peuples.
-19-

mettre en place tout un système qui crée un contexte permettant une résolution en profondeur et pour le long terme des problèmes de la vie. Voilà l'un des projets que vise à réaliser cette étude. Cependant, faire de la réalité sociale de l'Afrique actuelle l'objet d'une réflexion philosophique est un risque. La référence écrite ancienne est presque inexistante sur le plan philosophique. Une certaine conception qui réduit la philosophie à la poésie, exclut l'enquête sur le «terrain» du champ de la recherche philosophique. Elle n'admet pas de philosophie sur la société depuis la naissance de la sociologie ou voit d'un mauvais œil toute entreprise allant dans ce sens. Il est pourtant important d'insister sur le fait que l'objet de la philosophie peut être la société. Cet objet, la philosophie peut le partager avec la sociologie entre autres disciplines. C'est au niveau des problèmes posés, de l'objectif et de la méthode qu'une divergence s'impose. Notre option est claire. Elle ne donne lieu à aucune confusion avec la sociologie entendue comme approche scientifique autonome. En Afrique, l'objet de la philosophie ne peut se dissocier de la vie sociale. Il passe avant tout et nécessairement par la société africaine. Celle-ci face au problème du développement ou du bien-être matériel et culturel est l'objet fondamental de la philosophie africaine. La pensée de la misère africaine est une philosophie, une philosophie de la vie. La présente étude relève à la fois de la philosophie africaine, de la philosophie du développement, de la philosophie de la culture et de la philosophie du langage. Cela s'entend. Comme telle, elle nécessite une intervention conjuguée de plusieurs disciplines. Elle est à ce titre pluridisciplinaire, interdisciplinaire ou transdisciplinaire. Cela rejoint la définition classique de la philosophie qui en faisait «la mère des
SCIenCeS» .

Se situant dans ce sillage, nous aurons à montrer le lien entre acfalJuen tant qu'idée et la vie sociale du peuple eue. Nous essayerons donc tout d'abord de déterminer le sens d'acfalJu à
-20-

partir des procédés linguistiques et ensuite nous vérifierons comment ce sens, cette idée, se déploie dans le réel, dans le vécu social des Eueawo. Nous associerons analyse et description. Nous partirons des contextes linguistiques pour poser une idée. Grâce à cette idée, nous expliquerons les pratiques sociales, la vie sociale, les mesures, les lois et les organisations diverses des Eueawo. Une utilisation concurrente de plusieurs méthodes d'approche s'impose dans le cadre de cette analyse: entretien sur le terrain, travaux d'anthropologues, de linguistes et de sociologues. Nous aurons à tenir compte, lorsque cela est nécessaire, de la méthode du soupçon au sens de Paul Ricoeur, du matérialisme historique, de la théorie critique de l'Ecole de Francfort. Nous allons aussi utiliser acfal}u. Il paraît contradictoire du point de vue de la logique de vouloir rendre compte d'une inconnue par cette même inconnue. Heureusement acfal}un'est pas une inconnue comme une autre, même si en tant que concept et valeur, il reste inconnu à la partie du monde qui l'ignore encore. D'ailleurs, il est exact du point de vue de l'épistémologie que chaque objet d'étude oriente, désoriente, influence et détermine la méthode qu'on lui applique. Chaque objet demande une méthode adaptée. Si l'objet est lui-même une méthode, il va sans dire que son étude devient en même temps son exposé ou son application. Certains termes utilisés étant des mots de l'euegbe, il est opportun de signaler que les unités et les syntagmes eue du texte sont transcrits d'après l'alphabet phonétique de l'Institut Africain International. Le ton est marqué chaque fois que nous l'estimons nécessaire pour la reconnaissance du terme8.
8Mettons à profit cette note pour indiquer des remarques d'ordre phonétique et tonal concernant les Inots de langues africaines que nous avons transcrits dans cette étude. Remarquons que la plupart des sons se prononcent COlmne en français. Cependant le [)] correspond à un [0] ouvert comme dans les mots français [fort] et [sol], le [u] correspond au ,....,permet de [ou] français, le [E]correspond au [è] du français, le tilde [,...., -21-

Compte tenu de l'étendue et de la richesse d'acfal}u, enfermer l'étude d'acfal}u dans un seul ouvrage ne pourrait que conduire à l'amalgame et à la confusion. Il importe donc d'indiquer d'ores et déjà que d'autres volumes vont être consacrés à la question. Dans la présente approche, nous nous interrogerons sur le lexème aqalJu pour faire ressortir sa portée conceptuelle et toutes les implications théoriques qu'il engendre. Dans les chapitres suivants, il s'agira de montrer que l'idée d'acfal}u se traduit du point de vue théorique comme une résistance dont l'objectif est la vie, sa production, son maintien, son entretien, sa sauvegarde, son enrichissement et son organisation concrète.

nasaliser certaines voyelles. Le son [u] est un fricatif bilabial sonore, [ f ] est un fricatif bilabial sourd. [r)] est un occlusif vélaire nasal, [et.] un dental rétroflexe, bd un fricatif vélaire sonore. En règle générale et sauf quelquefois pour la voyelle [)], en l'absence de toute marque de ton, le ton à considérer est le ton bas. D'une syllabe à l'autre, sauf quelquefois pour la voyelle [)], le changement de ton est marqué, sinon le ton précédent est celui qu'il faut considérer. Le ton moyen et le ton haut se marquent de la même façon. Même si on peut postuler un ton moyen en euegbe, il faut préciser que dans l'absolu, sa réalisation ne permet pas de le distinguer du ton haut, sauf lorsque les deux tons se suivent, ce qui engendre une modulation de ton. Pour des raisons techniques, il ne nous a pas été toujours possible d'indiquer le ton, ni de marquer la nasalisation sur la voyelle [)], et sur certaines autres voyelles. Dans tous les cas, nous n'avons pas pu réussir à marquer à la fois la nasalisation et le ton sur une même voyelle. Dans tous ces cas compliqués où faute d'un logiciel adapté, nous n'avons pas pu rendre la reconnaissance immédiate du terme très claire, nous prions le lecteur de nous excuser. S'il est déjà familiarisé avec l' euegbe, il pourra se servir du sens que nous indiquons presque toujours, pour se fixer au regard du ton. Au lecteur non encore initié à la lexicologie de l'euegbe, nous présentons tout autant nos excuses en lui souhaitant du courage. Ces remarques sont encore plus importantes pour la reconnaissance de mots eue sur les différents tableaux. Pour se fixer sur l'orthographe exacte et le sens des mots eue des tableaux, nous suggérons au lecteur de se référer au «Lexique de l'euegbe »(cf infra, pp. 219234).
-22-

Dans un prochain ouvrage9, nous montrerons comment l'idée ou le concept d'acfal}u se vit, se déploie, se justifie ou se fonde dans la vie des Eveawo sur le plan social, économique, politique, bref dans les mœurs du peuple. Il s'agira alors de montrer comment, à partir du concept d'acfal}u, il est possible de rendre compte de la vie du peuple eve et de la vie tout court. Un troisième ouvrage10présentera comment acfal}use déploie à l'image de la vie, comment acfal}u se noue et se dénoue comme une ambivalence, comme une dualité qui renferme ou concilie des pôles contradictoires. Plus précisément, acfal}unous y apparaîtra comme une volonté d'assomption ou une institution des contraintes, des rigueurs et des dispositions, en vue d'une jouissance de la vie, plus grande, plus intense, plus profonde, plus agréable et plus douce. A partir de l'analyse des productions de la littérature orale, un autre ouvrage11 fera ressortir le caractère double à la fois pratique et théorique, didactique et éthique, technique et gnoséologique de l'art et la littérature dans la tradition orale. Il convient toutefois d'indiquer que si les chapitres du présent volume se consacrent davantage à l'analyse essentiellement abstraite et conceptuelle sur laquelle se fonderont les ouvrages suivants, le deuxième ouvrage quant à lui, s'attachera surtout à la description analytique de la vie sociale et de la culture eve régie par acfal}uqui sert de fondement unificateur à la culture, et en même temps, de ligne conductrice à l'analyse. Même si ces
9Le Vivre-ensemble dans le Système « aqalJu ». Les Fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale. Le principe organisateur de la vie. lOJouir et s'enivrer dans le Système «aqal}u ». Les Fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale. Le principe organisateur de la liberté et de la jouissance. llApprendre et Faire, Sagesse et Action dans le Système «aqal}u ». Les Fondements philosophiques de la morale dans une société à tradition orale. Les méthodes d'éducation et les histoires philosophiques du vécu théorique des Eueawodu Golfe du Bénin.
-23-

analyses donnent déjà lieu à de nombreuses élaborations théoriques, c'est surtout le troisième volume qui, tout en s'appuyant sur les premiers, fera ressortir toutes les conséquences théoriques et rigoureusement philosophiques qui découlent du système acfalJu~ même que le rapport nécessaire de
entre acfalJu et la vie.

Au total, dans l'ensemble du système acfalJ , l'analyse évolue u de la façon suivante. Dans les deux premiers chapitres du présent volume, nous tenterons de situer le lecteur sur l'orientation de l'étude et son rapport avec le développement et la vie de nos populations. C'est dans ce volume que le concept est explicitement présenté comme étant toute application de l'intelligence qui contribue à résoudre les problèmes de l'homme individuel ou collectif et qui permet aux hommes, c'est-à-dire aux être humains, de vivre ensemble, de s'entendre, d'agir ensemble, de jouir ensemble de la vie en améliorant leur condition d'existence et en tirant une satisfaction profonde et totale, en amoindrissant les occasions de souffrances et de peInes. Dans le deuxième ouvrage, le concept se vit et se déploie dans les pratiques et manières de la société. La vie apparaît comme essentiellement fondée sur la production: production des biens, production du vivant, production des structures sociales qui garantissent et entretiennent les conditions de la production des vivants et des biens. L'homme produit la matière et la matière produit la vie de l'homme. Dans le troisième volume, nous montrerons comment acfalJu met en jeu des tendances opposées, comment il apparaît comme le lieu de manifestation de la rigueur et de la souplesse, des contraintes et des libertés, des productions et des jouissances, des privations et des réjouissances. Les premiers éléments étant posés comme des étapes à franchir. Ces étapes préparent et rendent possible la jouissance harmonieuse et intense qui gouverne l'occurrence des seconds éléments. Ce sont donc des instances de préparation des conditions de possibilité de la jouissance, les voies d'accès au bénéfice de la vie conçue
-24-

comme douceur intense et ivresse agréable. La maîtrise des premiers éléments conduit au bonheur. En revanche, les seconds éléments se trouvent limités dans leurs expressions temporelles afin de favoriser ou même de rendre nécessaire l'accroissement de leur intensité, leur profondeur, leur épanouissement et leur « désirabilité». On évite ainsi qu'ils entravent les premiers dans leur réalisation. L'instance du bonheur est en quelque sorte systématiquement régie et limitée face à la nécessité de l'instance de préparation qui est celle des premiers. On les force à renoncer à une primauté dans le temps. On limite leur importance dans la durée en faveur des premiers. Cette limitation, cette forme de sacrifice qu'on leur inflige, cette perte qu'on leur impose sont au fond ce qui les fait être, ce qui les engendre. On féconde l'instance de leur venue, l'ordre de leur être, on provoque leur existence par le simple fait de retarder le moment de leur occurrence. Ils gagnent en être et en force ce qu'ils perdent en temps d'apparition et en durée de manifestation. Acfal}uapparaît alors comme une image de la vie où contraintes et exigences s'articulent en vue d'une expression plus enivrante, plus douce, plus intense et plus agréable de la vie. Acfal}u se présente comme l'affirmation d'une prise de position originale par rapport à des systèmes de rédemption. Il se veut être une forme alternative aussi bien à la conception évangélique du paradis qui fait du sacrifice sur terre la condition d'une jouissance dans l'au-delà, au type libéral et capitaliste du bien-être social où le bonheur d'une poignée de personnes repose sur l'illusion du bonheur ou sur le sacrifice d'une grande majorité de gens, qu'au système communiste qui confond bonheur avec massification des intérêts et jouissance véritable avec conquête du bien-être matériel. Acfal}u propose une solution intermédiaire qui rejette la forme chrétienne du paradis tout en affirmant la possibilité pour une vraie société libérale d'engendrer sur la terre le bien -être et la paix pour tous, sans sacrifier la liberté individuelle et sans que le bonheur des uns suppose le sacrifice et la discrimination imposés aux autres.
-25-