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Ilaria BrocchiniLes traces de la croyance
Ce que les objets nous permettent
Les objets nous parlent et, par ce qu’ils disent, ils nous agressent Les traces de la croyance
ou nous réconfortent, ils nous soulagent ou ils nous attristent.
Ce que les objets nous permettentLes objets peuvent quelque chose pour nous. Pourtant, nous
le savons, les objets n’ont que les pouvoirs que nous voulons
bien leur donner.
Pourquoi donc les objets ne restent-ils pas muets ? Pourquoi
croyons-nous à ce qu’ils nous racontent ?
Cette croyance possède, pour ainsi dire, ses raisons. Nous
croyons aux histoires que les objets semblent nous adresser si
ces histoires rencontrent nos aspirations, si elles font paraître
ces objets comme des moyens en vue de leur réalisation.
Du bâti à la nourriture, notre environnement n’est pas muet
et nos projets qui lui donnent la parole ne lui permettront pas
de se taire.
Ilaria Brocchini est docteur en philosophie.
ISBN : 978-2-343-05656-2
17 e
Ilaria Brocchini
Les traces de la croyance





LES TRACES DE LA CROYANCE


































En couverture
Trois générations de la Médaille Miraculeuse provenant
de la petite chapelle des Filles de la Charité à Paris.
© Jérôme Fleurier


Relecture
Emmanuelle Guenon-Couturier








© L’Harmattan, 2015

5-7, rue de l’École-Polytechnique, 75005 Paris

www.harmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-05656-2
EAN : 9782343056562 Ilaria Brocchini




Les traces de la croyance


Ce que les objets nous permettent











DU MÊME AUTEUR
AUX ÉDITIONS L’HARMATTAN


Écrits sur la technique militaire. Précédé de « Mémoire,
technique, destruction » (avec Paul Scheerbart), 2008.
Trace et disparition. À partir de l’œuvre de Walter Benjamin,
2006. NOTE
Les écrits de langue étrangère référencés dans notre texte
ont été lus dans leur langue d'origine. Cependant, pour le
confort du lecteur francophone, nous reproduisons, en
général, dans les citations, les traductions publiées.
Par contre nous donnons notre propre traduction s’il n'en
existe pas ou si la nôtre diffère considérablement de
l’existante.
De manière générale les livres sont référencés par l’édition
qui a été consultée. Celle-ci peut ne pas être la première.
7 AVANT-PROPOS


Les choses ont-elles une âme ?
Sans doute bien des choses sont-elles animées pour chacun
d’entre nous. Elles sont animées en ce qu’elles sont
capables de nous influencer par ce qu’elles semblent
raconter. Comme le mot « animé » le signifie, elles
possèdent une âme.
Elles exercent sur nous, et pour nous, un pouvoir comme si
elles étaient vivantes.

Dans un précédant travail, nous avons appelé cette capacité
de narration des objets leur capacité à être trace.

En parlant de traces, nous avons d’abord pensé à ces
bâtiments considérés comme des traces patrimoniales parce
qu’ils portent la charge de témoigner d’une histoire et,
aussi, aux objets auratiques du philosophe Walter Benjamin
qui sont les traces d’histoires leur donnant des pouvoirs
extraordinaires.
Mais le pouvoir de narration des objets et leur influence sur
nous dépasse largement le patrimoine architectural. Cela
concerne tout notre environnement matériel.
Notre monde ne sait pas se taire. Cela se sait désormais.
Cela se sait tellement bien que le marketing est tout entier
construit sur cette capacité de parler des objets, laquelle fait
leur âme.


Les objets nous parlent et, par ce qu’ils disent, ils nous
agressent ou nous réconfortent, ils nous soulagent ou ils
nous attristent. Les objets peuvent quelque chose pour
nous. Pourtant, nous le savons, les objets n’ont que les
pouvoirs que nous leur donnons.
9 Pourquoi donc les objets ne restent-ils pas muets ? leur donnons-nous le pouvoir de raconter et de
nous guider ?
10 INTRODUCTION


« Quiconque possède un objectif, qui soit vrai et essentiel, a
par cela même une religion. »
Ludwig Feuerbach, L'essence du christianisme


Un objet sans valeur évoquant une histoire de famille
duquel nous ne pouvons nous défaire.
Un monument glorifiant l'héroïsme d'une armée face auquel
nous nous émouvons sans pourtant connaître les moments
historiques remémorés.
Une viande sous un emballage industriel certifiant son
origine contrôlée que nous achetons pour cette appellation
plus que pour son goût.

Notre environnement nous parle d'histoires. Il est le
véhicule de ces histoires qui exercent une influence sur
nous. Il en est la trace.
De même qu'une trace est la marque d'un événement passé,
notre environnement est la marque de ces histoires.
Ces histoires sont des plus diverses et les objets prêts à
accueillir une ou même plusieurs histoires les plus
insoupçonnables. Ainsi notre enfance nous est évoquée par
le bâtiment qui abritait notre école, par la photo de classe
qui nous immortalisait dans la cour à chaque printemps ou
encore par le dessin animé qui avait notre prédilection.

Un bâtiment, une photo, un dessin animé sont, pour nous,
les traces d'une même histoire, celle de notre enfance. Et,
en même temps, un même objet peut être la trace de
multiples histoires. Ainsi le fauteuil qui appartenait à notre
grand-père, nous évoque ce dernier qui aimait s'y asseoir
après le dîner, le Bauhaus à qui il doit son design, ou
encore des amis qui l'ont trouvé particulièrement élégant.
11 Mais d'autres histoires encore peuvent venir faire de ce
fauteuil une trace, comme, par exemple, celle de l'écriture
de ces lignes qui lui sont dédiées.
La capacité des objets à évoquer des histoires ne connaît
pas de limite.
Il est possible d'effacer une de ces histoires par une autre,
mais il est impossible d'effacer la capacité même d'un objet
à devenir trace à moins de détruire l'objet lui-même.
C'est ce que nous enseigne la destinée réservée aux objets
représentatifs des pouvoirs politiques lors des grands
changements historiques. Les révolutions politiques
s'accompagnent, en effet, soit de la destruction des objets
qui rappellent les pouvoirs précédents soit du changement
de la narration qui leur est attachée.
Ainsi l'actuelle place de la Concorde à Paris a vu sa
dénomination changer, à plusieurs reprises, et l'histoire que
celle-ci pouvait évoquer avec. De place Louis XV elle est
devenue place de la Révolution pendant la Révolution
française. Après la elle est redevenue place
Louis XV pour prendre ensuite le nom de place Louis XVI.
En 1830 elle a été place de la Charte et, pour finir, sous la
Monarchie de Juillet, elle est devenue place de la
Concorde. Son aménagement a, lui aussi, été souvent
remanié pour se conformer aux nouvelles dénominations et
aux histoires leur correspondant. D'abord décorée d'une
statue équestre de Louis XV, elle a ensuite été le théâtre de
la guillotine pendant la Révolution française. La statue de
Louis XV a alors été remplacée par celle de la Liberté sous
les formes d'une déesse assise sur le même piédestal qui
avait soutenu celle de Louis XV. En 1836 l'obélisque y a
été érigé et s'y trouve encore aujourd'hui. Témoin
jusqu'alors de l'histoire d'un autre pays, celui-ci a effacé
toute histoire locale en lui substituant les images rêvées
d'un monde inconnu à la grande majorité des Parisiens.
12 Un bâtiment, un fauteuil, une photo, un morceau de viande,
une place peuvent évoquer non seulement une histoire,
mais aussi une multitude d'histoires. Tous, indistinctement,
peuvent devenir des traces.

Qu'est donc une trace ?

Comme nous l'avions exposé dans un précédent travail,
nous entendons par trace un statut de l'objet. Ce statut
existe si un objet évoque une histoire pour un individu, ou
groupe d'individus. Pour cet individu, ou ce groupe, l'objet
en question est alors la trace de cette histoire.
Pour qu'une trace existe il faut donc, au moins, un objet, un
individu et une histoire. Ces trois éléments sont
indispensables. Sans eux il ne peut pas être question de
trace.
Cependant ces trois éléments sont en mesure de produire
une trace seulement lorsqu’une force de cohésion vient les
relier entre eux.
Un dessin animé, nous-même et l'histoire de notre enfance
ne sont pas des éléments suffisants à faire de ce dessin
animé la trace de notre enfance. De même, la place de la
Concorde à Paris, les Parisiens de nos jours et l'histoire de
la Révolution française, ne font pas automatiquement de
cette place la trace de la Révolution française.
Une force doit intervenir afin que ces éléments se
réunissent et qu’une relation entre eux s’établisse. Or cette
force ne peut que venir de l'individu. Un objet ne sait pas
parler et une histoire est lettre morte si elle n'est pas
racontée ou entendue.
Quelle force de cohésion l'individu emploie-t-il alors pour
que lui-même, une histoire et un objet se trouvent réunis en
une trace ?
Si l'histoire, dont l'objet est trace, appartient au vécu de
l'individu, cette force est clairement celle de la mémoire.
L'individu, qui voit son enfance se dérouler devant ses yeux
à la simple vue de son dessin animé préféré, se souvient des
13 moments passés à regarder ce dessin animé et de la joie
éprouvée à ces occasions. Ce dessin animé fait part de son
vécu d'enfant et il le lui rappelle inévitablement.
Si, par contre, l'histoire, dont l'objet est trace, n'appartient
pas au vécu de l'individu, le pouvoir que ce dernier emploie
ne peut pas être sa mémoire, mais, obligatoirement sa
croyance.
L'individu, pour qui la place de la Concorde est la trace de
la Révolution française, croit à l'histoire de cette révolution,
telle qu'il l'a apprise à l’école. Il croit aussi à la relation
entre cette histoire et cette place. Il ne possède pourtant en
ses mains aucune preuve irréfutable que cette révolution ait
eu lieu et que cette place en ait bien été un des théâtres.
Souvent, il ne la cherchera même pas. Il croira.
L'individu, pour qui la confiture de sa marque préférée est
la trace d'une recette de famille inchangée depuis un siècle,
croit à cette histoire, telle qu'il l'a entendue dans une
publicité télévisée. Il croit tout autant à la relation entre
cette histoire et cette confiture. Pourtant il ne possède pas la
certitude que cette histoire raconte fidèlement la
préparation de sa confiture préférée. Probablement il ne
sera même pas intéressé à chercher cette certitude. Il aura
envie de croire et il croira.
Nous pouvons alors distinguer deux sortes de traces en
fonction du pouvoir – mémoire ou croyance – qui opère la
cohésion entre objet, individu et histoire.
Les premières sont des traces dont l'histoire appartient au
vécu de l'individu et qui peuvent être définies comme
mémorielles. Les secondes sont des traces dont l'histoire
n'appartient pas au vécu de l'individu et que nous avons
qualifiées de synthétiques. La croyance permet, en effet, de
construire ces traces d'une manière qui ne manque pas de
rappeler une synthèse chimique. Elle permet de créer des
traces qui n’appartiennent pas à notre vécu de même
qu’une synthèse permet de créer des produits qui
n’appartiennent pas à notre environnement naturel.
14 Ces traces de synthèse sont, sans doute, les plus
questionnantes.
Combien d'objets nous parlent d'une histoire qui
n'appartient pas à notre vécu ? Combien de fois ces objets
nous ont-ils été indispensables alors que nous ne savons
rien de leur vraie histoire ?
Face à eux nous sommes des croyants non seulement parce
que nous croyons à ce qu’ils racontent, mais aussi
que nous leur conférons un pouvoir sur nous qui n’a pas
d’explication rationnelle. Nous croyons qu'ils nous sont
indispensables précisément à cause de ce qu'ils racontent.


Ce qui nous intéresse ici est précisément cette croyance qui
est le moteur de la transfiguration de notre environnement
en trace.
La capacité des objets à être des supports d’histoires et à
nous influencer n’est pas un thème nouveau. Nous pensons
notamment aux travaux de Jean Baudrillard et Roland
Barthes. Cependant la croyance qui nourrit cette capacité
nous semble ne pas avoir été assez observée. Elle est, le
plus souvent, donnée comme acquise. Il suffirait qu’une
histoire possède certains ingrédients pour qu’elle soit crue.
Autrement dit, nous n’aurions aucune prise sur nos
croyances.
Pourtant nous pouvons croire ou ne pas croire et c’est à
nous d’apporter, par notre croyance, la pièce ultime pour
qu’un objet devienne une trace.

Ici il sera donc, avant tout, question de cette croyance et de
comment celle-ci peut se former.
Pourquoi croyons-nous aux histoires dont les objets sont les
traces ?
Nous montrerons que cette croyance possède, pour ainsi
dire, ses raisons. Nous croyons aux histoires que les objets
semblent nous adresser si ces histoires rencontrent nos
15 aspirations. C’est-à-dire, nous croyons à ces histoires si
elles font paraître ces objets comme des moyens en vue de
leur réalisation.
Dans ce cas, non seulement ces objets deviennent des
traces, mais aussi ils nous semblent animés. Ils ne sont plus
de simples agrégats de matière, mais des êtres promettant
une aide à la concrétisation de nos aspirations.
Pour tous ceux qui souhaitent que l'avenir soit serein, une
assurance pourra alors raconter l'histoire d'une famille
heureuse et ne pas être uniquement un document à valeur
légale. Tout comme, pour ceux qui espèrent que leur corps
ne subisse pas de vieillissement, une portion de légumes
pourra se transformer en un prodigieux concentré de
substances antioxydantes.
Croire aux histoires évoquées par les traces est possible
lorsque ces font paraître les objets comme des
moyens de la réalisation de nos aspirations.
Dans un premier temps il sera donc question des traces.
Il s'agira ici de préciser ce que nous entendons par trace et
de montrer la relation existante entre croyance et trace.
La pensée de Walter Benjamin occupera une position de
relief dans cette première partie. En effet, Benjamin,
observant, dans les années 1930, la destinée des objets de
culte, traite de deux faits qui ont, pour nous, un intérêt
majeur.
D'une part il montre que les objets qui sont crus comme
possédant des pouvoirs particuliers sont également crus
comme possédant des histoires particulières. D'autre part, il
montre que ces objets ne sont pas concernés par le
désenchantement du monde propre à l'ère du grand
capitalisme et de la grande industrie. Ils continuent à
peupler notre environnement.
16

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