LES VIES DANS L'ENNUI - INSINUATIONS

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« Quittons cette Europe », propose à sa façon Arnaud Zohou, non en géographe, mais en penseur de l’alliance entre Europe et philosophie. Si la philosophie a déguisé l’ennui en le faisant passer pour preuve indirecte de la recherche d’absolu, en retour, la vie dans l’ennui manifeste à qui en accepte l’épreuve, l’irréductible originalité de l’existence humaine. Il libère la conviction intime sur soi-même, non plus dans l’identité obligée, mais aussi bien dans la multiplicité de soi comme dans ces régions d’Afrique de l’Ouest où plusieurs noms adviennent à un seul homme. La leçon de l’ennui s’énonce comme tel : « se laisser surprendre par la vie ».
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296301115
Nombre de pages : 136
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Collection Ouverture philosophique dirigée par Dominique Chateau et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions Serge BISMUTH, Manet et Mallarmé: vers un art improbable, 2002. Milija BELIC, Apologie du rythme. Le rythme plastique: prolégomènes à un méta-art, 2002. Christine GALA VERNA, Philosophie de l'art et pragmatique. L'exemple de l'art africain, 2002. Jean-Marie PAUL,Le système et le rêve,2002. Maria PROTOPAPAS-MARNELI, La rhétorique des stoïciens, 2002. Michel POITEVIN, Georges Dumézil, un naturel comparatiste, 2002. Hubert HANNOUN, Propos philosophiques sur l'éducation, 2002. Xavier BARD, Pour une lecture critique de la transcendance de l'ego, 2002. Xavier BARD, Du plaisir, de la douleur et de quelques autres, 2002. Pascal JEROME, Le vrai et lefaux : essai d'ontologie topologique, 2002. Michaël HAYAT, Psychanalyse et biologie, 2002. Michaël HAYAT, Dynamique des formes et représentation: pour une biopsychologie de la pensée, 2002. Michaël HAYAT, Représentation et anti-représentation des beaux-arts à l'art contemporain, 2002. Pierre V. ZIMA, La Négation esthétique, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Nietzsche: santé et maladie, l'art, 2002. Laurent CHERLONNEIX, Philosophie médicale de Nietzsche: la connaissance, la nature, 2002. Frédéric VALERAN, L 'homme et la théorie économique, Etude d'une solitude radicale, 2002. Saïd CHEBILI, La tâche civilisatrice de la psychanalyse selon Freud, 2002. Philippe RIVIALE, L'énigme du dix-neuvième siècle: un jeu de patience, 2002.

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L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

cgL'Harmattan, 2002 ISBN: 2-7475-3155-4

pour leurs diverses et précieuses contributions à la réalisation de ce livre, je tiens à remercier Jean-Luc Beraud, Vivien Chevaleyre, Michel Deux, Michel de Gaudemar, Françis Gogue, Yves Gogue, Sandrine Hück, Jean Hück, François Jeandenand, Philippe Le Roux, Jean-Pierre Roudet, Anne-Laure Zohou

" Inventant comme je pouvais leurs rêveries, car ils en avaient, je me savais séparé d'eux par ma vie qui fut vécue dans l'ennui". Jean Genet. Un captif amoureux.

la quête imaginaire
" J'ai dit: je serai sage, et la sagesse s'est éloignée de moi ".
Koheleth. 7,23.

Chaque espoir d'une satisfaction complète et durable asséchant le désir vise à combler les espérances déçues de I'homme en quête, l'existence trouée de l'individu tourmenté par l'exigence de son manque (la raison séminale de sa quête). L'homme creux s'acharne dans sa recherche si au loin continue à briller la lumière qu'il s'est fixée comme objectif et dont il conçoit la possession comme un assouvissement, et une libération, dont un nom parmi ses noms (et le complément de bien des noms) est 'absolu' - ce qui l'attire est aussi ce qui le pousse, et le retient... Et si sa confiance s'est fragilisée au contact des épreuves, son entrain devenant diffus, si, pris d'indécision il s'effondre, il se hait lui-même, se résigne et renonce en fin de compte, construisant les raisons d'en être satisfait il se tournera vers ce renoncement défini comme une nouvelle lumière qui désormais guidera ses pas: elle l'envahit et de nouveau il croit, il aime, il a une mission; il aspire à saisir chaque pierre de ce chemin, prolonger chaque instant loin des doutes, sentir fermement les ondulations de toute chose qui passe, tout lui est pardonné; il se retrouve, se reconnaît, il se persuade qu'il possède enfin quelque chose, une idée, une vérité, une certitude, rien qu'une petite certitude et il sera guéri.

la fascination est aussi un visage de la haine Nous sommes au Moyen-âge et pour la première fois dans les textes apparaît, en bas latin, le mot enoios, l'ennui, dérivé de en9

noier (la langue italienne, gardant cette racine, utilise la noia pour signifier l'ennui). Enoios est emprunté au latin tardif inodiare avoir en haine - issu du latin classique odium, la haine, plus particulièrement de la locution in odio esse (est mihi in odio - cela m'est odieux, cela m'ennuie), être en haine, dans la haine, prenant progressivement le sens d'être un objet de haine, ou plutôt: être pour soi-même un objet de haine1 (le sentiment d'ennui n'est probablement pas apparu au douzième siècle, c'est au douzième siècle que la spécificité de l'ennui fut désignée plus clairement par un mot, se démarquant des dénominations auxquelles il pouvait être comparé ou assimilé auparavant, telles la mélancolie et l'hypocondrie). 'Etre pour soi-même un objet de haine' : le sujet est l'objet, l'objet, le sujet. Intériorité renversée appartenant à l'ennui. Celui-ci porte le conflit - la haine dont il s'accompagne non entre deux maisons rivales, mais au cœur de la même maison. Celui qui attaque est aussi celui qui subit, celui qui frappe reçoit avec une force égale le coup qu'il s'est administré. La passivité inquiète souvent attachée à l'ennui se transforme, par la haine qu'il renferme, en activité, car il est à la fois" cause, coupable et victime" du mal-être qu'il traîne avec lui. Cet étrange rapport de soi
à soi

- comme

si l'ennui

mettait à distance de soi, en exil inté-

rieur -, qui impose le double rôle de regardant-regardé, l'un modifiant l'autre, est affecté d'une connotation négative car mêlé d'une haine dirigée non seulement en apparence, avec violence, vers le dehors (les choses m'ennuient - inodiare) mais singulièrement vers le dedans: in odio esse. L'ennui est aussi un visage de la haine, telle est l'indication qu'apporte son origine étymologique. Toutefois notre appréhension de l'ennui s'est diversifiée et complexifiée avec le temps, et les époques ont progressivement appris à aimer l'ennui, voire à lui porter une vénération ambiguë car il fut autant le mal d'un siècle, si ce n'est de plusieurs, qu'à" certains égards le plus sublime des sentiments humains" (Leopardi) : et les gens d'esprit l'affublèrent d'ornements poétiques. Nous distinguerons

1 Le Littré propose en complément pour l'ennui, "mot important, possible bien que peu probable étymologie latine noxa ou noxia donné 'nose' ou 'noise' en langue française.

d'origine douteuse", la : tort, préjudice, ayant

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sa trace pesante jusque dans les manifestations modernes de l'art2. Aujourd'hui, la polysémie du mot" ennui" en langue française évoque autant l'irritation, les soucis, la monotonie, le désœuvrement (nous pensons à la mort, l'isolement, l'étiolement) que l'indifférence, le vide, la plénitude, la finesse d'esprit, le doute. Le mot" ennui" ne recouvre pas le sentiment qu'il désigne - il est trop limité pour saisir la complexité du sentiment dans sa variété, trop général pour appréhender la précision du sentiment dans son intimité. Multitude d'ennuis: dans d'autres cultures, les diverses traductions de ce terme en affinent parfois plus subtilement les différences et dévoilent la richesse de ses sens. " La notion ne recèle pas la même valeur, la même importance, ni la même latitude selon les langues" nous rappelle Anne Szulmajster-Celnikier3 qui distingue dans les interprétations étrangères les qualités paradoxales d'appropriation (statique - duratit) et de rejet (dynamique momentané) de l'ennui, ses pôles passif et actif, mais encore la centralité du corps humain qu'il indique, son affiliation à la douleur et à la mort.

je dis 'nous', mais que sais-je, de 'nous'?
" La différenciation œuvre à la splendeur des armées du démon". Houeng-Po'. Soutra de la marche héroïque.

L'ennui partage avec la lassitude les idées de fatigue de l'âme et de dégoût; la lassitude applique le dégoût aux choses, qui perdent dès lors pour nous de leur saveur, et dont le côtoiement fréquent ne nous offre plus rien d'attrayant; le dégoût s'étend, dans la pers-

"Les happenings ont introduit dans l'art un élément que personne n'avait mis: c'est l'ennui. Faire une chose pour que les gens s'ennuient en la regardant, je n'y avait pas pensé ! Et c'est dommage parce que c'est une très belle idée". Marcel Duchamp, in Charles DREYFUS, 1989. Happening et Fluxus. Catalogue de la galerie 1900-2000, p. 118. 3 Anne SZULMAJSTER-CELNIKIER, 1998. A travers les langues. in Autrement n° 175, "L'ennui, féconde mélancolie", dirigé par Didier Nordon. Editions Autrement, Janvier 1998, p. 163. Nous renvoyons à ce texte pour le travail précis effectué dans de nombreuses langues sur les traductions de l'ennui.

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Il

pective de l'ennui, à celui qui l'éprouve. La lassitude suggère un lointain désenchantement - notre horizon petit à petit se vide, sans résistance de notre part, accompagné d'un discret soulagement, des objets qui le peuplaient et dont nous nous sentions écœurés (sans cœur, sans amour pour les choses) - en cela se distingue-telle de l'insupportable proximité de l'ennuyé avec lui-même, chez qui le dégoût parvenu à soi est vécu comme un fardeau semblable à une ombre dont on peut réduire ou atténuer la marque sans jamais réussir à l'éliminer. Pourquoi devenons-nous une charge pour nous-mêmes? Nous ne le savons pas. La lassitude nous éloigne d'un monde où nous nous estimons égarés, elle tend ainsi à nous rapprocher de nous; toutefois au lieu de produire la réconciliation attendue avec nous-mêmes, nos retrouvailles, à ce contact se change-t-elle en ennui, ajoutant au poids du monde dont elle nous devait soulager par le dégoût, la pesanteur supplémentaire du dégoût, c'est-à-dire du sujet dégoûté: une contiguïté sans présence à nous-mêmes s'avérant plus intenable encore que celle dont nous voulions être débarrassés. Alors que nous nous tenions par lassitude hors des relations mondaines auxquelles nous étions habitués, s'était manifesté un indésirable, le désœuvrement. Le désœuvrement peut se réduire à l'absence d'ouvrage, de projet à réaliser ou de routine à poursuivre, sans que s'y mêle l'ennui. Un retrait du monde pour jouir d'un quelconque droit à la paresse, pour une solitude voulue et assumée, une douce oisiveté pérennisée dans la formule farniente, ou une oisiveté comprise comme loisir, dont les vertus furent jadis vantées par les Stoïciens - le loisir indispensable à une existence philosophique et méditative -, n'est pas source d'ennui. Ille devient quand le désœuvrement nous renvoie dans le monde d'où nous nous étions retirés, ceci par manque d'œuvre, non simplement d'activités ou de tâches (ne pas savoir que faire), mais de vision d'ensemble de notre vie, par écart avec notre propre réalisation: ce n'est pas le monde qui est vide et ennuyeux, mais nous qui nous sentons vidés et ennuyés. Ainsi vivant nos vies dans l'ennui, demandons-nous moins ce qu'il nous serait bien possible de faire, que ce que nous sommes. L')ennui, parcourant lassitude et désœuvrement, auxquels il participe sans cependant s'y fondre, se manifeste non seulement dans l'inaction mondaine, mais encore 12

paradoxalement apparaît-il masqué dans l'agitation et le débordement d'activités. Il n'est pas de situation où il ne puisse imposer subrepticement sa présence inopportune et vider de son intérêt ce avec quoi il se trouve en contact. Il s'accorde aussi bien à la fréquentation assidue du monde qu'à la solitude subie, partout où naît une sensation d'isolement, d'écart, de séparation, avec l'extériorité ou l'intimité; il introduit une dissonance dans la permanence des choses, l'habituel de nos relations, sous la forme d'une lassitude larvée, convenue, mal-assurée, intranquille, une anxiété diffusée dans la confiance en la valeur de nos rapports et de nos jugements sur le monde et sur nous-mêmes, une inquiétude avec laquelle il possède en commun l'impertinence, c'est-à-dire le caractère inapproprié (son aspect scandaleux, intempestif et sans appartenance) et vague (il ne fait pas de distinctions explicites). Cette même inquiétude se retrouve dans le désœuvrement relevé par l'ennui, notre retrait du monde ne nous ayant rien amené. L'inquiétude introduit l'idée de peur imprécise, de crainte, de trouble face à de l'indéfini: elle constitue par là un fil se déroulant entre l'angoisse et l'ennui. Située en amont de l'expérience de l'ennui, la relation originale que l'angoisse entretient avec le rien fait écho à celle qui s'établit entre l'ennui et le vide. En aval se dresse l'indifférence, avec laquelle l'ennui, du fait de l'inquiétude dont il s'accompagne, ne se confond jamais. A l'image de l'indifférence, l'ennui se donne tel" un manque d'adhésion à toute résolution" (l'indifférent comme l'ennuyé est englué dans l'indécision), cependant n'atteint-il jamais une absence radicale de détresse (indifférence parfaitement insensible) qui dissimulerait le vide inquiet qu'il a révélé. Avec Michel Haar commentant Heidegger4, nous parlerions pour l'ennui d'indifférence" envoûtée ", qui échapperait dès lors à
4 Heidegger souligne dans Etre et Temps, 1927, ~ 68 (Editions Authentica 1985, p. 241) le caractère flottant et indécis de l'ennui comme de l'indifférence, indifférence qui disperse ce qu'il nomme le Dase in, l'être-là ou l'étant, et de par cette dispersion dégrade l'existence (existential) en la réduisant à la vie (existentiel). Ainsi dans "l'a-tonie blafarde de l'indifférence, qui n'est attachée à rien, ne se presse vers rien, et s'en remet à ce que chaque jour apporte, non sans alors emporter cependant d'une certaine manière toutes choses", cessons-nous en quelque sorte d'exister pour nous laisser aller à vivre, ou plutôt "vivoter" (à consulter aussi le texte de Michel HAAR, 1986. Le temps vide et l'indifférence à l'être, in Exercices de la patience n° 7, "effets du neutre" (2). Obsidiane, pages 17 à 36.

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