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Lieux et lumière de Rome chez Ciceron

De
382 pages
Vestiges, reconstitutions, textes suggèrent une Rome de marbre et d'or, digne capitale d'un empire aux dimensions du monde. Mais que sait-on de l'Urbs avant l'époque d'Auguste ? Utilisant les données les plus récentes de l'archéologie, ce livre se présente comme une nécessaire mise au point sur la Rome du milieu du Ier siècle avant notre ère, son aspect général, sa topographie, ses quartiers, ses édifices. Cette mise au point se fonde sur le témoignage, à travers l'abondance et la vérité de ses discours, de ses traités et de ses lettres, d'un maître de l'éloquence qui fut à la fois homme d'État et philosophe.
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LIEUX ET LUMIÈRE DE ROME CHEZ CICÉRON

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain, P. Vermeren
Dernières parutions

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@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-6183-2

LA PHILOSOPHIE EN COMMUN
Collection dirigée par S. Douailler, J Poulain et P. Vermeren

Marie

- José Kardos

LIEUX ET LUMIÈRE DE ROME CHEZ CICÉRON

L'Harmattan 5-7 rue de l'Ecole Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - Canada H2Y lK9

INTRODUCTION
«Quoi de meilleur que Rome?» 1. Ce cri est celui d'un
exilé qui languit sur des rives lointaines~ d'un poète qui a fait de la Ville l'élégant décor de son «art d'aimer», d'un contemporain

d'Auguste séduitpar les charmesd'une Rome «dorée»2. Ovidea
célébré l'éclat du Capitole, le marbre des temples, mais aussi les portiques ombreux, lieux familiers du loisir et du plaisir; depuis la terre hostile où il finira ses jours, il guide son livre - et son lecteur - à travers le cadre grandiose et vénérable des forums, puis du Palatin; ses mots recréent pour nous le beau paysage urbain qu'il revoit constamment en esprit «Voici les places, voici les temples, voici les théâtres revêtus de marbre, voici tous les portiques au sol bien plat, voici l'herbe douce du Champ de Mars et sa perspective de beaux jardins, les bassins, les canaux

et l'eau fraîche de la Vierge» 3. Ses vers font revivre la Ville
incomparable, la Ville qu'il a passionnément aimée. L' Vrbs apparaît dans la littérature latine avec les poètes de la première génération augustéenne. Et, jusqu'aux invasions barbares, elle ne cesse d'inspirer la poésie, qui tantôt dénonce ses tares, tantôt célèbre ses n1erveilles. La Ville républicaine, la «ville de briques» dont parle Suétone 4, «cette cité tard venue à l'urbanisme hellénistique, dont il était de bon ton de se gausser
5, au début du IIème siècle à la cour du roi de Macédoine» n'a

guère, pour sa part, inspiré les écrivains. Et l'on découvre avec surprise chez Cicéron, au détour d'une discussion philosophique sur «la nature des dieux», cette affirmation à laquelle la question
d'Ovide fera écho: «Il n'y a rien de meilleur que Rome»
6.

1 av., Pont., I, 3, 37. 2 av., A. ,A., ID, 113. 3 av., F., VI, 73~A. A., I, 66 sq.~ Tr., ID, 1, 26 sq.~Pont., 1,8,35-38. 4 5 6 SUET., Aug., GROS Nat., 28. 1976 A, p. 80. Cf. LIV., XL, 5. ID, 21.

7

La Rome de l'orateur n'est pas exactement celle du poète. Lorsque Cotta, l'un des interlocuteurs du De natura deorum, prétend qu'on ne saurait rien préférer à la Ville de Rome, il précise qu'elle est pour lui «la plus belle». Il parle donc bien de l'aspect matériel de l' Vrbs: rues, places, édifices 7. Mais si cette Ville est unique, pour un homme politique comme Cicéron, elle l'est d'abord en tant que capitale et siège du plus grand des empires, un empire prestigieux à vocation universelle. L'orateur proclame à l'occasion que ce rôle de l'Vrbs a été voulu par les dieux, prévu par le fondateur, et il voit en elle «la lumière
du monde» et «le rempart de toutes les nations»
8.

Cette image de l' Vrbs revient dans toute l' œuvre de Cicéron, avec quelques variantes. Dans les Catilinaires, la Ville menacée par les conjurés est «le centre de l'empire et le siège de l'Etat»; et la Ville sauvée de l'incendie, «cette très belle patrie

qui nous est communeà tous» 9. La Ville se confond ainsi avec
la Patrie, non seulement dans les discours du consul, en 63, mais aussi dans la correspondance avec Atticus où est dénoncée, au début de la Guerre civile, «la fuite honteuse» de Pompée: «Il a abandonné la Ville, c'est-à-dire la patrie, pour laquelle et dans laquelle il aurait été beau de mourir» 10. La même identification pennet à Cicéron d'exprimer, dans cette circonstance précise, son attachement à la Ville: «Pour avoir trop aimé la Ville, c'est -à-dire ma patrie,... j'ai tant fait que me voici coupé de toute retraite et prisonnier», écrit-il à son ami le 12 mars 49, à propos de la situation critique dans laquelle il se trouve 11, hésitant à quitter l'Italie à la suite de Pompée. Il éprouve pour la Ville le sentiment qu'il explique ainsi dans le De oratore: «De quel amour ne devons-nous pas être enflammés
Dans la demonstration de Cotta réfutant les théories stoïciennes, la Ville est ce qu'il y a de meilleur sur cette Terre; or il lui manque la pensée, ou la faculté de sentir dont est dotée la moindre founni; donc, si le monde est ce qu'il y a de meilleur, il n'est pas pour autant doué de sagesse ou de raison. 8 Cat., ill, 1; Sull., 33; De or., l, lOS. Cf Prou., 34; Rep., II, 10; Cat., IV, Il; Sull., 33. 9 Cat., IV, 12; IV, 2.
10

7

Il

Att., VITI, 2, 2. Cf. VITI, 3, 3. 8

Att., IX, 6, 2.

pour une patrie de cette sorte qui, seule dans l'univers, est le

séjour de la vertu, de la souveraineté, de la dignité?» 12. La
patrie, ce sont des coutumes, des institutions, un esprit, c'est 1'héritage des ancêtres qui ont créé et agrandi l'empire, c'est un idéal pour lequel on peut être amené à donner sa vie. L'Vrbs représente donc avant tout, aux yeux de l'Arpinate, le lieu d'enracinement de cet héritage et de cet idéal. Il traduit ainsi, dans les Catilinaires, la manière dont tout Romain, quelle que soit sa condition, peut associer la Ville concrète aux valeurs dont elle est le symbole: «En est-il un seul qui ne chérisse ces temples, l'aspect de la Ville, la jouissance de la liberté, cette lumière même enfin et le sol commun de la patrie,

qui ne leur trouve douceur et agrément?» 13. Il y a sans doute,
dans cette interrogation oratoire, une accumulation de lieux communs; mais on note la présence d'un vocabulaire affectif qui se retrouve, dans le traité Des lois, quand Cicéron compare la «douceur» de la Ville à celle du foyer pour les magistrats

revenantde leur province 14. L'amour inspirépar Rome-patrieat-il rendu particulièrement chère au cœur de Cicéron l' Vrbs dans laquelle cette patrie s'incarne? Est -ce ainsi qu'il. faut comprendre: «Rien n'est meilleur que notre Ville>/? En réalité, c'est pour d'autres lieux qu'il a exprimé des sentiments. Dans les pages célèbres où il définit la «grande» et la «petite» patrie, l'auteur du De legibus affirme que, si la première doit l'emporter dans notre affection, «celle qui nous a engendrés

n'est pas moins douce que celle qui nous a accueillis»

15.

L'attrait que nous trouvons à notre «patrie selon la nature» ne s'explique pas: un puissant instinct pousse «le plus sage des hOnll11es», Ulysse, à préférer à l'immortalité «cette fameuse Ithaque, fixée comme un maigre nid sur de misérables rochers tout pointus»; un «je ne sais quoi», caché au fond du cœur de l'enfant d' Arpinum, lui rend mystérieusement chères «les pierres et les montagnes» au milieu desquelles il est né et où demeurent
12 De or., I, 196. 13 Cat., IV, 16. 14 Leg., III, 19. 15 Leg., II, 5.

9

encore~ dans la uilla - aménagée- de son grand-père, les cultes de sa famille, les souvenirs de ses ancêtres 16.
.

Les channes d'Arpinum séduisentAtticus lui-même:sur

les bords du Liris, il entend «le concert des oiseaux, le munnure des cours d'eau»~ il compare «à un éperon de navire fendant le fleuve» l'île du Fibrène qui invite les promeneurs à s'asseoir et il goûte la fraîcheur exceptionnelle de l'eau. «La haute silhouette des peupliers et la verdure de la rive ombragée», tel est le

paysage familier que Cicéron se plaît à décrire 17. Ses lieux de
prédilection semblent bien être ceux de sa «petite patrie». Dans aucune de ses œuvres il ne s'est ainsi attardé sur les ruelles ou les places de l' Vrbs pour les peindre, suggérer leur channe, exprimer son attachement personnel à leur égard. Nulle part on ne le voit éprouver le même plaisir dans Rome, nulle part on ne sent ainsi vibrer son cœur pour cette Ville oÙ il a vécu depuis son adolescence. Les raisons pour lesquelles l' Arpinate place l' Vrbs au-dessus de tout ne sont pas à propren1ent parler
d ordre affectif.
~

Dans le De natura deorum, Cotta admet qu'il n'y a rien de supérieur au monde si cela signifie «rien de plus beau» et «rien de mieux adapté à nos besoins» 18. Si vraiment «rien ne vaut Rome» pour Cicéron, la Ville doit être à ses yeux la plus belle et, en même temps, la plus apte à satisfaire ses habitants.... Est-ce réellement l'image qu'il donne de l'Vrbs dans son œuvre?

On s'est intéresséà la Rome des poètes 19, mais aucune
étude n'a été consacrée à la Rome de Cicéron. L'œuvre de l'orateur est pourtant une source inépuisable. Non seulement les historiens lui sont redevables d'une grande partie de leurs connaissances sur la fin de l'époque républicaine, mais les topographes s'y réfèrent souvent. La Correspondance en particulier est un document unique en son genre. Toutes ces pages fournissent les éléments nécessaires pour reconstituer le

16 lï 18 19

De or., I, 196~ Leg., Leg., Nat., III,21.

II, 3.

I, 21 ~ II, 6~ I, 15.

En dernier

lieu D. Porte

(PORTE

1996). 10

portrait de la Ville laissé à la postérité par un homme qui y joua un rôle important et fut le grand témoin de son temps. L'idée d~\untel travail est née avant tout, il faut l'avouer, d'une fréquentation assidue de la Ville éternelle depuis de longues années et d'un désir toujours renouvelé de confronter les textes à l'archéologie. «Dans cette ville». disait d'Athènes un des interlocuteurs du De finibus, «en quelque endroit qu'on mette le pied, on éveille un souvenir»20.A Rome, de nos jours encore, les pierres parlent. «Et, le promeneur d'aujourd'hui, dont le pas foule, pensif, les vieilles dalles, peut repeupler les ruines de
fantômes familiers et certains»
21

.

Il est possible à qui le souhaite de retrouver, dans les vestiges d'aujourd'hui, les lieux familiers à Cicéron il y a vingt siècles. Nous nous proposons donc de découvrir, à travers cette œuvre si importante, la Ville qui lui a servi de toile de fond, ou plutôt la Ville que l'orateur avait à l'esprit lorsqu'il parlait de sa beauté ou la disait incomparable. Quel visage offre la Rome de Cicéron? Pour le savoir, il faut distinguer les éléments et les aspects de l'Vrbs qu'il a privilégiés ou négligés, discerner ce qu'il a perçu de la Ville et comment il l'a perçu. La tâche à première vue paraît immense. Mais en fait, Cicéron, orateur, écrivain, s'est plus intéressé aux hommes, aux idées, qu'aux pierres, au cadre. Il ironise, il s'indigne, il peint des scènes, des personnages, il décrit peu, il situe rarement. Il est donc relativement aisé de noter avec quelle fréquence et dans quel contexte il cite tel ou tel lieu. Le dépouillement systématique des textes a donc permis d'établir, dans un premier temps, un relevé méthodique des occurrences. Ces données ont été ensuite «concrétisées»; elles ont été confrontées, chaque fois que cela s'est révélé possible, aux vestiges actuellement repérables et aux découvertes les plus récentes de l'archéologie. Or, depuis quelques années, la topographie traditionnelle a été souvent mise en question; des bouleversements considérables se sont produits, affectant les identifications et les localisations les plus universellement
20 21 Fin., V, 5. 1996, p. 139.

PORTE

Il

admises. On assiste actuellement dans ce domaine à une sorte de fuite en avant. Et la prudence s'impose d'autant plus que la connaissance de la Ville acquise au fil des années n'égalera jamais la naturelle familiarité avec les lieux des savants italiens. Mais lorsqu'une allusion soulève d'importants problèmes, il est utile de faire le point sur la question. Ainsi, grâce à de multiples recoupements, à partir de toutes les références à l'espace urbain disséminées dans l' œuvre, la Rome de Cicéron prend corps peu à peu sous nos yeux. Si l'orateur n'a pas décrit l'Vrbs, à travers lettres, discours et traités, une foule de détails et d'anecdotes dessinent en filigrane le visage de «sa» Ville. Pour présenter le portrait qu'il est donc au moins possible d'esquisser, il a paru souhaitable, dans un chapitre préliminaire, de partir de quelques images qui donnent une vision d'ensemble de Rome. Ces images doivent être considérées en fonction de la nature de l'œuvre et du propos de l'auteur, mais si elles laissent parfois subsister l'équivoque, elles traduisent le regard de Cicéron sur l'esthétique générale de la Ville, sa configuration. Trois parties sont ensuite consacrées aux principaux aspects de l' Vrbs qui se dégagent d'une étude à la fois topographique - ou archéologique - et littéraire des diverses mentions du corpus. Le premier est celui d'une «agglomération», définie par rapport à l'espace environnant, lieu d'habitation, cadre de vie plus ou moins adapté aux besoins quotidiens. Le deuxième, indéniablement privilégié par l'orateur, est celui du «centre politique», avec ses constructions d'utilité publique, ses sanctuaires polyvalents et les divers endroits aménagés pour le bon fonctionnement des institutions. La troisième partie insiste sur les,lieux «cicéroniens» par excellence et tente de dégager ce qui, aux yeux de l'orateur, caractérise véritablement l' Vrbs: la «lumière» qui lui est indispensable, celle de l'espace urbain en général qui offre diverses possibilités de s'exposer aux regards de ses concitoyens, celle du Capitole, haut-lieu chargé de symboles, celle du Forum utilisé comme un théâtre par les orateurs, celle enfin du Palatin, 12

point de mire de la Ville, où l' Arpinate possède une demeure qui lui est particulièrement chère. Finalement, la Rome que l'on perçoit à travers le regard de Cicéron' éclaire-t-elle d'un jour nouveau les recherches des savants? Est-elle susceptible de semer le trouble chez les topographes? L'Arpinate nous révèle-t-il une Rome cachée, ignorée, surprenante? Ou ne propose-t-il qu'une vision banale et restreinte d'une Ville dont de nombreux aspects lui échappent, méritant ainsi le qualificatif de «locataire» dont ses ennemis l'affublaient? Cette Ville, quels sentiments éprouve-t-il pour elle? Que représente-t-elle à ses yeux? Les pages qui suivent * tentent aussi de fournir quelques éléments de réponse à toutes ces questions.

* Ces pages sont le fruit de recherches menées à Rome depuis de nombreuses années et de deux thèses soutenues l'une à l'LC.P., l'autre à l'Université de Paris IV-Sorbonne. Elles ont bénéficié d'abord des encouragements du professeur Filippo Coarelli et de ses magistrales démonstrations in situ, puis des précieux conseils de MM. Joseph Doré, directeur de la Recherche à l'LC.P., Jean-Louis Ferrary, directeur d'études à l'É.P.H.É., Alain Michel, professeur à la Sorbonne, Maurice Testard, professeur émérite à l'Université libre de Louvain, André Wartelle, doyen honoraire de la Faculté des lettres de l'I.C.P., Hubert Zehnacker, professeur à la Sorbonne. Elles doivent aussi beaucoup à Jean-Pierre Guilhembet, membre de l'Ecole française, auteur de nombreuses suggestions et corrections, à celles et ceux dont le dévouement a permis de mener à bien un tel travail, en particulier Chantal Tacher pour la réalisation des plans, enfin à Patrice Vermeren qui a bien voulu accueillir dans sa collection le regard d'un philosophe antique sur la Ville de Rome. La couverture a été dessinée par Alexandre Boiron. Que tous soient ici sincèrement remerciés. 13

PRÉLIMINAIRES LES IMAGES DE ROME DANS LA CARRIÈRE DE CICÉRON
Plusieurs villes sont qualifiées par Cicéron de très belles. L'un des buts du discours au peuple Sur la loi agraire, au début de son consulat, étant de s'opposer au projet du tribun Rullus en montrant que Capoue pourrait devenir dangereuse, il y présente la cité campanienne comme «la plus belle ville d'Italie», «une ville d'une importance considérable et tout à fait magnifique»~ d'autre part, selon le même discours, la ville de Mitylène, dans l'île de Lesbos, récemment reconquise sur Mithridate, doit sa grande célébrité «à sa beauté, à sa situation naturelle et à
l'ordonnance de ses monuments»
1.

Par ailleurs, dans La République, S.cipion donne l'exemple de grandes cités, remarquables pour leur magnificence, qui, opprimées par la tyrannie, ne constituaient pas de véritables res publicae: à l'époque de Denys, Syracuse, que l'on a appelée «la plus grande des villes grecques et la plus belle de toutes les villes», et, sous le régime des Trente, Athènes, dont l'orateur dit ailleurs que les dieux se sont disputé la
possession en raison de sa beauté
2.

Le traité offre à cette occasion des visions panoramiques de ces deux cités, où chacune apparaît dans tout son éclat, la première dont «il faut voir» la citadelle et dont les ports s'étendent <<jusque dans la baie fonnée par l'Acropole et au pied de la ville, offrant aux regards «ses larges avenues, ses portiques, ses temples et ses murs» 3, la seconde avec «son théâtre, ses gymnases, ses portiques, ses Propylées fameux, son

1 Agr., II, 91; 76; 41. 2 Rep., ill, 43 (cf. 2 Verr., IV, 117); Flac., 62. 3 Rep., ill,43-44.

15

Acropole, les œuvres merveilleuses de Phidias et le Pirée
magnifique»
.

Dans les Verrines déjà, insistant sur la splendeur de cette ville, «la plus belle et la plus ornée de toutes», que Verrès osa piller alors que Marcellus avait voulu l'épargner, l'orateur décrivait longuement Syracuse, «si grande qu'on la dirait composée de quatre villes très importantes», avec ses nombreux édifices publics, en particulier de très beaux portiques et une
large avenue traversant de bout en bout l' Achradine
4.

Ce ne sont là que des esquisses, mais on chercherait en vain un portrait comparable de Rome dans l'œuvre de Cicéron. Rares sont les impressions d'ensemble sur la Ville, rares aussi les images de l' Vrbs. On peut distinguer celles - d'ailleurs contradictoires - qui lui sont inspirées par la rhétorique et celles qui servent à illustrer sa réflexion. De façon générale, elles dépendent étroitement des circonstances et du contexte. Mais elles fournissent un point de départ intéressant pour cerner les différents aspects de cette Rome à la fois chère et familière qu'il appelle «notre Ville».

Une Ville «très belle»

A son retour d'exil, en septembre 57, Cicéron, dans son discours de remerciement au peuple, rend hommage à la patrie qu'il vient de retrouver: «On a peine à dire, dieux immortels! quel amour elle inspire, quel plaisir elle procure!» 5. Et il fait appel à des images plus concrètes que dans le discours adressé au Sénat: pour lui, au même titre que la population nombreuse des villes, les paysages, les champs et les moissons d'Italie, la beauté de Rome est au nombre des biens dont on goûte davantage le charme après en avoir éprouvé la privation. L'orateur n'exprime sans doute pas dans cette circonstance officielle et solennelle une impression personnelle. En tout cas, il ne précise pas en quoi consiste la beauté de la
4

2 Verr., IV, 115-120.
Quir., 4.

5

16

Ville. N'est-elle pas en fait à ses yeux une notion comparable à l 'humanitas des citoyens, la dignitas de l'Etat, la maiestas de son auditoire dont il parle immédiatement après? Si l'on excepte le De natura deorum, il n'est question de la beauté de l'Vrbs que dans les discours; Cicéron n'y fait allusion que pour les besoins. de son argumentation. D'une manière générale, on peut s'interroger sur la valeur du superlatif «très belle» appliqué à Rome dans les Verrines ou les Catilinaires, comme il l'est ailleurs à Capoue, Athènes, ou Syracuse. Dans la péroraison de la IIème Catilinaire, Cicéron demande au peuple d'implorer les dieux pour qu'ils sauvent «la plus belle et la plus puissante des villes» sur la destinée de laquelle ils ont toujours veillé 6: dans ce cas, il s'agit de mobiliser les citoyens, de les sensibiliser à un danger d'un genre nouveau, puisque jusque là, dans les «discordes civiles», on voulait non pas brûler la Ville, mais y jouir du pouvoir. De même, dans l'exorde de la IIIème Catilinaire, l'orateur fait «voir» à tous ceux qui l'écoutent «la plus heureuse et la plus belle des villes» qui, grâce aux dieux et grâce à lui, a
été «dérobée à la dent cruelle du Destin» et leur a été rendue
7.

Dans ces deux discours prononcés à la Tribune aux harangues, la beauté de la Ville est associée à l'idée de la grandeur romaine: les dieux ont voulu qu'il n'existe pas de ville «plus belle, plus florissante et plus puissante»; et c'est «la plus prospère et la plus belle des villes» qui a été «arrachée au fer et au feu». Pour l'orateur, la Ville n'est pas belle en elle-même, elle est nécessairement belle parce qu'elle est le siège du plus grand et du plus illustre des empires, parce qu'elle est favorisée par les dieux. D'autre part, dans les Verrines, le premier discours où il soit question de cette beauté, Cicéron associe de manière significative au superlatif «très belle» un autre superlatif ornatissima. En fait, Rome n'est pas belle, comme Capoue, pour son plan régulier, COlnme Athènes, pour ses monuments, elle n'offre pas aux regards un admirable paysage urbain comme
6 Cat., II, 29. Cf. III, 25. 7 Cat., III, 1.

17

Syracuse, elle est belle pour son décor, qui est plus précisément un décor emprunté. Les Verrines insistent sur ce point: «Dans notre Ville si belle et si bien décorée, quelle est la statue, quel est le tableau qui n'ait été conquis sur des ennemis vaincus et
rapporté de leur pays?»
8.

Le but de l'orateur est à ce moment de dénoncer le pillage des œuvres d'art, dans les provinces et chez les alliés, par des individus comme Verrès qui en remplissent leurs villas. Et il cite l'exemple du désintéressement de Marcellus pendant la deuxième guerre punique: celui-ci, après la prise de Syracuse, n'apporta chez lui aucun de ces ornements qui, à ses yeux, appartenaient à la Ville, «le droit de la victoire étant de

transporter à Rome le butin susceptible de l'orner» 9. En 63, il
s'indigne aussi à l'idée de voir aboli par la loi de Rullus l'usage ancestral consistant pour les généraux à «employer leur butin et l'argent tiré des dépouilles à des monuments en I'honneur des dieux immortels et à l'embellissement de la Ville» 10. Plus tard, dans les Tusculanes, il insiste sur les possibilités ainsi offertes aux amateurs d'art par cette Ville où tant de chefs-d'œuvre sont en permanence accessibles à tous. «J'admets que l'on aime les statues, les tableaux. S'il se trouve que l'on ait cette passion, n'est-il pas vrai que les petites gens sont à même de la satisfaire mieux que ceux qui possèdent un grand nombre de ces objets? Dans notre Ville, en effet, le domaine public est très riche en œuvres d'art de toutes sortes, tandis que les particuliers qui les possèdent n'en ont pas autant sous les yeux et ne les voient que rarement quand ils vont à leurs campagnes» Il. Dès l'époque du procès de Verrès, l'orateur suggérait quelques buts de promenade au citadin qui n'avait pas la chance de pouvoir contempler chez lui un chef-d'œuvre comparable à la Sapho de Silanion, volée à Syracuse: «Si parmi nous, qui ne sommes pas aussi opulents que Verrès et ne pouvons pas être de
8

2 Verr., V, 127. 92 Verr., IV, 120-121.
10 Agr., II, 61. Il Tuse., V, 102. 18

goût aussi délicat, quelqu'un veut un jour voir une œuvre de cette sorte, qu'il se rende au Temple de Felicitas, au Monument

de Catulus, dans le Portique de Métellus»

12.

Ces édifices

jouaient en quelque sorte le rôle de «musées». Et l'on peut se demander vers quelles œuvres d'art Cicéron dirigeait ses concitoyens et quels artistes contribuaient ainsi, selon lui, à faire de Rome la «belle Ville» de ses discours. L'orateur fournit le renseignement pour le Temple de Felicitas. A propos d'un Cupidon de Praxitèle volé par Verrès à Messine, faisant allusion à un autre Cupidon du même artiste, qui attire beaucoup de visiteurs dans la ville de Thespies, au pied de I'Hélicon, il précise que le vainqueur de Corinthe, Mummius, n'y toucha pas, lui qui emporta de cette place-forte «les
Thespiades qui sont près du Temple de Felicitas»
13.

Le sanctuaire était situé au Vélabre sur le parcours du triomphe 14. Entouré d'un portique, il avait été construit par L. Licinius Lucullus, consul en 151: pour la dédicace, en 146, à une divinité dont il introduisit le culte officiel à Rome, le Bonheur, lié peut-être plus à la richesse qu'à la chance, celui-ci emprunta à L. Mummius des œuvres d'art rapportées de Grèce et ne les rendit jamais 15. Parmi elles figuraient les statues célèbres signalées par Cicéron, qui avaient reçu le nom de Thespiades. Pline confirme qu'il s'agissait de Muses en marbre, placées à l'extérieur du temple; il mentionne aussi la présence de statues en bronze de Praxitèle devant le temple et d'une remarquable Vénus à l'intérieur 16. Pour les deux exemples suivants, il faut se référer à d'autres sources. L'identification du Monument de Catulus, d'abord, a été très discutée. Ce Catulus est certainement le collègue de Marius en 102 qui, avec le butin de la victoire

12

2 Verr., IV, 126.

13 2 Verr., IV, 4. 14 SlTET., Caes., 37~ D. C., XLill, 21, 1. 15 STRAB., Vill, 6, 23. Cf. PIETILÀ-CASTRÉN 1987, p. 125-127. 16 N. H., XXXVI, 39 et XXXIV, 69.

19

remportée l'année suivante sur les Cimbres., éleva deux «monuments»: un portique 17et un temple. A plusieurs reprises, le portique est appelé par Cicéron «monument»: dans le discours de 57 Sur sa maison, par exemple, lorsqu'il s'adresse au constructeur dont il évoque le souvenir, ou lorsqu'il s'en prend à Clodius, «fléau de la patrie», qui s'est employé à détruire «les monuments d'un grand homme disparu» 18. Et quand, dans le Pro Caelio, il accuse cette fois Sex. Clodius «qui a renversé le Monument de Catulus», il s'agit bien du portique 19. Cependant, si ce fameux portique avait en outre constitué une sorte de musée, l'orateur n'aurait pas manqué de le souligner pour charger davantage Clodius et son acolyte. Quant au temple, voué sur le champ de bataille par Catulus, il était dédié «à la Fortune du Jour présent» 20. Au cours d'un dialogue des Res rusticae qui a lieu dans la Villa publica, Varron compare, .pour sa colonnade circulaire, la volière de sa propriété de Casinum au temple de Catulus qui devait être proche - et sans doute visible - du lieu de la conversation 21. La structure particulière du sanctuaire a donc conduit à le reconnaître dans le temple rond du Largo Argentina, désigné sous le nom de <<temple après les fouilles de 1926-1928, non B» loin duquel ont été découverts les fragments en marbre d'un

acrolithecolossal, sans doute la statue d'une divinitéféminine22.
C'est probablement de ce temple qu'il s'agit dans le De signis, car Pline signale la présence de statues de bronze célèbres près du temple et à l'intérieur: d'une part uQeMinerve de Phidias et huit statues de Pythagoras de Samos, d'autre part deux autres

V. chap. 4, p. 102. p.225. 18 Dom., 114; 102. 19 Cae!., 78. 20 PLUT., Afar., 26. 21 V ARR., R. R., ID, 5, 22 BOYANCÉ 1940, p. 1968 A, p. 365-373 et

17

Sur la significatîon

du latin monumentum,

v. chap. 9,

12. 64-71~ CHAMPEAUX 1982, p. 154-163. Cf. COARELLI 1981 C, p. 9-51. 20

statues de Phidias~ dédiées par Catulus

23.

La Minerve aurait été,

selon Pline, rapportée à Rome après Pydna par Paul-Emile, philhellène et amateur d'art; et ce serait cette Athéna en bronze que l'on voyait encore au VIème siècle «à l'est du Temple de la

Fortune» 24.
Le troisième «musée» mentionné par Cicéron est le portique édifié par Q. Métellus, dont le triomphe célébra, en 146, la victoire remportée en Macédoine pendant sa préture. Selon Velléius Paterculus 25, «l'escadron» de statues équestres disposées, à l'intérieur du portique, en face des Temples de Jupiter et de Junon constituait le principal ornement de ce qui était devenu, depuis la restauration d'Auguste, le Portique d'Octavie. Il s'agissait de vingt-six statues de bronze - grandeur nature - représentant Alexandre au milieu de ses compagnons dispanls lors de la bataille du Granique. Ces statues qui faisaient partie du butin étaient les premières œuvres de Lysippe transportées à Rome 26. Le sculpteur de Sicyone - l'un des artistes préférés d'Alexandre, considéré comme le principal représentant d'un courant réaliste 27 qui tendait à s'écarter du «canon» théorique de Polyclète - était fort apprécié pour la ressemblance de ses portraits. Mais l'aspect esthétique n'était pas seul en cause dans l'admiration des contemporains de Cicéron pour ce groupe. La référence à la gloire d'Alexandre et de ses conquêtes y avait certainement aussi sa place. On a constaté en effet l'influence, dans la propagande

23 PLIN., N. H., XXXIV, 54 et 60. Les statues de Pythagoras, artiste de la première moitié du Vème siècle préoccupé de réalisme, représentaient peutêtre les Sept contre Thèbes. Cf. COARELLI1997, p. 276-277. 24 PROC., Bell. Goth., l, 15, Il. Selon Pline, la statue fut dédiée près du temple. Or celui-ci fut édifié sur le dallage en tuf de l'ensemble de la place dont quelques restes sont encore visibles sous la réfection en travertin de l'époque de Domitien (cf. MARCHETTI-LONGHI 1959) - réalisé une cinquantaine d'années plus tard à plus d'un mètre au-dessus du niveau précédent. Il faut donc supposer que la statue aurait été préservée et replacée sur ce dallage, au niveau auquel on pouvait l'admirer au temps de Cicéron. 25 VELL., l, Il,3-4. Cf. COARELLI 1997, p. 531-532.
26 MORENO 1981, p. 186. Cf. PLUT., Alex., 16~ POL., IV, 62, 1.

27Brut., 296. Cf. PLIN., N. H., XXXIV, 64-66. 21

politique de l'époque 28, de ce thème qUI InspIra un certain nombre d'œuvres. Du portique seuls subsistent, au voisinage du Théâtre de Marcellus, quelques vestiges d'une restauration du Ilème siècle de notre ère et il est difficile de se représenter son aspect à la fin de la République. C'est peut-être sur l'esplanade du Largo Argentina que l'on imagine le mieux, autour des quatre temples, de leurs escaliers de façade et de leurs autels, cette Rome du 1er siècle où de vastes espaces mettaient en valeur les chefs-d' œuvre de la sculpture et de la peinture enlevés aux cités grecques. La phrase des Verrines donne une idée des œuvres d'art les plus appréciées à l'époque de Cicéron, c'est-à-dire celles des grands sculpteurs pour lesquels l'orateur a exprimé ailleurs son admiration: Praxitèle dont le «très beau» Cupidon attire les visiteurs à Thespies, et dont le génie a fixé dans le marbre des visages d'une admirable finesse, cités comme des modèles dans

le De diuinatione 29. Et Phidias, l'artiste qui, pour Cicéron, s'est
le plus approché de la perfection: selon l'orateur, lorsqu'il sculptait, il n'avait pas sous les yeux un modèle, mais sa main s'efforçait de reproduire une beauté idéale qu'il contemplait en esprit 30. Cependant aucun élément descriptif ne confirme la beauté de la Ville. Les seuls édifices de l' Vrbs qualifiés de «beaux» dans l'œuvre de Cicéron sont deux temples, dans les Verrines. Le premier, celui de Cérès, est cité pour prouver le caractère particulièrement vénérable du sanctuaire d'Henna, pillé par Verrès. D'après l'orateur, les Livres Sibyllins ayant indiqué, après l'assassinat de Ti. Gracchus, qu'il fallait apaiser la plus ancienne Cérès, des prêtres furent envoyés en Sicile, à Henna, «bien qu'il y eût dans notre Ville un Temple de Cérès très beau
et tout à fait magnifique»
31 .

Or, voué à l'occasion d'une famine.au début du Vème
siècle, ce sanctuaire voisin du Grand Cirque
28 COARELLI 1981 A, p. 254-258. 29 Diu., II, 48. 30 Or., 8-9. 31 2 Verr., IV, 108.

- où

les édiles

CfFam.,

II, 10,3.

22

plébéiens avaient leur siège et leurs archives - était, selon Vitruve, un temple d'aspect archaïque, au fronton orné de

statues de bronze doré et de terre cuite à la manière toscane 32.
D'après Pline, cependant, il avait subi l'influence grecque et l'intérieur, décoré d'autres terres cuites et de tableaux réalisés dès l'origine par des artistes grecs, était remarquable. Il

contenaitaussi de nombreusesœuvres d'art
L'autre

33.

monument» de Catulus 34, c'est-à-dire le Temple de Jupiter

temple est «le très célèbre et très beau

Capitolin, reconstruit après l'incendie de 83. Dans le De oratore, Cicéron présente le majestueux fronton du sanctuaire comme l'exemple même de la perfection créée non par le besoin d'élégance, mais par la nécessité même: «On avait cherché le moyen de faire écouler les eaux des deux côtés de l'édifice et l'utilité de ce faîte du temple a tout naturellement entraîné la

majesté» 35. Le dialogueétant situé en 91, il s'agit en principe du
fronton du premier temple: surmonté d'un quadrige en terre cuite qui était l'œuvre de Vulca, il reposait sur une architrave en bois. Mais de toute façon, Catulus avait rebâti un sanctuaire de plan et d'aspect à peu près identiques. L'enthousiasme avec lequel Cicéron chante les louanges de l'édifice rénové paraît quelque peu suspect 36. Quarante ans
plus tard, en effet, Vitruve le décrit comme l'un de ces temples «bas et aplatis» dont il n'hésite pas à dénoncer la «silhouette barycéphale», celle «d'un homme aux jambes écartées et à la tête

trop lourde»

37,

peu satisfaisante pour des regards habitués

désormais aux modernités hellénistiques.

32

D. H., VI, 17 et 94~ TAC., An., II, 49~ LIV., ID, 55~ VITR., ID, 3, 5. Sur sa situation au pied de 1'Aventin, cf. COARELLI 1988 A, p. 32~ L. T. [1.R. l, p. 261. 33 PLIN., N. H., XXXV, 154 (cf. MERLIN 1906, p. 153-155~ LE BONNIEC 1958, p. 256-266)~ N. H., XXXIV, 15 et XXXV, 24 (cf. MERLIN 1906, p. 162). 34 2 Verr., IV, 69. 35 De or., ID, 180. 36 GROS 1978, p. 61-62. 37 VITR., ID, 3, 5. 23

L'interprétation de l'incendie de 83 semble pourtant traduire, chez un personnage attaché aux monuments et aux traditions du passé, le sentiment qu'il est désormais nécessaire de recourir à des principes nouveaux pour doter la Ville d'édifices suffisamment représentatifs. En effet, à propos du «détournement sacrilège» du candélabre d'Antiochus, prince de Syrie, destiné au temple, l'orateur s'adresse ainsi à Catulus, qui est l'un des juges: «Tu dois avoir le souci, une fois le Capitole restauré avec plus de magnificence que jadis, de l'orner aussi avec plus de richesse, si bien que le feu du ciel paraisse l'avoir atteint non pour détruire le sanctuaire de Jupiter Très Bon et Très Grand, mais pour en réclamer qui ait plus d'éclat et de

magnificence»38.
A travers l'accumulation d'épithètes laudatives, destinées d'abord à flatter Catulus, se dégage la notion de magnificentia: le nouveau temple doit impressionner dans son ensemble par sa grandeur et non plus par la seule majesté du fronton. Pour l'orateur, la beauté architecturale se définit donc par la dignitas et la magnificentia, l'aspect grandiose d'un monument étant perçus comme signes de la puissance et de la gloire de Rome. Cependant, de façon générale, architecture et urbanisme sont curieusement absents de l'esthétique cicéronienne: ils constituent en quelque sorte un domaine à part, sans doute trop lié à l'idéologie, à la politique. L'orateur a parlé de peinture, de sculpture~ il a comparé les «tableaux modernes», plus éclatants «grâce à la beauté et à la richesse de leurs couleurs», qui séduisent au premier coup d'œil, mais dont le charme s'évanouit assez vite, et les «tableaux anciens» au «caractère sombre et archaïque que nous ne 'cessons d'admirer»~ il a comparé Myron et Polyclète par référence à la «vérité de la nature» 39.Mais, pour lui, la Ville ne peut qu'être «belle» dans la mesure où elle est «grande», où elle est la glorieuse capitale d'un vaste empire. Ainsi, dans l'ensemble de l'œuvre, cette «Ville si belle» n'a

38

2 Verr., IV, 69.
De or., ill, 98.

39

24

guère de réalité. Et l'emploi du superlatif pulcherrima paraît bien conventionnel.

Une Ville «bâtie en l'air»

Entre l'image de la Ville «si belle et si bien décorée», musée de l'art grec, dans les Verrines, et l'image de la Ville «si belle et si puissante», siège d'un empire favorisé par les dieux, dans les Catilinaires, un tout autre regard sur l'Vrbs apparaît dans la rhétorique cicéronienne, exprimé cette fois de manière très concrète. Le premier discours prononcé devant le peuple par le consul de 63, discours habile et vivant qui lui pennit de remporter une grande victoire politique, présente en effet comme un objet de risée Rome «dans son site de collines et de vallées, suspendue dans les airs sur la hauteur de ses appartements, sans
belles rues, avec ses ruelles très étroites»
40.

Il s'agissait pour Cicéron de combattre le projet de Rullus qui prévoyait le lotissement de l'Ager Campanus, la distribution' à cinq mille colons du «plus beau de tous les

domaines du peuple romain» 41. Le discours avait pour but de
montrer quelles pouvaient être les conséquences déplorables d'un tel projet. Dans cette perspective, l'orateur est amené à présenter Capoue sous le jour le plus favorable pour mettre en relief l'arrogance de ses habitants: «Les Campaniens se sont toujours enorgueillis... de la salubrité, 'de l'heureuse ordonnance et de la beauté de leur ville... Lorsque dans ce pays les décemvirs auront, en vertu de la loi de Rullus, installé cinq mille colons..., imaginez leur fierté, leur emportement, leur insolence... Rome en comparaison de leur Capoue, s'étendant au milieu d'une vaste plaine, dans une admirable situation, suscitera leurs moqueries et leur mépris» 42. Cette arrogance ne serait d'ailleurs plus seulement humiliante, mais aussi dangereuse: Capoue
40 41 42

Agr., Agr., .4gr.,

II, 96. II, 80. II, 95-96.

25

deviendraiten quelque sorte une seconde Rome 43 menaçant la
suprématie de la première. Si l'on considère le plan de la cité dont Hannibal avait apprécié les «délices», on ne peut qu'être frappé par sa régularité. Rien n'empêchait en effet qu'elle se développât largement en terrain plat. A l'inverse, Rome était gênée par l'étroitesse de ses vallées, la présence de buttes y rendait les communications peu commodes et l'urbanisme y subissait de multiples contraintes. Les défauts de la Ville sont ainsi mis en lumière par l'orateur. Et les rues «médiocres» dénoncées ici sont

les ruelles étroites et tortueuses de la «vieilleRome» 44 qui, selon
Tacite, favorisèrent l'incendie de 64 ap. J.-C. Mais dans cette esquisse de paysage urbain - la seule de toute l'œuvre - ce qui frappe le plus, c'est la vision d'une Ville «suspendue dans les airs sur la hauteur de ses appartements». Elle traduit peut-être l'étonnement éprouvé par le jeune provincial, une trentaine d'années auparavant, à son arrivée à Rome. Et l'on pense à celui de Rica, dix-huit siècles plus tard, découvrant Paris, et présentant la capitale comme «une ville bâtie en l'air» 45. Là encore, le témoignage des écrivains d'époque impériale confirme que, dans l'Vrbs, «de loin les insulae composent un paysage à la verticalité impressionnante» 46. TiteLive parle d'un immeuble de trois étages en 218~ et à la fin de la République la hauteur des immeubles peut atteindre plus de 20 mètres, puisqu'elle sera limitée par Auguste à 70 pieds 47: cela représente cinq ou six étages. Cicéron lui-même a donné l'exemple de l'insula de Claudius Centumalus, sur le Caelius,

43 Agr., I, 24 et II, 86. Cf. Phil., XII, 7, où la même expression désigne la colonie fondée finalement par César.
TAC., An., XV, 38. 45 Lettres persanes: lettre 24. 46 DURET-NÉRAUDAU, p. 341. Cf. MART., II, 118,7 et VII, 20, 20; JUV., II, 269; GELL., XV, 1, 9. 47 LIV., XXI, 62; STRAB., V, 3, 7. Cf. HOMO 1971, p. 551. D'après Suétone, Auguste s'inspirait de ce qu'avait dit sur les inuneubles Rutilius Rufus, le consul de 105, pendant son édilité (Aug., 89). 26 44

dont la hauteur faisait obstacle à l'observation du vol des

oiseauxpar les augures depuis la Citadelle48.
En fait, l'image du discours Sur la loi agraire traduit très concrètement le problème exposé par Vitruve quelques années plus tard, celui d'une Ville où «il est indispensable pour loger le nombre infini de ses habitants que la hauteur des édifices

puisse compenser le défaut d'espace»

49.

La muraille dite

servienne englobait, à l'intérieur d'un périmètre de Il kilomètres environ, un peu plus de 425 hectares; au premier siècle, l'habitat débordait très largement l'enceinte et on peut «doubler sans crainte ce chiffre» 50. On a calculé qu'à cette époque Rome avait peut-être 750.000 habitants. Cela représente une densité sept ou
huit fois supérieure à celle d'une ville française actuelle
51

.

Dans ce discours, le consul cherche à agir sur l'imagination populaire et les traits sont évidemment outrés. Par ailleurs, l'ironie affleure sans cesse: à propos de ces habitants de Capoue à qui «vraisemblablement les terres du Vatican ou de la région Pupinienne ne paraîtront pas comparables à leurs belles et fertiles campagnes» et qui trouveront la Ville laide; mais aussi sur la possibilité pour les Romains eux-mêmes d'envisager un choix entre leur Ville et Capoue: lorsque l'orateur propose de donner des détails supplémentaires «pour le cas où quelqu'un trouverait plus de charmes à Capoue qu'à Rome» 52,il sait bien qu'aucun citoyen n'est prêt à renoncer aux avantages de la Ville. Le portrait de l' Vrbs esquissé au début de 63 apparaît surtout dans ce contexte comme le négatif de celui de Capoue, destiné à illustrer une argumentation. Rien ne prouve qu'il

48

49

Off. ID, 66.
VITR., ID, 8, 17.

50 NICOLET 1991, p. 87. L'enceinte d'Aurélien cOITespond à un périmètre à peu près double. Capoue avait une superficie de moins de 200 hectares, mais l'enceinte de Syracuse en englobait plus de 1.800. 51 BRUNT 1979, p. 166 et 157. Cf. BRUNT 1971, p. 382-383. Les calculs sont basés sur le nombre connu des bénéficiaires des frumentationes. Et il faut noter que les esclaves et les affranchis devaient représenter environ deux tiers de la population, à côté de deux mille chevaliers environ et six cents sénateurs. 52Agr.. II, 96 et II, 76. 27

traduise exactement la vision de son auteur. Il semble cependant être un reflet fidèle de la réalité.

Un site idéal

Dans un traité comme le De republica, le point de vue est tout à fait différent de celui des discours. Scipion donne en exemple l'organisation politique de Rome et, au début du livre II, il fait longuement l'éloge de Romulus, qui «choisit pour la Ville un site extraordinairement favorable», semblant ainsi «avoir pressenti qu'elle serait un jour le siège et la demeure du plus grand des empires» 53. Cicéron attribue à cette fondation un caractère divin, quand il présente le fils de Mars installant l' Vrbs au bord du fleuve près duquel il avait été exposé et la faisant en même temps bénéficier de la présence de nombreuses collines. La première intuition de génie attribuée à Romulus consiste à ne pas avoir établi la Ville près de la mer: «Il se rendit compte que les régions côtières ne convenaient pas du tout aux villes fondées avec l'espoir de durer et de dominer» 54. Scipion dénonce, d'une part, les dangers auxquels, en cas de guerre, les villes du littoral sont exposées plus que celles de l'intérieur, l'approche de l'ennemi par mer étant beaucoup plus difficile à discerner, d'autre part, la corruption des mœurs causée par les innovations de toutes sortes qu'entraîne une telle situation 55. Le De republica met en lumière le rôle joué par le Tibre dans le destin de Rome qui, grâce à lui, bénéficie des avantages, mais évite les inconvénients des villes «maritimes». La meilleure preuve de l'inspiration divine de Romulus, Cicéron la voit dans le fait qu'il fonda sa ville «sur la rive d'un fleuve au cours permanent et régulier, qui s'écoule dans la mer par un large
53 54 Rep., Rep., il, 4-5 et 10. il, 5-7.

Le long développement consacré aux villes maritimes est visiblement inspiré de Platon (Lois, IV, 704-706) et d'Aristote (politique, Vil, 1327). Ces thèmes apparaissent aussi chez le pseudo-Xénophon (Constitution des Athéniens, il, 7, 8). Et Cicéron indique lui-même Dicéarque comme l'une de ses sources (Att., VI, 2, 3). Cf. GIGANTE 1990, p. 168-173. 28

55

estuaire». Le Tibre était également navigable sur une distance assez longue en amont et «la Ville pouvait non seulement faire remonter de la mer les objets les plus nécessaires aux besoins immédiats et à ceux de la vie civilisée, mais aussi les recevoir
transportés de l'intérieur des terres»
56.

L'importance économique du Tibre est présentée par tous les auteurs anciens comme l'un des facteurs essentiels du

développementexceptionnelde Rome 57. Cependant, ce Tibre
bienfaisant et providentiel était-il vraiment le fleuve «au cours permanent et régulier» que décrit Cicéron? Il a toujours passé pour être sujet à des crues particulièrement dévastatrices et, d'après les auteurs anciens, les inondations menaçaient périodiquement les bas-quartiers. En octobre 54, par exemple, l'orateur écrit à son frère: «A Rome, et surtout sur la Voie Appienne dans le quartier du Temple de Mars, il y a une inondation étonnante». Il résume les dégâts en ces tenTIes: «La terrasse de promenade de Crassipès a été emportée ainsi que des jardins et nombre de guinguettes,

l'eau monte jusqu'à la Piscine Publique»

58.

Cette dernière

précision fait allusion à un bassin qui existait au IIIème siècle et où l'on pratiquait la natation: situé au-delà de la Porte Capène, non loin du futur emplacement des ThenTIes de Caracalla, il devait laisser son nom à une région augustéenne, à une époque

où il n'était déjà plus utilisé 59.
Dans cette lettre, chronique personnalisée dont le ton reste léger, la perspective de Cicéron n'est pas celle d'un historien. Des vers d'Homère lui viennent à l'esprit et il suggère d'interpréter l'événement comme un signe de la colère divine, après l'acquittement de Gabinius! Il minimise certainement l'inondation, car Dion Cassius la décrit, lui, comme une véritable

catastrophe 60. De tels désastres étaient dus à la rapidité avec
laquelle l'eau envahissait les rives et à la mauvaise qualité des
56Rep., il, 10. Le Tibre a de nos jours une largeur moyenne de 80 mètres et une profondeur d'environ 3 mètres. 57 LIV., V, 54~D. H., ID, 44~ STRAB., V, 3~PLIN., N. H., ID, 9. 58 Q. fr., ID, 5, 8.
59 60 LIV., XXID, 32 (année 215)~ cf. FEST., 232 L. D. C., XXXIX, 61. 29

habitations. Mais, selon J. Le Gall, les crues dangereuses étaient rares: le fleuve avait de l'eau en relative abondance en toutes saisons, comme le dit Scipion, et il a été une des voies navigables les plus utilisées par les Anciens 61 . Le De republica offre également une image idéalisée de la nature du sol et des accidents du relief. En effet, Scipion attribue aux collines non seulement une grande importance stratégique, mais aussi une influence bienfaisante sur le climat. Et c'est seulement «par la grâce de la rhétorique», a-t-on dit 62, que Cicéron a pu célébrer, dans le même élan, le choix par Romulus d'un site imprenable et «la salubritas des collines
romaines» !

Il est certain que la présence des collines joua un rôle décisif dans 1'histoire de la cité, en particulier aux origines, en lui permettant d'organiser sa défense. «Quant aux fortifications naturelles de la Ville même», den1ande Scipion, «qui peut être assez inattentif, pour les ignorer et les méconnaître?». Il montre que le tracé des remparts fut «déterminé par des buttes de tout côté escarpées et abruptes» et précise qu'un unique accès s'ouvrait «entre le mont Esquilin et le mont Quirinal 63. Le terme mons employé ici exceptionnellement pour désigner ces collines met l'accent sur leur rôle stratégique associé à celui des «buttes» isolées. Ailleurs l'orateur utilise le toponyme Esquiliae pour l'Esquilin et associe au nom collis l'adjectif Quirinalis 64. Les «buttes» commandaient le passage du fleuve et leur escarpement les rendait faciles à fortifier. De nos jours encore, parmi les collines, trois donnent véritablement cette impression en raison de leur isolement: l'Aventin qui surplombe le Tibre d'une hauteur de 25 mètres~ le Palatin qui, étayé par les murs des palais impériaux, domine de 30 mètres le Grand Cirque; et le
61

LE GALL 1953, p. 35.
BONJOUR Rep., II, 11. 1975, p. 140, n. 1.

62 63

64 Nat., ID, 63; Rep., II, 20. Le terme collis, à l'origine, «n'a pas la valeur d'un nom commun, mais d'un véritable nom propre s'appliquant à toute une région de Rome» (POUCET 1967, p. 106): cf. Att., XII, 10. La valeur topographique de Collis fut précisée ensuite par des adjectifs comme Quirinalis ou Viminalis. 30

Capitole, dont la paroi occidentale s'élève à une hauteur de 45 mètres au-dessus de la via deI Teatro di Marcello. Dans l'Antiquité, le Capitole était uni au Quirinal par un seuil rocheux, haut de 30 mètres, que Trajan fit entailler pour aménager son Forum et ses Marchés; et la petite éminence de la' Vélia se dressait primitivement entre le Palatin et l'Esquilin, avant la transformation de toute cette zone à l'époque impériale, puis l'ouverture par Mussolini d'une grande artère menant de la Place de Venise au Colisée. Le De republica mentionne les hauteurs de la Vélia à propos de 1'histoire de Publicola: celui-ci fit transporter sa demeure au pied de la butte, quand il s'aperçut «qu'ayant commencé à construire en son sommet, à l'endroit même où avait

habité le roi Tullus, il provoquait les soupçons du peuple» 65. Si
le choix de cet emplacement annonçait aux yeux des Romains une volonté de domination et le désir de régner, c'est que la Vélia constituait «géographiquement une sorte de citadelle au-dessus 66. Elle du Forum, nettement détachée de la plaine environnante» disparut pratiquement lors de la construction d' eJ.?trepôtsaprès l'incendie de Néron, puis de la Basilique de Maxence, au IVème siècle; mais à la fin de la République, c'était encore une hauteur isolée et escarpée. Cicéron est le premier à avoir appelé Rome «la Ville aux sept collines» dans une lettre à Atticus du 26 juin 50. Faisant allusion au comportement de Philotime, l'affranchi de Térentia, 67 il utilise le grec pour n'être compris que de son correspondant . L'expression a été forgée sur le modèle de l'épithète célèbre de Thèbes, la ville «aux sept portes». La Vélia est-elle à ses yeux l'une de ces collines? Outre les multiples mentions du Capitole, on note deux occurrences du Caelius et de l'Esquilin, trois du Quirinal, sept de l'Aventin et dix-huit du Palatin, mais le Viminal n'apparaît jamais dans l'œuvre de Cicéron.
65 Rep., TI, 53. 66 DUBOURDIEU 1989, p. 394. Cf. D. H., V, 19. 67

Att., VI, 5. A cette date, Varron n'a pas encore «inventé»le Septimontium.

Cf. GELSOMINO 1975, p. 35 et 56. On sait par Servius (Ad AEn., VI, 783) que I'hésitation était grande chez les auteurs anciens à propos de la liste des sept collines (Cf. GELsoMINO 1975, p. 100). 31

Si certains reliefs ont été aplanis dès l'Antiquité, à l'inverse, en de nombreux endroits, le sol s'est exhaussé de plusieurs mètres au cours des siècles en raison de l'amoncellement des décombres, comme on peut le constater dans la zone du Forum ou du Largo Argentina. Al' origine les dénivellations étaient donc plus importantes. Et ce terrain accidenté eut des conséquences sur la formation du réseau des rues et sur le développement de l'habitat. L'orateur a lui-même dénoncé ailleurs les inconvénients que présente pour la Ville ce
site de collines et de vallées
68.

D'autre part, peut-on attribuer aux collines une influence bénéfique sur le climat? C'est ce que prétend Scipion dans le De republica: «L'emplacement choisi possédait de nombreuses sources et restait salubre, au milieu d'une région malsaine~ en effet, les collines, aérées elles-mêmes par les vents, étendent leurs ombres sur les vallées» 69. Il est sûr que dans le sol de Rome les sources étaient abondantes. Dans chaque vallée coulait un ruisseau qui allait se jeter dans le Tibre. Or l'écoulement des eaux se faisait mal~ et à l'embouchure de ces petits cours d'eau s'étaient formés des marécages: celui du Vélabre, par exemple, qui occupait primitivement toute la zone du Forum au Tibre comprise entre le Capitole et le Palatin. Le drainage systématique au moyen d'égouts, réalisé, selon Tite-Live, à l'époque étrusque, n'avait pas suffisamment assaini les bas-quartiers et la présence d'eaux stagnantes dans les maisons elles-mêmes favorisait l'apparition et la permanence de maladies endémiques, comme la malaria,
attestée dès le IIème siècle
70.

En réalité les premiers arrivants s'étaient bien installés sur les collines, mais lorsque la population s'accrut, les nouveaux venus durent se contenter de l'espace qui leur restait et s'installer dans les dépressions où régnait une continuelle pestilence, provoquant de terribles épidémies 71. Le peuple avait
68 V. p. 25. 69Rep., il, Il. 70 LIV., I, 38~ SALLES 1982, p. 135 et n. 1.

Cicéron évoque à plusieurs reprises dans le De diuinatione les problèmes de pestilentia et de sa/ubritas. Cf. ANDRÉ 1980, p. 16. 32

71

essayé de se préserver en divinisant la Fièvre et en instituant, à une époque lointaine, des cérémonies destinées à l'apaiser et à la
détourner
72.

Les habitants des collines, eux aussi, étaient victimes de fièvres périodiques et l'orateur, dans plusieurs de ses lettres, s'alarme de la fièvre quarte d'Atticus. A son retour de Cilicie, il écrit de Formies à son ami qui souhaite aller à sa rencontre: «Je ne sais quel jour revient ton accès, mais je te défends absolument

de bouger aux dépens de ta santé»

73.

En 46, il propose

d'accueillir au Palatin Alexis, le fidèle secrétaire d'Atticus, pour

le soigner 74. Au début de la lettre, il attribue à cette épidémiela
cause du décès de l'esclave ou affranchi Athamas. Et dans une lettre précédente, il se réjouit qu' Attica, longtemps malade, soit
désormais délivrée de ses frissons
75.

En outre, l'été, l'air devenait rapidement irrespirable, avec la chaleur étouffante dont Cicéron se plaint, dans une lettre à son frère, à la fin du mois d'août 54: «Sache que je n'ai jamais été plus tiraillé du fait des causes et des procès, et cela au moment le plus pénible de l'année, celui des grandes

chaleurs» 76. Les riches quittaientalors la Ville pour chercherun
peu d'air et de fraîcheur dans leur maison de campagne ou du bord de mer: «J'ai réparé les fatigues des grandes chaleurs (nous n'avons pas souvenir d'en avoir vu de pire) dans ma villa d'Arpinum», lit-on dans une autre lettre, à la fin de ce même été 77 . Il est intéressant de comparer l'image du site donnée
dans le De republica avec celle qui est présentée par Tite-Live
78

dans le discours attribué à Camille après l'invasion gauloise. Celui-ci y rappelle les humbles origines de la Ville qui lui est chère: «Il n'y avait à son emplacement que des bois et des marécages». C'est parce qu'il voulait se servir de la réalité
72

73 Att., Vil, 7, 3. Cf. X, 15,4 et 74 Att., XII, 10.
75

V. chap. 5, p. 132 et chap. 10, p. 267.
BRUNT

1971, p. 611-624.

Aft., XII, 6a, 2. 76 Q.fr., II, 15, 1. Cf. HOR., Ep., 1,7,5-9. 77 Q.fr., III, 1, 1. 78 LIV., V, 53. 33

romaine pour illustrer ses idées sur la cité idéale que l'auteur de La République, l'admirateur de Platon, fut amené à travestir
quelque peu cette réalité
79.

Ce passage a pour principal mérite d'être «la plus ancienne description géographique de la région romaine que nous connaissions», comportant «l'analyse des facteurs 80. On ne peut hydrographiques, orographiques, climatiques» reprocher à Cicéron d'avoir fait apparaître les éléments qui favorisent le développement d'une ville en soulignant les avantages du site de l' Vrbs. Il est cependant difficile de nier à celui-ci tout défaut et d'y voir le site idéal présenté à travers l'exposé de Scipion.

Il ne semble guère possible de concilier des images si dissemblables, jalonnant une longue carrière d'orateur et d'écrivain. Dans leur réalisme ou leur idéalisme on ne peut même clairement discerner ce qui relève du lieu commun, ce qui appartient à la rhétorique, ce qui ressortit à l'impression personnelle. De toute façon, quelques images, toujours tendancieuses, ne sauraient suffire à esquisser un portrait: pour que la Rome de Cicéron révèle son véritable visage, il faut faire appel à l'ensemble de l' œuvre, depuis les propos officiels des grands discours jusqu'aux anecdotes des traités ou aux confidences des lettres.

79

Cf. MICHEL 1965, p. 260.
GELSOMINO 1975, p. 32.

80

34

1ÈRE PARTIE

L'AGGLOMÉRATION

URBAINE

«Sauveur de la Ville»: Cicéron aime à rappeler le titre que le Sénat lui a «unanimement et tant de fois» décerné 1. En mars 49, cherchant à justifier son attitude au début de la guerre civile, il trouve là un argument, qu'il colore d'exotisme: «Moi qu'un certain nombre de gens ont nommé Sauveur, ont nomtné Père de cette Ville, conduire contre elle des troupes de Gètes,

d'Affi1énienset de Colchidiens?»2. Et l'on note que, dès 62, il
fOffi1ule ainsi son souhait le plus cher: «Pouvoir contempler dans la paix et -la tranquillité d'esprit une Ville que j'ai sauvée» 3.

Dans la IIIème Catilinaire, il insistait déjà sur le motif des supplicationes décrétées par le Sénat après l'arrestation des conjurés: «Il a été décidé de les faire en mon nom... parce que j'avais sauvé la Ville de l'incendie...». Et il proclamait bien haut: «Les torches qui de toutes parts menaçaient la Ville entière, les temples, les sanctuaires, les maisons et les murailles nous les avons éteintes». Cette idée revient d'ailleurs comme un leitmotiv dans les discours postérieurs: «J'ai sauvé la Ville de l'incendie» 4. Si l'on peut voir dans cette insistance sur son dévouement au service de l' Vrbs une réponse aux attaques portées contre sa romanité, le thème des malheurs de la ville tombée aux mains de l'ennemi est assurément un lieu commun de la rhétorique 5: «Les Catilinaires sont pleines des flammes qui
menacent Rome, parce que le feu est le symbole du danger
Dom., 101. 2 Au., IX, 10, 3. 3 Sull., 26. 4 Cat., ill, 15; ill, 2 (cf. Pis., 5); Sull., 33. 5 Cf. SALL., C., 51. 6 ACHARD 1981, p. 450. 35 1
6.

Or

Cicéron cherche à effrayer les sénateurs comme le peuple. Une image impressionnante de la IVème Catilinaire prend même la forme d'une sorte d'hallucination: «Je crois voir notre Ville, lumière du monde et rempart de toutes les nations, s'effondrant
tout à coup dans un embrasement total»
7.

L' Vrbs, citée près de quatre-vingts fois, est au centre de ces discours dont l'un des thèmes dominants est celui de l'incendie, de la menace qui pèse ou qui a pesé sur elle. Sous quelle forme y est-elle présente? Ce sont les maisons, les sanctuaires et les murailles qui doivent être défendus contre les entreprises des conjurés 8: c'est de leur sauvegarde que le consul fait dépendre l'existence de l' Vrbs, sans mentionner d'espaces 9. publics ou de monuments précis, à l'exception du Capitole Temples, maisons et murs sont présentés par Cicéron comme les éléments constitutifs de la Ville. On retrouve les mêmes expressions chaque fois que la Ville est en danger: en 49, par exemple, tout est à craindre de César, «puisqu'il considère les temples et les maisons non comme sa patrie, mais comme une proie», ou en 44, quand la 1ère Philippique dénonce les instigateurs du culte de César qui menacent «les maisons et les temples de la Ville». Lors de l'exil de l'orateur ils prennent le deuil: «Les temples gémissaient, les
maisons mêmes de la Ville se lamentaient»
10,

L'orateur a personnifié l'Vrbs elle-même dans deux discours, la faisant participer aux deux événements qui ont eu le plus d'importance dans son existence. La première fois, en 63, il compare Catilina à un fauve à qui l'on vient d'arracher sa proie et croit voir la Ville «se réjouir d'avoir vomi et expulsé une si redoutable peste». La seconde fois, en 55, il cherche à traduire l'impression éprouvée lors de son retour triomphal, qui représente pour lui «l'équivalent de l'immortalité»: «Je crus que Rome elle-même, arrachée pour ainsi dire de ses fondations, s'avançait pour prendre dans ses bras I'homme qui l'avait
7 8

Cat., IV, Il.

Cat., I, I2~ 33~ II, 29~ III, 2~ 22~ IV, 18~ 24. 9 Cat., III, 22 et IV, 18. 10 Att., Vil, 13a, 1. Phi!., I, 5. Pis., 21. 36

sauvée!». Et il développe ainsi la personnification: «Jusqu'aux murailles elles-mêmes, aux maisons et aux temples de la Ville,

tout semblait se réjouir» Il.
Si les sonorités du couple tecta/templa et l'effet d'allitération sont mis au service, dans les Catilinaires, d'un thème rhétorique cher aux optimates, l'emploi de cette expression stéréotypée est beaucoup plus général. Dans tous ces discours, on constate donc que le contenu de l'espace urbain se résume aux habitations (tecta), sanctuaires (templa) et murailles (moenia). Qu'il s'agisse de la Ville menacée et sauvée en 63, ou de la Ville retrouvée avec tant de bonheur après l'exil, d'une image «officielle» ou d'une personnification à valeur affective, l' Vrbs apparaît comme une «agglomération» sans caractère distinctif. Rien ne singularise tel ou tel des éléments qui la composent: remparts, temples, maisons. Le premier visage de l' Vrbs chez Cicéron, celui qu'elle offre en particulier dans les discours du consulat et du retour d'exil, frappe par son étrange ressemblance avec la ville définie dans le Pro Sestio ou le De republica 12:une enceinte entourant un lieu d'habitation. Dans l'œuvre, diverses notations esquissent un portrait de cette agglomération: elles concernent d'une part le rôle des limites matérielles et la présence d'espaces périphériques, d'autre part les différents aspects de I'habitat, mais aussi certains édifices et espaces fonctionnels caractéristiques de la vie urbaine.

Il Pis., 52. 12 Sest., 91~ Rep. 1,41.

37

CHAPITRE 1 LES LIMITES DE L'AGGLOMÉRATION
Si, au fil des œuvres, Cicéron a évolué dans sa réflexion sur l'origine de la société, sa manière d'expliquer l'apparition des villes a moins varié. Il reprend dans le De republica l'idée exprimée dans le Pro Sestio: après avoir découvert les principes du droit divin et humain.. «on entoura de murailles ces réunions de domiciles que nous appelons villes» 1. Défendue par ses remparts contre les agressions extérieures, la ville offre aux citadins la sécurité matérielle à laquelle, selon son dernier traité, Les devoirs, les hommes ont toujours aspiré. Et lorsqu'il dresse la liste des travaux d'utilité publique que les citoyens généreux doivent préférer aux largesses sans lendemain, il cite en premier
les «murs»
2.

Mais ce sont là des considérations générales. A la p.n de la République, le temps n'est plus où Rome devait songer à se défendre contre les agressions des peuples voisins, ou contre un redoutable envahisseLT venu de loin. D'autre part, l'agglomération s'est depuis longtemps étendue au-delà de la muraille. Et, d'après le De natura deorum, le meilleur moyen de défense de l' Vrbs pourrait bien être la religion. En effet, s'adressant au pontife Cotta, le stoïcien Balbus déclare à propos des murs: «Vous dites, vous, pontifes, qu'ils sont sacrés et vous mettez plus de zèle à protéger la Ville par une «ceinture de religion» que par celle des remparts eux-mêmes» 3. Dans cette optique, Cicéron accorde-t-il plus d'importance au pomerium qu'à l'enceinte «matérielle» de l'Vrbs? En fait, son œuvre laisse percevoir d'autres limites

1
2

Sest., 91; Rep., 1,41.

3

Off., II, 60.
Nat., ill, 94.

39

servant à son époque à définir l'espace urbain, parmi lesquelles le Tibre joue un rôle particulier.

Les murs et le pomerium «Sors une bonne fois de la Ville; les portes sont ouvertes: pars... tu me libéreras d'une grande crainte du moment qu'il y aura un mur entre toi et moi». Interpellant Catilina en pleine séance du Sénat, le consul définit concrètement l'espace urbain par l'existence de la muraille. Et quand il annonce au peuple le départ du chef de la conjuration, il recourt à nouveau à la notion de «mur» pour exprimer le soulagement qu'il éprouve: «Je n'ai plus de crainte, car il y a un mur entre nous, ce que j'ai toujours voulu». L'emploi du mot murus - mur de ville - suggère
l'idée de sécurité, de protection, de défense
4.

L'enceinte est décrite de manière assez concrète dans le De republica), lorsque Scipion met en lumière le rôle stratégique des collines: «Le tracé de la muraille construite avec sagesse d'abord par Romulus, puis par les autres rois, parcourt des collines aux escarpements abrupts de tous les côtés; il ne restait ainsi qu'une seule voie d'accès, qui s'ouvrait entre l'Esquilin et le Quirinal; elle put être fermée par l'obstacle d'un talus très élevé, bordé d'un très profond fossé» 5. Cicéron fait donc remonter - en partie du moins - à l'époque du fondateur la construction de la plus ancienne muraille que la tradition attribue à Servius Tullius. De fait, on a
retrouvé des vestiges de murs en cappellaccio
6

du VIème siècle.

Ceux-ci auraient précédé l'enceinte du début du IVème siècle, haute d'environ 10 mètres, épaisse parfois de 4 mètres, constituée de gros blocs de tuf provenant du territoire de Véies, et dont de nombreux fragments sont encore visibles. D'autres

4Cat., I, lO~II, l7~cf.Pis., 5. 5 Rep., II, Il. 6 Le cappellaccio est un tuf grisâtre provenant du sol même de Rome, utilisé à l'époque archaïque. Les carrières de Gratta oscura furent exploitées après la prise de Véies en 396 et jusque vers 100 avoJ.-C. 40