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Marx vérifié par l'expérience

De
269 pages
Alors que la "science économique" n'a rien prévu, on est surpris de comprendre le pourquoi et le comment des crises et des échecs du libéralisme et du "stalinisme" en lisant Marx. Cet essai tente de préciser les fondements méthodologiques de l'analyse de Marx, puis de montrer que ses idées sur l'histoire jettent un jour nouveau sur celle des ex-pays communistes, enfin de confirmer l'adéquation de ses théories avec les réalités économiques et les crises. A partir de là, il présente une analyse de la mondialisation-globalisation du marché.
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MARX VÉRIFIÉ PAR L’EXPÉRIENCE

Collection « L’esprit économique »
fondée par Sophie Boutillier et Dimitri Uzunidis en 1996 dirigée par Sophie Boutillier, Blandine Laperche, Dimitri Uzunidis
Si l’apparence des choses se confondait avec leur réalité, toute réflexion, toute Science, toute recherche serait superflue. La collection « L’esprit économique » soulève le débat, textes et images à l’appui, sur la face cachée économique des faits sociaux : rapports de pouvoir, de production et d’échange, innovations organisationnelles, technologiques et financières, espaces globaux et microéconomiques de valorisation et de profit, pensées critiques et novatrices sur le monde en mouvement... Ces ouvrages s’adressent aux étudiants, aux enseignants, aux chercheurs en sciences économiques, politiques, sociales, juridiques et de gestion, ainsi qu’aux experts d’entreprise et d’administration des institutions. La collection est divisée en six séries : Dans la série Economie et Innovation sont publiés des ouvrages d’économie industrielle, financière et du travail et de sociologie économique qui mettent l’accent sur les transformations économiques et sociales suite à l’introduction de nouvelles techniques et méthodes de production. L’innovation se confond avec la nouveauté marchande et touche le cœur même des rapports sociaux et de leurs représentations institutionnelles. La série Economie formelle a pour objectif de promouvoir l’analyse des faits économiques contemporains en s’appuyant sur les approches critiques de l’économie telle qu’elle est enseignée et normalisée mondialement. Elle comprend des livres qui s’interrogent sur les choix des acteurs économiques dans une perspective macroéconomique, historique et prospective. Dans la série Le Monde en Questions sont publiés des ouvrages d’économie politique traitant des problèmes internationaux. Les économies nationales, le développement, les espaces élargis, ainsi que l’étude des ressorts fondamentaux de l’économie mondiale sont les sujets de prédilection dans le choix des publications. La série Krisis a été créée pour faciliter la lecture historique des problèmes économiques et sociaux d’aujourd’hui liés aux métamorphoses de l’organisation industrielle et du travail. Elle comprend la réédition d’ouvrages anciens, de compilations de textes autour des mêmes questions et des ouvrages d’histoire de la pensée et des faits économiques. La série Clichés a été créée pour fixer les impressions du monde économique. Les ouvrages contiennent photos et texte pour faire ressortir les caractéristiques d’une situation donnée. Le premier thème directeur est : mémoire et actualité du travail et de l’industrie ; le second : histoire et impacts économiques et sociaux des innovations. La série Cours Principaux comprend des ouvrages simples, fondamentaux et/ou spécialisés qui s’adressent aux étudiants en licence et en master en économie, sociologie, droit, et gestion. Son principe de base est l’application du vieil adage chinois : « le plus long voyage commence par le premier pas ».

Georges BUBLEX

MARX VÉRIFIÉ PAR L’EXPÉRIENCE

L’Harmattan

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12887-3 EAN : 9782296128873

Sommaire
Introduction Avertissements 9 11

Chapitre 1 Idéologie ou démarche scientifique ?
1 Les sciences et l’idéologie 2 Est-ce la condamnation de la philosophie ? 3 La démarche scientifique 4 Expérience et démarche scientifique 5 Les méthodes scientifiques sont « dialectiques »

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15 33 36 40 42

Chapitre 2 Politique et histoire
Les théories de Marx confrontées à la réalité historique
1 Les explications fondamentales de Marx 2 Confrontation de la contradiction entre mode de production et développement des forces productives, avec l’histoire

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57

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Chapitre 3 L’économie
Les théories de Marx confrontées à la réalité historique

87
89 91 99 103 131

Les théories économiques de Marx La valeur La circulation et la composition du capital Les crises économiques La monnaie et le capital financier

Chapitre 4 La mondialisation
1 Quest-ce que la « mondialisation » ?

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2 Pourquoi la « mondialisation libérale » ? 3 La domination du capital financier, 1ère phase jusqu’à la crise asiatique (1997) exportée aux USA (1998) 4 Dès 1997, la crise asiatique a entraîné une crise internationale, du krack de 2001 à la crise générale de 2007

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196

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Chapitre 5 Comment fonctionne le capitalisme actionnarial ?
1 Le crédit à la spéculation et le levier de la dette 2 La titrisation et le « système bancaire alternatif » 3 Du libéralisme à la « gouvernance actionnariale » 4 La « valeur actionnariale », l’EVA 5 Les codes de comptabilité alignés sur la « juste valeur » 6 Des politiques fiscales qui exonèrent le capital financier et les grandes entreprises 7 Le système est ainsi tendu vers le profit à court terme 8 Les crises financières aggravent considérablement les crises économiques 9 La dissociation de la propriété et de la responsabilité 10 La gouvernance de la mondialisation

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221 225 230 232 233 234 235 236 237 240

Chapitre 6 Un capitalisme meilleur, est-ce possible ?
1 « Humaniser », « moraliser » le capitalisme ? 2 Un post libéralisme ou un après capitalisme ? 3 Cependant Keynes n’est pas Milton Friedman 4 La conclusion de ce livre-ci

243
245 252 255 257

Introduction

Qui, aujourd’hui, a lu Marx ? Quel parti, quelle organisation recourt à ses idées pour comprendre, par exemple, la crise économique et financière ? Or aujourd’hui, que constatons-nous ? La « science économique » dominante qui guide des Etats et des groupes financiers, aboutit à des désastres successifs que gouvernants et experts n’ont même pas su prévoir. Ils en attribuent la responsabilité à quelques boucs émissaires dont les abus ont été voyants, alors qu’eux-mêmes, quelques jours avant, prônaient encore la politique qui y a mené. En lisant « le Capital » et quelques autres ouvrages de Marx, vous constaterez avec surprise que si ces messieurs s’y étaient tant soit peu intéressés, ils auraient pu comprendre et prévoir. Car, au milieu du 19ème siècle, en s’astreignant à lire et réfléchir, observer et comprendre le capitalisme, Marx avait décelé les erreurs des mêmes idées déjà professées par leurs prédécesseurs « libéraux ». Il avait élucidé la question de l’origine du profit, expliqué les crises économiques, révélé le fétichisme et les dangers du capital financier devenu autonome. Sa théorie de la monnaie se révèle seule conforme aux réalités actuelles de l’inflation, du capital fictif, du taux d’intérêt. Le Monde 2 spécial 2008 du 27 décembre 2008 sous-titrait : « Devant cette débauche d’argent et l’aggravation des déficits publics, les économistes ressassent cette question : pourquoi n’a-t-on rien vu venir ». Eh bien si ! la crise économique et la crise financière étaient prévisibles, et dès l’élection de N. Sarkhozy, il était évident que sa démagogie allait se heurter très vite à une crise phénoménale. Pourquoi ? Parce que aux USA, l’endettement des banques et des institutions financières, à la suite de la crise financière de 2001-2002, n’avait pas été résorbé mais transféré, parce que la « rentabilité du capital » (le taux de profit) n’était rétablie que de façon artificielle par la 9

demande américaine qui allait fatalement s’écrouler. Tous ces éléments étaient connus, mais de manière éparse et sans analyse critique. Paradoxalement, les analyses des experts économistes n’ont pas de fondement scientifique. Ils ne raisonnent qu’à court terme sur la demande et l’offre, en scrutant le Dow Jones et leurs modèles sophistiqués. Et même Michel Aglietta, spécialiste reconnu et compétent de la finance, louait en 2006 la politique financière du risque d’Alan Greenspan, alors à la tête de la Réserve fédérale américaine. Un retour à Marx nous aurait mieux éclairés ! Pourquoi l’écrivain du monde le plus lu selon Jacques Attali, est-il aussi celui qui a été le plus décrié, combattu et rejeté par tout ce qui dépend « de l’argent » et des pouvoirs ? Et pourquoi ses idées, qui sont vérifiées par l’expérience, seraient dépassées a priori, alors que, pour ne pas parler des politologues de tous poils, celles de Say, Adam Smith, Walras, Milton Friedmann (et même Keynes) qui ont échoué, sont toujours la matière principale des cours universitaires ? Essayez de le connaître et vous verrez. Vous verrez que ses conceptions sont « modernes »… pas de cette modernité qui consiste à répéter ce qui est à la mode : elles sont modernes parce que conformes à l’expérience que nous vivons actuellement comme à celle qui l’a engendrée, depuis sa mort.

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Avertissements

I. Le plan de cet essai n’accède qu’après son premier tiers au vif de son sujet : l’analyse marxiste des dysfonctionnements économiques et politiques du capitalisme et sa conformité avec l’expérience actuelle. Il nous a semblé nécessaire d’aborder auparavant les soubassements méthodologiques des idées de Marx sur les sciences et l’idéologie. On peut lire cependant cet essai en abordant directement les débats d’actualité sur l’économie, la monnaie, la crise, la mondialisation, ou par chapitre, voulu comme un tout (ce qui a induit quelques redites). II. De cet essai a été volontairement écartée toute analyse du développement durable et de l’écologie, sauf quelques allusions indicatives. Ces questions sont certes aussi centrales que celle de l’économie : l’eau, l’air, l’énergie, le climat, l’environnement ne sont pas des biens comme les autres. La démarche de Marx serait utile dans les débats actuels, mais on ne peut traiter ces questions sans compétence. D’autre part, elles sont connexes de celles de l’économie en ce sens que le capitalisme est nécessairement générateur d’accaparement, étant mu par la recherche du taux de profit. Les luttes de classes peuvent en acquérir des exigences, mais il n’y aura ni véritable développement durable ni maintien de la bio diversité sans mettre en cause le capitalisme, particulièrement sa phase « ultralibérale » actuelle et le pouvoir du capital financier. Remerciements à Bruno Bublex qui a réalisé la mise en page de cet essai.

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Chapitre 1 Idéologie ou démarche scientifique ?

L'effondrement de l'URSS et des pays européens qui se réclamaient du socialisme a anéanti la prétention scientifique du matérialisme historique et dialectique. Du même coup, il a relégué dans le discrédit et l'oubli une question pourtant fondamentale, celle des idéologies et de la démarche scientifique. N’est-il pas intéressant de se demander pourquoi des idéologies considérées comme incontestables ont dominé un peuple et ont été ensuite remplacées par une autre tout aussi incontestable ? Et pourquoi tant de théories économiques, présentées comme scientifiques par l’Université, les médias et l’idéologie politique dominante, sont infirmées par l’expérience et mènent à des impasses ? Marx a abordé cette question avant de se lancer dans la recherche économique.

1 Les sciences et l'idéologie
Prenons un exemple. Une crise structurelle a entravé le développement économique de 1970 à 1985 et bouleversé la vie économique et sociale à l’échelle mondiale. Après trente années relativement exceptionnelles, le chômage de masse a de nouveau envahi le monde capitaliste. Un autre phénomène s’y est superposé de 1972 à 1983 : l’inflation. Aux USA, l’augmentation des prix a atteint 16 % l’an en 1982. En France, importante dès 1974, elle est montée à 17 % en 1979 selon l’indice CGT. Elle a été très forte aussi en Angleterre, un peu moins dans les autres pays d’Europe. Ces évènements contredisaient les théories dominantes qui prétendaient impossible la coexistence du chômage et de l’inflation (les fameuses courbes de Phillips). Que nous ont dit alors les responsables politiques et les économistes experts de ces phénomènes, chômage et inflation, soudain simultanés, dont les conséquences étaient dramatiques pour des milliards d’hommes et de femmes particulièrement dans les pays dont l'économie est la moins avancée ? Leurs explications, leurs interprétations ont été nombreuses, péremptoires et successivement très différentes, voire opposées. L'inflation était traditionnellement la conséquence d’un excès de monnaie, puis des chocs pétroliers, des augmentations de salaires, du déficit budgétaire.

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Quant à la crise, les économistes classiques ont accusé les interventions de l’État au delà de son rôle, puis la balance des paiements déséquilibrée par hausse du prix du pétrole. Les keynésiens ont mis en cause l’insuffisance de la demande, d’autres le différentiel de prix avec les pays étrangers, ou bien les technologies informatiques qui suppriment du travail. Les classiques qui invoquent, la nécessité d’augmenter l’offre, proposaient de diminuer les impôts et les charges sociales. Leur démonstration en était éloquente : « les courbes de variation du chômage et des charges sociales et fiscales sont parallèles » ânonnaient-ils. Ils ne se posaient même pas la question : et si c'était l'inverse, si c'était le chômage qui accroissait les prélèvements sociaux et réduisait le nombre de cotisants ? Les monétaristes « ultralibéraux » ont gagné. Ils ont supprimé tout lien entre les monnaies et l’or, libéré les changes, tout déréglementé, diminué les impôts et cassé les protections sociales. Un âge d’or allait s’ouvrir. Le résultat final, de crise en crise, a été la catastrophe de 2007, dont on ne voit pas la fin. Savez-vous qu’avant 1971, presque tous les économistes (sauf quelques marxistes) déclaraient tout aussi péremptoirement que les crises économiques étaient devenues définitivement impossibles ? Qu'est-ce qui empêche ces universitaires et ces anciens élèves de l'ENA ou de Harward qui ont pourtant l'air intelligent et instruit, de maîtriser la réalité qu'ils analysent, comme les physiciens et les biologistes ? L'économie politique a ceci de particulier : son objet. S'agissant de la conduite de l'économie et de la vie sociale, les oppositions de classes et la concurrence des groupes financiers entre eux jouent un rôle déterminant dans la formation et la diffusion des idées. Un tel problème ne s'est plus guère posé aux physiciens, depuis Galilée du moins. Leurs connaissances progressent avec assurance. Des biologistes, attelés aux recherches sur la vie, ont pu rencontrer l'obstacle de préjugés religieux, ou encore les interdits de la prétendue science stalinienne. Mais là-bas comme ici, l'objet de leurs études était présent, concret, soumis aux expériences et aux controverses sur des résultats précis. Ils ont peu à peu avancé et accumulé une masse énorme de connaissances non seulement sur la matière vivante, son développement, l'évolution, l'hérédité, la diversité, le fonctionnement du corps humain, mais aussi sur le centre de leur recherche, la vie, comme les physiciens sur la matière, l’énergie et l’univers. Au contraire, l'objet central de la science économique, la valeur (c’est-à-dire ce qui détermine l’échange et le financement) reste encore l'objet de controverses où la spéculation prend largement le pas sur la méthode. Et (c’est plus simple !) la plupart s’abstiennent d’en donner une définition. 16

C'est que les enjeux de ces controverses sont aigus, immédiats et déterminants. Qui parle de valeur doit bien prendre en compte ce phénomène quelque peu troublant : l'accumulation gigantesque des signes de valeur entre quelques mains, alors que des milliards d'hommes et de femmes sont dans la misère. L’expliquer ne peut manquer d'interférer avec la justification ou la mise en cause de la légitimité de la richesse, c'est-à-dire avec les idées dominantes sur le fondement de la liberté, de la conscience, de la propriété, du droit, de l'État, de la logique, de la morale etc. Or la prétention scientifique de l'économie est évidemment incompatible avec l’immixtion de l'idéologie en son sein. L’économie dominante multiplie les « modèles » complexes et mathématiques, mais bientôt décalés par rapports à la réalité qu’ils sont censés représenter. Des prévisions d’économistes s’avèrent tout simplement fausses sans qu’ils en mettent le fondement en question. C’est qu’ils s’appuient sur des théories qui se réfèrent toujours à des équilibres qu’ils disent « naturels » mais dont personne n’a pu vérifier l’existence. Ils se dispensent et se défient de toute critique fondamentale du capitalisme. À des degrés divers, des intrusions de partis-pris idéologiques semblables troublent trop souvent aussi la rigueur scientifique en histoire, en sociologie, en psychologie, c'est-à-dire dans l'ensemble des sciences humaines dont l’objet, les comportements humains soumis au « libre arbitre », exclut la répétition exacte des phénomènes, comme en physique par exemple. L'intervention des idéologies dans les idées, non seulement dans les informations, mais dans l'interprétation qui en est faite, est une question importante pour conduire l'action politique ou syndicale. Il ne suffit pas de vouloir se battre. Il faut déceler et éviter les erreurs qui conduisent à l'inefficacité. Pour cela, n'avons-nous pas besoin d'une idéologie, afin de combattre les idéologies « de droite » ? Marx a traité cette question au tournant de sa vie politique.

1.1 L’idéologie dominante
On a souvent cité la dernière de ses Thèses sur Feuerbach : « Les philosophes n'ont fait qu'interpréter le monde de diverses manières ; ce qui importe, c'est de le transformer » Ainsi rompait il avec les débats idéologiques : ce qui importe c'est de transformer le monde.

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Après avoir écrit d'importants ouvrages philosophiques de combat (qui occupent plus de 1000 pages de l'édition de la Pléiade), Marx concluait ses thèses sur la pensée « matérialiste » de Feuerbach, vers 1845, en affirmant par cette phrase que ce n'était plus son objectif. Et pourtant, avec Engels, il devait écrire encore, dans la même période, 184546, un dernier travail philosophique, un volumineux ouvrage, L'Idéologie allemande qui n'a été publié que bien plus tard, quand Engels en a retrouvé le manuscrit. Tout porte à penser que les deux compères ont voulu faire le point de leurs idées lors de leur adhésion à la Ligue communiste, beaucoup plus que poursuivre un débat (encombrant maintenant) avec Feuerbach, Stirner et Bauer 1. C'est là que Marx a défini et précisé ce concept d'idéologie, récent alors, mais qui a été banalisé et transformé depuis : « La classe qui dispose des moyens de la production matérielle dispose en même temps, de ce fait, des moyens de production intellectuelle (...) ». « Les individus qui constituent la classe dominante possèdent entre autre chose une conscience, et en conséquence, ils pensent. Pour autant qu'ils dominent en tant que classe et déterminent une époque historique dans tout son champ, ils le font dans tous les domaines, ils dominent entre autres choses comme penseurs, comme producteurs de pensée (...) Leurs idées sont les idées dominantes de leur époque. (...) ». « A l'intérieur de cette classe, une partie seront ses penseurs attitrés, les idéologues actifs, qui réfléchissent et tirent leur subsistance principale de l'élaboration de l'illusion que cette classe se fait d'elle-même » 2. « Toute nouvelle classe qui prend la place d'une classe précédemment dominante est obligée de présenter ses intérêts comme l'intérêt de tous les membres de la société ; c'est-à-dire de prêter à ses pensées la forme de l'universalité, de les proclamer les seules raisonnables, les seules qui aient une valeur universelle (...) elle se présente comme porte-parole de l'ensemble de la société ». (Souligné par nous). Quand la bourgeoisie est devenue la classe dominante à la place de l'aristocratie, les idées de liberté, d'égalité ont pris le pas sur celles d'honneur, de fidélité etc. dominantes auparavant 3. Et peu à peu s’est constituée une nouvelle idéologie dominante, très différente de celle de l’Ancien Régime.
« Nous abandonnâmes d’autant plus volontiers le manuscrit à la critique rongeuse des souris que nous avions atteint notre objectif principal, voir clair en nous-mêmes ». 2 Analyse reprise dans le Manifeste (1847) : « Que démontre l'histoire de la pensée si ce n'est que la production intellectuelle se transforme avec la production matérielle ? Les idées dominantes d'une époque n'ont jamais été que les idées de la classe dominante ».
1

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À la place du concept de monarchie de droit divin, une idée politique s'est implantée peu à peu, celle de démocratie : le gouvernement et la loi sont l'expression d'une volonté majoritaire, censée être celle du peuple, du moins... de la partie du peuple « capable de juger » ! Ce n’est pas venu d’un coup : longtemps les majorités politiques de la bourgeoisie ont aboli ou limité la démocratie, les libertés. Il n’y a que quelques dizaines d’années que la démocratie est présentée par les partis de droite comme l’apanage des pays capitalistes. Fait étrange, alors que sévissaient encore empereurs et rois, Marx bien avant les tenants de la pensée bourgeoise, a dit que la démocratie est la forme d’Etat la plus favorable au capitalisme. En Europe, elle a d'abord été réalisée dans des Assemblées élues au suffrage censitaire, réservé aux hommes payant l'impôt, le cens. Puis elle a été annéantie par des retours à des compromis monarchiques (voire pire) et restaurée chaque fois, jusqu’à ce que l'État démocratique devienne la conception dominante. Il a fallu plus d’un siècle : en France, les femmes ne votent que depuis 1945. En Amérique, où les jeunes forces du capital avaient besoin d'affirmer et préserver l'indépendance du pays conquise par la guerre contre l'Angleterre monarchique (1775-1783), la démocratie a été constitutionnalisée dès 1787, avant même la Révolution française. Tandis qu'affluait la main d’œuvre immigrante, l'idée de patrie et le symbole du drapeau ont pris une importance encore plus obsédante qu'en Europe. L'argent, la richesse assimilés à la réussite de la liberté, ont été plus valorisés qu'en France où les idéaux républicains conquis contre les possédants de l'ancien régime tendent encore à discréditer la fortune. La formation sociale capitaliste américaine a immédiatement centralisé le pouvoir par sa personnalisation (élection du Président, des shérifs etc.). Il n’y a pas d’élection proportionnelle aux USA. Les idées de liberté d'entreprendre, de liberté de la presse, de libre concurrence y sont profondément assimilées. Mais pas pour tout le monde ! « L'inégalité des races » a couvert les atrocités de l'extermination des indiens et l'esclavagisme prorogé en plein capitalisme, dans tout le « nouveau monde ». Et ce préjugé combattu reste vivace, encore plus qu’en Europe. Quant à la nation… Auparavant, on ne se battait pas pour la patrie, mais pour le roi. C’est la Révolution qui a inventé la Nation. Elle a exacerbé le

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Pas seulement dans le siècle des Lumière français. Par exemple, Kant distinguait : - les déterminations intérieures de l'agir : la liberté de l'homme lui est indispensable pour obéir à l'impératif catégorique, c'est l'universalité de la morale ; - les déterminations extérieures de l'agir : la liberté de chacun ne doit pas empiéter sur la liberté d'autrui, l'homme n'est libre qu'avec la contrainte de la loi qui garantit la liberté, l'égalité et l'indépendance des citoyens.

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patriotisme pour défendre la jeune république contre les royautés liguées. Celui-ci est devenu un idéal dans chaque pays, aux USA pour leur indépendance économique, en Allemagne et en Italie, pour constituer des ensembles économiques nationaux de dimension suffisante, puis pour justifier les guerres coloniales et les guerres inter-capitalistes. Ainsi se sont implantées ces deux idées fondatrices de l'idéologie politique dominante, la nation et la démocratie : de façons diverses selon les conditions historiques. 1.1.1 L'idéologie dominante de la nation Les nations stables actuelles, fondées sur des caractères de leurs habitants et des institutions, n'ont pas toujours existé. Les duchés de Bourgogne et de Bretagne, le Comtat de Toulouse étaient, il n'y a pas si longtemps, une réalité tout aussi prégnante que le royaume de France. Le royaume de la Savoie, du Piémont et de la Sicile a coexisté avec la 1ère République, le premier Empire et le second. De grands Empires féodaux se sont faits et défaits, partagés par l’héritage. Des princes devenaient rois ou reines d’autres royaumes par mariage. Dans les conflits intérieurs, l’intervention d’alliés étrangers allait de soi. Il suffit de regarder les cartes au cours des siècles pour voir à quel point les frontières des royaumes et seigneuries vassales ont été différentes. Les nations européennes ne se sont condensées qu’à partir du 18ème siècle, avec l’éclosion d’un véritable capitalisme, industriel et bancaire. L’unification italienne, conquise par la guerre garibaldienne, n’a guère plus de 100 ans. Celle de l’Allemagne s’est faite au 19ème siècle par les guerres des royaumes de Prusse, d’Autriche et de Bavière, concurrents de sa domination. Les anciennes colonies ne sont devenues des nations que depuis leur libération, après la dernière guerre mondiale. Leurs frontières ont souvent résulté des conquêtes coloniales. Le sentiment national ne s'y appuie alors que sur les résultats de ces interventions extérieures, troublé par des résurgences tribales. La réalité des nations unifiées sur un territoire défini est donc très récente à l’échelle de l’histoire. Le concept ne s'est dégagé que peu à peu du bouillonnement d'idées du siècle des Lumières. Mais quand la bourgeoisie a réussi à prendre le pouvoir, elle l’a diffusé et exacerbé, dans chaque pays, lié à celui de la Liberté. C'est que, pour construire la base juridique et coercitive de sa domination, elle avait besoin non seulement de la force armée et d'une structure étatique, mais aussi de mythes unificateurs. Elle en a eu besoin tout au long du 19ème 20

siècle, pour contenir les luttes de classes, organiser les conditions de la production, puis conquérir des colonies et les garder. Le concept de Nation s’est soumis ceux d’État et de peuple, avec les mêmes mystifications d’harmonie, d’unité et d’éternité identitaire. L'ensemble des habitants de la nation, auraient des caractères et des intérêts communs qui devraient les faire décider et lutter comme une seule personne, le peuple, quelle que soient leur fonction sociale, leurs rapports sociaux. Ce peuple aurait une « identité » souvent menacée qu’il faudrait préserver, voire une identité supérieure qui devrait s’imposer aux autres peuples. L'école et la famille, avec le support essentiel de la communauté de langue (elle-même imposée, dans l’histoire), inculquent le sentiment national. Celui-ci couvre, de fait, les actes du capital jusqu'aux plus sordides. Et il légitime, pour chaque peuple, l’État et la loi. Il correspond certes à une réalité économique et sociale (l’école, le droit, le budget, l’armée) et à des faits culturels, dont la langue, acquis et évolutifs. Mais il mythifie la solidarité qui en découle : le développement économique « résultat de l'effort de tous », les investissements publics « pour le bien-être social », la patrie « destin du peuple ». Il parvient ainsi à endormir les luttes de classes, jusqu'à obtenir en guerre le « sacrifice suprême ». La nation, avec son État et son peuple, apparaît comme une construction ancestrale, progressive et consciente. Elle dissimule la domination des groupes financiers et les liens entre Etats et capital. Elle magnifie la fusion harmonieuse de peuples divers (USA), une mission religieuse (Israël, Iran), une mission humanitaire (la France et les droits de l’homme), une supériorité universelle et une mission historique (les USA et la liberté). Mythique, elle a légitimé le massacre de millions d’indiens et d’aborigènes, les conquêtes coloniales et les répressions meurtrières, l’esclavage et les guerres. 1.1.2 L'idéologie dominante de la démocratie. Des millions d’hommes se sont fait tuer et se font encore tuer pour la démocratie. Pour la propager, la majorité des socialistes allemands ont accepté la guerre de 1914 contre des socialistes français et anglais, alors qu'Engels n'était mort que depuis 19 ans. Combien de massacres ont été perpétrés au nom du « monde libre » ? Certes, il a fallu se battre pour la république et les libertés. Ce sont évidemment de grandes conquêtes. Dans les États reconnus comme démocratiques, 21

la vie est tout autre que sous les dictatures militaires ou fascistes, et les luttes populaires peuvent s’y développer dans de tout autres conditions. Mais la démocratie y est en grande partie illusoire, car les institutions censées la réaliser et l’essentiel des moyens d’information et de culture ne permettent pas aux citoyens 4 idéologiquement conditionnés, d’intervenir efficacement sur les décisions. L'idéologie dominante est inculquée de génération en génération par la famille et l'école. Elle est entretenue, développée et transformée par une multitude d'informations ou de fictions, sans que nous en ayons facilement conscience. Certes, dominante, elle n’est donc pas la seule. Effectivement, son évolution se dégage peu à peu d’un bouillonnement de recherches et d’idées, d’informations plus ou moins partiales, de débats plus ou moins larges, dans le cadre idéologique déjà établi. Elle peut absorber des concepts adverses en les travestissant, telle la laïcité. Sa diffusion dépend pour l’essentiel des moyens sous-tendus par l’argent. Les idées qui en divergent ont très peu de chance d’être largement connues et étudiées si elles ne sont pas portées par un rapport de forces exceptionnel. C’est un cercle vicieux dont il n’est pas naturel de sortir. Qui s'indigne de la propriété privée des moyens d'information et de culture, télévision, radio, journaux, édition, concentrés, en France, sur les groupes Matra-Hachette (70 % de l’édition), Vivendi, Havas, Bouygues, Suez ? Qui s’inquiète du pouvoir des agences de presse limitées à une dizaine dans le monde entier ? C'est la « liberté de la presse », la « liberté de l'information » et la « liberté d'entreprendre » 5. Avons-nous conscience de l’imbrication des concepts inculqués de génération en génération avec les informations et les idées diffusées par les médias liés au capital ? Par exemple, combien de guerres de libération a-t-il fallu pour que s’éteigne enfin la justification prégnante de l’Empire colonial, dominante pendant trois siècles ? L’industrie du spectacle et la Star’ac diffusent l’idée que chacun peut accéder au luxe et à la richesse. Le pouvoir d’un Sarkhozy après Chirac, comme celui de Thatcher et Reagan, repose sur des liens occultes et une masse de mensonges et d’illusions qui « justifient » leurs actions destructrices. Hier, 75 % des américains se prononçaient pour la guerre en Irak sous prétexte d’armes de destruction massive qui n’existaient

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On est citoyen d'une nation, qu'on soit employeur ou salarié, notaire ou paysan... La contradiction entre libertés de dominer et exploiter et libertés individuelles et populaires concrètes a été illustrée dans le débat sur l’exception culturelle face aux projets de marchandisation culturelle et de « propriété intellectuelle ».

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pas. Parfois un Président Nixon ou Clinton est menacé, voire destitué, mais pour des bavures pas pour ses actes politiques. Dans une telle emprise idéologique, la démocratie est pour une bonne part fiction, d’autant plus que les institutions elles-mêmes l’altèrent profondément. La majorité est censée réaliser la volonté populaire, alors que celle-ci se constitue en fonction d'idées inculquées dans un mouvement complexe que l’argent domine, et ne s’exprime qu’à travers des institutions qui la faussent. Cette situation ne change et ne peut guère changer que par l'expérience active des réalités sociales et économiques, des comportements politiques et des luttes.

1.2 L’idéologie, représentation inversée du réel
Le suffrage universel dissimule la domination médiatique, la domination étatique fantasme la solidarité nationale, la propriété légitime l'appropriation, l'humanitaire déguise la cynique exploitation qui fomente les guerres, le sentiment religieux projette dans un monde imaginaire les aspirations idéales insatisfaites, le peuple est affecté d’une conscience au dessus des individus 6... L'idéologie efface les oppositions et les luttes de classes comme un enfant gomme de son doigt mouillé l'image qu'il ne veut plus voir. L'ensemble des idées dominantes, écrit Marx, constitue ainsi une représentation inversée du réel : « les hommes et leurs rapports nous apparaissent la tête en bas comme dans une chambre obscure », et « ce phénomène découle du mode historique de production et d'organisation sociale, comme l'image inversée des objets sur la rétine découle de la constitution de l’œil avec sa lentille-cristallin » (L'idéologie allemande). Toutes ces représentations inversées du réel, structurées en ensemble logique et cohérent, apparaissent comme universelles, indépendantes de leur origine.

Avez-vous remarqué que, lors de chaque élection, des journalistes interprètent « ce que le peuple a voulu dire » ? Par exemple, si la majorité a perdu des voix, c'est que l'électorat a voulu donner un avertissement comme si les électeurs constituaient un personnage unique, qui exprime une approbation ou une opposition plus ou moins nuancée, selon le % des votes. Ceux qui votent contre ne donnent pourtant pas plus d’avertissement que ceux qui votent pour ! Pourquoi ne dit-on pas : « x% des électeurs pensent ceci, et y% cela », au lieu de « le peuple pense ceci et fait telles réserves », ce qui assimile les oppositions à des réserves ?

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« Ces concepts généraux sont affectés d'une valeur spéciale et développés par les politiciens et les juristes qui, chargés par la division du travail du culte de ces concepts, voient en eux et non dans les rapports de production, le fondement véritable de tous les rapports de propriété réels » (L'idéologie allemande). Les rapports de production capitalistes et la domination mondiale du capital n'apparaissent plus comme l'origine et le fondement des idées dominantes de la société actuelle : ce sont au contraire ces idées dominantes qui, dans la conscience des individus, légitiment la propriété capitaliste elle-même et son extension mondiale. C'est cela l'idéologie selon Marx : l'ensemble cohérent des idées dominantes qui inversent le réel dans la conscience des individus, qui légitiment comme universels les concepts fondateurs de l'organisation sociale, économique et politique (c'est-à-dire tout ce qui conditionne la vie et les relations de ces individus), et qui leur en masquent le fondement. 1.2.1 Universalité, et abstraction « spéculative » « Ce sont des pensées de plus en plus abstraites qui prévalent, c'est-à-dire des pensées qui revêtent de plus en plus la forme de l'universalité ». Au 18ème siècle, lors de sa conquête du pouvoir, les idées de la bourgeoisie étaient concrètes. Elle dénonçait les privilèges de la noblesse et du clergé, la république était son projet, une revendication opposée à l’ancien régime. Quand elle pris le pouvoir en 1793, il lui a fallu en écarter la paysannerie et la classe ouvrière embryonnaire, tout en maintenant l’illusion de la volonté populaire. Les jacobins et les girondins puis les bonapartistes et les républicains ont exalté la liberté, la nation et la démocratie, pour leur conférer une idéalité universelle. C’était, comme on dit maintenant, des « valeurs », détachées de la réalité. La Liberté devenait « le bien commun » dans l’oppression même. La démocratie était définie comme la volonté du peuple, alors que le suffrage censitaire était réservé aux hommes riches. La Nation idéalisée gommait la division en classes. Ces concepts, devenus abstraits, ont été présentés comme universels. Marx parle de construction spéculative. Voyons le sens de ces mots. 24

Dans la démarche scientifique, l'abstraction intervient dans un mouvement interactif entre la pensée et l'expérience. Elle est un moment d’une pratique expérimentale qui saisit et explique le réel de proche en proche. Dans l’idéologie, au contraire, la théorie est « détachée de la pratique » : c’est la définition de la « spéculation » par le Petit Robert : « détachée de la pratique ». Celui-ci cite Renan, qui parlait de « la spéculation des philosophes sur les qualités abstraites de la matière ». La spéculation 7 abstrait les concepts hors de l’expérience et de l’activité humaine. Elle leur donne une portée universelle au delà de la réalité La « construction spéculative », disait Marx, tire par exemple de la réalité apparente des fruits, un concept abstrait, « le fruit », et les fruits deviennent « les manifestations du fruit en soi ». Ce concept de fruit détaché du réel est différent du concept scientifique qui, faisant le chemin inverse, analyse les fruits et leur rôle pour définir la classification de fruit par ses fonctions : contrairement à l’apparence, le gingembre n’est pas un fruit, la courge, si. Ainsi, le concept de liberté apparaît comme applicable à tous : c’est une « valeur » de notre société. Dans l’idéologie, les libertés sont les applications du concept abstrait et idéalisé de « liberté en soi », comme si liberté de propriété d’une usine et liberté de propriété de ses vêtements, c’était la même chose, comme si la liberté d’information n’était pas aussi le pouvoir de façonner abusivement l’opinion. Ainsi, la liberté d’entreprendre légitime l’exploitation, la liberté du commerce justifie la loi du plus fort et la Cour internationale de Justice impose, à ce titre, des sanctions aux pays qui osent tenter de protéger la santé de leurs ressortissants. La liberté, définie hors des pratiques sociales et politiques qu’elle motive, a justifié la guerre d’Irak et Guentanamo . Et le concept abstrait de liberté en soi élève au statut d'universalité ce qui est, pour la majorité, limité, « aliéné », voire inaccessible par suite des conditions d'existence, de culture, de savoir, d’information, de travail. Car la liberté de penser, de choisir ses idées, n'est réelle et entière que pour qui a les moyens d'accéder à la connaissance, à l'information, à la culture. Et pour être réellement libre de comprendre et d’agir, il faut avoir l'esprit libre
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La spéculation financière est aussi une abstraction détachée de l’expérience par l’anticipation aléatoire et illusoire.

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des préoccupations de la vie élémentaire. Aucune liberté n'est compatible avec la misère ni avec un travail de forçat. La « liberté en soi », universelle, est un concept spéculatif. Le « Viva la liberta » de Don Juan est parfaitement ambigu. Au contraire, les sociologues, par exemple, s’intéresseront aux libertés acquises par la pratique, ou conquises par les combats politiques, c’est-à-dire à des libertés concrètes, analysables dans la réalité 8. Le concept de nation a aussi été aussi abstrait et élevé au statut d’universalité : l'illusion d'un peuple homogène, ancestral, nanti d'une langue depuis des millénaires. Ainsi, le sentiment national parait dater d'Astérix, et des batailles des Gaulois, des Teutons et des Grands Bretons contre les Romains. On oublie que le français n’est devenu langue unique que depuis guère plus de quatre siècles, que durant plus de huit cents ans, n’existaient d’autre législation que la coutume ni d’autre relation politique que de suzeraineté entre territoires fluctuants. L'abstraction « nation française », apparaît à chacun naturelle, ancrée dans l'histoire, nantie d’une identité. qu’on prétend définir. Et la même abstraction a été appliquée symétriquement à l’Allemagne. Elle est aussi appliquée de façon caricaturale aux nations d’Afrique dont les frontières n'ont été fixées que par la rencontre des armées conquérantes. Or ces concepts de liberté et de nation ont une importance particulière, car ainsi détachés du réel, ils légitiment le fonctionnement de la société capitaliste. Le concept abstrait « d'État de droit » complète, pour le légitimer, celui d’État lié à la Nation. Mais de quel droit s'agit-il ? À quelle date ? Est-il égal pour tous ? Le règlement du fonctionnement de la société par des textes juridiques et une organisation judiciaire donne-t-il les mêmes droits et les mêmes possibilités de recours au salarié, au chômeur, qu’à l'industriel, au financier ? Les jugements des tribunaux les traitent-ils à égalité ? La « justice de mon pays » est censée garantir les droits de « l’homme » ! Et finalement, c’est le capitalisme lui-même qui apparaît « l’état naturel de la société », garant de liberté, de justice et de démocratie..
Notons que, de même, l’idéologie substitue le concept abstrait « la femme » aux femmes : la « journée de la femme », le 8 mars, permet encore de magnifier les vertus féminines et la maternité, détournant cette journée de lutte pour des rapports d’égalité entre hommes et femmes dans la vie politique, sociale et familiale.
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