Max Stirner, pédagogue

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S'opposant aux enseignements reçus par le passé en cours de philosophie, qui montraient Max Stirner comme le chantre de l'égoïsme philosophique, tandis que son ouvrage L'Unique et sa propriété était bien au contraire une guerre lancée contre l'égoïsme moderne, Patrick Gérard Debonne déconstruit ici la savante manoeuvre qui a consisté à faire l'impasse sur la thématique de l'éducation, pourtant au coeur de l'oeuvre de Stirner, refusant autant l'égoïsme que l'altruisme, et constituant l'incongruité diogénique majeure du XIXe siècle.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782296221222
Nombre de pages : 311
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« Lacritiquede laméprise pensetoujours à
autrechosequesonadversaire;il ne peut assimilerles
idéesdece dernieretil ne peutdoncpasles accorder
avec son entendement ;elles tournent dans l’espace
vide de son propre soi comme des atomes d’Epicure, et
son entendementestleHasardqui, pardes crochets
particuliers appliquésextérieurement, lesassemble en
unapparent tout. »

(«Critique de l’Anti-Hegel »–les Annales
1835–Feuerbach– citation reprise dans l’Anticritique
–voirpage 178,
EditionsAubier-Montaigne–TraductionHenriArvon)

LesLectures de l’Unique:
Comment lireconsisteàrendre illisible

Avant de prendre lechemin d’une lecture,il
importe de ne pas se méprendre.S’agissant deStirner,
c’est devenu problématique.Or les solutions sont
souvent là: àl’origine.

Lavéritableorigine de lalecturecritique de
«l’Unique et sa propriété», nouslaretrouvons dans
l’Anticritique(« RezensentenStirners»).Danscet
ouvrage, nous sommes en effet directementconfrontés
au point de départ de lalecturecritique de l’œuvre
stirnerienne,àsavoir les troiscritiques
successivesdeSzeliga,Feuerbach etMoïseHessauxquelles Stirneravait
pris le soin de répondre.Rien de plus utile icique de
regarder d’embléecomment Stirner lui-mêmeasitué la
critique de son œuvre etcomment ilredéfini en quelque
sorte«l’Unique et sa propriété»écritpar«l’Unique»
lu.RappelonsqueStirneravaitlui-mêmesouligné que
cescritiquesn’étaientpassurle même plan,
quoiqu’elles fussent toutesdans unecertaine mesure des
discussions philosophiques ;«Szeligaintervientcomme
criticiste,Hesscommesocialiste, etlerédacteurdu
deuxième essai entant queFeuerbach ». (Anticritique
–Trad.Sauge.Ed.L’Age d’Homme,page 399).Or,
ceci ne peutmanquer de nous frapper:faceà
l’historien des idées (Szeliga),faceau premier
idéologue qui fonderal’interprétation socio-politiquequiva
segénéraliser(Hess), faceauphilosophe (Feuerbach),
Stirner répond en tantque logicien !Plusprécisément
entantque «logicien de l’absurde»:
«Le jugement«tues uniqunee »signifierien
d’autre que «tues toi »,un jugement que le logicien
appelle absurde parce qu’il n’énonce rien, ne dit rien,

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parce qu’il est vide ou qu’il est un jugement qui n’en
est pas un.Ce que le logicientraiteavecdédain,cela
est assurément illogique ou n’est «logiqueque
formellement»:maisconsidéré logiquement, ce n’est plus
qu’une phrase. C’est la logique trouvant sa fin en tant
que phrase. »(Ibid., page 404)

OnvoitlàqueStirner réduitlalogiqueàsaplus
simple expression:derrière latautologie ne s’exprime
plusautrechoseque le logicien lui-même !Position
inexpugnable peut-on dire?Positionsignificative.En
fait, c’est laseule réponse queStirneraprétendu tenir
dans l’Unique:le«Livre »n’est pas un« discours»,
un« livre »philosophique de plus–c’est un livre qui
s’annihile dans sonlecteurmême–qui ne mériteaucun
réponse.Il ne peutexister, pourStirner, de polémiques
autourde son livre que parce qu’il yamalentendu:
«Si ce n’est peut-être pourlesauteursdeces
critiques, pourmaintsautreslecteursdumoins,une
courteréponse neserasansdoute pasinutile.Les trois
adversaires sont d’accord sur le sens des mots qui
frappentle plusdansle livre deStirner,l’«Unique »
et«l’Egoïste».Ceseradoncduplusgrand profit
d’user de cet accord et de traiter au préalable les
points qui s’y rattachent.»(Ibid., page399).

D’oùcette première évidence:d’un point de
vuestirnérien, il ne peutexisterde lecturecritiqueau
sensclassique du terme que sur le plan d’uneméprise,
d’une incompréhension ou d’unecompréhension
partielle doncquasi incorrigible pourStirner.«L’Unique
et sapropriété »prétend ne pasêtreun livre
philosophiquecomme lesautres(GiorgioPenzo entirera
d’ailleurs l’argument queStirner inaugure une«
nouvelle »manière de philosopher).De nombreux
témoi

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gnagescorroborentce fait,difficulté dont n’ont su
rendrecompte jusqu’àmaintenant ni les« exégètes»du
stirnérisme ni des espritscommecelui d’HansG.
Helms qui tentent vainement d’en faire lamarque
probante d’un phénomène idéologique. Stirnernese fait
pas faute de larappelerclairement dans l’Anticritique:
«Lascience peutêtreabsorbée entant quevie
par l’Unique, dans la mesure où le «quoi » deses
spéculations sespécifie en «tel » et«tel »qui necherche
plusàsereconnaître dansleverbe, dansle logos, dans
le prédicat. »(Ibid. page, 404).

Celarejoint une des thèsesfondamentalesde
l’«Unique et sapropriété »:s’approprier (une lecture)
n’est pasautrechose que (la)consommer.Dans
l’histoire des différentesinterprétationsde lapensée
stirnérienne, il existeun poidsfondamentalqui ne peut
être pesé etqui estle poidsdecette«scienceabsorbée
entant quevie ».Devantcetobstacle«
méthodologique », certains lecteurs ontcruàl’instar de
l’ethnologue ou de l’historien mesurer l’inconnue par
seseffets.En découle lasituation
presquetragicomique d’un hommecommeHelms qui se lance dans
une épreuve de force qui peut susciter l’admiration
comme ladérision:faireunevéritable histoire générale
de l’idéologie depuisle dix-neuvièmesiècle enEurope
pourpouvoir situer«l’effet»idéologique du
stirnérisme.Il yalàvéritablement un piège qu’aucune
prétentionscientifique nesauraitcacherquand onsait que
dugrandioseaudérisoire lafrontière est
souventimprécise.Nous voilà conduitsàreconnaître qu’il faut
moins souvent se poserlaquestion«commenta-t-on
interprétéStirner ?»que laquestion«commenta-t-on
utilisé le discours stirnérien,voireconsommé?»et
surtout«QuialuStirner ?».Dece pointdevue, la

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critiquecontemporaineafaitquelquespasdécisifsdans
cettevoie:parexemple, leremarquabletravail
d’Hervé-MarieForestcherchantàfaireréapparaître un
Marx lecteurdeStirner(«MarxaumiroirdeStirner»
EditionsLeSycomore–1979).

Partant, il nousfautdéjàfairececonstat:
Stirneraplus été l’objet de jugements sommaires,
d’opinions de seconde main,decritiques méprisantes
oupeuinformées.On peutmêmeconveniravec Henri
Arvonquebien des« malentendus»ontpourorigine
mêmeunevéritable« malédiction »,qui futinaugurée
dansle«LudwigFeuerbachund derAusgang
derklassischen deutschen philosophie »d’Engels qui fitbien
hâtivementdeStirnerle«père de l’anarchisme.»Etde
rappelericiqueMaxStirner ne s’attendait d’ailleurs
pas àautrechose de
lapartdescritiques:leursméprises sous touteslesformes, nesont que lesderniers
avatarsde«l’égoïsme intellectuel»quicaractérise le
penserpropre de la critique;c’estbien parcette
perspective extrême d’un« nominalisme »quasi pathétique,
quasi prophétique queStirnerclôt d’ailleurs
ladiscussion de«l’Anticritique»:
«Aquoibon donc chercher une différence entre
BrunoBaueretStirnerpuisque la critique est
sansaucun doute la critique?On est tenté de
demanderpourquoi Hess doit s’occuper d’originaux aussi étranges
auxquelsil lui estdifficile detrouverjamais unsens
autrement qu’en leur attribuant faussementson propre
sens,commeil l’a fait dans sa brochure, et qui, comme
il le ditdans sapréface, « devaientdéboucher sur un
non-sens», pourquoi, puisqu’il a devant lui un si vaste
champ humain de l’activité la plus humaine?Pour
conclure, il neseraitpeut-être pasinopportun
derappeler aux critiques la Critique de l’Anti-Hegel par

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Feuerbach,page 4.»(Anticritique,Trad.Arvon, page
169).

Problèmeamusant:par quel nominalisme,
peutonconvaincreun nominaliste de ne plusêtre
nominaliste?

Le discours stirnérien futobjetde méprisparce
que de méprise.Constantequin’a étéque très
insuffisammentinterrogée parla critique, fait quicomme le
souligneHervé-MarieForest,aeudesconséquences
encore incalculéeset qui neconcernentpas que leseul
casStirner:
«CarEngels etMarx furent
soucieuxdeStirner; de lelire et de s’y chercher, de lui répondre. Plus,
peut-être, que nous ne le sommes aujourd’hui, et le
fûmesjusqu’ici, d’en comprendre les motifs. L’histoire
deslecturesdeStirnerapourtantlaisséune place non
négligeable–théoriquementparlant– à l’idéeselon
laquelle, puisqu’une critique de la «doctrine »même
deFeuerbach faitdéfautdans«l’Idéologie
Allemande »,ce manquerésulterait d’unimpact stirnérien.
Plusprécisément unrelief «unicitaire »surgiraitdu
rejet marxien de l’Homme, de l’amouretdetousles
prédicatsgénériques.MaiscommeStirnernetientcette
position qu’à la mesure d’une inconnue– Marx n’étant
jamais revenu surFeuerbach– l’idée d’une fonction de
Stirner, etdoncdeSaintMax, est restéeune idéesans
fonction, malgré lesappelslonguement réitérés
d’Henri Arvon. Depuis son «MaxStirneraux sources
de l’existentialisme» (1954) jusqu’au petit ouvrage
qu’il lui consacre chez Seghers (1974), il n’est pas
d’analyses qui soient venues corroborer ou infirmer
cettethèse,toutes l’ont contournée.»
(«MarxaumiroirdeStirner», page 182).On ne peutpasmieuxdire.

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Ainsi, il faudraitfaireàproposdetoutesleslecturesde
l’Unique, ce que tente de faireHervé-MarieForestà
proposde«l’Idéologie Allemande», ense posantla
question–quelle lecture du stirnérisme latraverse?Et
aussibien–quelle estlasignification decette lecture
pourcelui qui l’opère?

Stirnerposeun problème inéditde logique !
PourcequiconcerneMarx,Forestparvient à quelques
conclusions significatives: Marx s’est« formé
»luimême en« déformantStirner»etce n’est pas pour des
raisonsformelles que «l’Idéologie Allemande»se
présentecommeun ignoble pamphlet.
«Mais c’est Stirner qui imposa à Marx de se
renier pour s’affirmer. C’est le «rien »qui détruisit
son «tout. »D’où encore, la volonté,moinsformelle
qu’il n’y paraît, de déformer l’Unique et d’abolir par là
toutetentative d’essayer à nouveau ce qui une fois déjà
l’avait acculé, l’avait contraint à reculer,caràtout
perdre oupresque (…). Pour assurer la part de son
identité passée, qu’il veut sauver, Marxdéformequi
l’expulse,retournequi
l’attaque,détournesonadversaire de ce qu’il fait, de ce qu’il fit.»(Ibid., page237)

Que lire se double d’uneautre entreprisequi
viseàrendre le texte que l’on lit illisible,voilà ce que
nousapprendaussiuneanalyseattentive de
l’«IdéologieAllemande »si l’on mesure
lesavertissementsdeForest.CequivautpourMarx vautplus que
jamaispournous.Stirnerdonnaitlui-même la clef du
piège: ceux qui se sont mépris sur lui se sont d’abord et
avant toutmépris sureux-mêmes.Ilsontprojeté leur
proprerapportontologiqueàlalogique.

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L’homme du mépris

Faute de faire le travail qu’HenriArvon
recommandait,qu’ici et là,on entame partiellement,àl’instar
d’Hervé-MarieForest, onserait
viteconduitàdespositionsextrêmesetlogiquementinsoutenables.

Le meilleur exemple, c’estcelui qui nous est
fourni parHansG.Helms,parce qu’il nous
estcontemporain.Cespécialistequiafaitparaître en 1966
unouvrage de600pages surlaquestion, et qui prétend faire
référence(«L’idéologie de la société anonyme»–
sous-titre–«l’Unique de Max Stirner et le progrès de
la conscience démocratique depuisleVormärz jusqu’à
la Bundesrepublik »),arésolumentchoisi le parti pris
suivant:puisquece qui pose problème, c’estbience
que l’onappelle d’habitude«l’impact»deStirner,
voilàlapreuveque«l’Unique et sa propriété»n’est ni
un ouvrage philosophique, niun ouvrage littérairequi
prétendrait« dépasser»le penserphilosophique–mais
unsimple manuel idéologique.DeStirnerà Hitlerla
« distance »devientcourte etH.G.Helms vas’efforcer
alors de la combler,malmenant tantôt l’histoire,tantôt
lapensée deceux qui hésiterontàfranchirle pas.Pour
ceux-là, Helmsainventé un mode d’emploi de
lalecture,sorte de noticeàlamanière decellesdecertains
techniciens quivousexpliquentlesmesuresàprendre
quandvousêtesatteintspar
unecontaminationradioactive.Celas’appelle«CommentlireStirner».Celade-
vrait faire rire,maisçane fait pas rire…

«L’Unique a pour tous un habit sur mesure,
une maxime desagesse pourchaquesituation.Cette
circonstance n’en fait pas encore l’organon
idéologiquesanségal maisprouveclairement quece livre est

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un manuelidéologique ».(«L’idéologie de la Société
anonyme »H.G.Helms–TraductionSauge.«In »
MaxStirnercahiersdePhilosophie– Editions l’Age
d’Homme,page 112).

Oncomprend dèslors que le problème detoute
lecture deStirner n’est pas mince.Avec Helms,il est
même promu à unrangcapital,voire exceptionnel,
puisqu’il est liéau premierchefàl’évolution de
l’idéologie petit-bourgeoise de notresiècle:
«Pourquoi
etcommentlesadeptespetitsbourgeoisdeStirneront-ils satisfaitexclusivementavec
Stirnerleursdiversbesoinsidéologiquesauxdiffé-
rentes étapes de l’évolution historique et comment
ontilsinterprété l’Unique conformément à leurs buts»?
(«Réplique donnéeàcontrecœur à quelques
tromperiespropresàlagrandebourgeoisie ».H.G.Helms,
Ibid, page 155).

Nous seronsamenésàrevenirparfoisen détail
sur quelques thèsesparadoxalesdu travail deHelms,
mais il s’avère d’ores et déjàindispensabled’entamer
iciune discussionrapidesurle proposgénéral decet
ouvrage parceque le« malentendu»(lesguillemets
forcent ici l’euphémisme) sur lequelreposetoutentier
le projetdesonauteurest une entrée exemplaire pour
notre propos.

Plus qu’aucunautre, Helmsdonneraisonau
sombre prophétisme deStirner sur son œuvre.Pour
reprendre les termesde la citation deFeuerbach
(celuiciaccusaiten 1835 lecritiqueCarlBachmann de mal
interpréterHegel), Helms n’estcertes pas sans ignorer
que« la critique de laméprise »(kritik
desMissverstands) quantà Stirner s’est substituéeàla«critique de

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la connaissance »(kritikderErkenntnis).Il n’est qu’à
se reporter à«l’Idéologie dela société anonyme»qui
dresse laliste, etelle estlongue, desmésinterprétations
successives qu’asubies le stinérisme (voir page 112 et
suivantes...).C’est mêmeà ce prix qu’il en vientà
nousproposer une obscure«Histoire desinfluences»
(«Wirkungsgeschichte »terme difficileàtraduire,
Sauge proposantaussi« histoire efficace »quand
Helmsfaitlamoue–voirla
controverseDettmeijer/Helmsdans«MaxStirner–CahiersdePhiloso-
phie »,page 155)quisaurait rendrecompte deceque
l’on pourraitappeler le fait idéologiqueStirner.Or,la
tâche s’annonce rude: Helms reconnaît qu’il lui faut
bien souvent nettoyer les écuries d’Augias rien qu’ence
quiconcerne lesécritsdes«stirnériens».

«Les stirnériens ne se sont même pas d’abord
soumisàlapeine de développerdespensées.Ils
secontentent de faire l’éloge deStirnerauxcamaradesde
classe qui n’ont pas encore pénétré le sanctuaire de
l’unicité. Il leur est même devenu assez amer de
propagerStirner.Ilsgémissent tous surlesdifficultésde
mettre les thèses de Stirner si ce n’est dans un système,
dumoinspartiellementdans uncertain ordre
»(«Méthode formelle de l’idéologie: l’informel».Ibid, page
122–Trad.Sauge).

Il fautpourtantconveniravec
DiederikDettmeijer que la« méthodeassociative »deHelmsne fait
guère illusion–maisonsait que depuis plus d’un siècle
s’agissant deStirner peu importe laméthode.Cequi
compte, ce qui est diaboliquement efficace, c’est la
conclusionsimple,sansappel, péremptoire:làencore,
c’est lasentence qui justifie le procès, c’est lasolution
qui fait« penser»l’analyse.

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«Lafaiblesse principale deson
ouvrageapparaîtcependantàlapage 479.Aprèsavoirconstamment
répété à l’aide d’une méthode qui procède par voie
associative (suffisante pourmouvoirlesmécanismes
psychiquesdulecteurallemand, elle ne parvientpasà
duper toutautre lecteur surlecaractèrevéritable de la
façon d’écrire l’histoire de Mr. Helms –
l’anachronisme) que l’Unique est la même chose que
«MeinKampf » et que lapensée deStirneratteintdonc
son point culminant d’influence entre 1932et1945, il
lui faut résoudrece petitproblème historiquequesa
bibliographie infirmecettethèse.Helmsavance doncle
sophisme,que parcequecette période est tellement
stirnérienne, on n’entend plus parler de
Stirner».(Remarques rédactionnellesDiederikDettmeijer«Max
Stirner»–Cahiers dePhilosophie).L’analyse
helmsiennese prometdécapante, elleserévèle décevante
« procédure »–auxdossiersfournismais truqués,aux
raisonnementsobtus,voireauxprocédéslesplusdou-
teux.Encore une fois,dernieravatar d’une longue
tradition.Pour s’enconvaincre,il suffit
decomparercertainsdesprocédésdits«critiques»deHelmsàl’un des
premiers tenantsdecettetradition de
lecturesdouteuses,ThéodoreFunck-Brentano, professeurfrançaisà
l’EcoleLibre desSciencesPolitiques qui publiaen
1887 un ouvrage désormaiscélèbre dansle genre:
«LesSophistesallemandsetlesNihilistes russes».Ce
«brave »homme,patriote et moraliste,s’en prenait
déjà à Stirnercommeà«unetête deturc»,le mot n’est
pas fort quand onconsidère l’acharnement très
particulieraveclequel ilcherchaitàdiscréditer l’homme
derrière le philosopheusantdes témoignages«
psychologiques»lesplusfarfeluspour«circonscrire »
l’Unique.Funck-Brentano,superficiel ou ignorant,n’a

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même pascompris
queStirnerétaitanti-kantien,antiFichtéen,anti-franc-maçon,anti-marxiste.
Exemple:
«Pauvre Max Stirner, lui aussi n’est qu’un
cafard !Ilcroitauprogrès, ilcroitàlapuissance de la
parole, etavecsaplume ilveutbouleverserle monde
(précisonsaupassageque pourFunck-Brentano,Stirner
conduit à Marx, ce qui l’autoriseàfaire quelques
superbesconfusionsouprophéties); grimaces quetout
cela; un muetbrutal,sauvage,cruel,voilàle moiréel
àposteriori deMaxStirner.Il dérive en ligne droite du
moi puretàpriori dugrandsophiste deKoenigsberg ».
(«LesSophistesallemandsetlesNihilistes russes»,
LibrairiePlon–Paris1887, page 189).

Certes,touslespenseursallemandspassaient
souslesFourchesCaudinesdecetauteurpatriotere-
vanchard: Kant, le premier« père »dunihilismebien
sûr, maisaussiSchopenhauer,Hegel etconsorts, et,
bien malmené,
l’étrangeVonHartmann.Quelquesconsolations,àmourirderire, parmi les flotsd’épitoméet
d’injures:«Exilé desapatrie,KarlMarxest venu
mourirà Paris.Il fut un hommecharmant, mari
dévoué, pèreaffectueux»,Ibid., page 190).Laprocédure
est simple:puisque l’Unique n’apas decontenu, il faut
etilsuffitde lui en donner un–cesera celui de
lapsychologie deStirnerlui-même, en gros,celle de
l’allemand guerrier etnévropathe.Tout le long de son
ouvrage,Funck-Brentano n’oublierajamais unadjectif
qui rappelleraqueStirner estbien l’Attilamoderne,le
boche justificateurde ladévastation des«valeurs»et
présage de dévastationbienréelle (parletruchementde
Bismarck), deruines, desang.De pointsdevuetoutà
faitdifférents,Funck-Brentano etHelms serejoignent
doublementàprès d’un siècled’écart:formellement

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d’abord dans ce rabâchageconstant et efficace qui vaut
touteanalyse, maisaussi danslescontre-véritésde
fond.Entreautres,celle-ci:le stirnérisme n’est que
l’expression d’unevolontéde domination« sans
freins»,une doctrine de l’apolitismeconjugué à une
exaltation de laforcebrutalequi prend levisage de
Bismarck pourFunck-Brentano, celui d’Hitler pour
Helms(quiconcède parfois que«MeinKampf »n’est
pas«vraiment»l’Unique):
«En mêmetemps que, duhautde latribune, le
prince deBismarcksalueraduBeatiPossidentesde
Max Stirner l’armée des Russes, entrés en vainqueurs
dansAndrinople »(Funck-BrentanoOpuscité, page

196).
«Stirnerasuexactementcequi
manquaitencoreàlalangueallemande pourpouvoirêtreutilisée
dans unbutidéologique etdémagogique.Elle est
«bonne »àtout,utilisable pour tout:uneseulechose
lui manque,qui lui faitgrandbesoin–lestyle
politique ! »
Aprèsdesivirilesparoles,supposer
queStirner n’a poursuivi aucunbutpolitique enrepoussant ses
camarades de classe dans l’apolitisme serait naïf. Une
politiqueàla Stirnerdépend dufait que lesparticuliers
se désintéressentde lapolitique et secontentent
d’approuver par acclamation toute année jubilaire (ou
quand, tactiquement c’est nécessaire) les exploits
accomplisparlespoliticiensprofessionnels.Cette
politique estaussibienréalisable dans unEtat totalitaire
que dans une démocratieautoritaire ».(Helms–«Le
trait suspensif–dumondeconceptuel de l’Idéologie ».
Trad.Sauge opuscité, page 132).

Le pointdeconvergence decesdeuxauteurs,
c’est deconsidérer que le stirnérisme est l’expression la

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plus achevée d’un terrorisme intellectuel doublé d’un
démagogisme tousazimuts qui n’ad’autre issue quele
terrorisme pratique,sanguinaire etleretourde la
civilisationàl’état debestialité laplus radicale.Ilsontdes
argumentsde lamême espèce,quiconsistentmoinsà
fonder uneauthentiquethéorie de lalecture du texte
stirnérien qu’à constituer une psychologie dulecteur
stirnérien,aboutissantàdes«typologies»tout
simplement grotesques.Maisc’est une solution« miracle »
quantàleursdifficultésde détail:quandce n’est pas
Stirner qui est lecoupable, c’estcelui qui le lit!Pour
Funck-Brentano,le lecteur est pauvre d’esprit,surtout
quand il estRusse–doncle«Livre »est un livre
dangereux,àne pasmettre entretouteslesmains,voireà
brûler.PourHelms, le lecteur y compromet sasanté
mentale,surtout s’il est petitbourgeois etphilosophe !

Ainsi, lancé dansde largesconsidérations«
psycho-sociologiques»surlamentalitérusse,Funck-
Brentanotrouve levraivisage du stirnérisme dansle
nihilisme,etcelui du nihilisme dans l’infantilisme
foncierdupeuplerussle ;aréalité oula«vérité
»dudiscours stirnérienrésidera alorsdanslavérité dulecteur,
ici l’Unique russe qui est sévèrement mis en procès:
«Ce n’est pas le contenu de la pensée et ses
manifestations, enapparencecontraires,qui fontles
caractères, maiscesontlescaractères qui décidentàla
foisducontenudecette pensée etdesmanifestations
qui en dérivent»(page289).
«C’est une disposition naturelle fatale, de
l’esprit russe. Tous les progrès accomplis par la Russie
depuisPierreLeGrand portentle mêmecaractère, ils
sont dus à l’initiative individuelle et sont autocratiques.
Le moiabsoludeMaxStirnerne pouvaitêtrecompris
d’une façon vivante que par des Russes; seule la
cons

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cience de lavolonté personnelle portéeàun degré
excessif pouvaitfaire prendreau sérieuxcette fantasque
doctrine »,(page 240).
H.G.Helmsproduit uncoupletàpeuprès
semblable: certes, ilconcèdevolontiers que lestirnérisme
n’est pas fantasque,le terme n’est
jamaisdéfinisérieusement, puisqueson«approche »toutauplus«
extensive »sertessentiellementàficherdesmilliersde
documentsde« mauvaisesprit»,les«stirneriana».Mais
il fautàpriorisupposer quesonterrorisme intellectuel
etpsychologique estparticulièrementefficacesurdes
peuples ou d’enfants ou d’imbéciles, ceux que l’on peut
appeleraussi les« petitesgens».ilcomprendquelque
chose, maisaupremierdegré: cesontleslecteurs qui
sont les porteurs du sens définitif de l’Unique.Petite
variante:lesplus«coupables»danscetteaffaire,ce
sontcescorrupteursperpétuelsde lajeunesse,bien
connusdepuisSocrate,ceux
quirépandentlecultevenimeuxparmi lesincultes ;on
l’auradeviné:lesphilosophes.

«Lafaçade idéologiquecache laréalité des
rapportsde production etesten mêmetempspartie de
laréalité. En aucun cas, elle n’est qu’un mauvais rêve,
mêmequand leréveil estdifficile.Lesphilosophes se
sontdéjàtellementhabituésàleurmanque
d’importance pour les phénomènes sociaux, une
insignifiancequi leur est échue à l’âge idéologique, qu’ils
ne peuvent pas s’imaginer que les paroles de
«l’Unique », qu’ils prennent à tort pour l’un des leurs,
puissentêtre misesen pratique par unequantité
d’individus incultes, à moitié cultivés, en tous les cas,
manquant d’expérience»(Opuscité, page 112)

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AvecHelms, la« honte »segénéralise–du
spécialisteàl’illettré –la contamination grandit,se
précise: c’est un véritable«cancerde lapensée
occidentale »qui estdépisté.Helmsenrevientmême,
d’une manière détournée, habilementdéguisée,àdes
descriptions qu’oncroyait révolues.Pourcela,il va
utiliser un montage subtil decitations,d’impressions de
lecturesfaitesici etlàpar
quelquesauteursnaïfs.Résultat: c’est une« psycho-pathologie »dulecteur
stirnérienqui estinventoriée.Lecomble de
lafarcescientifique estatteint quandHelms
suggèrequeStirnerluimêmeaurait souhaitéunecertaine« mise
encondition »pourlalecture deson ouvrage:
«Si on lit Stirneravecunvasteappareil
deréférencesenréserve, où, pourchaquesentence, onaune
rubriqueàsadisposition, onsecachera,cequi pour
l’influence de l’Unique sur les cœurs purs(sic!!), est
important.Stirneraindiquéàplusieurs reprisesdans
quel étatilsouhaitevoirlerévolté: en état d’« ivresse
irréfléchie». L’«Unique »doitêtre «goût(« ge-é »
nossen »)«avec une perspective despontanéitim-é »,
médiatement,sans réflexion ».(Ibid., page 113).

Le meilleur parti serait d’en rire,mais sans se
perdre dans une polémique de détail, il estimportantde
situeravecprécision le danger réelquereprésententles
pratiques intellectuelles d’un hommecommeHelms,
notrecontemporain, dontonsaitparailleurs que les
compétences
sontlargementaccréditées,voire«autorisées»danscertainscercles.On jugera assezbiensur
piècecet exemple où l’on voitHelms sérieusement
malmenerles textes stirnériensenutilisantcette notion
«d’ivresse
irréfléchie».Ilsuffitdereplacercettecitation danslecadre desoncontexte
d’origine:ladiscus

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sionsurla RévolutionFrançaise dans«l’Unique et sa
Propriété »:
«LaRévolutionaboutitcertesàuneréaction,
maiscelle-ci n’a fait que mettre au jour ce que la
Révolution étaiten fait.Car touteaspirationaboutitàune
réactionquand elle devient réflexion ;elle ne poursuit
son impétueuse course en avant dans l’action
entreprise qu’autant qu’elle reste exaltation,ivresse
irréfléchie ».(L’Unique et sapropriété, page 170).

Lamajeure partie de l’analyse helmsienne est de
cetacabit: compilations,résuméshâtifsévitant tout
pointdevuecompréhensif,appositions,citations
truquées–toutesfigures
rhétoriquesdénoncéesparailleurscommespécifiquesdu stylestirnérien, exemple
soi-disantparfaitde la« langue idéologique »laplus
achevée !Helmsatiré debien mauvaisesleçonsde
«l’Idéologie Allemande»; deciterlesextraitslesplus
équivoquesdes« disciples»stirnériens:PaulCarus,
RudolfSteiner, HerbertRead etautres…De
s’appesantir sur lescas les plus douteux,ainsi
l’« expérience »personnelle deRolfEngert:
«Il s’agit alors d’un sentiment enivrant de soi,
de l’ivresse de la première grande expérience de soi
que l’on fait et, chez ceux qui sont les gaillards qu’il
faut pour cela, lorsque les vapeurs s’enserontpeuà
peu dissipées, elle ne s’achèvera pas en migraine, mais
setransformeraen la confiance etla conscience desoi
de l’homme devenant mûr».(Ibid., page 113)

Nous reviendrons un peuplusloinsurles thèses
extrêmesdeHelms, mais résumonsdu moins l’axe
résistantdesesconclusions.Enquoi
lapenséestirnérienne neserait-elle qu’idéologie ?Ence qu’elle est

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une penséequi fascine,une pensée ou« hypnose et
excitationtiennentbalance ».
Démonstration (si l’onpeut dire):
«Pourquoi ne pasle dire: Stirnerest un
démagogue accompli. (…) L’aspect démagogique de Stirner
tientàl’appel qu’il fait au lecteur de s’identifier à
l’Unique, à se transformer sous l’impression de la
lecture en Unique jusqu’à ce que l’on soit quelqu’un qui
existeà la même hauteur. (…) L’identification est un
jeu d’enfants quand on est de même sentiment».

Pas trèsmalin pour unspécialiste de
l’idéologie: comment s’y était-on prispournousmettre
le mêmesentiment ?

Conclusion:
«Le danger qui peut résulterde lalecture de
l’Unique est conditionné par l’état de conscience des
classesmoyennes.Des« prosélytes» dansles autres
classes sontexceptionnels.Aussi longtemps que la
conscience de la classe moyennesuccombeàla
croyance de l’identité, à la fausseindividualitécomme
unicité, l’«Unique »
domineradirectementouindirectementcetteconscience et,au-delàdesporteursde
cetteconscience, lasociété
».(Ibid.CommentlireStirner).

Detoutcequi précède, il estnéanmoins temps
detirer une double leçonqui ouvriralesperspectives.

Lapremièreseralamise en gardesuivante:en
étudiantleslecturesdeStirner, on est vite pousséà
perdre de vue l’objet même deces lectures.Qu’on le
veuille ounon, le piège estinsidieux:on n’a bientôt
plusaffaire qu’aux problèmes de l’interprète lui-même.

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Nous voilàdoncprévenusaussicontre nous-mêmes.
D’avance que le lecteurne nouspardonne pasnos
proprespréjugés–cequiserait une garantie pourlui de
se prémunircontre les siens!Puisqu’il est de miseque
duphilosophe onconteste la«méthode »,qu’on lui
accordeaumoinsle maigrebénéfice de«l’attitude».
Stirneravaitlui-même prédit que la« liberté »de
pensermériterait, bien plus qu’un simple droit,unfait
propre.

Nous risqueronsaussicelle-là :il existeune
pensée pédagogiquechezMaxStirner,qui estprise ou
entendue,par exemple dans l’analyse helmsienne, àtort
comme étantl’aspect démagogique du message de
l’Unique.Pouréchapperauxdifficultésmajeures que
nousavons reconnuesjusqu’ici dans les lectures
stirnériennes, il fautprendre le partique deshommescomme
Arvon, deWeiss,DettmeijerouForestontconsacré par
leurs travaux:si le«stirnérisme »se dérobeàtoute
interprétationsystématique, il estnéanmoinspossible
d’y repérer uncertain nombre de«thématiques»etde
lesexplorer«compréhensivement».Notretravailcon-
sistera àfaireréapparaître uneauthentique«thématique
pédagogique »dans l’œuvre de l’Unique –oudumoins
àycontribuer,faisant valoir qu’ellepose lesjalons
d’unecritique de l’aliénation culturelle.C’estalors
œuvreràfairereconnaîtrece queRogerdeWeissappelle
le«classicisme »de lapensée deMaxStirner,œuvrerà
fairevaloir sa« prophétie »,son«actualité »:
«Sitoute lastérilitéthéorique dumarxisme
peut se lire dans son incapacitéàentendre
laprotestationstirnérienne,àne paslaréduireaux
simplesélucubrations d’un petit bourgeois névrosé que Stirner
était indiscutablement, alors c’est de Sartre qu’il faut
encore parlerici. «Valéryest un intellectuel
petit

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bourgeois,celane pasde doute.Mais toutintellectuel
petit-bourgeois n’est pas Valéry. L’insuffisance
euristique dumarxismecontemporaintientdanscesdeux
phrases».Stirnerintroduit un doute:dumarxisme
contemporain, oudumarxismetoutcourt ?Resteque
la citation de «Questionsde métpehode
»utlégitimementintroduire le problème posé par
unerelativecontinuité de laprotestation existentielle faceauxsystèmes
universalisantset totalitaires.Cettecontinuité
neserait pas celle d’une doctrine, d’une école, mais d’une
attitude diffusée dans une foule de médiations,cellequi
inciteàrapprocherdesgensaussi divers queSartre,
Pascal et Kierkegaard, Stirner, Nietzsche, Heidegger…
(…) Tels sont lesjalons que nous voulonsposerpour
unerelecture deStirner:sonclassicisme,c'est-à-dire
sa capacité
deréincarneretderéactualiserladialectique fondamentale de laphilosophie ».(«Stirner,
Classicisme etProphétie»–RogerdeWeissin «Max
Stirner,CahiersdePhilosophie», page228)

Detoutcequiaprécédé, ilresteàretenir une
leçon générale: il y a, àn’en pas
douter,un«casStirner»,comme ilyaeu un«casNietzsche ».C’est
mêmeun des raresméritesdesétudes«
historicophilosophiques»deH.G.Helms d’en donner
indirectement une premièreidée,d’en dresser lecruel dossier.
Pour sapart,Nietzsche disait:
«Tout profond penseur craint davantage d’être
compris que malcompris».

Stirner n’aurait peut-être pas reprisàson
compteunetelleaffirmation, maisil ne faitpasde
doutequecommeNietzsche, ilaétévictime decequi
vaplusloin encoreque laméprise:le mythe.Cesdeux
penseurs,aumoins surce
point,sontdésormais«appa

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rentés»: sous la sinistreaugure d’Hitler, Helms n’a-t-il
pasfaitdeStirnercequeLukacsatenté de
faireàproposdeNietzsche (voir«Ladestruction de laraison »–
Ed. l’Arche)?

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Lapetite histoire deslectures

Nous n’avons procédé qu’à un tour d’horizonde
quelques difficultésde lecture.Il s’agit désormaisde
les reprendre etdechercheràtrouverdetoutesces
« confusions»savammententretenuesceque l’on
pourraitappelerleurslignesde force:il faut trouverla
finalitéde l’Unique.

C’estàpartir de làqu’on peut montrercomment
laquestion pédagogiquequi estposée parle discoursde
l’Unique vient embrasser les enjeux d’une lecture
possible deStirner.

Puisqu’il nous faut repartirà zéro,
nousrepartirons du pas de l’Histoire,ou du moins decette petite
histoire deslecturesde«l’Unique et sa Propriété».En
cette matière,HenriArvon nous seraun guide précieux.

Asapublication en fin de l’année 1844,le
«Livre »rencontraun succès qui,s’il fut vif,n’en fut
pasmoinséphémère:deuxansplus tard il estpresque
déjàoublié.Pourtant,comme lesouligneArvon, il
« labourel’esprit en 1845»,
c’estavec«desargumentsfournispar«l’Unique et sa Propriété» qu’on
luttecontre lesocialisme »etle
feuerbachianisme.Arvon en prend pour témoinArnoldRuge (le«Dottore
Graziano »de l’IdéologieAllemande) qui parleàson
proposde« libérationthéorique desAllemands».Mais
cetteclef estindispensable pourcomprendre pourquoi
le livreaéchappéàla censure prussienne !

Puis, c’est l’oubli –oupresque:une petite
mention dans«l’Histoire de la Philosophie»d’Erdmann
(1866) et une dizaine de lignesdans«l’Histoire du

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Matérialisme deLange »,celles quiauront un peuplus
tard pourlecteurs… Nietzsche etJohnHenryMackay –
le premieren 1866, lesecond en
1888auBritishMuseum deLondres.Dès lors, c’est un doubleavenir que
va connaître l’Unique.Unavenir secret,diffus,qui
«travaille »comme l’eau sous laroche qui la réprime.
Unsecond, faitde larésurrectionàlaquelleMackay
consacreratoutesavie, érigeantStirneren« père »
spirituel de l’anarchisme.Les«actualités»successives
de l’Uniquecommencent.Quel minestrone!

Dans sa contributionaucolloque organisé parla
fondationLuigiEinaudi en
1969,HenriArvonremarquait:
« «L’Unique et sa Propriété » a connu jusqu’à
présent quatre périodesderayonnementintense (…).
MaxStirnerfait sarentréesurlascène philosophiqueà
la suite de Nietzsche… le fascisme d’après-guerre,se
réclameradudernier–etparfoisdupremier(…). La
troisièmerenaissance deMaxStirnerappartientà
l’époque qui suit immédiatement la deuxième guerre
mondiale (…) (la dernièreappartientauxévènements
quisesontdéroulésenFrance en mai 1968) ».(Max
Stirner–CahiersdePhilosophie–Opuscité, page 90).

HenriArvon enrevientdonc,àpeuprès,àla
thèse d’AlbertLévy qui diagnostiquaitdès 1904 une
«conjonction »de l’effetNietzsche et du travail
efficace deMackay(StirneretNietzsche–thèse–Paris
Alcan).Maiscette«actualité-là»n’est-ce pascellequi
guidait
sontravail?EnStirner,AlbertLévylisaitAlbertLévy.

Cerésuméun peu tropclairale désavantage de
minimiser unautre facteur:l’apparition des
mouve

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mentsnihilistes russesdès1880etlaforteréaction
qu’ilsengendrent.L’ouvrage deFunck-Brentano est
révélateur–il date de 1887,bienavantdoncles travaux
deMackay:
« Le nomde nihilisme,queJacobiavaitdonnéà
laphilosophieKantienne etparlequelTourgueniev
désigna les opinions des anarchistes russes, n’est
réellement applicable qu’aux disciples immédiatsdeMax
StirneretàquelquesadmirateursdeSchopenhauerou
deM.VonHartmann ».(Lesopinionsde lasecte–Ch.
23, page279
in«LesSophistesAllemandsetlesNihilistes russes»).

MaxStirnerapparaîtalors très tôtentête de la
liste noire des« prophètesnihilistes»que
lesévènements russes vontactualiserdésormaisdans toute
l’horreur de laviolence.L’œuvrestirnérienneavait tout
àfaitle« profil »qui
pouvaitcorrespondreauproblèmequi étaitposéaux tenantsde la Réaction:trouver
le«boucémissaire »idéologique decetteviolence.Le
refus de tout principe,des lois,de lareligion,de l’Etat,
dudroit, de lamorale,toutcelaprisàlalettre
ethabilementdéguiséyconduisait sansgrande
difficulté.Ainsicommence pourle«Livre »l’ère de la calomnie!On
sous-estimece fait simple: Funck-Brentano ne doit rien
à J.H.Mackay.AvantmêmequeStirnernesoitconnu
ou reconnu, diffusé ou rediffusé–concrètement, il est
déjàdénoncécommesubversif (premièretraduction
française en 1892parRandal,anglaise en 1897,
espagnole en 1901, italienne en 1902,russe en 1906):
«l’Unique et saA partir de l’apparition de «
Propriétlé »,aformule de lanouvelle école était
trouvée ; le livre devientlevade-mecum detousles
révolutionnairesallemands.Tandis queSchopenhaueretde
Hartmannconclurontaunéant ;ceux-làneconcluront

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