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Merleau-Ponty, Whitehead, le procès sensible

De
208 pages
En quel sens toute expérience est-elle sensible, en quel sens le sens de l'Être doit-il se penser à partir du sensible et de la nature ? Poser de telles questions, c'est faire retour, avec Merleau-Ponty et Whitehead, vers le concret, vers l'expérience perceptive et primordiale que nous avons du monde. Whitehead comme Merleau-Ponty interrogent tout à la fois le concret de l'expérience, ce qui se donne, l'apparaître, et les constructions les plus abstraites de la science.
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Merleau-Ponty, Whitehead
Le procès sensibleOuverture philosophique
Collection dirigée par Aline Caillet, Dominique Chateau,
Jean-Marc Lachaud et Bruno Péquignot

Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux
originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques.
Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des
réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou
non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline
académique ; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la
passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes
des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou… polisseurs de
verres de lunettes astronomiques.


Dernières parutions

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et le miroir, 2011. Raymond Abellio (1907-0944). Un
gauchiste mystique, 2011.
Dominique CHATEAU et Pere SALABERT, Figures de la
passion et de l’amour, 2011.
François HEIDSIECK, Henri Bergson et la notion d’espace,
2011.
Rudd WELTEN, Phénoménologie du Dieu invisible (traduction
de l’anglais de Sylvain Camilleri), 2011.
Marc DURAND, Ajax, fils de Telamon. Le roc et la fêlure,
2011.
Claire LAHUERTA, Humeurs, 2011.
Jean-Paul CHARRIER, Le temps des incertitudes. La
Philosophie Captive 3, 2011. Du salut au savoir. La Philosophie
Captive 2, 2011.
Jean-Louis BISCHOFF, Lisbeth Salander. Une icône de l’en-
bas, 2011.
Serge BOTET, De Nietzsche à Heidegger : l’écriture spéculaire
en philosophie, 2011.
Philibert SECRETAN, Réalité, pensée, universalité dans la
philosophie de Xavier ZUBIRI, 2011.
Bruno EBLE, Le miroir et l’empreinte. Spéculations sur la
spécularité, I, 2011. Franck ROBERT
MERLEAU-PONTY, WHITEHEAD
LE PROCèS SENSIBLEDu même auteur
Aux éditions L’Harmattan,
Collection Ouverture Philosophique :
Phénoménologie et ontologie, Merleau-Ponty lecteur de Husserl
et Heidegger, Paris, L’Harmattan, 2005
© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-54721-6
EAN : 9782296547216A Virginie,
Adèle, Antonin et Augustin,
A tous, parents, frères, amis, d’ici et d’ailleurs,


Remerciements

L’ouvrage que nous présentons s’est ébauché lors de
journées d’études, de colloques consacrés à Merleau-Ponty et
Whitehead. Je remercie Emmanuel de saint Aubert, Guillaume
Durand, Michel Weber qui m’ont donné l’occasion de présenter
les premiers moments de ces recherches. L’œuvre représentée
en couverture est de Florence Bresson ; la photographie qui en
est faite est de Raphaël Thiébaut : je remercie l’un et l’autre
pour leur générosité et leur témoigne ma profonde amitié. Je
tiens également à exprimer ma gratitude à
Madame Suzanne Merleau-Ponty, décédée en 2010, qui m’a
permis, dès mes premiers travaux de recherches en 1995, de
travailler sur les inédits de son mari Maurice Merleau-Ponty,
qui m’a autorisé à en publier des extraits inédits ou de plus
importants passages (en particulier les Notes de cours sur
L’Origine de la Géométrie de Husserl, texte de Merleau-Ponty
transcrit par nos soins, Paris, P.U.F., 1998). Sans de telles
possibilités de travail, jamais mes recherches n’auraient pu
prendre la forme qu’elles ont actuellement.



Introduction. Aventure ontologique

Rencontre incontrôlée ? Télescopage incongru ?
Confrontation artificielle ? Peut-être. On peut s’étonner en effet
que se tisse ici, en projet, un dialogue entre Merleau-Ponty et
Whitehead, entre une pensée d’inspiration phénoménologique et
la philosophie de la nature, puis la métaphysique de Whitehead.
Mais toute rencontre est peut-être incontrôlable, ouvre une voie
inattendue et imprévisible, offre une échappatoire même,
lorsque la pensée risque, à tout moment, la sclérose. Tout
télescopage ne tient sa force sans doute que de son incongruité,
il offre la nouveauté de ce qui jamais ne s’est auparavant
rencontré, ou de ce qui n’a pas encore épuisé la richesse d’une
rencontre. Les philosophes auraient ainsi tort de se priver de ces
rencontres qui, par hasard, enrichissent et fécondent nos vies,
qui font de nos vies de perpétuelles créations, inattendues,
étranges parfois, vies poétiques. Les surréalistes, maîtres de la
rencontre qui leur échappe, ont fait de cela l’affaire de la poésie,
ont pensé la rencontre incongrue comme moyen privilégié
d’exploration de la surréalité. Dans le Manifeste du surréalisme,
André Breton cite ainsi Pierre Reverdy :

L’image est une création pure de l’esprit.
Elle ne peut naître d’une comparaison mais du
rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées.
Plus les rapports des deux réalités rapprochées seront
lointains et justes, plus l’image sera forte – plus elle aura de
1puissance émotive et de réalité poétique …etc.

Sans doute est-ce aussi là l’affaire de la pensée. Les
trouvailles surréalistes peuvent bien trouver aussi leur
prolongement – certes en un tout autre mode – dans les
trouvailles aventureuses de la pensée. La pensée en effet, pas
moins que l’image, est une création. L’éloignement n’autorise
aucun interdit : il peut être la promesse d’un juste et fécond
rapprochement qui, s’il ne provoque pas la puissance émotive,

1 Pierre Réverdy, Nord-Sud, mars 1918, cité par André Breton, Manifeste du
surréalisme (1924), édition Folio Essais, p. 31.

11
donne à penser à son tour. Nous aurions tout à perdre à nous
priver de rencontres lointaines et justes. Si toute pensée est un
artifice, si rien au plan de la pensée n’est amené à se croiser
naturellement, nous aurions tort de ne pas provoquer et
éprouver nous-mêmes la puissance créatrice de tels artifices.
Bien plus, la pensée aurait sans doute tout à perdre à se refuser
aux rencontres les plus étranges. Seule la frilosité d’une pensée,
d’un pouvoir ou d’intérêts institués et installés, pourrait
conduire à refuser le risque de dialogues inattendus, celui, par
exemple, dans ce livre, de Whitehead et de la phénoménologie.
A charge pour ce dialogue de générer et d’attester sa propre
fécondité. De cela le lecteur pourra se faire juge.
Notre prise de risque, ici même, est par ailleurs moins
grande qu’il n’y paraît. La rencontre a déjà eu lieu, même si elle
peut conserver toute son étrangeté. Merleau-Ponty a ouvert ce
dialogue, en a initié les premiers traits. Il y eut donc bien une
rencontre, même si elle fut unilatérale. Merleau-Ponty a lu
Whitehead, l’a commenté dans les cours sur la nature en 1956-
1957, au moment où il s’engage dans une méditation
ontologique qui tout à la fois rompt avec l’approche
phénoménologique de la Phénoménologie de la Perception et la
prolonge en la radicalisant. C’est en cette période que s’ébauche
peu à peu, notamment dans les notes de cours au Collège de
France, l’ontologie du Sensible que nous découvrons dans La
2Visible et l’Invisible et les notes de travail . Merleau-Ponty a
même failli lire Whitehead très tôt, avant même sa réelle
découverte de la phénoménologie. Dans un projet de recherche
de 1933, il évoque ainsi les auteurs anglais et américains qui
3sollicitent son attention. On peut imaginer qu’il songe là
notamment à Whitehead. Merleau-Ponty par ailleurs connaît

2 Pour ce qui est de la genèse de la pensée ontologique de Merleau-Ponty, voir
l’ensemble des travaux d’Emmanuel de Saint Aubert, notamment, Vers une
ontologie indirecte. Sources et enjeux critiques de l'appel à l'ontologie chez
Merleau-Ponty, Paris, Vrin, 2006 ; voir également notre livre,
Phénoménologie et ontologie, Merleau-Ponty lecteur de Husserl et
Heidegger, Paris, L’Harmattan, 2005.
3 Voir Le projet de travail sur la nature de la perception (1933), repris dans
Le Primat de la Perception, Lagrasse, Verdier, 1996.

12
Jean Wahl qui a écrit au début des années 20 Les Philosophies
4pluralistes d’Angleterre et d’Amérique et qui consacre en 1932
5un tiers de son ouvrage Vers le Concret à A. N. Whitehead. Ce
livre nourrit ainsi le commentaire que fait Merleau-Ponty de
6Whitehead en 1956-1957 . A la fin des années 50, Merleau-
Ponty a également lu plusieurs ouvrages de Whitehead :
Concept of Nature, peut-être en partie Science and the Modern
World et les textes sur la vie, parus sous le titre Nature and
7Life . Une rencontre – unilatérale certes - a donc eu lieu. Nous
essaierons de nous en faire l’écho, nous essaierons également
de l’interroger, d’en explorer la fécondité. Le lointain est ainsi
apparu à Merleau-Ponty l’occasion d’un rapprochement,
éprouvons-en la créativité.

Pourra-t-on dès lors continuer à parler de l’incongruité
d’une telle rencontre ? Quel sens peu ainsi émerger du
rapprochement des lointains ?
Quel sens y a-t-il ainsi à ouvrir un dialogue entre la pensée
de Whitehead et la phénoménologie ? Cela n’a pas de sens s’il
s’agit de confronter ce que la phénoménologie et Whitehead
auraient pensé positivement, comme si l’on pouvait recueillir
pour les rapprocher ou opposer deux philosophies constituées,
objectivement déterminées. Une pensée philosophique n’est
jamais réductible à un contenu positif, figé, établi, mais elle ne
vaut en tant que pensée, qu’en ce qu’elle donne à penser, qu’en

4 Jean Wahl, Les philosophies pluralistes d'Angleterre et d'Amérique, 1920 ;
rééd. Paris, Les Empêcheurs de penser en rond, 2005.
5 Jean Wahl, Vers le concret, Paris, Vrin, 1932 ; rééd. Paris, Vrin, 2004.
6 Voir Merleau-Ponty, La Nature, notes, cours du Collège de France, texte
établi et annoté par Dominique Séglard, Paris, Seuil, 1995 (noté N., suivi du
numéro de page). Dans notre étude, nous nous appuyons également sur les
notes manuscrites inédites de ce cours, conservées à la Bibliothèque Nationale
de France, notes aujourd’hui microfilmées sous le titre et la cote : Volume XV,
Collège de France. 1956-1957. Cours du lundi et du jeudi. Le concept de
nature, 211 feuillets, MF 12770 (noté dorénavant, Vol. XV, suivi du numéro
de feuillets selon la pagination B.N.F).
7 Nature and Life est paru dans Modes of Thought [1938], New York, The
Free Press, 1968, trad. française Henri Vaillant, Paris, Vrin, 2004 (noté MT.,
suivi du numéro de page selon la pagination de l’édition anglaise de 1938,
puis selon celle de la traduction française).

13
tant qu’elle ouvre sur un impensé qu’il nous faut penser. De ce
point de vue, on trouverait déjà chez Whitehead et certains
phénoménologues, chez Heidegger et chez Merleau-Ponty
notamment, une conception du dialogue philosophique qui
pourrait à certains égards les rapprocher, si éloignés soient-ils :
non pas parce qu’ils penseraient l’histoire de la philosophie et
ainsi la lecture des philosophes d’une manière semblable – il
n’y a ainsi chez Whitehead nulle conception historiale et
destinale de l’histoire de la philosophie -, mais parce que pour
chacun d’entre eux est en jeu dans la tradition philosophique ce
qui est à penser. Pour Heidegger, la pensée de l’Être est
méditation de l’histoire de l’Être, c'est-à-dire de l’histoire de la
pensée de l’Être ; chez Whitehead, la pensée du procès, de
l’Être comme procès, est aussi indissociable d’une aventure
d’idées, d’une pensée elle-même en procès, d’un devenir
aventurier de la pensée. Pour l’un et l’autre, la richesse d’une
pensée a bien pu constituer l’impensé même du philosophe qui
l’a pensée, et la fécondité d’un dialogue philosophique tient à la
capacité qu’a un philosophe de dévoiler cet impensé de la
tradition. Merleau-Ponty entretient également un rapport
indissociablement philosophique et historique à la tradition
philosophique : un tel rapport a un sens ontologique. S’il ne
s’agit pas pour Merleau-Ponty de voir dans l’histoire de la
philosophie la longue histoire de l’oubli de l’Être, l’on peut
cependant découvrir derrière les philosophies passées à la fois
les vues de l’Être portées par les philosophes, mais également
un impensé ontologique qu’il nous faut interroger.
On ne confrontera cependant pas des philosophies que l’on
considérerait comme déjà constituées, on se demandera plutôt :
qu’y a-t-il à penser ? Ce qui est à penser, ce qui se donne à
penser, c’est précisément l’il y a, l’apparaître, le concret de
l’expérience, ce qui se donne. Au-delà des différences auxquels
ils renvoient, ces noms multiples traduisent ce qui nous semble
constituer l’enjeu, le cœur de l’interrogation phénoménologique

14
8et de celle du dernier Whitehead, celui de Process and Reality ,
9et, déjà sans doute, du Whitehead de Concept of Nature .
Comme l’a très tôt remarqué Jean Wahl et, à sa suite,
Merleau-Ponty, c’est comme pensée du concret que, pour
Whitehead et la phénoménologie, la philosophie doit
s’accomplir : le mot d’ordre de la phénoménologie, aller droit
aux choses mêmes, croise ainsi l’effort whiteheadien de rendre
compte de l’expérience comme telle, du concret de
l’expérience, et d’expliquer, à partir du concret, l’abstrait. La
pensée du concret, l’effort qui consiste à aller vers le concret,
exige cependant de se défaire de toutes les abstractions, de
toutes les idéalisations qui grèvent toute pensée de l’expérience,
toute description de l’il y a, toute attention à l’apparaître comme
tel : un même effort de réduction et de rupture avec une
tradition métaphysique prisonnière des catégories abstraites de
la substance et de la qualité, du sujet et de l’objet, de la
causalité, est nécessaire pour Whitehead et la phénoménologie,
pour se rendre attentif aux choses mêmes, au concret. Les
questions whiteheadiennes ne sont certes pas des questions
phénoménologiques, et des œuvres aussi différentes que le
Concept of Nature et Process and Reality ne répondent pas à un
seul et même questionnement, mais la pensée qui s’y fait jour,
que cela soit sous les traits d’une question épistémologique ou
sous ceux d’une interrogation cosmologique et métaphysique,
peuvent nourrir de manière féconde l’interrogation
phénoménologique. C’est en ce sens notamment qu’il faut
comprendre la curiosité du dernier Merleau-Ponty pour l’œuvre
de Whitehead, et notamment pour le Concept of Nature, qu’il lit
dans une perspective ontologique qui suggère tout l’intérêt qu’il

8 Process and Reality, an essay in cosmology, Macmillan Publisching Co,
1929, et, pour l’édition corrigée, New York, The free press, 1978, trad.
française D. Charles, M. Elie, M. Fuchs, J-L. Gautero, D. Janicaud, R. Sasso,
A. Villani, Paris, Gallimard, 1995 (Noté dorénavant PR., suivi du numéro de
page selon la pagination de l’édition corrigée, puis selon celle de la traduction
française).
9 Concept of Nature, Cambridge, Cambridge University Press, 1920, trad.
française Jean Douchement, Paris, Vrin, 1998 (Noté CN., suivi du numéro de
page selon la pagination anglaise, puis selon celle de la traduction française).

15
10aurait pu prendre à la découverte de Process and Reality : non
pas seulement parce que la pensée de Whitehead croiserait et
pourrait enrichir l’approche phénoménologique, mais parce que
cette pensée nous conduit aux limites mêmes de la
phénoménologie, et peut-être au-delà de ses limites, là où la énologie se porte lorsqu’elle cherche à penser
radicalement les choses mêmes, le concret de l’expérience,
l’apparaître. Il s’agira dès lors moins pour nous de confronter
Whitehead à Husserl, que d’interroger, à partir de Whitehead,
l’impensé ontologique de la phénoménologie, d’explorer les
voies d’une ontologie qui rompt plus radicalement que ne le fait
Husserl avec la tradition métaphysique des philosophies de la
conscience, qui rompt avec l’idéalisme transcendantal, pour
saisir le sens même du concret, sens de la phénoménalité ou de
l’apparaître comme tel. Mais inversement, on se demandera si
la métaphysique whiteheadienne n’est pas elle-même
prisonnière d’un geste ou d’une posture métaphysiques dont la
phénoménologie de Husserl et la pensée de Heidegger plus
radicalement encore ont cherché à nous défaire. Ainsi
souhaitons-nous engager une lecture en chiasme de Whitehead
et de la phénoménologie, chiasme dont le point nodal, mais
aussi peut-être le point aveugle, serait ce qu’il y a à penser, le
concret, l’il y a, l’apparaître comme tel.

C’est à partir de l’œuvre de Merleau-Ponty que peut se
dessiner une première trame d’un dialogue possible entre la
phénoménologie et Whitehead. Comme on le sait, Jean Wahl
préside à ce cheminement. Sans doute Merleau-Ponty lit-il
Wahl en deux moments décisifs de son œuvre, et c’est en ces
deux moments qu’il rencontre Whitehead : une première fois
très tôt, avant la Phénoménologie de la Perception, pour une
rencontre qui n’a pas lieu, et une seconde fois, à la fin de sa vie,
pour une rencontre qui n’a pas eu le temps de déployer toute sa
richesse. Ce ne sont pas là de simples indications

10 Si Merleau-Ponty commente notamment Concept of Nature dans le cours au
Collège de France de 1956-1957, cours précisément intitulé Le concept de
nature, à notre connaissance, il n’effectue aucune lecture directe de Process
and Reality.

16
biographiques : elles expriment toute la richesse d’un dialogue
de la phénoménologie avec Whitehead, dialogue qui est aussi
dialogue de la phénoménologie avec elle-même. Ainsi, lorsque
Wahl commente Whitehead en 1932, il le lit certes en
phénoménologue, au risque de sacrifier une grande part du sens
de son œuvre que la phénoménologie aurait du mal à accueillir,
mais il le lit en y devinant déjà un certain avenir de la
11phénoménologie. Dans cette première lecture énologique de Whitehead, et dans la double lecture que
Merleau-Ponty en fera, c’est bien en un certain sens l’auto-
questionnement incessant et le cheminement même de la
phénoménologie qui se jouent. Wahl interprète Whitehead à
partir du Husserl des Ideen I essentiellement, et à partir du
Heidegger de Sein und Zeit. Lorsque Merleau-Ponty envisage
une première fois, dès 1933, dans un projet de recherches, une
proximité possible de la phénoménologie avec « les
philosophies réalistes d’Angleterre et d’Amérique, [qui]
insistent souvent sur ce qu’il y a, dans le sensible et le concret,
12d’irréductible aux relations intellectuelles », lorsque, dans la
Phénoménologie de la Perception, il interprète le sens et
l’évolution de la phénoménologie à partir du dernier Husserl,
celui de la Krisis, et du Heidegger de Sein und Zeit, contre
l’idéalisme husserlien, sans doute aurait-il pu déjà trouver dans
la pensée de Whitehead nombre de descriptions qui feraient
écho à une phénoménologie de la perception : descriptions de la
nature comme cela que nous percevons, description d’un temps
et d’un espaces irréductibles au temps et à l’espace objectifs,
description d’un ancrage dans le monde qui est inscription du
corps au tout du monde, autant de descriptions whiteheadiennes
qui pourraient entrer en résonance avec les premières
recherches de Merleau-Ponty.
On rétorquera qu’il y a tout autre chose dans la pensée de
Whitehead qu’une phénoménologie, tout autre chose en
particulier qu’une phénoménologie de la perception, mais c’est
bien là précisément que la phénoménologie peut trouver en

11 Jean Wahl, op.cit., pp. 215-216.
12 Maurice Merleau-Ponty, op.cit., p. 13.

17
Whitehead l’écho de son propre questionnement. Wahl le voit
dès Vers le Concret et Merleau-Ponty le découvre plus
radicalement à son tour, lorsque lui-même, à la fin des années
50, se porte, à partir d’une exploration incessante de la dernière
pensée de Husserl et d’une lecture du second Heidegger, aux
limites de la phénoménologie : la recherche phénoménologique
portée à sa limite pourrait ainsi trouver dans les œuvres de
Whitehead un langage qui, comme celui du second Heidegger,
comme celui que Merleau-Ponty cherche précisément à
inventer, dise le concret, l’apparaître, l’il y a, sans demeurer
prisonnier de l’idéalisme transcendantal phénoménologique de
Husserl ou de la métaphysique classique. Pour la
phénoménologie, pour un lecteur de Heidegger ou du dernier
Merleau-Ponty qui déjà se posent ces questions, ce qu’un
dialogue de la phénoménologie avec Whitehead suggère avec
acuité est rien moins que la question de la possibilité de la
phénoménologie elle-même comme description de l’apparaître,
de la phénoménalité, de l’il y a.

Pourra-t-on dire dès lors que la rencontre de Merleau-
Ponty avec Whitehead s’offre aussi comme un possible de la
phénoménologie, d’une phénoménologie qui ne se réalise qu’en
se reprenant toujours elle-même, en explorant ses propres
frontières ? Tout le mouvement de pensée de Merleau-Ponty,
ancré dans une lecture incessante de Husserl, puis toujours
davantage de Heidegger, consiste ainsi à conduire la
phénoménologie en ses limites. Limites qu’une énologie du temps, une pensée du corps, d’autrui, de la
passivité, de la nature, du vivant obligent à approcher. A
franchir peut-être également. A moins de rêver d’une
orthodoxie philosophique, en l’occurrence phénoménologique,
qui interdirait tout mouvement d’expropriation,
d’extériorisation, on voit mal comment maintenir une stricte
installation dans la phénoménologie ou le phénoménologique.
Pour cela d’ailleurs, il faudrait encore que quelque chose
comme la phénoménologie existe, soit constituée – discernable
et cernable -. Qu’il y ait quelque chose comme un objet
phénoménologie, reconnaissable et identifiable. Mais ce serait

18
ignorer plusieurs choses. Outre le fait qu’il n’est pas sûr qu’un
tel objet existe – au mieux est-il un mouvement de pensée initié
par Husserl, au pire est-ce ce que quelques détenteurs attitrés
d’une pensée instituée nomment phénoménologie, ce serait
oublier que la phénoménologie, perpétuel devenir d’une pensée
en mouvement, ne cesse de se conquérir ou s’accomplir en
accueillant ses autres non-philosophiques, pour les mettre entre
parenthèses, en contester l’ontologie sous-jacente, mais sans
jamais cesser de s’y confronter. Au point que les « autres » de
la phénoménologie – hôtes indésirables et séduisants tout à la
fois, la littérature, la science notamment – ne cessent de former
les résidus même de la phénoménologie, de la hanter toujours.
Résidus, points aveugles, tentations, ces autres de la
phénoménologie constituent ce qui nourrit son élan même, son
mouvement même de quête de soi. Ils en demeurent aussi les
possibles qui en marquent l’impossibilité même, comme pensée
achevée, système.
Mais on pourra y voir également, sans doute, le risque
d’une dilution, d’une dissolution de la phénoménologie. Mais
seul un objet clos sur lui-même et achevé, fini, peut peut-être
risquer une telle dilution. Pour être vivante, la phénoménologie
doit demeurer une pensée en mouvement, un élan, un processus
en quête de soi – c'est-à-dire être tout autre chose qu’un objet
institué ou une chose institutionnelle. Au mieux en revanche, la
phénoménologie est-elle une invention, une invitation, une
initiation, une amorce – point d’ouverture au croisement de
multiples chemins, singularité qui inaugure une voie nouvelle.
Elle ne saurait dès lors se fermer sur elle-même, se clore en
livres gardiens de présupposées orthodoxies.
Une telle ouverture, le phénomène l’exige de lui-même.
Les phénomènes, ce qu’il y a à penser, l’exigent. Si la
phénoménologie veut s’approcher de ce qu’elle cherche à
décrire, il lui faut en épouser la dimension insaisissable et à
jamais ouverte.

La possibilité même de la phénoménologie en ses limites
est donc l’un des enjeux majeurs du dialogue entre Whitehead
et la phénoménologie, mais un tel dialogue n’a de sens que

19
parce qu’en lui doit se dévoiler le sens de ce qui se donne, du
donné, de l’Être en son apparaître. C’est donc d’un tel sens qu’il
nous faut repartir.

Que signifie donc apparaître ? Il y a de l’apparaître,
quelque chose se donne, quelque chose apparaît, une chose, un
objet idéal, autrui : mettons entre parenthèses toute thèse
d’existence, tout présupposé sur le sens d’existence de ce qui
apparaît. Opérons une réduction de toute thèse ontologique ou
existentielle : décrivons l’apparaître en son apparaître même, le
phénomène en sa phénoménalité. Le phénomène est ce qui, de
soi, apparaît. Pour saisir le sens de l’apparaître, le phénomène
en son apparaître, pour faire retour aux choses mêmes, il est
nécessaire de suspendre toute thèse du monde, de réduire toute
position métaphysique sur le sens d’être des choses, de la
réalité, du monde. Ce sera rompre, pour Husserl, avec l’attitude
naturelle, attitude naïve et primitive dans laquelle nous sommes
tous installés – hommes du quotidien, scientifiques ou
philosophes métaphysiciens -, attitude qui consiste à croire en
l’existence du monde, à poser l’être du monde, sans interroger
d’abord son apparaître même. La réduction phénoménologique
a pour but d’instaurer un nouveau commencement, radical : la
mise entre parenthèses de toute position thétique portant sur
l’existence du monde convertit ainsi le philosophe méditant à
l’attitude proprement phénoménologique – l’attitude
transcendantale. La question philosophique devient dès lors
proprement phénoménologique : une fois réduite toute thèse du
monde, que signifie apparaître, que signifie pour le phénomène
être phénomène ?
Cette question a d’abord et essentiellement pour Husserl,
dans les textes décisifs que sont les Ideen I et les Méditation
cartésiennes, un sens idéaliste transcendantal : la réduction est
réduction à la conscience pure, transcendantale, pour laquelle
seule il y a phénomène, qui seule constitue tout sens. Être
phénomène et être constitué par la conscience signifient pour
Husserl une seule et même chose. Husserl cependant n’affirme
pas le pouvoir entièrement souverain de la conscience : c’est
dans les textes où le fondateur de la phénoménologie affronte

20