Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 23,99 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Nietzsche et la métaphore cognitive

De
297 pages
Les fameux cours de Nietzsche sur la rhétorique classique laissent d'abord deviner une fondation anthropologique du langage, formulée en partie grâce à G. Gerber et G. Humboldt, en partie au moyen de notions plus anciennes, tirées de la Rhétorique, des Lois et de Ion. De nombreuses études visent, depuis trente ans, à expliquer cette fondation dans le détail, afin de faire toute la lumière sur une mystérieuse métaphore décrite à partir de l'anthropologie. S'agit-il d'une métaphore non langagière, voire non-naturelle, qui imprimerait, par d'imperceptibles bonds, un mouvement à la signification transmettant aux apparences verbales des accents inouïs ?
Voir plus Voir moins

Nietzsche et la métaphore cognitive

CoUedioD « Épistémologie

et Philosophie

da SeieDees » dirigée par AngèJe Kremer Marietti

Angèle K.REMER.-M.AR.IETIL Nietzsche: L"honm.1e et ses labyrird.he.sll 1999. Angèle KREMER-MARIEITI~ L ~anthropologie positiviste d1Auguste Comte~ 1999. Angèle KREMER-MARIETTI~ Le projet andtJl'P-)k~que d~~ lÀ\mte") 1999, Serge LATOUCHE, Fouad NO~ Hassan ZAOUAL,. Critique de ]8 faisan êconomi(Jue~ 1999. Jean..cbarles SAC<"1IL Sur le dévelDppemem. des 1béories scim1ifiques~ 1999. YvetteCONRY, L~ Évolntionetéatriœd1knri Bergson. ~aitiques., 200(1 Angèle KREMER-A4A.RIETI1, La S}1ubolicité, 2000. Angè]e KREMER-MARIEITI (dir,)~ Éthique et épistémok1gie ammr du D\'Te Itn:p1Stures
intcl]ootueUes de Soka1 et Bricmont~ 200 J
~

Ahde1kader BACFITA., L:-épistémologie scientifique des Lumi~ 200 I. Jean CAZEN()BE, Teclmogenèse de la télévision,. 200 L Jean-Paulj()UARY, L~art paléolithique, 2001. AngèJe KREMER-MARIEm~ La philosophie eogniti\'e;f 2002, AngèJe KREMER-MARIEITt Ethique et méta-étbic.)lIe.c2002~ Michel 8()tJRDEAU (dit.}. Auguste Comte et ridée de science de lnomme~ 2002. Jan SEBES~ Antonia SOlJLFZ (dir.l. Le Cercle de Viam.e~ 2002. Jan ~mESTIK., Antonia S(JULEZ {air.}. wittgenstein et 13 phi1œophie :rojoonrlm~ Ignace HAAZy Le concept de oorps chez Ribot et Nietzsche'f 2(j()2. Pierre-Andre HUCd.,f);t App.roche nominaliste de Saussure~ 2001. Jean...{JérMd ROSSI:- La philosophie analytic.}uc, 2002,

2002.

Jacques MICHEL, La nécessité de C1aude~

2002

Ahde1kader BACHr/\, L'espace et le temps chez Newton et chez Kant" 2002. Lucien...f)amir OULAHBffi:J Éthique et é.miémologie du nihilisme" 2002. Anna MANCINI" La sagesse de rancienne Égypte pour 11ntemet" 2002. Lucien-Samir OlJlAHBffi1 Le nihilisnre français conkmJ~ 2003~ Annie PETIT (dir,)~ Auguste Comte, Traj~~oires du posib\isme~ 2003, Bernadette BENSAUDE-VrnCENT (dir.l. Bruno BERNARDI (dir.):o Rousseau et les scienoos~ 2003.
Angèle K.REMER.-MAR.IE1TL Abde1kader BAG'Hf A!r L'esprit Rafika BEN MRAD~ Principes Logique de Husserl~ 2003. Coors &'Ufla première Recben:he scientifique et]a civ.ilisatioo ambo-nmsulma:ne, 2O(.M. et causes dans les Analytiques 'l Témoignage Seconds

Monif.lUe CHARLES" La Psychanalyse d:\une ana1ysante~ 2004. Fouad NeJHRA, MORJM L'éducation momie Edmundo DE CARVALHO,

et ('~taires
2004. chez

d~Aristote~ 2004, d:tun psychana]~te

et

au-delà

de la citoyenneté:.

Le sI1ttot du paœdoxe

Paul Valéry"

2005. 2005~

Angèle KREMER Taoufik CHERIF Pierre-André Michèle P1~1l0N~

-MARIEITI, Épistémologiques, philosophiques, i .Éléments d"Esthétique arabo--isJamjque~ 20t15. Sartre : Questions Je méthode" 2005, Esthétique et épistémologie du naturalisme

anthropologiques,

HUGLO~

abstmit

A~

Bacbehmi

: mu

et

peindre les é~ 2005_ Adrian BEJAN, ~)Nie LORENTE" La loi ooostmdale" 2005. Zerneb BEN sAID CHERN!, Auguste Comte, postérité épistémoJogiqoelt el râlliement des nations~ 2005. Pierre JORA y (~,)~ La (.]uantification dans]a 1ogic.]uemodeme~ 2005~ SaId CHEBJLL Foncault et 13 psychologie~ 2005. Christian MACy''NAN, La natuœ sans foi ni loi Les grands tbêmes de la physique an XXè sièc~ 2005.
Christian MAC.NAN~ La science Lucien-Samir ()lJlAHBm~ Méb'Jde tion à raffinement ESt]lÛsse" 2005, pe.nutie~ 1005. d~ é\<'31uation du développement humain, De ré.mancipa-

Ignace HAAz

Nietzsche et la métaphore cognitive

L 'Hannattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris L'Harmattan Burkina Faso 1200 logements villa 96 12B2260 Ouagadougou 12

FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan Kinshasa Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI Université de Kinshasa

Konyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino

1053 Budapest

-

RDC

ITALlE

J.aimerais remercier Mustapha Jilali pour ses nombreuses suggestions et sa participation amicale. Je m'estime particulièrement redevable à mesdames et messieurs les professeurs Roberta de Monticelli (Milan), Babette Babich (New York), Alain de Libera (Genève) et Curzio Chiesa (Genève) pour le constant intérêt qu'ils ont porté à mon travail. Je remercie ici également la Fondation Ernst Boninchi pour son aide financière et monsieur le professeur Jean-Claude Wolf de l'Université de Fribourg qui m'a promu assistant, peu avant l'acceptation de cette dissertation par l'Université de Genève. Je voudrais exprimer un remerciement particulier à madame le professeur Angèle KremerMarietti (Paris), dont les études systématiques de la pensée de Nietzsche me sont de grande valeur. J'ai présenté la seconde section du premier chapitre sous le titre: « La musique et le langage. Nietzsche et Schopenhauer: une présentation des sources et influences» au colloque des doctorants de l'université de Genève en mars 2003. La première partie du second chapitre est une version retravaillée de deux conférences que j'ai données en janvier et en septembre 2003 dans le cadre du colloque des doctorants de l'université de Genève et de la 13èmeconférence annuelle de la Friedrich Nietzsche Society (Warwick) ~ elle est parue dans la revue dogma (novembre 2003). rai discuté aussi des éléments des deux premières sections du second chapitre au 3rd Swiss Meeting of Graduate Students in Philosophy en octobre 2003 (Berne). Dans mes citations j'ai parfois modernisé l'interprétation des œuvres utilisées par Nietzsche afin de faciliter la lecture. Genève, mai 2005 Ignace Haaz

La Facult6 clC$ 1ctU'cS. sur le préaVIS d"tllJc commlUÎon composée de MM. tes J)n>fA$ClJD .AJ~):JU:M .p.:.$.JAt:J'It tjn.~

.Jl9.!?4!r~~T.x~LLI
~ Q~.IÇtLlf..9.1:'~

~t;.e...r

~S.fiU.. Q~~1?~de, Pari:st:

~It-"'.AIU1';n~\)'ll(t_~
automc "impIa$ion de la ,resentethtte. y qui sont mon.s.

.t!XLLÇyrziJ?..~~..nève)

.

SUISexprimer d'opinIOn suries propO:>ittons

OENÈVE,1e...L.lM.OQS.

_~
LI 4Dy61: Charles C<... GENEOUl'.KD

~~"-7

Tbèn f}~~ N°

www.librairieharmattan.com

harmattan 1@wanadoo.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr
<QL'Harmattan, 2006 ISBN: 2-296-00014-2 EAN : 9782296000148

Liste des abréviations

AC AGB BA BA CD DAR DD DW

AC

SANEE CD

DD VDM EA EH EH ELE FL ESPD ILDP FW G GA GS

OD CI GO GOB OM GM GMD DMG GT NT HKP HPC H-kA JGB KGB K PBM

L'Antéchrist AbrifJ der Geschichte der Beredsamkeit Historisch-kritische Gesamtausgabe, Beck' sche VerI. München, 1933-42 Sur l'avenir de nos établissements d'enseignement Cicéron et Démosthène Darstellung der antiken Rhetorik Dithyrambes pour Dionysos La vision dionysiaque du monde Ecrits autobiographiques 1856-1869 Ecce homo Extraits de « lire et écrire» Fragments sur le langage Introduction à la lecture des dialogues de Platon Le Gai Savoir Nietzsche: Gedichte Nietzsches Werke, Gropoktavausgabe, Leipzig: C.G. Naumann Verlag, 1901-13 Crépuscule des idoles Die Geburt des tragischen Gedankens Geschichte der griechischen Beredsamkeit La Généalogie de la morale Le drame musical grec La naissance de la tragédie Homère et la philologie classique Nietzsche Werke Historisch-kritische Ausgabe. InteLex Corporation, 1997 Par-delà bien et mal Nietzsche Briefwechsel, Kritische Gesamtausgabe. Begründet von G. Colli, M. Montinari. Walter de Gruyter, Berlin/New York, 1975Nietzsche Werke, Bd. I-XX, Alfred Kroner

-7-

KGW

KSA

M MA N NSt NW

A HH FP NW OPC

PB PHG

LP Ph. T RL SGT STG ST ST UBHL UH UBSD UBSE UBWB UPW US WA WL WS Za DS SE WB SPV OL CW ITVM VO Z

Verlag, Leipzig, 1913 Nietzsche Werke. Kritische Gesamtausgabe. Begründet von G. Colli, M. Montinari. Walter de Gruyter, BerlinINew York, 1967Friedrich Nietzsche, Samtliche Werke. Kritische Studienausgabe in 15 Banden. Herausgegeben von G. Colli, M. Montinari. München/ Berlin, DTV/Walter de Gruyter, 1980 Aurore Humain, trop humain Fragments posthumes Nietzsche-Studien lVieûschecontre Ulagner Œuvres philosophiques complètes, textes et variantes établis par G. Colli et M. Montinari. Editions Gallimard, Paris, 1967Le Livre du philosophe La philosophie à l'époque tragique des Grecs Friedrich lVietzsche : Rhétorique et langage Socrate et la tragédie grecque Socrate et la tragédie De l'utilité et des inconvénients de I 'histoire pour la vie David Strauss, l'apôtre et l'écrivain Schopenhaueréducaœur Richard Ulagner à Bayreuth Sur le pathos de la vérité De l'origine du langage Le cas UI gner a Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral Le Voyageur et son ombre Ainsi parlait Zarathoustra

- 8-

Avaut-propos

Avant d'aborder la métaphore cognitive à partir du corpus nietzschéen, mettons un instant entre parenthèses le rapport de l'auteur au thème. Tentons en premier de définir les termes de rhétorique et/ou métaphorique par notre propre réflexion. Il apparaît à première vue difficile de forger une définition satisfaisante de la métaphore, une vue d'ensemble qui puisse englober de façon compréhensive chacun de ses aspects particuliers. Rien ne nous empêche d'essayer. J'argumente ici que comme nous formons une opinion au moyen d'un contenu propositionnel (ou une phrase), et que la métaphore est une modification de la signification qui concerne en premier le mot, il faut établir une relation avec la phrase. Cette relation implique un ensemble de précisions. Par exemple, je soutiens que la tentative moderne consistant à étendre la métaphore à un énoncé assimilable à une proposition (ou à une phrase) au moyen de la notion d'interaction, a beau constituer une première définition de la métaphore, définition que nous verrons plus loin comme proche de l'usage qu'en fait Nietzsche dans ITVM, cette définition est intéresssante mais non suffisante vis-à-vis de l'usage traditionnel. Qu'est-ce que la métaphore pour la tradition? La définition usuelle de la métaphore est la transposition d'un nom étranger à une autre chose. Cette définition nous dit au choix trop ou pas assez. En revanche, la définition de la métaphore comme interaction est intéressante car elle propose une réponse à un problème précis: celui de l'identification du principe métaphorique à partir du mot par la tradition. L'hypothèse est que le mot est insuffisant pour isoler le point de départ du phénomène. Lorsque nous nous demandons ce qu'est la métaphore, nous commençons par chercher à définir notre objet. De fait, lorsque nous faisons référence à un ensemble énoncé, la tradition ne propose pas seulement le mot mais distingue aussi la comparaison ou l'image. Par exemple: «le peuple est semblable à un pilote vigoureux, mais un peu sourd». Pour Socrate, cet énoncé a une cible polémique claire; je cite: « il n'y aura point de cesse aux maux qui désolent les cités

-9-

tant que celles-ci ne seront pas gouvernées par ces philosophes que nous reconnaissons, par ailleurs, leur être inutiles 1. » Il subsiste néanmoins, et ceci justifie la critique des modernes, que distincte de l'image, une classification taxinomique doive être prise en compte, lorsque nous faisons appel à des mots. Suivant cette acception, nous considérons la montagne et nous faisons appel à des veines le long d'une paroi. La définition usuelle de la métaphore comme transposition d'un nom étranger à une autre chose: «la veine» pour la montagne, laquelle de ce fait ne reçoit pas de dénomination propre, réfère non pas à une théorie discursive de la métaphore mais à une théorie taxinomique, celle de la définition nominale et de la tropologie aristotélicienne. Si nous cherchons, au contraire, une théorie de la production du sens métaphorique, nous devons faire référence à des OCCUITences métaphoriques qui concernent des images prises dans des phrases entières et, de façon dérivée seulement, les ingrédients que sont les mots. Les phrases dans leurs usages métaphoriques prennent place dans des actes d'expression et de communication spécifiques et relativement complets. La distinction aristotélicienne entre mot et image métaphorique, interrogée par Ivor Richards, et renouvelée par Max Black2, a la vertu d'être claire et intuitive car elle anticipe l'interrogation du point de départ: par le mot ou l'énoncé métaphorique? Prenons un autre exemple: la métaphore de « l'homme comme roseau pensant» dans les Pensées de Pascal. Elle suppose l'identification d'une phrase entière: « L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature, mais c'est un roseau pensant ». À ceci s'ajoute un contexte non verbal approprié à la compréhension de la signification actuelle ou visée par le locuteur. Une première difficulté apparaît dans notre tentative de caractériser précisément notre objet. Répondre directement à la question: 'comment reconnaître le métaphorique ?' induit d'abord à poser la question du critère diagnostique, c'est-à-dire une marque ou indication qui permette de détecter la présence du caractère métaphorique d'une phrase dans une occurrence. Il semble nécessaire de recourir à une définition large, à travers la propriété plus générale de principe rhétorique, car autrement,
l Aristote, Rhétorique III, trad. M. Dufour et A. Wartelle, 1407a, Les Belles Lettres, Paris, 1980. Platon, La république ou de la justice, Œuvres complètes, I, trad. Léon Robin, VI, 488b, pp. 1068-9, Bibliothèque de la Pléiade, Ed. Gallimard, Paris, 1950. 2 Ivor A. Richards, Interpretation in Teaching, New York, Harcourt, Brace, 1938. "Tenor and vehicle are like two men acting together. We do not understand them better by supposing that they somehow fuse to become a third man who is neither". "Metaphor may stand for the vehicle only or for both tenor and vehicle. In the former a term is a metaphor, in the latter it is a sentence". L'auteur présente un diagramme pour illustrer son propos.

- 10 -

lorsque nous considérons un contexte particulier, l'information précise de la modification métaphorique nous échappe. Nous ne pouvons pas comprendre comment le tournant radical de l'intention prend place (comment l'élément qui apporte une modification acquière un sens spécial dans son contexte particulier). Notre première définition de la métaphore comme interaction chez les modernes, part du problème de la définition de l'élément qui apporte une modification, le problème de ce qui doit être pris métaphoriquement3. Elle demande: comment interprétons-nous et expliquons-nous cette signification sans l'interaction? S'il en avait été autrement, s'il était commode de définir l'élément qui apporte la modification, nous aurions des conditions nécessaires et observables telles qu'une phrase ait une qualification métaphorique. Et en effet, sans reconnaître des paramètres permettant l'identification, non seulement nous échappe la formulation du principe de la métaphore mais aussi sa compréhension et sa production. Il est simple de vérifier l'importance de ce point, que nous livre l'analyse de M. Black, par la recherche d'un contre-exemple. Il ne suffit pas de dire, par exemple, que nous participons à un discours sans aucune méthode, par accoutumance provenant d'une habitude car les images sont là sans qu'il soit nécessaire de les expliquer pour en faire l'usage. Il faut accorder que tel peut être le cas dans des cas particuliers, que le critère d'identification de la métaphore est entendu au sens large, lorsque le producteur d'une métaphore n'est pas conscient du simple fait que son usage est métaphorique. Les deux procédés sont possibles dans la métaphore, mais préférer chercher à tracer une méthode est ce qui distingue le théoricien du sujet parlant ordinaire. Bien que former des métaphores soit un but également atteint par ceux que guide l'habitude et ceux qui vont au hasard, il est indéniable que la force persuasive diffère lorsque l'on agit en connaissance de cause et conformément à une intention claire. Voyons une objection contre la thèse de l'interaction, introduisons l'idée qu'il n'existe qu'une difficulté superficielle, dans laquelle
Max Black, More about metaphor in Metaphor and Thought, edited by Andrew Ortony, p. 34, Cambridge University Press, London, New York, Melbourne, 1979. Monroe C. Beardsley, Aesthetics: Problems in the philosophy of criticism, New York, Harcourt Brace and Co, 1958. M. C. Beardsley, The metaphorical twist, pp. 293 et suiv. Philosophy and Phenomenological Research, 22, 1962. Cf. Anne Telbartz-van Elst, "Zur epistemischen Funktion der Metapher", A'sthetischer Weltbezug und metaphysische Rationalitèit in Nietzsche oder « Die Sprache ist Rhetorik» édité par Josef Kopperschmidt & Helmut Schanze, pp. 117-120, Wilhelm Fink Verlag, München, 1994. 3

- Il -

se trouve le locuteur, face à la claire et simple identification du principe de la modification métaphorique. Plusieurs tentatives peuvent être rapportées parmi celles qui ont tenté de fournir un critère diagnostique qui voit dans la métaphore une modification précise. Il s'agit, par exemple: d'une analogie entre deux relations. Une marque reconnaissable dans l'énoncé métaphorique consiste en ce que, prise littéralement, l'occurrence tienne pour une contradiction logique ou une absurdité, en tous cas quelque chose d'erroné. Considérant que « le roseau est un être pensant », que « tous les êtres pensants sont des hommes », nous concluons des deux prémisses auxquelles elles réfèrent, dont la première est littéralement douteuse, une conclusion valide mais littéralement non crédible: c'est pourquoi le roseau est un homme. Comme il est absurde de dire que les énoncés des deux prémissent : « le roseau est homme» au sens littéral et métaphorique sont crédibles en même temps, selon notre règle, nous venons de former une métaphore. Les tenants de la thèse de l'interaction opposent cependant une objection à ce test, qui semblait probant. Ils soutiennent que notre règle s'applique également à d'autres tropes tels que l' oxymore ou I'hyperbole. L' oxymore: «Cette obscure clarté qui tombe des étoiles» ou l'hyperbole « « immens~ »» pour «spacieux» impliquent l'un une contradiction, puisque clair et obscure ne peuvent pas être vrais et faux en même temps, l'autre une exagération, c'est-à-dire une gradation. Même en supposant que tous les oxymores et les hyperboles soient des métaphores, l'anomalie contradictoire et la gradation relèvent de connotations plus particulières. Voyons maintenant, face à l'aporie de la définition par la règle, comment la réponse, consistant à introduire l'interaction, induit une seconde difficulté et pose la question des limites de ce principe. Lorsque nous considérons globalement non la métaphore mais le principe rhétorique comme le champ du langage figuré, nous avons une première définition qui est à l'abri de l'objection de la vacuité de la règle. Le principe rhétorique a l'avantage d'être purement intuitif, il inclut la métaphore qui peut être analysée en «contenu thématique» et «véhicule », selon les termes de Richards4. Le contenu thématique est l'idée sous-jacente ou le sujet principal que le véhicule ou la figure signifie, c'est la signification première. Le véhicule est la figure. Le contenu thématique et le véhicule peuvent interagir et s'éclairer réciproquement. Le contenu thématique peut devenir le véhicule et vice-versa. Le contexte et
4

1. A. Richards, The Philosophy of Rhetoric, New York, Oxford University Press, 1936. Cf.
An Annoted Bibliography and History, The language press,

Warren A. Schibles, Metaphor: Whitewater, Wisconsin, 1971.

- 12 -

l'émotion contribuent à la transformation métaphorique. De plus, on voit tout de suite que réduire un phénomène, aussi complexe soit-il, à une simple interaction risque de vider la notion de métaphore de tout contenu. La thèse de la métaphore comme interaction mérite donc une remarque. Il s'agit de poser les limites du nouveau phénomène proposé. Lorsque nous disons, avec Richards, que le contenu thématique et le véhicule interagissent, nous ne nions pas le caractère distinct de ces deux notions. Il faut se garder de franchir un pas de plus, et nier qu'un mot ait une signification propre, ce qui revient à soutenir une position toute différente. Cette confusion prend naissance lorsque, à part les deux thèses: l'une classique, qui défend l'idée que les tropes s'ajoutent aux mots occasionnellement et l'autre moderne de l'interaction, qui sousentend que la rhétorique puisse être le fait de la nature même du mot, nous introduisons une troisième thèse, qui en est une extrapolation. La notion traditionnelle d'interaction, qui est davantage conforme à la nature du langage chez les modernes, est en effet distincte d'une troisième position, où la distinction entre propre et figuré est supprimée, parce que le discours normal se découvre entièrement tissé de figures rhétoriques. Il n'y a rien de tel qu'un déplacement de la persuasion vers les tropes, lorsque nous distinguons le contenu thématique et le véhicule à la suite de Richards. Ce point est important, nous y reviendrons en présentant le problème de la réduction de la rhétorique aux tropes chez Nietzsche (CH. l, ~ 1.2.4.). Il apparaîtra que face à la métaphore, vue par la tradition classique d'Aristote, celle dont parle Nietzsche déroge dans ces mêmes limites à la norme de la métaphore au sens propre. Les tropes restent les outils de la persuasion, que le langage normal soit ou non conçu comme rhétorique dans son essence. Cette dernière position concerne l'acquis d'une tradition, où le nom de Nietzsche vient rejoindre Gustav Gerber et Franz Bopps. Nous verrons que cette nouvelle définition, qui contraste avec sa racine historique plus ancienne, a été l'occasion d'extrapolations. Maintenant que nous avons présenté les raisons de voir dans l'interaction une première définition de la métaphore, entendue comme phénomène rhétorique, discriminons nettement quelques propriétés de la notion classique de rhétorique d'une forme d'interaction différente, entendue comme liberté entière donnée au couple: 'thème et véhicule' . Le problème de la définition de la métaphore comme interaction est lié à la perte du caractère persuasif, c'est-à-dire rhétorique. Nous
5

Franz Bopp, Vergleichende Grammatik der Sanskrit, Zend, Griechischen, Lateinischen und
1871. Angèle

Deutschen, Berlin, 1933. Gustav Gerber, Die Sprache ais Kunst, Bromberg, Kremer-Marietti, Nietzsche et la rhétorique, p. 119-20, PUF, Paris, 1992.

- 13 -

pouvons nous représenter la situation limite, où nous metterions de côté la différence entre poétique et rhétorique, que nous poserions seulement une différence de degré, alléguant par exemple que celle-ci devrait être considérée comme la quintessence de celle-là. Une autre façon de représenter une extrapolation de l'interaction a lieu quand on nie que le discours normal ne soit ni persuasion, ni métaphore (ou interaction) car il ne repose pas sur des ornements. Pour Aristote, le rhétorique implique cependant une méthode, distincte d'une science car il attache la rhétorique à la dialectique, c'est-à-dire à l'art de disputer, en ce que l'une comme l'autre s'occupent de certaines choses qui, communes par quelque point à tout le monde, peuvent être connues sans le secours d'aucune autre science déterminée (Rhétorique, livre 1, Ch. 1)6. Le rhétorique implique le discours normal, distinct de la méthode. Bien que dans la rhétorique comme dans la poétique, il y a retranscription des émotions d'un contexte, que la poétique contrairement à la rhétorique, est imitation d'actions, tandis la première est réalisée par une démarche méthodique qui est une élaboration de la parole, chacune implique au moins l'existence d'un langage ordinaire. La bonne interaction est fondée sur non seulement la différence entre rhétorique, poétique et le parler normal, elle implique aussi le cadre de la parole vive (ou acte de parole). La systématisation du complexe d'implications de l'acte de parole prend une place centrale dans la théorie contemporaine de Black7. Une dualité de référence au sens d'une dialectique est établie comme nous l'avons montré avec Richards, chez qui l'expression sur laquelle nous nous focalisons est rhétorique, par opposition au cadre qui est pris au sens littéral. L'expression métaphorique a deux sujets distincts: le principal et le subsidiaire. Le cadre est considéré moins comme un sujet individuel qu'un système. L'usage métaphorique consiste à projeter sur le sujet central un ensemble d'implications associées qui sont prédicables du second sujet. Le second sujet, dont dépend l'usage métaphorique, détermine un ensemble d'opinions partagées par une communauté de sujets parlants. La définition de la métaphore comme interaction dans le cadre de l'acte de parole nous induit maintenant à une troisième objection: elle consiste à demander est-ce que l'acte de parole n'est pas un cadre trop
6

Ch. Thurot, Etudes sur Aristote, 1850, pp. 171 et 265. Aristote, Rhétorique, trad. M. Dufour et A. Wartelle, Les Belles Lettres, Paris, 1980. Nous consultons aussi la trad. d'Emile Ruelle, Ed. Garnier Frères, Paris, 1922.
7

M. Black, "Models and archetypes", Models and metaphors, pp. 64-5, Ithaca, NY: Cornell University Press, 1962. Les résultats de ce travail sont retranscrits dans: Metaphor and Thought, p. 28-9, op. cite.

- 14-

étroit vis-à-vis de la rhétorique traditionnelle, qui tend vers une interprétation complexe. Distincte d'une analyse des énonciations ou de la parole en acte, la rhétorique s'attache aussi à la compréhension comme traduction ou interprétation, elle concerne nos propres pensées et ne désigne pas seulement le cadre de la communication et de l'expression mais aussi le passage de la compréhension intuitive au discours articulé. Rhétorique déclamée et rhétorique écrite prennent des positions plus distinctes: l'essence de la rhétorique orale consiste à établir les mérites de l' élocution, c'est-à-dire de l'expression de la pensée et de sa traduction dans le langage. Ainsi, à travers la recherche de la clarté du discours, on recherche moins à transmettre une information, que ce qui rend compréhensible par une reconstruction ce que l'on veut dire. Au contraire, la rhétorique écrite ou interprétation, peut prendre la forme de l'exégèse, de l'étude des sources et des influences. L'herméneutique consiste moins dans l'explication que dans le fait qu'elle donne à comprendre, par le moyen de l'explication, ce qui est persuasif. Ajoutons, qu'il ne suffit pas de posséder la matière de son discours, on doit encore parler comme il faut, ce qui est une condition indispensable pour donner au discours une bonne apparence. Nous verrons que l'herméneutique concerne aussi l'apprentissage, par le fait qu'elle produit une apparence agréable, facile à assimiler. Contrairement au discours oral qui s'adresse à l'oreille pour la séduire, la prose rhétorique s'explique davantage à partir de l'écriture, c'est-à-dire du texte écrit devant être perçu à travers la lecture. Dans chacun de ces cas, le discours s'attache à ce qui est propre à persuader, ce qui constitue l'essence de la rhétorique. Je propose enfin de découvrir quelqu'uns de ces moyens hautement sophistiqués directement chez Aristote. Dans la Rhétorique Aristote distingue: le rythme, la convenance, l'énigme et l'ampleur comme autant de propriétés précisant les caractéristiques pertinentes à l' élocution8. Premièrement, la rhétorique traditionnelle développe une mesure précise du rythme. C'est le résultat d'un exercice continu et persévérant, qui ne doit pas paraître ni trop rigoureux et artificiel car il distrait alors l'attention, ni complètement indéterminé ou dépendant de la ponctuation car il serait impropre au plaisir et à la connaissance.
8

Cf Aristote, Rhétorique III, Ch. VII pour la convenance, VIII pour le rythme. En

particulier en rapport à la métaphore: II 9 12 et XI 9 6 pour l'énigme, et II 9 3 pour l'ampleur.

- 15-

Deuxièmement, l'élocution implique un style, qui a une convenance. Les passions et les caractères doivent être exprimés avec la proportion aux choses qui en sont l'objet. Le style est approprié au locuteur, suivant les normes et les habitudes de chacun mais l'opportunité ou l'inopportunité, dans l'emploi de ces procédés, ne veut pas dire employer tous les procédés analogiques à la fois. Si les mots employés sont durs, on ne devrait pas donner la même dureté au ton de la voix, aux traits du visage, autrement l'affectation de chacun devient manifeste. Si l'on donne au contraire ce caractère à une chose et non à l'autre, l'art est le même mais passe inaperçu. Le transport de l'enthousiasme est parmi les auditeurs qui l'admettent, en rapport à leurs habitudes, un moyen inspiré qui convient à la rhétorique comme à la poétique. Autrement, on peut s'exprimer avec ironie comme le faisait Gorgias, prendre exemple sur le Phèdre ou bien encore se rapporter à Protagoras. Troisièmement, le caractère énigmatique de certains énoncés métaphoriques, qui ne sont ni pour autant obscures, ni confus, est un trait rhétorique délibéré, délicat à expliciter. Soit nous nous référons à la fausseté ou à l'incohérence de l'énoncé littéral, par rapport à celle imagée, pour introduire une forme énigmatique; soit nous faisons dépendre la raison décisive pour le choix d'une interprétation sur l'art d'éviter la banalité de la vérité d'un texte lu, son manque de pertinence ou son manque d'à propos et de convergence avec des textes environnants et des composantes non verbales. En cas de doute, la situation devrait être comprise radicalement de la même façon, pour tous les cas d'ambiguïté. De même que nous avions peu de satisfaction à trouver un test infaillible pour discriminer le métaphorique du littéral, de même il n'y a pas de test assuré pour résoudre l'ambiguïté ou l'énigme. Il ne faut surtout pas entendre ici par ambiguïté l'usage de mots ambigus, qu'il faut à tout pris éviter, car cela veut dire simplement qu'on n'a rien à dire. L'ambiguïté ne concerne pas non plus la correction du style, qui est le fait de parler correctement une langue, mais la qualité du style. La vertu première du style énigmatique est paradoxalement la clarté: le discours doit montrer son objet, et le discours doit être approprié, c'est-à-dire ni plat ni enflé. L'usage de ces métaphores implique des allusions qui doivent donc être convenablement énigmatiques, c'est à cela que l'on reconnaît que la métaphore a été bien choisie. Quatrièmement, les amplifications et les resserrements du langage produisent une couleur étrangère, qui produit l'admiration dans des

- 16-

proportions précises. Le travail du style ne doit pas avoir l'air d'être recherché mais naturel: c'est là ce qui est persuasif, autrement pensant à un piège, les auditeurs sont prévenus. Notre première définition de la métaphore comme interaction à partir d'une phrase, montre que le cadre de la communication, qu'elle soit écrite ou orale, rhétorique ou poétique, implique une interaction entendue comme inscription pragmatique de l'acte de parole dans un contexte, ce qui suppose aussi qu'on clarifie la définition sémantique du langage, sans quoi l'interaction tend à dépasser toute limitation, et partant de là, se vide de tout contenu conceptuel. Nous allons voir que lorsqu'on introduit la rhétorique et la métaphore chez Nietzsche, un obstacle apparaît face à notre exigence à caractérister positivement l'inscription sémantique du langage et de la métaphore. Au lieu d'axer la réflexion du langage métaphorique sur des éléments formels, de poser l'antinomie entre le langage et la pensée, Nietzsche introduit une problématique distincte, à laquelle il donne en premier beaucoup d'importance: la question de ce qui apparaît comme intuitivement naturel dans le discours. Intuitivement, nous disons bien d'un auteur, d'un livre ou d'une phrase qu'il est rhétorique quand nous observons une application consciencieuse de procédés artistiques du discours. Nous disons aussi, lorsqu'un discours donne l'impression d'avoir été fabriqué, qu'il induit une nuance péjorative, appelée également rhétorique. Qu'il donne ou non cette impression, tout discours doit être construit et ce jugement dépend beaucoup du goût de celui qui juge de ce qui est pour lui naturel. Nous trouvons cette remarque dans une lettre adressée par Nietzsche à son ami Carl von Gersdorff, au sujet de sa présentation de la rhétorique antique à Bâle en été 18749. Au lieu d'axer en premier la métaphore sur le critère sémantique et sur une exigence conceptuelle, nous montrerons que la rhétorique selon Nietzsche questionne d'abord ce qui apparaît comme naturel pour l'homme et ouvre ainsi une perspective vers le langage affectif. Parallèlement à ses occupations avec la rhétorique, Nietzsche compose aussi des métaphores poétiques. Celles-ci impliquent une interprétation qui n'est pas limitée à la découverte de termes substitués dans une énigme, elles coïncident donc avec l'interaction au sens fort. La métaphore est diffuse dans sa signification, elle a plusieurs niveaux,
9 Nietzsches Werke, Grossoktavausgabe XVIII, p. 248 et 255, C.G. Naumann, Leipzig, 1901-13. HKG Briefe IV 64. Joachim Goth, Nietzsche und die Rhetorik, pp. 2-3, Niemeyer, Tübingen, 1970. A. Kremer-Marietti, Nietzsche et la rhétorique, p. 112.

- 17 -

cumulative dans la construction d'images. La poésie cesserait d'exister si la signification profonde de l'interprétation poétique était réductible à une chaîne de notions ou de propositions philosophiqueslo. Nous avons présenté quelques-unes des premières questions que soulève le thème de la métaphore, faisant abstraction des arguments de Nietzsche. Nous nous proposons maintenant de préciser le cadre historique et les auteurs en fonction desquels vont réémerger ces interrogations de façon plus précise, à travers notre introduction. Là, nous orienterons notre réflexion avant tout sur une reconstruction des principaux éléments des études très méticuleuses qui occupent Nietzsche sur ce thème. Nous devons à cet effet relever minutieusement chaque texte, où figure le terme « métaphore» pour identifier, d'une part, les thèmes traditionnels qui s'y rapportent et d'autre part, les genres et finalités des travaux de Nietzsche, qui en traitent de façon critique. Nous esquisserons aussi, à partir de la philosophie contemporaine, les articulations structurelles qui peuvent répondre rétrospectivement à cette réflexion, par des présupposés conceptuels semblables à ceux de Nietzsche.

10

Cf Vianu Tudor, « Quelques
1, éd. par Donald Davie

observations

sur la métaphore
The Hague:

poétique », Poetics,
Mouton and Co. 1961.

Poetyka,

vol.

et al., pp. 297-304,

- 18 -

INTRODUCTION

Nous avons vu que la notion traditionnelle de métaphore a son origine dans la norme de la métaphore, présente dans la rhétorique classique d'Aristote. Une plus grande autonomie est donnée au concept de métaphore lorsqu'elle ne traduit pas seulement une méthode rhétorique mais qu'elle transfère aussi les faits élémentaires de la perception sensible. Pour Nietzsche, la métaphore présente déjà, d'une part, une législation (la plupart du temps consciente) de la pensée par le langage dans « le jeu de dés des concepts» et, d'autre part, le processus originaire de la cognition, en prolongeant une réception sensible par un jeu mimétique (le plus souvent inconscient). J'argumente que le processus de déplacement métaphorique, travaillant à l'origine du langage, ainsi que l'inscription du langage sur le terrain de l'affect, constituent les deux innovations anthropologiques sur le langage, adoptées par Nietzsche. Dire, comme le fait Nietzsche, que: « (...) chaque métaphore de l'intuition est individuelle et sans sa pareille et, de ce fait, sait toujours fuir toute dénomination» et que: «le grand édifice des concepts montre la rigide régularité d'un columbarium romain et exhale dans la logique cette sévérité et cette froideur qui sont le propre des mathématiques », sous-entend que la froideur du concept s'oppose à une chaleur affective de la métaphore. Les lignes suivantes établissent cette distinction de manière explicite. Ainsi, tout sujet: « Qui sera imprégné de cette froideur croira difficilement que le concept, en os et octogonal comme un dé et, comme celui-ci, amovible, n'est autre que le résidu d'une métaphore, et que l'illusion de la transposition artistique d'une excitation nerveuse en imag~s, si elle n'est pas ~a mère, est pourtant la grand-mère de tout concept. Dans ce jeu de dés des concepts, on appelle «vérité» le fait d'utiliser chaque dé selon sa désignation, le fait de compter avec précision ses points, le fait de former des rubriques correctes et de ne jamais pécher contre l'ordre des castes, et la série des classes Il. » Deux définitions de la métaphore sont proposées,
Il Friedrich Nietzsche, Über Wahrheit und LÜge im aussermora/ischen Sinne, KSA 1, p. 882. Nietzsche, Das Philosophenbuch ILe Livre du philosophe, trad. et éd. par Angèle Kremer-Marietti, Aubier, Paris, 1969. 2nd éd. : Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral, Le Livre du philosophe, III, p. 124, GF Flammarion, Paris, 1991. Aussi: Œuvres philosophiques complètes (OPC), Gallimard, I, vol 2, p. 283, Paris, 1975. Nous préciserons entre parenthèses la traduction choisie.

- 19 -

qui doivent être séparées de l'interaction que nous avons présentée comme point de départ de notre réflexion sur la métaphore; elles dessinent donc deux axes de conceptualisation de la métaphore. Il y a d'une part, le processus originaire de mouvement métaphorique, partant initialement d'une excitation nerveuse, elle-même produite par la sensation d'une forme, d'une couleur ou d'un son, d'autre part l'origine du concept comme image usée et abstraitement utilisée, à la façon d'une pièce de monnaie, dont l'effigie est effacée au cours d'innombrables échanges et qui n'a plus maintenant que la valeur du métal. Dans le début du premier chapitre, j'aborderai la distinction de la vivacité de la métaphore et de sa mise à mort conceptuelle, à partir de la mimésis chez Platon et Aristote, suivant en cela les notes de Nietzsche. Nous ferons ressortir de façon graduelle d'abord la norme traditionnelle de la métaphore, puis demanderons ce qui nous garantit, lorsque nous suivons les modifications opérées par Nietzsche, que nous ne risquons pas d'absorber le concept, à l'ensemble des règles qui régissent la formation des tropes et des figures de style. Répondre à la question de ce qui distingue une métaphore illusionniste d'une rhétorique au service d'une eidétique, c'est-à-dire d'un réalisme de l'image, implique réexaminer ce qu'est l'imitation éclairée et proportionnée au modèle. La thèse suivant laquelle la rhétorique est illusionniste, n'est cependant pas spécifique à Nietzsche. La notion de métaphore vivante, opposée à l'image usée et abstraitement utilisée, esquissée dans la citation ci-dessus, tient partiellement de la norme de la métaphore traditionnelle, tirée de l'histoire de la rhétorique, partiellement d'une vue distincte, celle intuitivement inverse, et que nous avons appelée plus haut l'interaction exacerbée. Elle consiste à chercher un lien entre un contenu propositionnel et une image, suivant sur ce point la métaphore vive mais inversement à celle-ci, elle transforme non le concept en image, mais l'image en concept, sans chercher plus en avant à le fonder. Intuitivement, nous appelons rhétorique un auteur, un livre, un style, lorsque nous remarquons un usage constant d'artifices du discours et cela toujours avec une nuance péjorative. Nous pensons que ce n'est pas naturel, et que cela fait l'impression de quelque chose de forcé. Au contraire, ce que la tradition des sophistes entend par persuasion n'implique rien de forcé, tout au plus inclut-elle l'existence d'une harmonie et d'un contraste. Une simple comparaison entre le médecin et le poète suffit pour expliquer cette harmonie. L'analyse du médecin et le

- 20-

travail de style du poète doivent être recherchés, par contre le langage ne doit pas avoir l'air recherché mais naturel. C'est là ce qui est persuasif. Nietzsche argumente en faveur d'une interaction harmonieuse, entendue comme limitation réglée de la pensée sur le rythme propre du réel, autrement dit, pour lui, l'interaction n'a rien de forcé. Pour montrer comment la persuasion implique parfois le contraste, il faut introduire à la notion de métaphore vive. Ce concept implique une thèse présente déjà dans une acception particulière de la métaphore chez Aristote. Contrairement à la plupart des métaphores, qui sont seulement des ornements, la métaphore peut aussi viser à faciliter l'apprentissage car, utilisée avec à propos sous sa forme vive, elle est selon Aristote, propre à nous «mettre les faits devant les yeux12 ». C'est ce que nous appelons d'ordinaire des 'propos piquants' ou des 'mots heureux'. Chez Aristote, ces expressions ressortent d'un art, où l'affectivité est impliquée dans le langage qui s'appuie sur une structure marquante. Dans la première partie du premier chapitre, nous préciserons comment l' élaboration rhétorique du discours inclut, dans certains cas spécifiques, la métaphore par analogie et fait se rejoindre l'art et l'apprentissage. Nous décrirons à cet effet la métaphore vive dans sa dépendance à la mimésis, c'est-à-dire à la notion traditionnelle d'interaction. Dans la seconde, nous interrogerons les éléments composant le contraste par la vivacité, au moyen de la notion d'imitation chez Nietzsche, qui est aussi un phénomène artistique. Précisons tout de suite la différence entre: d'une part, notre première définition de la métaphore comme interaction, et les notions traditionnelles et modernes d'interaction participative (mimésis). La notion de mimésis chez Nietzsche implique un élément étranger à la notion traditionnelle d'Aristote, ainsi que le montre très bien B. von Reibnitz. Il est superflu de chercher chez Aristote une notion tout à fait équivalente à «l'art est imitation de la nature» de Nietzsche13. Lorsqu'on introduit le présupposé d'une harmonie entre langage et nature chez Nietzsche, l'imitation reste un phénomène artiste et moins la désignation d'une relation entre l'objet d'art et la nature. Pour préciser ce
12 Aristote, Rhétorique, III, ch. Il, ~ 1. E. Ruelle propose: «Mettre les faits devant les yeux », « un fait mis devant les yeux », « mettre une chose devant les yeux ». Dans la trad. de M. Dufour et A. Wartelle: « Suite du style pittoresque », « faire tableau », « les mots peignent» . 13 Il est aussi inutile de chercher chez Aristote la thématisation de l'origine ou de la naissance de la tragédie. Sur ce sujet cf. CH. 3, ~ 1.2.2. B. von Reibnitz, Ein Kommentar zu Nietzsches "Die Geburt der Tragodie aus dem Geiste der Musik", pp. 92-3, Stuttgart, 1992. Gherardo Ugolini, "Tragodie", Nietzsche-Handbuch, p. 337, éd. par Henning Ottmann, 1. B. Metzler Verlag, Stuttgart/Weimar, 2000.

- 21 -

qu'il convient d'entendre par le phénomène artiste, nous devons chercher à répondre à la question du rôle de l'art chez Nietzsche, ce qui n'est possible qu'en introduisant d'abord le rôle de l'art chez Schopenhauer. Voyons brièvement ce qui manque à la notion classique d'imitation. Contrairement à la tradition, pour les modernes le langage (impliquant la métaphore, entendue comme son instrument poétique et rhétorique), manifeste une harmonie ou un accord préétabli avec la nature. Pour la tradition, la rhétorique tient bien compte de l'émotion pour dénombrer des situations affectives, lorsque l'orateur distingue des personnes et des objets à propos desquels ces personnes peuvent être émues, mais l'affect, qui vient du cœur, reste en contradiction fondamentale avec la faculté pensante (CH. 1, ~ 1.1.3.). Le sentiment d'harmonie entendu comme naïveté est introduit par les modernes; il doit être maintenant présenté. Contrairement à la tradition, les modernes font la supposition fondamentale qu'il y a un accord harmonieux entre nos émotions et le logos de la nature, supposition basée sur l'hypothèse que l'affect pénètre uniformément les êtres innocents, les animaux et les enfants. Par opposition à cette affectivité primitive, la démesure de la passion se transforme en une sorte de fait de culture pour Rousseau, une hybris contre nature. Quand Nietzsche définit la thèse d'un langage métaphorique, qui sort des limites de la claire conscience, il se rapproche d'une position semblable, visant à redéfinir la position classique du dualisme entre intelligence et affectivité par la critique. Contrairement à Schiller et Rousseau cependant, chez Nietzsche l'affectivité est aussi une position instable, et la naïveté entendue de façon dynamique comme tension. Dans la NT, Nietzsche précise avec ironie:
«

(...)

il faut dire ici que cette harmonie tant désirée des modernes,

cette

unité de I'homme avec la nature, pour laquelle Schiller a mis en honneur le concept esthétique de « naïf », n'est en aucune manière cet état simple, allant de soi, quasi inévitable que nous devrions obligatoirement rencontrer au seuil de toute civilisation, comme un paradis de I'humanité: seule pouvait y croire une époque qui s'ingéniait à voir aussi dans l'Emile de Rousseau un artiste et qui se berçait de l'illusion d'avoir trouvé en Homère cet Emile-artiste élevé au sein de la nature14 ». On voit qu'il manque à l'hypothèse de l'harmonie du langage et de la nature, et de sa fondation dans l'affectivité, l'idée que la naïveté est une
14

" "Naivitât" aIs eine Radicalisierung der Natürlichkeit", Nietzsches ,Die Geburt der Tragodie aus dem Geiste der Musik' und die "Mimesisllbei Platon und Aristoteles, p. 25, thèse, Eberhardt-Karls-Universitât Tübingen, 2001.

GT, KSA 1, 3, p. 37. oPC I, vol. 1, p. 52. Kwok-KuiWong, Nietzsches Begriff der

- 22-

'radicalisation du naturel'. Le problème est l'attachement à l'évidence, parce que l'apparence de continuité de l'expérience est incomplète, sans une position du sujet de cette expérience comme une sorte d'âme de la civilisation, qui doit être définie au préalable. Pour Nietzsche, l'artiste remplit le rôle de médiateur de la culture, sans entièrement se fermer à une innocence originelle. Pour mettre en lumière cette forme d'interaction, nous évaluerons I'hypothèse, présente dans la métaphysique de l'art de Schopenhauer, que la tonalité et le rythme sont médiateurs d'harmonie et de tension dans notre perception du monde. L'interaction traditionnelle de l'artiste, qui en tant que poète imite une belle apparence, devra être complétée par l'idée moderne que l'artiste peut être considéré aussi comme la nature créatrice et féconde même, en suivant la métaphysique de l'art de Schopenhauer . Avec l'inclusion pessimiste de l'artiste dans la nature de Schopenhauer, nous réintroduisons une dualité qui semblait dépassée avec I'harmonie d'une affectivité primitive entière chez Rousseau. La nature pour Schopenhauer n'est en effet pas accessible par la pensée directement, pensée qui semble être affectée comme chez Hume d'une absence d'aucun domaine transcendant. Il y a une dualité irréductible du sujet et de l'objet, si l'on considère pour Schopenhauer le fait de la représentation seule, qui livre un monde perçu sous l'apparence d'une diversité chaotique. L'horizon des objets pour le sujet est horizon de manque. Il y a impossibilité de prendre distance et de se reconnaître dans le monde. Pour Schopenhauer, le sujet est jeté, étranger à lui-même, car en lui l'affectivité ne se connaît pas. À part le génie, qui trouve le monde comme incarnation de la musique, parce qu'il retrouve l'unité première de la volonté dans son harmonie, - pour le sujet, concevoir le monde phénoménal et la musique, comme deux expressions différentes de la même chose, forme une tâche titanesque, puisqu'il est pris dans la course linéaire des représentations, que lui dicte sa capacité de mettre en relation ses différentes images du monde, ce que Schopenhauer nomme: « la raison suffisante». Avec Schopenhauer, Nietzsche donne un contenu positif à la présence au monde et à l'affect comme musique, aussi longtemps que durera 'le tour platonicien' opéré au contact de la métaphysique de l'art de Schopenhauer. Nous avons là une notion riche d'interaction, entendue comme rythme et tonalité. Nous argumenterons que ces éléments donnent un accès à notre propre vie intérieure, reformulant le thème de la connaissance de soi, à partir des prémisses nietzschéennes (CH. 2, ~ 2).

- 23 -

Soucieux de souligner l'importance du travail d'écriture et d'interprétation, distinct de la sonorité du langage, Nietzsche opère un tour rhétorique, qui donne petit à petit un contenu à sa sémantique. J'argumente au début du second chapitre (CH. 2, ~ 1) que le langage universel de la musique suivra une lente déconstruction au contact de Humboldt, de Gerber et de Lichtenberg, auprès de qui Nietzsche trouve une réponse proche au conceptualisme, sur la question de l'antinomie traditionnelle entre image verbale et paradigme idéal. Je propose une relecture de l'antinomie traditionnelle entre philosophie et rhétorique, afin de montrer chez Nietzsche l'importance du contenu propositionnel vis-à-vis de l'opinion (ou de l'image et du préjugé). La proposition philosophique de «correction de l'usage linguistique» permet d'argumenter d'abord en faveur de la métaphore comme usage ordinaire du langage. Nous mettrons ensuite en évidence les éléments permettant de fonder la notion de métaphore cognitive: 'cognitive' car ayant une épaisseur sémantique, ce qui veut dire que le langage, que Nietzsche nomme avec Lichtemberg : «philosophique », impliquera une réflexion sur l'écart entre l'expression verbale et le paradigme. Une solution conceptualiste montre que le paradigme, entendu comme terme général signifiant l'universalité, se trouve dans l'esprit car il est formé par abstraction à travers le travail de l'entendement. Dans la suite de ce chapitre, nous verrons que deux optiques pragmatique et sémantique voient le jour. Il faut préciser que l'emphase sur le versant pragmatique (l'interaction), face à la sémantique (la prétention au vrai), prépare sur le plan de I'histoire des idées, l'ensemble des thèses centrales de la métaphore en sciences cognitives. Les relations possibles entre la métaphore chez Nietzsche et celle en sciences cognitives forme un champ d'investigation peu étudié, méritant une attention particulière. J'ai choisi de revenir sur cette relation et d'argumenter que les sciences cognitives de la métaphore accentuent le versant pragmatique (l'interaction entre les locuteurs en contexte), au risque de vider la question de l'objectivité, ceci à partir de trois assertions centrales: a) L'esprit est intimement incorporé b) Les pensées sont en majeure partie inconscientes c) Les concepts abstraits sont largement métaphoriques Nous empruntons ces propositions à George Lakoff et Mark Johnson (Philosophy in the Flesh). Nous retrouvons des propositions semblables chez Earl R. Mac Cormac, ainsi que parmi de nombreux auteurs de la

- 24-

revue: Metaphor and Symbolic Activity15. Mon propos sera de montrer dans quelle mesure ces auteurs renouvellent des thèses proches à celles de Nietzsche, sur 'la métaphore vive' et comme 'traduction'. Puisque ces trois propositions illustrent un ensemble de présupposés sur le langage, qui peuvent être décriptés à partir des notions d'interaction que nous avons vues, j'interrogerai leur productivité en me référant à trois théories distinctes: 1) selon que la métaphore est définie comme émergente, ou au contraire panpsychique (CH. 2, ~ 3.2), 2) que le parler ordinaire est pris comme métaphorique (~ 3.3), et 3) que la métaphore sert exclusivement les langages philosophique et scientifique (~ 3.4). L'intérêt d'une démarche rétrospective, qui va de la théorie contemporaine de la métaphore à Nietzsche, induit une prise de position dans la problématique des sources et influences du philosophe, que nous devons maintenant introduire. «La métaphore cognitive» dans le contexte de l' œuvre du philosophe Nietzsche reprend une formule et une idée du livre: Nietzsche et la rhétorique d'Angèle Kremer-Marietti. C'est à partir de cette étude des sources de la rhétorique antique chez Nietzsche, qu'apparaissent l'étendue des notes de lectures du philosophe portant sur les rhéteurs de la
période préclassique,

-

bien avant le traité sur la Rhétorique

d'Aristote

lui-même, et aussi, les affinités entre les conceptions nietzschéennes de la métaphore et celles en sciences cognitives16. Nous ne pouvons discuter la position de la métaphore cognitive en sciences cognitives sans présenter, au préalable, une vue d'ensemble des sources et influences sur 'Nietzsche et la rhétorique' ; cette présentation se voudra historique et critique17. Nous constatons que les commentateurs diffèrent quant au rôle à donner à la rhétorique dans l'ensemble de l'œuvre de Nietzsche. Soucieux de prendre compte autant d'arguments qu'il en est disponible sur ce sujet, nous mettrons en lumière en premier la notion de rhétorique chez Nietzsche, ceci à partir des sources et des
15 George Lakoffand Mark Johnson, Philosophy in the Flesh, Basic Book, New York, 1999. Earl. R. Mac Cormac, A Cognitive Theory of Metaphor, the MIT Press, Cambridge, 2nd éd. 1988. Metaphor and Symbolic Activity, Lawrence Erlbaum Association, Inc. 16 A. Kremer-Marietti, Nietzsche et la rhétorique, ibid. et aussi: Nietzsche, la métaphore et les sciences cognitives, p. 1, URL = <http://dogma.free.fr/txtlAKM-Nietzsche-meta.htm>, Nietzsche 's Philosophical Interpretation of Metaphor, dogma, 2000-2001. 17 Nous tiendrons compte de l'exigence méthodologique dictée par M. Stingelin sur le sujet de la rhétorique. Elle consiste à prendre en ligne de compte les sources de la littérature secondaire, autant que possible dans leur globalité et, à renouveler la « RhetorikForschung» internationale, dont l'auteur fait remonter la renaissance à 1970. M. Stingelin, Die Rhetorik des Menschen : Neuerscheinungen von Angèle Kremer-Marietti, Peter Gasser und RudolfFietz zum Thema"Nietzsche und die Rhetorik", pp. 336 et 340, NSt 24,1995.

- 25 -

influences où elle puise ses racines (CH. 1 & 2, ~ 1). Nous développerons ensuite la notion de métaphore, face au contexte contemporain, en souhaitant que ce cadre critique et systématique et non historique et philologique enrichisse également la réflexion, en transcendant les limites de l'auteur (CH. 2, ~ 3). Le cadre paradigmatique de la notion de métaphore dans l'œuvre du philosophe est, pour une part importante, directement et thématiquement relié à la rhétorique classique et préclassique. Les Œuvres philosophiques complètes (OPC) chez Gallimard livrent, à titre de comparaison très générale, un panorama semblable à l' œuvre publiée restreinte en allemand KSA. La notion de métaphore chez Nietzsche est bien circonscrite dans l' œuvre publiée restreinte KSA, elle se situe chronologiquement entre 1872 et 1873, ce qui correspond à deux ans sur les neuf, que compte l'époque de ses cours sur la rhétorique ancienne à l'Université de Bâle. Dans cette collection, il y a aussi le texte central d'Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extramoral de 1873, et des références éparses qui chevauchent et dépassent le texte central, c'est-à-dire: a) la note 29[8] d'été et automne 1873, b) deux références dans Humain, trop Humain, c) une référence dans Aurore, d) une dans Par-delà bien et mal. À partir de ce cadre très limité, déjà, nous tirons l'indication qu'il s'agit d'une notion précise et vraisemblablement une idée productrice18. La plupart des occurrences sont concentrées dans trois ensembles de textes, dont plusieurs parties concernent la tradition classique et préclassique: A) Il s'agit d'abord de La philosophie à l'époque tragique des Grecs (KSA 1, ~ 3, 4, 6, Il)19. On peut y ajouter une brève mais très explicite mention dans La naissance de la tragédie (KSA 1, ~ 8, p. 61), et deux autres occurrences: une dans Sur le pathos de la vérité (KSA 1, p. 530) et dans Le drame musical grec (KSA 1, p. 759).
N Sommer-Herbst 1873, KSA 7, 29[8], p. 625. oPC II, vol. 1, p. 359. MA II, 1. Abt. 5, KSA 2, p. 382. oPC III, vol. 2, p. 20. N Sommer 1878, KSA 8, 30[27], p. 526. oPC III) vol. 2, p. 368. N FrUhjahr 1880, KSA 9, 3[108], p. 77. oPC IV, p. 358. JGB, 22, KSA 5, p. 37. oPC VII, p. 40. 19 PHG, KSA 1, pp. 817-18, 828, 847. oPC I, vol 2, p. 224-5, 233, 251. SPV, p. 171 et DMG, p. 29. Über das Pathos der Wahrheit est traduit par: Sur le pathos de la vérité, que nous préférons à : La passion de la vérité dans les OPC. SPV fait partie de Cinq préfaces à cinq livres non écrits daté de décembre 1872. DMG est la première de Deux conférences publiques sur la tragédie grecque. La seconde s'intitule: Socrate et la tragédie, distincte de Socrate et la tragédie grecque. Ces textes sont parmi les FP de 1870-73, oPC I, vol. 2.
18

- 26-

B) Il faut signaler deuxièmement une longue série de notes de l'époque du Cours sur la Rhétorique Ancienne, qui précède Vérité et mensonge, datée d'été 1872 et début 1873. Ce sont les notes 19[174,178,192,209-10,217,225-30,237,249,321 et 329] et 23[44]20. C) Dans l'ordre des textes de la KSA, la métaphore concerne seulement en troisième lieu: Introduction théorétique sur la vérité et le mensonge au sens extra-moral, daté de 187321; celleci qui fournit cependant les indications les plus nombreuses. De même, lorsqu'on part du terme: «métaphore» dans le texte numérisé : H-kA, les références que nous trouvons nous ramènent à celles de l'édition KSA. Au contraire, lorsqu'on prend en ligne de compte les KGW, de nombreuses références, inaccessibles dans cette édition il y a encore dix ans, par exemple les notes du cours sur la Rhétorique d'Aristote, donné entre 1874-78, sont éditées dans les KGW depuis 1995 (vol. 11/4).Une quantité considérable de notes sont parvenues à la connaissance des commentateurs en tant que le fruit de travaux d'exégèse et de traduction parallèles à l'édition de l'opus principal. Le Livre du philosophe d'Angèle KremerMarietti constitue dans ce cadre une première; il s'agit d'une traduction indépendante des pages 109-232 du tome X de l'éd. Kroner, présentée en version bilingue en 196922. À partir de 1971, différents écrits concernés par la rhétorique et le langage chez Nietzsche voient le jour. Il s'agit des traductions et annotations par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, publiées sous le titre: Friedrich Nietzsche Rhétorique et langage (RL). Cette étude comprend le texte: De l'origine du langage, qui est une introduction à un cours sur la grammaire latine que Nietzsche a préparé entre 1869-70. Des éléments de cette étude, qui jusque là pouvaient être consultés en appendice au vol. III des Philologica de la Gropoktavausgabe (XIX, p. 385-87), sont depuis 1993 dans KGW 11/2.Dans RL figurent aussi plusieurs autres
1872-Anfang 1873, KSA 7, pp. 473-4, 479, 483-4, 487-92, 494, 498, 517, 520 et 558. OPC II, vol. l, pp. 224, 225-6, 230, 234-35, 238, 240-43, 245, 248, 266, 269 et 302. 21 WL, KSA 1, p. 875-90. OPC I, vol. 2, pp. 280-90. 22 Nietzsche, Das Philosophenbuch ILe Livre du philosophe, trad. et éd. par Angèle KremerMarietti, Aubier, Paris, 1969. Glenn Most et Thomas Fries signalent aussi: Walter Jens, « V on deutscher Rede » in Adam Müller, Zwolf Reden aber die Beredsamkeit und deren Verfall in Deutschland, p. 13, FrankfurtlM. 1967. Cf. Die Quellen von Nietzsches RhetorikVorlesung, p. 20, note 17, J. Kopperschmidt & H. Schanze (éd.) Nietzsche oder "Die Sprache ist RhetorikH, ibid. 20 Sommer

- 27-

textes de Nietzsche, dont Fragments sur le langage (1861-69), Extraits de « lire et écrire» (1871/75), Cicéron et Démosthène (1874)23. Nous voyons que la notion de métaphore est délimitée avec plus de précision, lorsque dépassant les limites de la période la plus importante, indiquée dans KSA, nous prenons en compte une période plus longue. À partir de cette nouvelle approche, nous nous orientons sensiblement en direction d'une étude des sources et influences. Cet angle d'étude (explicitée au CH. 1, ~ 1.2.3) consiste à identifier globalement le thème par une reconstruction des éléments épars sous forme de fragments et notes, à marquer résolument la pertinence non seulement des écrits publiés mais aussi des notes des lectures du philosophe. Là, les occupations de Nietzsche avec la rhétorique apparaissent d'une manière foncièrement différente. Au lieu de représenter une part négligeable du corpus entre 1872-1873, elles s'étendent généreusement dans la durée entre de 18691879, comme nous pouvons le voir en complétant les données biographiques et notes collectées par Curt Paul Janz, c'est-à-dire en précisant des éléments matériels publiés ces dix dernières années par l'édition critique KGW24 : 1. Hiv 1870/71, Sém. « Quintilien. Livre premier » (annulé) 2. Eté 1871, Crs. « Quintilien. Livre premier» (a lieu en partie) 3. Hiv 1871/72, Crs. « Dialogue de oratoribus» (supposé avoir eu lieu) 4. Hiv 1872/73, Crs. « La rhétorique grecque et romaine» (annoncé comme «La rhétorique des Grecs et des Romains» en appendice: «AbriB der Geschichte der [griechischen] Beredsamkeit », fragments: P II 12a, 2-101. KGW 11/4,pp. 507-20) 5. Eté 1874, Crs. «Darstellung der antiken Rhetorik » (<< Geschichte der griechischen Beredsamkeit », fragments: P II 13c, 230148. KGW 11/4,pp. 415-502, pp 363-411)25
23

La trad. par Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy est dans: Friedrich Nietzsche

Rhétorique et langage, Poétique 5, pp. 136-8, 1971. De même pour les autres textes: Cicéron et Démosthène, Lire et écrire pp. 138-142, tirés de F. Nietzsche, éd. C. G. Naumann, vol. X, pp. 293-9 et 450-1, Leipzig, 1896. Ainsi que les Fragments sur le langage, pp. 132-5. Ils renvoient aux Werke, Historisch-kritische Gesamtausgabe, éd. par C.H. Beck, vol. I-IV, 1861-69, Munich, 1933-40. En angl. : Claudia Crawford: "On the origins of Language", The Beginnings of Nietzsche's Theory of Language, p. 222-26, éd. W de Gruyter, Berlin, 1988. KGW 11/2, pp. 183-310.
24

Curt Paul Janz, Friedrich Nietzsches akademische Lehrtéitigkeit in Basel, NSt 3, pp. 192203, 1974. 25 Seuls un germaniste et un juriste se sont inscrits au cours d'hiver 1872/3 et nous n'avons pas leurs notes. L'un d'eux, le juriste, musicien et ancien étudiant de Nietzsche au Padagogium : Louis (Ludwig) Kelterbom, confirme qu'un cours sur la rhétorique antique est

- 28-

Hiv 1874/75, Crs. « Einleitung zur Rhetorik des Aristoteles » (a eu lieu, fragments: P II 12 a, 102-107, 219-146 première partie. KGW 11/4,pp. 523-28) 7. Eté 1875, Crs. «Rhetorik Aristoteles » (la suite, elle a eu lieu, fragments: P II 12 a, 102-107, 219-146 deuxième partie; P II 12b, 51-38, sans conclusion. KGW 11/4,529-611) 8. Hiv 1877/78, Crs. «Rhetorik Aristoteles» (supposé avoir eu lieu, KGW 11/4,ibid.) 9. Eté 1879, Crs. « Introduction à l'éloquence grecque» (annulé) Ces indications montrent que la rhétorique est clairement un point central des enseignements de Nietzsche à Bâle, entre 1869 et 1879. Cette période coincide en effet avec celle de son professorat à Bâle, qui s'étend d'avril 1869 à mai 1879. La question des sources et influences autour de la rhétorique dans l' œuvre de Nietzsche est importante et tend à être de plus en plus actuelle: les textes, édités en premier dans Philologica, sont depuis peu dans KGW : vol. 11/2et 4 (1993/5). Le fait que ces sources soient peu médiatisées en français et anglais favorise l'apparition de publications indépendantes26. On pourrait aussi argumenter que ces sources sont bien publiées en allemand depuis longtemps et se demander pourquoi les auteurs en sciences cognitives semblent le plus souvent ignorer le cadre historique de cette réflexion chez Nietzsche. Nous nous limiterons à faire I'hypothèse que la réflexion nietzschéenne sur la rhétorique a une influence indirecte sur les théories contemporaines de la métaphore en sciences cognitives. Sur le plan systématique, en aucun cas nous ne préjugerons la richesse des résultats et la valeur des méthodes utilisées en sciences cognitives. Pour justifier une parentée indirecte entre la métaphore chez Nietzsche et en sciences cognitives, nous devons en premier présenter une brève définition de ce que nous entendons par « sciences cognitives ».
présenté entre 1872 et 73. G. Most et T. Fries pensent cependant que GGB n'a pas eu lieu avant 1874 pour deux raisons: d'abord car Nietzsche fait référence, dans AGB, au second vol. de Attischen Beredsamkeit de Friedrich Blass édité en 1874 : « Isokrates und Isaios », Leipzig. D'autre part, parce que le cours d'hiver 1875/76 est supposé écrit car des indications sur l'histoire de la littérature grecque y figurent. GGB est indiqué 'WS 1972..73' dans KGW 11/4, pp. 363..411. DAR est annoncé été 1874, nous supposons qu'il a effectivement eu lieu à cette date. Cf Die Quellen von Nietzsches Rhetorik-Vorlesung, p. 21, op. cite. 26En français: Le Livre du Philosophe, trad. A. Kremer-Marietti, op. cite. Les Philosophes préplatoniciens, trad. N. Ferrand. Ed. de l'éclat, Paris, 1994. Introduction à la lecture des dialogues de Platon, trad. O. Berrichon-Sedeyn. Ed. de l'éclat, Paris, 2ndéd. 1998.

6.

- 29-