Nietzsche et les hiérarchies

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La généalogie de la Morale est indispensable à Nietzsche, qui ne peut donc ignorer les Anciens. Mais ses idées dépassent la taille de l'individu ordinaire et de l'intériorité de l'homme sage, et il opte pour les Présocratiques, dans cet univers où, plus que l'homme, l'être importe. Or, chez Nietzsche, il existe une hiérarchie dans le choix des valeurs classiques et une hiérarchie des tempéraments pour affronter les horizons philosophiques. Il porte sur le monde un regard hautement hellénique.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204942
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NIETZSCHE

ET LES HIÉRARCHIES

COMMENTAIRES PHILOSOPHIQUES Collection dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra
Guy-Fravçois DELAPORTE, Lecture du Commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de l'âme d'Aristote, 1999. John Stuart MILL, Auguste Comte et lepositivisme, 1999. Michel BOURDEAU, L.ocus Logicus, 2000. Jean-Marie VERNIER (Introduction, traduction et notes par), Saint Thomas ci'Aquin, Questions disputées de l'âme, 2001. Auguste COMTE, Plan des travaux scientifiques nécessairespour réorganiser la société,2001. Angèle KRE!v1ER 1\1ARIETTI, Carnets philosophiques, 2002.

Angèle KREMER MARlETTI, Karl Jaspers, 2002. . Gisèle SOUCHON, Nietzsche: Généalogiede l'individu, 2003. Gunilla HAAC, Hommage à OscarHaac, 2003. Raflka BEN MRAD, La mimésis créatricedans la Poétique et la Rhétorique d'Aristote, 2004. Mikhail MAIA TSKI, Platonpenseur du visuel,2005. Angèle KREMER-1\1ARIE1TI,Jean-Paul Sartre et le désird'être, 2005. Guy-François DEL\PORTE, Lecture du Commentaire de Thomas d'Aquin sur le Traité de la démonstrationd'Aristote, 2005. Auguste COMTE / Caroline MASSIN, Correspondance inédite (1831-1851), 2006. Friedrich NIETZSCHE, Contribution à lagénéalogiede la morale, 2006. Friedrich NIETZSCHE, Par delà le bien et le mal, 2006. Auguste COMTE, Sommaire appréciationde l'ensembledupassé moderne,2006. Walter DUSSAUZE, Essai sur la religiond'aprèsAuguste Comte, 2007. Angèle KREMER-MARlETTI, Nietzsche et la rhétorique,2007. Michèle PICHON, Vivre laphilosophie, 2007. Lucien LEVY-BRUHL, Corre.spondancede John Stuart Mill et d'Auguste Comte, 2007. Khadija KSOURI BEN HASSINE, Question de l'homme et théorie de la culturechezErnst Cassirer,2007.
@ L'Harmattan, 5-7, rue de l'Ecole 2008 polytechnique; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fi harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-06346-4 EAN : 9782296063464

Sous la direction de StalTIatios TZITZIS

NIETZSCHE ET LES HIÉRARCHIES

L'Hartnattan

Ouvrages de Stamatios Tzitzis

1. Criminologie de l'Aête et Philosophie Pénale. De l'Ontologie Criminelle des Anciens à la Victimologie Appliquée des Modernes (avec la collaboration de L.NEGRIER-DORMONT), Paris, Litec, 1994. 2. La Philosophie Pénale, Paris, Que Sais-Je ?/ PUF, 1996. 3. Esthétique de la Violence, Paris, Médécien et Société/PUF, 1997 4. Droits Fondamentaux et Spécificités Culturelles (H.PALLARD et S. TZITZIS, dir.) Paris, Horizons du Droits/ L'Harmattan, 1997. 5. Qu'est-ce que la Personne? Paris, Armand Colin, 1999. 6. Filosofia Penale, Portugal Jus Commune/Legis Editoria, 1999. 7. Les Visages de la Loi, (sous la dir. De K.SAMET-S.TZITZIS), Paris, L'Atelier de l'Archer, 2000. 8. Minorités, Culture et Droits Fondamentaux (sous la dir. de H.P ALLARD et S. TZITZIS), "L'Harmattan, 2001. 9. La Personne, L 'Humanisme, Le Droit, Les Presses de l'Université Laval, Collection Dikè, Canada, 2001. 10. La Filosofia Penal (traduction en espagnol de La Philosophie Pénale (sous presse). Il. La Personne Juridique dans la Philosophie du Droit Pénal (sous la dir.de J.R.ROBERT et S. TZITZIS), Paris, Editions PanthéonAssas, 2003. 12. La Mondialisation et la Question des Droits Fondamentaux (sous la dir.de.R.PALLARD et S. TZITZIS), Dikè/Les Presses de l'Université de Laval, 2003. 13. Dictionnaire des Sciences Criminelles (sous la dir. G.LOPEZ et S.TZITZIS), Paris Dalloz, 2004. Grand Prix littéraire de la Gendarmerie nationale de 2005. 14. La Vitimma et il Carneficie (Lezioni Rimane di Filisofia dei Diritto) a cura di F.d'Agostino et F. Macioce, tr. F.Macioce, Milano Guiffrè, 2004. 15. La Personne, Criminel et Victime, Dikè/Les Presses de l'Université de Laval, 2004. 16. La Mémoire entre Silence et Oubli, Canada, Les Presses de l'Université de Laval, 2006.

Stamatios TZITZIS
Directeur de Recherche CNRS/UMR 7981 Directeur acjjoint de l'Institut de Criminologie de Paris Université Panthéon-Assas (paris II)

Nietzsche

*

Introduction

Nietzsche est le poète qui traduit la violence de ses sensations en philosophie. Il devient l'avocat de la révolte contre tout obstacle extérieur à son être, disposé à dominer son esprit. Dans ses souffrances corporelles ou mentales, il cherche le vrai savoir, ayant revêtu le tempérament d'un personnage eschyléen - les héros d'Eschyle acquièrent des dimensions titanesques - d'où il tire le pouvoir de sa nature et la force de son caractère. Dans son élan extatique, enclin à l' hybris avec une lucidité héroïque, il s'applique à déployer, en filigrane du devenir du monde, une humanité sous les auspices de la «volonté de puissance », der Wille zur Macht, comme inauguratrice de nouvelles valeurs1.

* Ce livre apparaît à la suite d'un colloque organisé par la Département de Philosophie Pénale de l'Institut de Criminologie de Paris, qui a eu lieu vendredi 15 juin 2007 dans la salle des conseils à l'Université Panthéon-Assas. Le titre de ce colloque était Nietzsche, Hiérarchie, Normes et Règles. 1 Cf., S. Zweig, Nietzsche. Le Cosmopolite, Essai/Stock 2005, p. 43 : « Avec d'ardentes couleurs, il déroule monstrueusement le drapeau de la volonté de puissance, de la volonté de vivre, de la volonté d'être dur et cruel, et il tend ce drapeau extatiquement à une humanité à venir ».

Nietzsche veut déconstruire le monde ancien en proposant une nouvelle philosophie de distinction. C'est pourquoi sa philosophie tire son origine d'une généalogie de la Morale au sens universel du terme. Mais Nietzsche est avant tout poète, donc il ne vise guère à construire un système d'idées; capable de traduire une pensée ordonnée et systématique. Dans ce cas, on ne peut méditer et conclure que sur les élans de ses méditations en expressions poétiques. C'est pourquoi il y a tant d"exégèses contradictoires de ses pensées. La philosophie nietzschéenne vient d'un esprit d'exaltation qui met au défi les philosophes apparaissant sous la robe de professeur, tel Kant, et qui se livrent à des méditations ontologiques avec sérénité d'esprit. Lui recherche la te1ïa incognita de la jouissance intellectuelle qui défie les bastions de la morale classique. La philosophie de Nietzsche est une philosophie méthodique et apodictique de la déconstruction2. C'est pourquoi la généalogie de la Morale lui est indispensable pour étayer ses thèses. Il ne peut donc ignorer les Anciens. C'est là la source de son classicisme. Mais ses idées dépassent la taille de l'individu ordinaire et de l'intériorité de l'homme sage, tel décrit par Platon et les Stoïciens. Il opte surtout pour les Présocratiques, dans cet univers où, plus que l'homme, l'être importe3. Or, chez Nietzsche, il existe une hiérarchie dans le choix des valeurs classiques et une hiérarchie de tempéraments pour affronter les horizons philosophiques. C'est son éclectisme qui pousse le philosophe à établir des hiérarchies de valeur et surtout une hiérarchie des valeurs existentielles. En effet, Nietzsche est un esprit aristocratique

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Ibid, p.56-57. Il faut signaler également l'admiration de Nietzsche pour les sophistes, voir à ce sujet A.Kremer-Marietti, Nietzsche et la Rhétorique, Paris, PUF/ L'interrogation philosophique, 1992, p.58 et suiv.
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qui révèle plus d'une affinité avec l'esprit aristocratique des Hellènes ~a distinction qui appartient à l'aris/os, le meilleur). Sous cet angle, Nietzsche est Ancien et pour cause. À l'inverse de l'homme moderne qui se replie sur lui-même et vit par là ce qu'il ne pourrait manifester dans la vie quotidienne, le philosophe choisit l'ouverture de l'esprit vers le grand, le sublime, le passionnel dans le monde. L'esprit nietzschéen est porté vers l' Iybris par la fascination des couleurs d'une vie authentique, de célébration dionysiaque. Car elle confère un sens élevé à la vie. Une échelle hiérarchique des valeurs s'impose inévitablement ici. Or, le regard que Nietzsche adopte pour voir le monde est hautement hellénique. Son Iybris est de vouloir dépasser le monde avec la force d'un «surhomme ». Mais, dans cette quête, son Surhomme est loin d'emprunter le destin d'un Prométhée. Bien qu'esprit aristocratique, Nietzsche ne s'attache guère aux meilleurs -les aris/oi- présences éclairées qui émergent de la cité, qui s'installent comme figures historiques (périclès, Thémistocle, Aristide.. .). En revanche, il valorise les hommes qui créent de nouvelles hiérarchies des valeurs représentant par là les exceptions du troupeau, c'est-à-dire le peuple anonyme qui doit être guidé par les hommes supérieurs, ces génies qui, au-delà de l'histoire, écrivent l'histoire. L'aris/os, le meilleur au sens grec, apprend à écouter la nature et à s'y conformer, quitte à payer sa désinvolture de sa propre vie. L'aris/os nietzschéen est, en revanche, l'individu souverain, créateur d'un monde nouveau, celui qui aspire à rivaliser avec la nature, voire à la dépasser. Cet aris/os œuvre à la déconstruction des valeurs-mirages et des préjugés qu'il considère comme mensongers, pour établir l'authentique équivalant au grandiose. À l'exception des sophistes qui ne sont pas d'ailleurs qualifiés d'aris/oi et dont l'appellation de sophistes constitue un titre péjoratif, 1'aris/os grec ne saurait 7

assumer une fonction destructrice de la morale traditionnelle. Car la morale vient de la nature à laquelle l'ans/os doit se conformer; elle a une teinture esthétique. Toutefois, leur point commun est que le meilleur, tant pour les Grecs que pour Nietzsche, loin de désigner le propriétaire d'une valeur élevée en soi, évoque le passage à un mode de vie supérieur. Il faut pourtant nuancer. Dans la hiérarchie des normes et des valeurs, le Surhomme nietzschéen affronte le nihilisme en essayant de tuer Dieu par vengeance. Nietzsche oppose, en effet, le Surhomme au Crucifié pour souhaiter, en tant que Dieu, sa mort4. Par contre, l'ans/os, le meilleur pour les Hellènes, accomplit sa révolte en avouant que la volonté divine est plus forte que son désir de conquêtes. Le premier verse dans le nihilisme comme l'affirmation du néant, le second le fait pour affirmer l'Être. Mais le nihilisme nietzschéen est à la fois nihilisme psychologique: les faits ne comprennent pas de sens, et nihilisme métaphysique: Dieu est mort. Pourtant Nietzsche ne se laisse pas s'engloutir passivement dans les méandres du nihilisme, et cela grâce à son «Surhomme» (Uebermensch). Celui-ci est une sorte d'Hercule moderne qui met au défi l'Adas, souteneur du monde. Le Surhomme s'affronte au nihil créateur. La volonté du pouvoir annonce un autre univers de hiérarchie des valeurs, œuvre de l'ans/os moderne. Car le Surhomme

4 Il fera donc dire à son Surhomme: «Ce sont les malades et les moribonds qui ont méprisé le corps et la terre et inventé les réalités célestes et les gouttes de sang rédemptrices; mais même ces poisons doux et lugubres, ils les ont empruntés au corps et à la terre» ; A insi Parlait Zarathoustra, Paris, En bilingue, Aubier/Flammarion, v.l, 1977 p 97. 5 Cf. les paroles du chœur dans la tragédie d'Eschyle, Prométhée Enchaîné, v.905-906:« Je ne sais pas de moyens d'échapper au vouloir de Zeus! ». 8

annonce le triomphe de la valeur des valeurs comme une sorte d'antidote à tout désastre nihiliste. Valeur emblématique qui domine la modernité et la postmodernité : la volonté de puissance considérée comme pouvoir créateur d'un nouvel ordre. La modernité de Nietzsche apparaît en l'occurrence sans ambiguïté. En effet, le Surhomme de Nietzsche est l'homme de l'avenir « qui nous délivrera de cet idéal et de ce qui devait nécessairement en sortir, du grand dégoût, de la volonté du néant, du nihilisme, ce coup de cloche du midi et de la grande décision, qui libère la volonté, qui restitue à la terre son but et à l'homme son espérance, cet antichrist et cet antinihiliste, ce vainqueur de Dieu et du néant - il doit venir un jour »6. Or le Surhomme n'est point inspiré de l'Eros qui mène à la Vérité. Socrate et Platon sont, pour le philosophe allemand, des esprits de décadence. Le Surhomme est obsédé par la volonté de puissance qui est au-delà de la Vérité chérie par les philosophes décadents. « Ce n'est qu'un préjugé moral de croire que la vérité vaut mieux que l'apparence. C'est même la supposition la plus mal fondée qui soit au monde »7. La volonté de puissance devient dès lors, pour Nietzsche, une nécessité naturelle. Elle classe, subordonne, tyrannise, bref établit une hiérarchie ontologique et existentielle8 car elle s'inspire de la nature même. Celle-ci, principalement, hiérarchise; son principe fondamental de structuration est l'inégalité même:« La vie elle-même est essentiellement

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« Deuxième Dissertation, ~ 24, p.ll 0, La Généalogie de la Morale, Paris FoliolEssais, p.ll O. 7 Par-delà le Bien et le Mal, Paris, Livre de Poche, 1991, ~34, p.92. 8 Cf., J.-E. Spenle, La Pensée Allemande de Luther à Nietzsche, Paris, Armand Colin, 1934, p.161. Pour cet auteur, il y a une influence certaine de Gobineau sur le philosophe allemand, concernant inégalité naturelle.

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appropriation, agression, assujettissement de ce qui est étranger et plus faible, oppression dureté, imposition de ses propres formes, incorporation, et au minimum dans le cas le plus doux, eXploitation »9. Nietzsche, lors de son périple dans l'univers des Morales, avoue:« tant qu'à la fin j'ai deviné une distinction fondamentale. Il y a une morale de maîtres et une morale d'esclaves »10. Nietzsche rejoint par là la morale, iconoclaste pour son époque, des sophistes; ses idées sur 1'« indifférence naturelle» avoisinent celles de Sade11. Comme le marquis, il se montre hostile à un ordre naturel moral, tel que décrit par Platon et les Stoïciens: « Ô nobles stoïciens, quelle duperie est la vôtre! Imaginez une organisation telle que la nature, prodigue sans mesure, indifférente sans mesure, sans intentions et sans égard, sans pitié et sans justice... »12 Nietzsche rejoint Sade, en particulier dans son effort de déconstruction des valeurs classiques. Pour l'un et pour l'autre, des valeurs pareilles engendrent une morale de décadence. Mais, si le Marquis se contente de fustiger la métaphysique de la morale classique et l'hypocrisie qui l'enveloppe tout en essayant de légitimer la cruauté de la nature, Nietzsche propose, après la déconstruction, des valeurs nouvelles, grâce à la volonté créatrice de son « Surhomme» pour bâtir un nouveau monde. Or l'homme doit établir le règne d'un meilleur régime, d'une aristocratie pour remédier au chaos destructeur. Ce régime ne saurait échapper aux règles d'une hiérarchie multiforme dans l'ordre des choses. Car c'est l'homme qui devient le sujet de l'Histoire. L'Histoire n'a rien à faire avec la Providence. C'est

9 Ibid.,
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~ 259 ; p. 280. Ibid., ~260, p. 281. Il Cf., S. Kofman, Nietzsche et la Scène Philosophique, Paris 10/18, p. 350. 12Par-delà... op. cil. ~9, p.53.
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l'homme qui fait son histoire et l'Histoire13. Le contraste avec la conception providentielle de l'Histoire chez Herder est ici flagrant. Pour ce dernier, l'Histoire est marquée par la Providence: «la marche de la Providence s'achemine, même à travers des millions de cadavres, vers son but! »14. Les essais dont est composé ce livre sont marqués par une variété de pensée et renvoient à une pluralité de domaines. Le livre permet ainsi une ouverture à plusieurs disciplines et à de multiples perspectives. L'ensemble nous offre une nouvelle lecture de la morale nietzschéenne qui pourrait permettre de mieux comprendre les enjeux moraux, juridiques et politiques des sociétés modernes. Jean-Jacques BRIU fait œuvre d'esthéticien. En abordant les poèmes de Nietzsche, à travers une analyse linguistique et stylistique, il révèle une esthétique philosophique de la nature opposée à celle des courants romantiques. Jean-Jacques BRIU procède ainsi à l'anatomie d'une série d'expressions récurrentes dans l'ensemble des poèmes de Nietzsche; elles sont autant de manifestations artistiques de l'idée de hiérarchie de la vie même. Il souligne notamment la valeur du procédé rhétorique qui met en scène les formes de hiérarchie. L'idée fondamentale sous-jacente est qu'une vie

supérieure passe par l'inégalité ontologique,

mais par l'effort

permanent et l'affrontement du danger elle peut entrevoir une harmonie. François V ALLANCON, toujours épris de la sagesse grecque, étudie la hiérarchie comme « l'envers de l'égalité» ; ce qui lui permet d'introduire Nietzsche dans l'univers aristotélicien. Il interprète ainsi l'idée de hiérarchie chez

13P. Chassard, Nietzsche. Finalisme et Histoire, Paris, Copemic/L'or du Rhin, 1977, p.156 14J. Gottfried Herder, Histoire et Cultures. Une Autre Philosophie de I 'Histoire, Paris, GF/Flammarion, 2000, p; 161. 11

Nietzsche, comme celle «qui recueille le sacré, l'hiéros». Il oppose par là le philosophe allemand à Rousseau, avocat de l'égalité qui surgit de la souveraineté du peuple. Pour François VALLANÇON, le ison - l'égalité fondée sur le mérite - et la hiérarchie selon Aristote représentent le rêve
de Nietzsche qui est constamment en quête de l'âme aristocratique. De son côté, Angèle KREMER-MARIETII dépeint Nietzsche comme un théoricien de la Hiérarchie. Hiérarchie propre au génie, c'est-à-dire hiérarchie établie à partir de l'admiration de la philosophie pour les Grands Hommes. Angèle KREMER-MARIETII nuance ses propos en présentant l'idée de Hiérarchie en hiérarchie intellectuelle et «hiérarchie utopique des valeurs à réévaluer». Ce qui corrobore l'idée que la philosophie nietzschéenne poursuit la recherche de ce qui est le meilleur (l'ariston). Enfin, il y a une autre sorte de hiérarchie, qualifiée de « sociale», qui traduit un sentiment de jalousie. «Dans la hiérarchie sociale, cette jalousie exige que personne n'ait le mérite au-dessus de sa situation ». Ingeburg LACHAUSSEE souligne l'hostilité de Nietzsche à la passion d'égalité et à la culture démocratique qui toutes les deux constituent, pour le philosophe, une cause de déliquescence. L'idée d'égalité que Nietzsche combat a une tonalité hautement anthropologique. Elle est contraire à la volonté de puissance, elle l'inhibe et la réprime. L'inégalité serait alors l'expression du vivant et de l'originalité de l'être humain. Dès lors, il n'y a pas de société sans esclaves. La démocratie est synonyme de nivellement. Or, la hiérarchie vient de la différence fondamentale, naturelle d'ailleurs, qui règne entre les hommes. Elle implique la « transmutation de toutes les valeurs» et l'avènement du« Surhomme ». Paul V ALADIER attire notre attention sur le fait que la hiérarchie est interne à la volonté qui ne tente point de réunir l'unification de soi sans éviter l'exercice d'une 12

domination sur les autres. Nietzsche est hostile à l'égalisation des conditions et des hommes. Ici Paul V ALADIER établit une comparaison ent~e Tocqueville et Nietzsche sur l'idée d'égalitarisme, tout en soulignant les affinités de leurs thèses. Mais il étudie également les rapports entre la hiérarchie et la loi qui contrôle la volonté dans son élan impulsif. Brigitte I<RULIC aborde l'idée de hiérarchie par «le paradigme herméneutique» d'une société aristocratique qui est structurée hiérarchiquement et opposée, par là, à la modernité démocratique individualiste. Pour Brigitte I<RULIC, l'œuvre de Nietzsche tourne autour de la confrontation opérée entre les sociétés « fortes» inégalitaires, porteuses de haute culture, qui sont aux antipodes des sociétés modernes démocratiques pratiquant « l'indifférenciation égalitaire». Ce qui lui permet d'établir une convergence avec la démocratie tocquevillienne. Brigitte I<RULIC insiste notamment sur le fait que « le principe hiérarchique ne s'applique pas seulement aux relations entre les êtres, mais auss~ à la relation entre l'individu et la communauté ». Enfm, Angelika SCHOBER étudie l'impact de la religion sur les pensées du philosophe allemand. Une première constatation fondamentale dans ses recherches énonce que: «Tandis que Luther était fier d'avoir parlé 'directement' et 'sans gêne' avec Dieu, Nietzsche estime les structures hiérarchiques de l'Église et ses réalisations hiératiques ». Et il Y a un point commun entre les cultes célébrés dans les civilisations antiques et la liturgie catholique. Tous offrent à l'homme les moyens de s'élever au-dessus de la banalité du quotidien. Mais un paradoxe majeur apparaît ici: alors que Nietzsche combat la religion des masses15, il apprécie ce que

15 Dans l'aphorisme « Au lit de mort du christianisme », Nietzsche critique le «doux moralisme» qui convient aux masses et qui agit 13

l'Église a produit de plus de docteurs et de saintS». qui, par la caritas, brise la la décadence de tout s'oppose à la morale philosophe allemand.

subtil, à savoir la « superaristocratie Nietzsche en veut à la chrétienté hiérarchie des forces, en entraînant esprit aristocratique. Cet esprit d'Héraclite, l'un des maîtres du

comme « l'euthanasie du christianisme », Morgenrothe, Livre premier ~92, KSA, ill, 85-86. 14

Paul VALADIER

sj

Professeur émérite des Facultés J"ésuites de Paris

Hiérarchie,

normes, modernité chez Nietzsche

démocratique

Tout lecteur de Nietzsche sait à quel point il est difficile de comprendre ou de "saisir" la pensée de Nietzsche. La raison en est simple: Nietzsche ne veut pas qu'on "saisisse" sa démarche, il explique même, selon un paradoxe qui est typique de sa posture philosophique, qu'il écrit pour ne pas être compris, que ses aphorismes constituent autant de masques qui en cachent d'autres. "Je veux mettre des clôtures autour de mes pensées et même autour de mes mots: de peur que les porcs et les dilettantes (S chwiirmer) ne fassent irruption dans mes jardins" (Ainsi parlait Zarathoustra, 3ème Partie, "Des trois maux" ~ 2). Et s'il faut mettre des clôtures, c'est que celui qui parle, le solitaire, l'ermite, selon ses propres désignations, le fait à partir d'une expérience singulière qui se dilue à être diffusée par les voies communes. Non seulement prudence pour ne pas être mal compris, mais surtout délimitation qui renvoie à un enracinement existentiel hors duquel le discours perd sa densité et sa pertinence. Une distance s'impose donc pour que le premier venu ne piétine pas le jardin secret; et nous tenons là un premier trait de cette philosophie de la hiérarchie: tenir les distances, marquer les différences, susciter le respect contre le touche-à-tout qui croit pouvoir s'emparer .de toute chose. En effet "celui qui, année après année, a poursuivi nuit et jour un intime débat avec son âme, celui qui, dans sa caverne - qui peut être un labyrinthe, mais aussi une mine d'or - est devenu l'ours de cette

caverne.. .cet homme verra ses idées mêmes prendre une couleur crépusculaire. . ., quelque chose d'incommunicable et de rébarbatif qui glacera ceux qui passent à sa portée. Le solitaire. . .se demandera si, derrière toute caverne, ne s'ouvre pas, ne doit pas s'ouvrir une caverne plus parfonde.. .Toute philosophie est une philosophie de façade" (Par-delà bien et mal ~ 289). C'est pourquoi le discours explicite n'est sans doute qu'un masque qui cache d'autres masques, car il est des choses qui ne peuvent être lancées sur la place publique sans être déformées, trahies, travesties. Philosophie insaisissable, alors que chacun croit bel et bien comprendre de quoi il s'agit et, sans prendre le temps de "ruminer" les textes, attribue à Nietzsche les thèses les plus folles et les plus scandaleuses. Philosophie insaisissable parce qu'elle ne veut pas être "saisie", cernée, réduite à une doctrine ou à des thèses dont le lecteur naïf croit avoir fait le tour. D'où le style si particulier: des fragments discontinus, des aphorismes sans liens, peu de développements ordonnés, pas de raisonnements conduisant à des conclusions avérées, mais des coups de poings, des colères et des rages, des à peu près scandaleux. Toute une stratégie donc pour ef&ayer les timides et leur faire lâcher prise, ou pour démasquer leur propre superficialité. Une stratégie de la distance, de l'écart, de l'évitement, contrairement au libre accès ou à la facilité de qui se livre sur la place publique. Car la hiérarchisation oblige à la pudeur, autre grande insistance nietzschéenne, donc à ne pas vouloir assimiler et absorber ce qui se présente. Il faudrait au contraire entrer dans l~ labyrinthe, se laisser égarer, ne pas croire trop vite qu'on a compris, apprendre à lâcher prise, non pas qu'il n'y ait pas de vérité, contrairement à ce que pensent les lecteurs pressés, mais parce que celle-ci ne se laisse pas si facilement cerner. Car ce qui est dit est inintelligible sans l'expérience qui le porte, et dès lors 16

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