//img.uscri.be/pth/e4aa782e979322456c0017ddbc2fec04926cb52d
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 9,75 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

NIETZSCHE : GENEALOGIE DE L'INDIVIDU

De
149 pages
Quelle fut véritablement la place de l'individu dans l' oeuvre de Nietzsche ? Nombre de ses écrits proposent un éloge de l'individu et de ses valeurs (indépendance, égoïsme), et une critique de la pitié ou de l'altruisme. Mais peut-on vraiment qualifier d'individualiste sa pensée ? Nietzsche adresse aussi maintes critiques aux individualistes de son époque et relativise la place accordée à l'individu. En étudiant cette position complexe et les apparentes contradictions, l'auteur explore les méandres d'une pensée qui se refuse à être systématique, dans le cheminement de laquelle l'individualisme apparaît comme une étape indispensable.
Voir plus Voir moins

Gisèle SOUCHON

NIETZSCHE: GÉNÉALOGIE DE L'INDIVIDU

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannatlan,2003 ISBN: 2-7475-3886-9

A mon père

Introduction

Pourquoi s'interroger sur la place de l'individu et sur l'existence d'une pensée individualiste chez Nietzsche? Il convient de légitimer ce questionnement en observant tout d'abord la possibilité d'y soumettre la plupart des philosophies. Pour chacune d'elles, la question de l'individu peut être révélatrice. Ainsi pouvons-nous nous demander ce qu'est l'individu d'un point de vue métaphysique dans les philosophies de Descartes ou de Kant, mais tout aussi bien, nous interroger sur la place et la fonction de l'individu dans des pensées politiques qui pourraient être celles de Platon, de Rousseau, de Hegel ou de Marx. Mais si nos avons choisi de confronter Nietzsche à cette interrogation, c'est que ce problème de la nature et surtout de la place de l'individu, est tout particulièrement présent chez lui. En effet, comme nous pourrons le constater, dans presque chacun de ses ouvrages, il sera question du rôle de l'individu, de la valeur de l'égoïsme, de l'indépendance et de la solitude. Nous trouverons même de nombreuses réflexions de Nietzsche à propos de l'individualisme et des individualistes. Son oeuvre contient donc explicitement le questionnement que nous lui appliquons. Nous tenterons donc, à travers tous les écrits de Nietzsche de comprendre quelle a été sa position réelle à l'égard

de l'individu et s'il y a eu évolution, changement ou permanence de cette position. Mais nous aurons aussi à nous interroger sur l'originalité de ce philosophe par rapport à ses prédécesseurs. Quelle fut sa position par rapport aux différentes formes d'individualismes qui éclosent à son époque et en particulier vis à vis de l'individualisme de Max Stimer1 puisque ce dernier représente en effet le point extrême, le point-limite de cette pensée? Il nous faudra remettre en question également les diverses interprétations qu'on a pu donner de Nietzsche, s'appuyant tantôt sur son élitisme pour le rapprocher du nazisme, tantôt sur sa valorisation de l'individu pour le rapprocher des anarchistes. Il convient donc ici de rendre à Nietzsche ce qui lui appartient. Sa pensée est-elle un Individualisme? un Individualiste? Nietzsche lui-même est-il

1

M. STIRNER, L'Unique et sa Propriété, 1844, trade P. Galissaire et A.
Lausanne, 1972,437 p.

Sauge, L'âge d'homme,

8

CHAPITRE I: ORIGINALITÉ

ET UNICITÉ

La première question que nous devons nous poser concerne la nature de l'individu: Qu'est-ce que l'Individu pour Nietzsche? Il n'est guère possible, dès à présent de répondre de façon précise. Mais déjà nous pouvons affirmer qu'il ne s'agit pas pour Nietzsche d'une notion abstraite ni d'un simple concept. L'individu n'est pas une idée mais un être réel de chair et de sang. L'individu, pour Nietzsche, c'est, dans un premier temps, le MOI, c'est-à-dire Nietzsche lui-même. Ainsi pouvons-nous lier cette question de l'individu et son omniprésence dans l'oeuvre de Nietzsche, à un très fort sentiment de sa propre indépendance, de son unicité, de son originalité et de sa soli tude.

1. L'indépendance

philosophique

1.1. Refus de l'imitation L'indépendance que Nietzsche revendique pour lui-même, c'est surtout, comme nous pourrons le constater, l'indépendance philosophique. Il se refuse à être un imitateur. Cependant, il reconnait aisément ce qu'il doit à ses prédécesseurs. Ainsi, dans Le Crépuscule des Idoles 2 cite-t-il entre autres noms ceux de Salluste, Thucydide et Machiavel.
F. NIETZSCHE, Le crépuscule des Idoles, essais, Gallimard, Paris, 1974, pp. 96-102
2

trade J.C. Hémery, Folio

Déjà, dans La Naissance de la Philosophie à l'Epoque de la

Tragédie Grecque

3,

il évoquait les noms des anciens qui

avaient eu une influence sur lui. Il citait Anaximandre notamment, dont on retrouvera la trace plus tard dans la pensée Nietzschéenne de l'éternel retour. Les présocratiques en général ont exercé une grande séduction sur Nietzsche, qui restera toujours fasciné par la civilisation hellenique. Un philosophe plus récent aura également une immense influence sur Nietzsche. Il s'agit de Schopenhauer, dont on retrouvera surtout la marque dans les écrits de jeunesse et notamment dans La Naissance de la Tragédie, et dont la théorie du vouloir-vivre donnera naissance chez Nietzsche à celle de la Volonté de Puissance. Cependant, malgré cet héritage qu'il reconnaît volontiers ("ce que je dois aux anciens") Nietzsche a une conscience aiguisée de son originalité, de sa singularité, de sa nouveauté radicale. Il insiste sur le caractère novateur de sa philosophie et il a le sentiment que cette absolue nouveauté le place en avance de plusieurs siècles sur son époque. Combien de fois se répète t-il avec amertume: "Je viens trop tôt"? Il refuse donc d'être considéré comme un suiveur, un imitateur. Ce refus d'imiter est intimement lié à une volonté de n'être fidèle qu'à soi-même: "J'habite ma propre maison, je n'ai jamais imité personne en rien et je me ris de tout maitre qui n'a su rire de lui-même. "4
3 F. NIETZSCHE, La Naissance de la Philosophie Tragédie Grecque, Gallimard, Paris, 1938

à l'Epoque de la

4

F. NIETZSCHE, Gai Savoir. (1881-82) trad. P. Klossowski, club

français du livre, Coll.lO/18, 1957, p. 35

10

Nietzsche éprouve un vif sentiment de fierté à proclamer son indépendance philosophique et son originalité. Mais cette originalité n'est pas seulement liée à la nouveauté radicale de sa philosophie - bien que ce soit le point essentiel sur lequel il insiste - mais aussi au caractère unique, distinct de tout autre, de son auteur. C'est une autonomie de pensée qu'il revendique. IlIa revendique au nom de la nature de l'Individu, en tant que celui-ci est un être unique, différent de tout autre et en tant que son échelle d'évaluation doit différer de celle de tout autre. Il s'explique dans Humain, trop Humain au paragraphe 286 : "Je crois que tout homme doit avoir, sur toute chose sur laquelle il est possible de se faire des opinions, une opinion propre, parce que lui-même est une chose spéciale, n'existant qu'une fois, qui occupe par rapport à toutes les autres choses une situation nouvelle, laquelle n'a jamais existé. ""5 Cette déclaration d'originalité, nous la retrouvons chez la plupart des philosophes même si elle est formulée d'une façon parfois moins explicite, moins orgueilleuse. Car chacun se veut un novateur. La différence et la véritable originalité de Nietzsche consiste dans le fait qu'il ne se contente pas de nous dire: "Je ne suis pas un suiveur", il ne se borne pas à nous dire: "Ce que je dis est radicalement neuf", mais allant jusqu'au bout de sa logique, il tire les conséquences de cette originalité et de son sentiment d'unicité et de différence.

F. NIETZSCHE, Humain, trop humain, trade A. Kremer-Marietti, Livre de poche, Paris, 1995, p. 234

5

11

1.2. Refus d'être imité En effet, Nietzsche refuse d'être imitateur mais aussi d'être imité. Il n'est ni suiveur ni suivi. Ainsi déclare t-il dans Le Gai savoir, au paragraphe 33 de la préface, intitulé "Le solitaire" : " Il m'est odieux de suivre autant que de guider. "6 Il refuse donc de servir de guide, il va jusqu'à rejeter ses disciples, lui qui, par ailleurs, semble avoir toujours la nostalgie de trouver des hommes capables de le comprendre et de l'écouter. Mais ce qu'il refuse, ce sont des disciples qui ne seraient eux-mêmes que des suiveurs. Il veut des "co-créateurs". Dans Ainsi parlait Zarathoustra 7 il écrit: "Des compagnons voilà ce que cherche le créateur et non pas des cadavres et non pas des troupeaux et des croyants. " Nietzsche invite donc tout individu à n'être pas suiveur mais créateur. L'Individu doit créer ses propres valeurs, être son propre législateur. C'est ce qu'il nous dit dans un passage de La Volonté de Puissance, paragraphe 767,' "L'individu est quelque chose d'entièrement nouveau et créateur de nouveauté, quelque chose d'absolu auquel toutes ses actions appartiennent en propre. Il n'emprunte qu'à lui même les valeurs qui règlent ses actions, car lui aussi doit interpréter de façon toute individuelle les mots d'ordre reçus. Même s'il n'invente pas la formule; il en a au moins une interprétation personnelle: en tant qu'interprète il est encore créateur." Nietzsche dégage donc la nécessité pour chaque individu d'avoir une interprétation personnelle reposant sur des valeurs
F. NIETZSCHE, Le gai savoir, trad. P. Klossowski, Club français du mlivre, coll. 10 / 18, 1957, p. 57
7
6

F. NIETZSCHE,Ainsi parlait Zarathoustra, trad. G.A. Goldschmidt,

Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1983, p. 22

12

qui lui sont propres. Cette conscience de l'indépendance spirituelle, de la singularité, de l'originalité de chaque opinion individuelle, conduit Nietzsche à faire de la philosophie l'affaire de l'individu isolé, autonome, conscient de son originalité. La philosophie est un retour à soi-même. Le philosophe c'est le solitaire. 1.3. Solitude du philosophe. En effet, pour philosopher, il faut n'être fidèle qu'à soi même, revenir à soi. On trouve chez Nietzsche une grande valorisation de la solitude et de l'isolement. Ainsi dans le chapitre intitulé "Des mouches du marché" au Livre I de Ainsi parlait Zarathoustra, écrit-il: "C'est à l'écart du marché et de la gloire que se passe tout ce qui est grand: c'est à l'écart de la place du marché et de la gloire qu'ont, de tout temps, habité les inventeurs de valeurs nouvelles. Fuis dans ta solitude: je te vois harcelé par les mouches vénimeuses. Fuis, vers les contrées où souffle un air rude et fort!"8 Nous trouvons souvent chez Nietzsche cette valorisation de la solitude, mais tout particulièrement peut-être, après la rupture avec Wagner et la déception sentimentale avec Lou Salomé. Nietzsche semble alors supporter sa solitude, son impression d'être incompris de ses contemporains, en valorisant cet isolement et même cette incompréhension dont il souffre pourtant, et en en faisant l'apanage du philosophe-novateur qui médite dans la solitude glacée des montagnes:
F. NIETZSCHE, Ainsi parlait Zarathoustra, trade G.A. Goldschmidt, Livre de Poche, Librairie Générale Française, Paris, 1983, p. 69
8

13

"Voulez-vous haut monter, usez de vos propres jambes! Ne vous faites là haut porter, ne vous juchez sur des épaules ou des têtes étrangères." L'individu doit trouver lui-même son chemin, sinon il ne trouvera jamais que le chemin des autres. Mais ce sur quoi insiste Nietzsche avant tout, c'est sur le fait qu'il n'y a pas un chemin pour tous, mais seulement le chemin de chacun. Dans Ainsi parlait Zarathoustra, dans le chapitre intitulé: "De l'esprit de pesanteur", Nietzsche écrit: "Or ceci est - mon chemin -, où est donc le vôtre ?" Voilà ce que je répondais à ceux qui me demandaient "le chemin". Le chemin, en effet, - il n'existe pas !".9 Ce refus de croire en un chemin pour tous est lié chez Nietzsche à un refus des systèmes: "Je me méfie de tous les systèmes et constructeurs de systèmes et les évite."lo "Je ne suis pas assez borné pour un système, pas même pour mon système"ll Ces deux phrases de Nietzsche, toutes deux tirées des Fragments Posthumes, écrits entre automne 1887 et mars 1888, expriment assez bien cette méfiance de Nietzsche à l'égard des systèmes. Cette méfiance entre bien dans le cadre de ce que nous avons vu précédemment, à savoir le refus de faire des adeptes et de croire en un chemin pour tous. En cela il rejoint Diderot, dont il est d'ailleurs très proche comme nous pourrons le voir plus loin. En effet, Diderot, dans
9Idem, pp. 276-277 10F. NIE1ZSCHE, Fragments posthumes, aut 87- mars 88, (136) 9 (188), p. 105.
11

Idem, (255) 10 (146), p. 175;

14

Les bijoux indiscrets 12 nous raconte le rêve d'un sultan qui se
voit transporté dans le pays des systématiques où chacun s'arrache des lambeaux de la robe de Socrate défunt, pays de vieillards chancelants, qui est bientôt détruit par l'arrivée d'un jeune enfant qui a pour nom l'Expérience. Mais chez Diderot, nous trouvons surtout une critique de la pensée systématique dans son fonctionnement, alors que chez Nietzsche, la critique porte plutôt sur l'état d'esprit qui préside à la formation des systèmes. Cette critique n'est donc pas liée chez lui comme chez Diderot à une valorisation de l'expérience, mais à l'important problème de la Vérité. Alors que Diderot s'interroge sur l'aptitude des pensées systématiques et empiriques à découvrir la Vérité, Nietzsche remet en question la possibilité même de cette quête de Vérité.

1. 4. Remise en question de la Vérité

En effet, la caractéristique de tout système est de prétendre contenir en lui la Vérité, Vérité une et valable universellement Or, toute la philosophie de Nietzsche entre en lutte contre cette croyance en une Vérité en soi. Pour Nietzsche, de même que "le chemin, cela n'existe pas", la Vérité, cela n'existe pas. Il n'y a pas de Vérité en soi, seulement des interprétations. On ne peut pas dire la Vérité de l'Etre, mais seulement l'interpréter. Mais il ne s'agit pas là d'une incapacité de notre part. La nature même de l'Etre, c'est d'être interprété. Chaque individu l'interprète de façon individuelle à partir d'échelles de valeurs qui lui sont
12

D. DIDEROT,Les bijoux indiscrets, Garnier-Flammarion,

Paris, 1968

15

propres. Ceci nous fait sans doute comprendre pourquoi Nietzsche associait dans une citation que nous avons vue plus haut, interprétation et création. L'individu est créateur en tant qu'il interprète de manière personnelle. Mais s'il n'y a que des interprétations et pas de Vérité pour tous, pas de Vérité en soi, cela ne signifie pas que toutes ces interprétations se valent. Nous verrons que Nietzsche établit une hiérarchie entre ces différentes interprétations individuelles. Mais l'essentiel ici est de voir que pour Nietzsche chaque interprétation est liée à son auteur et qu'il n'y a pas de véritable mise en commun possible d'une interprétation, d'une pensée, donc pas de système possible. Dans Par delà le Bien et le Mal, nous lisons, au paragraphe 43 : rr Mon jugement c'est mon jugement à moi et je n'imagine guère qu'un autre y ait droit, dira peut-être l'un de ces futurs philosophes. Il faut renoncer au mauvais goût de vouloir être d'accord avec le plus grand nombre. Ce qui est bon pour moi n'est plus bon sur les lèvres du voisin. Et comment pourrait-il y avoir un rr bien commun" ? Le mot enferme une contradiction. Ce qui peut être mis en commun n'a jamais que
peu de valeur.
rr13

La mise en commun d'une pensée est non seulement impossible, mais surtout sa possibilité amoindrirait cette pensée et lui ferait perdre de sa valeur. En effet, si nous voulons faire partager une idée à un grand nombre, soit nous devons plier cette multitude à l'idée en privant chacun de sa possibilité d'interpréter librement, soit nous devrons plier l'idée, l'adapter à la multitude pour la rendre
13 F. NIETZSCHE, Par delà le bien et le mal, trade H. Albert, Mercure de France, Paris, 1913, pp. 78-79

16