Phénoménologie affective

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Dans le présent ouvrage, le travail europanalytique ancre ses analyses dans les aspects les plus communs de nos vécus (l'éveil, le sommeil, l'attente...), et tente de manifester la dynamique propre de la "dépressivité", ainsi que la nomme P. Fédida, en déployant, hors de toute occurrence psychanalytique, l'horizon mouvant d'"une dépression qui se dépathologise" en impression, c'est-à-dire qui s'assume comme saisissement humain.
Publié le : mercredi 1 octobre 2008
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EAN13 : 9782296209220
Nombre de pages : 172
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Phénoménologie

affective

Serge V ALDINOCI a également publié:

Les Fondements

de la phénoménologie (Nijhoff 1982)

husserlienne

Le Principe d'existence (Nijhoff 1988) Introduction dans l' europanalyse (Aubier 1990) Vers une Méthode d'europanalyse (L'Harmattan 1995) La Traversée de l'imlnanence (Kimé 1996) La Science prelnière (L'Harmattan 1997) Abrégé d'europanal}'se (L'Harmattan, 1999) L'europanalyse ou les structures d'une autre vie (L'Harmattan, 2001)

Merleau-Ponty dans l'invisible (L'Harmattan, 2003)

Serge VALDINOCI

Phénoménologie affective
Essai d'europanalyse appliquée

L' Harmattan

@ L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com harmattan I@wanadoo. fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-06636-6 EAN : 9782296066366

À J.-P. Leroy, avec ma grande reconnaissance

Préface

Ce travail prend place à partir de nos recherches initiales en europanalyse. Le principe de celle-ci a d'abord consisté à fonder la philosophie et dans cet acte même d'approfondir, en la brassant dans l'abîme, une science première totalement autonome en regard des sciences dures, sciences scientifiques, et de la philosophie dans son ensemble, c'est-à-dire dans la culture occidentale. Notons que la Science première n'obéit pas aux mêmes réquisits que les sciences scientifiques, ce que nous constaterons à nouveau dans la suite de cet Avant-propos et dans le texte qui suit. Pour l'instant notons préliminairement que la dite Science première aménage, à sa manière, en immanence affective et non par rapport à des transcendances effectives qui sollicitent des effectuations de pensée dans l'espace-temps. En effet, le domaine immanent d'affectivité est spécifique. Prenons un exelnple chez Husserl, à la fois père de la phénolnénologie la phénoménologie philosophique et initiateur d'une pensée qui, dans le monde de la vie (Lebenswelt), met au premier plan des affectuations passives. Cette intervention, cruciale, scinde le travail scientifique en deux moments d'une inégale importance: la recherche d'une science, sur le modèle scientifico-scientifique, est seconde, se meut dans le monde, alors que la fondation europanalytique d'une science première est précisément une première manifestation de la science première. Remarquons ensuite que cet ouvrage ne s'attache pas ici à élever plus haut encore l'idée d'une science première mais à livrer une interprétation première de l'europanalyse. L'idée de science première n'est donc qu'une partie fût-elle le tronc - de l'arbre de l'europanalyse à l'élévation duquel nous nous consacrons depuis le début de notre intervention dans ce champ, champ dont nous disons qu'il n'a pas été encore parcouru. Cette notation suffit tout de même à spécifier l'analyse, du moins pour une

première fois. L'europanalyse appliquée, d'essence affective, n'est pas commensurable au consortium des sciences de l'affectivité qui sévissent dans la culture Européenne, qu'elles soient dérivées de la physique, de la psychobiologie, de la psychosociologie ou de la psychologie avec ses domaines d'applications les plus divers. Les différentes pratiques, il faut le dire, manquent l'affectivité essentielle. Pour l'instant, et pour avancer avec précaution, l'affectivité, dirons-nous, est la pierre d'assise qui fait converger les diverses pratiques dont il vient d'être traité. L'affectivité est un pâtir caractérisant l'essence de la vie. Il y va de l'homme bien sûr, mais plus originellement de tous (les mammifères notamment) ce qui relève du concept plus vaste d'irritabilité. L'affect est au plus proche de l'existence vitale et dépasse notamment l'affectivité dite spécifiquement humaine, cette dernière affectivité contrebalançant toutes les effectuations primitives et, peut-être, les enracine. Mais nous verrons. Afm de déblayer le terrain il convient de procéder à une distinction. Dans cet ordre d'idées, l'allée à Husserl est intéressante. Point n'est besoin toutefois d'enfiler aléatoirement les habits de ce premier phénoménologue avéré. Cela fut fait en temps utiles 1 en montrant comment la texture des écrits husserliens fait front victorieusement contre le projet husserlien d'une égologie fondamentale. Il n'est pas vain d'utiliser une pensée de Husserl, fort intéressante. Afm d'expliciter le motif conceptuel de la fondation, utilisons Husserl qui nous paraît effectuer une bonne distinction: celle de la Begründung et de la Fundierung. La Begründung, à la recherche de laquelle s'affiliera le fameux Grund heideggérien, signait une fondation en raison qui recherche l'originaire l' archè -, par exelnple celui de la structure de l'holnlne (Dasein). Ce n'est pas que Husserl n'utilise pas le vocable de Begründung, bien entendu. Cependant cet emploi du terme Begründung est contrebalancé par une « fondation» en un sens différent du terme. La Fundierung est la fondation - au sens de l'installation - d'un domaine qui supporte un territoire dont les extrêmes sont à déterminer. Prenons un exemple: la perception éidétique, et qui plus est la formalisation, sont fondées (appuyées sur) la perception sensible et les idées qui lui sont attenantes. En fait, nous théorisons en demeurant fondés (appuyés) sur une forme larvaire qui perdure au sein de la structure phénoménologique la plus différenciée. Ces distinctions entre la Begründung et la Fundierung affectent profondément la logique du processus de pensée husserlien, et peut-être
1 Dans Lesfondements de la phénoménologie husserlienne, Nijhoff, 1982.

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l'architecture de toute pensée. Il est nécessaire, afm de progresser, et c'est ce que Husserl n'a pas fait, de se fonder sur une homologie qui procède de la mise au premier plan, très intéressante, de la Fundierung Qui plus est, nous sommes par avance justifiés par Husserl car ce dernier distingue une Fundierung domaniale dans tous les territoires de la pensée. Quelques lignes plus haut nous avons introduit l'idée d'une fonne larvaire de la pensée, qui autorise la Fundierung. En biologie, dans ce territoire donc, la néoténie est la persistance des fonnes larvaires au cours du développement d'un organisme. Faisons de la néoténie un moteur structural de recherche afm de penser ensemble affectuation et effectuation. L'affectuation fouit dans l'affect et creuse radicalement en lui. Si l'on prend comme standard du pensée l'effectuation en tant que pensée-dans-Ie-monde, on songe à la pensée commune, la pensée artistique, et même à la pensée philosophico-scientifique. Ces effectuations sont des proéminences vers le dehors. Chez Husserl, il est question de la fonne d'intentionnalité: le réalisme pictural, la modélisation techno-scientifique sont des effectuations d'un projet enté sur la matière première humaine. Mais il convient d'aller beaucoup plus loin. Lançons l'idée: nous dirons heuristiquement qu'il y a « néoténie » dès lors que le processus d'effectuation devient un moment de l'affectuation générale. Il convient de clarifier et pour être précis d'écrire que l'effectuation, évolutive, demeure tout de même un moment d'involution un« en affectuation ». Sachons, pour exprimer l'analogie entre néoténie et affectuation, que cette dernière signifie la persistance, dans l'évolution, d'un domaine larvaire. Mais il existe une différence entre l'acception biologique et celle, idéologique (au sens de D. de Tracy) de l'affectuation. Dans les organismes l'involution néoténique caractérise une puissance locale du larvaire, la persistance d'un système ancien de dentition, par exemple. En l'europanalyse qui intègre la logique du texte de Husserl, la fonne néoténique échappe au principe de localisation: la néoténie affective et inductive vaut d'un système affectif profondément et réellement valide. Mieux: inventif. Les limites de la concordance entre biologique et théorique étant établies, allons plus loin désonnais. Pour parler grosso nl0do, bien qu'adéquatement, il est possible d'annoncer, toutes voiles dehors, que l'affectuation est un domaine-affect d'habitation, de mise en demeure, qui se retourne - dans l'invisible - comlne affection... qui fait auto-affection. Alors que l'involution dans les organismes vivants est un signe de 13

récession, dans le domaine de pensée le dire effectif s'enveloppe dans le signe d'un dire affectif dont il s'agira d'étudier les structures. Nous touchons là à la production d'un dire qui ne nous est pas immédiatement donné. Voilà ce qui passe au niveau des « choses mêmes» : il y a émergence d'une pensée involutive, qui est tout sauf la régression de la pensée « effective ». Cette dernière est en défmitive un moment de l'affectuation. De même que, en biologie, les formes larvaires nous donnent l'individu dans sa généralité (présente et passée), dans le dOlnaine de la pensée elle aussi générale, il existe une véritable conversion de penser où l'effectuation devient particulière et seconde. L'effectuation est un moment de l'affectuation. Le concept de néoténie, conséquemment, joue bien le rôle d'un moteur de recherche. Au Transformisme darwinien correspond mutatis mutandis un Transformisme théorique c'est-à-dire une mise au premier plan inouïe dans la culture encyclopédique classique - de l'affectif par rapport à l'effectif. La démarche qui précède a, nous le savons, une signification heuristique et pré-apodictique. Il faudra passer par le statut de l'effectuation et de l'affectuation dans le contexte humain pour statuer sur la valeur défmitive de l'hypothèse heuristique.

La nescience contemporaine

Une théorie de l'affectivité ne saurait donc culminer en pratique scientifico-scientifique de l'affectivité. C'est la seconde fois que nous présentons ainsi les choses. Absolument parlant, la soi-disant science de l'affectivité, est, pour reprendre le terme de M. de Dieguez, une nescience. La nescience s'inscrit en faux contre les prétentions philosophicoscientifiques se bornant à l'étude des effectuations locales et générales. Sa structure d'enveloppe involutive représente l'intégralisation, en interne, de tous les moments effectifs, chacun paraissant contenir la condition de celui qui précède. La nescience, qui n'est pas non plus une gnose, advient au contraire depuis un inconditionnel, un impossible à penser dans le cadre tendanciellement déterministe des effectuations - qui sont causantes et causées, formant ainsi une Toile, un réseau. La nescience s'affecte, advient à soi depuis soi, l'opération se pratiquant en interne. Elle n'est ni conditionnée, ni conditionnante au sens philosophique des deux derniers termes. C'est-à-dire qu'elle s'af-fectue. Nous sommes défmitivement éloignés de Hegel dans les textes duquel l'advenue au pour soi s'ef-fectue 14

via l'en soi et les dialectiques de relais. Il convient de situer, chronologiquement déjà, la nescience affectuante. Le domaine d'affectuation s'explicite nommément après le phénomène de pensée- XXe siècle. Celle-ci fut d'abord néokantienne, puis transcendantaliste y compris dans les détraquages opérés par les différentialistes et visant à la destitution de la problématique transcendantale. Enfm la non-philosophie aura pris conscience de la situation. En effet, la thèse de l'Homme-Un- Identité évite le différentialisme ainsi que le monisme transcendantal. Mais reste à élucider réellement la structure encore kantienne de l'Autre non-thétique. On dira que l'ensemble pensée-XXe siècle enferme un net malaise de la pensée philosophique. Sachons que ce malaise n'est pas une Krisis enfermant positivement une accession de la pensée au choix, à la distinction, qui éloignent du malaise. La pensée philosophique est l'illustration, théorisée par ailleurs, du célèbre Malaise dans la civilisation (de Freud). D'autre part se sont développées intellectuellement et culturellement des sciences-phares qui connurent le succès et le proclamèrent. Le Malaise est donc tout différent d'une défaite de la pensée. À ces théories clamantes répond une acclamation intrinsèque qui détourne les théories scientifiques extrinsèques. La théorie acclamante, si elle vaut, devra respecter les exigences de la nescience, sans par ailleurs tomber dans un philosophisme médiocre. Disons alors que l'acclamation théorique est, comme l'indique la racine, une theoria, un ravissement de soi comme le laisse entendre le grec. De ce point de vue, l'acclamation échappe aux déterminismes spatio-temporels se déployant à toutes les échelles. La théorie intrinsèque acclame et contemple son ravissement en theoria. Ainsi la théorie se parfait en se déthéorisant tendanciellement, et échappe alors à la ratiocination vide du terrorisme théorétique. Ce faisant elle accède au détachement, entre dans l'inconditionné en sachant que celui-ci n'est ni le Soleil, ni Dieu, ni le Sujet transcendantal, ni la Différence, ni l'Un de la non-philosophie etc. Nous dirons que la théorie est en-theoria, ou que la théorie, qui n'est plus accrochée à soi, est théoriale. Husserl, par exemple, fait un effort de ce point de vue. La Réduction inaugurale depuis Ideen I - pratique l'Umwertung (Ideen I, trad. p 99), c'est-à-dire la conversion qui est un détachement axiologique. Sa théorie, en ce sens, paraît théor iale. Pourtant dès la fm de Ideen I, Husserl cherche à rapprocher les propositions, issues de la Réduction 15

comme conversion, du réel empirique. De même Logique formelle et Logique transcendantale invoque la nécessité irrémédiable de revenir, depuis les accents de la formalisation, aux individus empiriques de l'expérience. À la fm de sa vie, les questions ouvertes par l'intentionnalité intersubjective, l'élucidation des data premiers ou synthèses passives dans le temps sont autant de points d'arrêts qui bloquent le théorial de théorie. On ne saurait tout de même oublier que la Fundierung comme théorie d'appui, préparant au détachement de la Réduction, fonne avec celle-ci deux moments forts qui transfèrent - certes imparfaitement - une expérience mystique dans un domaine de pensée. Soyons précis cependant car les propositions husserliennes introduisent à l'inouï: une pensée mystique n'est pas l'expérience mystique même si cette dernière témoigne - mais ne pense pas - d'un cheminement gracieux vers Dieu - du moins en Occident. Qui plus est la « conversion» de pensée ne se propose en aucun cas une relation fusionnelle avec Dieu, comme chez Jean de la Croix par exemple. Nous travaillons dans l'ordre de la pensée immanente qui est rien moins qu'un témoignage - certes exalté et inspiré - reproduisant, mimant plutôt le sens réel de l'expérience mystique. La montée au Carmel est un rendu témoignant, de fait une métaphore, au demeurant pertinente. En étant sévère, trop sévère, nous pourrions emprunter à Jaspers son concept de processus. Le délirant, pris dans la folie de la croix, est enrôlé dans un processus inintelligible. Le mystique peut certes endurer des moments où il perd la raison commune, mais pour autant son expérience est univoquement intelligible, même si «le fou de Dieu)} connaît une ebullitio qui comble sa solitude d'un bonheur entier.

Après Husserl La crise de la pensée au XXe siècle, qui donne corps au «déclin de l'Occident », bien que ce soit sur d'autres bases, a Inontré la faiblesse théorique du néokantisme et des destins du transcendantalisme. En 1982, nos Fondements de la phénoménologie husserlienne préparent une autre démarche à condition que l'on détache du projet husserlien le texte husserlien. Ce texte a sa logique propre et originale: il se termine en parvenant à la nécessité puissamment phénoménologique de laisser s'auto-évacuer les contenus conceptuels. Par là, on échappe à la Begründung. Alors naît intrinsèquement un appui (Fundierung) sur lequel 16

se bâtit pour nous, lecteur et herméneute, une phénoméno-Iogique de l'ailleurs. Par « ailleurs» il convient d'entendre l'expression «hors les concepts phéno-philosophiques s'auto-effaçant ». Cette fm d'ouvrage est le point d'accès à une europanalyse, qui n'est pas enfouie dans la culture Européenne, pour parler comme le dernier Husserl dans sa Krisis. La phénoménologique élucidée laisse supposer qu'il existe un logos dans « les choses elles-mêmes» (Sachen-selbst) qui n'est pas celui de la chose elle-même que décrit Hegel. L'europanalyse s'attache d'abord à fonder la philosophie2 puis, plus essentiellement, à s'émanciper de la science comme de la philosophie en œuvrant pour son propre compte, d'ailleurs immensément. Cette émancipation défmitive distingue la phéno-philosophie historique et la phalnomeno-Iogie qui se développe en europanalyse. Autant dire que le phaïnomenon n'est pas le phénomène. Le phalnomenon, et Heidegger en a bien retenu la leçon, n'est plus l'aplatissement des phénomènes s'offrant à la visibilité. Le phaïnomenon qui n'est pas atteint par la phénophilosophie est l'entrée en scène, la pensée-vision, et le maintien en ouverture, dans le rassemblement d'une présence articulée en structure de l'apparaître. Cette structure, que propose la plume de Heidegger, fait Logos. Sans psalmodier Heidegger, nous devons propulser la description de la situation comme logos apparaissant. De la même manière, point ne sera ici question de commenter directement les télTIoignages nécessairement approximatifs, ceux que livre l'expérience mystique. Rappelons que la pensée mystique n'est pas l'expérience mystique. Cette dernière gouverne en défmitive l'homme dont l'expérience pointe vers Dieu. En revanche la pensée mystique procède, si l'on veut nous entendre convenablement, du «réel de réel». Ceci signifie que l'expérience humaine de pensée est une valorisation, dans un réel de première puissance, d'un réel de seconde et plus forte puissance. Et les chapitres qui suivent s'attachent à étudier l'interaction en la réalité humaine de ces deux puissances. Mais revenons au Logos non-heideggérien, une fois cette précision donnée.

La question du langage

Il s'agit, ici et maintenant, de transformer le logos des Grecs anciens sans
2 Introduction dans l'europanalyse, Aubier, 1990

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donner dans la métaphorique heideggérienne dont nous venons de parler. En europanalyse nous avons longuement suggéré déjà que le langage configure un moment dépendant, à la différence du logos panique des Anciens, avant Plutarque. Le langage, en d'autres termes, est en un acte de parole ou d'écriture. M. Henry a bien montré dans Phénoménologie matérielle combien la philosophie devrait être réécrite, redite depuis la problématique dûment subvertie de la perception. Nous le verrons, la question de la perception est centrale dans notre ouvrage. Pour l'instant, rien n'est encore fait, même si c'est donné à faire. Déjà, cependant, nous pouvons assumer quelques positions théoriques. Comme Husserl, il est ici admis que le langage est une couche de l'expression des vécus intimes. Plus radicalement, il nous paraît que cette couche de l'expression est partie prenante d'une impression générale, et plus précisément ici, d'une impression qui recentre affectivement l'homme, quelle que soit la diversité des situations. Issue de l'impression, la couche du langage épouse son origine affective. En ce sens, il s'agit bien ici d'un moment dépendant qui prime sur toutes modélisations possibles, toujours intéressantes mais à titre de compléments (Saussure par exelnple). C'est pourquoi le langage fait partie du ravissement général (theoria) accentuant la contemplation. La theoria, en effet, n'est pas la théorie, modélisante. Celle-ci propose une logique de la communication entre territoires. La theoria est un exercice, une ascèse, et n'est pas Inodélisable parfaitement dans la mesure où c'est la communication qui est ex-prinlable, donc modélisable. Aussi convient-il de ne pas surexposer le langage. La surexposition aboutit à bâtir une extase au plan de l'expression: les structuralismes, les différentialismes font du langage le rapport de tous les rapports, alors que, selon nous, l'expressionnel est partie prenante d'un impressionnel. Bien entendu nous n'entendons pas par « impressionnel» la sensation des sensualistes. L'impression accueille en elle la frappe expressionnelle dont elle est la structure profonde. Nous préférons dire: l'intrastructure. Husserl nous donne l'occasion de laisser filtrer un aspect important du langage. Husserl hyperbolise les expressions décisives chargées d'introduire à l'impressionnel humain: il dit « Ur », « proto », « radical », « absolu », « essence », « fonctionnaire de l'humanité européenne », afm d'appuyer impressionnellement sur ces expressions dont pâtissent précisément les limites expressives. Husserl cherche un point de capiton pour libérer l'impressionnel. Alors que les pseudo-extases modélisantes 18

aboutissent à engendrer un régime de métaphores (la différence, la trace, le différend, l'autrement que, etc.), nous dirons que Husserl hyperbo/ise des moments qui valent pour l'intrastructure. L'originalité de Husserl est là: substituer des protophores aux métaphores. C'est ainsi que la méditation est créatrice: les protophores interviennent, certes trop localement, dans le dispositif de l'intrastructure du réel. Mais elles ne sont pas « humaines trop humaines ». Elles prennent le rang de métaphores constituantes, ouvrant sur un fonds de réel. Pour délocaliser les protophores nous sommes amenés, dans cet ouvrage, à métabo/iser l'hyperbole. Il n'est pas question d'élire des métaphores fumeuses, mais il convient de livrer un mode de fonctionnement. La racine grecque ballein (lancer) indique qu'il s'agit de rendre la fiction fonctionnelle. La lnétabolisation de l'hyperbole engendre une économie impressionnelle, reversée expressionnellement à des fms de communication dans l'espace et le temps. Tout notre ouvrage sera articulé par ce développement et cette fondation des protophores en métaboles. Prenons un exemple: l'Europe-philosophie est une fiction nonfonctionnelle. Elle se propose comme un faire-échec à la pseudo-vigilance de la réalité humaine. Elle est essentiellement problématisante tout en ne résolvant aucun des problèmes qu'elle pose. La raison en est simple: l'Europe-philosophie - et les aspects les plus contelnporains des sciences
scientifiques, ou dures

-

est arraisonnée

par son rôle culturel. Disons-le

tout net: c'est l'opinion publique - certes droite - qui suscite les problématisations, même si ces dernières affment leur statut de doxa par la suite et, au mieux, relèguent cette dernière. En revanche le fictionnement métabolique des protophores suscite, dirons-nous, une europanalyse. Les é-/ancements (meta-ballein) hyperboliques - toujours trop locaux - s'assemblent selon une syntaxe et une morphologie particulières. Ces assemblements métaboliques suscitent, mais dans l'invisible, une disposition qui contrarie le dispositif linéaire et linguistique. Dans l'invisible la prédication, qui est essentielle pour la formation traditionnelle des propositions avec prémisses syllogistiques, et qui demeure essentielle dans les formations dialectiques (Hegel), ne se verra pas renversée ou abattue. Ce qui est visible demeure indubitablement visible. Toutefois les assemblements métaboliques ont pour particularité d'œuvrer dans l'intrastructure du langage. Dans cette lnesure, le dys-cours commun, fût-il philosophique, devient discours métabolique. Son régime de fonctionnement, comme nous le verrons, est 19

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