Phénoménologie et ontologie dans la première philosophie de Sartre

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Mohamed Jaoua analyse ici le lien entre phénoménologie et ontologie dans la première philosophie de Sartre. Quelle est l'attitude de Sartre vis-à-vis de la phénoménologie de Husserl ? "Nous pouvons dire que Sartre est passé de l'éloge à la critique", constate M. Jaoua, notamment dans un texte fondateur, La Transcendance de l'Ego. Puis, l'auteur analyse l'ontologie phénoménologique prônée dans L'Être et le Néant. Il mesure le rapport de Sartre à Husserl, Heidegger et Hegel, en essayant de rendre justice à Sartre face à ses critiques.
Publié le : mardi 1 février 2011
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EAN13 : 9782296714892
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Phénoménologie et ontologie
dans la première philosophie de Sartre
Commentaires philosophiques
Collection dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra

Permettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à
ladite “histoire de la philosophie”, à travers leur lecture méthodique,
telle est la finalité des ouvrages de la présente collection.
Cette dernière demeure ouverte dans le temps et l’espace, et intègre
aussi bien les nouvelles lectures des “classiques” par trop connus que
la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à
reconnaître.
Les ouvrages seront à la disposition d’étudiants, d’enseignants et de
lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la
philosophie.

Déjà parus

Mohamed JAOUA, Phénoménologie et ontologie dans la
première philosophie de Sartre, 2011.
Hichem GHORBEL, L'idée de guerre chez Rousseau. Volume 2,
*paix intérieure et politique étrangère, 2010.
Hichem GHORBEL, hez Rousse1,
La guerre dans l'histoire, 2010.
Constantin SALAVASTRU, Essai sur la problématologie
philosophique, 2010.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Essai sur l’origine des langues,
2009.
Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les
fondements de l’inégalité parmi les hommes suivi de La reine
fantasque, 2009.
Khadija KSOURI BEN HASSINE, La laïcité. Que peut nous en
apprendre l’histoire ? 2008.
Stamatios TZITZIS (dir.), Nietzsche et les hiérarchies, 2008.
Guy DELAPORTE, Physiques d’Aristote, commentaire de
Thomas d’Aquin, 2008.
Khadija KSOURI BEN HASSINE, Question de l’homme et
théorie de la culture chez Ernst Cassirer, 2007.
Angèle KREMER MARIETTI, Nietzsche et la rhétorique,
2007.
Walter DUSSAUZE, Essai sur la religion d’après Auguste
Comte, 2007.

Mohamed JAOUA





Phénoménologie et ontologie
dans la première philosophie de Sartre






















Nous sommes conscients que quelques scories peuvent subsister
dans cet ouvrage. Étant donnée l’utilité du contenu, nous
prenons le risque de l’éditer ainsi et comptons sur votre
compréhension.






















© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-13707-3
EAN : 9782296137073



À Monsieur le Professeur Abdelwaheb Bouhdiba
À l’équipe du Centre de publication universitaire (CPU)
et surtout à son Directeur Général






INTRODUCTION




Pourquoi choisir Sartre et pourquoi phénoménologie et
ontologie ? Sartre n’est-il pas « dépassé » et soumis à la
critique par ses pairs, tels Merleau-Ponty et Raymond Aron ?
Qui oserait ne pas mentionner actuellement Deleuze, Foucault,
Derrida ? Quant à la phénoménologie et à l’ontologie, qu’est-ce
à dire aujourd’hui ? En guise de réponse à ces deux questions,
disons que l’emprise philosophique de Sartre fut telle que le
XXe siècle – peut-être à bon droit – doit être appelé le « siècle
de Sartre ». C’est d’ailleurs le titre d’un des derniers ouvrages
de Bernard-Henri Lévy. En 2005 furent tenus des congrès
partout dans le monde pour commémorer le centenaire du
philosophe. C’est dire que Sartre reste « vivant », qu’il est un
centre d’intérêt de plusieurs philosophes et penseurs, que
plusieurs études et articles lui sont consacrés dans les pays
anglo-saxons plus qu’en France, son pays natal. Sartre connaît
èmeun regain d’intérêt, le XXI siècle n’étant pas totalement
deleuzien, pour reprendre l’expression de Foucault.
C’est peut-être grâce à une meilleure, voire une autre
lecture, que Sartre est mieux saisi. Le structuralisme, avec Lévi-
Strauss, l’a malmené et l’a rangé dans les philosophies du sujet,
pour le discréditer. Or, ceci est peine perdue, car Sartre dès La
transcendance de l’ego, a critiqué le sujet substantiel : l’ego
transcendantal de Husserl, n’a-t-il pas décrété en un sens
différent de celui du structuraliste, la mort du sujet ou sa
déconstruction. ? Nous avons cherché à montrer que le sujet
métaphysique, substantialiste na plus droit de cité chez Sartre,
7Introduction
celui-ci considère que le sujet substantiel est « l’erreur
1ontologique du rationalisme cartésien » . La philosophie de
Sartre n’est pas une philosophie du sujet mais une philosophie
de la conscience. Seul le spiritualisme aux dires de Michel Kaïl,
peut se présenter et être tenu pour une philosophie du sujet.
Ainsi, au fil des années et après la vogue structuraliste,
Sartre nous paraît être mieux étudié et apprécié. Des affinités
entre lui et Deleuze, entre lui et Foucault sont présentes. Bien
sûr, cela ne veut pas dire amalgamer les philosophes, abolir
leurs différences, mais retrouver, par delà les différences, ce qui
paraît les rapprocher, sinon les unir. Ainsi, nous pouvons dire
que Sartre continue à nous intéresser, à nous stimuler
philosophiquement et que nous devons rendre justice à ce he trop vite oublié, méconnu. Peut-être sa philosophie
politique a-t-elle un peu vieilli, mais son ontophénoménologie
continue à nous livrer ses secrets. Depuis 1980, les ouvrages
posthumes se succèdent, qui livrent des trésors dans ces
chantiers qu’on dit abandonnés. Ce qui n’empêche pas
d’affirmer que l’œuvre du second Sartre est marquée par
l’inachèvement. Toutefois, sa phénoménologie et son ontologie
n’ont suscité que peu d’intérêt en France : nous parlons des
livres et non des articles. Deux ouvrages, l’un de 1948, l’autre
de 1986, un troisième parut en 2004 se sont préoccupés de
l’ontologie de Sartre.
Ce serait prétentieux de notre part de dire que nous avons
écrit ce livre pour pallier à ce manque. En mettant en jeu le
couple phénoménologie-ontologie, nous entendons étudier un
point d’histoire de la philosophie, à savoir le mode de réception
de la phénoménologie en France en 1930, le mode de
compréhension sartrien de l’ontologie heideggérienne. Outre
cette tâche, notre but est ailleurs. Il s’agit de questionner ce que
nous osons appeler « phénoménologie sartrienne ». Seulement,
n’est-il pas légitime de se demander ce qu’est la
phénoménologie et comment Sartre établit une stratégie de
« subversion de la phénoménologie de son fondateur, à savoir
Husserl » ? Celle-ci est une autre façon de faire de la

1 Cité par WAHL (J.), Vers le concret, Vrin, 1932, p. 67.
8Introduction
philosophie, puisqu’il s’agit de « revenir aux choses mêmes »,
d’opérer une « conversion du regard » par laquelle on dépasse
l’attitude naturelle, qui est celle du sens commun et de la vie
quotidienne, pour parvenir à l’attitude transcendantale, basée
sur une suspension de l’attitude naturelle, sur « l’épochè ». Le
philosophe adopte la méthode de la réduction eidétique pour
parvenir à l’essence. Seulement, le phénomène ne signifie pas le
manifeste. Grâce à un changement d’attitude, le phénomène
apparaît et peut être étudié par le philosophe. La
phénoménologie, comme l’a rappelé Husserl, nécessite une
« conversion du regard », un changement d’attitude.
Quelle est l’attitude de Sartre vis-à-vis de la
phénoménologie de Husserl ? Nous pouvons dire que Sartre est
passé de l’éloge à la critique. Dans ses premières œuvres
marquées par la phénoménologie, le ton est élogieux, surtout
dans l’article sur l’intentionnalité. Mais si on prend en
considération l’ouvrage fondateur, intitulé : La transcendance
de l’ego, Sartre prend ses distances vis-à-vis de Husserl qui a
viré vers une position idéaliste, avec son ego transcendantal.
C’est Kant et Husserl qui sont visés, proclamant un Je formel
unificateur. Or, c’est la conscience qui unifie. C’est dire que
« l’obédience » sartrienne fut vite « contestataire et déviante ».
Toutefois, Sartre garde un acquis de la phénoménologie qui est
l’étude descriptive des phénomènes grâce à l’intuition et à la
réflexion. Il s’agit d’examiner « l’apparaître de ce qui
apparaît ». Vidée de ses habitants usuels, la conscience se libère
et devient un champ transcendantal impersonnel et irréfléchi.
Ce fut pour Sartre une découverte qui montre qu’il est un élève
dissident de Husserl et qu’il ne s’autorise que de lui-même.
Sartre dit qu’il n’a jamais accepté sans critiquer. Cette attitude
est réitérée vis-à-vis de Heidegger. Avant d’aborder ce point,
rappelons que nous avons essayé de mettre en lumière la
présence chez Husserl de l’approche ontologique, qui n’est pas
l’apanage de Heidegger. La phénoménologie appelle bien une
approche ou une visée ontologique, est animée par un souci
ontologique. Seulement, le mérite de Heidegger, élève dissident
de Husserl, consiste dans le fait de souligner que la
phénoménologie est déjà ontologie. Heidegger porte le souci
ontologique au premier plan. Ainsi, Le trajet heideggérien
9Introduction
diffère de celui de Husserl, dans la mesure où l’ontologie est
restée à titre programmatique.
Sartre va être influencé par le chemin de Heidegger. Le
sous-titre de l’Être et le Néant est essai d’ontologie
phénoménologique, qui rappelle Être et Temps. La
problématique est bien heideggérienne et le langage de Husserl
est resté réduit. Pour Juliette Simont : « en vérité, l’ontologie de
Sartre, loin de contredire son orientation phénoménologique, en
1exprime très exactement la spécificité ». Une ontologie
phénoménologique peut être définie « comme l’explicitation
des structures d’être de l’existant à partir de l’être tel qu’il
2apparaît » . L’ontologie de Sartre n’est identique ni à celle de
son ami Merleau-Ponty, adepte d’une intra-ontologie et d’une
ontologie de la chair, ni à celle de Heidegger porté à l’écoute de
l’être et visant à établir une ontologie directe. Là encore, Sartre
s’est montré dissident à l’égard de Heidegger ; il critique sa
conception du néant, celle de l’être pour-autrui, tout en faisant
sienne l’affirmation de Heidegger selon laquelle « l’ontologie
n’est possible que comme phénoménologie ». Au lieu de
dénigrer Sartre, taxé de ne pas avoir compris Heidegger, nous
avons montré que l’auteur de L’Être et le Néant a pris ses
distances en connaissance de cause. Nous nous sommes référés
à l’interprétation d’Alain Renaut dans son ouvrage Sartre le
dernier philosophe. Nous considérons que pour comprendre le
cheminement de Sartre, il est urgent de se libérer de la saga anti
sartrienne. Il faudrait rendre justice à notre philosophe,
soucieux d’être libre, responsable et critique.
Après ces considérations, nous étudions les grands axes
de l’ontologie sartrienne, ontologie en tant que
phénoménologique, en suivant de près le contenu thématique de
L’Être et le Néant. Cette ontologie phénoménologique se veut
descriptive de l’être et elle se base sur la distinction entre deux
régions ontologiques : l’en-soi et le pour-soi. Ce sont deux

1 SIMONT (J.), « Sartre », in : Encyclopædia Universalis, Encyclopédia
Universalis, France, S. A., 1988, corpus 15, p. 599.
2 CABESTAN (Philippe), TOMES (ARNAUD), Le vocabulaire de Sartre, Ellipses,
2001, p. 41.
10Introduction
régions qui se distinguent et qui sont tranchées. Dès
l’introduction de L’Être et le Néant, Sartre oppose l’être du
phénomène à l’être de la conscience. Le premier se manifeste
par trois caractères : « l’être est, l’être est en soi, l’être est ce
qu’il est ». Cela veut dire que l’être du phénomène se
caractérise par sa contingence, par l’absence de rapport à soi et
par sa pleine positivité. Certes, la conscience se définit par la
contingence, mais elle est présence à soi, pour soi. Ainsi, « le
principe d’identité ne saurait s’appliquer au pour-soi ». Le pour-
soi est ce qu’il n’est pas et n’est pas ce qu’il est. Il est à signaler
que la position de Sartre, bien qu’assez proche de celle de
Heidegger, du moins par l’instauration de la problématique de
l’être, demeure différente de celle de Hegel, qui dialectise l’être
et le néant. Pour Sartre, « le pour-soi n’est nullement un
moment de déploiement dialectique de l’en-soi ». C’est
pourquoi Merleau-Ponty, déplore que Sartre ait présenté « une
1analytique de L’Être et le Néant » comme contenu de son
ontologie. Mais tout au long de notre étude, nous défendons la
thèse selon laquelle l’ontologie de Sartre n’est pas dualiste,
« antithétique » puisque l’en-soi et le pour-soi ne sont pas deux
substances autonomes. La vision sartrienne n’est pas
substantialiste dans la mesure où l’on peut parler d’un
« mariage » de l’être et du néant, d’un couple indissoluble
qu’on retrouve chaque fois qu’on se penche sur un problème
humain. Oreste Puciani fait remarquer dans son article sur
Sartre que « s’il y a primat de l’en-soi sur le pour-soi, ce primat
est d’ordre logique… mais la réalité est autre ; elle est de
2l’ordre d’une synthèse absolue » .
Sartre fut un phénoménologue, constitua une ontologie
proprement sartrienne qui n’est pas une réplique tout à fait
fidèle à l’ontologie de Heidegger. Il récuse la réduction
husserlienne et diffère de Heidegger qui entend accéder à la
parole de l’être à laquelle la réalité humaine est convoquée.
Sartre est le philosophe de la contingence et de la liberté qui
émerge sur fond de contingence radicale. Celle-ci est un

1 Merleau-Ponty, Le visible et l’invisble, Gallimard, 1986, p. 105.
2 Histoire de la philosophie, le XXe siècle, tome 3, Gallimard, 1974, p. 651.
11Introduction
opérateur théorique essentiel dans la stratégie de Sartre. Le
thème de la contingence est présent de façon précoce, dès 1926,
puis en 1931, il commença « un factum sur la contingence » qui
est à l’origine de La Nausée. La liberté, analysée dans L’Être et
le Néant, devient l’un des thèmes essentiels, à côté de celui de
la mauvaise foi, de la transcendance, de la situation, de la
psychanalyse existentielle. Liberté totale qui pourrait être
considérée comme un « fardeau » dont on voudrait se
débarrasser, d’où la mauvaise foi.
S’inscrivant dans une perspective heideggérienne, Sartre
élabore une ontologie phénoménologique spécifique et
difficultueuse dont le centre est la réalité humaine. Mais il se
sépare par là de Heidegger qui entend élaborer la question de
l’être en dehors de tout humanisme, alors que Sartre ne peut pas
évincer l’humain. À ce propos, voici ce qu’écrit Dominique
Janicaud : « le cas de Sartre reste unique, même à ces jours,
aucun philosophe français n’a entretenu avec Heidegger une
1relation à la fois si intime et si dégagée » . Dans une optique
heideggérienne, Sartre est resté au niveau ontique et ne s’est pas
élevé au niveau ontologique. Il aborde la question de l’être de
l’étant et non celle de l’Être. Par ailleurs, Sartre emprunte à
Heidegger certains thèmes tels que l’angoisse, la facticité, le
néant, la transcendance et il n’est pas sûr que ces notions ne se
trouvent pas taillées selon le marteau sartrien et se trouvent
ainsi « sartrisées ». Après l’analyse vient la critique. Nous
n’avons pas suivi le chemin classique en présentant la critique
merleau-pontienne de l’ontologie sartrienne. Nous avons lancé
quelques idées selon lesquelles Merleau-Ponty a critiqué Sartre
dont l’ontologie est restée abstraite et extérieure à l’être, alors
que l’auteur du Visible et l’invisible plaide pour une ontologie
du dedans, pour une intra-ontologie. Il soumet l’ontologie
sartrienne à une déconstruction qui trouve son origine dans
l’expérience de la vision. D’autant plus que la définition
sartrienne du néant demeure non dialectique. Certes, toute
œuvre est sujette à la critique, et l’ontologie merleau-pontienne

1 Cité par CABESTAN, L’être et la conscience, Recherches sur la psychologie
et l’ontophénoménoloige sartriennes, Ousia, 2004, p. 344.
12Introduction
ou celle de Heidegger peuvent être discutées et critiquées.
Pouvons-nous enfin rappeler l’attitude de Paul Ricœur qui
considère que la phénoménologie au sens large est la somme de
l’œuvre husserlienne et des hérésies issues de Husserl.
Pouvons-nous dire que l’ontologie phénoménologique est la
somme de Être et Temps et des hérésies issues de Sartre ?
13











Première partie

SARTRE PHÉNOMÉNOLOGUE
SARTRE
ET LA PHÉNOMÉNOLOGIE














Premier chapitre

LA PHÉNOMÉNOLOGIE
ET SES VERSIONS




À la question : qu’est - ce que la phénoménologie ?
Plusieurs réponses peuvent être présentées, tant il est vrai que
celle de Husserl diffère de celle de Heidegger, laquelle est
différente de celle de Sartre ou de Merleau-Ponty. La
phénoménologie s’est investie dans des œuvres aussi différentes
qu’hétérogènes. La difficulté s’accentue lorsqu’on essaie de
déceler le rapport entre phénoménologie et ontologie : s’agit-il
d’une coupure, d’un prolongement, d’un débordement ? Es-
sayons en premier lieu de saisir ce qu’est la phénoménologie
d’un point de vue husserlien.
Le terme, pourtant, a été utilisé avant Husserl, dès le
èmeXVIII siècle. Lambert, un correspondant de Kant, a utilisé le
èmeterme dans son livre le Nouvel organon de 1764. Dans la 4
partie, il parle de la phénoménologie comme « doctrine de
l’apparence » (Phänoménologie, oder Lehre des Scheins). Tel
qu’il est utilisé par Lambert, le terme de phénoménologie n’est
pas étranger au champ métaphysique. En tout cas, l’utilisation
du terme serait corrélative à celle du terme ontologie. Le terme
de phénoménologie a été ensuite utilisé momentanément par
Kant, dans les Premiers principes de la science de la nature, où
il est question d’une phénoménologie en général. D’ailleurs,
èreKant avait envisagé au début de proposer, comme titre de la 1
partie de la Théorie des éléments dans la Critique de la raison
pure, celui de phénoménologie transcendantale. Par la suite, il a
17La phénoménologie et ses versions
renoncé à cet emploi et a gardé le titre de l’Esthétique
transcendantale.
Ce n’est pas dans le sillage de Lambert et de Kant, utili-
sateurs occasionnels du terme de phénoménologie, que Hegel a
écrit sa « Phénoménologie de l’Esprit », considérée comme la
première partie du système de la science. La « Phénoménologie
de l’Esprit » est ainsi le parcours effectué par la conscience, à
travers différentes figures, pour parvenir au savoir absolu. Ce
parcours est dialectique et fait passer la conscience des étapes
inférieures aux étapes supérieures. La phénoménologie est ainsi
une « expérience et présentation du savoir apparaissant au fil
1même de son apparition. » Elle est une science de l’expérience
de la conscience, celle-ci étant l’Esprit comme phénomène. Œu-
vre de jeunesse, la « Phénoménologie de l’Esprit » constitue la
première partie du système de la science, partant de l’immédiat
qui n’est pas considéré comme illusoire ou constituant le champ
de la simple apparence. En d’autres termes, avec Hegel nous
sommes en présence d’une autre acception de la phénoménolo-
gie, différente de celles de Lambert et Kant. Il s’agit d’une en-
trée effective du terme dans le vocabulaire philosophique. Sans
nous arrêter aux différentes questions relatives au statut et à la
place de la phénoménologie dans le système hégélien, nous
pouvons remarquer que la phénoménologie, du point de vue
hégélien, est une sorte de propédeutique, elle n’est pas en tout
cas le dernier mot de la philosophie de Hegel.
Ce statut de la phénoménologie à l’intérieur du système
philosophique ne va pas être entériné par Husserl, qui va être
considéré comme le véritable fondateur de la phénoménologie.
Il est difficile de déterminer dans quelques phrases l’acception
husserlienne de la phénoménologie, de proposer une définition
exacte et définitive de l’entreprise de Husserl, tant le chemine-

1 Article « Phénomène », Encyclopédie philosophique universelle, Les notions
philosophiques, P.U.F., 1990, t. 2, p. 1930. Avec la Phénoménologie de
l’Esprit de Hegel, la phénoménologie entre de plein pied dans l’univers
philosophique moderne, mais à titre de propédeutique à la science de la
logique. Malgré la différence entre les phénoménologies hégélienne et
husserlienne, on pourrait dire que ce qu’il y a de commun, c’est le fait
« d’amener une expérience, encore muette, à l’expression pure de son sens ».
18La phénoménologie et ses versions
ment de celui-ci a été jalonné de parcours successifs et
l’élaboration de la phénoménologie une tâche immense. Remar-
quons, toutefois, en premier lieu, qu’avec Husserl la phénomé-
nologie devient la dénomination de toute son entreprise, sa
philosophie étant de part en part phénoménologie. Seulement,
Husserl n’est pas venu à la philosophie en tant que théologien,
mais comme mathématicien. C’est pourquoi ses premiers
ouvrages ont été consacrés aux mathématiques et à la logique.
En 1891, il publie « philosophie de l’arithmétique », en 1900-
1901 Recherches logiques. Œuvre de fondation, puisqu’il s’agit
d’établir la connaissance sur des bases solides. Si la question de
la fondation s’impose, c’est parce que l’état du savoir à la fin du
èmeXIX siècle a connu une grave crise des fondements. Dans la
èmeseconde moitié du XIX siècle, les mathématiques ont connu
une crise des fondements, appelée à être résorbée par une réor-
ganisation du savoir mathématique. De plus, le « psycholo-
gisme » a établi sa domination, en cherchant à expliquer le logi-
que par le psychologique. Jean-François Lyotard fait remarquer
à ce propos que « c’est contre le psychologisme, contre le
pragmatisme, contre une étape de la pensée occidentale que la
1phénoménologie a réfléchi, s’est accotée, a combattu. » Le psy-
chologisme a été une tendance préconisée, par exemple, par
Sigwart, Stuart Mill, qui rapporte les connaissances logiques et
les concepts à des faits psychiques. Dès lors, la distinction entre
le sujet logique et le sujet psychologique n’est plus pertinente.
Le danger d’une telle attitude réside dans le relativisme et le
scepticisme qui en découlent. Il n’existe pas de vérité logique
indépendante des opérations psychiques, la logique va être ré-
sorbée et dissoute dans la psychologie. Husserl va donc mettre
en question cette réduction de la logique à la psychologie, sur-
tout dès 1900, avec les Recherches logiques. Mais, abstraction

1 LYOTARD (J.-F.), La Phénoménologie, P.U.F., collection Que sais-je ? 1954,
p. 5. Lyotard ajoute, cherchant à situer la phénoménologie dans son histoire et
dans celle de la philosophie, que « sa célèbre mise entre parenthèses consiste
d’abord à congédier une culture, une histoire, à reprendre tout savoir en
remontant à un non-savoir radical » (p. 6). C’est pourquoi la phénoménologie
de Husserl exige une « réorientation du regard ou une conversion ». Pour ce
qui est du psychologisme, voir ce qui suit.
19La phénoménologie et ses versions
faite de Husserl, il y avait des anti-psychologistes, tels que
Hamilton et Lotze, qui se rapportaient à la distinction kantienne
entre la psychologie empirique et la critique de la connaissance.
Ce point de vue anti-psychologiste est partagé par Husserl, qui
cite Jäsche : « en logique, il s’agit non pas de règles contingen-
tes, mais de règles nécessaires, non pas de savoir comment nous
1pensons, mais comment nous devons penser. » Il est intéressant
de noter que Heidegger s’est engagé dans cette querelle du psy-
chologisme, par sa thèse de doctorat qui a porté sur La théorie
du jugement dans le psychologisme (1915). C’est dire l’intérêt
porté par Heidegger aux Recherches logiques de Husserl. Celui-
ci ne parvient pas facilement à se détacher du psychologisme,
reproche qui lui a été adressé par Frege.
C’est peut-être sa rencontre avec Franz Brentano qui a été
une voie d’accès à la phénoménologie. Brentano a utilisé le
terme de phénoménologie pour désigner la psychologie empi-
rique. On a l’habitude, en histoire de la philosophie, de mettre
l’accent sur l’influence de Brentano sur Husserl. Ce même
Brentano a exercé une influence sur le jeune Heidegger,
puisqu’il a étudié la question du « sens » de l’être chez Aristote
(1862). En 1874, Brentano a publié la « psychologie du point de
vue empirique », ouvrage dans lequel il a réinvesti la notion
scolastique d’existence intentionnelle ou mentale d’un objet.
C’est, dit-on, le thème de l’intentionnalité de la conscience, en
tant que « toute conscience est conscience de quelque chose ».
Le sujet tend vers l’objet, et, comme le fait remarquer
Brentano : « s’il n’est plus question d’objet, il ne peut plus être
2question de sujet. » Mais de Brentano à Husserl, il n’y a pas
une simple continuité. Certes, Brentano a mis en évidence, par
sa notion « d’inexistence intentionnelle » de l’objet, une
caractéristique des phénomènes psychiques. Mais, « tout en

1 Cité par RENAULT (A.), Sartre, le dernier philosophe, Grasset, 1993, p. 83.
èmeAvec le progrès de la psychologie à la fin du XIX siècle, on a cherché à
enrôler la logique sous l’empire de la psychologie, d’où la naissance du
psychologisme, qui consiste à chercher à expliquer le champ logique en le
ramenant à des processus psychologiques. D’où la réaction de Husserl à
l’égard de cette réduction inacceptable.
2 Cité par RENAUT (A.), op. cit., p. 92.
20La phénoménologie et ses versions
retenant ce caractère comme une des acquisitions définitives de
1la psychologie, Husserl va s’en servir à d’autres fins. » On peut
noter à ce propos que Husserl critique une certaine terminologie
de Brentano, au lieu de parler d’objet immanent, il faudrait
parler d’objet intentionnel. Il s’agit d’étudier le rapport corrél-
atif du sujet et de l’objet, à travers une phénoménologie
constitutive. Husserl fait passer le terme d’intentionnalité d’un
usage psychologique à son usage véritable, qui est phéno-
ménologique. Par là même, il parvient à se débarrasser d’une
conception traditionnelle de la conscience comme intériorité. Le
rapport d’intentionnalité pour Husserl n’implique pas l’idée
d’un dehors de la conscience, où résident les objets. La
conscience n’est pas un réceptacle d’objets intentionnés. Elle
est ouverture aux choses.
Il n’est pas dans notre intention de retracer la genèse et
l’(in)achèvement de la phénoménologie. L’idée de la phénomé-
nologie s’articule aux différentes étapes du cheminement de
Husserl. Soulignons, néanmoins, qu’on peut distinguer, d’après
Henri Arvon, cinq étapes qui sont :
1. Réflexion sur la logique et les mathématiques (1891).
2. la phénoménologie descriptive (1896-1906)
3. la phénoménologie en tant que recherche eidétique
(1913).
4. la phénoménologie transcendantale (1929-1931).
25. énologie pure (1936) .
Quant à Françoise Dastur, elle distingue trois grandes étapes :

1 KELKEL, SCHÉRER, Husserl, P.U.F., Collection Philosophes, 1964, p. 36. Le
rapport qui relie Husserl à Brentano est complexe. Certes, Husserl a réutilisé
la notion d’intentionnalité, héritée de Brentano, mais il l’a investie de
significations nouvelles. Il n’entend pas demeurer au niveau des recherches
psychologiques, mais faire de la notion d’intentionnalité une notion essentielle
dans la phénoménologie, qui entend élaborer une nouvelle théorie de la
connaissance, apte à récuser aussi bien l’idéalisme que le réalisme.
2 ARVON (H.), La philosophie allemande, Seghers, 1970, pp. 140-149. Arvon
note à ce propos qu’« il s’agit chez Husserl d’une philosophie à facettes
multiples, faite de va-et-vient, de rebonds et de brisures » (La philosophie
allemande, p. 141).
21La phénoménologie et ses versions
Naissance de la phénoménologie (1891-1900), de la
« Philosophie de l’arithmétique » (1891) aux Recherches logi-
ques (1900-1901).
De la découverte de la réduction phénoménologique aux
Méditations cartésiennes, (1905-1929). C’est la période de la
phénoménologie transcendantale.
La dernière philosophie de Husserl, ponctuée par La crise
des sciences européennes et la phénoménologie transcen-
1dantale, et relative au « Lebenswelt » .
Plutôt que de nous arrêter sur les différentes interpréta-
tions de l’œuvre de Husserl, essayons de déterminer les grandes
articulations de la phénoménologie, cette « science des phéno-
mènes » dans son rapport à l’ontologie. On pourrait de prime
abord mentionner le sens du mot phénomène.
D’après Dastur, « le phénomène, au sens husserlien n’est
ni le phénomène, au sens courant, c’est-à-dire la chose transcen-
dante objective, ni le phénomène au sens philosophique tradi-
tionnel, c’est-à-dire l’apparence dans sa distinction avec l’être
caché de la chose, mais le pur apparaître de la chose à la cons-
2cience, le vécu de l’objet. » Husserl a donc dépassé le sens
lambertien et kantien du phénomène, et, à la différence de He-
gel, sa philosophie tout entière est baptisée ‘phénoménologie’.
D’une façon générale, celle-ci décrit « le réel tel qu’il apparaît à
la conscience ». C’est une étude descriptive en premier lieu.
Mais elle ne saurait s’acquitter de cette tâche sans une certaine
auto-critique et auto-compréhension d’elle-même.
Elle a à tenir compte d’un ensemble de consignes métho-
dologiques et de procédures qui la légitiment. En premier lieu,
la phénoménologie husserlienne se présente comme une
eidétique, il s’agit pour elle d’étudier des essences et non de

1 Folscheid, (s. la dir. de, --), La philosophie allemande de Kant à Heidegger,
P.U.F., 1993, p. 257. A propos du « Lebenswelt », Lyotard note ceci : « le
monde naturel est un monde fétichisé où l’homme s’abandonne comme
existant naturel et où il « objective » naïvement la signification des objets, la
réduction cherche à effacer cette aliénation, et le monde primordial qu’elle
découvre en se prolongeant est le sol d’expériences vécues sur lequel s’élève
la vérité de la connaissance théorique » (Lyotard, La phénoménologie, p. 42.)
2 Ibid., pp. 266-267.
22La phénoménologie et ses versions
simples faits ou de réalité sensible et psychologique. Ces
essences peuvent être saisies par une intuition eidétique, en tant
que technique de monstration. L’essence n’est pas un « eidos »
platonicien. Elle est tout simplement un objet intentionnel pour
la conscience. Elle est le « sens » du phénomène. Par consé-
quent, les solutions traditionnelles du problème de la
connaissance, rationalisme et empirisme, sont stériles. La
phénoménologie est ainsi, pour Husserl, « une science eidétique
purement descriptive portant sur les configurations immanentes
1de la conscience. » En tant que science eidétique, la
phénoménologie adopte la réduction eidétique qui consiste à
éliminer, à ne pas prendre en considération des éléments
empiriques du donné. La théorie de l’essence ou l’eidétique
constitue ainsi une composante importante de la méthode
phénoménologique. Celle-ci ne consiste pas dans le doute
méthodique préconisé par Descartes, mais dans « l’épochè » et
la réduction. La phénoménologie, comme théorie des essences,
croise la philosophie de Descartes dans la recherche d’un critère
de vérité, mais ne considère pas les idées claires et distinctes, y
compris l’idée de Dieu, comme des idées véritables. En d’autres
termes, le critère de l’évidence repose sur la réflexion du sujet
qui met le monde et le moi empirique « entre parenthèses ». La
réduction eidétique se trouve centrée sur l’essence, tandis que la
réduction phénoménologique consiste dans la suspension du
jugement relativement à l’existence des choses. Husserl définit
cette démarche en écrivant : « à la place de la tentative carté-
sienne de doute universel, nous pourrions introduire
l’universelle " εροχή" au sens nouveau… j’opère l’ εροχή
phénoménologique qui m’interdit absolument tout jugement
2portant sur l’existence spatio-temporelle. » La réduction est
une sorte de conversion, puisqu’elle est à l’opposé de l’attitude
naturelle. L’attitude phénoménologique « suspend » la croyance

1 HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, tome 1, Introduction
générale à la phénoménologie pure, Gallimard, Collection Tel, 1950, p. 196.
2 HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, op. cit., p. 102.
Husserl, contrairement à Descartes, ne procède pas par l’attitude du doute,
mais grâce à la réduction (l’époché), qui consiste à ne pas donner crédit à
l’existence du monde et à « suspendre » l’attitude naïve, mondaine.
23La phénoménologie et ses versions
en la réalité du monde extérieur. Ainsi, « le monde, dans
l’attitude phénoménologique, n’est pas une existence, mais un
1simple phénomène. » Quant à la réduction transcendantale, elle
consiste à mettre en suspens la conscience de l’autre et mon
individualité naturelle et psychologique, à mettre le moi empiri-
que en suspens. Il s’agit d’une radicalisation de la réduction
phénoménologique, par laquelle on parvient aux conditions
transcendantales de la signification et de la vie intentionnelle,
grâce à l’Ego pur.
Si le parcours de Husserl a avoisiné Brentano, il s’est rat-
taché aussi au nom de Descartes. La phénoménologie husser-
lienne, à l’époque des Méditations cartésiennes, s’est définie
comme « néo-cartésienne ». Dans une philosophie du point de
départ radical et de la subjectivité, Descartes ne peut pas être
absent. Néanmoins, l’attitude de Husserl a été une reprise cri-
tique de Descartes. Il délaisse le doute au profit de « l’épochè »,
Dieu au profit de la subjectivité transcendantale, le naturalisme
au profit du transcendantalisme. C’est d’ailleurs ce rapport à
Descartes qui a été à l’origine du différend entre Husserl et Hei-
degger, comme nous le montrerons par la suite.
Nous n’avons jusqu’ici traité que quelques jalons dans
cet accès à la phénoménologie de Husserl, dont l’élaboration
s’est effectuée sur des décades et qui a été à l’origine d’un
courant ou d’un style en philosophie, qu’il s’agisse de la
philosophie allemande avec Husserl, Heidegger, Scheler, Fink,
ou de la philosophie française avec Sartre, Merleau-Ponty,
Ricœur ou Lévinas. Avant d’être une « école » ou un courant, la
phénoménologie a été une méthode, une approche. Les
problèmes soulevés par les réductions ont tenu une grande place
dans les travaux des phénoménologues, d’autant plus que la
phénoménologie, « secrète aspiration de toute la philosophie
2moderne » , nécessite le travail d’une génération.
Une des questions importantes que pose la phénoménolo-
gie de Husserl est celle de son rapport à l’ontologie. Cette phé-
noménologie rend-elle possible quelque chose comme une on-

1 HUSSERL, Méditations cartésiennes, Vrin, 1969, p. 27.
2 H, Idées directrices pour une phénoménologie, op. cit., p. 203.
24La phénoménologie et ses versions
tologie ? La phénoménologie en tant que méthode pour
l’ontologie est-elle une œuvre spécifiquement heideggérienne ?
Il n’est pas aisé de répondre à cette question, d’autant plus que
les interprétations sont divergentes. Pour Ricœur, « il est diffi-
1cile d’appeler la phénoménologie husserlienne ontologie. »
Jean-Luc Marion, qui a étudié spécialement cette question, sou-
ligne que « Husserl revendique d’avoir relevé le titre
d’ontologie dès 1900, mais il ne le fait, ici, qu’en 1929, ne peut-
on pas alors imaginer que le rétablissement durant la vie un peu
de son audace à l’effort plus autrement explicite et majestueux
2de Sein und Zeit, deux ans auparavant ? » Marion soulève ici le
problème d’une éventuelle influence de Heidegger sur Husserl.
Sans nier cette influence probable, on peut dire que la destina-
tion ontologique de la phénoménologie de Husserl n’est pas
étrangère à sa philosophie. Le corpus husserlien comporte un
certain nombre d’occurrences au mot ontologie. À titre
d’exemple, dans le paragraphe 10 des Idées, Husserl se réfère à
une ontologie de la nature, compare l’ontologie formelle aux
ontologies matérielles. Pour lui, l’ontologie formelle est une
3« détermination de l’objectivité en général » . L’ontologie de-
vient ainsi une « théorie de l’objet » et connaît un élargissement

1 RICŒUR, « Ontologie », in : Encyclopaedia Universalis, Corpus, 13, 1985,
p. 514.
2 MARION (J.-L.), Réduction et donation. Recherches sur Husserl, Heidegger
et la phénoménologie, P.U.F., 1989, p. 218. Le rapport de Husserl à ses
« héritiers » a été étudié selon différentes perspectives. Heidegger, dans « Être
et Temps », entend radicaliser la phénoménologie en la situant dans une
perspective ontologique. La phénoménologie devient ainsi la méthode de
l’ontologie. Husserl a critiqué Être et Temps en soulignant le décalage que
l’ouvrage a mis en évidence par rapport à la démarche husserlienne. Certains
ont voulu montrer que la nouvelle orientation que révèle « la crise des
sciences européennes et la phénoménologie transcendantale » de Husserl a
une dette à l’égard de Heidegger. « L’ontologisation » de la phénoménologie
chez Husserl n’est pas étrangère à l’orientation prise par Heidegger dès 1927.
Toujours est-il que Husserl, même s’il paraît hésitant quant à la connexion de
la phénoménologie à l’ontologie, n’a pas attendu "Sein und Zeit" pour la pro-
clamer. Avant les Méditations cartésiennes, les Recherches logiques de
Husserl, qui furent appréciées par Heidegger, ont engagé la phénoménologie
vers une orientation ontologique.
3 HUSSERL, Idées directrices pour une phénoménologie, op. cit., p. 38, note 5.
25La phénoménologie et ses versions
à la fin des Idées, lorsque Husserl écrit : « l’ontologie formelle
déborde d’ailleurs largement la sphère de ces simples
transformations de vérités apophantiques formelles.
D’importantes disciplines s’y adjoignent… les valeurs, les ob-
jectivités pratiques se placent sous le titre formel « d’objet », de
1« quelque chose en général » . C’est dire qu’en 1913 Husserl a
mentionné l’ontologie. Il appartient à l’ontologie formelle de
réfléchir sur les régions de la chose et de la conscience. Dans
ses cours de 1910-1911, Husserl aborde aussi la question de
l’ontologie. Au paragraphe 9 des Problèmes fondamentaux de
la phénoménologie, intitulé Attitude empirique ou naturelle et
attitude apriorique, il écrit : « il est possible de montrer que le
groupe indiqué de disciplines peut être interprété aussi comme
une ontologie universelle apriorique, comme une ontologie qui
2se rapporte à de l’être en général pensé. » Dans une note rela-
tive au concept de Bewusstein (conscience), le traducteur fait
remarquer le danger qu’il y a de désolidariser la
phénoménologie de toute approche ontologique. Il écrit : « la
thèse suivant laquelle, dans une interprétation devenue
désormais habituelle, mais totalement fallacieuse et contraire à
la lettre comme à l’esprit de toutes les analyses de Husserl, la
réduction devait immanquablement conduire à une égologie
sans ontologie, repose en effet sur un contresens flagrant
commis sur l’idée même de phénomène, en en faisant un non-
être alors qu’il ne désigne en réalité que le type canonique de
rapport entre les deux régions primordiales de l’être, étant
3ainsi fondamentalement interontique ou biontique. » Par
ailleurs, Eugène Fink souligne que « pour Husserl, la parole
"aux choses mêmes" est aussi loin d'exprimer le programme

1 Ibid., pp. 496-497. E. Fink écrit à ce propos, précisant la démarche de
Husserl : « l’hypothèse de la phénoménologie husserlienne repose dans la
supposition que la conscience originaire entendue de manière intentionnelle
est un véritable accès à l’être » (FINK, De la phénoménologie, Minuit, 1974, p.
220.)
2 HUSSERL, Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, P.U.F., 1991, pp.
113-114.
3 Ibid., p. 285.
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