Pierre Meinrad Hebga

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ce livre comprend deux parties dont la première est composée de huit textes, tous soucieux de montrer le sens des préoccupations, la logique de l'œuvre de Pierre Meinrad Hebga jusqu'à sa disparition en 2008. La seconde partie propose six autres textes, comparatifs pour les uns, critiques pour les autres : tous indiquent pourtant la voie dans laquelle un prolongement des hypothèses et des questionnements majeurs de Hebga peut être envisagé aujourd'hui.
Publié le : vendredi 1 octobre 2010
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EAN13 : 9782296263611
Nombre de pages : 304
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PIERRE MEINRAD HEBGA
Philosophie et anthropologie

© L’Harmattan, 2010
5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN:978-2-296-12586-5
EAN :9782296125865

RobertNdébiBiya
Emile Kenmogné
(eds.)

PIERRE MEINRAD HEBGA
Philosophie et anthropologie

Actesducolloqueinternational
9-10mars2009
Université de YaoundéI

L’Harmattan

Comité scientifique

RobertNdébiBiya,Professeur, Université de Yaoundé I
HubertMonoNdjana, Professeur, Université de Yaoundé I
Dominique Folscheid, Professeur, Université de Paris-Est
PuisOndouaOlinga,Maître de conférences,Université de YaoundéI
EmileKenmogné,Chargé de cours,Université de YaoundéI

SOMMAIRE

Aopor...savp-tn................7................................................................................................

Allocution d’accueil
M. leDoyen de laFaculté des arts,lettreset scienceshumaines ................................9

Discoursd’ouverture
M. leRecteurdel’Université de YaoundéI...............................................................13

Premièrepartie
PROBLEMATIQUES ET CLARIFICATIONS........................................................15
L'esprit de l'anthropologie et l'anthropologie de l'esprit
DominiqueFOLSCHEID,UniversitéParis-Est ........................................................17
Existence et authenticité chezP.M. HebgaEloge delaphilosophie complexe
Pius ONDOUA,Université de YaoundéI..................................................................53
Composés humainset perspectives thérapeutiquesAproposde « l’anthropologie
africaine » etdela méthode de Meinrad Hebga
EmileKENMOGNE,Université de YaoundéI...........................................................75
La «sorciologie »,une extrascience delasanté etdusalut
AliceSaloméNGAH ATEBA,Université de YaoundéI...........................................101
La critiquepolitique de l’Afrique chezMeinrad Hebga :un plaidoyer pour la
sociétéouverte
LudovicLADO,Université catholique d’Afrique centrale.......................................127
Relations polémiquesentrel'universelet les instancesdelapersonne chezPierre
MeinradHebga
StéphaneDOUAILLER,UniversitéParisVIII........................................................149
Hebga,philosophe et psychologue detraditionégypto-nubienne
MarcBrunoMAYI,Université de YaoundéI...........................................................165
Lerelativismelogique deMeinradHebga : fondementsetenjeux
RogerMONDOUE,Université deDschang............................................................187

Deuxièmepartie
INTERPRETATIONS................................................................................................201
Être, culture,sens
RobertNDEBI BIYA,Université de YaoundéI........................................................203
MeinradHebga et laPostmodernité
HubertMONO NDJANA,Université de YaoundéI.................................................229

6

Meinrad Hebga face àlaproblématiquephilosophique etanthropologique des
«savoirshétérodoxes»
NKOLO FOE, Université de YaoundéI...................................................................255
Croyance et savoir.Regards surAntoine-GuillaumeAmoetMeinradHebga
JacobEmmanuelMABE,TechnischeUniversität/Berlin ........................................263
Dogmatismeou«Ethno-pentecôtisme »?Authenticitéreligieuse etchristianisme
thérapeutique chezlePèreHebga
NicolasMONTEILLET,UMF/CNRS-Paris ...........................................................279
Laloides troisétats oulerenversementdelaphilosophie grecque
ErnestMENYOMO,Université de YaoundéI..........................................................291

Avant-propos

Celivrepublieunesélectiondetextes proposés pardiversauteurs
d’Afrique etd’Europepour le colloqueinternationaldes 9et 10mars
2009àl’Université deYaoundéIsur lethème«AutourdeMeinrad
HEBGA:philosophie etanthropologie ».Ilcomprend deuxpartiesdont
lapremièreintituléeProblématiquesetclarificationsestcomposée de
huit textes,tous soucieuxdemontrer lesensdes préoccupations,la
logique del’œuvre hebgaenne, de clarifier l’organisationdes thèmes qui
ont structurélapensée dePierreMeinradHebgajusqu’àsa disparition le
3mars2008 àParis.Lasecondepartie de celivre,Interprétations,porte
un titre éponymepour sixautres textes, comparatifs pour lesuns,
critiques pour lesautres:tous indiquent pourtant lavoie dans laquelleun
prolongementdeshypothèsesetdes questionnements majeursdeHebga
peutêtre envisagé aujourd’hui.
Quelques-unsde ces quatorzetextes n’ont pasétéprésentésau
colloque,leursauteursayantétéindisponibles poureffectuer le
déplacement.On peuten revanche exprimerun regret pourceuxdes
textes présentés lorsdes travaux,mais qui n’ont pas retenul’attentiondu
comitéscientifique ducolloquepourêtrepubliés ici.
Cettepublication peut prétendre aumérite de constituerunepremière
contribution importante àl’étude del’œuvre dePierreMeinradHebga en
un temps quicommencesans saprésence.D’autres publications suivront
incontestablementcar,pourêtreprofondsetclairs,lesesprits
exceptionnels n’en sont pas moinscontroversés.Aussi suscitent-ils
régulièrement la confrontationdes lecturesetdes postures relativesà
leurs œuvres.Àcetégard, certains problèmes soulevés par les
contributeursà cevolumenetrouverontdesolutions quesi l’onentretient
le débat,la controverse,l’interprétationet larecherche des passerelles
entreles pointsfermesdel’univershebgaen,réputé complexe.Ilfaudrait
alors pouralimentercetteinstance, dénicher les inédits,organiseret
publier lescours,les lettres,rééditer les livresépuisés, etc.Ainsi,Hebga
immortalisépar l’oeuvresera fréquenté, étudié, enseigné, discuté,
critiqué commelesontPlaton,Descartes,Kant,Nkrumah etbien
d’autres.
EmileKenmogné

Allocutiond’accueil
M. leDoyendelaFaculté desarts,lettreset scienceshumaines

Monsieur le Recteurdel’Université de YaoundéI,
Messieurs les Vice-recteurs,
Mesdameset messieurs lesdirecteurs,
Messieurs lesconseillers,
Messieurs lesdoyens,
Cherscollègues,
Chèresétudiantes, chersétudiants,
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,

Il ya exactement unanet sixjours quenotre compatriote,lerévérend
PèrePierreMeinradHebga, atirésarévérence dansunhôpitaldeParis
enFrance, aprèsenviron sixmois ininterrompusd’intensemaladie et
précisémentau moment oùil sepréparaità célébrer ses quatrevingtsans.
Une annéen’apas suffi pour nous permettre d’oublier la grande figure de
cetemblématique homme de culture.C’est tout justeletemps qu’ila
falluauxintellectuelsdesdépartementsdephilosophie, depsychologie et
d’anthropologie denotreUniversitépour se consacrer, aveclerecul
nécessaire, àunevieilletraditionuniversitaire :l’hommageintellectuel
sousforme de colloqueinternationalconsacré àHebga.
Monsieur leRecteur
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,
PierreMeinradHebga étaitunhomme auxmultiplesfacettes:
philosophe,prêtre,théologien,psychologue, anthropologue,
psychothérapeute, enseignant, écrivain, etc.,pour nepas parlerdeses
violonsd’Ingres.Sapratiquepédagogiques’estavéréemarquée dusceau
del’éruditionetdel’innovation.C’estainsi qu’ila enseigné
successivement lelatin,le grec, et laphilosophie aucollègeLibermann
deDouala; l’anthropologie et laphilosophie àl’Institutcatholique
d’Abidjan ; lathéologie àLoyolaUniversitydeChicago, auWeston
college etauHavard divinityschool ; l’anthropologie et laphilosophie à
l’Université grégorienne deRome; laphilosophie àJohnCarroll

Universityde Cleveland, àl’Université deYaoundé, etàl’Université
catholique d’Afrique centrale.
DeretourauCamerounen 1985, date depuis laquelleil s’estconsacré
àla formationdes siensjusqu’àsa disparition l’andernier,ilamarqué
plusieursgénérationsd’étudiants par sarigueur quicontrastaitavecsa
disponibilité,son sensdel’écoute,sarégularité auxcours.Hebga était
attaché auxétudiants, à ceuxdescyclesd’initiationcomme à ceuxqu’il
dirigeaitdans les rechercheils ; était régulierauxcourscommes’il
ressentait l’urgence depasser lemessageneuf et libérateurdont ilétait
porteur.
AutantdirequelemomentHebgan’apulaisser personneindifférent ;
peuimportequevous soyezprocheouloindelui, ami ouadversaire
théorique.Hebga étaitdevenu uneréférence aussibienàl’intérieur qu’à
l’extérieurdenotrepays,uneicône dumilieu universitaire camerounais.
C’estdonc àjustetitrequenous lui rendonshommage aujourd’hui.
De façon précise,ilest questionderevisiter lesfondementsdel’œuvre
deHebga,savaleur,son message,ses implications,sesenjeuxet sa
portée historique.La distancequel’auteurvientdeprendre, abandonnant
son œuvre àlasémiotique généralisée etauto-instituante ducritique,
nousautorise àl’interrogeren touteobjectivité, en toutelucidité.
Celaneserapossiblequesiunelecture deHebga aprèsHebgaréussit
à établir la complexité delapuissanceintrinsèque d’élucidationdeson
œuvre,lapertinence et la flexibilité deses thèses,le dynamisme deses
hypothèses.Lepari pour l’hommeque fait incontestablementHebga
estilun parigagné?Est-ilà gagner, etdans quellesconditions ?
Ilfaudraitalors recourirauxindispensables textes, àson œuvre
publiée,maisaussiauxinédits, auxcours, auxlettres, comme c’est le cas
pour tous lesgrandsesprits.Il n’ya aucundouteque cepremiercolloque
qui luiestconsacréposera fermement les jalonsde cetterecherchequi
seral’œuvre deplusieursgénérationsde chercheurs.

10

Monsieur le Recteur
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,
La Faculté desarts,lettreset scienceshumainesdel’Université de
YaoundéIencouragelesenseignantsdudépartementdephilosophiepour
l’initiative de ce colloqueinternationalenhommage àPierreMeinrad
Hebga;ellelesfélicitepour la cohésiondans l’organisationde ces
assises.
Jesouhaitela bienvenue, en maqualité deDoyende cetteFaculté, aux
enseignantsvenusdeFrance etd’Allemagne, dont les présencesdonnent
à ceuxquienavaientencore besoin,lapreuve dela dimension
universelle delapensée dePierreMeinradHebga.
Jesalue chaleureusement lesenseignantsvenusdel’Université de
Douala, deDschang etdel’Université catholique d’Afrique centralequi
sesontjointsà ceux,plus nombreux, denotreUniversité,pourcette
exaltantetâche d’hommageintellectuel.
Lesoutienacquisdemonsieur leRecteurdenotreinstitution, ainsi
quesaprésence effectivepour ouvrir les travauxde ce colloque
internationalconstituentàmon sens lapreuve deson souci pour
l’excellence académique.S’il n’était pashabitépar lesvaleurs
académiques,il n’aurait pas manqué d’une excuse diplomatiqueoud’une
raisonadministrativepour justifier sonabsence ences lieux.
Àtous,jerenouvellemes remerciements pour l’honneur quevous
faitesànotreFaculté enacceptantdeprendrepartauxprésentesassises
dont leséchos serontcertainement perceptiblesdurantdelonguesannées.
Lapostéritévousen saura gré.
Boncolloque !

LeDoyendelaFALSH

11

Discoursd’ouverture
M. le Recteurdel’Université de YaoundéI

Messieurs les Vice-recteurs,
Mesdameset messieurs lesdirecteurs,
Messieurs lesconseillers,
Monsieur le doyendela Faculté desarts,lettreset scienceshumaines,
Messieurs lesdoyens,
Mesdameset messieurs les professeurs,
Mesdameset messieurs les philosophes,
Chèresétudiantes, chersétudiants,
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,

Il m’est trèsagréable deprendrelaparole à cette cérémonie
d’ouverture ducolloqueinternationalenhommage àl’illustre enseignant
ethomme de culture de granderenomméemondiale,lerévérend Père
jésuite Pierre Meinrad Hebga, disparul’année dernière.
Une année après,on nes’attendait pas moinsà cequel’émotion qui
s’estemparée desamisde Hebga etaussidesesadversaires théoriquesà
l’annonce desa disparition, cèdenaturellement laplace àlaraison pour
interroger non plus l’homme,après l’homme,mortelcommeilena
donnélapreuve desfaits,mais l’immortelleœuvrequiest laraisond’être
del’homme.
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,

Lamanière dont la Faculté desarts,lettreset scienceshumaineset son
départementdephilosophierépondentà cetteattente est particulièrement
éloquente :pas moins qu’uncolloqueinternational,lepremierdugenre
enhommage àun professeurde ce département.
Ce colloque consacré à Pierre Meinrad Hebgaillustreparfaitement la
devise denotreUniversité,Sapiensia collectiva cognitio.Ila aumoinsun
double enjeupourcetteUniversité :

1)Perpétuerunetraditiondereconnaissanceintellectuelle etde
célébrationacadémique de ceuxdes nôtres qui, comme Hebga,ont
l’honneurd’inscrirel’immortalité del’hommedans lavitalité d’une
œuvre;
2)Répondre àune attentelégitime en posant, encette circonstance
d’hommage concernantun philosophe,l’actephilosophiquepar
excellence définicommequête dialoguée duBien, duBeau, duJuste et
duSens,quêtequi se donne en l’occurrence commepré-textelavie et
l’oeuvre de Pierre Meinrad Hebga.
Laqualité des intervenantsetdes projetsde communication
permettentdes’attendre àuncolloquequi neserapasundeplus.Jene
doutepas quevos travauxqui occuperont lajournée de demain nous
donneront totalement raison.
Aussi, est-cesurcettenote d’espoir quejeréitèremesfélicitations
ainsi quemesencouragementsauxorganisateurs, àtous les participants
duCamerounetdel’étranger, etdéclareouvert,
Mesdames,
Mesdemoiselles,
Messieurs,
Le colloqueinternational intitulAé « utourde Meinrad Hebga :
philosophie etanthropologie ».
Je vous remercie.

14

LeRecteurdel’Université de YaoundéI

Premièrepartie

PROBLEMATIQUES ET CLARIFICATIONS

L'espritdel'anthropologie et l'anthropologie del'esprit

Dominique FOLSCHEID
Université Paris-Est

C'est sous un titreprésentant unethématiquemarginalesituée dans un
contextelocal—Larationalité d'undiscoursafricain sur les
1
phénomènes paranormaux—que Meinrad Hebganousadministreune
magistraleleçondephilosophie.Et pourtant toutes lesapparences sont
contrelui.Prendrepour objetderéflexion les phénomènesdits
«paranormaux», c'est s'exposeraumieuxauridicule, aupire à
l'excommunication majeure delapartdetoutes lesacadémies réunies,
qu'elles soient philosophiques,scientifiques oumédicales.
Si l'onencroitPlaton,il n'yapourtantaucun sujet interditen
philosophie.N'a-t-il pasfait, dans lePhèdre,lathéorie delamania,
c'està-dire delatranse?Et s'ilyavaitune Idée dulit, dela crasseoudu
chasseurdepoux,rien nenous interdiraitdephilosopherdessus.Ceque
Hegela confirmé depuisenaffirmant quelaphilosophieneproduisait
aucundesescontenus,qu'elleles trouvait tousàl'extérieur,samission
consistantexclusivementàleséleverdela forme delareprésentationà
celle duconcept.
Orc'estexactementàunexercice de cetypeques'est livréHebga dans
son livremajeur.Car mêmes'il s'indigne dela description queHegel
fournitd'uneAfrique dont il ignorait presquetout,il signale en passant
que c'estaussiàlui, entre autres philosophes,qu'ildoitunepartdesa
2
méthode.Etc'estencore àHegel qu'ilfaut seréférer pourcomprendre
quepourcequ'il recèle derationalité,le « discoursafricain»n'ariende
local,parcequel'universeldoit separticulariser pourêtre concrètement
l'universel,sous peine deseréduire à desabstractionsvides.
CequesouhaiteHebga en s'embarquantdanscette aventure, c'esten
finiravec ce «rationalisme dela honte »quiconduità éliminerdes sujets

1
.PierreMeinradHebga,Larationalité d'undiscoursafricain sur les phénomènes
paranormaux,Paris,L'Harmattan,2007 (désormais marqué «H»).
2
.Cetteindignation se comprend,mais si l'on lit l'ouvragequeGilbertZuè-Nguéma a
consacré à cette affaire,on n'yreviendraplus (Africanitéshégéliennes,Paris,
L'Harmattan,2006).

récusés par des esprits qui se croientforts (H, 201).On pourraitcomparer
cettesituationà cellequiestfaite àla finalité enbiologie,selon la blague
bienconnue desAnglais:quela finalité estunerelationadultérineque
l'onentretient tous les jours mais quel'on n'osepas sortiren public.

Unesituationà débloquer
Première difficulté :lanatureproblématique dupointde
départ.N'estil pasdangereux voiresuicidairepourun philosophe d'entreprendre de
réformer notre anthropologie en s'appuyant surdesdonnéesaussi
suspectes queles phénomènes qualifiés, faute demieux, de
«paranormaux»?Hebgaseprendrait-il pourundonQuichotte àl'envers
qui, aulieudes'attaquerà des moulinsàvent, entreprendraitdeles
défendre?
Ilyaun paradoxe danscette affaire, car lepublicne demandequ'às'y
intéresseravecpassion.Or lapremièreoriginalité d'Hebga consiste à
éviterdes'embarquerdans laprimequestion quibrûleles lèvresdetout
unchacun: celle del'existence effective de ces phénomènes.Enbon
Africain, expertet praticiendesurcroît,ilases idéeset mêmeses
convictions quel'on peut suivre àlatrace, commeunfiligrane discret,
toutaulong deson livre.Or s'il nelesaffichepas ouvertement, cen'est
pas pouréviterd'encourird'emblée discréditet rejet,mais pouréviterde
faire fausseroute.
Eneffet,si toutcequi sortdelanorme etdel'ordinaire est propre à
susciter l'étonnement, dontAristotenousassurequ'ildéclenche
immédiatement le désirdesavoir,il setrouvequeles phénomènesen
question sontà cepointhors normesethorsd'ordreque cetype
d'étonnement peine às'éveiller, car ilest submergéparunexcèsde
factualitétotalementétrangère ànotremonde accoutumé.Il seproduit
alorschezquantité de gens,pourtant témoinsdirectsdufait (et peut-être
bien parcequ'ils lesont)unesorte de blocagesur le fait, commeon parle
aucinéma d'unarrêt sur l'image.On manque de cases oude catégories
pour situer le fait,onest prisdevertigesinond'angoisse àlevoirainsi
excéder ses proprescapacitésderéceptivité.Alors onatendance à
l'enroberdansune coque étanchepour l'admettre comme constat touten
lerejetantcommephénomène, cequesuggèrent lesformules populaires
comme «ilfaut sepincer pourycroire »ou«on n'encroit pas ses
yeux».

18

Onentre ainsidans un registrequiéchappe àl'alternative bienconnue
depuis larencontre deThomas l'incrédule etdu Christ ressuscité : «tuas
vuet tuascru, heureuxsontceuxqui ontcrusansavoirvu». Or icice
n'est ni l'un ni l'autre :onvoitet on ne croit pas. C'estauniveaudela
« croyabilité », c'est-à-dire desconditionsaprioridetoute croyance
possible,qu'ilya blocage. L'étonnement quidevraitéveiller le
questionnement se convertitalorsen« détonnement»,unétonnement
mort-né,mortd'indigestion. Il n'ya donc aucuneillusionàse fairesice
sontd'autres quenous qui ontvu. Ilsassureront qu'ils ontvucequ'ils ont
vu,leur intimeincrédulité filtrera àtravers leurdire et leseulbilande
l'opération sera d'éveiller la curiosité de celui qui n'apasvu.Maisune
curiosité exclusivement tournéevers la factualité dufait:jeveux voirde
mesyeux vus.Et le cycle desereproduireindéfiniment.
Telle est lasituation lapluscommunémentconstatée chezl'homme
moderne,raisonneuret raisonnable.Cen'estévidemment pas le casdes
populationschezquices phénomènes ontacquis leurs lettresde banalité
sinondenoblesse.Cequiestalorsà craindre est plutôt l'excès inverse :
aulieudel'incroyabilité deprincipe,la crédulité de base. Dequoi
brouillerencoreun peuplus lescarteset les pistes
puisqu'ilfaudrapardessus lemarché discriminer levraidufaux, démêler l'authentique et le
truqué, ce dernierayant la fâcheuse habitude deseprésentercomme
encoreplusauthentiquequel'authentique(ceuxqui ontassisté à des
cérémoniesvaudousaurontdequoi jeparle).
Pour leshommesdescience, cequiesthors normesethorsd'ordre,
scientifiquement parlant, estune horreurabsolue.On lescomprend.Non
qu'ils redoutent quoi que cesoitde cequiest inconnud'eux.Au
contraire, cela attiseleurdésirdesavoir.Maisface àl'inconnu,lascience
n'aqu'uneseule etuniquestratégie :reconduirel'inconnuauconnu.Or
ici ona affaire àungenre d'inconnuqui noncontentdenepas selaisser
réduire auconnusembleleremettre encause.
Onadmettra cependant quelaremise encause duconnuaprécisément
étélasource deprogrès scientifiques majeurs,moyennantceque
Bachelard appelle «rupture épistémologique ».Maisaucune desgrandes
révolutions scientifiquesaccompliesdans lepassén'ontébranlénotre
monde coutumier.Alorscommentadmettrela coexistence entreun
système delois stables régissant lemondeordinaire etunautresystème,
dont on nesait mêmepas s'ilestvraimentun système, capable

19

d'engendrerdanscemêmemonde des phénomènes quiencontredisent
les lois ?
Ilestévidemmenthorsdequestiondereproduirel'erreurd'Aristote
quidistinguaitdeuxphysiques, celle descorpsgravesetcelle descorps
subtils,parcequ'il ignorait quelamêmeloidelapesanteur s'appliquait
auxdeux.Unephysiquepeutbienêtre englobéeparunephysiqueplus
générale,mais lascience exige auboutducomptel'unité,sans quoi il n'y
apasdephysique dutout. Oncomprendalors l'obnubilationdelascience
sur la factualité des phénomènes paranormaux:s'ils sontbiendesfaits
objectifs, alors ilsdoivent rentrerd'unemanièreoud'une autre dans
l'uniquesystème d'explicationdesfaits mondains.
Delà deuxattitudes opposées:oubien l'on s'acharnera envainà
reconduirel'exceptionàlarègle,oubien l'onestimeraquel'exceptionest
sidérangeantepour larèglequel'on récusera enbloc,apriori,l'existence
del'exception,quiest le fauteurdetrouble.Cequi relevaitde
l'incroyabilité chezl'hommeordinaire devientalorsdénégationchezle
scientifique.Une dénégationfort rassurante etfort peucoûteusepar
ailleurs puisquele caractère exceptionneldes phénomènes paranormaux
n'empêchenullement lemondenormaldetourneretd'obéirdocilementà
des loisconnueset reconnues.
Hebgasejette-t-ildans la gueule duloup scientifique encommençant
paraccorderàlascience, audébutdeson livre,lesoindeporterdes
jugementsde fait sur les phénomènes paranormaux?Ilest trophabile
pourça.On peut plutôt penser qu'ilcherche àse débarrasserdelatrop
encombrantequestiondelaréalité de cesfaits pour nepasbloquer le
questionnement proprement philosophiquesur l'hommequiest le
véritablethème desarecherche.Eneffet,si l'on misetout sur lascience,
cesera à ellequereviendralesoindepoursuivrel'enquêtesielle
confirmel'existence de ces phénomènes, alors qu'il n'yauraplusàse
poser lamoindrequestionàleur propos siellenelesconfirmepas.Ainsi
peuvent se comprendrelesformules prudentesemployées parHebga,qui
préfère considérer quel'existence de cesfaitsdoitêtre aumoins
considérée commepossibleouhypothétique,sans s'avancerdavantage.
Mais ilvaplus loinenaffirmant queleschémaquel'ona ducomposé
humaindéterminenotre attitude face auxphénomènes paranormaux(H,
7).Cequ'il précise encontestant lelieucommun selon lequel seulela
sciencepeutdireleréel mais pas lamétaphysique(H,12).Il yaiciun

20

doute d'ordreméthodologique :qu'est-cequi nousgarantitaprioriquela
science esthabilitée àprouver l'existenceou l'inexistence dephénomènes
de ce genre?Et il suffitdeprendrelelivre dans sonensemblepour
constater laprésence d'une critiqueimplicite delanotionde fait objectif.
Àproposde chaquetype dephénomèneparanormal,Hebgainterroge en
effetcequelesdiversesapproches possibles peuvent nousendire —la
physique,lapsychopathologie,la biochimie,lathéologie,laphilosophie,
etc.Cequi revientàmontrer queles mêmesfaits sontà chaque fois
couchés sur lelitdeProcuste,quiallonge cequiest tropcourtet
raccourcitcequiest trop long,pour lescontraindre à entrerdansdes
cases préétablies,solidairesde grillesd'interprétationconstruitesà
d'autresfins.
Qu'est-ceque celasignifie?Tout simplementceci:quela factualité
de cesfaits— cequifaitd'euxdesfaits— constitueun momentessentiel
duproblème et non son pointde départ.Selon l'interprétation qu'onen
donne,leur mode d'existencenesera doncpasforcément lemême, et la
manière d'en prouver oud'enéprouver l'existenceneserapas non plus la
même.
Orcommeon leverra, cettequestiondeleurexistencenepose guère
deproblème àlapsychopathogie :ils se classerontgrosso modoparmi
les troubles psychiques.Pour nombre d'ethnologues,ils serontàintégrer
dansun système de croyancescollectives,propicesauxhallucinations,
avec ceschaînesderécitsdetémoins,tousconvaincus mais jamais
convaincants, dont on nevoit jamais le bout.Les tenantsduspiritisme,
parexemple,s'appuient surdesfaits objectivement observables qui
peuvent sembler parentsdes phénomènesconstatésenAfrique(à
l'exception notable ducannibalismemystique), alors quelescontextes
sont trèsdifférents.Mais ils tirentde cetype de factualité desconclusions
dontHebga critique àjustetitrele dogmatismesimpliste,leparanormal
des spiritesdébouchant surun para-matérialismesommaire.
Bref, cetéventaild'explicationsdivergentes nous placentdevantun
cas typique desous-déteminationdelathéoriepar lesfaits,où une foule
dethéoriesdifférentes sont susceptiblesd'expliquer les mêmesfaits, ce
qui interditàjamaisdepouvoir leurappliquer leprincipepoppériendela
vérifiabilité(ou« falsifiabilité »).
Certains iront jusqu'à éliminer laquestionelle-même, commele
montrele débatfictifmisen scèneparTobieNathanetIsabelleStengers

2

1

3
à proposdes« esprits»invoqués par lesguérisseurs .Cesesprits
existent-ils oupas ?Lepsychiatre confronté à des patients issusde
civilisationsexotiques par rapportàl'Occidentycroit-il lui-même,ou
pas ?Mauvaise approche,répond-on,pourdeuxraisons.Lapremière est
quel'existence desespritsesteffectivementunefarce dansun monde à
universunique, alors qu'on peut lesévoquerdansun monde àunivers
multiple «puisqueleurévocationconstitue à elleseulele décret
d'existence del'univers second».La deuxièmeraisonest qu'ilest requis
par lethérapeute d'invoquer lesesprits pourdéclencher les processus
curatifs.Lesespritsexistentalorsautitre d'«âmes invisiblesdu
dispositif».Laquestionde fait, celle del'existence desesprits, devient
une faussequestion.Invalidée dans notremonde ànous,Occidentaux,
l'existence desespritsest rétablie dansun mondesecond.

Un chantier proprement philosophique
C'estdonc en philosophequeHebgavarouvrirunchantieren
déshérencerelative. Il le faiten puisantcequ'il luifautdeméthodologie,
de conceptsetdethéoriesàtoutes lesbonnesadresses,lors mêmeque
son outillage conceptuel restetrès marquépar
latraditionaristotélicothomiste, cequicorrespond àla formation reçuepar les jésuitesdesa
génération.
Pourautant, cen'est pasàpartirde cettetradition qu'il ouvreles
hostilités,maisen reprenantàsamanièrel'attitude critique deKant.Cela
semblera étonnant,puisquel'onattendrait plutôt qu'il s'appuiesur les
réflexionsdes philosophesafricains qui sesontdéjàpenchés surces
problèmes.Or s'il leur reconnaîtune certainevaleurencequiconcernela
mise aujourde concepts tirésdel'examendes langues locales,il
considèrequ'ils restentcaptifsdeschémas philosophiques qui rendenta
prioriimpossibletoute explicationdes phénomènes paranormaux.
Dès lorsc'estbienun questionnementdetype critique, ausens kantien
duterme,qui s'impose àlui.Contrele «rationalisme de honte »,la
devise honoréeparKant, «Osezsavoir! »,sonne bien.Maiscommeles
faitsdont il s'agitderendre compte demeurenthypothétiqueset
problématiques pour les raisonsévoquées plushaut, cen'est pas sur les
conditionsdepossibilité des phénomènes paranormauxqu'ilva

3
.TobieNathanetIsabelleStengers,Médecinset sorciers,Paris,LesEmpêcheursde
penseren rond,2004,p.26-27.

22

s'interroger,mais surles conditionsdenon-impossibilitéde ces
phénomènes.Etdelàilestaisé depasserausens ordinaire dela critique
philosophique,qui implique discussionet réfutationdesdoctrines qui
rendentaprioriimpossibleset impensablesdetels phénomènes.Leur
pointcommun serale dualismesous toutes sesformes.
Unautrerapprochementà faire avec Kant s'impose.Eneffet, demême
quela critiqueque Hume alivrée dela causalité atiré Kantdeson
sommeildogmatique, demême Hebga espère-t-il sortir les rationalités
scientifique et philosophique deleurattitude dogmatiquequi interditde
pensercorrectement laréalitéhumaine.
En revanche,Hebgarefuserésolumentdeselaisserembarquerdans
les résultatsdela critiquekantienne, alors qu'il profite cependant
grandementdela distinction qu'elle établitentrelanotiondefaitetcelle
dephénomène.Carcequel'esprit naïfoupositifprendpourunfait«tout
fait»n'esten réalitéqu'un phénomène. Or quenous livrel'analyse
kantienne duphénomène? Qu'il suppose certesunematière empirique,
mais que cettematièrenenous livrerait qu'une «rapsodie desensations»
siellen'était pas spatialisée et temporaliséepar lesdeuxformesdenotre
intuitionempirique,puis mise enformepar lescatégoriesaprioride
notre entendement,l'ensemble étantenfin repris par leschématisme du
temps. Il s'ensuit qu'un phénomènen'estaucunementundonné empirique
toutfait maisun résultatcomposite. Voilàpourquoi il n'est quelaréalité
tellequ'ellenousapparaît,tellequ'elle est pour nous, et nullementune
chose en soi.
Malheureusement,il setrouvequeKanta confié àlaseulesciencele
monde des phénomènes, cequi réduitgrandement lesensdes
«phénomènes»proprementhumains—telun sourire d'enfant, dira
ClaudeBruaire.Kanta engendré ce faisantun nouveautype de
dualisme :non plusceluidel'âme etducorps,maisceluidelanature et
delaliberté, cequiexclut toute connaissance detypemétaphysique.Ne
restenten pistequelascience et lamorale,lanaturetellequela conçoit
Kant rendant impossibles les phénomènes paranormaux.Car si lanature
est matériellement latotalité des objetsdenotre expérience, elle est
formellement régiepar les lois implacables liéesauxcatégoriesdenotre
entendement.
Le chantier queHebga esten trainderouvrirestdonc bien plutôtcelui
dans lequelBergson s'étaitfortement investi, égalementen philosophe,

23

e
audébut duXXsiècle.Hebgan'hésite d'ailleurs pasàreconnaîtresa
dette àsonégard endéclarant qu'ilen reprendlargement laméthode.
Mais ilfait plus que cela,ildiscuteses tentativesd'interprétation.Il
évoque d'ailleursexplicitement la conférencequeBergsona donnée en
1913devant laSociety forPsychicalResarchdeLondres, dont letexte
4
est inséré dans lerecueil intituléL'énergiespirituelle.

Leurscontextes respectifs sontcependantbiendifférents:Hebga
prendpourbaseun mélange de croyancesetde faits qui imprègneles
espritsenAfrique, alors queBergson s'inscritdans lesillage du
mouvement lancé auxÉtats-Unis,undemi-siècle auparavant,par
MargaretetKateFox, deuxjeunes sœurs (15 et22ans)vivantdansune
fermeréputée hantée deHydesville,qui prétendaientétablir le contact
5
aveclesesprits pardescoupsfrappés .

Bergsonest personnellementembarqué dans le courant qui prévautà
l'époque.De1902à1905,ila étudiélamedium italienneEusapia
Palladino.Ila été éluprésidentdelaSociété derecherchepsychique. Il
féliciteleshonorables membresdelasociété anglaise àlaquelleil
s'adressepour leurcourage àluttercontreles préventionset« braver la

4
. Bergson, conférencereproduitesous letitre «"Fantômesdevivants"et "recherche
psychique"»,inL'énergiespirituelle,rééd.Paris,PUF«Quadrige »,p. 61et suiv.
5
.Ayantfait rapidement trois millionsd'adeptesauxÉtats-Unis,lesdeux sœursont
soulevél'enthousiasme. Sous lepseudonyme d'AllanCardec, dunomd'undruidequ'il
auraitété dans savie antérieure,HippolyteLéonDenizardRivail (1804-1869)a ensuite
formaliséla doctrinespirite(Lelivre desesprits,1857).Toutcela avivement intéressé
nombre desommités scientifiquesdutemps. Le célèbrephysicien Crookesa ainsiétudié
lajeuneKate etCharlesRichet,prix Nobel, a crééleterme de «métapsychique ».
ConanDoyle,CamilleFlammarion,Pierre etMarieCurie etbiend'autres ontfait
tourner les tables,traquéles«matérialisations»,photographié des spectres.
Rétrospectivement,on serend compteque cetengouementétait lié à deuxtypes
d'intérêtsdivergents: d'uncôté, contacter lesespritsdesdéfunts, commele faisait
Victor Hugo pour sa filleLéopoldine,mortenoyée,pour s'assurer qu'ilyavaitbienune
survie après lamort, del'autre côté, aborder«scientifiquement» des phénomènes
étranges, démontrer leurexistence,objectiver leurseffets,tenterdelesexpliquer.Cette
doubleorientationa continué depuis,lespiritisme devenantunesorte de gnose,tandis
queles recherches scientifiques sepoursuiventvaillequevaille dansuncertain nombre
d'universitésétrangères.Elles sontcentrées sur latélépathie,la bio-psychokinèse,la
précognitionet lavisionà distance.Endéclarant qu'ilveutétudier les phénomènes
paranormauxsans parti pris philosophiqueoureligieux,l'Institut métapsychique
international (IMI), fondé en 1919,s'inscritdonctoujoursdans le cadrerationaliste de
l'Occident,sans remettre encauseses substratsanthropologiquesetépistémologiques.

24

raillerie ».Maisc'esten philosophequ'ilaborde ce dossier, d'unemanière
àvraie direquelquepeuflottante.Car s'ilaffiche d'embléeque
préventionset moqueries ont pourcausela contradictionentrelanature
desfaitset laméthode adoptéepour lesaborder,ilaffirmenéanmoins
quelesfaits psychiques sontdu même genreque ceuxqu'étudient les
sciencesdelanaturce : ommeils peuvent serépéter,preuve estfaite
qu'ils obéissentà des lois.D'oùcette affirmationclaire et nette : «si la
6
télépathie est réelle, elle est naturelle ».Etd'évoquer l'électricitépour
démontrer que cequia étéignoré deshommes pendantdes millénaires
peutdeveniruneréalité banalepar lasuite.
Bergson nuance ensuite fortement son proposendéclarant qu'ilest
impossible d'accéderà cesfaitsen lesassimilantà desfaits physiques,
chimiques oubiologiques.Pour lesaborder,laméthodequiconvientest
intermédiaire entre celle del'historienetcelle dujuge d'instructioncar il
s'agitde faitsfactuels,passés pardes témoignages, cequi requiertune
enquête.
Il prend alors pourexemplele casdela damequività distancelamort
deson mari officier.Lescientifiqueobjectera aussitôt qu'ilexiste
quantité devisions ne correspondant pasàlaréalité et qu'ilestde bonne
science de compareret mesurer lenombre devisionsvraiesetfausses.
Erreur!RépondBergson,lastatistiquen'arienà faireici,lavisiondela
dame estvraieparcequ'elle contient. On pourraitdireici:veritas index
sui.Qu'est-ce doncqui nousfait obstacle? Laméthodologie des sciences
expérimentales,quiconsidèrent qu'il n'ya descienceque dumesurable et
duquantifiable alors qu'il« estdel'essence deschosesdel'espritdene
7
pas seprêteràlamesure ».OrdepuisGaliléenotrescience estfondée
sur les mathématiques.C'est pourquoi onatout misésur lamatière,qui
est mesurable, aulieudele fairesur l'esprit. Si l'onavait misésur l'esprit,
si l'onenavait recherchéles lois,notre biologieseraitvitaliste et non
mécaniste.En mettanten lumièrelfa « orcevitale »,onauraiteu une
autremédecine,procédant par«suggestion» et«influence del'esprit sur
8
l'esprit».
Maiscomme àtoute chosemalheurestbon,ilfaut néanmoins
souligner quesicette approchen'était pas possible, car l'outil

6
.Idem,p. 65.
7
.Ibidem,p. 71.
8
.Ibidem,p.81.

2

5

mathématique était là, ellen'était pas souhaitablenon plus.Carcette
méthode est porteuse devaleurs quel'onauraitcontinué d'ignorer,qui
sont«larigueur,lesoucidelapreuve,l'habitude de distinguerentre ce
9
quiest simplement possibleou probable etcequiestcertain».
Néanmoinsc'est l'impasse,parceques'il ne faut retenir quele
mesurable,onest piégé.Eneffet,la consciencen'est pas mesurable,le
mental nel'est pas non plus,mais le cérébral pourrait l'être.C'est
l'ouverturevers laneurologie.Mais ilfautalors supposer quela
consciencen'est queleduplicatumducerveau. Voulantcompenser
Galiléeon tombe dans un spinozismevulgarisé,pourainsidire de
Charybde en Scylla. Orcettemanière derésoudreleproblème est
illusoire,poursuit Bergson,parcequ'elle estcontraire aumode d'action
delanature,qui nes'offrepas leluxe derépéteren langage de
conscience cequele cerveauexprime en termesdeprocessus
moléculaires. Dans lanaturetout organesuperflus'atrophie,lapreuvepar
l'habitude,qui transformenosactionsd'abord conscientesen
mécanismes, et lapreuvepar lamémoire,lesouvenirétant irréductible
auxtracesconservéesdans le cerveau.
Pour toutdire, c'estdelamétaphysique deSpinozaquelascience a
tiré,sans lesavoir,leparallélisme del'âme etducorps. Hebga aretenula
leçonet ilysouscrit pleinement: «il n'est piremétaphysique, disait
Bergson,que cellequi s'ignore »(H,335).Mais lesexplications
esquissées parBergson nelesatisfont pas.Certes,l'idéeselon laquellele
corps limitel'espritalors que ce dernierdébordele corpsévoque cequi
serasathéorie del'ombre.D'oùlapossibilité, expliqueBergson,qu'existe
une frange deperceptions inconscientes prêtesà entreren scène dansdes
casexceptionnelsetchezcertains sujets prédisposés.Lescorps sont
limités, car spécialisés,mais on pourraitadmettreunempiètement
réciproque desconsciences, comme dans les phénomènesd'endosmose.
Orcetterigidité etcetteopacité descorps ne conviennent pasàHebga
et la capacité dont jouirait la conscience delesdépasser nelui suffit pas:
il luifaut plusieurs typesde corps, alors que dans lapremière conférence
durecueil précité,Bergsonaffirmeque conscience et matérialitésont
10
deuxformesd'existenceradicalementdifférentes, antagonistes .Bergson
seraitdonc dualiste.Et pourtant n'affirme-t-il pas l'unité foncière dela

9
.Ibidem,p.83.
10
.L'énergiespirituelle,op.cit.,p. 13.

26

vie?Il la voitcommeune énergieproprement« explosiveve » nue du
soleil, donc delalumière,passée àtravers les planteset lesanimauxpour
parvenir jusqu'àl'homme,la consciences'insérantdans lamatièrepour la
tourneràson profit,la convertirenexplosifutilisable.
Hebgava donc abandonnerBergson, dont lapenséelui paraît
finalementbienhésitante.Dansunepremièrephase desapensée,
Bergsonauraitété essentiellement motivépar lesoucides'opposerau
matérialisme, d'oùson recoursà desdualités inconciliables.Ilaurait
ensuiterenoncé auxinstances pures pour introduire des médiationset
rapprocher les opposés, envenant même à affirmer quel'hétérogénéité
entrelamatière et l'espritest«pratiquement négligeable »puisque
l'universest«une espèce de conscience » et lamatière «le degréleplus
basdel'esprit»(H,186).Maisdansun troisièmetemps,il serait revenuà
une forme deplatonisme extrinséciste et instrumentaliste :lavie estbien
élan,montée, création,mais lamatière est retombée,soumise auprincipe
entropique.

La critique dudualisme
Très nombreuxsont les philosophes qui, depuis laGrèce antique, font
étatdephénomènes tenusaujourd'hui pour paranormaux.Mais s'ils
admettentgénéralement leur réalité de fait,ils n'enfournissentaucune
explication satisfaisanteparcequeleuranthropologieneleurfournit
aucun moyendele faire.Pourquoi ?Parcequ'elle estdualiste.
Quelestdoncle défaut majeurdudualisme?Den'admettre
finalement que deuxcasde figure :oubien l'uniondescomposantesdela
personnetant quel'hommevit,oubien leur séparation radicalequandil
meurt.Cequi laisse échapper tous les phénomènes intercalaires tels que
l'apparitiondevivantsà des personneséloignées,lamultilocation oules
excursions psychiques.
Le dualisme dePlatonestbienconnu:si le corps n'est quelaprison
del'âme,on nepeut rienexpliqueràpartirdelui,tout sejoue dans l'âme
seule.Et pourtantPlatonestaussicelui quialemieuxthéoriséles quatre
sortesdemania, c'est-à-dire detranses, dontune bonnepartie deseffets,
11
commela divination,relève duparanormal .Saufquesonexplication
par leur origine divine,quicréel'enthousiasme(littéralement:l'

11
.Platon,Phèdre,265 a-b.

2

7

« endieusement »), n'en est pas une.Il tournemême carrémenten rond
quandil préciseque certaines musiques produisentceteffet parcequ'elles
12
sont« divines».
Platon s'efforcebien, dans leTimée, d'expliquer uncertain nombre de
phénomènesendistinguantd'unepart l'âmeimmortelle, del'autreune
série d'âmescorporelles. Oràmultiplier lesâmes pourexpliquer tel ou tel
type d'effet on n'expliqueriendu tout,remarquejudicieusementHebga.
Tout justepourrait-on trouverune explicationdela divinationetde
phénomènesanaloguesdans lerapport quel'âmepeut parfoisentretenir
13
aveclasurfacelisse dufoie,qui réfléchit les imagescommeun miroir .
Or leTiméeapparaîten retrait sur lePhèdreen suggérant quelamania
estunemaladie del'âme.Bref, cequePlaton pense apporterde
rationalité «scientifique » àsonanthropologien'estdûqu'àl'emballage
mathématiquequ'ilajoute à descroyances populaireset médicales.Il
peutainsi« calculer»lesdiversesanalogies qui lient lemacrocosmos,
réduitànotresystèmeplanétaireobservable, aumicrocosmosqu'est
l'homme.Or mêmesices mathématiques sont loind'être cellesde
Galilée,on peut penser qu'elles stérilisent sonanthropologie comme elles
le ferontbien plus radicalementencore àl'époquemoderne.L'élément le
plus suggestifn'estauboutducomptequeleprivilège accordé àla
musique, avecla figureparadigmatique del'octocorde, cet instrumentà
huitcordes quel'on retrouve aujourd'huiauGabonavecla cithare du
Bwiti.
Onaurait pupenser quelatraditionaristotélico-thomiste corrigerait le
tir.Elleprésente eneffet l'immense avantage de définir l'âme commeun
pouvoird'informationd'unematièrequi,n'étant qu'un principe
d'indétermination,nepeutconstituerà elleseuleuncorps.Maiscomme
l'amontréClaudeTresmontant, auquelHebgaserallie,ilest incohérent
deparlerd'uniondel'âme etducorps sousforme desubstance composée
puisqu'il n'ya de corps qu'autitre dematièreinformée(H,68).Demeure
doncintact le dualisme delamatière etdela forme.Il s'ensuit quele
cadavren'est plusuncorps,seulement parhomonymie, cequiexclut
toutepossibilité depenserd'autres statutsducorps que celuiducorps
vivant.

12
.Platon,LeBanquet,215 c.
13
.Platon,Timée,71d.

28

Thomasd'Aquinaggrave encorelasituationenaffirmant non
seulement lasubstantialité del'âme comme forme,mais sasubsistance.Il
a beau s'atteler sérieusementàl'affaire deSimon leMagicien,quiaurait
détenu l'âme d'unenfant qu'ilavait tué, épisode attesté dans lesÉcritures,
sonexplication revientà botteren touche :il sepourrait queSimonaitété
lejouetd'undémon se faisant passer pourcette âme.Botteren touche,
celaveutdireici recourirà des puissances surnaturelles.Delà cette
tendance constammentvérifiée dans l'histoirequiveut queles prodiges
accomplis par les saints soient l'œuvre desanges oudeDieu,tandis que
les prodiges réalisés pardes personnes malignes nepeuventêtre dus qu'à
desdémons.Non queHebgarécuselapossibilité detelles interventions,
mais tel n'est pas son sujetet son problèmen'est pas là.
S'ilfallait recouriràlathéologie,ilfaudrait sansdoutesuivrelapiste
ouverteparAlbertChapelle,théologienet philosophe,spécialiste de
Hegel,jésuite commeHebga.Contrel'idée couranteque «toutest
possible àDieu», cequi rendsifacilel'explicationdes miracles qu'elle
endevientfutile,il metaujour lalogique dela gratuité :si la gratuité
était possible, elleneserait pasgratuite.Direquela gratuité est
impossible, c'estdirequela gratuité est réelle.Elle estun impossible
devenunécessaire,maisd'unenécessitéqui n'était pas possible, cequi
caractérisela contingence.D'oùcette conclusion: «ce quiest pleinement
14
gratuitest purementcontingent».
On mesureici toutela différencequi séparelathéologie dela
philosophie,pour laquelle c'estaucontraireleregistre dupossiblequi
prime.Ordansceregistre, cen'est pas lapuissance deDieuouduDiable
quiestencause,mais l'anthropologiethomiste,quiexclut qu'unhomme
puisse capturer l'âme d'unautre.Orcette anthropologiepèchepar son
incohérence :pourquoi l'âmeserait-ellesubstance complèteune fois
séparée ducorps, alors qu'elle est incomplètetant qu'ellerestela forme
ducorpsvivant ? (H, 86).Enfin,ilyatoutàparier queHebga considère
quel'affaire en question ressemble comme deuxgouttesd'eauà cequ'il
connaîtenAfrique :Simon leMagicienétaitungnostique,sesexploits
sontdonc àrapprocherdela dévorationvampiriqueoubiendesaffaires
dekônoufamla.Sans plus.

14
.AlbertChapelle, «Confessionde foiethistoire »,inLa confessiondela foi,Paris,
Fayard,1977,p. 178.

2

9

Maisc'estbien sûrà Descartes,que Hebga considère commelevrai
représentantdudualismemoderne,qu'ilfaut s'en prendre.Etde fait, c'est
le corps machine,réduitàunensemble d'organesetde fonctions
objectivables,qui trône ausommetdelamanièreoccidentale de
considérer l'homme.Qu'on luidoiveles immenses succèsdelamédecine
moderne, elle-mêmemécanicienne, devientalorsune arme de dissuasion
massive àl'égard detoutetentativephilosophique différente. Ondoit
cependant objecter quepourDescartes, ce dualisme estavant toutde
méthode,puisqu'il permetàla foisde démontrer l'indépendance del'âme
par rapportaucorpsetd'offrirce dernieràlascience.La «vie » à
laquelle accèdelesavoir scientifiquen’estdoncpas lavie del’homme
15
vivant,quiestcorpsetâmesibienunis qu'ils ne font plus qu'un .Et
Descartesd'aller jusqu'à direqueles ignorants qui«nephilosophent
jamais, et qui neseservent que deleurs sens» conçoivent parfaitement
l’unionet les interactions permanentes que celaimplique entrel’âme et le
corps, cequi revientà concevoircesdeuxchoses« commeuneseule »(à
Elisabeth,28juin 1643).
PourenfiniravecDescartes,il mesemblequeplusgênante encore
pour l'entreprise d'Hebga est l'idéequel'homme descience connaît le
mondepar les mêmes lois qui ont serviàDieuàle créeret qui lui servent
àle conserveractuellement.Il s'ensuit que,pourDescartes,il n'yaqu'une
seulesciencepossible, celle dont les principes sont inscritsen nousde
manièreinnée et qui sontd'ordremathématique.Il n'ya donc descience
que del'étendue etdumouvement.Alorsde deuxchoses l'une :oubien
notrescience, actuellement incapable d'expliquer les phénomènes
paranormaux, estunesciencesous-développée,qui neseravraiment
sciencequequand ellesaurale faire; oubiences phénomènes sonthors
laloidelanature,quiestcelle dela créationdonc celle deDieu.Il ne
reste alors quelerecoursausurnaturel,qu'àvraidirerien nepermet
d'exclureapriori,tant ilestvrai quela création neseréduit pasàla
naturetellequenous la connaissons.

15
.Dans sonTraité del’homme,Descartes nenousdissimule aucunementcette
irréductible différen«ce : Jesupposequele corps n’estautre chosequ’unestatueou
machinedeterre,queDieuformetoutexprès,pour larendreleplussemblableànous
qu’ilest possible », cequi nous permettra d’attribuerà cettemachinetoutes les
fonctionset mouvements quenous savons parailleursapparteniràl’homme, afin
«qu’ilsimitentleplus parfaitement qu’ilest possible ceuxd’unvraihomme »(O.C.,
Paris,Pléiade,1953,p.807et873,soulignépar nous).

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