Cette publication est uniquement disponible à l'achat
Achetez pour : 21,00 €

Lecture en ligne

Publications similaires

La Nouvelle Revue Française N° 299 (Aoűt 1938)

de editions-gallimard-revues-nrf

POÉSIE ET SCIENCE CHEZ BACHELARD Liens et ruptures épistémologiques

Commentaires philosophiques Collection dirigée par Angèle Kremer Marietti et Fouad Nohra Permettre au lecteur de redécouvrir des auteurs connus, appartenant à ladite “histoire de la philosophie”, à travers leur lecture méthodique, telle est la finalité des ouvrages de la présente collection. Cette dernière demeure ouverte dans le temps et l’espace, et intègre aussi bien les nouvelles lectures des “classiques” par trop connus que la présentation de nouveaux venus dans le répertoire des philosophes à reconnaître. Les ouvrages seront à la disposition d’étudiants, d’enseignants et de lecteurs de tout genre intéressés par les grands thèmes de la philosophie.
Déjà parus

Hichem GHORBEL, L'idée de guerre chez Rousseau. Volume 2, paix intérieure et politique étrangère, 2010. Hichem GHORBEL, L'idée de guerre chez Rousseau. Volume 1, La guerre dans l'histoire, 2010. Constantin SALAVASTRU, Essai sur la problématologie philosophique, 2010. Jean-Jacques ROUSSEAU, Essai sur l’origine des langues, 2009. Jean-Jacques ROUSSEAU, Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes suivi de La reine fantasque, 2009. Khadija KSOURI BEN HASSINE, La laïcité. Que peut nous en apprendre l’histoire ? 2008. Stamatios TZITZIS (dir.), Nietzsche et les hiérarchies, 2008. Guy DELAPORTE, Physiques d’Aristote, commentaire de Thomas d’Aquin, 2008. Khadija KSOURI BEN HASSINE, Question de l’homme et théorie de la culture chez Ernst Cassirer, 2007. Angèle KREMER MARIETTI, Nietzsche et la rhétorique, 2007. Walter DUSSAUZE, Essai sur la religion d’après Auguste Comte, 2007. Monique CHARLES, Kierkegaard. Atmosphère d’angoisse et de passion, 2007. Monique CHARLES, Lettres d’amour au philosophe de ma vie, 2006. Angèle KREMER MARIETTI, Jean-Paul Sartre et le désir d’être, 2005.
Michail MAIATSKY, Platon penseur du visuel, 2005. Rafika BEN MRAD, La Mimésis créatrice dans la Poétique et la Rhétorique d’Aristote, 2004.

E. Morim de Carvalho

POÉSIE ET SCIENCE CHEZ BACHELARD
Liens et ruptures épistémologiques

L’Harmattan

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12930-6 EAN : 9782296129306

POÉSIE ET SCIENCE CHEZ BACHELARD

Introduction La poésie et la science s'opposent, chez Bachelard, comme deux perspectives antagonistes à l'intérieur d'une conscience, laquelle se brise sous la pression de l'antagonisme — l'une d'entre elles est nocturne, l'autre diurne ; l'une est imaginative, l'autre constructive ; l'une est imagée, l'autre conceptuelle, et il serait vain, pour Bachelard, de chercher à unifier cette dualité irréconciliable. Elles donnent lieu à deux voies divergentes qu'aucune "synthèse" au sommet ne pourra rendre homogènes. D'une manière générale, les champs "scientifique" et "poétique" sont inversement proportionnels : le premier est la face cachée et négative du deuxième. De la métaphore comme obstacle et perversion à la métaphore comme symbiose radieuse et pureté naïve, de l'anti-nature à la nature, de la construction à l'offrande, du concept à l'image, de l'effort rationnel à la rêverie nonchalante, de la dématérialisation à la rematérialisation du sujet en deux "moitiés" qui s'ignorent. Lorsqu'on nous précise que la science divise le sujet, on devra donc supposer que la même chose se produit avec le poétique, étant donné que la perspective nocturne "manque", dès son point de départ, celle du plein jour. Ici, notre propos va être d'étudier la stratégie qui se noue autour des préceptes fondant leur séparation absolue, sans ignorer que ces deux voies demeurent effectivement séparées. Il revient, en somme, à postuler que Bachelard n'est pas fidèle au partage radical qui disjoint l'image et le concept et qu'il transgresse les normes qu'il s'est lui-même accordées. Puisque nous pouvons découvrir des points communs entre l'une et l'autre de ces démarches, le texte bachelardien se trouve en porte-à-faux par rapport à ses déclarations programmatiques. Les deux paradigmes — scientifique et poétique — interfèrent ici et là, et la coupure se défait. Par exemple, la science et la poésie se rejoignent autour d'une philosophie de la "verticalité". D'ailleurs, l'opposition initiale du jour et de la nuit se transforme en une opposition beaucoup moins brutale — celle de l'aube (lumière naissante) et du jour ferme (lumière pleine). La "coupure ou la rupture épistémologique" absolue est, pour nous, la fiction théorique majeure du texte

6

POÉSIE ET SCIENCE

bachelardien, à laquelle se laissent prendre volontiers certains de ses lecteurs ou commentateurs, pour lesquels tout rapprochement serait signe d'incompréhension. Elle remplit un rôle purificateur. Elle consiste en une barrière infranchissable qui doit empêcher tout mélange "subversif" risquant de déstabiliser les principes majeurs du "cogito" scientifique. La poésie est le nomade irrationnel qui campe, pour ainsi dire, aux portes de la cité de la rationalité triomphante. La coupure renvoie manu militari cet imaginaire que Bachelard chérit d'autant plus qu'il l'expulse dans un ghetto. La coupure reconnaît et ne reconnaît pas l'imaginaire, car elle l'enferme dans une espèce d'enceinte qu'elle entoure de hauts murs pour qu'il ne puisse pas s'en échapper… La coupure est un symbole de la volonté de puissance. Elle est le principal "oripeau" de la "majesté" relationnelle. L'imaginaire est la branche morte de l'alternative quand on l'aperçoit du côté scientifique. En cela, le geste bachelardien est dans la droite ligne de la philosophie occidentale qui commence avec le couple Platon-Aristote, où la spéculation vraie et définitive ne tolérait que dans ses marges cet agent du vraisemblable et de l'hypothétique qu'était pour eux le poète, d'où une codification des tâches de ce dernier (chanteur d'hymnes à la gloire de la cité ou opérateur d'une catharsis apaisante). Le cas de Bachelard n'est pas sans rappeler aussi celui de Popper — ces deux chevaliers de la coupure intransigeante (et entre en conflit avec son programme d'une logique de la découverte). Toutefois chez Bachelard, en dépit et au-delà de la coupure, l'intérêt réel porté aux "images" brouille la rigueur du partage. La coupure ou la rupture1 épistémologique bachelardienne correspond à une "psychanalyse objective", c'est-à-dire à une cure qui guérit en supprimant l'élément porteur de troubles. Si l'imaginaire cosmologique est ce qui nous libère d'une psychanalyse dogmatique, spéculative, bourgeoise, refoulante et refoulée, la "psychanalyse objective", de type bachelardien, est ce qui libère la science de l'imaginaire. La psychanalyse freudienne analyse les rêves sans rêver, en abolissant toute possibilité de le faire en dehors de son programme causal, la science, ou plutôt la philosophie des sciences qui lui est associée, produit des concepts sans rêver elle aussi : le travail scientifique (nous) guérit de l'inconscient individuel. Imaginaire égale rêve-rêverie, solitude, sujet, avant que l'intervention du renversement phénoménologique ne le transforme en quelque chose de tout à fait opposé. L'imaginaire est le retour de l'archaïque qu'on croyait avoir dépassé, d'où son scandale potentiel. En fait, malgré une affirmation contraire, l'imagination n'a pas d'avenir, car elle ne cesse de

INTRODUCTION

7

ressasser le révolu, les restes, que la "science" a bien voulu lui laisser. La rupture entre le concept et l'image, entre la raison et l'imagination, entre la science et la poésie, est estimée définitive à tous les stades de l'analyse. Le paradoxe de l'imagination (ou de son statut) se situe à ce niveau. Le paradoxe de l'imaginaire est d'être aussi bien la "fonction de l'irréel" que la "fonction du réel", laquelle semble devenir à notre portée, après la généralisation de l'abstraction scientifique. I — La "coupure" épistémologique entre la poésie et la science : les divergences Tout d'abord, nous allons marquer les différences qui disjoignent le champ scientifique du champ poétique et, ensuite, souligner les rapprochements effectifs qui interviennent entre eux implicitement, malgré l'anathème et la proclamation de non-ingérence. Nous pensons que la rupture se joue au niveau de la conception "erronée" du langage développé dans la partie poétique — celui-ci se trouve naturalisé, neutralisé, non-reconnu comme tel. La science absorbe toutes les capacités du "faire" en laissant au poétique celles de l’"êtres". D'une ontologie interdite à une ontologie ré-assumée, d'une disparition de l'ontologie à son retour fracassant sur la scène poétique, nous assistons à une sorte de partage du travail signifiant, sans douleur, pacifique, dans la cité rationnelle. La rigoureuse coupure initiale établit une complémentarité non-antagoniste — et c'est là sa fonction première, la contradiction étant reconnue et évacuée. Le partage "poétique / science" stipule que ces deux domaines ne doivent pas et ne peuvent interférer ; leur divergence est totale et radicale, puisque leur séparation fut définitivement établie à un moment donné de la recherche. On se trouve, théoriquement parlant, devant un partage "statique" — bien que les deux champs ou domaines soient antagonistes, il ne se produit entre eux aucune "contradiction", si on garde en mémoire l'absence d'interaction, l'emmurement, la dualité hermétique. Le partage protège autant la science de la poésie que la poésie de la science. L'aube et le crépuscule constituent des frontières hermétiques pour le jour scientifique et la nuit poétique. Nous voulons démontrer que la coupure radicale, qui vise à écarter tout possible antagonisme entre ces deux domaines opposés, par le fait même de son caractère tranché, est à son tour productrice de contradictions parce qu'elle est contradictoire par rapport aux analyses effectuées. On peut donc soutenir en même temps qu'elle existe (la plupart du temps) et

8

POÉSIE ET SCIENCE

qu'elle n'existe pas (toujours)2. Une autre conséquence du partage, ce sera l'alliance privilégiée que le poétique renouera avec la "métaphysique" classique chassée par la science ou redéfinie autrement dans une appropriation paradoxale. Parmi les principales différences, nous pouvons inscrire : 1) la division du sujet dans le travail scientifique et son effacement progressif et radical, alors que la poétique et le sujet vont faire cause commune. Le sujet et la vérité sont deux puissances complètement antagonistes, et si la séparation des faits et des valeurs est radicale en science, le poétique pratique leur coexistence incertaine et douteuse. 2) En même temps que le poétique pactise avec les "substances", la "relation pure", qu'on voit à l'œuvre dans les systèmes scientifiques, est, avant toute chose, "antisubstantielle". On constate, dans ce dernier cas, une dissociation de la pensée et du vivre, c'est-à-dire qu'outre le rejet de l'ontologie absolue, on procède à un rejet de l’"empirisme". Puisqu'il n'y a pas à ce niveau de "données" élémentaires immédiates mais uniquement des données préalablement construites, soupesées, théorisées, ce qui se traduira entre autres par l'affirmation du rôle crucial des expériences techniques. 3) L'approximation scientifique, celles des théories rationnelles par rapport à la réalité du monde ciblée, fondée sur la rupture du concept et du "fait", est un écart progressivement réduit, mais jamais tout à fait annulé, la recherche du vrai étant une entreprise sans fin. Elle s'oppose à la "coïncidence" poétique, présupposant l'union et la continuité de l'image et de la nature. La science apparaît comme la limite rationnelle de l'expérience, fruit d'une rectification croissante et infinie de la pensée devant le réel, et la raison doit ainsi obéir à la science, laquelle est le premier principe de la classification des philosophies (et des poétiques). La poésie n'est ni conçue ni réfléchie : elle se situe en deçà de l'idée, et à l'extérieur ou à l'extrême limite de la raison. Elle est proche de la perception dont elle partage en partie les pièges, les chimères et les illusions. Elle incarne ce que la science a conjuré pour se constituer à des niveaux de plus en plus élevés, complexes et différenciés. La poésie est le signe d'une primitivité qui s'attarde (mentalité prélogique, inconscient cosmique) et qui n'en finit pas de renaître : elle partage la place de l'alchimie dans la formation de l'esprit scientifique. Elle est le point de mire de cette catharsis qui doit faire taire l'imaginaire pour que l'intellect soit sans macule et puissant. Si la science est sociale, œuvre d'un langage factice, porteuse d'un devenir, parce que lieu de rectifications incessantes qui ouvrent toujours de nouvelles perspectives rationnelles, la poésie est

INTRODUCTION

9

individuelle, œuvre d'un langage naturel, porteuse d'un passé immémoriale, lieu d'un piétinement indéfini, car le "nouveau" y est toujours le masque de l’"ancien". La division de la conscience en deux blocs correspond d'une manière générale à deux consignes symétriques : d'une part, s'interdire la rêverie par la théorie et l'expérience, d'autre part, chercher la rêverie par le poème et l'imagination. Le "réel", tel qu'il est ordonné par la science, est d'abord conceptuellement déréalisé, tandis que l’"irréalité" poétique se trouve métaphoriquement réalisée, et cette disjonction est celle qui sépare le "matérialisme instruit" du "matérialisme imaginaire". En fait, ce programme ne va pas sans distorsions brouillant les lignes optimales de l'esquisse. II — La "coupure" épistémologique entre la poésie et la science : les convergences Les différences, maintenues sous le label de l'opposition du jour et de la nuit, coexistent pourtant avec un certain nombre d'effets contraires, au détriment même de la stratégie symbolisée par l'opposition cosmologique. Ces "passerelles" entre les domaines antagonistes, et a priori interdites au niveau manifeste du discours théorique, existent donc malgré ce dernier. On remarque d'emblée un semblable travail de "purification" dans les deux domaines : la déréalisation physico-matérielle opérée par la physique moderne peut être mise en rapport avec la sublimation absolue engendrée par le poétique. À l'accentuation du groupe et du système en science correspond en poésie le primat d'une "syntaxe des métaphores" (ordonnée par les quatre axes élémentaires : terre, eau, feu, air), offrant le diagramme complet des forces en jeu. On peut estimer aussi qu'il existe deux types d'objectivité — l'objectivité qui est conçue par l’"abstrait rationnel", épaulé par les vérifications technicoexpérimentales, et l'objectivité qui est fournie par le "concret poétique" dans sa visée cosmologique. Si, d'une part, le travail scientifique vise à rompre les apparences substantielles et constitue l'œuvre d'une pensée procédant à une "quête de l'objet" (comme l'électron, le méson, l'aspirine, etc.), le créant et recherchant ensuite son objectivation, ce type de travail rétablit, d'autre part, ses liens avec les substances, grâce surtout à l'alliance privilégiée qui s'établit entre le langage-pensée mathématique et le matérialisme expérimental. Il retrouve la substance après l'avoir purifiée de ses chimères empiristes, liées à la perception immédiate et commune. Quant au poétique, on nous signale qu'il y a une "connaissance

10

POÉSIE ET SCIENCE

objective du subjectif" et que le poétique et la connaissance qu'on peut en extraire, se situent dans une configuration qui est celle de "l'universel humain". D'une manière générale, la poésie développe les valeurs d'imagination, les convictions de l'expérience intime, les faux éclats de l'idéalisme naïf, en se dérogeant à l'objectivité scientifique, et l'écart "science / poésie" peut être subsumé par l'écart "objectivité / subjectivité". Cependant, les choses sont loin d'être aussi simples dans le double système bachelardien. D'une part, le problème du sujet se fait sentir à l'intérieur de la sphère scientifique (d'une "ontogénie du sujet" à sa mise entre parenthèses — ou l'avènement du sujet quelconque, rationnel, de la cité scientifique, sujet pur, "hors sujet" ou divisé) ; d'autre part, la poésie comporte l'exigence d'un certain type d'objectivité, même si elle est moins noble que la scientifique. L'oscillation scientifique, entre deux pôles largement fictifs : le concept-équation et l'objet-événement, rappelle l'ambivalence poétique intériorisant dans une image l'impact de deux forces opposées. L'accentuation du pluriel et du devenir, dans le cadre d'un monde multiple, a lieu aussi bien dans la sphère scientifique que dans la sphère poétique — le concept et l'image apparaissent comme une croissance parallèle de l'être, de la raison et de la vérité. On met en avant un dynamisme réciproque : s'il faut écarter la substance pour atteindre la relation, de même, au niveau poétique, il faut neutraliser la forme, simple effet de surface, pour viser la matière et ses profondeurs diverses. La matière est, comme l'affirme Bachelard, l'inconscient de la forme. Un même programme de "désobjectivation" — poétiquement, contre l'objetforme et, scientifiquement, aux dépens de la substance-apparence — unit poésie et science. Il s'agit, dans les deux cas, d'atteindre la matière dynamique. Le dynamisme offre un monde mobile, inachevé, différencié, où toute "station" formelle est une sorte de trahison du "perpetuum mobile". De la vérité-en-devenir, on passe à une imagination-en-devenir, toujours placée sous le signe du nouveau (mais pour cela, il faut oublier son ancrage archétypal !). À la discontinuité en jeu dans la pensée scientifique, se dégageant par une rupture violente des constructions antérieures fossilisées, le poétique offre une rupture imagée, c'est-à-dire des images nouvelles libres de tout enchaînement à un passé immédiat. Dans le poétique et le scientifique, on accentue le changement contre la durée, la faille contre le continu, le vertical contre l'horizontal : la continuité, bien que cette notion soit hautement contradictoire, figure, ici et là, comme "essentiellement" négative. Le devenir est ainsi rendu

INTRODUCTION

11

"ouvert", jamais fermé ou enchaîné à un "déjà-là" — dans une sorte de jaillissement presque divin ou d'envolée prométhéenne. La poétique est tiraillée entre deux tendances opposées. La première vise, à travers les images poétiques, une "substantialisation" effective. La deuxième se réclame d'un "surénergétisme", emblème des forces pures et libres, s'attaquant au caractère figé des formes et prônant la frénésie d'une série infinie de métaphores. La principale contradiction, à ce niveau, se produit entre une dispersion qui apparaît comme absolue, dans la multiplicité de ses foyers divergents, et un recentrement qu'on ne va pas tarder à opérer. Cette contradiction entre le multiple, résultant de l'approche discontinuiste et dispersive, et l'unité, par laquelle on stabilise les mutations hétéroclites, se manifeste d'une manière on ne peut plus nette dans le poétique ; celui-ci est, d'une part, une invention totale et, d'autre part, l'éternel retour du même. Les mêmes axes reviennent sans cesse ordonner et sédimenter le prodigieux foisonnement des images poétiques. Une instance cristallise, à la fois, le divorce sans compromis et le rapprochement sous-jacent esquissé entre le poétique et le scientifique ; dans l'opposition du concept diurne et de l'image nocturne, elle défait déjà potentiellement leur nette opposition — et nous faisons ici référence à la "rêverie" qui est en quelque sorte le rêve, puissance nocturne, en plein jour, le rêve purifié au contact de la lumière. La rêverie transporte la nuit dans la lumière et fait coexister les contraires théoriques, physiologiques. Elle rend conscient l’"inconscient", objectif le "subjectif", concret le "formel", et occupe une place centrale dans la stratégie développée par le double système bachelardien. Elle subvertit, sans qu'on nous le dise expressément, l'antagonisme des champs poétique et scientifique en s'attaquant de manière toute souterraine à leur "figement" théorique, bien que son caractère ambivalent soit rejeté au plan scientifique. Le savant est, en quelque sorte, l'homme total du plein jour qui a oublié la "nuit" et qui chasse impitoyablement tous ses "vestiges". La rêverie installe pourtant le conflit "dans" la lumière ; ce n'est plus le combat de la nuit contre le jour, mais le combat du jour contre le jour, celui du jour habité contradictoirement par son opposé et celui du jour qui a éliminé toute part d'ombre.

12

POÉSIE ET SCIENCE Poésie et métaphysique I — Le temps et le tout La prose et le social

Les sorts de la poétique et de la métaphysique apparaissent liés, mais la poésie semble l'emporter tout d'abord sur la métaphysique. Le poète est le "guide" naturel du métaphysicien ; il procède à une suspension du temps en créant un "temps vertical". Il assume alors toute la transcendance de l'être puisqu'il souscrit à un temps lacunaire, à un temps dans lequel on a, pour ainsi dire, ouvert une "lucarne" pour que l'on puisse capter l'éclat d'une éternité glorieuse (mais paradoxale, fondée sur l'instant !). Le poétique met au jour une métaphysique instantanée où l'instant-rassemblement, pur jaillissement, vient à bout de la duréedispersion, écoulement négatif et monocorde. Le poème est solidaire d'une simultanéité totale, liée à l'instant éternel. Tout se passe comme si le poème devrait faire le tri entre les deux images du temps et les deux images de la matière (l'ambivalence de la matière : soit la matrice d'une "richesse fulgurante", soit le lieu de "rythmes monotones") qui s'opposent dans le système poétique bachelardien et comme s'il réussissait dans sa tentative. Le poétique est une métaphysique instantanée au double sens de ce qualitatif, parce qu'il accueille l’"instant" où la présence se surélève rayonnante (la métaphysique instantanée est une métaphysique de la "Présence") et parce qu'il se manifeste soudainement, de façon presque divine, dans le cours du monde (le "travail" spécifique du poète est davantage celui d'un artisan du cosmos que celui d'un artisan des mots). Tout est dans tout, et le poème — à l'opposé de la prose qui pactise avec un devenir trop plat, historique et social — incarne la totalité, tout l'être du monde, car, en lui, la naissance est toujours recommencée et infinie. "Absolu matinal", par cette naissance multiple qui équivaut à une "guérison" de l'être, le poème conjure la hantise de la mort que la prose accueille en tant que récit se poursuivant dans une certaine durée, c'est-àdire en faisant appel symboliquement à la durée objective pour se constituer. Le temps vertical du poème est ce "temps" d'au-delà le temps où la conquête de l'unité signifie une victoire sur l'irréversibilité, le hasard et la pluralité. Le poème, c'est encore l'unité sauvegardée, face à l'éclatement pluriel des sciences. Il assure le maintien d'une continuité idéale qui est la marque d'une raison (ou "déraison" libérée). On y atteint le sommet de

INTRODUCTION

13

l'être, grâce à une "sublimation absolue" par laquelle l'âme malheureuse dépasse la réalité où elle se trouvait confinée. Le poétique est plus que jamais un "anti-jeu" : l’"image poétique" surgit comme un effacement du monde des hommes pour être l'image du cosmos, revue et corrigée par le surhomme imaginatif. Lorsque le poétique est envisagé comme l'équation d'un "faire" déterminé, il s'agira essentiellement d'un combat cosmologique entre l'homme et les éléments qu'il doit maîtriser en les transformant et en les "pétrissant" imaginairement. Même si l'on considère, d'une manière très générale, que Bachelard a évolué du schéma purement métaphysique des études initiales portant sur l'Instant vers le matérialisme phénoménologique des dernières Poétiques, l'influence des premières n'a pas cessé de se faire ressentir. L'ouverture — du côté du cosmos — coexiste avec une fermeture radicale — du côté de la société. La poésie est non-historique, le social se découvrant comme une apparence trompeuse et superficielle, et ce refus du social comporte un refus du devenir. Cet aspect de l'analyse bachelardienne heurte de plein fouet l'accent fervent du devenir comme multiplicité inachevée, jamais endiguée par une "formule finale", comme un ondoiement bariolé de formes, de matières et d'images. Le poétique pose une fin de nonrecevoir au devenir à la fois joyeux et inquiétant, mais qui se révèle surtout ténébreux. Poétique et métaphysique II — Le poème et la nature L'identité du sujet et de l'objet La fusion des contraires Dans le poétique prime la thèse de l'identité du sujet et de l'objet — le monde parle, la rêverie nous crée, l'imagination se change en être, l'image porte le sujet au-delà de lui-même —, laquelle prend aussi la forme d'une solidarité de la forme et de la personne. Par le renversement phénoménologique, le contemplateur est contemplé, et il s'opère une fusion de l'extérieur et de l'intérieur. Le poétique a recours à la dualité du sujet et de l'objet — car la rêverie est indissociable d'un "cogito" — à peine le temps nécessaire à son abolition (ou au démarrage du processus). Le sujet poétique est affirmé et nié. Il est appréhendé comme une conscience irréductiblement idéaliste, narcissique, jargonnante, d'où le besoin d'une correction phénoménologique, concrète, matérialisante. On évolue dans un cadre paradoxal — l'extrême enfermement (solitude, intimité, face-à-face isolé avec le monde) se mue en extrême ouverture (com-

14

POÉSIE ET SCIENCE

munion, expansion, conjugaison des profondeurs physique et psychique). D'abord, l'opposition avec le domaine du savoir se joue entre le "je pense hors du monde" et le "j'imagine dans le monde", mais on devra ajouter tout de suite que cette dernière formule équivaut aussi à "j'imagine hors du monde", c'est-à-dire à un monde en mouvement devenant immobile par la grâce qui habite le poète. D'une certaine manière, on doit inverser ces phrases ("je pense dans le monde", "j'imagine hors du monde", la science acquérant la dimension sociale qui est refusée à la poésie) pour avoir la vraie "image" du rapport entre savoir et poésie chez Bachelard. Par un paradoxe révélateur, en superposant poésie et monde, la première absorbe et n'absorbe pas le deuxième — elle est ainsi à la fois "dans" et "hors de". Dans l'identité "poésie = monde", le balancier théorique peut s'arrêter soit au premier élément de la comparaison, soit au deuxième, en fonction des cibles ponctuelles de la stratégie globale : nier que l'image soit "linguistique" par l'accent mis sur le "monde phénoménal", ou que le monde soit une "matière sans idéal" par l'accent mis sur l'image poéticospirituelle. La poésie devient synonyme de nature. En même temps que la science garde une distance, parce qu'elle est un système de médiations réfléchies, la poésie l'abolit presque d'emblée en exprimant l'ordre et désordre du monde. Elle est l'adéquation primitive, immédiate, sensible, le prototype de l'adéquation réussie. Deux remarques peuvent être ici faites. D'une part si le rêve est le degré zéro du cogito, la rêverie est son éveil : on y transporte le moins-être, la douleur de toutes les ruptures, en plus-être, en bonheur de toutes les convergences, bien que cette opération bienfaisante soit donnée comme une "illusion". Le poétique est une illusion tellement réussie qu'elle cesse d'être une illusion ; mais le savant phénoménologique ou physico-mathématicien pourra toujours la remettre à sa place si le besoin se fait sentir. D'autre part, dans le poétique convergent deux implications divergentes : on refuse qu'il soit l'unité des contraires, tout en considérant que la continuité idéale qu'il dégage comme une pure alliance des contraires. L'imaginaire poétique est l'artisan de la conciliation (des opposés) la plus immédiate, la plus réussie, la plus évidente, qu'on puisse formuler dans l'univers humain — un des exemples poétiques les plus marquants sera, sous cet aspect, celui des métaphores du "feu". Si le poétique produit une coïncidence des opposés, cette thèse acquiert son point culminant dans l'identité première "imagemonde". Cette coïncidence est néanmoins "utopique" — il ne s'agit que d’"imaginaire" (là où il aurait dû être question de réalité), que d’"illusion" (là où il faudrait parler un langage de vérité), que de

INTRODUCTION

15

"simulacre" (là où on devrait engager le vrai combat contre les "éléments" externes). Poésie et métaphysique III — La ruse de l'adéquation Le poème et le langage La ruse de l'adéquation joue contre la poésie. S'il y a une adéquation immédiate de la poésie au monde, son caractère immédiat la déconsidère à l'égard du vrai savoir où elle n'est jamais telle (mais "construite", "réfléchie", "opérationnelle", "technique", "approximative", etc.). On pourrait essayer de circonscrire le problème de leur apport de la façon suivante : au moment où le poétique coïncide avec le monde naturel, la science s'en éloigne, dans une distance opératoire efficace, alors que quand le poétique s'avoue comme une illusion, et même si elle peut être bienfaisante, la science postule et incarne en dernier ressort l'ordre vrai et réel de l'être et du monde. On retrouve l'ambiguïté foncière des analyses poétiques de Bachelard — le poétique, même en plein jour, demeure une force de la nuit. Et comme l'ambiguïté est fondée sur le refus déclaré de ne pas prendre en compte l'écart "poésie nocturne / science diurne", bien que toute la problématique poétique y soit suspendue, l'ambiguïté prend la forme d'une série de paradoxes complices dans laquelle le "savoir sur le poétique" finit par s'engluer complaisamment et destructivement, comme un apprenti sorcier faisant enflammer la maison du maître où il fut accueilli, après avoir soufflé sur la "flamme d'une chandelle". Dans l'archéologie phénoménologique des images, on procède à une quête de l'origine : il faut aller à la "racine imageante", fondement des déterminations poétiques, illustrée par les fameux quatre axes élémentaires. On insère la poésie dans un dispositif causal tout en prétendant vouloir l'y dérober. L'image poétique est coincée entre un "passé" immobile, immémorial, et un "avenir" absolu, pur, libre de tout lien avec un quelconque passé, bref, entre l’"archétype" et la "nouveauté". La philosophie, rêverie de la rêverie, se trouvera à ce moment confrontée à un autre dilemme : si interpréter les images, c'est nier l'imaginaire, c'est cela même qui se produit quand on dédouble la rêverie originaire par une rêverie supplémentaire qui va l'interpréter. L'archétype cosmologique trahit l'image poétique. Dans ce dispositif encore, le langage fait problème. Entre l'image, le langage et la pensée, il y a dysfonction-

16

POÉSIE ET SCIENCE

nement. L'image est "avant" la pensée et la pensée "au-delà" du mot, c'est-à-dire que la forme linguistique est toujours en deçà de la mobilité cognitive ou réfléchissante. D'où l'accent souvent mis sur le "souffle" et la "parole" (la poésie est le "monde de la parole" ou la parole comme monde). Le signe soufflé acquiert la légèreté et la rapidité qui lui manquaient lorsqu'il était uniquement écrit. Avec la parole et le souffle signifiant, le mot rejoint enfin la pensée ailée et rapide avant de coïncider avec le monde matériel, dont il est l'image agrandie ou miniaturisée. Le langage, scruté à travers la poétique, révèle un trauma de la séparation. Si l’"image" tient lieu de signe, c'est parce qu'elle permet de transformer l'âge de la rupture — entre le mot et a chose — en un âge de l'harmonie et de renouer le contact avec le fonds primitif. Deux effets majeurs de cette tactique, une suspicion latente à l'égard de la syntaxe, suspecte d'introduire la continuité horizontale d'une durée sans mystère ou prosaïque, et une accentuation manifeste de la sémantique, en symbiose avec la verticalité métaphysique du "temps lacuneux", laquelle favorise l'émiettement des discours en petits îlots métaphoriques, ultérieurement réunis autour des quatre axes archétypaux. Dans cette stratégie, à l'opposé de la science, le poème ne sera presque jamais une affaire de "construction". L'image poétique n'est pas transitive en un sens temporel laissant apercevoir d'autres "présents" (étant donné son arrachement à la durée : grâce à sa "verticalité" qui se pose comme une rupture totale). Le statut ambigu du langage — écriture se transmuant en parole, mot devenant objet — peut être mis en rapport avec celui de la métaphore dans les deux champs bachelardiens : ici chute et obstacle, malformation et déviation saugrenue, là avancée et jouissance, clarté et possession heureuse. Voilà les principaux thèmes que nous aborderons au cours de notre exposition. Nous allons d'abord interroger de quelle façon la science "accueille" le sujet, tout comme le rapport qu'elle noue avec ses "objets" et l'ensemble des concepts mis en œuvre dans ce but — purification, système, synthèse, relation, approximation, etc. ; et ensuite nous entamerons une analyse du rôle du "sujet" et "objets" de la poétique et nous y parlerons de la maîtrise poétique, du rôle des trois imaginations, de la dialectique, de la poésie en tant que métaphysique et du rapport de la poésie, en tant que langage, au savoir (causaliste) et à la pensée (imaginative ou conceptuelle). Avant d'arriver à l'analyse détaillée de tous ces points, nous allons déjà ouvrir notre recherche par une première approche de la "coupure", ou de la "rupture", ou de la "frontière", en question. Elle ne va cesser d'être au centre de notre questionnement.

1. L'ENJEU DE LA COUPURE

LA FRONTIÈRE SCIENTIFIQUE LA RUPTURE ENTRE IMAGE ET CONCEPT

La frontière scientifique On commence ainsi le jeu de bascule qui mène d'une sphère à l'autre pour en souligner les conjonctions possibles, souvent latentes, et les disjonctions affichées, ouvertement soutenues. La coupure se décline chez Bachelard sous le terme de "rupture" ou de "frontière". La notion de « frontière épistémologique » apparaît dans une communication faite à un colloque à Prague en 1934. Si Bachelard fait référence d'une manière générale à un concept de rupture, on trouve dont chez lui une réflexion sur le concept de "frontière épistémologique". Elle concerne, en premier lieu, la science dans sa démarche interne et dans ses transformations historiques, et son rapport problématique à la philosophie en tant que philosophie, "scientifique" ou autre. Poser une frontière, c'est déjà aller au-delà. Pour l'« esprit scientifique, tracer nettement une frontière, c'est déjà la dépasser » (Gaston Bachelard, Études, "Critique préliminaire du concept de frontière épistémologique", Librairie Philosophique Vrin, 1970, p. 80). La science définit ses propres frontières — c'est-à-dire qu'elle n'est pas régie par un autre "sur-moi" que par celui qu'elle pose ou incarne elle-même. Les frontières sont une ligne de cohérence autonome, organisée, mesurable, expérimentale et mathématique. La « science seule est habilitée à tracer ses propres frontières » (ibid.). Ligne de cohérence qui estime que le « monde caché sous le phénomène est plus clair que le monde apparent » (ibid., p. 82). La frontière est active » — une « zone de pensées particulièrement actives » (ibid., p. 80), car les a priori de ce type de pensée ne sont pas définitifs » (ibid., p. 85). Bien entendu, les

18

POÉSIE ET SCIENCE

frontières en place sont l'œuvre de « transcendances expérimentales » (ibid., 80). Et, dès lors, les « frontières anciennes n'apparaissent guère que comme la marque de l'esprit borné ; elles désignent mieux l'erreur que la vérité » (ibid., p. 81) — c'est-à-dire les « frontières de l'observation primitive » (ibid.), qu'on a dépassées, raturées, déplacées. Les frontières de l'observation actuelle, celles de l'expérimentation acquises par un travail rationnel, « sont en quelque manière moins opaques, moins opprimantes, que les frontières naturelles de l'observation première » (ibid., p. 82). Les frontières concernent la philosophie, la philosophie scientifique et les diverses sciences — dans leur rapport à la réalité immédiate. Bachelard demande à la philosophie scientifique » de renoncer au « réel immédiat » et « qu'elle aide la science dans sa lutte contre les intuitions premières. Les frontières opprimantes sont des frontières illusoires » (ibid., p. 85). Il y a de l'illusion dans le placement d'une frontière, et ainsi on peut les faire bouger en leur enlevant leur dimension rigide, oppressante. La frontière, vue du côté scientifique et en fonction de lui, est mouvante et difficilement tractable — « Scientifiquement, la frontière de la connaissance ne paraît marquer qu'un arrêt momentané de la pensée. Elle serait difficile à tracer objectivement » (ibid., p. 84). Du côté de la science, pas d'« obstacle absolu », de fixation définitive, mais un programme à réaliser, à développer. La frontière, puisque frontière il y a, garde à peine toute la force de son tracé pour les domaines non-scientifiques. La frontière scientifique est le point de départ de certaines rectifications intégrales. Les frontières sont ainsi un lieu de lutte et de combat pour l'affirmation des savoirs. Bornes contre bornes, concepts contre concepts — la « philosophie scientifique doit en quelque manière détruire systématiquement les bornes que la philosophie traditionnelle avait imposées à la science » (ibid., p. 85). La rupture est maintenue pour les domaines non-scientifiques et se fait poreuse au point de vue interne pour une pensée rationnelle, objective, qui ne se reconnaît pas, une fois pour toutes, ni dans le donné ni dans l'effectivement pensé. Une première question théorique, c'est donc la frontière qui voit le jour entre la science et la philosophie, avec la position intermédiaire d'une philosophie des sciences faisant le grand écart, et une autre question celle concernant le fossé qui vient s'inscrire entre la science et le poétique ou littérature. C'est-à-dire que les obstacles épistémologiques » sont internes et externes, et que les lignes de fracture peuvent être multiples.

L'ENJEU DE LA COUPURE

19

La coupure ou la rupture entre "image" et "concept" La problématique de la "coupure-rupture" traverse toute l'œuvre de Bachelard du début à la fin — de la « Formation de l'esprit scientifique » aux « Fragments d'une poétique du feu ». Elle prend consistance autour de l'opposition de l'image au concept, bien que cette opposition elle-même comprenne de multiples ramifications : image (naturelle) opposée à image (littéraire), image opposée à métaphore, etc., dont nous parlerons par la suite dans le cadre de l'affrontement général de l'image et du concept. L'image chasse le concept dans ce qui devient une nette polarité. Leur union est déclarée fausse, et leur rupture est donc "vraie". L'objectif ne rejoint le subjectif que sous un mode de "rupture" ou de "répulsion", c'est-à-dire dans une éternelle non-coïncidence. L'image est une mauvaise isolatrice de la "signification" — elle la fait irradier et la rend passible de tous les excès. « Les images ne sont pas des concepts. Elles ne s'isolent pas dans leur signification. Précisément elles tendent à dépasser leur signification » (Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries du repos, Librairie José Corti, 1948, pp. 2/3). L'image est « multifonctionnelle » (ibid.). Multiple, elle est aussi totale et immédiate, au lieu d'être tâtonnante, progressive, contenue, unitaire, comme l'est le concept. Cet excès de l'image lui assure une liaison privilégiée avec le Tout, lequel est mis en pièces par la pensée scientifique. L'imagination dynamique donne tout de suite une image « parfaite, achevée, totale » (Gaston Bachelard, L'Air et les songes, Paris, Libr. José Corti, 1943, p. 79), à l'opposé de l'« orientation tâtonnante de la formation des concepts » (ibid., p. 80). L'image poétique échappe, pour Bachelard, au monde "représentatif", puisqu'elle est, à la fois, parfaite et inachevée, achevée et "irradiante", onirique et primitive (ou "archétypale"). L'image, en devenant l'antithèse du travail rationnel, échappe du même coup à l'histoire, au temps, à la continuité, etc. — il y a un "gain" poétique évident, une libération pour tous ceux qui s'y soumettent volontiers. L'image s'oppose au concept par son instabilité, sa dimension « variationnelle » (Gaston Bachelard, La Poétique de l'espace, PUF, 1972, 7e édition, 1e édition 1957, p. 3). Elle est plurivoque, féminine ou plutôt androgyne, surdéterminée, ouverte, au-delà du « souci de signifier » dans son envolée sur-réaliste (Gaston Bachelard, La Terre et les rêveries de la volonté, Libr. José Corti, 1947, p. 71), subjective dans son sens et son développement (L'Air et les songes, p. 119). Elle est « vécue »

20

POÉSIE ET SCIENCE

(La Poétique de l'espace, p. 125), « ramifiée » en échappant aux termes » qui la constituent (La Terre et les rêveries de la volonté, p. 7), s'attaque à la perception immédiate en ayant la capacité de « déformer » ses produits et dépasse la réalité brute (L'Air et les songes, p. 7) ou encore elle est humaine en se découvrant « surhumaine » (Gaston Bachelard, L'Eau et les rêves, Libr. José Corti, 1942, p. 23), et relève de ce qu'on appelle la fonction d'irréel. Le concept est stable, réaliste, générique ou fonctionnel (La Terre et les rêveries de la volonté, p. 259), objectif, univoque (La Terre et les rêveries du repos, pp. 2/3), fermé, « constitutif » (La Poétique de l'espace, p. 3), au-delà ou dissocié des mots (mais l'image tend au même résultat !). Remarquons que la « philosophie du concept » — telle que la pratique Bergson, par exemple, victime et protagoniste théorique exclusif, dans ces passages, de la guerre menée par la suite contre la métaphore au nom de l'image — n'est qu'une logique de classement ou de tiroir ». Les « concepts sont des tiroirs qui servent à classer les connaissances [...]. À chaque concept son tiroir dans le meuble des catégories » (La Poétique de l'espace, p. 80). Même la pratique du concept de Bergson, outre ces métaphores sans vie, n'est pas à la hauteur de la science contemporaine dans son activité « d'invention des concepts rendue nécessaire par l'évolution de la pensée scientifique [...] » (ibid., p. 81). et qui dépasse la stratégie du "tiroir", le désir d'immobiliser les images, de leur enlever tout potentiel de subversion cognitive et existentielle. Il serait impossible de tenir l'image dans un système clos — elle l'ouvrirait à d'autres interactions que les convenues. L'image ne se laisse pas ranger aisément sous des classes ordonnées, régies par un principe de non-mélange. « Les images ne se laissent pas classer comme des concepts. Même lorsqu'elles sont très nettes, elles ne se divisent pas en genres qui s'excluent » (La Terre et les rêveries de la volonté, p. 289). En principe, le rapport de l'image au savoir est problématique. L'image est expansive, colorée, "sympathique", généreuse, le concept est "radin", "ombrageux", prisonnier de ses axiomes et définitions — la "psychologie" de l'image est nettement plus positive que la "psychologie" avouée du concept. Les axes de la poésie et de la science, quand ils sont bien faits, dessinés ou contrastés, opposent l'« esprit scientifique taciturne » à l'« esprit poétique expansif » (Gaston Bachelard, La Psychanalyse du feu, éd. Gallimard, Idées, 1e édition N.R.F., 1949, p. 10). Cette logique de la contrariété suppose une « véritable rupture entre la connaissance sensible et la connaissance scientifique » (Gaston Bachelard, La Formation de e l'esprit scientifique, Librairie philosophique Vrin, 1986, 13 édition,

L'ENJEU DE LA COUPURE

21

1e édition 1938, p. 239)3. Mais les deux parties du travail bachelardien sont « quasi-indépendantes ». Les interférences sont réduites au minimum et ne sont presque jamais réfléchies comme telles — « [...] je n'ai connu le travail tranquille qu'après avoir nettement coupé ma vie de travail en deux parties quasi-indépendantes, l'une mise sous le signe du concept, l'autre sous le signe de l'image. Sans doute, deux moitiés de philosophe ne feront jamais un métaphysicien » (Gaston Bachelard, Fragments d'une poétique du feu, PUF, 1988, p. 33). En fait, on peut très bien être un "métaphysicien" double comme le rêveur le devient sous l'emprise de l'axe "anima / animus". Ce petit aveu laisse deviner des entorses à la polarité, un brouillage de l'exclusion, une solidarité dans la divergence. La séparation vise davantage à protéger et à sauvegarder le champ déclaré rationnel qu'à protéger celui qui ne l'est pas. Il est ainsi étonnant dans une épistémologie et une poétique où les "synthèses" abondent, en ne cessant d'être formulées, qu'il y ait un "interdit" de synthèse entre le concept et l'image. La « fausse union du concept et de l'image » (Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF, 1971, e 5e édition, 1 édition 1960, p. 66) — démasquée par la « nette polarité de l'intellect et de l'imagination » (ibid., p. 45). La divergence dessine des lignes de travail qui ne se recoupent jamais. Les « concepts et les images se développent sur deux lignes divergentes de la vie spirituelle » (ibid.). La coupure apporte une certaine sérénité, en rendant étanches les périodes mises en alternance. Cette divergence, présente dès le début, devient plus nette par la suite — elle est pensée, théorisée explicitement, au lieu d'être subie d'une manière presque honteuse. L'adoption d'une stratégie de la contention traduit une réponse supplémentaire de maîtrise de la part de l'esprit à l'égard d'une pratique où il perdait momentanément de sa "superbe" en se voyant astreint à une tâche subalterne. « Trop tard, j'ai connu la bonne conscience dans ce travail alterné des images et des concepts, deux bonnes consciences qui seraient celle du plein jour, et celle qui accepte le côté nocturne de l'âme » (ibid., p. 47). La rupture entre la science et la littérature, plus spécialement la poésie, est une rupture entre l'imagination et la raison. La polarité en jeu est une polarité d'exclusion », car les pôles se repoussent dans l'activité psychique ordinaire. La nécessité de l'exclusion vise une purification rationnelle, à partir de laquelle on accorde une place en marge à l’"impur", au "fou", au "non-raisonnable". On pense en dualisant la pensée — la dualité est univoque et impérative.

22

POÉSIE ET SCIENCE

Pour travailler sur l'image, il faut oublier l'entraînement spécifique de l'esprit scientifique. « En oubliant » toutes nos habitudes d'objectivité scientifique » (La Poétique de l'espace, p. 146). À l'écart "imagination / raison" s'ajoute l'écart "science-rationalisme / philosophieesthétique", ou encore "loi / valeurs". La séparation posée comme « nécessaire » entre le « rationalisme de la pensée scientifique et une méditation philosophique des valeurs esthétisantes de la nature humaine » (La Poétique de la rêverie, p. 78). On « n'imagine pas les idées. Bien plus, quand on travaille dans un champ d'idées, il faut chasser les images » (Fragments d'une poétique du feu, p. 32). Le programme de repli des sphères sur elles-mêmes confine l'image à un dilemme — d'être étudiée par elle-même. L'« image ne peut être étudiée que par l'image [...] » (La Poétique de la rêverie, p. 46). Or, on sait bien que cela est tout à fait faux, puisque, dans ce cas précis, les diverses poétiques bachelardiennes n'auraient jamais vu le jour. La "pluie" de concepts va, d'ailleurs, du noumène à la cause formelle, de l'archétype à la théorie ondulatoire de la lumière, ainsi qu'à une "foule" bigarrée de notions philosophiques et autres : synthèse, ambivalence, dialectique, purification, renversement. L'image se sépare du concept en étant l'expression d'une origine qu'on a quittée il y a très longtemps, avant qu'on n'entreprenne un long parcours historique. Une dimension "archéologique" se déclare dans l'approche de l'image — on oblitère les couches superficielles, récentes, avant de toucher le "trésor" enfoui. Imagination d'avant la représentation, c'est-à-dire une forme de représentation contre une autre forme portée sur l'axiomatique, la logique des "groupes", etc. Le « monde imaginé » est « placé avant le monde représenté » (L'Air et les songes, p. 192) — le beau avant le vrai, l'existant avant l'utilitaire, le poétique avant le métaphysique. L'image revient aux sources de la psychologie et des phénomènes existentiels. Le « dynamisme d'une origine en nous et hors de nous. Un phénomène d'être se lève sous nos yeux, à fond de rêverie [...] » (La Poétique de la rêverie, p. 175). « Toute primitivité est onirisme pur » (L'Air et les songes, p. 192). La polarité qui sépare l'image du concept est, outre celle du jour et de la nuit, ou de l'onirisme et du plein éveil actif, celle de la communauté et de la solitude. « Le rationalisme n'est même jamais une philosophie première [...] » (Fragments d'une poétique du feu, p. 34). On ne peut plus être rationaliste tout seul [...] » (ibid.). Travailler sur l'image, goûter à l'image, c'est s'exclure automatiquement du champ rigoureux de la preuve, de la loi, de l'idée partagée, interpersonnelle, comme c'est s'exclure aussi de la

L'ENJEU DE LA COUPURE

23

cité historique et de ses règles devenues obsolètes devant l'éclat et la ferveur de l'imagination transhistorique. On ne rejoint donc pas à l’"origine" sans que cela n'entraîne pas de conséquences majeures. La grande consolation poétique, c'est qu'elle quitte la sphère des hommes rationnels, ordonnés en cités productives, pour rejoindre l’"humanité" — ses rêves immémoriaux, ses hantises ancestrales, bien que cela soit aussi un objet de blâme. Le « moi de la culture » scientifique, moi social de la culture », est l'« exacte antithèse de la culture du moi » (Gaston Bachelard, Le Matérialisme rationnel, 4e édition, 1e édition 1953, PUF, p. 76). L'homme n'est pas seul devant l'objet scientifique. On ne se cultive pas seul » (Gaston Bachelard, Le Rationalisme appliqué, PUF, Quadridge, 6e édition, 1983, 1e édition 1949, p. 137). À un moment donné, le mépris cognitif sous-jacent à la coupure perce en plein jour. L'esprit scientifique se démarque de l'esprit à la connaissance, au concept et à l'expérience vulgaires (ibid., pp. 22, 24, 145). La rupture "image / concept" est une rupture seconde par rapport à la rupture première qui se joue dans la relation à l'objet "immédiat". L'« objectivité scientifique n'est possible que si l'on a d'abord rompu avec l'objet immédiat [...] » (La Psychanalyse du feu, p. 9) — la « première observation », le « premier contact avec l'objet ». Il n'y a pas d'« expérience scientifique immédiate » (Le Matérialisme rationnel, p. 76). Cette mise à l'écart de l'immédiat est la conséquence d'un refus du vital, d'un dédoublement temporel, où la pensée finit par abolir toute trace du présent ou de l'instant où elle se situait auparavant. La pensée rationnelle abrite un temps de "non-vie" qui la fait refuser le vital. On s'écarte de la vie quotidienne et de son temps linéaire pour un temps suspendu », puisqu'on assume la « tâche de détemporaliser le travail de pensée pour le retemporaliser [...] » (Le Rationalisme appliqué, pp. 26/7) par la suite. La pensée rationnelle se démarque du temps avec lequel elle joue une partie serrée. Elle le suspend pour l'ordonner en fonction de ses besoins intellectifs. Elle pratique la mise à l'écart avant de procéder à une intégration selon sa "loi". On voit s'esquisser ici un rapprochement dans la séparation. La rupture de l'image (visuelle, langagière) avec le concept se produit à plusieurs niveaux. La mise à l'écart de l'image est une mise à l'écart du sensible, du temps, de l'objet, du "désir". L'image a aussi un potentiel de séduction qui la rend "infréquentable" quand on pénètre dans les murs des laboratoires de la cité scientifique ! Les « métaphores séduisent la raison » (La Formation de l'esprit scientifique, p. 78). L'« esprit scientifique » doit sans cesse lutter contre les images, contre les analo-

24

POÉSIE ET SCIENCE

gies, contre les métaphores » (ibid., p. 38). Les métaphores renvoient à la nuit, à l'alchimie, à l'inconscient (ibid., pp. 193/4). Éliminer la séduction de cette interférence, critiquer les sensations, les pièges du sens commun, l'ankylose des pratiques, c'est le travail de la raison débarrassée du marasme des images. La poésie rejoint en effet l'alchimie. « Si c'était le rêve des alchimistes, on le réaliserait par de la poésie ! Le rêve des alchimistes, c'est le rêve de la nuit [...] » (L'Engagement rationaliste, PUF, 1972, p. 67). Le barrage dressé autour de la "nuit", ou encore avec tout ce qu'elle est estimée solidaire, comporte néanmoins des passages presque secrets de "circulation". Ce n'est pas seulement l'impossibilité d'étudier l'image par l'image qui rapproche l'image du concept. À la base de certaines notions, on retrouve ce qu'on a exclu. À la base de certaines notions — totalité, système, élément, évolution, etc. —, on voit ainsi des « valorisations hétérogènes et indirectes » dont le « ton affectif est indéniable » (La Psychanalyse du feu, p. 15). La science, à son tour, se fonde souvent sur une rêverie plutôt que sur une expérience, armée de tous les réquisits de la théorie. « La science se forme plutôt sur une rêverie que sur une expérience [...] » (ibid., p. 44). Cet aveu n'a pas le temps de produire une attention particulière pour la phase de découverte. La séparation est donc reconnue comme "friable" — l'imagination ne respecte aucune consigne d'ordre. Elle réimagine, retemporalise, ce qu'on ne cesse de désimaginer, de détemporaliser. La réflexion et l'imagination, presque toujours antithétiques, « ne se séparent pas définitivement. En particulier, l'imagination revient sur l'image que la réflexion a voulu désimaginer [...] » (La Terre et les rêveries de la volonté, p. 234). Le rationaliste en congé — un « rationalisme en vacances » (ibid., p. 146) dès qu'il se laisse prendre au jeu des images poétiques — s'accorde aussi de temps en temps une heure de labeur. L'imagination, dans certaines approches théoriques, n'arrive qu'à atteindre le « concept imagé », et, en s'arrêtant à mi-chemin dans une zone d'incertitudes, elle demeure sous le feu des critiques. Les « psychologies de l'imagination sont, par l'attention unilatérale qu'elles apportent au problème de la forme, condamnées à n'être que des psychologies du concept ou du schéma. Elles ne sont guère que des psychologies du concept imagé » (L'Eau et les rêves, p. 116). Elles ne vont pas jusqu'au domaine où, en principe, l'image s'occupe d'elle-même sans interférences étrangères. D'autre part, les concepts se placent aux points de contact vertical des images. « Pour une imagination bien dualisée, [...] les concepts sont des points de croisement d'images, des croisements à l'angle droit, incisifs, décisifs. Après le croisement, le

L'ENJEU DE LA COUPURE

25

concept a une caractéristique de plus : le poisson vole et nage » (ibid., p. 72). La danse de l'image autour du concept est une danse complexe entre occultation et dévoilement, entre affirmation et négation. Le concept, pris comme une anti-image, se définit lui-même par l'abolition de tout caractère concret, particularisant, fini, conjoncturel. L'image ramasse les termes opposés au concept s'étalant dans l'universel, l'abstrait, l'indéfini ou l'infini d'une formule, la suppression de tout contexte temporel. « La rêverie ne travaille pas, comme la conceptualisation, en formant, avec les images de multiples objets semblables, un portrait composite [...] » (L'Air et les songes, p. 79). L'image stoppe le travail d'induction, de généralisation, et ne s'oriente pas vers une unification supérieure à la première unification dégagée. Seul le concept d’"image" échappe au sort funeste des images. En fait, ce qui complique encore l'enjeu, c'est que les concepts aussi bien que les images poétiques sont pluriels — il y en a de toutes sortes (visuelles, langagières, géométriques, mathématiques, etc.). D'une manière telle que la particularisation chassée se voit de retour sur la "scène" dès qu'on a pour ainsi dire le dos tourné. La coupure symbolisée par l'écart "image / concept", telle qu'elle fonctionne dans un rôle de métalangage de métalangage, utilise, par conséquent, la notion de concept d'une manière encore plus en retrait par rapport à la pratique habituelle des concepts. C'est en somme le concept de concept (ou des concepts) ! On peut obliger ce concept de tous les concepts à redescendre de son piédestal — c'est-à-dire qu'on retourne la pratique des concepts contre la théorie du concept (invariable, froid, générique, suffisant). L'image est indéterminée, plurielle, difficilement maîtrisable dans un système clos dont elle fait "exploser" les classes et les limites. Son expulsion se caractérise par un souci de maîtrise, d'ordre. Il ne faut point introduire dans une "clôture" ce qui risquerait de la faire effacer. D'autre part, cela correspond à une irréversibilité théorique — à un "progrès" installé qu'il ne s'agit pas, pour Bachelard, de nier ou de sous-estimer. Le « rationalisme scientifique » est historiquement préparé par un progressif ajustement de la théorie et de l'expérience » (Le Matérialisme rationnel, p. 76). Le rationalisme quitte son temps suspendu pour se replonger dans l'histoire. « La science [...] nous enseigne le progrès » (L'Activité rationaliste, p. 22). Pour la « pensée scientifique, le progrès est démontré, il est démontrable [...] » (ibid., p. 36). La « pensée historique s'assure dans le récit de ses progrès » (ibid., p. 38). On doit « comprendre l'importance d'une dialectique historique propre à la

26

POÉSIE ET SCIENCE

pensée scientifique » (ibid., p. 36), où a mécanique ondulatoire » joue un rôle de « synthèse historique » (ibid., 35). Le « philosophe ne sait pas » que « dans une culture scientifique les concepts gardent trace de leur historicité [...] » (Le Matérialisme rationnel, p. 126). L'image est ce dont le concept s'est séparé pour se constituer — y revenir, c'est abolir l'histoire heurtée ayant permis la clarification conceptuelle. L'image est peut-être, dans le meilleur des cas, l'avant-scène ou l'enfance du concept, avec une restriction importante. Elle occupe cette place de l’"obstacle" psycho-symbolique, épistémologique, ou de l’"erreur" nécessaire à l'éclosion de la vérité, en bref, elle demeure indispensable dans une logique du renversement. Il est difficile d'y voir une filiation, supposant une certaine continuité, alors qu'il y a rupture et discontinuité. La polarité d'exclusion vise à empêcher tout retour en arrière. Toutefois, le "temps suspendu" de la pensée rationnelle, quand elle s'écarte à son tour de la temporalité de la cité où elle a vu le jour, rencontre le "temps suspendu" de la pensée imagée.

2. LA SCIENCE ET LE SUJET

Axes et polarités d'exclusion La rupture entre la science et la poésie est nettement soulignée. Le concept est masculin ou viril, clair et diurne ; l'image est féminine, brumeuse et nocturne. L'un est consciemment ordonné et systématique, construction tendue vers l'avenir. L'autre est inconsciemment ordonné et apparemment chaotique, puisque c'est le poéticien, non le poète, qui voit l'ordre sous-jacent ; il est le lieu d'une "valorisation primitive" ou alchimique. L'axe de l'image est orienté vers le passé, l'enfance, l'éternel retour de l'immémorial. Dans l'existence, il y a ainsi deux parts contradictoires, et un sevrage théorique doit être produit pour que la contradiction soit reconnue et une mise en ordre puisse être formulée. D'un côté, "rêver les rêveries" dans un cadre poétique, et de l'autre, "penser les pensées" dans un cadre scientifique précis, en pratiquant auparavant une "catharsis" — purgation de toute passion et non pas seulement de la crainte et de la pitié, avec une exception remarquée pour la passion de savoir — qui doit mettre l'intellect à l'abri de l'affectif et rendre à la science la pureté que l'imaginaire troublait et pervertissait. En revenant donc sur la rupture, celle-ci est une affaire de pôles qui ne se croisent pas, et où la synthèse avoue son impuissance. Ce sont là deux disciplines difficiles à équilibrer », dont l'équilibre est obtenu en fait par une rupture insurmontable. « Entre le concept et l'image, pas de synthèse » (Gaston Bachelard, La Poétique de la rêverie, Paris, PUF, e 1971, 5 édition, 1e édition 1960, p. 45) ; et dès lors, « images et concepts se forment à ces deux pôles opposés de l'activité psychique que sont l'imagination et la raison. Joue entre elles une polarité d'exclusion » (ibid., p. 46). La complémentarité est contradictoire, disjonctive, "répulsive". « Les axes de la science et de la poésie sont d'abord inverses. Tout ce que peut espérer la philosophie, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires, de les unir comme deux contraires bien faits »

28

POÉSIE ET SCIENCE

(La Psychanalyse du feu, p. 10). L'équilibre entre la voie scientifique et la voie poétique ne peut venir que de leur complète rupture. Elles sont complémentaires parce que radicalement contraires. Leur "union" est scellée par une totale désunion, et elle ne semble exister nulle part. Les contraires doivent être bien construits ou ordonnés pour qu'il n'y ait aucune possibilité d'enchevêtrement. Le carrefour est un lieu vide, vidé par une complémentarité disjonctive, pour que ces deux avenues majeures que sont la science et la poésie prennent leur essor sans confusions ni amalgames. La contradiction a comme but la non–contradiction ; l'équilibre correspond à un degré zéro de la tension. La première conséquence de cette stratégie, c'est qu'elle produit une image idéalisée du scientifique. Car, en lui, s'abrite une raison sans taches. Le jour scientifique ne comporte pas d'ombres, et on peut ainsi très facilement gouverner toute "sortie" ou toute " entrée " dans le champ scientifique. L'aveu de la contradiction est solidaire d'une frontière établie une fois pour toutes, et bien étanche en vue d'empêcher tout vol ou passage frauduleux. Par exemple, si le scientifique quitte le domaine scientifique pour retrouver "les valorisations primitives" ou les rêves élémentaires, il ne pourra jamais cumuler à aucun moment les deux axes. Sa "sortie", ou "entrée", du champ scientifique est aisément repérable et immédiate. L'alternative "poésie / science", fondée en dernier ressort, sur le partage "sujet / objet", implique une séparation qui annule tous les dangers d'une coexistence qu'on appréhende comme radicalement contradictoire. En durcissant les traits, on suppose que le scientifique est une raison sans imagination et le poète une imagination sans raison. L'autre conséquence majeure de la frontière, c'est de chasser le poète du monde rationnel. Le refus formulé par Bachelard, à une sollicitation de Jean Hyppolite, d'une "imagination mathématique" — qui est tout à fait cohérent par rapport au présupposé que les « mathématiques sont un langage qui pense tout seul » — est un élément significatif de la dureté de la coupure installée (voir à ce propos : Dominique Lecourt, Bachelard — Le jour et la nuit, Paris, éd. Grasset, 1974, p. 145 ; Jean Hyppolite, Figures de la pensée philosophique, II, PUF, 1971, "Gaston Bachelard", pp. 643/683)4. La frontière est synonyme de passage interdit — il n'y aura point de "dialogue" ni de "contradiction". La contradiction, mise en lumière, est "morte". Le fait de supposer une coupure radicale entre l'imagination et la raison reconnaît, d'une certaine manière, qu'elles cohabitent et que, de leur interférence, il ne résultera rien de valable au point de vue rationnel. La coupure n'existe que parce qu'il y a un mélange troublant des pôles opposés, sinon il n'y aurait pas de raisons de

LA SCIENCE ET LE SUJET

29

l'affirmer si impérativement. La polarité d'exclusion ne fonctionne pas toujours dans le processus ordinaire du savoir, et la coupure jette une lumière implacable, un voile sur ce dysfonctionnement. Pour Bachelard, la rupture représente une division épistémologique radicale entre l'expérience et l'imagination, "visible dans les faits". On fomente un dédoublement du matérialisme en matérialisme instruit et en matérialisme "imaginaire". Un problème se pose en ce qui concerne le statut de ce matérialisme imaginaire lorsqu'il sera question du langage : comment rendre le langage adéquat à la matière ? Est-ce que le langage est à son tour un rêve fomenté par la matière ? On s'interroge encore aussi sur cette coupure dans la coupure qui se joue dans le rapport de la science à la réalité immédiate, et la situation particulière de la poésie face à une telle situation, et nous reviendrons à ces deux problèmes. L'épistémologie vise en tout cas à produire un partage radical dans les prémisses d'une logique de la découverte entre le scientifique — rendu homogène par l'opération de partage — et le non-scientifique, comme chez Popper, où cet enjeu se déroule autour de l'axe du "falsifiable" (réservé à la science) et du "non-falsifiable" (destiné aux disciples non-scientifiques). La fonction stratégique du partage a davantage pour but de purifier la science que de souligner les autres différences. Une sorte d'épée de Damoclès demeure suspendue sur celles-ci. La purification de la science chez Popper, passe un congédiement net et sans bavures du sujet réel de la connaissance. Un cogito pur et héroïque est à l'œuvre dans la sphère scientifique, dès le départ jusqu'au terme de la démarche rationnelle, d'après cette épistémologie sans sujet où l'activité scientifique est inévitablement surhumaine. On se trouve sur ce point précis assez éloigné, par exemple, de la démarche d'un Prigogine où la science apparaît aussi comme un "faire", une "pratique", et où donc le partage, s'il existe bel et bien, ne peut jamais être absolu et prédéterminé à l'avance. Au lieu d'une complémentarité des savoirs (et des pratiques) fermée, une complémentarité rendue ouverte par l'absence d'une ligne initiale garantie et stable : « aucune limite fixée définitivement n'arrête de manière stable la différence entre interrogations scientifique et philosophique [...] » (Stengers, I., et Prigogine, I., La Nouvelle alliance, Paris, éd. Gallimard, 1979, p. 290). La science est autant "poïesis" que la poésie et ainsi, dans leur différence qui doit être maintenue, on voit se dessiner une esquisse de rapprochement, au moins à un certain niveau : « [...] qu'il s'agisse de musique, de peinture, de littérature ou de mœurs, nul modèle ne peut plus prétendre à la légitimité, aucun n'est plus exclusif. Partout, nous voyons une expérimentation multiple, plus ou moins risquée,