Psychiatrie et psychopathologie

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Dans l'état actuel de la santé mentale, la Psychiatrie et la Psychopathologie ont des positions et des rôles qu'il est important de définir et de situer au milieu des ambiguïtés et des différences de conception. Cet ouvrage étudie les rapports entre psychiatrie et psychopathologie dans le champ clinique des désorganisations psychiques. Après les perspectives historiques, l'étude situe les tendances actuelles de la psychopathologie, évoluant dans des sens parfois contradictoires et toujours complexes.
Publié le : dimanche 1 novembre 2009
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EAN13 : 9782336260655
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INTRODUCTION
Dans la situation actuelle de la santé mentale,la Psychiatrie et la Psychopathologie
ont des positionsparticulièresqu'ilestimportantdesituer etdedéfinir.
La problématique de notre travail part de la réflexion surles différentes disciplines
concernant la pathologie psychique. Il apparaît très souvent beaucoup d'ambiguïtés dans
la conceptiondela psychopathologie et de la psychiatrie, alorsqu'elles concernent tous
les jours les champs de la santé mentale, psychosomatique et somatiquedes personnes.
Lesdimensions théoriques et pratiques interfèrent constamment dans ce domaine, pour
comprendre et expliquer,pour suivre et accompagner, pour mettre en place les
traitementsetlesrelations thérapeutiques.
Les disciplines contribuant à façonner l'action et la réflexionensantémentale sont
èmenombreuses. Elles se sont multipliées au cours de l'histoire du XX Siècle,dans
l'approfondissement constant de leursenset de leur rôle. La Biologie, la Psychologie, la
Sociologie, l'Anthropologieont fécondéles approches théoriques et pratiques delasanté
et de la pathologie mentales. Leséclairages de l'Histoire, de la Religion, de la
Philosophie et du Droit ont aussi unrôle essentiel. Mais l'approchepluridisciplinaire
n'est pas constituée d'une juxtaposition d'influences et d'échanges. Elle nécessite un
approfondissement dans une dynamique de l'interdisciplinarité venant constamment
enrichirla connaissance du fait psychique. C'est dans le mouvement desinteractions et
de l'intégration des différents éclairages que s'affirme la spécificité de la clinique des
maladiesmentales.Cardansl'approchedes troublespsychiqueset psychosomatiques,les
disciplines psychopathologiques et psychiatriques concernent de façon essentielle la
réalitéclinique de la désorganisation de l'être psychique. Et c'est là où la réalité de la
désorganisationmanifestelaréalitédel'organisation, commeledit H.EY.
Dans l'approche pluridisciplinaire, c'est la spécificitédu fait psychique et de ses
perturbations qu'il est primordialde prendre en compte. C'est ce que souligne E.
MINKOWSKI(1962), quand il nous dit:"lesinteractions entre la psychopathologie et
les tendances générales de la pensée contemporaine sont devenues particulièrement
étroites.A propos de l'histoire et des nombreuses sciences humaines, nous venons nous
désaltérer à leurs sources, mais nous marquons une certaine distance envers leurs divers
éléments. La Psychopathologie sauvegarde ses droits et sa spécificité tout en ouvrant de
son côté la voie versdes conceptions plus générales, qualifiées de philosophieou même
de métaphysique... à côté de l'homme dans sa morphologie et dans ses particularités
psychosomatiques,dans sonaspect individuel,il existeencorel'êtrehumain,avecl'esprit
et le génie qui l'animent dans sa créativité, irréductibles aux données que fournit la
première optique et qui, de son côté, devient source de données et de "connaissances"
quiluisont propres etquisontdenaturedifférente.
5Au milieu de la multiplicité actuelle descourantscherchant à imposer leurs
déterminismes particuliers,pragmatiques, psychobiologiques, psychanalytiques,psycho
sociogénétiques, il apparaît très souvent beaucoup d'indéfini et d'ambiguïtés dans la
conception desrapportsentre Psychiatrie et Psychopathologie. Cependant ils concernent
tous les jours les diverschamps de la pratique des cliniciens. Et le développement de la
Psychologie Clinique vient encore accentuer la difficulté à distinguer ces différentes
disciplines. Certes le langage de la pratiquecourante se dispense souvent des exigences
des spécificitéssémantiques,mais les attitudesconceptuelles et pratiques du clinicien ou
duchercheurnesauraientsesatisfairelongtemps desapproximations quotidiennes.
6IDEFINITIONSETPROBLEMATIQUES-LESFONDEMENTS
GENERAUX
Nous nous proposons de présenter les éléments fondamentaux d’une définition générale
de chacune de ces disciplines. Nous faisons le choix très délibéré de présenter les
données générales permettant de bien préciser les définitions deces notions ordinaires et
élémentaires. Car l'histoire de ces dernières décennies nous montre que, dans les
multiplications des courants et des progrès, les mentalités ont eu de grandes difficultés à
individualiser les caractéristiques précises des termes, des dénominations et des réalités
quilessous-tendent.
ALEFAITPSYCHIQUE
La psychiatrie et la psychopathologie s'intéressent à la désorganisation du psychisme
de l’être humain dans ses expressions mentales ou psychosomatiques. Nous sommes
ainsi au cœurdu fait psychique. "Le psychique, c'est la sphère de la personne. Il n'y a
d'être psychique ques'il constitue unepersonne,et dans unêtre,le psychique est ce qui,
dans cet être, met en jeu une réaction personnelle. Autrement dit, encore, les
phénomènes psychiques sont les phénomènes qui sont l'effet de l'organisation
personnelle... L'organisationpsychique suppose donc celle du corps, sans s'y réduire.
Ainsi les rapports du physique et du psychique sont-ils pris dans le sens même de
l'organisation del’être" H.EY (1954). Et,dans ceprocessusd'intégration,WINNICOTT
(1969) nous parle de "la réalisation psychosomatiquede l’emménagement de la psyché
dans le soma,cequi est suivi de la jouissance d’une unité psychosomatique dans
l'expérience vécue". Ainsi dans la multitude des définitions,le psychisme c'est lelieu de
la présence des différentes fonctions de la personne:corporéité, affectivité, sexualité,
activité, pensée, spiritualité. "Il apparait comme le lieu de l'intelligence, des émotions et
des désirs, du caractère et du génie personnel; et peut-être au sens grec le plus large,
comme lieu de l'essencemême de la vie et de la personne jusque dans sa mort" (J.L.
FAURE1960).
La dimension relationnelle, culturelle et transactionnelle est bien développée
actuellement par Jérôme BRUNER (1991) "car la culture donne formeàl'esprit". "La
culture façonne l'esprit, c'est l'esprit qui émet ces jugements de valeur. Ainsi dans la
plupart desrelations humaines, les "réalités" ne sont rien d'autre que le produit de
processus, longs et imbriqués, de construction et de négociation, profondément insérés
dans la culture". Et le même BRUNER nous inviteraà prendre en comptela notion de
"self conceptuel", du self conçu comme unconcept créé par la réflexion, "concept à la
fois central, classique et difficile qui a une histoire particulièrement compliquée en sa
qualité d'expérience humaine directe". Il s'agit pourcet auteur"de montrer comment les
existences et les selfs sont des produits du processus de construction de la signification,
et qu'ils prennentune signification à partir des circonstances historiques qui ont donné
formeàlaculturedont ellessont uneexpression".
7Ainsi dans le fait psychique, nous allons identifier tout ce qui est de l'ordre du
dynamique : façonner, construire ettransformer ; accomplir, effectuer et exécuter,
estimer et évaluer ; et au bout du compte dire et créer. Ils'agit de toutes ces dynamiques
lorsque nous considérons l'affect,l'image,la perception, le souvenir ou le fantasme en
tant que fait psychique. Et,dans chacune de ces dynamiques, nous allons constamment
rencontrer dans notre pratiqueles trois éléments constitutifs de la structure du fait
psychique: la dimension somatique, cognitive et affective de toute expression des vécus
inconscients et conscients. Mais selon la nature de l'unitépsychiqueconcernée nous
voyons s'affirmer deux plansdifférents: au plan affectivo-cognitif, c'est essentiellement
laperception,lareprésentation etl'intuitionqui sontprésentes.Et les modesd'expression
de ces unités structurelles aimeront emprunter les voies de l'image, de la mémorisation,
du vécu relationnel, de l'empathie, de l'expérience du rêve et de l'imaginaire, de la
rencontre, de la saisie du réel. Et au plan affectivo-somatique, les unités psychiques
constitutives sont essentiellement faites du vécu corporel, dans ses éléments
fondamentaux du plaisir, de ladouleur et de la souffrance. Et les modesd'expression se
mobilisent dans tous les aspects de l'émotion, duvécu identitaire et sexué, de
l'expérience du narcissisme, de l'expérience de la relation sexuelle, et de l'expression
corporelledanssesmultiplesformes.
Ainsi dans chacun des faitspsychiques que nous rencontrons en nous-mêmes et en
l'autre, nous sommesenprésence desdifférents mouvementsstructurels: naissance et
émergence, construction ettransformation, disposition et accomplissement, appréciation
et évaluation. C'est dans toute la dynamique de l'expression et de la créativité, tout le
mouvement dela viepsychiquequi vients'actualiserdanslesémergencesdechaquefait,
de chaqueimage, de chaquereprésentation, de chaque fantasme de chaque émotion etc..
etc…
Ainsila notion de fait psychique définiedans son unicitédynamique primordiale
telle que nous y invite la psychologie phénoméno-structurale, nous amène tout
naturellement aux fondements de l'expérience vécue, aux assises fondamentales de
l’activité du clinicien. Nous pouvons alorscomprendre la définitionde l’expérience
vécue de la façon suivante :l'expérience vécue estun éprouvé psychique global
caractérisépar son appréhension sensitive,son émergence dans la durée et son
inscription dans une histoire. Tous les termes de cette définition font résonner de leur
ampleuret de leur profondeur le clinicien et le chercheur, qu'ilsse réfèrent à la
psychologie, la psychopathologie ou la psychiatrie. Nous ne développerons pas pour le
moment les nombreuses dimensions de cette définition, car elle concerne les multiples
instances du psychisme. Mais remarquons tout de suite qu'elle noussitue constamment
aux carrefours des trois dimensions fondamentales de la personnalité, au carrefour de la
conscience,del'inconscientetdel'être,àlacroiséedudésiretdel’intentionnalité.
8BLEFAITPSYCHIATRIQUE
Dans la Psychopathologieet la Psychiatrie, nous sommes au cœur du fait psychique.
Et le fait psychiatrique vient révéler son essence et son existence. C'est le champdela
cliniquepsychiatrique qu'il s'agit de situeràce niveau. Il n'est bien entendu pas question
d'aborder lesinnombrables thèmespassionnant cliniciens chercheurs et enseignants à
propos de notre discipline psychiatrique. L'histoire récente et l’actualité présente sont
faites d'un foisonnement d'affirmations, d'hypothèses et de questionnements qui
nourrissentlapratiqueetla réflexiondupsychiatre.Il n'en est pas moins vraiquedansle
cadre de ce travail, deux questions sont absolument incontournablesdansle contexte de
l’évolution actuelle de la psychiatrie:les fondements de la définition de la psychiatrie
d’une part,et d'autre part les rapports fondamentaux entre la Psychiatrieet la
Psychopathologie.
C'est de façon périodique et cyclique, au gré des mouvements de l'histoire, que se
pose régulièrement la réflexion sur la définition de la Psychiatrie.Anotre époque
contemporaine,ce fut le cas dans les années 1950, dans les rapports avec la
psychanalyse, puis avec l'antipsychiatrie et au moment desDSM III et IV, puis avec la
psychopharmacologie, avec la nouvelle clinique, avec le développement des
neurosciences etc... Ce n'est pas le lieu d'aborder cette question de façon générale, mais
il existe quelques points de référence éclairant notre réflexion dans ses aspects concrets.
Le champ de lapsychiatrieesttellement étendu qu'il fut toujours nécessairede le définir
aucours desépoquesdiverses.
Pourles plus anciens, la psychiatrie est l'art du psychiatre en tant que médecine de
l’âme,l’art et la science permettant de traiter et de guérir les maladies mentales. Elle est
l'exerciceetl'enseignementdelamédecineappliquée auxmaladiesmentales.
Nous avons vu avec H. EY (1955) qu'elle est la discipline concernant la réalité
cliniquedela désorganisation de l'être psychique. Et "le problème de la genèse de la
Psychiatrie s'identifie à celuide la réalité de la maladie mentale au regard de l'humanité
quila prend comme une moins-value de l'homme altéré dans son organisation que la
Médecinedoit traiter,sansla tenirpour une illusion de l'inconscient collectif,comme un
fantasmequ'engendrelaSociété".
Quand on veut bien préciser la spécificité de la Psychiatrie, "le psychiatrique se
caractérise en son centre par unpetit nombre d'invariants, qui se retrouvent les mêmes à
travers les temps, les cultures et les conditions ; ce centre semble, lui, spécifique, et
spécifié comme pathologie. Sa périphérie va dans plusieurs directions, l'une versla
neurologie, avec un certaindomaine incontestablement commun, mais aussi vers
l'endocrinologie, la gynécologie, la gériatrie, et ainsi de suite ; l'autre vers des aspects
sociaux,économiques, culturels, avec, là aussi, une certaine partie indivise (G.
LANTERI-LAURA 1973). Et c'est là où la problématique des modèles intervient,
comme nousauronsl'occasiondeledévelopper.
Mais il existe aussi le problème de la véritable autonomiede la Psychiatrie au sein
des disciplines médicales, comme le souligne D. WIDLOCHER(1991) qui rapporteson
9évolution récente aux progrès accomplis dans lesdomaines thérapeutiques :
développement de la psychanalyse et à sa suite d'autres formes de psychothérapie,
développement d'une psychiatrie médico-sociale considérant le cas individuel dans le
cadredesstructuressociales,et enfin,développementdemédicamentsefficaces".
Mais les influences des différentes conceptionsdes maladies mentales concernent la
définitionmêmedelaPsychiatrie, commecefutlecasdefaçonexemplaireenAmérique
du Nord. "La prise de conscience des discordances,la réaction contre le
psychodynamisme et l'anti-nosologisme de lapériode précédente aboutirent aussi,
comme, on le sait, à une attitude résolument agnostique vis a vis des concepts
théoriques, étiologiques ou pathogéniques nondémontrés".P.PICHOT (1996).Dansces
perspectivesla définition du fait psychiatrique est concernée très fortement à travers les
approchespragmatiquesetlesprécisionsdecritères diagnosticsderecherche.
La maladie mentale nous présente certes des apparences trèsdiverses. Mais comme
l'écrit R. ANGELERGUES (1990)"Irréductible, en partiescomme en tout, à l'anatomie,
à la physiologie, à la biochimie, à la psychologie à la psychanalyse, à la sociologie, le
fait psychiatrique fonde la psychiatriecomme branche profondément originale de la
médecine".
L'évolution se fait alors entre une démédicalisation etune remédicalisation de la
psychiatrie clinique,selon les expressions deP.PICHOT (1996). Mais la constatation de
ce phénomènenedispense pas de préciser lescaractéristiques essentiellesdu fait
psychiatriqueconstitué du creuset structural où convergentsomatogenèse, psychogenèse
et sociogenèse. Nous aborderons bien entendu ces caractéristiques dans le cours de ce
travail.
La Psychiatrieconsidère l'homme malade comme une unité bio-psychosociale. Elle
cherche à faire la synthèse des nombreusesdisciplines nécessairesà la connaissance et
au traitementdelamaladie mentale,dela biologiemoléculaireàlasociologieenpassant
par les disciplines fondamentales et les sciences cliniques nécessaires àsa
compréhension. Les difficultés du statut scientifique d'une telle discipline sont
nombreuses, et nous en retiendrons trois principales avec G. LANTERI-LAURA
(1990): difficultés d'ordre sémiologique posant la question de la nature des signes
habituelsdela clinique psychiatrique. Difficulté d'ordre clinique, s'interrogeant sur la
diversitéou sur l'unité fondamentaledu phénomènepsychiatrique, au milieu des
différences d'expression clinique constituant la nosographie. Difficulté d'ordre
épistémologique, posant le problème de ses rapports avec la médecine, de ses relations
avec les expressions culturelles dans le champdel'histoire et des sociétés, et en fin de
comptedesapositionauseindesSciencesHumaines.
10CLEFAITPSYCHOPATHOLOGIQUE
Il émergealorsà ceniveau defaçon toute naturelle. Il estimportantdeledifférencier
du fait psychique et du fait psychiatrique, mais cette distinction n'est pas facile. Et
l'approche des définitions de la Psychopathologie nouspermettra d'en préciserlanature.
Caril s'agit bien de dépasser un certain discours sur la fin de la psychopathologiequi
voudraitbiensupprimerlesdifficultésduréelen endétruisantlaréalité !
"La psychopathologie a pour objet les conduites pathologiques et, pour but d'en
décrirelefonctionnement,la genèse etlesprocessus enpermettantlechangement".M.C.
HARDY-BAYLE(1991). En en faisant une branche de la psychologie, cet auteur
invoque la référence au fonctionnement normal pour décrire les comportements
pathologiques. Mais les relations aux théories, les cadres méthodologiques et la
modélisation des phénomènes psychiques pathologiques sonttrès pris en compte, ces
aspects renvoyant aux dimensions essentielles de la psychopathologie. La modélisation
apparaîtunedes caractéristiquesprincipalesdufaitpsychiquepathologique.
Ainsi, la psychopathologie est une discipline de l'ordredes Sciences Humaines
permettant de façon globale et diversifiée l'approche clinique et la compréhension des
troubles psychiques et des perturbations de la personnalité. Elle est une discipline
étudiant les troubles mentaux dans leurs descriptions, leurs classifications, leurs
mécanismes et leurs évolutions. Elle apparaît alors un regroupement synthétique de
nombreuses données apportées par des disciplines diverses s'intéressant aux troubles
mentaux et psychiques. Elle permet de mettre en relation les diverses perspectives
cherchantàcomprendrelesperturbationspsychiques et psychosomatiques.
Elleconstitue une discipline autonome des sciences humaines ayant pour objet lefait
psychiquepathologique. L'originalité et la spécificité sont du même coup affirmées, au
milieud'unesituationdecarrefour.
Elle emprunte son objet à la psychiatrie, car elle s'intéresse au fait psychiatrique et à
sesinnombrablesexpressions.
Elle emprunteson esprit àlapsychologie, se situant entre psychiatrieet psychologie,
avec des relations avec la médecine (par la psychiatrie) et avec la philosophie (par
certainsaspectsdelapsychologie)en dépitdesfarouches rupturespassées.
La psychopathologie reposeen fait sur trois dimensions complémentaires ettoujours
nécessaires trèstôtaffirméesparles premiersauteurs,DESHAIESnotamment(1959).
-L'individualité du fait mental pathologique, dans sa manière d'être et de mal-être
uniquepourchaquepersonneet chaquestructuredepersonnalité.
- La généralisation dans une catégoriedéterminée permettant de ramenerl'individuel
à un groupe représentatif d'un ensemble. Cette généralisationpermet de mieux saisir ce
qui correspondà ungroupedéterminédepersonnes,parlanosographieetau-delàd'elle.
11-La spécificité: nous disons que le fait psychopathologique est spécifique, en ce
sensqu'il ades caractéristiques propres,le distinguant dumêmecoupdufait médical,du
fait psychosociologiqueetc.etc..
De fait, la psychopathologie fonctionne de façon trèsdiversifiée, mais deux
modalités nous paraissent privilégiées, en utilisant comme le fait parfois G.
LANTERILAURA, le terme de psychologie pathologique. Elle fonctionne comme système de la
psychiatrie où sont concernées systématisation unificatrice des pathologies mentales, et
théorie de la pratique. Elle fonctionne aussi comme systématisation du sens,cherchant à
rendre compte des développements et des processus des troublespsychiques et des
perturbations mentales. Deux positions sont alors possibles entre mille, la
psychopathologie rendant la clinique encore mieux opérante, ou au contraire
"envahissant tout,servantde cache-misèreàl'indigence delaclinique".
Avec ces définitions,il se pose toujours le problème de la spécificitédela
psychopathologie par rapport à la psychiatrie. Et les nombreuses composantes de la
Psychiatrie constituent un immense édifice soutenant la compréhension des troubles
mentaux. Tousles domainesde cette discipline autonome sont capables de rendre
compte de l'explicitation de la pathologie mentale et des hypothèses qu'elle pose à
proposdes troubles psychiques.
Quelle est alorsla nature de la psychopathologie ? C'est à ce niveau de la réflexion
qu'il est intéressant de reprendre la notion de fait psychopathologique :le fait
psychopathologique est à considérercommelefait psychique pathologiquemodélisé.La
notion de modélisation lui apporte unespécificité au sein des multiples phénomènes
rencontrés dans les désorganisations psychiques. Au milieu de toutes les approches
cliniques et pathogéniques du délire, ce sera par exemple la prise en comptede
l'organisation délirante comme restitution partielle du sujet comme sujet qui constituera
le délire comme fait psychopathologique. Au milieu des expériences émotionnelles et de
leurrapport à l'être, ce sera l'intentionnalité d'une conduite magique cherchant à changer
lemondeet les rapports au mondequi pourraconstituer les troubles émotionnels comme
fait psychopathologique. De même pourles expressions de l'angoisse et la spécificitéde
l'angoisse de séparation par exemple, de même pour les particularités des situations
relationnelles,demêmepourla traductiondessituations œdipiennesetc..etc..
Maisle développement dela Psychologie Clinique vient accentuer la complexité des
distinctions. On est là encore, devant une grande variété de vueet de définitions.
L'histoire de la psychologiecliniquenous montre qu'elle aurait pourobjet la relation -
médecin-malade et la psychothérapie, en excluant les pathologies psychiques.D.
LAGACHEet J. FAVEZ-BOUTONNIER présenteront "une discussion subtile de
l'objet,desméthodesdes butset des applications dela psychologie clinique qu'ilssituent
d'ailleurs aussi parrapportàlapsychanalyse". (W.HUBER1993).
PourD.LAGACHE (1955), il s'agit du projet suivant : "envisager la conduite dans
sa perspective propre, relever aussi fidèlement que possible les manières d'être et de
réagir d'un être humain concret et complet aux prises avec une situation, chercher à en
établirlesens,lastructure etla genèse".
12Pour J. FAVEZ-BOUTONNIER (1959),l'objet du psychologue clinicien est "l'être
humain en tant qu'il existe et se sent exister comme un être unique, ayant son histoire
personnelle, vivant dans une situation qui ne peut être totalement assimiléeà aucune
autre".
Après les positions précisesdes fondateurs insistant surlesdimensions existentielles,
relationnelles et méthodologiques de lapsychologie clinique, W. HUBER (1993) en
situera l'actualité des problèmeset des changements : "on semble sans crainte pouvoir
définirla psychologie cliniqueen disant simplement quec'est la branche de la
psychologie qui a pour objet lesproblèmes et les troubles psychiques ainsi que la
composante psychiquedes troubles somatiques.Elleest donc l'étude des problèmes
psychiques se manifestant dans des conduites normales et pathologiques,et de
l'intervention dans ces conduites". L'approche psychologique des troubles des conduites
etdu psychisme vasedéployerdans lechampproximalde la psychologiecliniqueetdes
psychologues cliniciens dont l'intérêt pour les concepts et les pratiques
psychopathologiques va s'affirmer de plus en plus. Il apparaît alors essentiel de bien
préciserles domaines et les définitions de ces disciplines, d'autant plus qu'elles sont
voisineset qu'elles veulent aborderdeschampscommuns.
J.GUILLAUMIN(1965)préciseleproblème à partird'une réflexionsurles attitudes
en psychologie clinique: la tâche essentielle est pour cette discipline "d'apparaître
commel'élément nucléaire" etpourainsidire"lemoteurdelapsychologieengénéral":
- Elle doit faire face à deux exigences dans le cadre d'une signification scientifique.
Nous sommes ainsi renvoyés au fait psychique, à ses dimensionsfondamentales et à ses
modesd'approche.
-Essentiellement occupée de ces signifiantsmanifestes que sont lescomportements
observables, elle ne peut les déchiffrer, c'est-a-dire remonter au signifié qu'en les
rapportant aux états vécus qu'ils traduisent ou expriment. Il est donc nécessaire d'aller
jusqu'auvécului-même,en cequ'il adeplussingulier et depluspersonnel.
- Et d'autre part, elle se présente comme l'instrument nécessaire d’une intelligence
exacte du matériel psychologique, y compris de celui que classe et systématisela
psychologie "objective". Cette exigence apparaît clairement quand on considère le
mouvement parlequel le psychologue clinicien "opère" les notions auxquelles conduit
l'approche objective. GUILLAUMIN insistebeaucoup sur ces deux perspectives, dans
une épistémologie dynamique où sont pris en comptele point de vue du sujet et
l'objectivisme (analyse factorielle, étude du Rorschach, échelles diverses etc...). Nous
sommes à un carrefour concernant la méthodologie et l'approche du fait
psychopathologique.
Ainsi l'étude attentive des définitionsdes disciplines concernant la pathologie
psychique nous amène à faire disparaître l'indifférenciation qu'on voudrait trop souvent
cultiver pour de très nombreuses raisons. La spécificité de la Psychiatries'affirme dans
ses dimensions théoriques et pratiques. L'autonomie de la Psychopathologies'exprime
dans le cadre de sesdéfinitions et de son approche conceptuelle et pragmatique. Au
13milieu des nombreuses difficultés d'appréhension, c'est dans la spécificité et l'autonomie
quenous pouvonsaborderles grands questionnementsconstammentàl'œuvre dans ces
disciplines, et non dans l'ambiance nuageuse des brumes et des ombres. Il est donc
important de préciserles frontières entre psychiatrieet psychopathologie,au milieu des
nombreux problèmes que posent les approches de la pathologie mentale. Dans une
démarche très insistante S. LEBOVICI se rapporteaux définitions du concept de
psychopathologie élaborée des 1963 par G. LANTERI-LAURA et BOUTHIER. Trois
orientations sontdéfinies.
1) Il viseàladescriptiondel'expériencevécueparlespatients(ERLEBNIS).
2)Ilenvisagedemettreenévidence unesémiotique: ellen'estautrequela clinique
delapsychiatrie.
3)C'est un termequi regroupelesperspectives théoriques deréférence.
Celapermetàcesauteursde dégager troisdirectionspsychopathologiques :
La première est historique. L'utilisation du terme permet de suivre le long chemin
partant de l'étude de l'aliénation mentaleau déchiffrement du fonctionnement de l'esprit
enpassantparl'organisationdelacliniquepsychiatrique.
La deuxième est synchronique, elle suppose l'empathie du psychopathologue où elle
viseàl'objectivationdeladescriptiondes troublesmentaux.
Le troisième est diachronique, elle oppose l'étude des structures du fonctionnement
mentaldesmaladesàl'approfondissementdeleurhistoire.
Ces orientationspermettentdedissoudreles cloisonnementsetlesclivagessurgissant
constamment au milieu des évolutions et des progressions dans les champs de la santé
mentale.
La Psychopathologie est ainsi le domaine spatial et temporel des expressions de la
santémentale, psychosomatique et somatique des personnalités. Elle est le lieu de la
présence des troubles psychiques dans l'émergencedesfaits psychopathologiques,au
carrefourdesfaitspsychiquesetdes faits psychiatriques.
S'il est difficile de se représenter ces distinctions, le schéma que nous proposeR.
FOURASTÉ (1991) nousparait intéressant, car il situe bien les différentsdomaines de
ces disciplinessouvent intriquées. Les définitions parordre d'intérêts historiques et
conceptuels sonttout-à-faitpertinentes.
14Aspectmédical
psychologique,
pluridisciplinaire
PSYCHIATRIE
Disciplinemédicale,sémiologique
etdescriptivedesentitéspathologiques,
préventiveetthérapeutiquedes troubles
psychiquesetdesmaladiesmentales
aspect
psychologique
clinique
interdisciplinaire
PSYCHOPATHOLOGIE
Lieu desynthèseetcarrefourd'accès
compréhensifs,
nosographiqueset thérapeutiques
1 2 3 4
BIOLOGIE PSYCHOLOGIE SOCIOLOGIE ANTHROPOLOGIE
Disciplinesexplicatives
définiespar ordred’intérêtshistoriques etconceptuels
Schéma 1: Champ multidisciplinaire de la psychiatrie dans ses rapports
aveclapsychopathologieetlesmatièresfondamentaleseninter-relations.
15IILESPERSPECTIVESHISTORIQUES
Les phases historiques de la Psychopathologie et de la Psychiatrie doivent être
considéréesdefaçon distincteet complémentaire.L'histoiredelapsychopathologieades
rapports étroits aveccelledela psychiatrie.
Dans le domaine des processus de désorganisation psychique, ces relations sont très
étroites et parfois très intriquées. Notre étude portera en effet sur les diverses formes de
désorganisation psychique, troubles de l'intégration, pathologies psychotiques et
dissociatives, désordrepsychosomatique, au sens où chaque perturbationdela
personnalité est tout-à-la-fois psychosomatiquedans sa structure H. EY (1954). Les
troubles psychiquescorrespondentàdesdegrésdifférentsdeladésorganisationdel'être.
Les études historiques des maladies mentales nous montrent bien qu'il yaàlafois un
projet commun de compréhension et une différencede perspectivesdanslapsychiatrieet
lapsychopathologie.Cettedualitéparadoxale estd'untrèsgrandintérêt.
Dans le champdes Sciences Humaines, l'approche historique prendànotre époque
une fonctionparticulière profondément éclairée par l'œuvre de Fernand BRAUDEL.Cet
auteura toujours plaidépourl'unification des Sciences del'Homme. L'histoirepart d'une
réflexionsurla multiplicitédes temps.Elleest une dialectiquedeladurée,àlafoisétude
du passé et du présent. A ce titre, elle peut et doit intéresser les sciences voisineset en
retours'assimilerleursdiversestechniques.
Pour F. BRAUDEL (1969) il existe des temps de l'histoire. Et, s'il y a une crise
générale des sciences de l'Homme, toutes accablées sous leurs propres progrès, il y a
aussi le désir de s'affirmer contre les autres, de se définir au milieu de seslimites. Et,
quand F. BRAUDEL aborde les rapports entre l'histoireet les autres sciences humaines,
il nousparledutempset des temps.
Histoire etdurées: Cetteréflexionconcernetrèsfortementnotreapprochehistorique:
- L'histoire événementielle, le temps court de toutes lesformes de la vie, souvent
centrésurledrameoulacrise.
- La dimension du récit historique, "le récitatif de la conjoncture du cycle", voire de
l'intercycle une dizaine d'années, ou plus, mettant en évidence les rythmes de vie et de
croissance,danslessciences,lestechniquesetlesinstitutions.
- L'histoire delongue durée, la tendance séculaire dans les grands mouvements, avec
leurs évolutions et leurs crises structurelles. Et quand F. BRAUDEL fait intervenir la
notion de structure, c'est en termed'organisationet decohérencedes rapports assez fixes
entre réalités et masses sociales. Mais c'est plus encore, en tant qu'historien, assemblage
et architecture, et encore plus "une réalitéque le temps use mal et véhicule très
longuement".
17Ainsi ce grand penseur de l'histoire distingue trois paliers : l'histoire événementielle,
dans le temps court. L'histoireconjoncturellesuivant un rythmeplus lent. L'histoire
structurale,delonguedurée,mettantencausedessièclesentiers"àla limitedumouvant
etdel'immobile".
Ces différents niveaux nous intéressent en psychiatrie et psychopathologie."C'est
dans l'histoire tout court, les courants historiques généraux qu'il faut resituer les
conditions de la naissance et du développement de la psychiatrie". (H. EY 1955). De
même,c'est dans l'histoire générale desconjonctureset desidées quenous avonsàsituer
les origineset les développements de la psychopathologie. Avec de nombreux auteurs et
tout particulièrement H. BEAUCHESNE, H. EY, P. PICHOT, J. POSTEL nous
étudieronscette dynamique du récit historique, sans oublier la distinction de P.
RICOEUR(1983) entrerécitdel'histoireetrécitdelafiction.
Nousindividualiseronssixgrandes périodes distinctes concernantlaFrance,l'Europe
et la culture occidentale. L'étude historique nous permettra de mettre en évidence des
mouvementsoscillant de convergence et de différenciation entre psychiatrie et
psychopathologie, en tenant comptedu développement de la psychologie et de
l'émergencede lapsychologieclinique.
Devant l'intrication de ces domaines, il n'est pas souhaitable d'envisager des trames
historiques totalementséparées. L'histoire conjoncturelle et de longue duréenous permet
de saisir les temps d'émergence dela psychopathologieau sein même du développement
delapsychiatrie.
L'approche historiquenous permet de saisir des élémentsoriginels constitutifs de la
psychopathologie dans beaucoup de périodes, si nous avons toujours àl'esprit la
définition et la nature du fait psychopathologique. Nous développerons cette hypothèse
générale dans cetteétude historique.
Dansbeaucoupd'ouvrageshistoriques,lespremières périodesdelapsychopathologie
sonttrès étroitement intriquéesavec cellesdela psychiatrie. Il est intéressant de déceler
les prémisses d'une émergence du sens capable de se référer au concept de
psychopathologie, même si l’ensemble recouvre effectivement les maladies
psychiatriquesetles troublespsychiques.
18ALESORIGINES
La première attitude de l'homme en face des troubles de son esprit a été d'en
méconnaîtrele caractèremorbide.Il vaprivilégierles facteurs surlesquels peuvent avoir
prisesesmoyens d'action.
1/LESPREMIERESEBAUCHES-LESCONCEPTIONSMAGIQUES
Tous les auteurs ont insistésurl'importance des influences maléfiques ou
surnaturelles dans la pathologie mentale. H. EY (1955) dans ce qu'il appelle les
premières ébauches, H. BEAUCHESNE (1986) dans les conceptions magiques :
envoûtement, possession, forces mystérieuses, convictiond'une faute à l'encontre des
divinités.
Ces explications irrationnelles rapportées aux temps très anciensdes autres cultures
et aux premiers temps historiques correspondent aux questions permanentes de l'homme
surlesens deses maux.Maisellesserencontrent aussi àbeaucoupd'autrespériodes.
Dans l'irrationnel et l'animisme les hommes cherchent à maîtriser les phénomènes
pathologiques pardes pratiques magiques où sont intriqués des éléments surnaturels et
desdimensionspsychologiques plusoumoinsperceptibles.
Le corps et le psychisme dans leurintrication unitaire sont concernés par toutes les
forces maléfiques. Le corpset la psyché sont pris en comptedans les pratiques
thérapeutiques.
2/LESCONCEPTIONSMEDICO-PHILOSOPHIQUES
L'explication des troubles psychiques repose trèslongtemps en Occident sur des
systèmes philosophiques. Comment en serait-il autrement quand le philosophe est aussi
physicien, astronomeet médecin ? Mais les méthodes empiriques ont aussi une place
trèsimportante.
Dans l'antiquité grecque, l'école de CNIDE en Asie Mineure adopte une démarche
empirique. L'école voisine, de l'île de COS, cherchera à comprendrela médecine par la
philosophie.
L'antiquité Hébraïque connaît les troubles psychiques, en s'intéressant davantage à la
prévention à l'hygiène physique et mentale. La grande affaire de cette civilisation est la
découverte et le développement de la conscience morale. C'est le dévoilement du
sentimentdu bien et du mal, avecsescorollaires fondamentauxde la responsabilité et de
laculpabilitédansleurs dimensionshumaines,existentiellesetspirituelles.
HIPPOCRATE (460 A.V.J.C.) apris en comptel'ensemble des pathologies
physiques et mentales.Il éloigne du savoirles explications superstitieuses. C'est par le
19cerveau que nous pensons, voyons et entendons. C'est par le cerveau que nous sommes
fous, que nousdélirons, que les terreurs nous assiègent la nuit dans les songes oulejour
dans les soucis. La maladiementale est en rapport avec des ruptures d'équilibre de
l'organisme (épilepsie, psychoses aiguës etc...) et les dérèglements psychiques
correspondent à des caractéristiques fonctionnelles et psychologiques. Cette conception
prestigieuse est bien connue: elle conduisit à une pratique saine et logique de l'art de
guérir et elle fournit la substructure des approches des troubles psychiques pendant22
siècles.
La conception d’ARISTOTE (384-322 A.J.C.) concerne la psychopathologie à de
nombreux titres. Elle formule la fameuse théorie des images "sortes de résidus de la
sensation, qui persistent commedes empreintes dans les centres sensoriels, expliquent
les opérations de l'âme, les rêves, les illusions, les paramnésies, les hallucinations" (J.
VIÉ1980).
Elle est surtout le fondement de la conception réaliste de l'homme, de l'unité
psychosomatique de la personnalitéoù "l'âme est ce qui fait du corps une chose
possédant l'unité en vue d'un certain but et des caractéristiques propres que nous
associons avec le mot organisme" (B. RUSSEL 1953). La forme et la matière, l'essence
et la substance font poser la distinction entre le potentiel et le réel développée par
beaucoup d'auteurs contemporains.J. de AJURIAGUERRAnotamment. Ces notions nous
introduisentauconceptde potentialitétrèsfécond ensciencesbiologiqueset humaines.
La fameuse distinctionaristotélicienne des trois niveaux du "corps animé" niveau
végétatif sensibleet intellectuel interroge toujours la réflexion sur la str ucture de la
personnalité, et de ses troubles psychiques et psychosomatiques. De fait les ouvrages
d'Aristote,l'unedesintelligencesles plus vastesqui auraientexisté,posèrent pendantdes
siècles les limites du savoir humain, de l'anatomie à l'histoire et la philosophie, en
passant parlaconnaissancede l'homme dans ses dimensions psychologiques et
psychopathologiques.
Mais surtout ARISTOTE, fondateur de la logique éclaire les racines de
l'interprétation, essentielle en psychiatrieet psychopathologie. "Dire quelque chose de
quelque chose, c'est déjà dire autre chose, interpréter" nous dit le Stagirite. Et cette
logique se montre très attachéeàla vérité,àl'interprétation exacte(P. RICOEUR 1969).
L'herméneutique moderne, avec DILTHEY et HUSSERL, viendra souligner la pluralité
etles divergences desens,la succession historiquedes significations, dansla difficulté à
ensurmonterlesconflits(P.RICOEUR,dans saconfrontation avecFREUD).
Au-delàdel'œuvre de Platon et des grands médecins d'Alexandrie, les connaissances
se développent avec ARÉTÉE de CAPPADOCE, SORANOS et ERASISTRATE. Au
deuxièmesiècleP.J.C.GALIEN(131-211P.J.C.)est considérécommele vrai fondateur
de la psychothérapie, associant la théorie hippocratique, la penséedePLATON et le
pneumatisme (essence de la vie commune à la matière). GALIENaborde les passions,
les mœurs de l'âme, les troubles du caractère, et la distance est nulle entre la colère et la
folie. Médecin, psychothérapeute, éducateur et moraliste, GALIEN propose un système
decompréhensioncomplexe destroublespsychiques.
20La culture islamique apportera sa contributionàl'explication des troubles mentaux.
Les auteurs transmettrontlesœuvres des anciens (Hippocrate, Galien et surtout Aristote)
de façon active et déterminante. RHAZES deviendra célèbre pourses succès
psychothérapiques. AVICENNE qui sait guérir le mal d'amour a ura le rôle considérable
de transmettre l'œuvre d'ARISTOTE au Moyen-âge occidental. MAIMONIDE médecin,
théologien et philosophe juif, célèbre par sonouvrageintitulé "le guidedes égarés"sera
l'undes premiers intermédiaires entre ARISTOTEet les docteurs de la scolastique et
s'efforcera de comprendre les maladies psychosomatiques et leur signification
existentielle.
LesArabes vont aussi amorcer l'assistance hospitalière aux aliénés. Et surtout, c'est
au cours du Moyen-âge occidental que, dans toutel'Europe, l'impulsion est donnéeà
l'assistance aux malades mentaux. Nous ne développerons pas ces questions d'ordre
sociologique etinstitutionnel.
Le désengagement de la maladie mentale de ses "explications surnaturelles"s'est
réalisé, on le sait bien, grâce aux courants médicaux gréco-latins et arabes. Ils avaient
depuis longtemps considéré les grandes psychoses comme des maux humains d'origine
naturelle.
Lesgrands auteurs du Moyen-âge vont développer cette conception réaliste et naturelle
èmesurtout au XIII Siècle, avec Albert le GRAND et Thomas d'AQUIN. La référence à
ARISTOTE a donné ses fondements anthropologiques et philosophiques aux grands
théologiens de cette période. Et le réalisme thomiste fait jouer un rôle considérable au
corps dans la vie de l'esprit. "Il se pose le problème des limites de la vie psychique
normale. L'âme et ses expressions ne sont pas seulement influencéespar la grâce de
Dieu ou le maléfique démoniaque. Elle peut aussi subiren tant que raison des
modifications qui lui sont communiquées par les modifications du corps" (H.EY1955).
Lafolieestreconnueettraitéecomme unemaladie.
Mais toute la période de la Renaissance va vivre la réactivation d'un ensemble
bouillonnant de conceptions radicalement opposées : contexte de la démonologie,
sentiment catastrophique de fin du monde, alliance entre la Médecine et la Kabbale,
prise en comptedel'alchimie, de la magie et de la théosophie (H. BEAUCHESNE
1986). La personnalitédePARACELSE domine,dans une interprétation des maladies
mentales de l'ordre de l'extraordinaire et del'astrale. Et lecourant privilégiant
l'observation, l'expérimentation et les principales connaissances scientifiques persiste
difficilement.
21BLANAISSANCEDELACLINIQUEPSYCHIATRIQUE
La présentation de ces phaseshistoriques de la psychiatrie apparaîtra bienordinaire
et pourrait sembler bien banale aux yeux des psychiatres et psychopathologues familiers
deces données.Maiscette rapideévocationsepropose unsens bienprécis: discernerles
relations entre les perspectives psychiatriques et psychopathologiques,au sein même de
la compréhension des troubles mentaux dans les périodes classiques. Paradoxalement,
cetteapproche est peut-être plusdifficile dans les périodes de progrès scientifiqueque
danslespremières phasesoriginelles.Mais cettedémarche discernanterencontre viteses
limites,dans la mesure où nous sommes davantageàces périodes dans un mouvement
d'explicitation des troublesmentaux que dans une dynamique d'explication ou de
compréhension. Notre travail développera largement la dynamique de ces démarches et
leurs dimensionsfondamentales.
ème ème1/LESPRECURSEURS:17 -18 SIECLES
A ce point de notre réflexion, la compréhension des troubles psychiques est au stade
de la petite enfance. Les tentatives correspondent aux balbutiementspermettant les
premiers pas des multiples disciplines parla suite pl us fécondes. Et nous n'en sommes
pasencoreàlafameusedistinctioncontemporaineentreexpliqueret comprendre.
Expliquer tout demême, c'estrendre compted'une réalité, donner raison d'unfait, de
façon à cequ'onpuisselecomprendre.L'explication utiliseles voies del'analyseet dela
synthèse au niveau empirique ou rationnel. Elle est la recherche des causes (pourquoi,
par quoi ?) et la recherche des fins (pourquoi, en vue de quoi ?). La déduction devient
alors présente. C'est le sens de ce que nous dit Descartes "conduire parordre mes
pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaitre pour
monterpeuapeu,commepardegrés,jusqu'ala connaissancedesplus composés".
Et de fait, sousl'influence du courant cartésien, l'approche clinique des troubles
mentaux va changerde perspectives. Le rôle de DESCARTES est concret avec la
découverte des réflexes,l'influx nerveux,et l'étude des passions, et aussi son influence
ème
sur Thomas WILLIS dominant la neuropsychiatrie du 17 siècle. WILLIS fait des
études psychopathologiques des grands syndromes, il s'intéresse aux jeunes gens qui
perdent leur esprit vif et sombrent dans l'hébétude, alors qu'ils donnaient de grandes
espérances. WILLIS s'attache au conflit intérieur, lutte continuelle entre la volonté et
l'appétitsensitif.
ème
Mais l'individualisation de la maladie mentale s'effectuelentement, même au 18
Siècle alors que la ségrégation des aliénéss'accentue, au milieu desefforts des grands
fondateurs, tel SAINT VINCENT DE PAUL. Beaucoup reconnaissent aujourd'hui le
èmerôle important de cettegrandefigure du 17 siècle dans l'évolution dela psychiatrie de
l'époque.
22Les théoriesn'ont souvent qu'uneapparencedescientificité.Et àcôtédel'affirmation
du rationalisme, les conceptions de GALL, de MESMER, de PUYSÉGUR développent
les forces de l'imagination et les états de subconscience jusqu'au début de l'hypnose de
BRAID. Au milieu des d ysfonctionnements organiques,les dimensions psychologiques
émergent dans la subjectivité de la personnalité gardant encorejalousement lesportes
desexplicationspsychopathologiques.
L'importancedela rivalitéanthropologique en psychiatrie entreThomas d'AQUIN et
René DESCARTESdoit être soulignée(G. ROTH 1966) le réalisme a étééclipsé, et
avec DESCARTES débute une façon de penser dualiste venant envahir aussi la
psychopathologie. Cette rivalité concernela conception opposée desrapportsentrecorps
et âme. Face àla distinction cartésienne"res cogitans - resextensa" se trouve la thèse de
Th. d'AQUIN formulée ainsi par K. SCHNEIDER (1951) "corps et âmesont deux
substances incomplètes (unvollständugen Substanzen)quisont liées pourconstituer la
totalité d'une substance pleinement vivante..,elles constituent ensemble le tout de l'unité
substantielle".
La controverse concernedeux types de question, les conceptions mécanicistes de
l'activité du cerveau,etlaproblématiquedesrapportsdu cerveauet del’âmeàlalumière
des représentations. La nature de la maladie psychique sera aussi discutée parK.
SCHNEIDER,J.WYRSCH (1956),V.VONGEBSATTEL (1954),V.FRANKL(1951)
et H. EY (1952) dans le cadre de cette controverse ; Il y sera affirmé le point de vue
aristotelo-thomiste que la maladie, dansle sens le plus strict,est un état de la matière, et
qu'à l'inverse,la forme, peut s'aliéner par elle même sans que ce trouble soit provoqué
par unemaladiedelamatière(G.ROTH1966).
2/LANAISSANCEDELACLINIQUEPSYCHIATRIQUE
L'œuvre de Ph. PINEL est trèsbien connue, et nous en situerons seulement le sens
ème
profond. Créant la tradition psychiatrique française du XIX Siècle, ses principales
caractéristiques sont médicales, cliniques, descriptives et nosologiques. PINELsuit en
psychologie LOCKE et CONDILLAC, mais il seméfiedes idéologies sous-jacentes aux
philosophies. Cela le rend très prudent dans les interprétations étiologiques organiques
(P.PICHOT1996).
Avec le doute philosophiquede DESCARTES, la prise en compte des facteurs de
lieux, de régime, des affections morales, de la chimie et de la botanique, l'aliénation
mentale est définie par des atteintes ou des déviations de l'entendement. La maladie
mentaleest essentiellement un troubledelaraison.
Ainsiles deuxracinesessentiellesdela psychiatrieapparaissent clairement (H.EY
1955).
-La première racineest éthico-sociale. L'esprit humain engagé dans la grande
tradition chrétienne approfondit sa réflexion surla valeurdela psychologie individuelle.
En posant la valeur spirituelle de l'individu,le catholicismedevait aussi poser le
23problème des désordres capables de troubler l'esprit.C'est alors le problème des limites
de la vie psychique normale et des expressions de la liberté individuelle, accentué parla
Réforme.
-La deuxième racine est philosophique. Après un long temps d'unicisme, les
progrès scientifiques vont amener une plus forte distinction entre "la spiritualitéde
l'homme et la corporéité de sa machine en posant les célèbres questions : comment le
moralagit-ilsur le physique, comment le physique agit-il sur le moral"? (H. EY 1955).
L'homme pose le problèmede sa nature et de son destin, mais aussi celui de ses droits à
êtrebientraité,et desdroitsdesapersonne.
Avec l'affirmation de ces fondements, nous sommes loin desapproches de M.
FOUCAULT qui ont tant séduit les thuriféraires de l'éphémère. Les tentatives de
réflexion sur les dimensions psychologiques de la folieont en effet été trèsattrayantes,
en prétendant que "lapsychologie n'a été possible dans notre monde qu'unefoisla folie
maîtrisée" (M.FOUCAULT 1966). Mais c'est la séduction d'une conception qui
assimilait la maladie mentale à la merveilleuse manifestation de la divine folie, selonle
mot de H. EY (1971). Ce fut l'attrait paroxystique d'une conception dont il convenait de
montrer les lacunes de l'argumentation et le manque de la thèse tout entière (G.
DAIJMEZON1971).
3/LAPSYCHIATRIEDESENTITESDANSL'ECOLEFRANÇAISE
La psychiatrie va vouloir, on le sait bien, individualiser des entités,"dans la plus
funestedeses aventures" H. EY(1955), en relation avec les conquêtes médicales quiont
faitla gloiredecette époque !
Groupe des monomanies, et de la folie circulaire (J.P. FALRET-BAILLARGER).
Groupe de la paralysie générale de la confusion mentaleprimitive, des délires
hallucinatoires (LASEGUE,et FALRET) et des psychoses toxiques. (MOREAU de
Tours), conceptiondela dégénérescence (MOREL-MAGNAN). Toutes cesphases bien
connues sont des étapes de la connaissance. Et deux problèmes capitaux ont eu dans
l'histoire une valeur symbolique très forte: la conception élémentaire deshallucinations
etladoctrinedeslocalisationscérébralesàpropos del'aphasie.
Mais au milieu de ces individualisations syndromiques, la démarche d'un de ces très
célèbres cliniciens, J.P. FALRET, est intéressante à citer. Avec des préoccupations
épidémiologiques, FALRET va se tourner verslapsychologie,pour qu'elle éclaire la
médecine mentale. Mais très vite, ce sera la déception dansl'illusion ! La méthode
psychologique n'est pas seulement mauvaise pour la séméiologie, affirme FALRET.
"Elle devient féconde en conséquences funestes.... lorsqu'on veut par exemple expliquer
par la lésion de certainesfacultés, comme l'attention ou la volonté, le mode de
production de la folie ou des idées délirantes... on ne fait plus alors seulement de la
psychologiemorbide, mais onala prétention de faire de la médecine". (FALRET 1864
citéparG. LANTERI-LAURA1990).
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