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Regards croisés sur la liberté de conscience

Sous la direction de

Stéphane Guérard

Regards croisés sur la liberté de conscience

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-12517-9 EAN : 9782296125179

Cet ouvrage regroupe les contributions du colloque sur le thème de la Liberté de conscience, qui s’est tenu à la Faculté libre de droit et d’économie de Paris (dite FACO), le lundi 17 septembre 2007. Ce colloque, présidé par Monsieur le Professeur David Capitant, Professeur à l’Université de Paris I, Directeur du Centre de droit allemand de l’UMR de droit comparé de Paris I, a été organisé par monsieur Stéphane Guérard, Maître de conférences en droit public, PRES Lille-Nord de France, Ceraps (CNRS, UMR 8026).

Les auteurs
Amouzegar Parviz, Doyen de la faculté libre de droit et d’économie de Paris (dite FACO), ancien Recteur de l’Université d’Ispahan, Professeur de littérature anglaise à la FACO. Armand Gilles, Maître de conférences en droit public, Vice-Doyen, Faculté de droit, Université de Caen-Basse-Normandie, actuellement détaché dans le corps des conseillers des tribunaux administratifs et des cours administratives d’appel Audoyer Jean-Pierre, Docteur en science politique, Maître en théologie (spécialiste de droit canonique) et en économie, Consultant en organisation et gestion des ressources humaines en entreprise et pour la fonction publique, Chargé de cours à la FACO, Doyen de la FACO. Baron Olivier, Docteur en droit, juriste spécialiste de droit de la santé, (GIP Santexcel, Formation en santé publique). Basset Guy, Professeur de philosophie, Consultant formateur en ressources humaines, Chargé de cours à la Faco. Bernard Guillaume, Maître de conférences en histoire du droit à l’IEP de Paris, Chargé de cours à l’Université de Paris II et à la FACO. Breuillard Michèle, Ingénieure d’études au CNRS, Université de Lille Nord de France, Ceraps, UMR 8026, membre du GRALE (GIS). Burdy Jean-Paul, Maître de conférences d’histoire à l’Institut d’études politiques de Grenoble, Groupe d’études Turquie-Europe (GRETE), laboratoire PACTE. Capitant David, Professeur de droit public à l’Université de Paris I, Directeur du Centre de droit allemand de l’UMR de droit comparé de Paris. Guérard Stéphane, Maître de conférences en droit public, Université de Lille Nord de France, Ceraps, UMR 8026, directeur adjoint du Master « Science-po - Action publique », ancien chargé d’enseignement à la FACO. Le Goff Aymeric, Docteur en droit public, Université de Paris I (PanthéonSorbonne), Avocat au barreau de Paris.

Regards croisés sur la liberté de conscience

Lécaille Delphine, Docteur en droit, juriste spécialiste de droit de la santé, directrice du projet Lexanté (GIP Santexcel, Formation en santé publique) Merchado Luis Enrique, Docteur en droit privé, Université de Paris V, Avocat au barreau de Lima, Chargé d’enseignement à la FACO. Pauti Christine, Maître de conférences en droit public, Université de Paris I (Panthéon-Sorbonne). Tomkiewicz Vincent, Docteur en droit public, Université de Paris I, Chargé d’enseignement à la FACO, Maître de conférences en droit public à l’Université de Sofia-Antipolis (Nice). Vallancon François, Maître de conférences émérite en philosophie du droit, Professeur de philosophie du droit à la FACO, Université de Paris II.

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Sommaire
Les auteurs .......................................................................................... 9 Remerciements.................................................................................. 13
Stéphane Guérard

Discours d’ouverture........................................................................ 15
Parviz Amouzegar

Allocution d’ouverture..................................................................... 17
David Capitant

De la liberté de la conscience ........................................................... 21
François Vallançon

Qu’est ce que la liberté de conscience ? Réflexions d’un publiciste
à travers l’exemple du service public de l’Éducation nationale Les libertés de conscience des enseignants et des enseignés : mariage de « raisons » ou déraisons d’un mariage ................................ 33 Stéphane Guérard

Pratique religieuse et politique de la tolérance dans l’ancien droit français ............................................................. 53
Guillaume Bernard

La liberté religieuse dans l’Église post-conciliaire ........................ 87
Jean-Pierre Audoyer

La liberté de conscience en Allemagne ........................................... 95
Aymeric Le Goff

L’évolution de la protection de la liberté de conscience en Italie à travers la jurisprudence de la Cour constitutionnelle ............. 107
Christine Pauti

La liberté de conscience au Royaume-Uni ................................... 125
Michèle Breuillard

Regards croisés sur la liberté de conscience

Laïcité, islam et identité nationale : ambiguïtés et perspectives de la liberté de conscience dans la Turquie candidate à l’UE .... 147
Jean-Paul Burdy

La liberté de conscience en Amérique du Sud ............................. 171
Luis-Enrique Mercado

La liberté de conscience en droit international............................ 177
Vincent Tomkiewicz

La liberté de conscience : entre liberté d’expression et liberté de religion Contribution à l’analyse de la jurisprudence relative à la protection des convictions religieuses ........................................... 209
Gilles Armand

Liberté de conscience et santé publique ....................................... 245
Olivier Baron, Delphine Lécaille

Albert Camus : la liberté de conscience à l’œuvre ..................... 257
Guy Basset

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Remerciements
Stéphane Guérard

Mesdames, Messieurs, Je vous remercie beaucoup d’avoir répondu avec autant de spontanéité, de gentillesse, et même je dirais d’enthousiasme pour venir communiquer sur la liberté de conscience et ainsi enrichir un débat indéfiniment « réouvert ». Il n’est, en effet, pas de plus belle œuvre au monde que de défendre la Liberté. Montesquieu avant tout autre n’a pensé l’un des premiers systèmes d’organisation et d’exercice du Pouvoir politique que pour tendre à la préservation des libertés individuelles. Ce dont l’article 16 de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 se fait l’écho en affirmant que l’un des droits fondamentaux de l’homme est le droit à sa liberté. On dirait aujourd’hui à ses libertés : civiles, politiques, économiques, sociales, culturelles et environnementales. Toutefois, l’évolution de la société française et la globalisation de la société mondiale amènent à réfléchir et à penser de plus en plus différemment un grand nombre de ces libertés, afin de répondre aux défis modernes qui leur sont posés. Les juristes ne sont pas en reste, face à ces questionnements des libertés publiques. Récemment encore la loi n°2008-724 du 23 juillet 2008, en révisant la Constitution française a créé deux dispositifs favorables1 à la défense desdites libertés. Je tiens à remercier tout particulièrement monsieur le Doyen Amouzegar pour nous offrir l’hospitalité dans les locaux de la Faculté libre de droit et d’économie de Paris (dite FACO) ainsi qu’à monsieur le Professeur David Capitant, qui a accepté non seulement la lourde tâche d’être notre président de journée mais aussi d’assurer le rapport de synthèse de celle-ci. Je leur donne à présent et à tour de rôle la parole.
Les articles 61-1 (renvoi d’une disposition législative portant atteinte à une liberté garantie par la Constitution, et ce, à l’initiative du Conseil d’État ou de la Cour de cassation) et 71-1 (Défenseur des droits).
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Discours d’ouverture
Parviz Amouzegar

Je suis heureux de vous accueillir à l’occasion de ce Colloque sur la « Liberté de conscience ». Cette journée marque le début d’une série d’événements que nous préparons pour célébrer le 40e anniversaire de création de la FACO. Nous nous réjouissons que cela soit précisément sous le beau thème de la Liberté de Conscience qui a été la première préoccupation des fondateurs de notre maison. Les fondateurs de la FACO savaient que l’enseignement des sciences humaines n’est pas neutre, non plus que les rapports entre les hommes, qu’ils soient juridiques, économiques ou sociaux. Ils voulaient aussi offrir aux étudiants des conditions de travail – encadrement disponible et de qualité, suivi personnalisé, interactivité des cours dispensés à des étudiants en nombre limité – leur permettant d’assimiler l’enseignement reçu et de développer leur personnalité. Ils voulaient enfin ouvrir leur Faculté sur les professions juridiques et le monde industriel et commercial. La réussite a couronné leur entreprise puisque la FACO a surmonté l’épreuve du temps ! Je vous souhaite à tous la bienvenue à la FACO pour assister à ce Colloque et je remercie particulièrement monsieur le Professeur Stéphane Guérard qui est à l’initiative de cette journée. Je tiens à redire ici mon admiration pour sa capacité de travail et d’initiative, son enseignement de qualité, sa réussite dans le monde de la recherche et sa contribution permanente à l’enrichissement de notre enseignement. En l’espace de quelques mois, il a dirigé un Colloque : « Réflexions sur le Code général de la propriété des personnes publiques » et rédigé une somme remarquable sur la « Méthodologie en droit public interne ». À l’occasion du Colloque qui nous réunit aujourd’hui, il a su s’entourer des meilleures compétences et je suis heureux d’accueillir ici autant d’éminents collègues comme de retrouver des membres de grande qualité de notre propre corps professoral. Ce colloque est placé sous la présidence de monsieur David Capitant, professeur de droit public à l’Université de Paris I et directeur du Centre de Droit allemand à l’Unité mixte de recherche de Droit comparé de Paris, une personnalité d’expérience et de science reconnue à l’échelle internationale, que je remercie vivement de son implication. C’est un honneur pour nous

Regards croisés sur la liberté de conscience

qu’il ait bien voulu accepter de présider ce Colloque et je lui laisse volontiers le soin de présenter les conférenciers. Tout au long de cette journée, nous allons tenter de cerner ces notions (chacune d’elle et leurs liens entre elles) qui sont particulièrement d’actualité, en cette période de notre histoire où les rapports entre la raison et la foi semblent ne pouvoir être abordés qu’avec la plus grande prudence. Je vous souhaite à tous une excellente journée de prises de parole et de réflexions.

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Allocution d’ouverture
David Capitant

Monsieur le Doyen, je souhaiterais tout d’abord exprimer des remerciements, spécialement à monsieur Stéphane Guérard, qui est l’organisateur de ce beau colloque, et combien je suis heureux de pouvoir participer à l’anniversaire des quarante ans de la FACO, qui est en tant que telle l’expression d’une liberté qui nous est très chère, celle de la liberté de l’enseignement. La question de la liberté de conscience, dont cette journée nous permettra d’étudier les multiples facettes, est en soi relativement complexe. Qu’est-ce que la conscience ? Il s’agit d’un terme polysémique. Conscience de soi, conscience du monde, c’est une perception de ce qui existe objectivement. Mais la conscience, et c’est sous cet angle que la liberté de conscience l’envisage, c’est également l’acte de volonté par lequel on choisit d’adhérer à une conception, philosophique ou religieuse, du monde. Les textes qui protègent les droits fondamentaux utilisent eux-mêmes d’autres termes, divers, pour protéger cette liberté. On évoque ainsi parfois la liberté de religion. Il faut alors distinguer ces libertés de la liberté d’opinion, de la liberté d’expression. La multiplicité des termes et les glissements successifs qu’ils supposent permettent ainsi d’envisager une même réalité sous des angles variés. Question universelle que celle de la liberté de conscience ! Lorsque Adam et Eve aperçoivent l’arbre de la connaissance au Paradis terrestre, c’est la conscience du bien et du mal qu’ils acquièrent en mangeant la pomme et donc l’exercice de la liberté. C’est l’exercice de la liberté de conscience qui conduit Socrate à boire la ciguë, puisqu’il ne veut pas sacrifier aux dieux de la Cité ; et le Christ, d’une certaine manière, n’exercet-il pas, de manière exemplaire, la liberté de conscience jusque sur la Croix ? La conception que se font nos sociétés occidentales de la liberté de conscience est très marquée encore par les guerres de religions qui opposèrent catholiques et protestants. La seule guerre de Trente ans conduisit à la disparition de la moitié de la population européenne. En France, la nuit de la Saint-Barthélémy reste le symbole de cette opposition fratricide.

Regards croisés sur la liberté de conscience

La question de la liberté de conscience s’est présentée sous un jour encore nouveau lorsque c’est la confession même d’une religion qui a été remise en cause. Il ne s’agissait plus de savoir si le droit d’adhérer à une religion plutôt qu’à une autre revenait à chacun, mais s’il était même admissible de rejeter toute religion ou, à l’inverse, de conserver une croyance religieuse dans un cadre laïc. C’est la question qui s’est posée spécialement en France au début du XXe siècle lorsque la République laïque s’est imposée face au catholicisme monarchiste. L’interdiction des congrégations religieuses qui a été la suite directe de la loi de 1901, l’adoption de la loi de 1905, dont on a récemment commémoré le centenaire, ont fortement marqué l’histoire politique française récente. C’est à l’occasion de ces débats que le député Viviani a eu cette formule frappante dans l’expression qu’elle donnait du refus des religions, disant que l’on avait, avec l’adoption de cette législation, « éteint des lumières dans le ciel que l’on ne rallumerait plus ». L’affaire des fiches du Général André allait bientôt tristement illustrer comme cette extinction des lumières pouvait aussi être celle de la liberté de conscience. Profondément ancrée dans notre histoire morale et politique, la question de la liberté de conscience présente également une grande actualité qui s’est notamment manifestée à travers la question du port du foulard dans les écoles. Mais il s’agit alors non plus tant de l’opinion que l’on professe que de sa manifestation. Autre question qu’éclaire là encore un épisode actuel : celle de la conciliation entre la liberté de conscience de chacun. Dans quelle mesure la liberté des uns peut-elle porter atteinte à la liberté de conscience des autres ? L’argumentation développée autour de ce thème dans l’affaire des caricatures du prophète Mahomet peut être rapprochée d’une affaire à laquelle Voltaire, ardent défenseur de la liberté de conscience, prêta la plus grande attention : l’affaire du chevalier de La Barre. Celui-ci avait traversé un pont dans la belle ville de Caen, chère à notre cher organisateur, et avait eu quelques paroles irrespectueuses en passant devant un crucifix qui se trouvait au milieu du pont. Un terrible procès fut fait sur cette base au chevalier, dont le jeune âge pourtant eût excusé la faute, et celui-ci fut finalement écartelé. L’intervention pénale, quelle qu’en soit la forme, ou la police administrative doit-elle intervenir pour limiter la liberté d’expression lorsque l’opinion exprimée est de nature à heurter le sentiment religieux d’autrui ? Dernier thème enfin que propose l’actualité et qu’il faudra examiner au cours de cette journée : celui des obligations positives susceptibles de - 18 -

Allocution d’ouverture

découler pour l’État de la liberté de conscience reconnue aux citoyens. A-ton vis-à-vis de l’État un droit à obtenir les moyens de pratiquer sa religion, ou l’État doit-il simplement s’abstenir de porter directement atteinte à cette liberté et assurer l’ordre public en permettant à chacun de pratiquer sa religion ? La solution posée en France par la loi de 1905 d’une séparation stricte entre sphère publique et religion a conduit à dénier, au moins dans le principe, toute subvention publique des cultes. La pertinence de cette solution élaborée au regard de religions antérieurement établies se pose sous un jour nouveau lorsqu’il convient de prendre en compte le développement d’un « Islam des catacombes » qui aspire à sortir des caves pour investir des lieux de culte adaptés à un exercice digne de leur croyance par ses adeptes. C’est dans ce cadre qu’a été évoquée la refonte de la loi de 1905 dans le sens d’une laïcité « positive ». Le nombre important des intervenants que nous allons entendre aujourd’hui va nous permettre de faire le tour assez précisément des nombreuses questions suscitées par la liberté de conscience. Les premières interventions, de caractère général, en traceront l’arrière plan historique et philosophique ; le droit comparé permettra d’envisager comment ces questions sont analysées ailleurs et quelles problématiques ont pu se dégager au Royaume-Uni, en Turquie, en Amérique latine, en Allemagne ou en Italie. Laissons sans plus attendre la parole aux orateurs.

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De la liberté de la conscience
François Vallançon

Au moment de monter à cette tribune pour vous parler de « la liberté de conscience », je sens comme « un froid ténébreux envelopper mon âme » (Baudelaire), car je me figure être Madame Roland montant à l’échafaud et s’écriant : « Liberté ! que de crimes on commet en ton nom ! » Ne pourrait-on pas dire de même : « Conscience ! Que de crimes on commet en ton nom ! » Alors, pensez donc à ce qu’on peut commettre au nom de la liberté de conscience ! C’est peut-être ce qu’avait en vue l’Église lorsque, dans un premier temps, elle repoussa par la voix de Grégoire XVI la liberté de conscience comme « un délire ». Il y a bien lieu de trembler. Mais aussi, il y a lieu d’être rassuré quand on sait que, dans un second temps, l’Église revendique haut et fort, « avec la dernière énergie » dira Pie XII, la liberté de conscience appelée depuis liberté religieuse. Ne serait-ce pas qu’on est passé de la liberté de conscience, où celle-ci est prise pour un absolu, une idole, un ersatz de Dieu, à la liberté de la conscience, où celle-ci est image et ressemblance – inadmissible disent les théologiens – de Dieu ? Tout le monde comprendrait alors que rien ne soit plus périlleux que d’y porter atteinte et de l’employer mal, comme rien ne soit plus précieux que de la préserver et de l’employer bien. Mais tout le monde ne comprend pas la conscience de la même façon, non plus que la liberté. C’est donc tout naturellement que me voilà conduit à vous rappeler de quoi on parle quand on parle de conscience, et pourquoi il ne saurait pas plus y avoir de conscience sans liberté que de liberté sans conscience. Conscience libre est une redondance. Deux parties diviseront ce bref entretien : De la conscience (I) et De la liberté (II).

I. De la conscience
Pour vous comme pour moi, la conscience est un mystère. Nous ne pouvons pas dévoiler ce mystère, sinon ce n’en serait plus un, mais nous

Regards croisés sur la liberté de conscience

pouvons nous en approcher et en recueillir quelques « miettes philosophiques » (Kierkegaard). Conscience, nous donnons ce nom à ce qu’il y a de plus central en nous, au cœur du cœur de chacun de nous. La conscience, c’est ce qu’il y a de plus clair en nous, et parfois de plus obscur. La conscience, c’est ce au-delà de quoi nous ne pouvons aller, c’est l’ultime raison, c’est ce dont nul homme ne peut se rendre « maître et possesseur » (Descartes). La conscience, c’est ce qui nous pacifie, nous unifie, et quelquefois nous trouble. Une clarté, une virginité, une unité, considérons la conscience successivement sous ces trois aspects.

A. Un principe de clarté
C’est une tradition antique et solennelle que reprend Victor Hugo lorsqu’il associe la conscience à l’œil : « L’œil était dans la tombe et regardait Caïn ». Nous sommes faits pour la lumière et cependant nous sommes plongés dans l’obscurité, comme le dit encore Victor Hugo :
« Nous sommes des noirceurs sous le ciel étoilé ! Je m’ignore. Je suis à moi-même voilé. Dieu seul sait qui je suis et comment je me nomme. L’arrachement du masque est interdit à l’homme. »

Pourtant, ce masque, nous n’avons de cesse de tâcher de l’arracher. C’est le vieil adage socratique : « Connais-toi toi-même ! » C’est le premier mot de la Métaphysique d’Aristote : « Tout homme désire naturellement connaître ». Ce désir serait vain, il serait impossible si nous n’avions pas en nous une lumière, désireuse de croître, de grandir, de se répandre sur le monde et de lui communiquer sa chaleur et sa clarté. Que cette lumière s’éteigne, ou soit mise sous le boisseau, que ce désir s’étiole ou s’inverse de sens, et c’en est fait de la conscience, et c’en est fait de l’homme, et c’en est fait de ce qui nous distingue des animaux auxquels tant d’autres choses nous rattachent. Mais c’en est fait tout autant de la conscience et de l’homme, lorsqu’on fait de celle-là non pas une lumière, mais un foyer de lumière, lorsqu’on voit dans l’homme non plus une image de Dieu, mais un Dieu qui ne voit au dehors de lui que des êtres lui empruntant et sens et ressemblance. S’il n’y a pas dans l’homme, à l’intérieur de l’homme, un point central où tout rayon du dehors vient « reluire et briller » (Victor Hugo), et c’est cela que nous appelons conscience, alors tout vient à l’homme de l’extérieur et reste à l’extérieur : il ne connaît pas et ne peut pas connaître, il ne se - 22 -

De la liberté de la conscience

connaît pas et ne peut pas se connaître. C’est une caisse enregistreuse, c’est une pellicule photographique, c’est une chambre noire. Exit la conscience. Venit le matérialisme ou l’empirisme. Si, à l’opposé, il n’y a pas, hors de l’homme, d’autre lumière que luimême, et celle qu’il répand, s’il n’y a pas, à l’intime de l’intime de l’homme (saint Augustin) une lumière indépendante qui ne s’éteint pas quand luimême s’aveugle ou ferme les yeux, alors rien n’a de sens que lui-même et lui seul ne l’impose, tout a le sens que lui-même et lui seul décide. L’erreur devient impossible, et aussi le mensonge, et même la démesure, puisqu’on fait de l’homme « la mesure de toute chose » (Protagoras). Exit la conscience. Venit l’idéalisme ou le rationalisme. Mais si ce que nous appelons la conscience n’est éclairant qu’à proportion qu’elle est éclairée, et n’est éclairée qu’à proportion qu’elle désire être éclairante, alors elle est la lumière proprement humaine dont le surgissement nous rend aptes au bonheur et dont l’éloignement nous plonge dans le malheur. Alors, elle est bien le « diadème » dont le poète couronne le front de l’homme (Baudelaire) :
« Car il ne sera fait que de pure lumière Puisée au foyer saint des rayons primitifs Et dont les yeux mortels dans leur splendeur entière Ne sont que des miroirs obscurcis et plaintifs ».

C’est la gloire de Descartes d’avoir rappelé à ses contemporains qui s’embrumaient de mots que l’homme est fait pour la clarté. Mais c’est la honte des cartésiens, ou supposés tels, d’avoir cru ou fait croire que l’homme était principe nécessaire et suffisant de lumière. C’était changer le sens de la conscience qui, de reine et maîtresse, devint esclave des choses qu’elle était désormais tenue d’éclairer toujours et partout. Coup d’envoi au Siècle des Lumières et au Toujours plus (F. de Closets) ? Ou déplacement du centre de la lumière, et donc du principe de toute hiérarchie ?

B. Un principe de virginité
L’expression a de quoi surprendre, si on l’entend au sens corporel. Aussi bien, je l’entends au sens spirituel. Les Grecs, qui n’étaient pas sans sagesse, ont appelé vierge, ou parthenos, ou mieux adamantina, celle qui est née toute armée du cerveau de Zeus, celle qui n’a pas eu besoin de commerce sexuel pour arriver à la vie et à la plénitude de la vie, celle qui symbolisait pour eux la pensée, la conscience, Athéna, fille bien aimée de son père. Et son surnom - adamantina - indomptée ou vierge, lui vient de ce que, comme la pensée, - 23 -

Regards croisés sur la liberté de conscience

comme la conscience, elle peut imprimer sa marque sur tout ce qu’elle touche, mais elle-même ne peut recevoir d’empreinte de rien. Là se trouve l’origine du diamant - adamantina, c’est le même mot qu’un jeune homme offre à une jeune fille. Quelles que soient les blessures qu’on inflige à la conscience, ou que les hommes s’infligent pour l’étouffer, elle demeure intacte et au moment même où on croit s’en être enfin débarrassé - « Ma conscience s’appelle Adolf Hitler » ou « J’applique le Code Napoléon » - elle renaît de ses cendres. Comme elle est faite de lumière, elle est faite de supériorité, mais d’une supériorité qui, loin d’abaisser les choses qu’elle touche, les élève et les transfigure. Sans la lumière du soleil, « la rose du vitrail » ne serait pas autant « épanouie » (Th. Gautier). Et comme rien n’est plus doux et plus puissant que l’aurore, rien n’est plus doux ni plus puissant que la conscience. Précision faite que seule une conscience éclairée et éclairante peut être douce et puissante à la fois. Que si elle se dispense d’être éclairée, elle pourra vouloir continuer à être éclairante, mais ce sera sans douceur, ce sera en imposant sa lumière aux choses, et imposer signifie ici qu’on écrase et qu’on prélève en même temps. Que si elle se dispense d’être éclairante, elle se soumettra aux faits, à la nature, aux plus puissants, hommes, institutions, choses, et cette démission de la conscience ne sera que la voie de la facilité camouflée en humilité. Ni trop dure pour ce qu’elle a de doux, ni trop douce pour ce qu’elle a de dur (J. Bainville), la conscience éclairée et éclairante reconnaît et améliore ce qu’il y a d’égal et d’inégal dans ce monde. Comme une reine, elle met et remet chaque chose à sa place. C’est l’ordre au sens augustinien : parium dispariumque dispositio. Telle fut, on peut l’espérer, la noble ambition de Kant, de rendre son trône à la raison, ou à la conscience humaine, dont l’avait chassé la soumission aux faits ou le scepticisme. Mais le kantisme, peut-être mal interprété, poussa si avant cette domination qu’il entraîna la constitution de deux mondes séparés : celui où la conscience pourrait tout faire parce qu’elle a « les mains propres », mais ne fait rien parce qu’ « elle n’a pas de mains » (Péguy) dans le monde de l’en-soi, du devoir-être ; et celui où la conscience pourrait tout faire et fait n’importe quoi parce qu’elle a « les mains sales » (Sartre) dans le monde du pour-soi, de l’être. Double est alors devenue la conscience : ou bien vierge, mais stérile, faute d’une altérité qui la rendrait féconde ; ou bien efficace, mais prostituée, puisque livrée à toutes les envies y compris les plus basses. Double, et pourtant le propre de la conscience n’est-il pas d’être un principe d’unité ? - 24 -

De la liberté de la conscience

C. Un principe d’unité
Multiples sont Les données immédiates de la conscience, selon le titre célèbre de la thèse de Bergson. Mais une et unificatrice est la conscience. « Multiples » sont « les états de conscience », selon le titre d’un chapitre du second ouvrage de Bergson, Matière et mémoire. Ils se succèdent les uns aux autres, et cependant la conscience dure. L’homme ne serait-il plus un être « ondoyant et divers » (Montaigne), c’est-à-dire quelqu’un en qui l’unité est susceptible de bien des divisions, voire des négations ? La conscience auraitelle cette indivisibilité tant vantée par certains, et ne serait-elle plus le lieu de débats intérieurs, de cas de conscience ? N’y aurait-il plus de « tempête sous un crâne » pour reprendre le mot de Victor Hugo sur Jean Valjean ? Qui le croira ? Pourtant nous savons bien que nous ne pouvons rien connaître si nous ne ramenons pas à l’unité la presque infinie diversité de nos sensations, de nos sentiments, de nos arguments. Et nous savons aussi que nous ne pouvons rien faire, pas même nous construire, si nous n’avons pas en nous un principe unificateur et directeur, qu’on peut nommer conscience ou arché avec les Grecs. Et nous savons enfin que la plus vive image de l’unité, c’est pour nous la paternité - puisqu’étant impaire, de cet impair qui plaît tant aux dieux, disaient les Anciens, numero deus impare gaudet (Virgile) -, elle peut alternativement, comme en mathématiques, donner un autre impair ou un pair. D’où vient, selon Pythagore, que nous naissons tantôt mâle et tantôt femelle, et que, selon la Bible, Eve a été tirée d’Adam et non l’inverse. Mais selon que cette unité est première, arché sans arché, an-archie, ou qu’elle est seconde, selon que cette paternité a un modèle ou n’en a pas, le sens de la conscience change du tout au tout, et en l’homme et entre les hommes. Car l’homme étant double, de chair et d’esprit, il s’ensuivra, si sa conscience est an-arché, un écartèlement entre les partisans du corps et les partisans de l’âme, entre les tenants de la connaissance corporelle et les tenants de la connaissance spirituelle, entre les tenants de la paternité corporelle et les tenants de la paternité spirituelle. Or ce n’est pas le corps qui connaît et qui agit, ce n’est pas l’âme qui connaît et qui agit, c’est l’homme, c’est la conscience qui connaît et qui agit par le moyen du corps et de l’âme. Et si chacun se prend pour une indivisible unité, il s’ensuivra que chacun est un dieu, et que l’histoire n’est qu’une guerre des dieux. Chaque conscience sera alors tenue de vaincre et d’éliminer les autres pour ne pas être vaincue ou éliminée par elles. - 25 -

Regards croisés sur la liberté de conscience

On peut faire mérite à Hegel d’avoir cherché à ramener à l’unité la conscience, et voulu guérir « la crise de la conscience européenne » (P. Hazard) par la « prise de conscience » (Hegel). Mais la prise de température n’a jamais guéri personne. Tout au plus indique-t-elle la santé ou la maladie. De même ici : la prise de conscience n’est rien, si on ne dit pas de quoi elle est conscience. « Toute conscience est conscience de quelque chose » a dit Husserl. Disons plus : toute conscience est conscience de quelque chose de bien ou de quelque chose de mal, de quelque chose de vrai ou de quelque chose de faux, de quelque chose de juste ou de quelque chose d’injuste. Sans quoi, la conscience cesserait d’être libre, ce qui est une contradiction. Expliquons-nous.

II. De la liberté
J’en demande pardon au très illustre poète que vous connaissez, Paul Eluard, mais la liberté n’est pas un « nom » que l’on « écrit », c’est un don que l’on reçoit : un don que l’on enterre, au risque de le stériliser si on se montre inférieur ; un don que l’on conserve, au risque de s’en contenter si on est à la hauteur ; un don que l’on fait valoir, « au risque de tout perdre » (saint Paul), si on est généreux et conquérant. Ce don n’est évidemment pas neutre, car ce serait une contradiction : un don est toujours un bien, et la condition d’obtention d’autres biens. Ce n’est pas, a fortiori, un mal. Ce don n’est pas davantage anonyme, car ce serait, là aussi, une contradiction : le don est toujours fait à quelqu’un, et c’est ainsi que l’on peut interpréter Eluard, en ce sens que la liberté est beaucoup plus qu’un nom, elle est ce qui donne à chacun de nous son nom. Hommes nous sommes, si nous sommes nés libres, ou aptes à le devenir. Hommes nous sommes, plus ou moins, selon l’usage plus ou moins bon que nous faisons de cette liberté, plus à naître que déjà née. Ainsi, c’est le bien qui est cause de notre liberté, et non l’inverse ; et le mal est cause de sa dégénérescence. C’est la croissance dans le bien qui est cause de la croissance de notre liberté, et non l’inverse. C’est la croissance dans le mal qui est cause de la diminution de notre liberté, et non « les autres » (Sartre). Il y a entre le bien, la liberté et la conscience une telle connexité que séparer l’une des deux autres, c’est ruiner les trois à la fois. C’est ce que je voudrais montrer sur trois exemples que j’emprunte aux trois domaines que le droit romain avait coutume de distinguer : les honneurs, les richesses, les amitiés. - 26 -

De la liberté de la conscience

Sans la liberté de la conscience éclairée par le bien, il n’y a pas de confiance possible. Or, sans confiance, pas de commandement, pas d’obéissance, pas d’honneurs, pas de droit public. En quel sens ? Sans la liberté de la conscience orientée vers le bien, il n’y a pas d’espoir possible. Or, sans espoir, pas de labeur, pas de gain, pas de richesses, pas de droit privé. En quel sens ? Sans la liberté de la conscience dirigée sur le bien, il n’y a pas d’amitié possible. Or, sans amitié, pas de cité, pas de droit du tout. En quel sens ? Reprenons chacun de ces trois points : liberté et confiance, liberté et espoir, liberté et amitié.

A. Liberté et confiance
« Pourquoi obéissions-nous ? » se demande Bergson, au début de son ouvrage Les deux sources de la morale et de la religion, en parlant de notre début dans la vie. Et la réponse tombe, brutale : parce qu’un interdit assorti de sanction nous frappait. C’est une réponse d’enfant, propre à l’obéissance de l’enfance et à l’enfance de l’obéissance. Mais il y a une autre réponse, celle de l’âge de raison, où l’on obéit parce qu’on fait confiance à celui qui nous commande, comme celui qui nous commande nous a fait préalablement confiance. Si obéir, c’est seulement adopter un comportement extérieur, quel qu’il soit, et quelle que soit la personne qui commande, alors il n’y a pas d’obéissance libre, il y a seulement soumission et démission d’un homme par rapport à un autre. Et l’on comprend que soit rendue nécessaire la succession alternative des gouvernants et des gouvernés. À chacun son tour. Dès lors, le comportement devient indépendant de la conscience. On fait ce qui est prescrit, mais on n’en pense pas moins. Cette séparation du comportement d’avec la conscience paraît préserver la liberté alors qu’au fond elle la ruine, car faire autre chose que ce qu’on pense en conscience, n’est-ce pas précisément être esclave ? Qui commande sans faire confiance à autrui traite autrui en esclave ou en bête. Il ne commande pas vraiment, il manipule ou instrumentalise. Qui obéit sans faire confiance à celui qui commande, sans avoir de raison de lui faire confiance, n’obéit pas mais se vautre. Il n’obéit pas vraiment puisqu’il se soulèvera contre lui dès qu’il pourra. Seul commande l’homme qui éclaire, l’homme qui attire un autre homme vers un bien que celui-ci ne peut atteindre par lui-même. Seul obéit l’homme qui en suit un autre à cause d’un bien que cet autre est apte à lui procurer. « Ralliez-vous à mon panache - 27 -

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