Roland Brunet

De
Publié par

La diversité des thèmes abordés dans ce recueil - de l'enseignement philosophique à la tolérance religieuse, en passant par l'usage du vin chez Platon et Kant - témoigne de l'étendue des curiosités et des compétences de Roland Brunet, militant engagé dans les combats de la cité, fondateur avec Jacques Derrida du Groupe de Recherche sur l'Enseignement Philosophique (GREPH).
Publié le : mardi 1 janvier 2008
Lecture(s) : 297
Tags :
EAN13 : 9782296187436
Nombre de pages : 226
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

Roland

Brunet

Un itinéraire philosophique

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Dominique CHATEAU, l'autonomie de l'esthétique. Shaftesbury, Kant, Alison, Hegel et quelques autres, 2007. Alain DELIGNE (dir.), Éric WEIL, Ficin et Plotin, 2007. Laurent DÉCHERY, Le premier regard, essai d'anatomie métaphysique, 2007. Alain MARLIAC, L'interdisciplinarité en question, 2007. Raphaël et Olivier SAINT-VINCENT, Manifeste du philosphevoyou, 2007. Magali PAILLIER, La colère selon Platon, 2007. Hugues RABAUL T, L'État entre théologie et technologie, 2007. Fernando REY PUENTE, Simone Weil et la Grèce, 2007. Sophie LACROIX, Ce que nous disent les ruines, 2007. Alain MARLIAC, L'interdisciplinarité en question, 2007. Serge BOTET, La philosophie de Nietzsche, une philosophie « en actes », 2007. Shmuel NÉGOZIO, La répétition: théorie et enjeux, 2007. Jacynthe TREMBLA Y, Introduction à la philosophie de Nishida,2007. Jacynthe TREMBLAY, Auto-éveil et temporalité. Les défis posés par la philosophie de Nishida, 2007. Jacynthe TREMBLAY, L'être-soi et l'être-ensemble. L'autoéveil comme méthode philosophique chez Nishida, 2007. Constantin MIHAl, Descartes. L'argument ontologique et sa causalité symbolique, 2007.

Ouvrage publié par

Patrick Dupouey

et Jacqueline
de

Brunet

avec la collaboration

Jean-Jacques

Rosat

Roland Brunet
Un itinéraire philosophique

L' Harmattan

@ L'HARMATTAN, 5-7, rue de l'École-Polytechnique;

2007 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04594-1 EAN : 9782296045941

ROLAND BRUNET, MON MAÎTRE

D'un professeur de philosophie évoquant celui qui, le premier, lui enseigna la philosophie, on attend peut-être le récit d'une révélation soudaine qui aurait, à dix-sept ans, irrévocablement décidé d'une carrière, voire d'une vie. Sans doute aimerais-je pouvoir faire commencer une vocation philosophique en septembre 1973 sur les bancs du lycée Voltaire, à Paris XIe arrondissement. Mais non: point d'illumination fulgurante, point de sortie éblouissante de la Caverne. Roland Brunet - qui aimait Platon et me l'enseigna mieux que personne après lui - a montré, par d'excellentes raisons, ce qu'il fallait penser de ce genre de mythes!. Il aimait citer, en revanche, ces pages de L'Être et le néant où Sartre explique que notre passé ne pèse jamais sur nous que du poids que nous lui accordons, par un choix libre que chaque présent doit renouveler. Aujourd'hui, trente ans plus tard, assumer ce choix de la philosophie et rendre hommage à celui qui le rendit possible, c'est dire comment un maître exceptionnel, dans les neuf mois dont il disposait pour le faire, a permis à un élève des plus ordinaires d'envisager ce choix. La naissance d'une vocation, c'est peut-être ce qui se serait produit si j'avais été, à dix-sept ans, digne de ce qui m'arrivait. Mais on n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. Disons les choses autrement. Disons-les comme Roland ne les aurait pas dites en classe - il ne se le serait pas permis - mais je
I

Roland Brunet a laissé de très pénétrantes analyses de l'enseignement

philosophique français. N'en citons que deux: Margarita Philosophica, in Qui a peur de la philosophie ?, publication du Groupe de recherches sur l'enseignement philosophique (Champs - Flammarion, 1977), reproduit dans le présent volume et L'Enseignement philosophique en France, in L'Univers philosophique (PUF). 7

l'entends comme s'il était là: à dix-sept ans, j'étais un jeune c.. .. Pas au point, toutefois, de ne pas comprendre que quelqu'un, devant moi, travaillait à me soigner. Je dis: soigner, comme on prend soin d'une plante. Je ne dis pas: guérir. Car il en va des âmes comme des corps, qui ne guérissent jamais que par leur propre vertu, s'ils peuvent. En quoi consistait le mal? Nous n'étions pas des élèves indifférents ou apathiques, au contraire. Mais pour beaucoup d'entre nous - dont j'étais - des cerveaux bardés de certitudes, fascinés et façonnés par de redoutables convictions politiques. Certains y échappaient, qui n'étaient pas forcément mieux placés pour accueillir la skepsis philosophique. Je regardais la philosophie - « lutte de classes dans la théorie» - comme une sorte d'arsenal conceptuel où se forgeaient les armes que nous tournerions contre elle pour la dépasser. Dépassement théorique dans la science, pratique dans la révolution. Puisque aussi bien, il ne s'agissait plus d'interpréter le monde, mais de le transformer. Mao l'avait dit: « combattre, c'est apprendre ». Les Principes élémentaires de philosophie de Georges Politzer trônaient dans mon embryonnaire bibliothèque aux côtés du Gorgias et des Méditations métaphysiques. Bientôt rejoints par Berkeley, l'homme à abattre (nous cherchions la réfutation de l'idéalisme absolu...) et Diderot (un allié sûr, celui-là). Nous ne songions guère que notre lycée s'appelait Voltaire, qui pouvait bien rester là où il était: dans le Lagarde et Michard. Cette année-là, Brunet mit les Méditations au programme. Autant dire que le doute hyperbolique et le cogito me laissèrent un peu décontenancé! Soyons clair: ici commença une cure de désintoxication. Inapte à la recevoir pour telle et à en tirer pleinement profit, je continuais disons: sur ma lancée - à chercher dans l'enseignement philosophique de quoi alimenter mes convictions. Brunet le savait, et manœuvrait comme il faut. Mais n'allez pas imaginer un spiritualiste conservateur opérant la conversion d'un matérialiste révolutionnaire. Simplement un philosophe, enseignant le principe pascalien:« travaillons donc à bien penser: voilà le vrai principe de la morale ». Faire de la pensée juste une exigence éthique: ceux qui ont connu Roland Brunet 8

savent ce que cela veut dire. Je retrouve dans mon cahier cette phrase, soulignée en rouge (probablement à sa demande) : « Il est faux de séparer le problème de la connaissance du problème moral ». La pensée, les idées, la théorie, cessèrent peut-être à ce moment-là de m'apparaître comme des armes à aiguiser dans la perspective de combats futurs. Voici, telle qu'il l'écrivit en marge d'une copie où j'avais qualifié Sartre de «philosophe marxiste» (afm bien sûr de l'enrôler dans ma brillante démonstration), l'annotation marginale de Roland Brunet: «Il faut que vous lisiez Sartre. Là vous apprendrez ce que sont des analyses concrètes. Sans ces lectures fécondantes, votre marxisme pourrait bien ne tourner qu'à un nouveau catéchisme ». Suivait tout un programme de lectures sartriennes, des Mots à la Critique de la raison dialectique en passant par le théâtre et les Situations. La cinquantaine est là, et je n'ai pas encore tout lu. L'essentiel n'était sans doute d'ailleurs pas, aux yeux de Brunet, que je dévorasse L'Être et le néant de la première à la dernière page, mais que comprisse que de mon dogmatisme, j'étais seul responsable. Bref, quelque chose se passait dans la classe. Mais quelque chose qui changeait moins le contenu de nos pensées que notre rapport à la pensée. En même temps que je commençais à m'apercevoir que la politique n'est pas tout, d'autres - qui m'en parlent encore - comprenaient, et par le même mouvement de l'esprit, que tout est politique. Quand ils ne découvraient pas purement et simplement que la politique existait. D'autres encore, dans cette terminale C (mathématiques), naissaient à l'esprit scientifique, à qui plusieurs années d'enseignement des sciences n'avaient encore appris que des formules. On nous avait bien parlé en cours de physique d'inertie et de référentiels, mais de Galilée ou d'Einstein, jamais. Ni en biologie de Lamarck et Darwin. Je vous parle d'une époque où l'enseignement philosophique ne se croyait pas dispensé de s'appuyer sur les savoirs positifs et sur une connaissance historique de leur constitution. Des professeurs de philosophie dont la licence comportait un certificat obligatoire de science, à qui l'on avait enseigné la logique et qui l'enseignaient encore quelquefois dans les 9

khâgnes, ne pouvaient regarder avec condescendance l'objectivité scientifique, encore moins la tenir pour une prétention farfelue, une lubie devenue obsolète à notre époque « postmoderne ». Contrairement aux khâgneux, dont le jeu favori consiste dès la rentrée à deviner l'identité philosophique du prof à partir des références qui reviennent le plus souvent dans sa bouche, des élèves de terminale n'ont ni le souci ni les moyens de ce genre d'investigations. Toutefois, nul n'ignorait à Voltaire que Brunet ne croyait ni à Dieu ni à Diable, et qu'il était un homme de gauche. Pour nous, cela signifiait: ne pas nourrir d'antipathie viscérale pour le communisme. Brunet allait m'apprendre ce que veut vraiment dire « être de gauche », non en me l'expliquant - il n'aurait pas eu ce ridicule - mais en incarnant une défmition que je trouvai bien des années plus tard chez Alain: « Est de gauche [...] le héros d'intelligence [qui] se dit en ses meilleurs moments, que l 'honneur de l 'homme serait de vivre selon le vrai, quoi qu 'il lui en puisse coûter,. et que la première trahison est de se boucher les yeux à ce qui le gêne >? « Vivre selon le vrai », c'est bien là une règle morale avec laquelle il n'est pas permis de transiger, mais qui ne suffit pas à remplir une existence morale. Il y faut l'action. Nous savions Brunet hors de tout parti (quoique syndiqué), mais nous le sentions aussi allergique à toute idée d'une sagesse purement contemplative. L'action même ne suffisant pas à apaiser l'insatisfaction que lui causait le monde comme il va, c'est-àdire mal, il y ajoutait volontiers la colère, qu'il ne jugeait apparemment pas indigne du sage. Brunet n'aurait jamais approuvé la condamnation qu'Épictète et Spinoza font tomber sur l'indignation. L'actualité lui offrait régulièrement matière à exercer cette faculté qu'il regardait comme une vertu, et non seulement comme cette « haine» revêtue de « l'apparence extérieure de l'équité» dont parle l'Éthique. Voilà d'ailleurs un auteur - Spinoza - dont je crois bien qu'il ne nous parla jamais.

Il croyait trop à la liberté, celle de Sartre et celle

-

c'est la

même - dont Alain dit qu'elle est « à choisir, et non à
2 Propos de décembre

1930. Propos sur les pouvoirs,

Gallimard, N° 134.

10

prouver », pour consentir à une philosophie de la nécessité intégrale. Je ne suis pas sûr que cette exigence morale n'ait pas empiété sur la soumission au vrai, que le juste ne l'ait pas un tout petit peu emporté sur le philosophe. Non que je me souvienne l'avoir vu une seule fois sacrifier la rigueur intellectuelle, et moins encore 1'honnêteté, à la défense de quelque juste cause. Mais je me demande si ses préférences philosophiques: Platon plutôt que Spinoza, Kant plutôt que Hume (qu'il ne supportait pas), Sartre plutôt que le matérialisme marxiste, ne furent pas « en dernière instance» comme on disait à l'époque - déterminées par une certaine idée du philosophe comme « fonctionnaire de l'humanité ». Mais un fonctionnaire assez différent du secrétaire - si attentif soit-il dont parle Husserl. Plutôt l'agent inlassable d'un service public de la probité intellectuelle. « L'homme est un animal déchiré », lit-on dans un cours qu'il rédigea pour le Lycée de Pont-de-Vaux au début des années soixante. La réconciliation, qu'elle fût stoïcienne ou spinoziste, avec le monde, cela n'était pas son fort. Il va sans dire que de ses combats militants, passés et présents, nous ne savions rien. Articles, motions, protestations, lettres ouvertes, droits de réponse et pétitions accompagnaient les péripéties de l'actualité. Plus tard, comme étudiant en philosophie, je découvris son engagement privilégié, dans le Groupe de Recherches sur l'Enseignement Philosophique (GREPH). Que ceux qui se souviennent des États généraux de la philosophie, les 16 et 17 juin 19793 dans le grand amphi de la Sorbonne, sachent que si des figures plus illustres y firent entendre leur voix (Jankélévitch, Ricœur, Derrida), le projet et la réalisation pesèrent largement sur ses épaules. Tout cela dévorait ses journées, condamnant ses nuits à l'interminable correction de nos copies. Nous avions l'impression, en lisant le rouge qui débordait des marges - Brunet ajoutait même ses propres feuilles intercalaires! - qu'il ne nous passait rien. Il s'en passait moins encore à lui-même.

3 États généraux de la philosophie, Fla=arion,

collection « Champs », 1979. 11

« Après un certain âge, écrit Camus dans La Chute, tout homme est responsable de son visage ». Camus ne précise pas l'âge en question, mais il faut croire que Brunet l'avait dépassé, tant on lisait sur ce visage, et peut-être sur tout son corps, la tension qui animait sa vie. Entendez ce mot « tension », au sens du tonos stoïcien: l'âme de l'âme. Une photographie suffit-elle à restituer ce que je ne traduirais peut-être pas trop mal par ce mot: souci? N'imaginez pas quelque physionomie torturée, non, mais plutôt le refus de se départir jamais complètement d'une certaine gravité, la pudeur d'une résistance au laisseraller. Peut-être tout simplement - c'est bien comme cela que la défmit Alain - la plus élémentaire politesse. Si l'on ajoute la haute stature, la démarche décidée, la chevelure d'argent, la voix (mais comment dire une voix?) on parlera peut-être de charisme. Je n'aime guère ce mot, et je ne crois pas que Roland l'eût beaucoup aimé: charisme, c'est déjà une puissance qui s'impose, la séduction insidieuse usurpant les droits de l'autorité reconnue. Charisme, cela convient à un chef, non à un maître. Du reste, ce sérieux caractérisait quelqu'un dont tous ceux qui ont eu la chance de le connaître plus intimement vous diront la gentillesse, le sens de l'humour, voire, quand l'occasion s'en présentait, le talent pour la pitrerie. En témoignent les titres - aux néologismes ironiquement académiques - des deux contributions centrales de ce recueil. L'exposé sur la tolérance échappe à cette note d'humour; il est des sujets avec lesquels on ne plaisante pas: trop de sang, trop de massacres, trop de souffrances. Mais en choisissant le titre de ce recueil, nous avons souhaité, Jacqueline Brunet et moimême, rendre justice à l'esprit de Roland, qui, même lorsqu'il était sérieux, n'était jamais l'esprit de sérieux. « Assortiments », donc, mais avec la certitude que Roland n'aurait désapprouvé ni « macédoine» ni «mixture », et que «salmigondis» aurait même sans doute eu sa préférence. La thématique gastronomique, œnologique et conviviale de ces textes révèle une facette de Roland qu'auront ignorée la plupart de ses élèves et de ses collègues: un intérêt et une compétence hors du commun pour les choses de la table. Il faudrait parler de ses 12

daubes, de ses pizzas, et de cette autre Caverne: sa cave, où je pénétrai un jour avec un enchantement certes différent, mais non moins vif, que celui que j'avais éprouvé à sortir de l'antre platonicien. Aucun maître, si brillant soit-il, n'est dispensé de préparer ce qui s'appelle son cours. Aucun enseignement ne s'y réduit, mais lorsque Alain écrit que « les cours magistraux sont temps perdu », il n'a raison que pour l'école primaire et sans doute malheureusement, aujourd'hui, pour le collège. Et il faudrait être bien naïf ou ignorant pour croire que le philosophe est moins que les autres assujetti à cette exigence de préparation. Ce pourquoi je ne suis pas sûr d'avoir jamais parfaitement compris l'injonction officielle, souvent répétée par nos inspecteurs, de livrer aux élèves « une pensée en acte ». Il faut bien avoir pensé avant! Roland Brunet se tenait scrupuleusement à cette tâche. En attestent ces pages soigneusement manuscrites dont l'amitié de sa femme m'a fait don, et dont on pourrait, au prix de petits aménagements de la lettre et d'une grande trahison de l'esprit, faire un manuel parfaitement publiable. Tout professeur connaît la satisfaction des improvisations réussies: heureuses digressions qui font la joie des meilleurs élèves, et le cauchemar des moins doués, affolés du désordre semé dans les notes. Mais combien plus nombreuses nos leçons manquées faute d'une préalable mise au net! Et lui, pourtant, y arrivait. Le souvenir précis du contenu

de ses cours, de leur déroulement vivant, a très tôt - et à mon
désespoir - déserté ma mémoire. Mais ce qui ne s'est pas effacé, c'est l'image d'une improvisation constante, loin du bureau où traînaient deux ou trois pages de notes, rarement consultées. Évidemment, jamais de cours dicté, sauf de loin en loin - conformément d'ailleurs aux instructions officielles - une défmition, une citation. Cela nous comblait. Mais pas lui. Plus tard, lorsque j'ai pu l'appeler « Roland» et goûter à sa table le vin qu'il faisait lui-même, il m'avoua sa lassitude de « rabâcher lamentablement des cours »4.Je n'osais alors lui avouer que chaque fois que je
4 Voyez la citation en exergue du troisième texte: À la table de Kant... 13

lui rendais visite à Voltaire, j'écoutais à la porte de la salle d'où il allait bientôt sortir, espérant ressusciter pour quelques minutes les heures envolées. Aujourd'hui, il me reste le cahier, pieusement conservé. Un souvenir? Bien sûr. Mais davantage: je puise encore dans ses leçons pour préparer les mIennes. Les quatre textes proposés ici sont issus d'un choix qui aurait pu être plus large. Il va sans dire que nous les restituons, hormis quelques corrections insignifiantes, tels qu'ils furent prononcés ou écrits.
Patrick DUPOUEY professeur de philosophie en classes préparatoires littéraires Lycées Pierre de Fermat et Saint-Semin (Toulouse)

14

Références des textes et remerciements

Margarita philosophica : contribution au volume collectif Qui a peur de la philosophie?, publication du Groupe de Recherches

sur l'Enseignement 1977).

Philosophique (Champs

-

Flammarion,

Vin et philosophie: Le banquet de Platon. Esquisse d'une sympotique platonicienne: communication au premier symposium « Vin et histoire» de l'Université du vin, mai 1989. Publié dans Le Vin des historiens, sous la direction de Gilbert Gamer, Université du vin de Suze-Ia-Rousse, 1990. À la table de Kant. Esquisse pour un court traité des vertus homilétiques : contribution au volume collectif de Mélanges offerts à Gilbert Garrier, Clio dans les vignes, sous la direction de Jean-Luc Mayaud, Presses Universitaires de Lyon, Collection du Centre P. Léon, 1998.
La notion et la question de la tolérance de la Renaissance aux Lumières: contribution au volume collectif La Tolérance au risque de l'histoire, de Voltaire à nos jours, sous la direction de Michel Comaton et René Pomeau, Aléas éditeur, 1995.

Nous remercions les éditeurs propriétaires de ces textes, qui ont aimablement accepté qu'ils soient réunis dans le présent recueil. Merci également à Jean-Jacques Rosat, qui a bien voulu ajouter au premier texte une éclairante présentation.

Roland Brunet et l'enseignement philosophique français.
Présentation de Margarita ph ilosophica, par Jean-Jacques Rosat

Principale contribution théorique de Roland Brunet aux débats sur l'enseignement de la philosophie, Margarita philosophica a paru dans Qui a peur de la philosophie?, un ouvrage collectif publié en 1977 par le GREPH'. Parmi les signataires des autres contributions de ce volume, on relève les noms de Sylviane Agacinski, Jacques Derrida, Sarah Kofman, Michèle Le Doeuff, Jean-Luc Nancy et quelques autres. Sous son intitulé modeste, Groupe de Recherches pour l'Enseignement de la Philosophie, le GREPH avait en réalité pour objectif une rénovation radicale et une réorganisation complète de l'enseignement de la philosophie, notamment au lycée. La grande idée du GREPH(idée qui, quelque trente ans plus tard, reste toujours aussi juste et aussi neuve) était que la position d'exception de la philosophie dans les lycées en France - où elle est enseignée tout entière d'un seul bloc, en une seule année, par un seul professeur -, si elle lui confère prestige et aura, la rend en réalité vulnérable, élitiste et très peu formatrice; si l'on prétend, comme le font de nombreux discours, qu'elle est une matière fondamentale, alors elle doit être enseignée comme toutes les matières fondamentales sur plusieurs années; en la maintenant dans un rôle d'illusoire "couronnement des études", on la réduit à n'être qu'une matière d'examen, on bloque son potentiel critique, on favorise sa réduction à de vagues éléments de culture saupoudrés de
1 GREPH, Qui a peur de la philosophie?, Paris, Flammarion, 1977

quelques grandes idées bien pensantes; de surcroît, on met les élèves en situation de devoir assimiler en quelques mois les bases d'une discipline difficile et toute neuve, ce qui n'est réalisable que par les héritiers et laisse tous les autres, l'immense majorité, sur le bord du chemin; instaurer un enseignement de la philosophie en amont de la terminale, dès la seconde par exemple, voire dès la sixième, ce serait faire sauter le verrou institutionnel qui non seulement empêche la philosophie d'être une matière à part entière, mais qui surtout l'empêche d'être elle-même. Pour faire barrage à ce projet qui suscitait un vif intérêt dans un certaine fraction du corps enseignant, chez les élèves, et plus largement dans l'opinion, les représentants officiels de la profession - notamment les inspecteurs, les universitaires habitués des jurys de concours et les dirigeants de l'Association des professeurs de philosophie - lui opposèrent aussitôt ce qu'il convient toujours d'appeler la «doctrine officieuse» de l'enseignement philosophique. Elle est officieuse car elle ne figure dans aucun texte réglementaire. Mais c'est néanmoins une doctrine bien établie, qui repose sur une image valorisante et sublimée des professeurs de philosophie et qui constitue depuis plus d'un siècle leur idéologie professionnelle. Contre cette doctrine, Roland lance alors une double attaque frontale, pratique et théorique. Au cours de l'année 1975-1976, en collaboration avec une collègue professeur de français, Janine Chauvet, il organise dix séances de philosophie en classe de sixième. Il s'agit de montrer par la pratique la possibilité de ce que la doctrine officieuse proclame impossible: un enseignement authentique de la philosophie avec des élèves de onze ans. Les thèmes choisis sont des questions de philosophie les plus classiques et les plus fondamentales. Ainsi, trois séances sont consacrées à L'essence et l'existence, et trois autres à Qu'est-ce qu'un signe? La dernière, qui porte sur l'Allégorie de la caverne au livre VII de la République de Platon, est devenue fameuse puisque, sous le titre Platon en sixième, elle a été retranscrite, et publiée dans Qui a peur de la philosophie? «Aucune de ces séances, écrit Roland Brunet, n'a eu évidemment la forme d'un cours. Les 18

élèves y ont produit des définitions (de l'essence, du signe, etc.) stupéfiantes d'exactitude. »2 A l'heure où se répandent, sous les modalités les plus diverses, de multiples expériences de philosophie au collège et surtout à l'école primaire, Roland Brunet peut sans doute passer à bon droit pour un précurseur de ce mouvement. Il convient toutefois d'attirer l'attention sur un point crucial: il ne s'agissait nullement pour lui de baptiser "philosophie" des séances de "prise de parole", ou de "débat argumenté", ou d'''éveil à la réflexion sur les grands problèmes de la vie", ni même simplement de "développer chez des enfants leur capacité de questionnement". Roland Brunet a toujours été un professeur de philosophie et il a toujours eu la conviction que, si l'on veut apprendre à philosopher sérieusement, il faut en passer par un apprentissage rigoureux de la philosophie telle qu'elle existe à travers ses problèmes, ses concepts et ses livres: donc acquérir des définitions exactes et savoir lire de près les grands textes. Ceux qui auront la curiosité de lire Platon en sixième verront comment Roland Brunet mettait ses jeunes élèves en situation de scruter jusque dans le détail la littéralité du texte de Platon et de se l'approprier de façon critique3. Platon en sixième allait vite devenir une référence emblématique du GREPH. Publié comme une sorte d'introduction ou de grand portique à ce compte rendu d'expérience, Margarita Philosophica est une charge théorique contre les quatre principaux arguments que la doctrine officieuse mettait alors en avant contre l'instauration d'une progressivité dans l'enseignement de la philosophie: (1) la philosophie n'est pas une discipline comme les autres et n'a pas à respecter leur progressivité; (2) parce qu'elle est une, elle doit être enseignée en une seule fois; (3) et parce qu'elle est le couronnement des autres disciplines, elle doit être enseignée en dernier, (4) à des élèves arrivés à leur maturité. Pour beaucoup d'enseignants de philosophie, c'étaient là des évidences, inséparables de cette "idéologie professionnelle" qu'ils avaient absorbée en même

2 Ibid., P 160, note 1. 3 Ibid., p. 161-179.

19

temps qu'ils étaient devenus professeurs: elles étaient solidaires de leur être même de professeur de philosophie. La stratégie de Roland Brunet consiste alors à faire apparaître que ces fausses évidences, qui règlent la pratique de l'enseignement de la philosophie dans notre pays, sont le résultat d'une construction, à la fois conceptuelle, institutionnelle et politique, qui a ses racines aussi bien dans l'histoire de la philosophie (l'idée que la philosophie est le couronnement des études remonte à Platon) que dans I'histoire institutionnelle de la philosophie en France (la conception cléricale, voire sacerdotale, incarnée dans des figures charismatiques remonte à cette période charnière qu'ont été les débuts de la u{ République). C'est pourquoi l'article cite longuement des textes totalement oubliés qui témoignent de la persistance d'un schéma intellectuel et politique. C'est pourquoi également il traque et analyse longuement certaines images (celles du "couronnement" et de la "défloration", par exemple) qui courent tout au long de ces textes et en analyse minutieusement les différents usages. En mettant ainsi au jour ces schèmes et ces images, il s'agit de faire prendre conscience (1) que le modèle français de l'enseignement de philosophie au lycée n'est qu'un des modèles possibles de cet enseignement, (2) qu'il est solidaire de choix philosophiques (pour aller vite: l'idéalisme et la métaphysique) et de choix politiques (l'élitisme, la culture comme marque de distinction sociale), donc de forces conservatrices, et (3) qu'un autre modèle est pensable et réalisable. Comme on le constatera, Margarita philosophica est un texte très marqué par l'époque où il a été écrit: ses outils sont le marxisme, la psychanalyse, la sociologie de Bourdieu et, plus encore peut-être, la déconstruction derridienne. À certains égards, en effet, cet article prolonge et développe un style d'analyse que Jacques Derrida avait engagé dans certaines séances de son séminaire (auquel Roland Brunet assistait alors régulièrement) consacrées à l'enseignement philosophique4. Et
4 On peut lire une trace de ces séances dans Où commence et comment finit un corps enseignant (1975), repris dans Jacques Derrida, Du droit à la philosophie, Paris, Galilée, 1990, p. III - 145. On trouvera également dans 20

l'on peut évidemment s'interroger aujourd'hui sur certains de ses présupposés (par exemple, sur l'idée que la philosophie est, en tant que telle, "fondamentalement subversive") et sur certains raccourcis. Mais l'essentiel est ailleurs. L'essentiel est d'abord que le diagnostic de Roland Brunet est profondément juste: l'enseignement de la philosophie au lycée souffre toujours d'être enfermé dans un carcan institutionnel et régulé par une idéologie de l'exception philosophique et du charisme professoral qui à la fois le dénaturent (ils assurent le primat de la rhétorique sur la pensée) et le rendent antidémocratique. Les quatre dogmes ici critiqués sont toujours en place. Aussi, quand, en 2001, nous avons, au sein de l' ACIREPHs,qui avait alors pris le relais du GREPH, rédigé un Manifeste pour l'enseignement de la philosophie6, nous avons tous relu Margarita philosophica. Mais, plus fondamentalement encore peut-être, ce texte est mû par une tension très forte, celle qui manifestement traversait aussi l'enseignement de Roland Brunet: comment, dans un cadre institutionnel qui bride et dénature aussi bien les exigences de la pensée que celles d'un enseignement et d'une pédagogie authentiques, essayer d'être un professeur de philosophie à la fois formateur et libérateur pour ses élèves libérateur parce que formateur, libérateur de paroles, de pensées, de désirs? Le combat que Roland Brunet mène dans cet article a sa source dans celui qu'il poursuivait quotidiennement pour être, envers et contre tout, un vrai professeur de philosophie. Jean-Jacques Rosat, professeur de philosophie

cet ouvrage un certain nombre de documents indispensables (statuts, interviews) à la compréhension de l'histoire du GREPH. 5 Association pour la Création d'Instituts de Recherche sur l'Enseignement de la Philosophie. 6 Il a été publié dans Serge Cospérec et Jean-Jacques Rosat, Les connaissances et la pensée, Paris, Bréal, 2003. Il est également disponible sur Ie site internet de l'AcIREPH. 21

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.