Singularité des traditions et universalisme de la démocratie

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S'appuyant sur des sources philosophiques et politiques, l'auteur met au jour les origines à la fois internes (tradition) et externes (colonisation) des dictatures africaines, et exhorte les dirigeants africains à renoncer définitivement à l'infantilisation de leur peuple, pour instaurer de nouvelles "civilités politiques" susceptibles de garantir à l'Afrique la viabilité de son espace économique.
Publié le : jeudi 1 mars 2007
Lecture(s) : 177
EAN13 : 9782296167834
Nombre de pages : 201
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Singularité des traditions et universalisme de la démocratie

© L'HARMATTAN, 2007 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-02803-6 EAN : 9782296028036

Jean-Baptiste KABISA BULAR PAWEN

Singularité des traditions et universalisme de la démocratie
Étude critique inspirée dÉric Weil

Préface de Anne-Marie ROVIELLO
Professeur à lUniversité Libre de Bruxelles Département de philosophie et Lettres

L'Harmattan

COLLECTION « PENSEE AFRICAINE »
Dirigée par Manga-Akoa François
En ce début du XXIème siècle, les sociétés africaines sont secouées par une crise des fondements. Elle met en cause tous les secteurs de la vie. Les structures économiques, les institutions politiques tels que les Etats et les partis politiques, la cellule fondamentale de la société quest la famille, les valeurs et les normes socio-culturelles seffondrent. La crise qui les traverse les met en cause et au défi de rendre compte de leur raison dêtre aujourdhui. Lhistoire des civilisations nous fait constater que cest en période de crise que les peuples donnent et expriment le meilleur deux-mêmes afin de contrer la disparition, la mort et le néant qui les menacent. Pour relever ce défi dont lenjeu est la vie et la nécessité douvrir de nouveaux horizons aux peuples africains, la Collection « PENSEE AFRICAINE » participe à la quête et à la création du sens pour fonder de nouveaux espaces institutionnels de vie africaine.

À la mémoire de mes parents, Kabisa Léon et Mambuba Thérèse, repartis comme ils sont venus au monde : simples, sages et discrets. Jassocie à mes deux illustres disparus tous ceux qui sont tombés sous les balles et la torture des ennemis de la dignité, de la justice, de la démocratie et de la paix en Afrique subsaharienne en général et au Congo-Kinshasa en particulier.

R e m e r c i e m e n t s

Cet ouvrage est le fruit de plusieurs années détudes et de recherches. Il reprend globalement les textes, actualisés et enrichis, de notre thèse de philosophie défendue à lUniversité Libre de Bruxelles. Comme tout projet scientifique, celui-ci a bénéficié du concours de plusieurs personnes. Le professeur Anne-Marie Roviello, malgré ses charges académiques et administratives, avait accepté de diriger mes recherches avec patience et une grande rigueur philosophique. Les professeurs Guy Harscher, J.M. Ferry, Kulibaritsis de LUniversité Libre de Bruxelles et G.Kirscher de luniversité Charles de Gaules de Lille III ont lu, critiqué et corrigé mes différents manuscrits. Mes professeurs des Facultés catholiques de Kinshasa et de lUniversité catholique de Louvain-La-Neuve mont initié à lesprit critique. Je pense, particulièrement, aux professeurs Mudiji M., Nguey, Kahanga D., A.Smet, Jean Ladrière, J.Etienne, M. Schooyans, CL. Roosens, Monseigneur André-Mutien Léonard, actuel évêque de Namur. Catherine Gervais a corrigé mon texte et ma encouragé à le publier. Marie-Cécile Piette, par ses conseils, a largement contribué à ma nomination à la fonction denseignant au Centre Asty Moulin. Mon intégration, au sein du corps professoral du Centre, a été facilitée par la chaleur humaine de toutes et tous mes collègues. La patience et la confiance des membres de la direction dAsty Moulin, Centre dEnseignement catholique de Namur, me seront toujours précieuses. Puissent madame Jallet Martine, messieurs Albert JP, Collard Michel, Du Four Léon, Jacques Pierre, Macauda Carmelo, Marc Bertrand et Pascal Charlier découvrir à travers ces pages le fond des préoccupations pédagogiques, éducatives et humaines proposées à nos étudiant(e)s.

Mon oncle paternel, Rufin Matungala, mes frères et sur Stéphane, Dieudonné, Marie-Jeanne, Boniface et Thaddée Kabisa mont constamment soutenu matériellement et moralement pendant mes études. Des Associations qui luttent pour la justice, les droits de lhomme, la démocratie et la paix en Europe, Afrique et dans le monde minspirent sans cesse dans mon engagement associatif et discursif. Je voudrais particulièrement madresser, ici, aux membres du Comité « Justice et Paix » de Namur. Mes réflexions dans ce livre seraient vides de portée réaliste, si notre société était irrémédiablement dépourvue de bénévoles au profit de toutes ces personnes anonymes « secourues » par Oxfam, Resto du Cur, Caritas internationale, Vivre Ensemble, Entraide et Fraternité, etc. Aux moments difficiles de ma vie estudiantine, professionnelle et familiale, jai reçu le soutien indispensable des membres de la chorale africaine Bens Bagula de Louvain-la-Neuve, des amis et proches : Marie-Thérèse et Marc Van Doren, Christine et Thierry Francotte, Christine et Brene Mafuta, Claude Mawisa, Pauline Solo Kabisa, Binia B., Boniface Kangamotema, Firmin Nsoki, Marianne et Zéphyrin Mpene, Anne et Nestor Musambi, Vitaline et Boniface Kuku, Claude et Stéphanie Musimar, Pascaline et Cyprien Musimar, Robert Pitchou Matungala, Béatrice et Sylvain Nkiani, Robert Bokoro, Antoinette et Gérard Van Parjis, Victor Maniang, Willy Mfukala, Béatrice et Hubert Iwaramanga, Godé Munima, Wens Mungimur, Sylvain Moke, Sylvain Itakenia, Willy et Arlette Mulatris, Jocélyne et Victor Engele, Gudule et Tryphon Mubanga, Philomène Waka, Emmanuelle et Daniel Chabala, Robert Kuzwela, Adelin Marocain, Gaston Kabona, Jean-Baptiste Malenge, Bénie et Jennie. Mon épouse Chantal et nos fils adorables Jonathan, JeanChristian, Patrick-Serge, Jean-Emmanuel et Benjamin-Kévin ont accepté des sacrifices et privations, sans lesquels il maurait été difficile de produire ces pages. À ma famille et à vous, toutes et tous, je dis ma profonde gratitude.

Jean-Baptiste Kabisa

Remerciements

R e m e r c i e m e n t s
Cet ouvrage est le fruit de plusieurs années détudes et de recherches. Il reprend globalement les textes, actualisés et enrichis, de notre thèse de philosophie défendue à lUniversité Libre de Bruxelles. Comme tout projet scientifique, celui-ci a bénéficié du concours de plusieurs personnes. Le professeur Anne-Marie Roviello, malgré ses charges académiques et administratives, avait accepté de diriger mes recherches avec patience et une grande rigueur philosophique. Les professeurs Guy Harscher, J.M. Ferry, Kulibaritsis de LUniversité Libre de Bruxelles et G.Kirscher de luniversité Charles de Gaules de Lille III ont lu, critiqué et corrigé mes différents manuscrits. Mes professeurs des Facultés catholiques de Kinshasa et de lUniversité catholique de Louvain-La-Neuve mont initié à lesprit critique. Je pense, particulièrement, aux professeurs Mudiji M., Nguey, Kahanga D., A.Smet, Jean Ladrière, J.Etienne, M. Schooyans, CL. Roosens, Monseigneur André-Mutien Léonard, actuel évêque de Namur. Catherine Gervais a corrigé mon texte et ma encouragé à le publier. Marie-Cécile Piette, par ses conseils, a largement contribué à ma nomination à la fonction denseignant au Centre Asty Moulin. Mon intégration, au sein du corps professoral du Centre, a été facilitée par la chaleur humaine de toutes et tous mes collègues. La patience et la confiance des membres de la direction dAsty Moulin, Centre dEnseignement catholique de Namur, me seront toujours précieuses. Puissent madame Jallet Martine, messieurs Albert JP, Collard Michel, Du Four Léon, Jacques Pierre, Macauda Carmelo, Marc Bertrand et Pascal Charlier découvrir à travers ces pages le fond des préoccupations pédagogiques, éducatives et humaines proposées à nos étudiant(e)s. Mon oncle paternel, Rufin Matungala, mes frères et sur Stéphane, Dieudonné, Marie-Jeanne, Boniface et Thaddée Kabisa mont constamment soutenu matériellement et moralement pendant mes études. Des Associations qui luttent pour la justice, les droits de lhomme, la démocratie et la paix en Europe, Afrique et dans le

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monde minspirent sans cesse dans mon engagement associatif et discursif. Je voudrais particulièrement madresser, ici, aux membres du Comité « Justice et Paix » de Namur. Mes réflexions dans ce livre seraient vides de portée réaliste, si notre société était irrémédiablement dépourvue de bénévoles au profit de toutes ces personnes anonymes « secourues » par Oxfam, Resto du Cur, Caritas internationale, Vivre Ensemble, Entraide et Fraternité, etc. Aux moments difficiles de ma vie estudiantine, professionnelle et familiale, jai reçu le soutien indispensable des membres de la chorale africaine Bens Bagula de Louvain-laNeuve, des amis et proches : Marie-Thérèse et Marc Van Doren, Christine et Thierry Francotte, Christine et Brene Mafuta, Claude Mawisa, Pauline Solo Kabisa, Binia B., Boniface Kangamotema, Firmin Nsoki, Marianne et Zéphyrin Mpene, Anne et Nestor Musambi, Vitaline et Boniface Kuku, Claude et Stéphanie Musimar, Pascaline et Cyprien Musimar, Robert Pitchou Matungala, Béatrice et Sylvain Nkiani, Robert Bokoro, Antoinette et Gérard Van Parjis, Victor Maniang, Willy Mfukala, Béatrice et Hubert Iwaramanga, Godé Munima, Wens Mungimur, Sylvain Moke, Sylvain Itakenia, Willy et Arlette Mulatris, Jocélyne et Victor Engele, Gudule et Tryphon Mubanga, Philomène Waka, Emmanuelle et Daniel Chabala, Robert Kuzwela, Adelin Marocain, Gaston Kabona, Jean-Baptiste Malenge, Bénie et Jennie. Mon épouse Chantal et nos fils adorables Jonathan, JeanChristian, Patrick-Serge, Jean-Emmanuel et Benjamin-Kévin ont accepté des sacrifices et privations, sans lesquels il maurait été difficile de produire ces pages. À ma famille et à vous, toutes et tous, je dis ma profonde gratitude. Jean-Baptiste Kabisa

Préface

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Le point du départ de cet ouvrage est laffirmation dÉric Weil selon laquelle lhomme est un être fini et raisonnable. Partant de cette assertion, létude du Dr. Jean-Baptiste KABISA distingue entre, dune part, luniversel et luniversalité qui sachent intégrer les particularités en partant delles et, dautre part, ces faux universels qui consistent à luniversalisation de certaines particularités prises dans leur seule teneur empirique. En termes clairs, lauteur refuse darguer de la réalité de ces universels-alibis pour conclure à limpossibilité de luniversalité authentique, cest-à-dire authentiquement respectueuses des singularités. Il présuppose dans cette perspective, et cest là lune des originalités de lauteur dans ce texte, quaucune culture nest figée, ne colle à sa particularité, nest close une fois pour toutes. Au contraire, toute culture, ditil, se définit par une dynamique et souvre de lintérieur à dautres possibilités qui, en un sens, lui appartiennent déjà en tant que culture humaine. En outre, JB Kabisa voit dans les éthicités particulières du monde concret, non pas un obstacle, mais lorigine phénoménologique de la modalité formelle des universalisables. Les sociétés singulières sont, chacune à sa manière, des universels particuliers. Cest dans ce cadre général dune philosophie postulée et vécue que lauteur aborde la question de lintroduction de la démocratie dans les cultures occidentales et, en particulier, dans les sociétés de lAfrique subsaharienne. En étayant les enjeux sociopolitiques et technoscientifiques des figures contemporaines des relations internationales et de la mondialisation, Dr. Jean-Baptiste Kabisa fluidifie les principes de la démocratie, distinguant entre eux les principes formels, dune part, et les multiples expressions concrètes dans lesquelles ces principes peuvent trouver incarnation. Il pense

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que cest au niveau social et institutionnel que les cultures peuvent préserver leurs singularités, tout en intégrant des principes de démocratie formelle. Contre les évidences souvent faussement établies, construites et stéréotypées, lauteur présente les sociétés africaines comme étant essentiellement ouvertes aux principes de la démocratie formelle. Il explique labsence de la démocratie institutionnelle en Afrique subsaharienne aussi bien par des facteurs historiques liés à la banalisation de la violence idéologique, militaire et économique exercée sur lAfrique par des « puissances » financières et militaires prédatrices, que par un certain relent culturaliste caricatural, calqué sur le modèle du « chef médaillé » colonial. Il rejette ainsi les thèses culturalistes intrinsèquement dénigrantes des civilisations africaines. À travers tout le texte, lauteur manifeste un effort de description objective et une recherche constante de léquilibre entre les énoncés généraux et une prise de position courageuse, toujours fondée sur des faits historiquement vérifiables. Ce livre constitue, à mes yeux, une véritable synthèse de la réflexion philosophique et des questions politiques contemporaines : les guerres et limmigration clandestine dorigine africaine et congolaise. Fondée sur une démarche formelle rigoureuse et rédigée dans un style fluide, létude de Jean-Baptiste Kabisa se veut ouverte, accessible à toutes et à tous. Enseignant(e), étudiant(e), bénévole du monde associatif, femme/homme politique y découvrirait une source dinspiration pour laccomplissement raisonnable de ses tâches spécifiques.
Anne-Marie ROVIELLO Professeur à lUniversité Libre de Bruxelles Département de philosophie et Lettres

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Introduction générale

Au-delà de lintitulé qui ne peut pas tout contenir, la tâche que nous nous assignons dans ce texte est de penser la réalité humaine sous langle de son historicité et, surtout, de lunité de son genre. Il sagit de lunité à partir de laquelle se révèlent, à la fois, le sens de la vie en commun des hommes, lexistence dun patrimoine rationnel universel et la nécessité dune synergie pour une uvre collective : lorganisation sociale mondiale ou lÉtat mondial1 , selon les termes dÉric Weil. Lexistence dune telle organisation mondiale ne peut être envisagée que si lon se réfère au préalable à lordre mondial existant et à sa perception par les pays non-industrialisés, notamment les pays afro subsahariens2. Au lieu de parler de lordre mondial, les Africains préfèrent parler du désordre mondial. Car, à leurs yeux et à ceux des progressistes occidentaux, lordre économique et politique mondial actuel est exclusivement orienté par les intérêts économiques de grands capitaux. Il est gouverné selon le principe du « droit de la force » et non pas selon les conventions internationales théoriquement fondées sur la force du droit. Dans leur grande majorité, les pays non industrialisés sont persuadés que lordre mondial existant relève de mécanismes qui reflètent les visées financières et économiques des Multinationales occidentales. Il sagit dune économie néolibérale naturellement guidée par des aspirations prédatrices et dominatrices.

1

Éric Weil développe cette idée de lÉtat mondial dans Philosophie et politique (PP), Paris, Vrin, 1956, pp.229-240 2 Dans notre texte, afro subsaharien ou Afro subsaharien désigne ce qui se rapporte à lAfrique subsaharienne.

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Cest dans ce contexte global des rapports conflictuels, entre le Nord et le Sud, quil nous paraît indispensable de nous interroger sur les capacités et les chances de lAfrique subsaharienne à simpliquer durablement dans un hypothétique ordre social mondial. Cependant, précisons-le, notre approche, ici, exclut lélaboration des hypothèses techniques. Nous reconnaissons la place et le rôle des rationalités techno scientifiques. Nous aurions pu les développer dans ce travail pour donner au projet de « lorganisation sociale mondiale » une portée significativement réaliste. Reconnaissons, néanmoins, que cet aspect est mieux exploité par les experts économistes et politiques auxquels nous renvoyons constamment. De laveu même de la plupart de ces experts, le déséquilibre croissant entre « riches » et « pauvres » ne proviendrait pas de la pénurie des richesses ou des biens de consommation. Il ne sexplique pas non plus par une quelconque ignorance des modalités redistributives équitables entre les nations et les peuples. Il nest pas question, non plus, de carence des ressources naturelles ou humaines. La plupart des crises sexpliquent par le fait que lhomme soit véritablement re-devenu loup pour lhomme. Lhumanité, les peuples des nations souffrent principalement, dune part, de manque de volonté politique des « démocrates » et, dautre part, de la boulimie criminogène du néolibéralisme. Cest pour cette raison précise que nous avons opté pour lanalyse des possibilités intrinsèques de lêtre humain, en tant quêtre fini et raisonnable capable dune vision globale de la vie en commun des hommes, capable de révolution, au sens dune réaction historique, contre la logique de la domination et de la servitude. Nous privilégions dans notre démarche, comme vous laurez déjà remarqué, une approche philosophique à partir de laquelle se dégagent a posteriori des questions pratiques sur lordre mondial actuel, celui auquel les progressistes et

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humanitaires sopposent, tout en postulant lélaboration de nouvelles expressions de solidarité planétaire. Ces derniers veulent se désengager dun processus de la mondialisation de fait qui se développe en marge des considérations normatives sur lesquelles repose le sens premier du « progrès humain. » Le combat que les humanitaires et les progressistes veulent mener de front contre le néolibéralisme économique se fonde essentiellement sur la « foi en lhomme », sur le respect des aspirations humaines les plus légitimes. Or, la paix est lune de ces aspirations les plus fondamentales, il appartient à ceux qui la recherchent den combattre la première cause destructrice quest la violence sous toutes ses formes : économique, idéologique, sociologique, structurelle, politique, militaire. Toutes ces formes de violence sont destinées à soumettre lhomme aux conditions de vie de dépendance et desclavage, favorisant ainsi des mouvements migratoires de plus en plus croissants et complexes. Sur le plan humain, la lutte pour la justice et légalité ne peut comporter de particularité raciale ou ethnique. Lengagement, au nom du bien-être collectif planétaire, peut paraître utopique, purement romantique si les différents acteurs sarrêtent simplement à laspect émotionnel de leur quête. En effet, le sentimentalisme ne suffit pas pour transformer notre société. La raison, qui nest pas réservée aux érudits, doit accompagner nécessairement nos élans du cur. Elle consiste en la droiture, au « bon sens » de notre vouloir quotidien. Elle est, en dautres termes, la capacité dont lhomme est doté pour re-constituer lunité du genre humain, malgré la diversité des habitudes et coutumes que comporte lhumanité. Tous les hommes, pourrions-nous dire, répondent dun même monde où ils recherchent et découvrent des valeurs et des anti-valeurs: lespoir et la déception, les échecs et les réussites, les violences et les rationalités, les attachements et les séparations, la tristesse et la joie, le bonheur et le malheur, les besoins et les

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contraintes, le sacré et le profane, le permis et linterdit, le commandement et la soumission, le travail et la rémunération, les exclusions et les pistes de solidarité. On peut ajouter à cette liste un autre fait fondamental et commun à toutes les civilisations, à savoir la religiosité en tant que source de spiritualité et tentative de réponses à ce qui échappe à la saisie empirique. Il existe donc des croyances universelles diversement pratiquées. Lensemble de ces croyances constitue des présupposés anthropologiques ou des fondements universels susceptibles dune reprise collective par des communautés humaines visant un monde meilleur. Pour développer ces thèmes, nous avons choisi de nous appuyer sur les écrits dÉric Weil. L idée weilienne de lorganisation sociale mondiale peut servir de cadre théorique pour critiquer, à la fois, lordre mondial existant et certaines pratiques politiques afrosubsahariennes propices à la dépossession et à la marginalisation de leur espace historique. L organisation supranationale que Weil évoque dans son uvre se présente, selon nous, comme un « projet » par rapport auquel les traditions et lespace afro subsahariens peuvent se déterminer dans la recherche dune coexistence pacifique. Cest la tâche que lhomme politique africain doit sassigner actuellement, sil veut assurer vie et durée à sa communauté historique. Vie et durée impossibles à obtenir dans un schéma de repli frileux et de quête systématique de légitimité politique extravertie. Éric Weil, nous semble-t-il, a posé des questions et développé des thèses dune grande pertinence, au-delà du temps et de lespace. Il est, à nos yeux, une source incontestable dinspiration pour toute approche objective des problèmes politiques, économiques et sociaux contemporains. Hormis sa critique des relations internationales et de la politique étrangère, Éric Weil nous aide aussi à évaluer la portée singulière de lespace politique africain.

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De part ses analyses, le philosophe assure que le politique africain doit contribuer à luniversalisation des particularités dont il est issu, sil veut réellement inclure sa communauté dans le concert des nations viables. La viabilité dune société se mesure à la façon dont les compétences locales réagissent aux doléances, aux besoins individuels et collectifs. Ces besoins sont essentiellement révélés par les questions pratiques économiques et sociales. Elles nécessitent des réponses urgentes et durables. Serait-il possible, actuellement, de penser que les bonnes réponses, les bonnes résolutions proviennent du néolibéralisme et du soutien quil apporte aux dictatures africaines ? Voilà pourquoi il nous paraît utile de requérir des réponses qui puissent se démarquer du simple cadre des théorisations conceptuelles et formelles. Sans, pour autant, proposer des solutions concrètes, nous voulons, néanmoins, inviter les politiques à explorer toutes les ressources dont lHumanité dispose pour la rendre plus habitable, plus pacifiée au profit de tous les hommes sensés. Le progrès humain et des nations doit être recherché dans lélimination progressive de la violence. En tant que l« Autre de la Raison », la violence se présente sous plusieurs figures et demeure un problème récurrent au développement des nations, à la concrétisation dun ordre social équitable. Cette préoccupation est inhérente à toutes les traditions et civilisations, y compris celles de lespace afro subsaharien. Nous en faisons, ci-dessous, une brève présentation.

Violence et Raison

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« Violence et Raison »

La première chose qui frappe tout lecteur dÉric Weil est la présence quasi constante des concepts de « raison », de « violence » et de « rationalité » dans son uvre. Cest sur ces concepts que repose le fondement anthropologique de la Philosophie Politique et de lidée de lorganisation mondiale dans la pensée dÉric Weil. Voilà pourquoi il nous paraît indiqué de restituer, au préalable, le cadre de la réflexion et de la pensée quinspirent ces concepts, avant den explorer lactualité sociale et politique contemporaine. Lidée weilienne de lorganisation mondiale nest explicitement évoquée, sous le concept dÉtat mondial, que dans la dernière partie de sa philosophie politique. À travers ce thème, E.Weil, non seulement, essaie de dégager lunicité de sa pensée autour des concepts de morale, de société, dÉtat, mais il sengage aussi, du moins intellectuellement, à manifester un large intérêt aux problèmes concrets de son temps. Il aborde la question des relations internationales et des violences dont la guerre représente la forme la plus spectaculaire. La violence est mise en évidence comme une réalité qui concerne tous les États du monde et tous les individus à lintérieur de ces États. Entre eux, les individus entretiennent parfois des rapports conflictuels. Dans les relations (internationales) quils entretiennent, les États se présentent aussi comme des individualités capables dagresser et dimposer leur volonté selon la puissance militaire dont ils disposent. Dans ce type de rapport, le risque est toujours grand dassister à une sorte de « jeu » politique dans lequel la violence et la raison ne se définissent plus de manière impersonnelle ou objective, mais plutôt subjective. Cest le plus fort qui aura toujours raison de « vaincre » la violence du plus faible accusé de menacer lordre (public) international.

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1.1.

De la raison.

Les concepts de « raison » et de « violence » sont déjà présents dans la tradition philosophique qui a précédé E. Weil. Dans lhistoire occidentale, lhomme se définit, depuis la Grèce dAristote jusquà lavènement de lindustrie, comme un animal rationnel. Cependant, le même homme est aussi à lorigine de nombreux tristes événements liés aux guerres, à la xénophobie, à lantisémitisme et au racisme. Ces événements sont à la fois gratuits et répétitifs. En conséquence, il apparaît légitime de douter de lexistence de la raison comme caractéristique essentielle de lhomme, tel que le concevait la philosophie traditionnelle. Lhomme agissant, cest-à-dire non conceptuel, est seulement capable de raison, parce quil est aussi violence. Cest la conscience de cette ambivalence intrinsèque qui peut lui permettre le choix de lélévation vers plus dhumanité. Celle-ci nest jamais totalement atteinte, mais simplement visée comme un idéal, grâce à une éducation permanente à la connaissance, à lapprentissage et à lintériorisation des valeurs positives humaines. La raison, selon E.Weil, vous laurez certainement déjà remarqué, ne signifie pas, exclusivement, la connaissance savante des lois de la nature. Elle est plutôt de lordre des choses humaines, de lagir humain, des activités de lhomme. Comprise ainsi, la raison embrasse un point de vue anthropologique dans la perspective de la réalisation de son unité dans le monde, en tant que singularité de champs dapplication de son historicité. Pour le dire plus platement, lunité de la raison se trouve dans lharmonisation de différentes activités humaines. Luniversalité de la raison consiste en ce que tous les hommes dans lespace et le temps semploient à améliorer leurs conditions de vie selon les données culturelles et historiques propres. Au cur de toute civilisation humaine, il y a principalement une recherche constante déquilibre entre la

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