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Socialisme d'Auguste Comte

De
168 pages
Nos sociétés tendent spontanément vers un compromis social-démocrate, entre libreté totale et contrainte sociale, entre individualisme et solidarisme. Bizzarement, les forces politiques porteuses de ce projet sont plutôt en recul, ne parviennent plus à conquérir les peuples, les opinions, le pouvoir. Le projet de ce livre est de montrer que des élements essentiels de cette idéologie réformiste et socialiste peuvent être trouvés chez Auguste Comte.
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Le socialisme d’Auguste Comte Questions Contemporaines
Collection dirigée par
B. Péquignot et D. Rolland

Chômage, exclusion, globalisation… Jamais les « questions
contemporaines » n’ont été aussi nombreuses et aussi
complexes à appréhender. Le pari de la collection
« Questions Contemporaines » est d’offrir un espace de
réflexion et de débat à tous ceux, chercheurs, militants ou
praticiens, qui osent penser autrement, exprimer des idées
neuves et ouvrir de nouvelles pistes à la réflexion collective.


Derniers ouvrages parus


Jean-Christophe TORRES, Du narcissisme. Individualisme et
amour de soi à l’ère postmoderne, 2012.
Yvon OLLIVIER, La Désunion française. Essai sur l’altérité
au sein de la République, 2012.
Joachim MARCUS-STEIFF, La société sous-informée, 2012.
Mikaël LACLAU, Le Grand Plan : nouvelles stratégies de la
globalisation capitaliste, 2012.
Michel JUFFÉ, Quelle croissance pour l’humanité ?, 2012.
Daniel ESTEVEZ, Représenter l’espace contemporain,
Projets et expérimentations architecturales dans les
aéroports, 2012.
Stéphane JACQUOT, en collaboration avec Yves Charpenel,
La justice réparatrice, 2012.
Emilie PICOU, Démythifier la maternité. Concilier foi
chrétienne et droit à l’avortement, 2012.
Lukas STELLA, L’invention de la crise. Escroquerie sur un
futur en perdition, 2012.
André ORTOLLAND, Rétablir les finances publiques,
garantir la protection sociale, créer des emplois, 2012.

Eric Sartori






Le socialisme d’Auguste Comte






eAimer, penser, agir au XXI siècle

















L’HARMATTANDu même auteur


Histoire des grands scientifiques français, Plon, 1999

L’Empire des Sciences, Napoléon et ses savants, Ellipse, 2003

eHistoire des femmes scientifiques de l’Antiquité au XX siècle,
Plon, 2006





















© L'HARMATTAN, 2012
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-96196-8
EAN : 9782296961968

À Elizabeth,


« On se lasse de penser et même d’agir, jamais on ne se
lasse d’aimer. »
Sommaire

I. En guise d’introduction : qu’est-ce qui fait
société ?…………………………………………………11

II. Importance historique et actuelle d’Auguste Comte...17

III. Qui était Auguste Comte?..........................................27

IV. Les principes du positivisme et leurs premières
conséquences……………………………………………39

V. La sociologie comtienne : vers une science de
l’histoire…………………………………………………55

VI. Leçons positivistes pour nos sociétés……………….93

VII. Conclusion : Le positivisme comme théorie du
socialisme du XXIe siècle……………………………..133

Annexe I : L’épistémologie positiviste………………..137

Annexe II : Citations…………………………………..157

Bibliographie………..…………………………………165



I) En guise d’introduction : qu’est-ce qui fait société ?

Une société « en grande tension nerveuse »

En 2010, le médiateur de la République, Jean-Paul Delevoye
publie un rapport tout à fait inhabituel quant au ton. Il y décrit
une société française « en grande tension nerveuse, comme si
elle était fatiguée psychiquement », une « société qui se
fragmente, où le chacun pour soi remplace l’envie de vivre
ensemble ». Il faut croire que le médiateur l’avait emporté sur
l’élu d’un parti de droite ; en tous cas, décision fut prise… de
supprimer la fonction de médiateur de la République.
La société française, comme les sociétés européennes et
américaines, connaît en effet des inégalités sociales en
explosion, qui entament dangereusement la cohésion sociale.
« Que reste-il de commun entre une caissière de supermarché à
temps partiel et un patron du CAC 40 ? s’interroge
l’éditorialiste Jacques Julliard. « Quelle est la nature du lien
social qui est censé les relier encore ? La nation ? Elle est
menacée chaque jour par la mondialisation. » (Marianne, 25
février 2011). A cela s’ajoutent un sentiment débilitant que le
progrès est en panne, ou du moins ne profite plus à tous, que
l’avenir de ses enfants risque, pour la première fois dans
l’histoire récente, d’être plus difficile que celui des générations
précédentes, et des mouvements migratoires non contrôlés qui
entraînent des confrontations de culture et questionnent
l’identité nationale.

Un problème universel

Et la France, évidemment, n’est pas seule ! Le Japon entame
l’expérience inédite d’un hiver démographique, qui en fait peut-
être un véritable laboratoire pour nos sociétés. Depuis 1974, les
générations n’y sont pas remplacées et le pourcentage de plus
de soixante-cinq ans avoisinera les 40 % en 2040 tandis que
celui des moins de quinze ans passera en dessous de 10%. Les
femmes ne veulent pas épouser des hommes moins diplômés
qu’elles, surtout si elles doivent renoncer à leur carrière, ce qui
tombe bien – ou mal –, puisque les hommes, de leur côté, ne
11veulent pas épouser des femmes plus diplômées qu’eux ; en
conséquence, la nuptialité baisse encore. Des problèmes
nouveaux et redoutables se posent : on ne peut plus demander à
des enfants souvent uniques, de soutenir leurs parents et leurs
grands-parents, et leurs arrière grands-parents, d’autant que
chaque génération, et même chaque individu, tient à son style
de vie.
Si l’on parle d’hiver démographique au Japon, alors c’est un
blizzard démographique qui frappe la Russie, où le non
remplacement des générations se conjugue à la diminution
unique de la durée de vie. La destruction à vitesse inouïe d’une
société soviétique déjà bien malade a engendré un monstre
déstructuré où ce qui reste de l’Etat dispute ce qui lui reste de
pouvoir aux mafias. Là où l’Orient était rouge, il reste rose, car
le peuple chinois bénéficie incontestablement d’une élévation
rapide de son niveau de vie. Pour autant, la violence de l’Etat,
sa collusion avec les milieux d’affaire, la corruption, l’absence
de démocratie et de concertation créent des tensions qui
explosent régulièrement en violentes émeutes à l’occasion de
faits divers tragiques, d’expulsions arbitraires, d’accidents
miniers ou industriels, d’une pollution ou d’un produit frelaté
de trop, du viol d’une étudiante… Le Parti contrôle encore la
société, mais combien de temps y aura-t-il encore un parti et
une société ? Et là encore, un défi démographique inédit, avec
la politique de l’enfant unique et le déficit de naissances
féminines.
Aux USA, le « melting pot », mythe de la fusion
d’immigrants venus des quatre points cardinaux en un même
moule, n’a pas résisté à l’augmentation des immigrations extra-
européennes et à la persistance du problème noir, et a été
remplacé par le « salad bowl », juxtaposition de communautés
liées par la sauce du patriotisme américain. Que deviendra cette
salade avec la mise en minorité du modèle blanc anglo-saxon
originel, l’explosion des inégalités sociales, la fin du crédit
facile, la difficulté à s’élever socialement – le rêve américain –,
la désindustrialisation, la fin de l’hyperpuissance américaine et
de sa domination internationale ? Est-ce une nouvelle société en
gestation, ou le prodrome d’un effondrement ?

12La grande tentation autocratique

Ces déstructurations sociales ont déjà des conséquences
politiques graves auxquelles s’est particulièrement intéressé
Emmanuel Todd, notamment dans Après la démocratie
(Gallimard, 2008). En ce qui concerne les USA, il note une
fuite dans l’irrationnel de l’électorat américain, une révolte anti-
establishment des petits blancs, qui emprunte l’improbable
chemin du fondamentalisme religieux. En Europe, c’est la
montée des mouvements populistes. En France
particulièrement, la présence du Front National au second tour
de l’élection présidentielle en 2002, la victoire du « non » au
traité constitutionnel européen de 2005 contre l’avis des
principaux partis politiques démontrent une crise de la
démocratie. Ce populisme constitue une réaction contre des
élites politiques mondialisées qui rêvent de « démettre un
peuple visiblement incapable de les comprendre » (Todd) et
tentent de supprimer l’expression du suffrage universel (et
même y parviennent, le traité européen a tout de même été
adopté !), ou du moins, de le réduire à la démocratie locale.
Cette hostilité latente à la démocratie se manifeste, en
particulier chez ceux qui historiquement devraient lui être les
plus attachés, les socialistes, par une appétence pour les
fonctions internationales échappant à tout processus électif : en
2010, Strauss–Kahn au FMI, Lamy à l’OMC, Trichet à la
Banque Centrale européenne sont ou ont été socialistes. D’où la
conclusion pessimiste de Todd ; d’une façon ou d’une autre, la
démocratie sera la victime de la crise de nos sociétés.

De l’accumulation des problèmes, de la social-démocratie et
des solutions positivistes

D’autres phénomènes plus fondamentaux soumettent nos
sociétés à de décisives indécisions, à des tensions
déstructurantes, à des bonds vers l’inconnu. Dans ses
conférences, Michel Serres fait souvent remarquer que nos
arrière-grands-parents, lorsqu’ils se mariaient, se juraient
fidélité… pour une ou deux dizaines d’année. Le serment
n’était déjà pas forcément facile à tenir, que dire d’une vie
13commune pendant soixante ans ou plus ? Faut-il s’étonner du
recul du mariage, et, pour ceux qui se marient, de l’extension
des divorces ? De toute évidence, l’allongement de la vie ne
peut être sans effets sur la structure familiale, sur la nature
même de la famille. Nous avons acquis le pouvoir
véritablement révolutionnaire de planifier les naissances de nos
enfants, mais avons-nous le savoir, la connaissance qui nous
permet de le faire à bon escient ? « Savoir pour pouvoir, afin de
pourvoir », proclame un slogan comtien ; mais si l’on peut sans
savoir, alors quoi ? Il se produit un curieux effet de ciseau,
justement repéré par Michel Serres : les naissances des enfants
sont de plus en plus tardives, alors que l’évolution des
connaissances, des progrès techniques, des mentalités, du
vocabulaire même, sont de plus en plus rapides. Les enfants ne
vivent plus dans la même société que leurs parents, leurs objets,
leurs jeux, les relations entre eux ne sont plus les mêmes, ils
maîtrisent des techniques que les adultes n’ont jamais apprises,
et cela modifie jusqu’à leurs aptitudes physiques (« Ah cette
étonnante dextérité des pouces pour taper des messages
électroniques ? » note Serres). Comment éduquer, cette mission
fondamentale de toute société, peut-il avoir la même
signification, comment pourrait-il se faire de la même façon
qu’auparavant ?
Nous avons accompli le rêve cartésien : nous nous sommes
rendus maître et possesseur du monde, et nos pouvoirs sont tels
que nous sommes capables, même sans intention mauvaise, par
simple maladresse, de le détruire, et l’humanité avec. Ce monde
dont nous sommes maîtres est maintenant un monde plein. L’air
que nous respirons, l’eau indispensable à la vie, le pétrole, le
gaz, les métaux, les poissons dans la mer, l’herbe des prairies,
tout ce que nous pensions inépuisable nous est maintenant
compté ; cela aussi va changer fondamentalement nos sociétés.
La question « qu’est-ce qui fait société ? » se pose donc de
façon assez vive et urgente, elle a ainsi servi de sujet de
réflexion, pendant trois ans, à un cénacle d’économistes, au
rythme d’une réunion par mois. Il m’a paru évident, et c’est
l’objet de cet ouvrage, que l’inventeur du mot sociologie,
Auguste Comte, donc, si important mais si méconnu, ne pouvait
pas être ignoré, devait même être questionné, et qu’il a
14beaucoup de choses intéressantes à nous dire à ce sujet. C’est
l’occasion de redécouvrir une pensée étrange, celle d’un
zélateur du progrès qui exprime son admiration de la féodalité
et du christianisme médiéval, d’un rationaliste qui finit par
bricoler une religion, de l’inventeur d’utopies bizarres, comme
celle de la vierge mère, mais, à certains égards, prophétiques.
Comte est d’abord un penseur essentiel de la science, du
progrès et des défis qui en résultent pour la société – et ils ne
sont pas si répandus, les philosophes qui connaissent à ce point
l’esprit scientifique. Il est aussi le philosophe de l’opinion
promue comme instrument de régulation sociale – ne nous
étonnons pas de vivre dans une démocratie d’opinion, il nous
l’avait assez annoncé. L’Education Nationale a été le grand
projet positiviste, le plus – le seul ? – réussi grâce à des
hommes comme Jules Ferry, aussi la question « qu’est-ce
qu’éduquer ? » reste-t-elle au plus haut point une question
comtienne. Enfin, le positivisme est essentiellement une
idéologie modeste, réformiste, qui ne se satisfait pas de l’ordre
existant, affirme toujours possible son amélioration, mais refuse
comme dangereuse et contreproductive toute violence
prétendument accoucheuse de l’histoire.
Or nous voyons bien que toutes nos sociétés tendent
spontanément vers un compromis social-démocrate entre liberté
totale et contrainte sociale, entre individualisme et solidarisme ;
mais que bizarrement les forces politiques naturellement
porteuses de ce projet, et les plus à même de le faire progresser,
sont plutôt en recul, ne parviennent plus à conquérir les peuples,
les opinions, le pouvoir. C’est ma conviction, et c’est l’objet de
ce livre, premièrement, que cette situation paradoxale et
malheureuse est due à des pratiques purement opportunistes qui
ne s’appuient pas sur une doctrine solide, sûre, certaine, précise,
organisatrice et clairement revendiquée ; deuxièmement, que les
éléments essentiels de cette doctrine, osons le mot, de cette
idéologie, peuvent être trouvés chez Comte.