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Socrate Enseignant

De
320 pages
Tout le monde sait que Socrate ne savait qu'une chose : il ne savait rien. Mais faut-il le croire sur ce point ? Socrate a passé son temps à enseigner. Sur les places publiques ou dans les maisons particulières, des jeunes gens se pressent autour de lui. C'est qu'il a sa méthode à lui et qu'il ne parle pas pour ne rien dire. En quoi consiste sa méthode ? A vous interroger pour vous faire réfléchir. Socrate ne vous impose pas des idées toutes faites. Sur des questions aussi difficiles que l'amitié, le devoir, la beauté, la sagesse, il vous force même à penser par vous-même.
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SOCRATE ENSEIGNANT
De Platon à nous

Collection L'Ouverture Philosophique dirigée par Bruno Péquignot et Dominique Chateau
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu' elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou ... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Dernières parutions

Jean BARDY, Bergson professeur, 1998. François NOUDELMANN, Image et absence. Essai sur le regard, 1998. Michel VADÉE, Marx penseur du possible, 1998. Michel ADAM, La morale à contre-temps, 1998. R. LAMB LIN, Une interprétation athée de l'idéalisme hégélien, 1998. Lucio D'ALESSANDRO, Adolfo MARINO, Michel Foucault, trajectoires au coeur du présent, 1998. Miklos VETO, Études sur l'idéalisme allemand, 1998. M.F. WAGNER, EL. VAILLANCOURT,De la grâce et des vertus, 1998. Bernard DUGUÉ, L'expressionnisme, 1998. Thierry GAUBERT, Le poète et la modernité, 1998. Meinrad HEGBA, La rationalité d'un discours africain sur les phénomènes paranormaux, 1998. Bruno CURATOLO, Jacques POIRIER, L'imaginaire des philosophes, 1998. Olga KISSELEVA, Cybertart, un essai sur l'art du dialogue, 1998. Jean-Luc THAYSE, Eros et fécondité chez le jeune Lévinas, 1998. Jean ZOUNGRANA, Michel Foucault un parcours croisé: Lévi-Strauss, Heidegger, 1998. Jean-Paul GAUBERT, Socrate, Une philosophie du dénuement, 1998.

@ L'Harmattan, 1998 ISBN: 2-7384-7204-4

Roger Texier

SOCRA TE ENSEIGNANT
De Platon à nous

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

Du même auteur
(En colI. avec M. D. GRAU) Eduquer. Textes modernes pour une éducation de l'homme, Paris, Cerf, 1982. Introduction à une philosophie de l'homme, Lyon, Chronique Sociale, 1985. Education, monde d'espérance, Lyon, Chronique Sociale, 1988. (En coll.) Médiation éducative et éducabilité cognitive. Autour du PE.I., Lyon, Chronique Sociale, 1996.

Introduction

Nietzsche, s'il eût participé au procès de Socrate en connaissant d'avance l'histoire de la philosophie, eût été un accusateur terrible, plus terrible que Mélétos, Anytos et Lycon. Qu'aurait-il dit de Socrate, en effet? Pourquoi pas ce qu'il en a dit dans les pages qu'il devait consacrer, au soir de (1) sa vie, au «problème de Socrate» ? Le pseudo ou l'antigrec - c'est de Socrate que parle Nietzsche - est le symptôme même de la décadence de toute civilisation comme de toute valeur (2). Dans le moment retrouvé d'une lucidité perdue, Nietzsche développe l'une de ses intuitions primordiales: Socrate a entravé la philosophie et lui a fait perdre son élan; Socrate a été l'un des « instruments de la décomposition de l'hellénisme» (3).La frénésie dionysiaque de la philosophie s'enivrait aux sources de la vie; Socrate en a figé la danse. Après lui et à cause de lui, la joie n'est plus possible; la raison s'est muée en tyran. «Le fanatisme avec lequel toute la pensée grecque se jette sur la rationalité trahit une situation désespérée (...). On devint rationnel jusqu'à l'absurde» (4).Et puis cette question, d'une ironie fort peu socratique: « Socrate appartenait, par son origine, au plus bas peuple: Socrate, c'était la populace. On sait combien il était laid. Mais la laideur, qui déjà par elle-même est une objection, est chez les Grecs presque une réfutation. Socrate était-il même grec?» (5).D'Aristophane à Nietzsche, au sujet de Socrate, que de malentendus! La vérité est qu'il est difficile, aujourd'hui comme hier, de ne pas aimer Socrate. On le voit bien dans le Lachès 7

et le Charmide. Dans le Lachès, 180 e, Lysimaque, à l'assistance: «Quand toute cette jeunesse bavarde à la maison, elle parle souvent de Socrate et elle en dit le plus grand bien.» Dans le Charmide, 156 a, le jeune et beau Charmide, directement à Socrate: «Nous parlons souvent de toi, entre nous, les jeunes. » Celui qui se disait ami de la sagesse avait bon coeur et ne vous reprochait jamais rien. Il était intelligent, inflexible et tolérant tout ensemble. Il ne visait nullement à entraîner à sa suite une troupe de disciples. Il avait une façon parmi d'autres d'aimer la vie: il fréquentait les banquets et y buvait. C'est au cours d'un banquet qu'Alcibiade prononça son éloge. Alcibiade n'avait pas besoin de vouloir se faire aimer de Socrate: celui-ci aimait les jeunes gens les plus beaux; Alcibiade en était. D'Alcibiade ou de Socrate, pourtant, qui était aimé davantage? Ce n'est pas Alcibiade, c'est Socrate (cf. Banquet, 216 d). Non pour sa beauté, mais pour sa modestie et parce que, malgré sa modestie, Socrate avait quelque chose à dire. Sa modestie était grande. Il prétendait ne rien savoir et ne rien enseigner. Un forgeron et un tisserand en savaient plus que lui, le premier sur l'art de forger, le second sur l'art de tisser. Mais ni l'art de forger ni celui de tisser ne faisaient partie de ses préoccupations premières. Sa question à lui, c'était: «S'agissant, pour l'homme, de vivre le plus heureusement possible, qu'est-ce qui convient à l'homme?» Car la connaissance de ce qui convient à l'homme est cela seul qui éclaire sa conduite et qui importe. L'homme ne devrait jamais, à cet égard, demeurer dans l'ignorance. C'est à l'ignorance que Socrate en eut, toute sa vie. Car une erreur de conduite ne s'explique, selon lui, que par une erreur de jugement et, en matière de conduite, il n'est de vérité dans le jugement qui ne se traduise en vérité de la conduite. Dire, c'est faire; penser, c'est agir. Or donc, Pascal 8

le dira magnifiquement: « Travaillons à bien penser: voilà le principe de la morale» (6).Socrate eût aimé. C'est qu'il y a un usage falsifié de la parole, qui est celui d'un langage seulement plaisant et qui se substitue à celui d'un langage vrai. Les sophistes du temps de Socrate et ceux de tous les temps en donnent de fâcheux exemples. Une chose, pourtant, est d'utiliser un mot et de faire des phrases en raison de l'effet qu'on attend: les sophistes; une autre est de savoir ce que les mots veulent dire et ce qu'ils contiennent de vrai: Socrate. Une chose est de parler; une autre est de penser. On le voit bien aujourd'hui. Qu'il s'agisse de politique, d'économie ou d'éthique, c'est toujours pareil: une langue bien faite n'appartient pas au folklore; elle est affaire de spécialistes, pour ne pas dire d'initiés. Socrate, dans le Craty/e, prendra l'exemple de la navette, ce petit instrument de bois, d'os ou de métal, qui se déplaçait d'un bord à l'autre du métier à tisser, en tirant le fil. Il paraît que toutes les navettes ne se valaient pas. Socrate observe, en tout cas, qu'aucun forgeron ni qu'aucun menuisier ne pouvait fabriquer de navette sans tenir les yeux fixés sur une navette idéale, fût-ce à leur insu. Ainsi de la création et de l'usage des mots. Ainsi de la création et de l'usage des phrases. Ainsi du discours. Socrate est un contrôleur de mots, comme d'autres sont contrôleurs de poids et de mesures. C'est en cela que Socrate, lui aussi, prétend éduquer. Il ne se contente pas de participer à des discussions sur ce qui convient ou ne convient pas à I'homme; les discussions, il les provoque. Les premiers venus qu'il rencontre dans la rue ou au marché, il les entraîne dans sa quête de la meilleure façon de vivre. Xénophon l'a rencontré, un jour, dans une rue d'Athènes. Socrate tendit son bâton devant lui pour l'empêcher de passer. Et il lui demanda: « Sais-tu où l'on se 9

procure ce dont on a besoin pour vivre? - Oui, au marché. Et sais-tu comment les gens deviennent des gens bien? - Pas forcément. - Alors, suis-moi »(7).Le dieu lui a ordonné de vivre en philosophant, de pratiquer l'examen de lui-même et d'autrui. (Cf. Apologie de Platon, 28 e) : la vie sans examen ne vaut pas la peine d'être vécue (Cf. ibid., 38 a). Thème central de son activité philosophique: la meilleure gestion possible d'une vie dans le monde, la supériorité de l'âme par rapport à l'argent, au prestige et au pouvoir. Ecoutons-le dans le Criton, 47 d; il est à quelques jours de boire la ciguë: « Quand il s'agit du juste et de l'injuste, du laid et du beau, du bien et du mal, est-ce l'opinion du plus grand nombre que nous devons suivre et craindre? ». Socrate prétend donc éduquer. Et non seulement éduquer, mais éduquer en vérité. Il sait que la rhétorique dominante s'accompagne d'une double subversion: celle des valeurs et celle des mots (8).Il sait que le vrai est autre chose que ce qui se dit et autre chose que ce qui se fait. Ce n'est donc pas des mots qu'il partira; c'est des choses. Il n'est guère sage, pense-t-il, de s'en remettre aux mots les yeux fermés. Le soin que vous devez à vous-même et à votre âme mérite beaucoup mieux (Cf. Cratyle, 439-440). Comment la résistance à la sophistique n'aurait-elle pas pris chez lui la forme d'une défiance à l'égard de la parole? Devait-on former les jeunes gens à l'art du dire ou les entraîner à la vertu? Nous verrons donc Socrate partir des choses. Cela, il ne l'avoue que rarement, mais il le sait. Quand il déclare ne détenir aucune connaissance, personne, ô Zeus! n'est obligé de le croire. Dans un certain nombre de cas, c'est même clair: il n'a pas renoncé à la certitude. Comment l'aurait-il pu en présence de ce qui est pour lui un axiome, par exemple que la thèse selon laquelle la justice est l'intérêt du plus fort est 10

perverse. D'ordinaire, pourtant, c'est du questionnement qu'il fait sa règle, à rallumer le savoir qu'il s'essaie. Pour faire jaillir la flamme, Socrate tisonne. Son pari là-dedans? Que l'autre sait, sans savoir qu'il sait. On verra que la flamme, souvent, a bien du mal à naître. En va-t-il autrement aujourd'hui? C'est l'aventure de Socrate qui est ici contée. L'aventure d'un Socrate vrai? Gageons que oui(9). Les dialogues de Platon jeune dégagent le parfum d'une histoire poétisée et ils ont le charme de contes revécus. On en verra la liste ci-après. C'est des dialogues de Platon jeune que je suis parti, dialogues faits de détours, intermèdes, fausses sorties, et qui restent souvent en panne. J'ai voulu en ressaisir le fil: car un filles traverse, qui traverse aussi ceux du Platon de la maturité. Grégory Vlastos, qui s'y connaît en socratisme, a établi que sur les points essentiels où le premier Socrate diffère du second, on est en présence du Socrate historique, tel que Platon l'a recréé en des « conversations fictives» (10). Tout jeune, Platon a connu Socrate(lI). L'âge venu, il l'a réécouté et il a voulu en conserver l'écho(12).A la suite de ceux qui s'y entendent, tel est aussi mon sentiment. Ce Socrate-ci est un Socrate raconté.

Notes
Cf. NIETZSCHE, Crépuscule des idoles, traduction, introduction et commentaire par E. Blondel, Paris, Hatier, Profil, 1983, p. 60-65. (2) Cf. NIETZSCHE, La volonté de puissance. Essai d'une transmutation de toutes les valeurs, traduction de H. Albert, Paris, Mercure de France, 1. I, 32ème éd., 1943, p. 239. Socrate y est présenté comme un agent de perversion dans l'histoire des valeurs. (3) Crépuscule des idoles, op. cit., p 60.
11

(I)

(4)

Ibid., p. 64.
(5)

Ibid., P 61. Suite du texte:

« La laideur est assez souvent le

résultat d'une évolution métissée, d'une arriération due au métissage. Dans l'autre cas, elle apparaît comme une évolution vers le déclin. Les anthropologues criminologistes nous affIrment que le criminel typique est laid (...). Or le criminel est un décadent. Socrate était-il un criminel type? » (6) PASCAL, Pensées, dans Œuvres complètes, Paris, Seuil, coll. L'Intégrale, 1963, pensée 200. (7) Cf. DIOGENE LAERCE, Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, traduction, notice et notes par R. Genaille, t. I, GFFlammarion, 1965, p 120. (8) D'autres que Socrate pensaient comme lui. Que l'on veuille bien en juger par ce passage de la Guerre du Péloponnèse: « La valeur coutumière des mots se trouva renversée dans les faits par rapport à leur valeur juste. L'audace absurde fut nommée courage pour ses amis; la lenteur prévoyante lâcheté déguisée; la tempérance prétexte du faible, et le fait d'être prudent en tout devenait être paresseux en tout» (cité par G. ROMEYER DHERBEY dans sa préface au livre de M. UNTERSTEINER, Les sophistes, t. I, traduit de l'italien et présenté par A. TORDESILLAS, 2de éd., Paris, Vrin, 1993, pIII). (9) Une aventure non corrigée, aussi. Celle, autrement dit, d'un Socrate tel qu'il apparaît et non tel qu'on voudrait qu'il fût. Mme Sylvie Leliepvre-Botton vient de présenter un fort intelligent Gorgias de Platon, destiné aux élèves des classes terminales (Paris, P.U.F., 1996). De quel droit se permet-elle, après tant et d'aussi pertinentes analyses, de « disqualifier» ce qu'elle considère comme le « mythe socratique» (p. 71 et suiv.) avec autant d'impertinence? (la) Cf. G.VLASTOS, Socrate. Ironie et philosophie morale, traduit de l'anglais par Catherine Dalimier, Paris, Aubier, coll. Philosophie, 1994, p. 74-75. Le but de Platon? Non seulement conserver le souvenir de la pratique philosophique de Socrate, mais la recréer, la ressusciter en des scènes dramatiques. Platon repense leurs principales affIrmations communes. Il ne reproduit pas le discours de Socrate, il le produit (Cf. ibid., P 76). (11) Platon devait avoir à peu près trente ans quand il commença à écrire ses dialogues. Il a pu se faire l'élève de Socrate aux environs de sa vingtième année. Socrate avait alors dépassé la soixantaine. (12) Cf. A. DIES, Autour de Platon. Essais de critique et d'histoire, t. I, Les voisinages. Socrate, Paris, Beauchesne, 1927, p. 181 : « Platon s'est établi au coeur même de cette aspiration infmie qui fut l'âme de Socrate. » 12

Dialogues de jeunesse*
Editions utilisées

Alcibiade (Premier Alcibiade), sur la nature de l'homme, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GFFlammarion, 1967. Apologie de Socrate, sur les circonstances de la mort de Socrate, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1965. Apologie de Socrate, traduction originale, introduction et commentaire par CI. Chrétien, Paris, Ratier, coll. Profil, 1993. Charmide, sur la sagesse, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Charmide, traduction de Victor Cousin, introduction et commentaires par CI. Chrétien, Paris, Ratier, coll. Profil, 1988. Criton, sur le devoir, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1965. Euthydème, sur la discussion, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Euthyphron; sur la piété, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Gorgias, sur la rhétorique, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Gorgias, traduction inédite, introduction et notes par M. Canto, Paris, GFFlammarion, 1987. 13

Hippias majeur, sur le beau, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Hippias majeur, traduction de Victor Cousin, revue par 1. Lacoste, introduction et commentaire par J. Lacoste, Paris, Ratier, colI. Profil, 1989. Hippias mineur, sur le mensonge, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Lachès, sur le courage, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Lysis, sur l'amitié, dans Premiers dialogues, traduction, notices et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Ménon, sur la vertu, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Ménon, traduction inédite, introduction et notes de M. Canto-Sperber, Paris, GF-Flammarion, 1991. Protagoras, sur les sophistes, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967.

Dialogues de maturitéEditions utilisées

Le Banquet, sur l'amour, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1964. Cratyle, sur la justesse des noms, traduction, notices et notes, par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. 14

Phédon, sur l'âme, traduction, notice et notes, par E. Chambry, Paris, GFFlammarion, 1965. Phèdre, sur la beauté, traduction, notice et notes, par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1964. Philèbe, sur le plaisir, notice et notes, par E. Chambry, Paris, GFFlammarion, 1969. La République, sur la justice, traduction, introduction, notes et index par R. Baccou, Paris, GF-Flammarion, 1966. La République, livres VI et VII, traduction et commentaires par M. Dixsaut, Paris, Bordas, Univers des Lettres, 1986. Le Sophiste, sur l'être, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1969. Théétète, sur la science, traduction, notice et notes par E. Chambry, Paris, GF-Flammarion, 1967. Mention, enfm, doit être faite de la Lettre VII, dans Lettres, traduction nouvelle et édition de Luc Brisson. Nombreux détails sur la vie de Platon et précisions fort utiles sur l'acte de connaître. Paris, GFFlammarion, 1986.

* Ces dialogues cherchent à défmir une notion, comme la sagesse, la piété ou le beau. . Ces dialogues développent la théorie des Idées et s'élèvent à une
métaphysique de la connaissance.

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Chapitre 1 Au risque de la parole

Ce chapitre traite, en réalité, de rhétorique et de sophistique. Disons-le tout de suite: que ces deux vocables y soient entendus dans leur sens surtout péjoratif, cela n'est pas de notre fait, pas plus que les ruses de la raison dont parle Hegel ne sont imputables à Hegel. La rhétorique, nous le verrons plus loin, a en principe pour fonction de rendre belle une prose, claire une démonstration. Mais rhétorique commence comme retors, et il est une rhétorique que l'on prostitue, en la mettant au service de causes pour le moins discutables. Platon voyait en elle une arme dangereuse; ses premiers dialogues dénoncent les risques qu'elle fait courir à la parole. La sophistique est précisément cet art de persuader et de convaincre, moins en présentant des preuves que par la subtilité du discours et la ruse du verbe. Dans ses Réfutations sophistiques (I, 1, 165 a, 21), Aristote assure que la sophistique est une sagesse apparente, mais non réelle. En Grèce, au Vème siècle avo J.e., ces maîtres itinérants qu'étaient les sophistes enseignaient l'art de la parole, celui, surtout, de la parole publique. Aujourd'hui, nous avons de la peine à imaginer à quel point la rhétorique faisait alors partie de la formation des citoyens, de ceux-là, 17

surtout, qui ambitionnaient, comme Protagoras, de se faire un nom dans la cité. Ne parlait-on pas de la technè, plus simplement de l'art oratoire, comme d'une technique déterminée, qui avait ses règles et qui pouvait s'apprendre? La sophistique, et tout ce que ce mot désigne depuis Platon, est liée à l'enseignement, notamment à l'enseignement des règles du discours. Elle est liée aussi à la démocratie. Depuis que Solon, au début du Vème siècle, avait créé des institutions, parmi lesquelles un Conseil démocratiquement élu et des tribunaux largement ouverts, le peuple athénien n'avait cessé, en effet, d'augmenter ses pouvoirs. Pendant plusieurs siècles, l'évolution s'était faite en faveur d'une meilleure reconnaissance des droits du demos (peuple), surtout du demos aisé. Elle s'était révélée particulièrement rapide à Athènes où, dès la fin du Vlème siècle, Clisthène pouvait ébranler l'emprise des riches sur les pauvres et créer les cadres d'une première démocratie. Solon, le grand réformateur, était mort en 559. Les Athéniens avaient ensuite connu le règne glorieux des Pisistratides, leur chute, l'invasion lacédémonienne (510), les réformes de Clisthène, l'avènement de Périclès, le triomphe, enfin, de la démocratie. Or, intimement liée à la démocratie est la prééminence de la parole sur tous les autres instruments du pouvoir. Dans quel autre système politique, en effet, la parole est-elle autant le moyen le plus sûr du commandement, la clé de toute autorité, l'outil politique par excellence? L'art de prendre le pouvoir, on ne le sait que trop, consiste en grande partie dans l'art de prendre la parole. Il avait fallu attendre le milieu du Vème siècle, c'est vrai, pour que Périclès réalise les réformes susceptibles d'intéresser l'ensemble des citoyens à la gestion de l'Etat. Mais c'est une chose faite, dès lors: l'assemblée du peuple est 18

au coeur du système comme un rouage essentiel. C'est une assemblée nombreuse, composée d'hommes souvent sans la formation politique suffisante et, par conséquent, soumise à ceux d'entre eux qui savent le mieux parler. Pour réduite et limitée qu'elle soit - les femmes et les étrangers ne comptent pas dans le corps politique - et sans doute parce qu'elle est réduite et limitée, la démocratie athénienne est une démocratie directe, dans laquelle un peuple est appelé pour la première fois à prendre en main son destin, en décidant selon sa conscience et ses intérêts et en reconnaissant comme loi suprême la loi de la majorité. Dans la toute petite cité qu'était alors Athènes, l'Assemblée ordinaire - tous les citoyens de plus de 18 ans - se réunissait de dix à quarante fois par an; des discussions avaient lieu aussi devant tout le peuple; le Conseil - 500 membres - préparait les textes à soumettre à l'assemblée. Ici et là, le principe était que chacun pût parler. Pouvoir s'exprimer, expliquer, convaincre, c'est ce dont Athènes était fière; c'est aussi ce qu'elle attendait de la formation des orateurs.

La rhétorique ou l'art de dire
On entend généralement par rhétorique la technique du discours, c'est-à-dire l'ensemble des règles qui constituent l'art de bien parler. Raisonner, discuter, persuader, c'est à ces trois procédés surtout que s'intéresse tour à tour la rhétorique. Cette technique, ou cet art, serait née en Sicile, vers le premier tiers du Vème siècle avo J. c., à la faveur des procès qui s'y déroulaient alors en grand nombre. Sur la terre de Syracuse, vers 460, deux précurseurs: Corax et son élève Tisias, en ont illustré le genre et codifié les préceptes. Corax, avocat, a fixé les normes d'une bonne argumentation et défini la structure d'une bon discours: exorde, corps du sujet (narration des faits, démonstration, discussion), péroraison. 19

Tisias a peut-être été l'un des maîtres de Gorgias, dont nous verrons quelle place importante il occupe parmi les sophistes grecs. En tant qu'avocats, Corax et Tisias pratiquaient l'art de la plaidoirie, et il semble bien que leur art de convaincre n'a pas péché par un excès de scrupule à l'égard du vrai et de la preuve (1).C'est à ces précurseurs, pourtant, qu'il convient de faire remonter l'une des toutes premières théorisations de la parole efficace. Et c'est à leur suite que le génie grec et latin a exercé sa réflexion sur la meilleure, ou la plus utile, manière de dire. Entre 329 et 323 avoJ.C., dans les deux et même trois livres de sa Rhétorique - on a contesté l'authenticité du
troisième livre -, Aristote a récapitulé les moyens techniques

dont dispose l'orateur, divisé l'art oratoire en ses genres fondamentaux et classé les différentes façons de persuader. A ce propos, il a analysé aussi les sentiments fondamentaux de l'homme et multiplié les conseils sur le bon emploi, selon le lieu, l'auditoire et les circonstances, des arguments à utiliser pour emporter l'adhésion. Le troisième livre traite de la présentation du discours, de la voix, du geste. Le passage qui porte sur les différentes parties (exorde, narration, péroraison) est particulièrement important. Aristote n'a pas craint d'affronter l'objection selon laquelle la rhétorique ne sert à rien, sauf éventuellement à nuire. Que l'on puisse, en effet, en mal user, c'est, bien entendu, possible: la rhétorique, nous le verrons plus loin, fait courir un risque permanent à la parole. Mais l'art de bien parler n'en a pas moins, théoriquement, le mérite de concourir, de la meilleure façon possible, à la défense du juste. Beaucoup plus tard, Cicéron (106-43 avo J.C.) recommandera un style qui tienne les auditeurs attentifs et qui, non seulement les charme, mais les charme sans provoquer la satiété(2). Dans sa pratique du Forum, 20

l'expérience personnelle de Cicéron l'avait conduit au culte de la forme. Il n'en pensait pas moins qu'un tel culte ne devrait pas aller sans une sérieuse préparation à base philosophique, bien que philosophie et rhétorique aillent rarement de pair: la philosophie recherche la vérité des choses; la rhétorique entend seulement convaincre ou persuader. Plus tard encore, Quintilien (vers 35-96), dira aussi de la rhétorique que son objet propre est la science du bien dire(3),c'est-à-dire de la parole châtiée, ornée, organisée, bref, du beau langage. L'Institution oratoire ne se contente pas d'énumérer les différents genres de l'éloquence ou d'étudier les diverses parties du discours. Quintilien y passe en revue les qualités naturelles et morales requises de l'orateur et exige de lui, à l'instar de Cicéron, une longue formation intellectuelle. Avant de se mettre à l'école d'un rhéteur, l'enfant devra posséder une connaissance générale de toutes choses. Ce n'est qu'ensuite qu'il deviendra un orateur savant et qualifié. Que l'on insiste aujourd'hui sur l'argumentation ou sur le style, la rhétorique continue à se caractériser par l'élégance de celui-ci et la fermeté de celle-là. En Grèce, au Vème siècle avo J.C., l'art oratoire a connu un grand succès. Que ce fût aux fêtes olympiques, aux cérémonies funèbres ou dans les assemblées, la parole, partout, était reine. Savoir bien parler représentait une force et un mérite. La parole était un moyen d'action privilégié. Ce à quoi elle tendait en particulier, c'était à créer un consensus des citoyens autour du bien commun, vrai ou prétendu, de la cité. Toutes les grandes décisions résultaient de débats publics. Chacun des orateurs s'exprimait avant le vote des différents Conseils et son avis pesait d'autant plus qu'il avait plus brillamment parlé. Dans le dialogue qui porte son nom, Gorgias en fait l'aveu à Socrate: la rhétorique rend capable de convaincre les juges au tribunal, les membres du Conseil au Conseil de la Cité et l'ensemble des citoyens à 21

l'Assemblée; bref, de convaincre dans n'importe quelle réunion de citoyens (cf. Gorgias, 452 d-e). A qui étaient dus les arsenaux, les murs d'Athènes et l'aménagement de ses ports? A Thémistocle, pour une part; à Périclès, pour l'autre. Mais, dans tous les cas, les orateurs avaient fait, dans une grande mesure, triompher leur point de vue. En 427 avo J.C., Gorgias lui-même conduisit l'Assemblée à conclure une alliance militaire entre Athéniens et Léontins. Devant les tribunaux, la rhétorique pratiquait tantôt l'art de la défense et tantôt celui de l'accusation. En matière de responsabilité, aujourd'hui encore, il est une certaine logique de l'argumentation qui sait admirablement interpréter les faits et orienter la décision des juges. Au début du Protagoras, un jeune aspirant rhéteur se jette dans les bras du maître. On lui demande de dire ce que celui-ci enseigne. Protagoras «rend habile à parler. » Et sans doute le dialogue qui a lieu entre Socrate et Gorgias dans le Gorgias permet-il, à lui seul, de se faire une juste idée de l'importance que revêtait alors l'exercice de la parole. Polos s'est exercé à cet art que l'on appelle rhétorique. C'est un orateur, qui peut former d'autres orateurs. Sur quoi donc la rhétorique porte-t-elle ? La rhétorique est l'art du discours. Elle rend capable de parler. Non seulement à la manière de la médecine, quand la médecine parle de maladie, ou de la science du corps, quand la science du corps parle de culture physique. Car médecine et science du corps n'apprennent pas à parler; ce sont des sciences qui se contentent de dire. Un grand nombre d'autres sciences sont dans ce cas. La rhétorique, quant à elle, ne se contente pas de discourir. Elle rend tout discours agréable et convaincant. Elle produit la conviction; c'est essentiellement à cela qu'elle aboutit (cf. Gorgias, 453 a). Dans le Phèdre (261 a-c), Platon fera dire à Socrate qu'en fin de compte, la rhétorique est un art qui ébranle l'âme. Est en procès, dans ce chapitre, celle qu'ont 22

pratiquée les sophistes, en Grèce, dans la seconde moitié du Vème siècle, cette époque qui conduit de la grandeur d'Athènes à sa défaite (4).

Les sophistes à Athènes
On a médit des sophistes. L'usage péjoratif qu'on a fait de leur nom - on le verra plus loin - remonte haut, à Platon surtout. Mais le mot qui les désigne était, à l'origine, exempt de toute connotation défavorable. Sophiste vient, en effet, de l'adjectif grec sophos, qui signifie «sage », «habile », «compétent », et du verbe qui en est dérivé, sophisomai, apprendre, parler ou agir habilement. Les sophistes prétendaient être des sages, à la façon d'Homère ou d'Hésiode, dont on sait quel rôle essentiel ils ont joué dans la formation des Athéniens. Et ils n'ont pas peu contribué à la diffusion de la science et de la culture qui fleurissaient dans la cité. A la différence des «physiciens» du temps, les sophistes se préoccupaient de culture générale; ils s'intéressaient aux savoirs, aux règles sociales, aux croyances religieuses. Les physiciens (Thalès, Anaximandre, Démocrite, Anaxagore, beaucoup d'autres sans doute) spéculaient sur la nature des choses. Démocrite est, avec Leucippe (né vers 500 avo lC. à Milet), l'un des fondateurs de l'atomisme: il découpe l'être en une infinité de corpuscules, les atomes, fragments insécables, inengendrés, indestructibles. La réalité est pour lui uniquement composée des atomes et du vide. Pour Anaxagore, le monde avait commencé par être un mélange d'éléments matériels infinis en nombre et en espèces; la lune était une terre avec des plaines et des montagnes, et le soleil, une énorme masse incandescente. Anaxagore s'intéressait aussi bien aux choses d'en bas, comme les tremblements de terre, qu'aux choses 23

d'en haut: le tonnerre, la grêle et les vents, la voie lactée et les comètes (5).L'enseignement des sophistes, au contraire, visait le perfectionnement de I'homme et son intégration à la vie de citoyen. Leur ambition était d'enseigner à des jeunes gens avides de connaissances ce qui fait l'excellence de l'homme, de l'homme ka/os kagathos, beau et bon, apte, en outre, à diriger la cité. Des professionnels du savoir, dispensateurs d'un enseignement de haut niveau quoique non irréprochable, voilà ce que furent les sophistes avant tout. Certains se sont occupés de mathématiques, tels Hippias et Antiphon; d'autres, comme Hippias encore, de l'exercice de la mémoire. Plusieurs ont contribué à I'histoire, en établissant divers recueils de faits. Tout porte à croire que certains ont beaucoup écrit, sur la rhétorique et la philosophie notamment, et aussi sur l'onomastique, les rêves, les constitutions. De leurs traités, petits ou grands, il ne reste malheureusement plus que des fragments et c'est pourquoi on a tant de peine, souvent, à reconstituer leur pensée. Architecte, médecin, homme politique, un sophiste était un homme qui savait; un homme, aussi, qui possédait une certaine technique. Qu'il s'agît de la structure du monde, du premier principe des choses, des lois de l'être et du devenir, les sophistes étaient avertis de tout. Calcul, astronomie, géométrie, musique, théorie de la médecine et de la gymnastique ou de certains arts manuels, tels que l'agriculture, la statuaire et la cuisine, ils mettaient à la portée du tout venant ce qui demeurait jusqu'alors l'apanage de spécialistes. Il fallait du métier pour être auteur, musicien, mathématicien. Tout cela s'apprenait et, par conséquent, s'enseignait. Et c'est de tout cela que les sophistes s'appliquaient à exposer clairement les techniques, en même temps qu'ils entraînaient à l'art de dire. Quoi qu'il en soit de leurs prétentions et de leur 24

compétence, ces professeurs ont été les premiers à reconnaître l'éminente valeur fonnatrice du savoir et à offrir à la jeunesse d'Athènes un enseignement de grande classe. Quand il conduit son jeune ami au fameux Protagoras, Socrate dit à merveille ce qu'il attend du maître: «Le petit désire se faire un nom dans la cité, et il estime que le plus sûr moyen d'y réussir est de te fréquenter. » Et le sophiste trouve tout naturel qu'on le recherche. «Les autres, ils gâtent les jeunes gens, en leur enseignant des choses très spéciales: le calcul, l'astronomie, la géométrie et la musique. Si un jeune homme vient à moi, il n'apprendra, au contraire, rien d'autre que ce qu'il lui est bon d'apprendre: touchant les affaires privées, comment gérer ses propres biens; touchant les affaires publiques, comment, dans l'Etat, agir et parler utilement. Socrate: A mon avis, c'est de l'art politique que tu parles, et tu prends sur toi de fonner des hommes qui soient de bons citoyens. Protagoras: C'est cela même, Socrate, la science dont je fait profession» (Cf. Protagoras, 318 c-319 a) (6). Dans l'Euthydème, Socrate présente à Criton deux nouveaux sophistes, originaires de Chios : Euthydème et Dionysodore. A Clinias et à Ctésippe, il vante leur savoir dans les annes et leur exercice du barreau. Mais que s'entend-il répondre? Que l'objet de cet éloge est désuet. «Ce n'est plus de cela que nous nous occupons, déclarent en effet les sophistes. A présent, nous enseignons la vertu, mieux que personne et en peu de temps» (Cf. Euthydème, 273 c-d). Dans le Gorgias, ce sont tous les sophistes que le même Socrate donne comme des éducateurs. (Cf. Gorgias, 313 b-e). Ni la philosophie des sophistes, ni leur art d'éduquer ne méritent sans doute chez tous un égal respect, mais tous firent profession d'être maîtres d'éloquence et de vertu, tous prétendaient donner à leurs disciples un enseignement à deux fins: individuelle et sociale. G. Gusdorf a fait d'eux les (7) et J. de «premiers représentants du métier de professeur» 25

Romilly, des «maîtres à penser» et «à parler », des «professionnels de l'intelligence », qui «entendaient bel et bien enseigner à s'en servir (8).Dans sa très érudite Histoire de l'éducation dans l'antiquité, R.I. Marrou en parle aussi
comme d'éducateurs avant tout. «Ils

- les

sophistes -, n'ont

pas été à proprement parler des penseurs, des chercheurs de vérité, dit-il. C'étaient des pédagogues: «Eduquer les hommes », paideuein anthropous, telle est la définition que, chez Platon, Protagoras donne lui-même de son art.» L'enseignement était pour eux, «une profession, dont la réussite commerciale atteste la valeur intrinsèque et l'efficacité sociale »(9).Ils n'ont pas ouvert d'écoles, au sens institutionnel du mot. Leur méthode consistait plutôt dans un préceptorat collectif, qui groupait autour d'eux les jeunes gens qui leur étaient confiés et dont ils assuraient la formation, durant trois ou quatre ans peut-être (10). Que voulaient-ils, très particulièrement? Enseigner à parler en public, c'est-à-dire à faire triompher ses idées à l'assemblée ou au tribunal. C'étaient, en premier lieu, des maîtres de rhétorique. « Car, à un moment où tout, les procès, l'influence politique et les décisions de l'Etat, dépendait du peuple, qui lui-même dépendait de la parole, il devenait essentiel de savoir parler en public, argumenter, et conseiller Leur matière ses concitoyens dans le domaine politique» (11). privilégiée est donc le langage. Ils distinguent les différentes sortes de mots (substantif, verbe, adjectif), précisent le sens des termes, disent lesquels sont bons et lesquels mauvais. Ils examinent la structure des propositions et des relations des propositions entre elles. Apparaît avec eux, en somme, une réflexion sur le discours, dont on découvre soudain les possibilités énormes. Ce sont des rhéteurs, détenteurs d'un savoir étendu et professeurs d'éloquence. A Socrate qui l'interroge sur l'objet de son enseignement, Gorgias répond: «la rhétorique. - Il faut donc t'appeler orateur. - Et bon 26

orateur, Socrate, si tu veux m'appeler ce que je me glorifie d'être» (Cf. Gorgias, 448 d-449 a) Ce que les sophistes enseignaient prioritairement, c'était donc l'art de la parole. Ils fournissaient des exemples d'arguments, des types de raisonnements, des lieux communs; ils offraient des schémas de discours (12);ils enseignaient qu'il fallait à l'orateur connaître son auditoire, deviner ses passions, les exciter ou les calmer à propos. Ce sont eux qui ont affiné les procédés dialectiques et rhétoriques. Les thèmes ne leur manquaient pas pour en montrer l'utilité: la justice, le mariage, l'amour, l'adultère; la tempérance et les affaires de la cité; la loi et la nature. Les occasions de briller n'étaient pas rares non plus. Des funérailles solennelles de soldats tombés au champ d'honneur demandaient un discours d'apparat; des conseils nombreux avaient besoin d'hommes capables de défendre leurs points de vue; et des procès sans nombre n'allaient évidemment pas sans plaidoiries (13). Comment s'étonner qu'un grand nombre de jeunes gens aient suivi ces maîtres de maison en maison, dans les gymnases et sur l'agora, et se soient attachés à eux, puisqu'ils leur promettaient ce qui leur serait le plus utile: la technique d'un métier et l'art de discourir? Au début du Protagoras, Socrate rapporte à un ami comment il fut éveillé de bon matin par un jeune homme, Hippocrate, tout exalté à l'idée que Protagoras venait d'arriver à Athènes. «Ce matin, dans l'obscurité du petit jour, Hippocrate, fils d'Apollodore et frère de Phason, est venu frapper violemment à ma porte avec son bâton. Aussitôt qu'on lui eut ouvert la porte, il est entré en coup de vent et m'a crié: « Socrate, es-tu éveillé ou dorstu? » J'ai reconnu sa voix. « C'est Hippocrate, ai-je dit. Tu as des nouvelles à m'annoncer? - Rien que de bonnes. - Tant mieux; mais qu'y a-t-il, et pourquoi viens-tu à pareille heure? 27

- Protagoras est ici, me dit-il, en se plantant devant moi» (Protagoras, 310 a-b). Hippocrate est trop jeune pour avoir déjà vu ou entendu Protagoras; mais il sait que tout le monde fait l'éloge du personnage. Il vient donc le voir chez Callias, avec Socrate. La maison est pleine de maîtres et de disciples. Protagoras exerce-t-il son métier de sophiste, une troupe d'admirateurs tend l'oreille et s'attache à ses pas. Socrate observe avec quelle déférence on l'écoute et, chaque fois qu'il se détourne, dans quel ordre on s'écarte à droite et à gauche.
Il n'est pas croyable, répétons-le, que tous les sophistes aient été des professeurs éminents et des rhéteurs hors pair. Il n'est guère douteux non plus qu'une grosse part de leur prestige ait tenu à leur habileté à parler en public et à enseigner cette habileté aux plus doués ou aux plus ambitieux des jeunes Athéniens. Pour reprendre une belle expression de J. de Romilly, l'éducation qu'ils offraient était avant tout «rhétorique ». Et ils répondaient par là à un besoin: pour les Athéniens du Vème siècle avole., « être habile à parler» ou « savoir bien parler» était un besoin essentiel et un mérite à acquérir (14). s'agissait alors d'armer pour la lutte politique Il des personnalités qui s'imposeraient comme chefs de la cité: nous y reviendrons un peu plus loin. Faire de ses élèves de bons citoyens, capables de conduire leur maison et de gérer les affaires de l'Etat, Protagoras n'avait pas d'autre ambition (cf. Protagoras, 319 a). Aussi bien s'agit-il toujours de vivre, plus que de scruter les secrets de la nature et, quand on est homme politique, de faire admettre telles affirmations comme vraisemblables, plus que de vouloir dire la vérité à tout prix. Protagoras rendait habile à parler. Comme celui de Gorgias que nous verrons aussi, le cas de Protagoras offre une excellente idée de ce qu'était le sophiste en général.

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Protagoras
Protagoras, fils de Méandrios, est le plus ancien sophiste que nous connaissions. Il est né à Abdère, côte de Thrace, sur la mer Egée, vers 492. Peut-être influencée par la pensée religieuse de mages enclins au relativisme, son éducation a pu subir aussi la marque de Démocrite, originaire d'Abdère comme lui, dont la physique enseignait les atomes et le vide. Le sophiste séjourna à Athènes et en Sicile. Accusé d'impiété - ses livres ont été brûlés à Athènes -, et condamné à mort en 416, il a réussi à s'enfuir et il est mort dans sa patrie à l'âge de quatre-vingts ans, donc vers 412. Nous n'avons de lui que quelques fragments de ses deux oeuvres fondamentales: les Anti/ogies et la Vérité. Son influence n'en a pas moins été profonde sur la culture grecque et même sur la philosophie moderne. Il se voulait éducateur, avec cette ambition première de former des citoyens. C'est lui qui inaugura les leçons publiques payées et codifia leurs tarifs. Le passage par Athènes de l'initiateur qu'il était soulevait l'enthousiasme, nous le savons déjà. Ses disciples devaient être particulièrement nombreux. Le dialogue qui porte son nom se déroule dans la maison du riche Callias, chez qui les sophistes trouvaient une large hospitalité. Ce jour-là, sur le devant du portique, le maître déambule, ayant d'un côté Callias, Paralos et Charmide, de l'autre, Xanthippe, Philippide et Antimoiros de Mende. Tous marchent en ligne avec lui; une foule d'autres le suivent en prêtant l'oreille. Au fond du portique, sur un siège élevé, Hippias d'Elis répond à des questions. On aperçoit Prodicos, couché dans une chambre, avec Pausanias, Agathon et d'autres, près de son lit. Alcibiade et Critias arrivent peu de temps après. C'est dans cette brillante société que Socrate introduit son jeune Hippocrate, brûlant de faire la connaissance du maître. 29

L'intellectuel qu'était Protagoras ne se tenait pas à l'écart du monde politique. Dans ce monde-là, il revendiquait même un rôle d'expert. Vers 444, Périclès lui confia probablement la rédaction des lois d'une cité, que plusieurs Etats grecs fondaient alors ensemble en Italie du Sud. C'est à cette occasion ou lors de l'une de ses autres visites à Athènes, qu'il discuta d'une épineuse question de droit et de responsabilité pénale. Un jeune homme avait été tué par un javelot, dans un gymnase. Qui était responsable? La victime? Le javelot? Le lanceur? Le propriétaire du gymnase? Un mouvement existait alors de redéfinition de la responsabilité juridique. Protagoras n'y fut pas étranger. Dans le dialogue qui porte son nom, on le voit présenter son enseignement comme celui de la vertu politique (Protagoras, 317 e-319 a). A Socrate qui se montre sceptique sur la possibilité d'enseigner cette vertu, il fait une longue réponse sur la possibilité, et même la nécessité, de l'enseigner à tous les hommes. Quelle tâche incombait au sophiste, selon lui? Celle de former la jeunesse, de la préparer de longue main à se saisir du pouvoir, par le moyen le plus efficace. Quel moyen? Le discours, qui modifie les sentiments de l'auditeur. Savoir discourir, c'est être capable de rendre fort un argument faible, de défendre un coupable devant les tribunaux, de faire triompher une cause médiocre. Protagoras se vante d'apporter aux jeunes gens un merveilleux message. Il rend ses élèves meilleurs, c'est-à-dire plus redoutables dans une discussion. Il les façonne dans l'art de persuader. Le sophiste a poursuivi son investigation et exercé son esprit critique dans toutes les directions: le divin et l'être, la vie sociale et politique, l'activité humaine sous toutes ses formes. Mais c'est le souci qu'il avait de la langue que nous 30

retiendrons surtout ici. Le premier, peut-être, Protagoras distingue les genres (masculin, féminin, neutre) et les différents types de mots (substantifs, adjectifs, verbes, etc.). Il dénombre les éléments d'un discours bien construit (exorde, exposition, discussion, réfutation, conclusion). Il s'intéresse à la grammaire et à la logique. Parmi les créateurs de la rhétorique, sa place est l'une des toutes premières. A en croire Diogène Laërce, il a été le premier, aussi, à dire que sur toutes choses deux discours sont possibles, qui se contredisent l'un l'autre (15).Une grande partie de son enseignement reposait sur l'antilogie, c'est-à-dire le discours double. En toute question, autrement dit, on peut toujours, selon Protagoras, soutenir soit le pour, soit le contre. Nier et affirmer une même chose est également légitime: sur cette même chose, les points de vue, seuls, diffèrent. Les réponses que le sophiste fait à Socrate dans le Protagoras, sont tout à fait significatives à cet égard: «Je sais, moi, beaucoup de bonnes choses qui sont préjudiciables aux hommes, comme certains aliments, breuvages, drogues et quantité d'autres choses, d'autres qui leur sont utiles, et d'autres qui leur sont indifférentes, mais qui sont bonnes pour les chevaux. J'en sais qui sont utiles aux boeufs seulement, d'autres aux chiens. Telles qui ne sont utiles à aucun des animaux, le sont aux arbres; et dans l'arbre, certaines sont bonnes aux racines, mauvaises aux jeunes pousses; ainsi le fumier est bon à toutes les plantes, si on le met aux racines; mais si on veut en couvrir les rejetons et les jeunes pousses, c'est pour gâter tout. De même, l'huile est tout à fait pernicieuse à toutes les plantes, et c'est la grande ennemie des poils chez tous les animaux, sauf chez l'homme, où elle leur est salutaire, comme elle l'est à tout le corps. Le bon est quelque chose de si varié et de si divers que, même dans le corps de l'homme, l'huile n'est bonne que pour l'usage externe, et qu'elle est très mauvaise pour l'usage interne» (Protagoras 334 a-c). Et 31

il est bien vrai que deux discours se rencontrent, en fait, tant chez le commun des mortels que chez les philosophes, sur le bien et le mal, le beau et le laid, le juste et l'injuste, le vrai et le faux, le plaisir et la douleur. Parménide avait déjà distingué, dans une même science, l'être et le non-être. « Ce n'est pas seulement sur l'être qu'il y a deux discours, se sera dit Protagoras; c'est sur chaque chose indistinctement. Deux discours opposés peuvent se tenir sur le même sujet. Ne disons pas qu'il est impossible de prendre position, mais qu'il est toujours possible d'adopter et de défendre librement n'importe laquelle des positions.» On comprend qu'une rhétorique, ainsi libérée de ses scrupules relativement au vrai, puisse se découvrir des ailes et s'en donner à coeur joie (16). Etroitement liée au discours double, la fameuse thèse de Protagoras, selon laquelle I'homme est la mesure de toutes choses. Cette thèse a été attribuée à Protagoras par Platon, Aristote et Sextus Empiricus. Socrate à Théétète, dans le discours du même nom que celui-ci: « La science est, dis-tu, la sensation. Théétète : Oui, Socrate. Socrate: Il semble bien que ce que tu dis de la science n'est pas chose banale; c'est ce qu'en disait Protagoras lui-même. Il la définissait comme toi, mais en termes différents. Il dit, en effet, n'est-ce pas, que l'homme est la mesure de toutes choses, de l'existence de celles qui existent et de la nonexistence de celles qui n'existent pas. Tu as lu cela, je suppose. Théétète : Oui, et plus d'une fois. Socrate: Ne veut-il pas dire à peu près ceci que telle une chose m'apparaît, telle est pour moi et que telle elle t'apparaît à toi, telle elle est aussi pour toi? Car toi et moi, nous sommes des hommes. Théétète : C'est bien ce qu'il veut dire. Socrate: Il est à présumer qu'un homme sage ne parle pas en 32