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SPINOZA ET LA POLITIQUE

160 pages
Pourquoi Spinoza à Santiago, et pourquoi cette sphère des rapports entre religion, éthique et politique ? A l'heure où en Amérique Latine, le retour aux formes et aux conquêtes de la démocratie est à l'ordre du jour, il était nécessaire de parcourir de nouveau les textes où furent posées les grandes questions de la politique classique. Il fallait réfléchir sur une pensée de la puissance et de la libération, où les rapports entre les hommes sont déchiffrées à la lumière d'une critique inflexible des préjugés et dans l'enracinement de l'expérience.
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SPINOZA ET LA POLITIQUE

@ L'Harmattan, 1997 ISBN: 2-7384-5004-0

Sous la direction de

Humberto GIANNINI, Pierre-François MOREAU, Patrice VERMEREN

Spinoza et la Politique

Actes du Colloque de Santiago du Chili mai 1995 Universidad de Chile I CERPHI

L'Harmattan
5-7, rue de l'École Polytechnique
75005 Paris

- FRANCE

L 'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

i--

I

Préface

Ce volume reprend une série de communications prononcées au colloque de Santiago du Chili, du 8 au 12 mai 1995. Il était organisé par le Département de philosophie de l'Université du Chili, et bénéficiait du patronage de la Faculté de philosophie de l'Université, de l'UNESCO, de l'Ecole Normale Supérieure de Fontenay/Saint Cloud et de l'Université Paris VIII. Pourquoi Spinoza, et pourquoi dans cette sphère des rapports entre religion, éthique et politique? A l'heure où en Amérique latine le retour aux formes et aux conquêtes de la démocratie est à l'ordre du jour, il nous a paru nécessaire de parcourir de nouveau les textes encore vivants et féconds où furent posées les grandes questions de la politique classique, dont nous héritons aujourd'hui. Et comme trop souvent ces questions sont affadies dans la mode d'un discours libéral dont le plus grand soin semble être d'éviter les contradictions et les arêtes trop vives, nous avons jugé qu'il n'était pas inutile de réfléchir sur une pensée de la puissance et de la libération, où les rapports entre les hommes sont déchiffrés à la lumière d'une critique inflexible des pr~jugés et dans l'enracinement de l'expérience et de ses apories. Spinoza a encore beaucoup à nous apprendre, et ces quelques jours d'intenses discussions l' ontencore démontré. Ces travaux se situaient à la rencontre des recherches du Département de philosophie de la Universidad de Chile, qui, durant des années difficiles, a maintenu la force d'une réflexion critique sur le pouvoir et les hommes; et de celles du CERPHI de l'ENS Fontenay/Saint Cloud, qui étudie depuis plusieurs années les origines classiques des idées politiques et anthropologiques. Ils se placent dans un mouvement de relations franco-chiliennes amorcé depuis plus de quatorze ans, et dont nous souhaitons qu'il se renforce encore. 7

Nous remercions pour leur soutien le Ministère français des Mfaires étrangères, la CONICYT, et singulièrement Monsieur Alain Siberchicot, Délégué Régional de la Coopération Scientifique et Technique à l'Ambassade de France à Santiago du Chili. Nos remerciements vont également à Eric Marquer et à Alexandre Gonçalves qui ont traduit respectivement les textes espagnols et portugais.
H. GIANNINI, P.F. MOREAU, P. VERMEREN

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Discours d'ouverture du Colloque International Spinoza de l'Université du Chili

Lucia INVERNIZZI

Au nom de la Faculté de Philosophie et Sciences Humaines de l'Université du Chili, je souhaite la bienvenue aux participants de ce Colloque International sur Spinoza, et je les remercie de leur présence. Nous remercions en particulier les philosophes et spécialistes qui, de France, d'Espagne, et d' Argentine, du Brésil, du Paraguay et du Vénézuela sont venus à cette rencontre pour contribuer avec leur savoir à la connaissance et à la discussion de la

pensée de Spinoza.

Je souhaite aussi souligner l'importance de ce colloque pour notre Faculté. Avec d' autres événements, comme la récente inauguration du Programme de Dqçtorat en Philosophie, c' est une preuve de l'extension que les études philosophiques ont prise, et de notre volonté d'en élargir la portée. Ces faits encouragent notre espoir de voir le travail réalisé par la Faculté dans le domaine de la Philosophie et des disciplines humanistes, s'étendre, se développer et s'enrichir, en dialogue permanent avec les différents domaines académiques et surtout, avoir une présence effective et une incidence dans notre société pour ainsi récupérer une dimension essentielle qui, depuis sa fondation en 1842, définit la mission de la Faculté de Philosophie et Sciences Humaines de l' Université du Chili: apporter à la société chilienne la réflexion, la pensée critique, qui contribuent à orienter les mécanismes qui s'y développent Mission traditionnelle, plus que jamais nécessaire à accomplir, en ces temps où notre société, entêtée à avancer par des 9

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chemins de modernisation et de développement qui souvent se conçoivent seulement en termes économiques, semble ignorer ou ne pas reconnaître la valeur et la nécessité de la pensée rigoureuse qui, en se situant face à ces processus d'une façon réfléchie et critique, contribue à percevoir et à postuler un sens, et à l'orienter vers la réalisation effective de la construction du monde meilleur auquel nous aspirons. . Il serait donc souhaitable et profitable que le débat entre les spécialistes de Spinoza qui se déroulera ici pendant cette semaine, aille au-delà des limites de cet espace académique et irradie vers d'autres sphères de notre réalité, auxquelles la considération de la pensée de ce philosophe juif hollandais du XVIIe siècle peut apporter beaucoup d'éléments de réflexion. En effet, la rétlexion autour de. sa pensée politique, qui postule la tolérance comme valeur fondamentale et (sauf les réfutables affirmations du chapitre XI de son Traité Politique sur les droits des femmes, excusables en raison de l'époque à laquelle elles furent écrites) rend propice une vaste et pleine participation de la collectivité aux atIaires de l'Etat, ne devrait pas occuper et préoccuper seulement les philosophes et spécialistes de Spinoza, mais intéresser tous ceux qui, comme nous, sont confrontés au processus de consolidation d'une démocratie encore récemment retrouvée et tout particulièrement ceux qui ont des responsabilités dans la direction d'institutions et d' atIaires publiques. Mais ce n'est pas seulement dans le domaine du politique qu'il est important de revenir sur l' œuvre de Spinoza. Le système complexe des Définitions, Axiomes, Postulats, Lemmes, Propositions et Scolies de l'Ethique démontrée selon l'ordre géométrique a également beaucoup à nous apprendre. Texte qui, pour certains, comme Unamuno, est un "poème élégiaque désespéré", un ouvrage tragique qui exprime l'agonie de Spinoza, "homme de chair et d'os" en train de se débattre contre la terreur de la finitude à laquelle il oppose "la liberté que confère le fait de vivre uniquement selon des ordres de la raiSûn" dans une lutte, pour Unamuno, impossible et vouée à l'échec;, alors que, pour d'autres, contrairement à Unamuno, l'Ethique eSt la véritable consolation philosophique qui donne la force, le "foyer où les hommes sont venus, viennent et viendront en quête du soutien solide d'une pensée honnête, parfaitement sereine et apaisante". D'une œuvre tellement complexe, qui admet tant de différentes lectures, je reprends ici la proposition: "le bien suprême 10

de l'esprit est la connaissance de Dieu et sa vertu suprême, celle de connaItre Dieu" et je la mets en rapport avec les premiers paragraphes du Traité de la Réforme de l' Entendement, dans lesquels les échos de l'Ecclésiaste, des textes de Quevedo, lus par Spinoza, viennent énoncer l'expérience de la désillusion, le sentiment de la vanité des choses, qui ne semble pas avoir "un air de lieu commun", comme a dit un commentateur, mais exprimer une expérience authentique, qui est le point de départ de l'itinéraire spirituel de Spinoza. Expérience limite que Humberto Giannini nous décrit ainsi: "Depuis longtemps je m'aperçois que j'attribue aux choses une importance et une valeur qu'elles n'ont pas véritablement. A cause de cette fausse perspective j'ai mis mes désirs et mon pouvoir très limité au service des choses, avec le vain espoir que celles-ci compenseraient un jour mes efforts. Mais, vraiment, la seule chose que j'ai apprise au long de ces années, c'est la vanité de mes attentes. Apprentissage douloureux, et pourtant utile, en fin de compte, car il m'a montré les limites des choses, et par conséquent, le gaspillage de mes efforts. Disons~le ainsi: en poussant aux limites cette expérience d'attachement aux choses, je découvris l'expérience de l'échec et de l'irrationalité de tout projet de vie ainsi conçu. Véritablement je me trouvai confronté à l'expérience de la limite. Et c'est à ce moment-là que je demandai à mon âme (passive, souffrante, jusqu'à ce jour) comment elle concevrait, en tournant le dos aux faits, son véritable bien: quelles exigences imposerait-elle pour le reconnaître comme tel, que les moyens réels de l'atteindre existent ou non, que ce bien existe ou non quelque part dans l' Univers?". Cette expérience limite, le chemin difficile qu'elle ouvre et qui conduit au bien véritable qui est l'activité même de la pensée et son objectivation dans toute l'oeuvre de Spinoza offrent de nombreux motifs de discussion et de commentaire dans ces temps et circonstances où, à cause de l'emprise des conceptions de libreéchange, à cause de l'influence des médias qui les répandent et de plusieurs autres facteurs, les choses donc, justement ces choses (richesses, honneur et plaisir) qui, selon Spinoza, "amusent l'âme" et "non seulement n'apportent aucun remède pour la conservation de notre être, mais l'empêchent même, et sont souvent cause de la perdition de ceux qui les possèdent et sont toujours cause de la perdition de ceux qui sont possédés par elles", se sont constituées pour l'ensemble des hommes en "biens suprêmes" que ceux-ci 11

cherchent et valorisent comme une finalité en elles-mêmes, leur bonheur consistant à posséder des choses et leur liberté, à les choisir parmi celles qui sont offertes sur le marché et que la publicité impose avec des formules séduisantes qui font croire que "l'on est libre pour choisir". Et dans ces temps où "le savoir et la culture" subissent aussi les influences et les effets des lois du marché qui dans de nombreux cercles ont déjà forgé une culture "du spectacle" sans principe ni répercussion intellectuelle, qui s' épuise dans le simple divertissement et vend des images, des conceptions, des propositions qui peuvent être attirantes, mais banalisent et escamotent les sujets essentiels, les problèmes profonds et réels de l' homme et de la société, il semblerait aussi nécessaire de susciter, à la lumière de la méthode, du système spinoziste, une rét1exion sur les modalités du savoir, sur ce chemin difficile qui conduit au "bien véritable qui est l'activité même de la pensée" et c' est lui qui, une fois parcouru, mène l' homme vers une perfection plus grande, vers la joie du sage que Spinoza, dans le scolie finale de l'Ethique, caractérise comme celui qui "ne connaît guère le trouble intérieur, mais ayant, par une certaine nécessité éternelle, conscience de luimême de Dieu et des choses, ne cesse jamais d'être et possède toujours le vrai contentement de l'âme". En effet, nombreuses sont les raisons pour lesquelles il est important d'amener à notre domaine la réflexion sur l' œuvre de Spinoza; inscrire sa pensée, sa tr~ectoire intellectuelle et sa figure qui trouvent dans le sonnet que Borges a écrit sur Spinoza, une expression belle et significative avec laquelle je veux conclure ces mots :

Las traslucidas manos del judio Labran en la penumbra los cristales y la tarde que muere es miedo frio (Las tardes a las tardes son iguales) Las manos y el espacio de jacinto que palidece en el conffn del Ghetto Casi no existen para el hombre quieto que esta sofiando un claro laberinto

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Noie turba la fama, ese reflejo de suefios en el suefio de otro espejo, ni el temeroso amor de las doncellas Libre de la metâfara y deI mita Labra un arduo cristal: el infinito Mapa de aquel que es todas sus estrellas

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I
Les modes de perception selon la Réforme de l'Entendement.

Humberto GIANNINI.

Je me propose d'ébaucher quelques rénexions principalement à propos de la fameuse connaissance par ouï-dire (perceptio ex auditu) telle que l'examine Spinoza, de manière schématique dans le Traité de la Réfonne de l'Entendement (TIE), et de faire quelques remarques complémentaires sur la façon dont nous pourrions, à la fin du XXe siècle, reconsidérer cet examen. En simplifiant les exemples déjà simples de Spinoza: je prends une aspirine car le médecin ni' a dit que c' est bon pour les maux de tête. Je fais vraisemblablement quelque chose de sensé et efficace. Ce fait exprime une connaissance par ouï-dire. Et il est évident que dans le temps quotidien je délègue constamment ma propre capacité d'analyse et de vérification au savoir d' autrui : du scientifique, du technicien, des organismes régulateurs de la vie

commune, etc;je m'en remets, pour mes affaires - ma santé, dans ce cas - à leur connaissance. Il est impossible de survivre un seul
jour sans cette confiance dans la régularité des choses, dans le savoir d'autrui, dans son efficacité; impossible également de survivre sans une certaine foi dans la bonne foi des autres. Mais cette connaissance déléguée, disons, par économie vitale, s' étend beaucoup plus loin que l'immédiat C'est aussi une confiance dans l' histoire que l'on nous raconte, à commencer par l' histoire que l'on nous raconte sur nous-mêmes - "que je suis fils de tels parents ou que je suis né à telle ou telle date" est quelque chose de certain que, simplement, j'assume. Confiance dans la véracité de l' historien, ou foi dans la bonne foi du témoignage qui raconte des faits prodigieux et de grande importance pour la vie humaine, etc. 15

Dire "par ouï-dire" est certainement une manière rapide de nous référer à la connaissance qui se réduit à approuver, sans autre question, ce que l'on nous dit ou ce que l'on lit La perception, non des choses, mais des signes arbitraires qui les dénotent. Cependant, le fait de considérer cette connaissance comme dégradée, inerte, ne dérive pas seulement du mode de réception, mais, globalement, de ce que nous nous limitons à faire de lui. De la passivité qui suit la réception. Mais le terrain propice, pl1vilégié- et d'une certaine manière,

irréductible- de la connaissancepar ouï-diresembleêtre celui de la
narration: le mythe, l' histoire, mais aussi les nouvelles que nous lisons tous les jours pour savoir ce qui se passe, comment nous nous réveillons et comment nous laissons le monde en nous endormant. La question est tinalement d'examiner si la connaissance par ouï-dire accepte seulement ce que l'on écoute par le simple fait de l'écouter, ou bien, si elle suppose, même si c'est là une supposition faible et obscure, une certaine autorité chez le porteur du message, ou dans sa source. Etant donné que le second élément est plus vraisemblable, établissons ces possibilités: Ceux qui assument une affiImation d'autrui une fois qu'ils se sont a...;;s de la qualité du témoignage. S'il s'agit du pa...;;sé, ne urés u fois qu'ils se sont a...;;surés ue la nalTation en fait un témoignage q exempt de tout soupçon; s'il s'agit de ce qui an'ive régulièrement, une fois qu'ils se sont assurés du jugement de l'expert: celui qui est en contact permanent avec certains fait.;;, comme le médecin, avec les maladies. La seconde possibilité: celle de ceux qui reprennent à leur compte une affirmation à cause de la quantité de tous ceux qui répètent et peuvent, par leur nombre, rendre vraisemhlahle, naturelle, n'importe quoi. En résumé: qu'elle soit limitée au témoignage privilégié de quelques-uns, ou qu'elle soit diluée dans la parole réitérée de beaucoup, la connaissance par ouï-dire, avec plus ou moins de conscience, transfère sa dignité de connaissance à l'expérience ou au savoir prouvé des autres: à la tradition, à l'opinion puhlique, etc. Et ce qui opère comme présupposé, c'est la confiance ou la foi que le savoir de l'autre ou des autres est un savoir testimonial. Et ce demier se constitue dans la situation tacite privilégiée; comme critère et argument ultimes en ce qui conceme ce que j'écoute. En 16