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Une fiction reconstruite

De
234 pages
Ce livre prend comme point de départ une différence qu'il y a entre l'Europe de l'Est et celle de l'Ouest et que l'auteur tente de conceptualiser d'un point de vue philosophique. La majeure partie de ce livre est centrée sur les projets artistiques et les concepts d'une sélection d'artistes qui les développent sur le territoire de l'ex-Yougoslavie. Ils se rattachent à la notion de "rétro avant-garde", un concept qui représente une 'révolution de velours" dans l'art et la culture est européens. Voici une investigation détaillée de stratégies spécifiques post-socialistes dans le champ de l'art et des médias.
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Première de couverture: Copyright Marina Grzinic - Aina Smid : Troubles with Sex, Theory and History, CD-ROM interactif: Artintact 4, 1997, ZKM Quatrième de couverture: Copyright Marina Grzinic

- Aina

Smid : Luna 10, vidéo, 1994

Une fiction reconstruite
EUROPE DE L'EST, POST-SOCIALISME ET RÉTRO-AVANT-GARDE

Ouverture Philosophique Collection dirigée par Bruno Péquignot, Dominique Chateau et Agnès Lontrade
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Arno MÜNsTER, Sartre et la praxis, 2005. Dominique LÉVY-EISENBERG, La pensée des moyens, 2005. Joseph JUSZEZAK, Invitation à la philosophie, 2005. Franck ROBERT, Phénoménologie et ontologie. Merleau-Ponty lecteur de Husserl et Heidegger, 2005. G. BERTRAM, S BLANK, C. LAUD OU et D. LAUER, Intersubjectivité et pratique, 2005. ème siècle, 2005. E. HERVIEU, L 'Intimisme du XVIII Guy-Félix DUPORTAIL, Intentionnalité et trauma. Levinas et Lacan, 2005. Laurent BIBARD, La Sagesse et le féminin, 2005. Marie-Noëlle AGNIAU, La philosophie à l'épreuve du quotidien,2005. Jean C. BAUDET, Mathématique et vérité. Une philosophie du nombre, 2005. Olivier ABITEBOUL, Fragments d'un discours philosophique, 2005. Paul DUBOUCHET, Philosophie et doctrine du droit chez Kant, Fichte et Hegel, 2005. Pierre V. ZIMA, L'indifférence romanesque, 2005. Marc DURAND, Agôn dans les tragédies d'Eschyle, 2005. Odette BARBERO, Le thème de l'enfance dans la philosophie de Descartes, 2005.

Hugo Francisco BAUZA, Voix et visions, 2005.

Marina Grzinic

Une fiction reconstruite
EUROPE DE L'EST, POST-SOCIALISME ET RÉTRO-AVANT-GARDE

Traduit par Danielle Charonnet Avant-propos et Postface de Maria Klonaris et Katerina Thomadaki

L'Harmattan 5-7,rue de l'ÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Degli ArtÏsti, 15 10124 Torino ITALlE

(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8306-6 EAN : 9782747583060

Avant-propos

Il aura fallu attendre l'élargissement de l'Europe communautaire pour que la frontière, plutôt tenace en France, nous séparant de l'art et de la pensée de l'ex-Europe de l'Est commence à céder. Une frontière à sens unique, dirait-on, puisque nombreux sont les artistes et intellectuels géographiquement situés
«

de l'autre côté du Mur» qui n'ont cesséde confronter, de faire

dialoguer, d'hybrider Est, Centre, Ouest, faisant preuve d'une fOrmidable mobilité culturelle. Pour eux, les frontières sont fluides. La pensée de Marina Grzinic sur l'art étonne par sa polysémie, sa radicalité et la rigueur de son positionnement politique. À travers une approche singulière elle croise la philosophie, la sémiologie, la psychanalyse, l'histoire de l'art, la théorie des médias, mais aussi des champs théoriques contemporains aussi essentiels que ceux du genre et du post-colonialisme (Gender et Postcolonial Studies). Cette pensée se développe dans le contexte historique et socio-culturel de la YOugoslavie socialiste et de sa mutation, au prix du sang, en ex- Yougoslavie post-socialiste. En ce sens, Grzinic puise sa puissance critique dans deux conditions historiques vécues de l'intérieur: le post-socialisme et la guerre une guerre qui fut, pour reprendre une fOrmulation de Rada

Ivekovic « la plus brutale desfOrmes de décomposition de la dichotomie mondiale de la guerrefroide ».

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reconstruite

Selon Marina Grzinic ce livre peut être perçu comme
«

une théorisation radicale d'une position particulière

(est-euro-

péenne) ». Elle ajoute: « Ici positionnement signifie repolitisation ». Cette repolitisation, cette analyse d'une « différence
critique» est loin d'être locale. Par l'amplitude de son regard, Grzinic abolit à la fOis les frontières géographiques et les frontières disciplinaires et contribue à élargir notre conscience et notre connaissance non seulement de l'art, mais aussi du monde contemporain.

Il y a encore une frontière que Marina Grzinic abolit. La
philosophe, qui nous fait découvrir les stratégies inédites de résis-

tance inventées par des groupes d'artistes comme IRWIN ou NSK, est elle-même une artiste, co-auteur, avec Aina Sm id, d'une œuvre essentiellement vidéographique qui frappe par son engagement, déconcerte par son langage et surprend par sa méthode. C'est pourquoi il nous a semblé nécessaire d'inclure ici, en guise de postface, une présentation de sa démarche artistique en collaboration avec Aina Sm id. Marina Grzinic nous donne ainsi l'occasion de saluer un parcours qui indique comment pratique artistique et théorie peuvent surgir d'un même noyau critique en s'articulant comme deux facettes de la volonté passionnée d'intervenir sur son temps.

Maria Klonaris - Katerina Thomadaki

Re111ercie111en

ts

C'est pour moi un grand plaisir de voir l'un de mes livres traduit et publié en français. Il me semble en effet extrêmement important que cet ouvrage paraisse à Paris, au centre de ce vaste domaine géographique, mental, historique et philosophique où l'on parle le français. Car l'influence de la théorie française sur la philosophie et la théorie slovènes contemporaines est immense. Depuis la chute du Mur de Berlin, mais aussi à l'époque du socialisme et du communisme, des générations entières ont été et sont formées sous cette influence qui, avec ce livre, revient finalement sur les lieux de ses origines, sur le mode d'un reflet rien moins que simple, diffracté et subverti. C'est en cela que réside, à mon avis, toute la puissance d'influences telles que celle-ci: elles génèrent des bifurcations, suscitent des déplacements qui empruntent des voies étranges et, parfois, tout à fait inattendues. Bien sûr, ce livre ne pourrait pas être aujourd'hui entre vos mains si un certain nombre de personnalités très réelles n'avaient pas montré un véritable intérêt à le voir publié. Mes remerciements les plus sincères vont d'abord et avant tout au professeur Dominique Chateau qui codirige la collection dans laquelle cet ouvrage est publié. Louverture d'esprit qu'il cultive sur la philosophie, la théorie et l'art a contribué de manière cruciale à ce que ce livre parvienne jusqu'à vous. Ma profonde gratitude va aussi à Maria Klonaris et Katerina Thomadaki de Paris, artistes brillantes, collaboratrices et amies très proches, qui sont à l'origine de ce projet et ont aussi assuré la relecture de la traduction dans son ensemble. Danielle Charonnet, la traductrice, a fait là un merveilleux travail. Il fallait que l'ouvrage soit traduit dans une langue authentiquement française et la tâche n'était pas facile. Ecrit à

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reconstruite

l'origine en slovène, ce livre est né sous l'influence de plusieurs langues et de plusieurs théories et philosophies: j'utilise moi-même le slovène, l'anglais et l'italien, auxquels j'ajoute la saveur du serbocroate et du bosniaque, avec ici et là une touche d'espagnol! Loriginal est paru à Ljubljana en 1997 chez Koda sous le titre Rekonstruirana Fikcija (Une Fiction reconstruite). Il a été publié en anglais en l'an 2000 (par Selene, en collaboration avec la maison d'édition viennoise Springerin). Je remercie ici la maison d'édition de Ljubljana de m'avoir immédiatement accordé les droits pour traduire le livre en plusieurs langues. Le Ministère de la Culture slovène, s'illustrant par son ouverture d'esprit, a fourni une aide financière à la traduction française qui est venue s'ajouter au soutien initial apporté par le fond directorial (celui du Dr. Oto Luthar) du Centre de recherches scientifiques de l'Académie slovène des Arts et des Sciences. L esprit visionnaire et la générosité du Dr. Oto Luthar ont été déterminants pour ce projet d'édition. J'aimerais aussi remercier l'Institut de Philosophie, l'une des unités de recherche du Centre de recherches scientifiques de l'Académie slovène des Arts et des Sciences, déjà mentionné plus haut, et où je travaille en tant que chercheur. LInstitut m'a offert en effet un contexte très productif pour mon travail de recherche. Sans les personnes et les institutions dont je dresse ici la liste, il est évident que ce livre n'aurait jamais été publié. Mon travail théorique et philosophique ne représente qu'une étape dans ce processus de publication. J'aimerais pour finir ajouter encore deux noms à cette liste; ce sont ceux de mon fils David et de mon mari Borut Mauhler. Leur soutien m'est essentiel dans mon travail de recherche et ma pratique artistIque.
Marina Grzinic septembre 2002

Ljubljana,

Préface

Ce livre prend comme point de départ une différence qu'il y a entre Europe de l'Est et Europe de l'Ouest, et que je tente de conceptualiser d'un point de vue philosophique. Pour cela,je mets en exergue, non pas une méthode spéciale de classification déterminant leprocessus selon lequel apparaissent des différences de find, mais une différence critique, interne, semblable, comme le suggère Trinh T: Minh-ha, à l'apartheid Dans ce cadre, un certain nombre de questions doivent être posées: qui est autorisé à écrire au sujet de l'histoire de l'art, de la culture et de la politique de ce territoire connu autrefois sous le nom d'Europe de l'Est? Comment et quand ces événements ont-ils été ou sont-ils déterminés? Le modèle proposé par Trinh T: Minh-ha pour repenser l'espace asiatique et ce qu'on appelle le tiers monde par le biais du concept de
«

l'Autre inapproprié » peut également constituer un outil firt utile

dans le développement d'un certain nombre de concepts spécifiques, opératoires pour une lecture du territoire de ce qui a été l'Europe de l'Est. Car le temps est venu de trouver ou de réécrire les paradigmes spécifiques aux espaces, aux arts et aux productions médias d'Europe de l'Est. On peut appréhender ce livre comme la théorisation radicale d'une position particulière (celle de l'Europe de l'Est), positionnement prenant ici le sens de repolitisation. La majeure partie du livre est centrée sur lesprojets artistiques et les concepts d'une sélection d'artistes,. Mladen Stilinovic (Zagreb), Kasimir Malevitch (Belgrade, 1986) et le groupe IRWIN (NSK)
(Ljubljana) les développèrent sur le territoire de l'ex- Yôugoslavie
,.

mais

ils continuent aujourd'hui encore à finctionner, se développer et muter. Ces projets sont examinés dans le cadre d'une lecture dialectique (thèse, antithèse, synthèse) qui dépassent les pays de l'exYôugoslavie pour englober l'Europe de l'Est en général. Ils sont reliés

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par la notion de
«

Une fiction

reconstruite

Rétro-Avant-garde », que j'ai baptisée du nom de

nouvel « isme » est-européen. La « Rétro-Avant-garde » s'est développée avant l'entrée dans le troisième millénaire et représente, pour parler

par métaphore, une

«

révolution de velours» dans l'art et la culture

est-européens. Ces processus artistiques, comme je le démontre, peuvent être imputés aux nombreuses volte-face philosophiques qu'a apportées avec elle la culture média. Visualisant et conceptualisant les processus de pensée développés dans les nouveaux médias et la nouvelle technologie, ces processus artistiques conceptualisent aussi le système en luimême ainsi que la logique opérative des nouveaux médias et de la nouvelle technologie. Dans la structure et le contexte de ces œuvres, il a été possible de détecter des modèles de pensée et de perception, ces modèles permettant à leur tour un questionnement du visible et du politique. Des stratégies similaires sont d'ailleurs développées par les nouvelles technologies médiatiques, et passées au crible d'une interprétation autant philosophique que théorique. En conséquence, stratégies et concepts artistiques classiques acquièrent une signification radicalement difftrente si on la compare à cette logique médiatique inversée. Si lesprojets qu'on examine ici donnent « seulement» l'apparence d'une dissemblance et d'une idiosyncrasie, il convient alors de questionner la genèse de cette apparence pour tenter de déchiffrer comment et selon quels mécanismes les événements créent en eux-mêmes cette surface fantasmagorique. Placés dans un rapport aux centres lointains des capitales occidentales et américaines, les événements médiatiques (la réalité virtuelle, 1lnternet, « l'obsession médiatique» qu'a suscitée la guerre en Bosnie-Herzégovine, etc.) se reproduisent et prolifèrent de jour en jour comme des métastases, ouvrant la voie à d'innombrables interprétations. Si je traite des nouveaux médias, c'est pour tenter de redéfinir certains concepts fondamentaux dans l'histoire de la philosophie et de la théorie: le sujet, le rapport réel/virtuel, l'espace (public et médiatique), en relation avec, d'une part, la guerre réelle qui a eu lieu en Bosnie-Herzégovine et, d'autre part, la guerre virtuelle que se livre, dans les environnements virtuels, le sujet et ce que l'on appelle son double. J'ai donc affaire à des questions politiques et éthiques concernant les processus de (dé)visualisation et de réarticulation de l'espace et du temps en relation avec les nouveaux médias. Je me demande s'il est possible de proposer - et, si c'est le cas, comment - une image politique positive du visible qui ouvrirait de nouvelles possibilités pour

Préface

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créer une politique émancipée, ainsi qu'un projet qui, quoique d'une envergure limitée, mettrait en place un environnement socialpositif Négocier les mutations du post-socialisme requiert le développement de nouvelles stratégies visuelles et médiatiques problématisant la représentation et l'auto-représentation. Dans la dernière partie de ce livre, je propose donc des modèles et des paradigmes d'identifications alternées qui questionnent les formes familières de représentation et permettent la formation d'articulations d'un type nouveau. Quoiqu'il en soit, et c'est là une intéressante altération, une telle interprétation peut également servir à sepositionner ainsi qu'à soulever des questions de fond concernant la condition post-socialiste« est-européenne» et son articulation. Cette condition a d'ores et déjà quelque chose de très défini: elle produit une spectralisation spécifique de la représentation, de l'espace et du temps. Une fiction reconstruite est également à replacer au sein d'un certain système personnel d'interprétation, d'une logique qui vise à développer une théorie de l'esthétique et de la politique, à opérer une « remise-en-philosophie » de cette région qu'est l'Europe de l'Est. Cet ouvrage s'inscrit en effet dans la lignée d'un livre intitulé Dans la file d'attente pour le pain virtuel, le temps, l'espace, le Sujet et les nouveaux médias en l'an 2000 (ZPS, Ljubijana, 1996), livre dans lequel j'avais présenté et relié entre eux, en les rapportant à notre réalité post-socialiste et en les complétant pour l'espace slave, lesparadigmes généraux des théories et desphilosophies en vigueur à propos des nouveaux médias. Une fiction reconstruite propose en outre une investigation très détaillée des stratégies artistiques et médiatiques spécifiques au post-socialisme. Les différents essais qui composent ce livre sont donc le fruit d'un travail d'écriture entamé il y a plus de dix ans à propos des événements artistiques, culturels et médiatiques qui se sont déroulés au long des années 80 et 90 sur les territoires de l'ex- YOugoslavie.Au fur et à mesure des années, certains de ces essaisont été largement publiés, tant en Slovénie qu'à l'étranger 1. Tous ceux qui sont présentés dans ce volume ont été revisités. De bien des manières, l'Est n'a pas fourni à l'Ouest les instruments théoriques et interprétatifs dont ce dernier avait besoin pour être en mesure de reconnaître l'unicité, les idiosyncrasies, la diversité et l'originalité des projets artistiques menés en Europe de l'Est. Seule une infime parcelle de cette histoire a été documentée et tout se passe parfois comme si les milieux culturels et théoriques est-européens eux-mêmes étaient incapables d'offrir la

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moindre représentation ou la moindre auto-réflexion sur lesprojets et lesphénomènes qui ont surgi en leur sein. J'espère que ce livre contribuera à combler cevide.

UN

1. La spectralisation de l'Europe

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Lorsqu'on parle des relations Est-Ouest au sein de la communauté européenne, on distingue souvent deux phases. J'aimerais tout d'abord déterminer une rupture (plutôt qu'une continuité) entre ces deux phases. La première, qui s'achève avec la chute du Mur de Berlin, en 1989, peut être décrite comme celle des relations entre Europe occidentale et Europe de l'Est communiste. La seconde phase s'amorce en 1989 (c'est en tout cas l'année qu'on a imposée aux européens de l'Est comme la date qui marque désormais, et systématiquement, le passage à l'acte de l'Europe de l'Est vers la liberté et la démocratie). Elle peut être décrite comme celle des relations entre les Européens de l'Ouest et leurs voisins post-socialistes. On peut comparer cette rupture avec celle qui sépare, chez Freud, le premier et le second concept du transfert. Aujourd'hui, une campagne féroce vise à combler le fossé qui sépare ces deux phases, simulant entre elles une continuité. Parmi les slogans de cette campagne (réclamée par l'Ouest et mise en place à l'Est, ou vice versa), on peut retenir: « BIOGRAPHIE plutôt que THEO-

RIE » et « THERAPIE plutôt que THEORIE ». Ce dernier, prôné
par une majorité (mais pas la totalité) des (média- )activistes d'Europe occidentale, faisant quasiment office d'antidote. Un geste introductif décrit la manière dont se déploie le mot « Europe» en tête de ce chapitre. Ce geste, visualisons-le comme celui d'un héros de film d'action hollywoodien qui débarrasse d'un revers de main une table en désordre pour y exposer son plan à grands traits et décrire l'action. Aucune précaution dans tout cela: Il s'agit d'un geste qui efface; un geste qui, de tout, fait table rase. Le moment qui précède ce geste d'effacement est semblable au vide formulé par Lacan et Slavoj Zizek. A la question de savoir

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s'il est possible de nommer, de percevoir le vide, c'est-à-dire d'être un sujet avant le geste de la subjectivisation, il faut répondre OUI, même si Althusser, Derrida et Badiou on répondu, eux, par la négative. Le sujet est à la fois le trou ontologique, la faille qui fonde la subjectivité dans son absolue contradiction, d'une part, et, d'autre part, la rupture des connexions entre sujet et réalité. C'est ce qu'illustre le « déblayage de terrain» décrit plus haut: il dégage un espace pour un nouveau départ symbolique que soutiendra le signifiant-maître qui vient d'être ressuscité. J'aimerais également fournir quelques pistes qui permettront de mieux comprendre le terme de spectralisation. Dans son livre, Spectres de Marx, Jacques Derrida introduit le terme de « spectre» pour désigner la pseudo-matérialité impalpable qui subvertit les oppositions ontologiques classiques entre réalité et illusion. Selon Zizek, il faudrait chercher là ce qui constitue, en dernier recours, l'idéologie, la forme matricielle sur laquelle viennent se greffer diverses formations idéologiques: « Nous devrions reconnaître le fait que, sans le spectre, il n'y a pas de réalité, que la boucle de la réalité ne peut être bouclée que par le moyen d'un étrange supplément spectral. Pourquoi donc n'y a-t-il pas de réalité sans le spectre? Parce que, pour Lacan, la réalité n'est pas "la chose en soi" ; elle est [plutôt] toujours-déjà symbolisée... et le problème réside en cela que cette symbolisation, finalement, échoue toujours, qu'elle ne réussit jamais à "recouvrir" complètement le réel... qui revient sous la forme d'apparitions spectrales. Il ne faut pas confondre "spectre" et "fiction symbolique". .. la réalité n'est jamais la réalité "en soi" ; elle ne se présente pas directement, mais uniquement via une symbolisation incomplète, ratée; les apparitions spectrales surgissent précisément dans cet écart qui sépare à jamais la réalité du réel et confère à celle-ci son caractère de fiction (symbolique) : le spectre incarne ce qui échappe à la réalité (structurée symboliquement) » 3. Voilà qui explique également le titre de ce livre: Une fiction reconstruite. Au seuil du nouveau millénaire, si l'on considère l'Europe (Est et Ouest confondus) et la nouvelle média-réalité, il est possible d'identifier deux matrices de participants actifs: « la matrice à

produire des rebuts de la société» ouest-européenne et la « matrice
à produire des monstres» est-européenne. La première tendance

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de l'Europe

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réunit des individus ou des groupes qui se comportent comme une sorte d'entité dénuée d'un point d'ancrage historique ou géographique fixe, occupant délibérément la position de rebut de la société. Cette « matrice à rebuts de la société» désigne certains participants, utilisateurs, ou circuits de la communauté en ligne en Europe de l'Ouest et en Amérique du Nord, qui prennent des positions qualifiées de critiques. Elle constitue une sorte de corps parasite qui tente de tirer le maximum des structures sociales déjà en place. La matrice à rebuts de la société propose une nouvelle économie autonome et de nouvelles structures, qu'elle développe en s'appropriant et en restructurant des structures préexistantes. Elle préconise un retour au « tout écrit» (boîtes à lettres électroniques) comme possible stratégie dans la contre-culture de la communication. Au lieu de contribuer tout bonnement au développement du réseau, il s'agit donc d'en effacer les images - évinçant ainsi la très entreprenante industrie du software Internet - ou, du moins, de les maintenir à l'arrière-plan. Cet état d'esprit, apparemment utopique, peut cependant fournir des stratégies pour combattre et agir, et non plus simplement reproduire, par le biais de la technologie. Comme l'a affirmé Peter Lamborn Wilson (aka Hakim Bey) au cours de la conférence qu'il a donnée à Ljubljana en 1997 dans le cadre des rencontres Nettime Beauty and the East (Ljubljana, 2223 juin 1997), le deuxième monde a été détruit/frappé d'obsolescence ; ne restent que le premier et le tiers monde. En lieu et place du deuxième monde, il y a maintenant, selon Bey, un énorme trou par lequel on saute directement dans le tiers monde. J'appellerai « Matrice à produire des monstres» à la fois ce trou et la seconde tendance évoquée plus haut, travestissant ainsi le nom donné aux rencontres Nettime « Beauty and the East» (qui paraphrasait lui-même le titre du conte « Beauty and the Beast », « La Belle et la Bête »). Lorsqu'on en vient à examiner ce qui différencie l'Est et l'Ouest, les acteurs issus du « trou noir », c'est-à-dire les utilisateurs critiques du web en Europe de l'Est, annoncent clairement leur intention de ne pas se contenter d'être un reflet du premier monde - les sociétés capitalistes développées - mais bien d'articuler et d'interpréter leur propre position au sein de la nouvelle constellation. Qui est autorisé à écrire l'histoire de l'art, de la culture et de la politique de cette aire autrefois connue sous le nom

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d'Europe de l'Est? C'est une question qui doit être posée, tout comme celles de savoir comment et quand écrire cette histoire. Ces deux matrices soulèvent des questions de fond. Surtout, elles mettent en œuvre des éléments placés à l'intersection entre le politique et l'analytique qui requièrent d'être débattus et articulés plus avant, et de manière plus radicale. C'est ce à quoi je m'attacherai dans ce chapitre.

L'Europe de l'Est comme reste indivisible: merde

l'Europe de l'Est comme

On pourrait dire que le sujet moderne n'existe pas tant que l'introspection ne l'a pas amené à comprendre qu'à un certain niveau, sous une autre perspective, « Je suis une merde ». En fait, il y a avènement de la subjectivité moderne lorsque le sujet voit qu'il est « out of joint », en décalage, coupé de la tangibilité de l'ordre des choses. Le cyborg, tel qu'il est connu par Donna Haraway et tel qu'on le voit à partir de cette position d'extériorité-intimité que Lacan a baptisée du nom d'extimité, c'est précisément cette merde. Dans ma réflexion, j'ai développé l'idée selon laquelle la réalité

virtuelle constitue le lieu où le sujet voit qu'il est « out ofjoint », en
décalage. Examinons brièvement ce qui se passe dans le scénario classique de la réalité virtuelle. L'utilisateur ou l'utilisatrice se trouve entretenir avec son double une relation intersubjective spécifique : être dans la réalité virtuelle, c'est voir ses propres mains se saisir d'un objet virtuel, son propre corps se comporter de telle ou telle manière. Ce double est une sorte d'extériorisation d'une créature spectrale, un objet libidinal immortel, la fameuse lamelle lacanienne. On peut faire référence à cette créature spectrale comme à une protubérance excrémentielle, à un indestructible objet de vie au-delà de la mort qui n'a aucune position fixe dans l'ordre symbolique. Cela implique d'abord que le cyber-espace nous donne à voir constamment qu'une sorte de reste terrifiant nous attend là dehors (c'est-à-dire à l'extérieur du monde virtuel), un reste qu'il est impossible d'intégrer complètement au monde virtuel. Cela implique en outre que, de temps en temps, on peut voir ce reste dans l'espace virtuel même du cyber-espace. Ce que démontre cette dissociation entre l'image et le réel (dissociation qui s'affiche parfois aussi sur l'écran de l'ordinateur

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comme un reste informe, pour autant qu'on soit en mesure de rencontrer le « =cw4t7abs »), c'est justement que la réalité se désintègre, d'une part, en quelque chose qui n'a quasiment pas de substance (et qui apparaît sur Internet) et, d'autre part, en un reste de réel, matériau brut qui n'a pas été intégré dans l'image. C'est dans ce reste répugnant que s'inscrit le NEUE SLOWENISCHE KUNST (NSK) EMBASSY PROJECT. Avec ce projet, IRWIN, le groupe de Ljubljana, nous fait entrer dans une ambassade. Pas une véritable ambassade, mais une mise-en-scène autour d'une table de cuisine. Nous voilà confrontés à l'extimité d'un espace public installé dans un appartement privé, ce qui suscite en nous un sentiment de domesticité claustrophobique presque suffocant. Il en va de même avec certains artistes russes: Oleg Kulik qui, horriblement, mord des animaux, ou Alexander Brener et sa performance de boxeur. Ces œuvres, des expériences liminales, font pour nous démonstration de l'extimité du reste répugnant, avant que peut-être il n'atteigne au sublime. Transportons-nous maintenant dans un espace bien réel: celui de l'Europe, et examinons la teneur des débats dont il fait l'objet sur la toile, dans des bulletins qui, comme le Nettime List ou le Syndicate List, développent un point de vue critique sur les médias. On peut y lire quantité d'articles intéressants sur l'Europe de l'Est (et aussi y répondre). Je résumerais la teneur de ces articles en ces termes: « En dépit de l'euphorie initiale qu'a manifestée l'Europe occidentale à son égard après la chute du Mur de Berlin, l'Europe de l'Est a échoué. Elle n'est pas parvenue à s'inscrire sur la carte de ce qui fait événement en Europe dans le champ politique, culturel ou artistique. » Le désappointement suscité par l'échec qu'a essuyé l'Europe de l'Est dans sa tentative pour devenir un espace social stable est d'ailleurs sensible dans les œuvres de philosophes aussi éminents que Badiou ou Rancière. De fait, l'exposition principale de la dernière édition de la Documenta, à Kassel (dX, 1997), ne présentait que deux ou trois artistes venant d'Europe de l'Est. Si l'on en croit les interviews données pour l'occasion par la commissaire (Catherine David), c'est tout simplement parce qu'il n'y avait rien à sélectionner dans cette région. Si l'on s'en rapporte à ses allégations, l'élision, l'élimination de facto, de l'artiste est-européen de la Documenta n'est

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donc pas le résultat d'une quelconque sélection, mais bien la manifestation d'un vide intrinsèque. Il semble qu'on ait perdu l'Europe de l'Est une deuxième fois, alors même qu'en 1989, on était sur le point de la retrouver. Si l'on s'en rapporte à l'interprétation de Slavoj Zizek, le geste négatif des Européens de l'Est disant NON! au régime communiste revêt une importance capitale pour comprendre ce qui, plus tard, s'est trouvé catalyser la positivité ratée qui a suivi. Rappelons en outre que, pour Lacan, la négativité fonctionne comme une condition d'impossibilité ou de possibilité pour l'identification enthousiaste qui intervient ensuite; elle en pose les fondements. Qu'est-ce donc que l'Europe de l'Est après l'accomplissement de son destin, après que le Mur de Berlin soit tombé, il y a presq ue dix ans de cela 4 ? Dans sa lecture du mythe d'Œdipe, Lacan soulève une question similaire, centrant sa réflexion sur un champ laissé en dehors des lectures que l'on fait habituellement du complexe d'Œdipe. Qu' y a-t-il au-delà d'Œdipe, et qu'est-ce qu'Œdipe après qu'il ait accompli son destin? Cette question, on peut également la poser après avoir vu des films comme Blade Runner ou Seven. Que se passe-t-il le jour d'après? Après que la vie ait repris son cours? Comme le dit Lacan dans le Séminaire II, tout, depuis le début de la tragédie, concourt à nous montrer Œdipe comme un pur résidu d'humanité, un reste, une Chose qui a été effacée de la surface de la terre. Voilà un champ qu'on pourrait nommer, en utilisant un terme psychanalytique, un champ entre deux morts, la mort symbolique et la mort réelle. Car l'objet ultime de l'horreur, c'est la vie après la mort - ce que Lacan appelle la lamelle - un objet immortel-indestructible, une vie dont on a évidé, expurgé la structure symbolique. Après la chute du Mur, il semble que l'Europe de l'Est se soit retrouvée dans un horrible entre-deux, se muant ainsi en un reste insécable, le lieu dénué de substance d'un fragment de réalité, et qui a déjà absorbé tout le potentiel généré par sa précédente existence. LEurope de l'Est s'est donc retrouvée dans une position semblable à celle que la psychanalyse développe en réarticulant la position d'Œdipe après qu'il ait accompli son destin (c'est-à-dire

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de l'Europe

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après qu'en toute ignorance il ait tué son père et épousé sa mère). Œdipe constitue alors un reste indivisible. Il est l'incarnation de ce que Lacan appelle le plus-de-jouir, le surplus qui ne peut être expliqué par aucune idéalisation symbolique. Cependant - et cela est crucial pour comprendre la nouvelle position, qu'on dit marquée par l'échec, de l'Europe de l'Est pour l'Autre - Lacan utilise la notion de plus-de-jouir en jouant sur le double sens du terme: le plus-de-jouir, en effet, dénote à la fois le fait de jouir en surplus, et le fait de ne plus jouir (du tout) ! Après avoir accompli son destin, Œdipe est plus-d'homme, ce qui signifie à la fois qu'il est un surplus d'homme, et qu'il n'est plus un homme. Œdipe est un homme au conditionnel; c'est un monstre humain et, en tant que tel, un exemple paradigmatique de ce qu'est le sujet moderne, dont la monstruosité est structurelle, et non accidentelle. En s'appuyant sur cette définition et sur la similitude qu'entretiennent les deux positions, on pourrait définir l'Europe de l'Est comme un plus-d'Europe orientale. Elle constitue en effet un surplus d'Europe (c'est ce qu'elle était avant la chute du Mur: trop peu, ou pas assez, européenne), et ce n'est plus l'Europe. Ainsi, l'Europe orientale est obligée de prendre - ou se trouve dans -la position du reste excrémentiel. Permettez-moi ici de changer l'optique de mon discours pour souligner que cela n'est pas nécessairement mauvais. Si l'on examine les choses du point de vue de la lamelle - « le sujet moderne n'existe pas tant qu'il n'a pas compris qu'à un certain niveau, sous une autre perspective, 'Je suis une merde' » -, on pourrait dire qu'occuper cette position est effectivement la première condition requise pour que l'Europe de l'Est endosse toutes les caractéristiques d'une subjectivité moderne. C'est désormais à partir de cette position excrémentielle constitutive que l'Europe de l'Est peut advenir et être perçue finalement

comme sujet. Ainsi que l'écrit Zizek, « si le sujet cartésien veut
advenir au niveau de l'énonciation, il doit être décrit comme du presque rien prêt à être jeté dans le dispositif poubelle/ordures au niveau de l'énoncé» 5. Maintenant que l'Europe de l'Est est réduite à un presque rien au niveau de l'énoncé, à une ordure excrémentielle (n'est-ce pas précisément à ce rien qu'elle a été réduite, lors de la dernière édition de la Documenta ?), elle peut advenir au niveau de l'énonciation. Dans le cas où il y a corrélation entre la subjectivité cartésienne et son double excrémentiel, il y a dissociation entre le