Une Philosophie de la poésie

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Entre science -le théorème-, et religions -les anathèmes-, y a-t-il place pour une troisième voie, celle du poème et de la démarche poétique ? Pour le savoir, il faut dépasser la tradition phénoménologique, les données de la psychanalyse, et aussi les acquis de l'histoire des sciences, pour analyser la poésie comme projet cognitif, et élaborer une épistémologie qui prenne en compte la dimension esthétique des efforts scientifiques.
Publié le : lundi 1 janvier 2007
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EAN13 : 9782296161054
Nombre de pages : 156
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UNE PHILOSOPHIE DE LA POÉSIE

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Gaëll GUIBERT, Félix Ravaisson, 2006. Frédéric STREICHER, La phénoménologie cosmologique de Marc Richir et la question du sublime, 2006. André AUGÉ, Mille et une pensées d'Alain, 2006. Marc DURAND, Trois lectures du Phédon de Platon, 2006. Micheline et Vincent BOUNOURE, Légendaire Mélanésien, 2006. Eustache Roger Koffi ADANHOUNMÉ, L'utopie des inventions démocratiques, 2006. Nadia BOCCARA, David Hume et le bon usage des passions, 2006. Alain TORNA Y, Emmanuel Lévinas, philosophie de l'Autre ou philosophie du Moi ?, 2006. Nadine ABOU ZAKI, Introduction aux épîtres de la sagesse, 2006. Lambert NIEME, Pour une éthique de la visibilité dans l'invisible, 2006. Michel DIAS, Hannah Arendt. Culture et politique, 2006. Alain PANERO, Corps, cerveau et esprit chez Bergson, 2006. Michel lORIS, Nietzsche et le soufisme: proximités gnosticohermétiques,2006. Miguel ESPINOZA, Théorie du déterminisme causal, 2006. Christian FROIDEFOND, Ménon et Théétète, 2006. l.-L. VIEILLARD-BARON et A. PANERO (coord.), Autour de Louis Lavelle, 2006.

Jean C. BAUDET

UNE PHILOSOPHIE DE LA POÉSIE
Entre poème et théorème

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannat1an Hongrie Espace L'Hannattan Kinshasa

Konyvesholt Kossuth L. u. 14-16

Fac. Sciences. BP243, Université

Soc, Pol. et Adm. KIN XI

L'Harmattan Italia Via Degli Artisti, 15 10124 Tonno ITALIE

L'Harmattan

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BURKINA

Du même auteur

Introduction à l'histoire des ingénieurs, APPS, Bruxelles. Nouvel abrégé d'histoire des mathénwtiques, Vuibert, Paris. De l'outil à la machine, Vuibert, Paris. De la machine au système, Vuibert, Paris. Penser la matière, Vuibert, Paris. Mathématique et vérité, L'Harmattan, Paris. Penser le vivant, Vuibert, Paris. Le signe de l'humain, L'Harmattan, Paris. Penser le monde, Vuibert, Paris.

www.librairieharmattan.com diffusion .harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ~L'Harmattan,2006 ISBN: 2-296-01926-9 EAN : 9782296019263

AVANT-PROPOS
Quel emploi, pour la poésie dans un monde globalisé, dans le bruit et la fureur des terrorismes ou dans le silence abruti de la pensée correcte, dans les lendemains désenchantés des slogans, dans le tumulte des médias ? Le poème a-t-il encore une place dans une culture de théorèmes (la science), d'anathèmes (les intégrismes) et de thèmes «accrocheurs» (la publicité et les discours politiques) ? Le philosophe est requis de répondre. Nous tenterons donc - après avoir dressé, dans d'autres ouvrages, le bilanI des savoirs «vérifiables» - de construire une poétique, c'est-à-dire une épistémologie qui tienne compte du nouvel état du monde. Nous nous demanderons si la poésie nous propose un « noyau dur» de résultats ou de promesses, à placer à côté du double acquis apparemment définitif de la pensée scientifique: la prosaïque mais imparable évidence de l'arithmétique et l'efficacité technicienne. Nous nous demanderons si la poésie est encore pensable au siècle d'Al Qaïda, ou s'il faut - sans regret brûler Rimbaud. Et Heidegger.

On pourra s'étonner de la quasi-équation que nous

pensons pouvoir établir entre « épistémologie» et « poétique ».
Nous tenterons donc de montrer que la révolution épistémologique que constitua, en son temps, au début du XX'" siècle, l'œuvre d'Edmond Husserl - alors même que les théories de Planck et d'Einstein secouaient comme un double séisme les certitudes des physiciens et que Freud jetait les bases âprement discutées des futures «sciences humaines» - que cette révolution en « théorie de la connaissance» fut en réalité
1 Voir notre Histoire des sciences parue chez Vuibert, Paris (6 volumes, 2002-2006).

un double retour au concret, au concret de l'homme (et de l'histoire) d'abord, au concret de l'intériorité ensuite. La « méditation cartésienne» de Husserl qui aboutit à fonder la phénoménologie n'est pas autre chose que le retour introspectif non pas à l'acte de connaître, disséqué par l'intellectualisme depuis Aristote, mais à l'émotion de savoir, c'est-à-dire à la conscience, c'est-à-dire à ce profond de l'être humain - certains diront même de chaque personne humaine, dans son insondable singularité - qui est le champ d'exploration du phénoménologue. Mais champ d'exploration aussi du poète, et nous pouvons déjà écrire: « c.q.fd. ». C'est bien parce que la connaissance, depuis la phénoménologie, est analysée dans les profondeurs également fréquentées par les poètes que nous pouvons écrire la quasiéquation: épistémologie ==poétique.

Faut-il préciser que cette réponse est pour nous provisoire, qu'elle n'est proposée ici que sous réserve d'inventaire d'une production poétique immense, dont nous avons peut-être négligé les meilleurs morceaux?

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AUTORITE
Où, de l'examen des moyens dont dispose l'espèce humaine pour savoir, on est conduit à reconnaître chez certains hommes le besoin de se soumettre à une autorité.
C'est, je m'en souviens très bien, par un bel après-midi d'été - après un léger repas de pain et de fromage sobrement accompagné d'un seul verre de vin clairet - que j'ai entamé la lecture du traité de Richard de Saint-Victor sur la Trinitë : «Si nous voulons nous élever par une intelligence perspicace jusqu'à la science des réalités sublimes, il est avantageux de nous rappeler d'abord quels sont nos moyens habituels de connaissance. Nous avons, si je ne me trompe, trois moyens pour connaître les choses. Certaines réalités nous sont données par l'expérience,' d'autres sont atteintes par le raisonnement,' d'autres enfin nous sont garanties par la foi. C'est l'expérience qui nous fait saisir les réalités temporelles. C'est tantôt le raisonnement, tantôt la foi qui nous élève à la connaissance de l'éternel. » Et ma réflexion de partir dans tous les sens: la raison et la foi; les réalités « sublimes» ; l'intelligence... Mais surtout, j'imagine le bon moine Richard. C'est en l'an de grâce 1165, sur la rive gauche de la Seine, à Paris. Au monastère de Saint-Victor, fondé en 1108 par Guillaume de Champeaux dans les ruines d'une vieille chapelle. Dès 1112, le monastère est élevé au rang d'abbaye. C'est un bel après-midi d'été. Richard, qui a déjeuné d'un peu de pain et de fromage, est d'excellente humeur. Il a mis la dernière main à
2 Je cite d'après l'édition de Gaston Salet: Richard de Saint-Victor. La trinité, Cerf, Paris, 1959.

son traité De Trinitate et, s'il ne se méfiait du terrible péché d'orgueil plus dangereux encore que l'abus des nourritures terrestres, il s'avouerait qu'il est assez fier de lui. Les feuillets de beau parchemin blanc, couverts de sa fine écriture, forment une pile qui impressionne et, n'en doutons pas, les moines de Saint-Victor et d'ailleurs, nos chers frères de Chartres, entre autres, admireront la rigueur du raisonnement et la belle ordonnance du discours. Et Richard relit le début de son traité: «Si ad sublimium scientiam mentis sagacitate ascendere volumus... ». il va porter son texte au scriptorium, où les jeunes moines copistes vont le reproduire en plusieurs exemplaires, qui seront expédiés dans divers monastères et dans diverses écoles cathédrales. A Chartres, bien sûr, à Lisieux, à Laon, à Noyon, et évidemment aussi chez Maurice de Sully, évêque de Paris, qui vient de décider - c'était en 1163 - la construction d'une nouvelle église dédiée à Notre-Dame. Car, vers 1165, si l'on écrit beaucoup de traités théologiques dans les monastères, on construit beaucoup d'églises partout dans le royaume de France, selon un nouveau procédé très ingénieux qui permet de doter les églises de belles grandes fenêtres. C'est miracle de voir le soleil pénétrer dans les vastes nefs, où s'assemblent les foules. Mais nous ne sommes plus au XIr siècle. Plus de huit cents ans plus tard, nous pouvons encore lire les traités des moines contemporains de Richard de Saint-Victor, nous pouvons aussi lire les romans de Chrétien de Troyes qui écrit Erec et Enéide en 1165, et qui écrira encore Lancelot ou le chevalier à la charrette, Perceval ou le conte du Graal, et d'autres merveilleux récits qui auront vif succès chez les beaux seigneurs et les gentes dames. Mais nous sommes au XXr siècle, et c'est aujourd'hui qui importe. Que pouvons-nous tirer de l'affirmation de Richard, que nous disposons de trois moyens pour connaître les choses? Avant d'y réfléchir, il est utile encore de se souvenir que l'époque de Richard de Saint-Victor, de Chrétien de Troyes et des premières cathédrales que, bien plus tard, on appellera « gothiques », c'est aussi, en d'autres lieux, le temps d'Averroès et de Maïmonide.

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A cette époque, et à vrai dire pendant tout le Moyen Age, dans les pays chrétiens, la grande question que se posent les intellectuels - Richard et bien d'autres - est celle de la conciliation de la raison et de la foi. Mais cette question est également posée par les intellectuels juifs, et singulièrement par Maïmonide, qui rédigera son Guide des égarés en 1190, et de même par les intellectuels musulmans, et notamment par Averroès, qui publie, sans doute vers 1175, un Livre de la décision de la question de ce qui est entre la loi religieuse et la philosophie en fait d'accord et un Livre de l'enlèvement du voile qui couvre les méthodes de preuve touchant les dogmes de la religion. C'est que la raison avait déjà produit beaucoup. Depuis le vr siècle avant notre ère. En effet, c'est à ce moment - deux ou trois siècles après Homère - que Thalès, à Milet, le premier d'entre les hommes3 à avoir cette audace, décide de répondre uniquement par lui-même aux questions qu'il se pose, sans plus tenir compte des propos des poètes, des affirmations des prêtres, ni des injonctions solennelles des législateurs. Et il construit une science des réalités sublimes uniquement à l'aide de l'observation et du raisonnement. Il fonde le rationalisme. La science qu'il crée est la physique, que ses successeurs développeront, décrivant de manière précise le mouvement du Soleil, de la Lune, des cinq planètes et des étoiles, expliquant le mouvement et les multiples combinaisons des quatre éléments (l'eau, l'air, la terre et le feu), construisant des engins de guerre et d'autres mécaniques efficaces, élaborant une médecine explicative basée sur les quatre humeurs, et méditant sur les sept métaux (l'or, l'argent, le mercure, l'étain, le plomb, le
3 Thalès est le premier philosophe comme Adam fut le premier homme. Nous ne nous illusionnons évidemment pas sur l'historicité de Thalès de Milet. Mais il est commode de garder ce nom, devenu traditionnel, comme symbole de la naissance de la philosophie (et de la science). Sur les difficultés de l'histoire de la philosophie « présocratique », voir Marc Richir: Au-delà du renversement copernicien. La question de la phénoménologie et de son fondement, Martinus Nijhoff, La Haye, 1976, chapitre VIII: «Esquisse d'une histoire philosophique de l'histoire de la philosophie », pp. 136-153. 9

cuivre et le fer). Tout ce savoir, dispersé dans les nombreux livres de Platon et d'Aristote, d'Euclide et d'Archimède, de Ctésibios et d'Héron, de Ptolémée et de Galien, sera transmis aux Romains, et quand le christianisme se développera dans l'Empire en corrodant ses structures plus sûrement que les assauts des Barbares, ce savoir lentement constitué par la seule raison des Grecs (car les Romains n'y ajoutèrent que fort peu) risquera bien de disparaître. Et trois fois, ce sera le même schéma. Chez les juifs d'abord, où malgré les efforts de Philon d'Alexandrie qui tenta, aux premières années de notre ère, de concilier le savoir des Grecs avec la Torah, ce sont les idées religieuses - la foi - qui l'emportent sur les évidences de la raison. Mireille Hadas-Lebel4 a bien montré que Philon, bien que bon connaisseur de la philosophie grecque (spécialement du pythagorisme et du platonisme), fut finalement plus théologien que philosophe. Maïmonide reprendra le savoir grec, mais en le subordonnant à la foi mosaïque, et donc en le dénaturant. Chez les musulmans aussi, où malgré les efforts d'Avicenne au XI" siècle, puis d'Averroès au xrr, la science des Grecs sera altérée pour tenir compte des préceptes suprêmes du Coran. Chez les chrétiens enfin, où les efforts répétés (depuis Augustin, ou même déjà depuis Clément d'Alexandrie et Origène) des théologiens préservèrent toujours la foi des apôtres, des papes et des conciles, et firent de la philosophie grecque - de la raison humaine - la « servante» de la théologie. Peut-être, cependant, peut-on repérer, dans le Moyen Age chrétien, un cas de conciliation réussie non seulement entre la foi et la raison, mais encore entre la théorie et la pratique. C'était au cours de la croisade contre les cathares. Le 22 juillet 1209, l'armée croisée entame le siège de Béziers, où les hérétiques sont nombreux, mais où vivent également de nombreux chrétiens orthodoxes. Quand les militaires
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M. Hadas-Lebel: Philon d'Alexandrie. Un penseur en diaspora,

Fayard, Paris, 2003. Voir aussi le recueil d'études édité par Carlos Lévy: Philon d'Alexandrie et le langage de la philosophie, Brepols, Turnhout, 1998. 10

demandent au légat du pape, Arnaud Amaury, comment distinguer les hérétiques des bons chrétiens, la réponse est claire: «Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens ». Si l'on accepte les dogmes chrétiens, non seulement il y a une vie après la mort, mais c'est une vie de félicité éternelle où Dieu récompense les bons croyants. Aucun rapport avec les peines d'ici-bas! Quand on compare sérieusement quelques dizaines d'années terrestres, avec maladies et misères diverses, d'une part, et une éternité de bonheur céleste inexprimable, d'autre part, il est vraiment évident qu'il faut tout faire pour expédier le plus rapidement possible les hommes qui souffrent dans l'autre monde. Les milliers d'habitants de Béziers furent donc envoyés au ciel, et Dieu prit la responsabilité de faire le tri entre les bons (restant au Paradis) et les mauvais (envoyés en Enfer). Il faudra attendre 1543 (le livre de Copernic), ou 1610 (les expériences de Galilée), ou 1637 (le Discours de la méthode de Descartes) pour que la partie intellectuelle de l'humanité, et encore uniquement en pays chrétien, retrouve l'idée de Thalès: ne se fier qu'à sa raison. Si l'on prend les ouvrages du X!f siècle, ceux de Richard de Saint-Victor ou d'autres, puis ceux du xnr, et ainsi de suite en examinant la filiation des idées issues de celles du temps de Saint-Victor, nous ne voyons aucun progrès véritable, et même à vrai dire jusqu'aujourd'hui. Les théologiens chrétiens de notre temps n'en disent pas plus sur la Trinité, ou sur quantité d'autres sujets, que Richard, ou même que les évêques réunis en concile, à Nicée, du 20 mai 325 au 25 juillet 325, qui entamèrent la réflexion sur les relations entre le Père, le Fils et l'Esprit. Le passage suivant d'un ouvrage de théologie du XXe siècle n'est finalement pas plus complet sur la Trinité que le traité de Richard. Il s'agit d'un livre de Jean Daniélou5 : «Dans la Trinité se dévoilent à nous les profondeurs dernières du réel, le mystère de l'existence. Elle est le principe et l'origine de la création et de la rédemption,. par ailleurs toutes choses lui sont
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1. Daniélou: La Trinité et le mystère de l'existence, Desc1ée de Brouwer, 1968, p. 11. 11

finalement rapportées dans le mystère de la louange et de l'adoration. Elle est, au-delà de tout, ce qui donne à tout sa consistance [...] la conversion essentielle [...] nous fait passer du monde visible, qui nous sollicite de l'extérieur, à ce monde invisible qui est à la fois souverainement réel, puisqu'il constitue le fond dernier de toute réalité, et souverainement saint et admirable, puisqu'il est la source de toute béatitude et de toute joie ». On trouvait déjà ça chez le moine de SaintVictor. Si par contre l'on examine la filiation intellectuelle du livre de Descartes, l'on assiste à une suite vraiment prodigieuse d'idées, de découvertes et d'inventions, et surtout de réalisations concrètes qui « changèrent la face du monde ». En 1687, Isaac Newton publie à Londres son livre Philosophiae naturalis principia mathematica. En à peine un demi-siècle, le progrès par rapport à Descartes est extraordinaire. Newton donne les formules mathématiques qui permettent, avec une étonnante précision, de calculer les mouvements des astres bien mieux que ne le faisaient Copernic, Ptolémée, Aristarque. Mieux encore, en 1781, William Herschel, utilisant les calculs de Newton, découvre une nouvelle planète, Uranus. Et en 1846, une autre planète, Neptune, est encore découverte, par Johann Galle, à Berlin. Toujours grâce aux principes mathématiques de la philosophie naturelle de Newton. Et pendant ce temps, Lavoisier fonde la chimie, Linné la taxonomie, Schleiden et Schwann la biologie, Pasteur la microbiologie, Oersted, Ampère, Faraday et Maxwell la théorie de l'électromagnétisme, Darwin découvre l'évolution des espèces, Carnot, Clapeyron et Clausius développent la thermodynamique, et les ingénieurs construisent des machines à vapeur, des moteurs électriques, des locomotives, des automobiles et des avions, des téléphones, des ordinateurs et des systèmes de télévision, et Internet, et les satellites artificiels de la Terre, et les sondes vers Mars et vers Jupiter. ..

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Relisons Popper6:« Mais les Principia de Newton créèrent une situation totalement nouvelle. On peut les considérer comme une réalisation du programme originaire de recherche des présocratiques et de Platon, et une réalisation qui dépasse de loin les rêves les plus hardis des Anciens. Les prédictions des théories de Newton étaient confirmées avec une incroyable précision et ce qui était dans un premier temps apparu comme s'écartant des prédictions conduisit à la découverte de Neptune. Il y avait là sans aucun doute du savoir, un savoir certain, une épistèmè au sens de Platon et d'Aristote. Un savoir certain sur le Cosmos, et un savoir comme les présocratiques et Platon n'avaient pas osé le rêver. » Nous sommes toujours dans cette situation totalement nouvelle. Il y a trois personnes en un seul dieu, d'après les chrétiens, lointains descendants de la secte juive fondée par Jésus de Nazareth vers l'an 30, alors que Tibère était l'empereur de Rome, et l'on n'en sait pas plus à ce sujet en 2006 qu'en 325. Malgré des centaines de textes, dont celui de Richard de Saint-Victor. Faux, disent les juifs qui n'ont pas été convaincus par le Nazaréen. Faux, disent de même les musulmans, lointains descendants de la secte arabe fondée en 622, à Médine, par Mahomet. Alors, trois personnes, une seule, ou pas de personne du tout? Ou bien, est-ce notre intelligence qui ne serait pas assez perspicace pour atteindre ces «réalités sublimes»? Le problème de la foi, c'est qu'elle diffère fort d'une secte à l'autre, et il n'y a pas que les juifs, les chrétiens et les musulmans. Les manichéens, les bouddhistes, les brahmanistes, et bien d'autres, ont aussi leur foi. Mais qu'est-ce que c'est, la foi? Et pourquoi celle des Arabes est-elle si différente de celle des Israéliens, ou celle des Français athées de celle des Français catholiques? Car être athée, c'est - peut-être - encore avoir une foi: croire en l'inexistence de tout dieu pourrait bien être, chez certains, de la même nature (puisqu'il n'y a pas de vérification) que la croyance en un dieu trinitaire ou en l'existence de deux dieux se
6 Karl Popper: Les deux problèmes fondamentaux de la théorie de la connaissance, Hermann, Paris, 1999, p. 6 (traduction de Die beiden Grundproblemen der Erkenntnistheorie, 1979).

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combattant, comme Ahura Mazda et Angra Mainyu, dans la religion de Zoroastre. Nous venons de donner la réponse à notre question. La foi, c'est admettre un certain nombre de propositions sans exiger de vérification. Le catholique croit en la Très Sainte Trinité, en l'existence des anges et des démons, en la vie éternelle, sans avoir aucunement vérifié, comme les Indiens d'Amérique croient au Grand Manitou. On leur a dit que c'est comme ça, et il sont d'accord. La vérification, on le sait, est la grande idée de l'épistémologie poppérienne. «Lorsqu'une hypothèse, dit-iI7, atteint ce degré de certitude, il n'est plus nécessaire de continuer à la considérer comme une hypothèse, et elle peut se voir conférer la dignité d'une théorie. Et c'est alors, seulement lorsqu'elle est certaine et que sa certitude peut être justifiée, qu'elle entre dans le corpus scientifique. Car la science est un savoir, et le savoir implique certitude et justification: il implique la possibilité d'une justification empirique ou rationnelle.» Toutefois, ce savoir scientifique est réfutable, faillible, «falsifiable»: «nos théories sont faillibles et le restent, même après qu'elles ont été brillamment confirmées », précise Popper8. Rien à voir avec une quelconque autorité, d'où qu'elle vienne. Thalès de Milet n'avait pas accepté la soumission à l'autorité, qu'elle soit celle des prêtres, des oracles, des législateurs, ou des poètes. Deux mille six ans plus tard, il est encore, dans le monde, des hommes qui aiment l'autorité, qui l'adorent, qui tuent pour elle, et qui sont prêts à mourir pour en propager les enseignements. C'est ce besoin d'autorité (qui est en même temps le rejet de l'idée de vérification), qui conduit à l'intransigeance, au fanatisme et aux massacres, que nous devons tenter de comprendre, après avoir refermé le si vieux - et pour certains encore si actuel-livre de Richard de Saint-Victor.

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K. Popper: op. cit., p. 8.
K. Popper: op. cit., p. 9.

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L'épistémologie ne se résume certes pas à ces simples considérations sur le raisonnement, l'expérience et la foi, mais nous pouvons considérer comme un acquis l'opposition psychologique entre l'attitude de ceux qui acceptent (ou même demandent) une autorité en matière de connaissance et d'action et celle de ceux qui prétendent ne connaître que par eux-mêmes, par la vérification. y aurait-il donc deux types d'hommes? Ou y aurait-il des sociétés (comme la bourgeoisie de Milet au vr siècle) où des personnalités émergent prétendant connaître par euxmêmes, prétendant, par les seules ressources de leurs sens et de leur intelligence, distinguer le vrai du faux, et d'autres sociétés où l'avènement de tels hommes est impossible, ou du moins très peu probable?

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