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Universel Ignace de Loyola !

De
262 pages
Dans la continuité de ses précédentes publications, Michèle Aumont poursuit ici son travail d'analyse et de présentation de l'oeuvre d'Ignace de Loyola, dont elle fait un guide durablement universel pour une Humanité et un Monde laborieusement à la recherche d'eux-mêmes.
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UNIVERSEL IGNACE DE LOYOLA!

(Ç) L'Harmattan, 2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.1ibrairieharmattan.com diffusion. harmattan@wanadoo. harmattan 1@wanadoo. fr

fr

ISBN: 978-2-296-05354-0 EAN : 9782296053540

Michèle AUMONT

UNIVERSEL IGNACE DE LOYOLA!
Essai

L'Harmattan

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques.

Déjà parus Vincent TROVATO, Le concept de l'être-au-monde
Heidegger,2008. Bertrand DEJARDIN, Nietzsche, 2008. L'art et la vie. Éthique et esthétique

chez
chez

Christian MERV AUD et Jean-Marie SEILLAN (Textes rassemblés par), Philosophie des Lumières et valeurs chrétiennes. Hommage à Marie-Hélène Cotoni, 2008. Bertrand DEJARDIN, L'art et la raison. Éthique et esthétique chez Hegel,2008. Guillaume PENISSON, Le vivant et l'épistémologie des concepts, 2008. Bertrand DEJARDIN, L'art et le sentiment. Éthique et esthétique chez Kant, 2008. Ridha CRAIBI, Liberté et Paternalisme chez John Stuart Mill, 2007. A. NEDEL, Husserl ou la phénoménologie de l'immortalité, 2008. S. CALIANDRO, Images d'images, le métavisuel dans l'art
visuel, 2008. M. VETO, La Pensée de Jonathan M. VERRET, Théorie et politique, Edwards, 2008. 2007.

J.-R.-E. EYENE MBA, L'État et le marché dans les théories
politiques de Hayek et de Hegel, 2007. J.-R.-E. EYENE MBA, Le libéralisme philosophie sociale de Hegel, 2007. de Hayek au prisme de la

J.-B. de BEAUVAIS, Voir Dieu. Essai sur le visible et le christianisme, 2007.

DU MEME AUTEUR Femmes en usine, les ouvrières de la métallurgie parisienne. Préface du Pr. Pierre Mesnard, Paris, Spes, 1953. Les Dialogues de la vie ouvrière, Paris, Spes, 1953. Monde ouvrier méconnu, "Carnets d'usine If,Paris Spes, 1956. En usine, pourquoi? Préface de Daniel Rops, Paris, Fayard, 1958. ILl chance d'être femme, Paris, Fayard, 1960. leune fille, lève-toi! Paris, Fayard, 1962. Construire l'entreprise. Préface du Dr. André Gros, Paris, Fayard, 1964. La Reconstruction du citoyen. En collaboration avec le Dr. André Gros, Paris, Fayard, 1964. L'Eglise écoute, ré.flexion de laïc, Paris, Fayard, 1967. Le Prêtre, homme du sacré. Préface du cardinal Garonne, Paris, Fayard, 1967. Vieillesse et longévité dans la société de demain. En collaboration avec le Dr. André Gros et le ProHenri Bour, Paris, Presses Universitaires, 1968. Le Troisième âge, prospective de la vie. En collaboration avec le Pro Henri Bour, Paris, Presses universitaires, 1969. 400 prêtres parlent du sacerdoce, Paris, Desclée de Brouwer, 1970. leunes dans un monde nouveau, Paris, Le Centurion, 1974. Pour le troisième âge, Paris, Le Centurion, 1974. Le Secret d'une vie. Préface du Pr. Jean Bernard, Crozon, Edigraphie, 1990. L'Aventure hOfnmes-fefnmes à la croisée des chemins. Préface de René Rérnond, Paris, Marne, 1992. Eugen Drewermann, les "Clercs drewermaniens" et l'Eglise, Paris, Marne, 1993. Qui êtes-vous, Eugen Drewermann ? Paris, Marne, 1994. Hommes et femmes dans le dessein de Dieu, Crozon, Edigraphie, 1994. Le Monde est ma maison. Préface de Jacques Guillet, S.1., ParisQuébec, Anne Sigier, 1996. Dieu hors frontières, Paris-Fribourg, Parole et Silence, diffusion Ed. du Cerf, 1999. L'Humanisme ignatien du Père Fessard, S.l., Paris, Ed. du Cerf, 2004. PAX NOSTRA - Philosophie sociopolitique de Gaston Fessard, S.l., Paris, Ed. du Cerf, oct. 2004. Ignace de Loyola et Gaston Fessard. L'un par l'autre. L'Harmattan, 2006. Ignace de Loyola. Seul contre tous... et pour tous! L'Harmattan, 2007.

RBvlliRCIElvffimS

C'est avec émotion et reconnaissance que j'adresse Ines sincères retnerciements à tous ceux qui tn'ont accolnpagnée et encouragée à des titres divers. En particulier: tProfesseur Jean BERNARD,à qui je dois la préface du ISecret d'une vie, n10n hommage à mes parents ~ tPielTe BIG<),S.J., Directeur de l'Action Porntlaire de Vanves ~ tMère Marie-Angèle de BONNIERE" fondatrice de l'Union des Religieuses Enseignantes; le Supérieur Bonze du 1110nastèrebouddhiste de la Montagne (40 KIn de Pékin) ~ tSI Hamza BOlTBAIŒIJR la Grande Mosquée de Paris ~ M.Jean de CLlTZEL,de l'Institut, fondateur du Club Positions; tP. Félix COLLIOT,de l'abbaye St.Guénolé de Landévennec ; tDaniel-Rops, histolien ; P. François-Xavier Dl~10RTIER,Provincial des Jésuites de France; i"Cardinal Léon-Et.ienne DlJVi\L, archevêque d'Alger; M.Charles EHUNGER, éditeur et chroniqueur religieux; tJoseph FONTANET, uccessivelnent ministre du Travail et de l'Education Nas tionale ; tDom Paul Gralnmont, Abbé du Bec-Hellouin ~tOr. André GROS,Président-fondateur de la Société des (-'ollseillers de Synthèse ~ tJacques GlJILLET,S.J., exégète et spiIitualiste ; Joseph JOBLINS.J., de l'Universita (iregoriana Pontificia ; tM. Joseph KAPLAN,Grand Rabbin de PaIls; P. Hans KOLVENBACH, Préposé Général de la COlnpagnie de Jésus; M. Jacques de LAROSIERE, Président de l'Association
Internationale Cardinal de Lubac;

t DonI

Jean LECLERCQ, 111édiéviste,

de l'abbaye de Clervaux (Luxetnbourg) ; tJacques LOE'~l~ O.P., prêtreouvrier, créateur de la Mission St. Pierre, St. Paul et de l'Ecole de la Foi de Flibourg ; tM.André NEHER,alsacien hébrahisant "aux vies plurielles" ; t Don1 Alexis PRESSE, reconstructeur et Abbé de Boquen (Côt.es d'Almor) ; P. Michel SALES,philosophe, ex-secrétaire du P. Gast.on FESSARD reconnu con1me "son spécialiste" et tP. TEILHARD et DECHARDIN, i tôt rencontré... s et à mon frère Jacques AfJlvfONf,Docteur ès Lettres, pour le soin qu'il a apporté à la nlise en forme de luon luanuscti t, parfois au travers des fraternelles discussions dont il a été l'occasion.

En hommage reconnaissant aux deux Maîtres auxquels cet essai est redevable Le philosophe Pierre MESNARD, de l'Académie des Sciences morales et politiques, dont l'enseignement me fut bénéfique à l'Université d'Alger, de 1941 à 1945. L'historien Emmanuel Le Roy Ladurie, de l'Institut, dont "Le Siècle des Platter 1499-1628" me confirma dans mon audacieuse lecture.

PRELIMINAIRES

Cette ultime présentation consacrée à Ignace de Loyola se propose d'interpréter et d'achever ce qui résultait de mes deux premiers écrits. De ceux-ci, en effet, émergeait déjà celui que je me suis permis de considérer comme" Ignace de Dieu", tant il s'imposait ainsi à partir du décryptage de ses écrits, comme de ses sous-entendus et de ses silences parfois héroïques Le plus spontané et le plus secrètement universel de cet Ignace-là n'aurait pas osé prendre forme et se présenter explicitement sans un double apport d'ordre méthodologique et d'ordre socio-historique. * * * 1°-L'apport philosophique du Pre Pierre Mesnard
Dès le début de mes années universitaires, le professeur Pierre Mesnard, mon Maître en philosophie, m'alerta sur la nécessité d'aller aux œuvres et à leurs auteurs en deux temps et à deux titres qui se complétaient, jusqu'à s'avérer indispensables l'un à l'autre. Certes, en découvrant les textes en eux-mêmes et non "de seconde main ft.Mais aussi en n'omettant pas de les approfondir et de les prendre en compte comparativement, en fonction de leurs homologues contemporains, mais aussi de leurs disciples et, parfois, de leurs contradicteurs. Plus particulièrement, du reste, pour ceux qui auraient joué, de leur temps ou après, un rôle de révélateurs, à ne surtout pas négliger. Cette méthode de saisie complémentaire, par comparaison et différenciation alternées ou successives, me parut si béné-

10 fique et, peu à peu, si évidente, que je tentai de toujours l'adopter ou, du moins, de m'y essayer. Car jeune étudiante, ce ne fut pas toujours avec succès ou efficacité. Au grand amusement de notre professeur, qui ne s'en étonnait pas. Aussi lorsque vint, en 1946, le temps de mon Diplôme d'Etudes Supérieures - la "mini thèse" qui sanctionnait alors la licence et ouvrait la voie à l'agrégation - le sujet que me proposa Monsieur Mesnard ne me satisfit pas, de prime abord: "Le Cartésianisme de Bossuet". Cartésienne passionnée, recourant volontiers au doute méthodique et admirant tellement la démarche rationnelle de "l'homme au poêle", j'aurais préféré qu'un des aspects principaux de la philosophie de Descartes me fût proposé. Mais il n'y eut rien à faire, et notre maître eut bien raison. A force de travailler concrètement le problème de Bossuet, je découvris de mieux en mieux les raisons et les effets de la méthode théoriquement proposée. En fait, non seulement je n'abandonnais pas Descartes pour autant, mais j'en percevais ou en découvrais de nouveaux aspects en étudiant Bossuet et Descartes "l'un par l'autre". Cette lente découverte fut longtemps un sujet de plaisanteries ou de taquineries bienveillantes de M.Mesnard à mon égard. Et, pour ma part, je ne devais plus oublier la leçon reçuel... Par la suite, aux différentes phases de mon existence, je n'ai plus cessé d'appliquer cette méthode, non seulement à des auteurs, mais aux problèmes et aux situations que mon métier de conseiller de synthèse me fit rencontrer - et je crois que ce ne fut pas sans de nombreux fruits. Nous nous en sommes entretenus à Tours, à l'Institut de la Renaissance, que le Pr.Mesnard avait créé et qu'il

l.Cette méthodologie "['unpar ['autre" est plus explicitement évoquée aux trois stades où je l'ai personnellement expérimentée (voir annexe 1 p.207-231).

Il anima encore après sa retraite. Il sut alors ce que je lui devais de plus, à ce point de vue. Dans cette même continuité d'attitude et de visée - mais beaucoup plus tard, après que le Pr.Mesnard nous eut quittés, en 1969 - j'ai beaucoup bénéficié d'avoir été mise en situation d'appliquer, tout naturellement, cette forme de pénétration aux deux ordres de travaux que j'avais entrepris, de longue date, à propos d'Ignace de Loyola (mais superficiellement encore) et à propos de Gaston Fessard, depuis 1990. D'où l'essai que j'intitulai et publiai en 2006 :"Ignace de Loyola et Gaston Fessard, l'un par l'autreln. Jeune jésuite, le père Fessard s'était du reste fait connaître et apprécier - en son temps - par ses proches camarades et dans le monde intellectuel par ses analyses et ses commentaires, aussi inattendus que nouveaux, du petit livret des "Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola". A la demande des uns et sur le conseil des autres, il avait fini par mettre au point ses notes personnelles et les faire publier. Ce qui avait donné naissance à sa "Dialectique des Excercices spirituels d'Ignace de Loyola", en trois volumes. Et ce qui avait entraîné le philosophe Gaston Fessard à une multitude de travaux qu'il poursuivit jusqu'à sa mort. Le rapprochement Ignace/Fessard n'avait rien de surprenant. Certains jésuites l'avaient fait antérieurement, discussions à l'appui; d'autres s'en étaient largement inspirés. En ce qui me concernait - en dehors de la Compagnie de Jésus et sans son influence - cette" lecture" alternée et comparative de leurs deux œuvres et de leurs personnalités s'était développée spontanément. Tant m'était devenue familière, d'une part, et indispensable, d'autre part, cette façon de progresser dans la connaissance de l'un et de l'autre. En revanche, s'avéra surprenante, et d'une impor1

L'Harmattan, 2006: M.Aumont 1

12 tance majeure, pour la suite de ma recherche, la découverte ou la confirmation que je fis peu à peu d'un autre Ignace de Loyola, différent de celui dont j'avais toujours entendu parler par ceux des Jésuites qui m'avaient ouvert la voie vers leur Fondateur. Cette découverte ne tint pas directement à ce que m'avait apporté Gaston Fessard. Mais, indirectement et par contrecoup, les voies de réflexion et de recherche philosophique, auxquelles me fit accéder l'auteur de la "Dialectique", contribuèrent à me révéler que l'homme de Loyola avait été "autre" et s'était situé "autrement" que ne l'avait perçu l'auteur de "Pax Nostra". Notamment, en certains des aspects de son existence, de sa spécificité et de ses cheminements, auxquels le père Fessard - bien que situé parmi les jésuites les plus proches d'Ignace - n'avait pas été assez attentif. En particulier, l'ordre de "lumière" et de grâces que le blessé de Pampelune et le convalescent angoissé de Loyola avait reçues et qui l'avaient littéralement "tiré de lui-même", une fois pour toutes et à un point indicible. De la part de Gaston Fessard, cette sorte de méconnaissance ne provenait ni d'une négligence, ni d'une erreur d'interprétation. Simplement, il était différent d'Ignace par nature et par structure, d'une part, et, d'autre part, Ignace s'avère un être à caractéristiques tellement uniques, complexes et secrètes, que nous ne finirons jamais de le découvrir totalement, ni avec une totale certitude. Nous l'approcherons seulement, peu à peu et de plus en plus, en fonction de ce qui nous sera donné d'être et, alors, de pouvoir percevoir. D'où, la présentation personnelle et inédite que je me suis permis d'en faire dans mon "Ignace. Seul contre tous... et pour tousl l" En sachant que discussions et contestations s'ensuivraient, mais en étant tenue, en cons1

L'Harmattan, 2007 : M. Aumont 2

13 cience, d'assumer ce risque, à cause du potentiel considérable de conséquences de grande importance que j'en avais pressenti déjà. Notamment, en faisant fond sur "l'ultraIgnace", que j'avais discerné dès le premier de mes deux livres: "Ignace de Loyola et Gaston Fessard, l'un par l'autre". Dès lors, le second essai avait poursuivi dans la même ligne, en allant infiniment plus loin. Mais pas encore assez loin, puisque j'étais désormais en train d'en tirer ce qui me paraissait la caractéristique majeure et unique d'Ignace de Loyola: l'universalité inouïe de son apport. Tant il s'était situé, dès son "illumination" de 1521-1522, d'une façon qui n'appartenait qu'à lui. J'y voyais le point de départ et la raison d'être de ses modes d'être, de croire et de s'orienter d'une manière spontanément et secrètement universelle - comme je n'en avais jamais rencontré de telle, chez ses devanciers ni chez ses successeurs. L'audace de ce point de vue me conduisait, malgré tout, à m'interroger encore: avais-je le droit? pouvais-je? devais-je? explorer et expliciter une telle voie ignatienne, si inédite et si délicate à esquisser? 2°-Une importante contribution socio-historique

En 2006, j'achevai donc la mise au point rédactionnelle de "mon" second Ignace. Grâce à lui et à son propos, j'avais accumulé réflexions et notes qui m'incitaient à aller en direction de cet Ignace spontanément universel, dont l'intuition m'accompagnait et m'habitait de plus en plus. Mais non sans m'interroger encore... La lecture, que je fis alors, du magnifique ouvrage du professeur Emmanuel Le Roy Ladurie, Le Siècle des Platter 1499-16281, leva progressivement mes hésitations et mes scrupules. Les deux tomes de cette œuvre firent
1

.

Deux tomes, Fayard 1995 et 2000.

14 même beaucoup plus. Ils suscitèrent en moi émotion et joie, tant mes intuitions et mes avancées solitaires, en mon ermitage breton, se trouvaient confirmées, même dépassées. Par le cas historique des Platter, rapporté ici en détail et tout à fait contemporain d'Ignace de Loyola. Au départ de la famille des Platter, le père, Thomas, dit" senior" pour le distinguer de son second fils portant le même prénom et dont il sera aussi longuement question par la suite sous la dénomination de Thomas junior. Platter, le père, est celui que l'auteur du "Siècle des Platter" désigne - au seuil du premier tome et dès la couverture - par une formule imagée qui annonce déjà l'inédit de son récit et de ce siècle: Le mendiant et le professeur.. .! Personnage central et déterminant, Platter Thomas senior fut la tête de file et l'initiateur de la lignée présentée ici. Orphelin de mère et abandonné par un père couvert de dettes, ce "petit Thomas" dut quitter à cinq ans domicile et hameau suisse des environs de Bâle. Abandonné à leur charité, ses tantes firent de lui un berger, d'abord chargé de la surveillance de quelques chèvres, puis de vaches et enfin d'un troupeau d'oies. Toujours malmené par ses maîtres successifs, en haillons et affamé, il fut souvent le souffredouleur de tous.. .Mais ainsi jeté dans l'existence et livré à lui-même, l'enfant ne se contenta pas de survivre à ses malchances. Il parvint à les surmonter et à "s'en tirer", apprenant à lire et s'éduquant au fil de ses premiers et pauvres emplois, pour peu qu'il trouvât aide ou complaisance sur ses routes. Construisant courageusement, intelligemment, et non sans risques, son propre cheminement, il devint, au bout du compte, le "professeur" que le titre de

15 l'ouvrage oppose au petit mendiant du départ. Il fut même encore bien davantage, comme on le verraI. Certes, entre d'une part, les chemins de "sortie de soi" par auto-éducation et promotion sociale, qu'emprunta Thomas Platter senior et dont il fit bénéficier ses fils, Félix et Thomas junior, et, d'autre part, "la sortie de soi" d'Ignace de Loyola, grâce à "l'illumination" reçue en 15211522, suivie de prodigieuses conséquences pour lui et pour ses entreprises, de grandes et profondes différences existent. Mais il n'en demeure pas moins que Thomas Platter, le père, et Ignace de Loyola firent preuve, à l'identique, d'un sursaut tout à fait considérable contre leur sort; et que ce sursaut les conduisit, l'un et l'autre, à construire par eux-mêmes et de façon volontariste deux destinées hors du commun. Entre ces deux hommes, dès lors, entre leurs esprits et leur volonté d'entreprendre, de réaliser et de transmettre, entre les deux "messages" et legs qui en résultèrent existentiellement et qu'ils laissèrent, de part et d'autre, à leur postérité, se manifeste une incroyable parenté. Cette similitude, une fois décelée et reconnue, me bouleversa. En même temps, elle me confirma les conséquences que j'avais précédemment commencé à tirer de mon long Ignace. .. Seul contre tous. .. Ne pouvant accepter de subir ce que le sort leur avait imposé, les deux hommes eurent une même réaction: de refus, de redressement et de reconstruction. De part et d'autre se manifesta une volonté d'initier tout autre chose. Une fois décelée, cette similitude justifia, à mes yeux, le risque que je prenais en plaidant l'aventure de l'unité et de l'universalité, telle qu'Ignace l'avait envisagée et considérée.
En annexe II, p.233 à 250 de longues pages sont consacrées au Siècle des Platter, qu'il faut absolument connaître et se rappeler de temps à autre.
1

16 L'aventure prodigieuse de cette triade bâloise, que rapporte et détaille, de manière si prenante, leur historiographe, Emmanuel Le Roy Ladurie, est certes fantastique en soi. Mais, en outre, elle fait pendant ou écho - à la même période - à la non moins fantastique aventure ignatienne. L'une et l'autre ont, en effet, porté "hors d'ellesmêmes deux personnalités, voire deux ''personnages'', probablement de même stature, qu'elles ont conduits à des réussites "humano-sociales" indéniables. Différents l'un de l'autre par l'origine et le milieu, ainsi que par les modalités et les objectifs, Ignace de Loyola et Thomas Platter senior affirmèrent et vécurent des destinées reposant sur comportements et visées similaires, bien que différant considérablement dans leurs plans, leurs formes et leurs buts. Néanmoins, entre les deux ordres de destinée, quelle remarquable identité essentielle! A ce point de vue, Le Siècle des Platter est une longue et belle œuvre, qui éclaire ce que furent les hommes, leurs sentiments et leurs aspirations au XVIe siècle. En même temps, elle fait comprendre à quelles forces de réaction et de redressement "envers et contre tout - ou "en avant! " toutes voiles dehors - elle éveilla certains d'entre eux. En diverses opportunités, immédiatement saisies et mises à profit, ces forces mirent leurs "auteurs" en mesure d'en tirer un parti qu'ils ne soupçonnaient pas au départ, mais qui les conduisit extrêmement loin. Même s'ils s'étaient fougueusement engagés, parfois par une sorte de défi, l'un et l'autre se voulurent fidèles à l'impulsion qui les avait portés et mus. Ainsi de la Suisse bâloise à la Castille ibérique, Thomas Platter senior et Ignace de Loyola furent-ils profondément parents en humanité. Par là et grâce à eux, j'ai accédé à un nouveau niveau de compréhension dont je suis reconnaissante au professeur Le Roy Ladurie. Dès lors, relisant une
fois de plus les Ecrits de l'homme de Loyola, je vérifiai ce

17 que j'avais pressenti chez lui, ces dernières années. Je pus le faire, non par intuition personnelle, mais selon cet ordre de références socio-historiques, lui-même accrédité par d'importantes raisons conjoncturelles. Par là, lumière "plattérienne" et lumière "ignatienne" se trouvaient donc objectivées et confirmées. Par elles deux, qui n'en faisaient véritablement qu'une seule, la Renaissance s'affirmait à travers l'un et l'autre. Dans et par la survenance des faits considérés, quelle que fût leur différenciation, d'ordre second. Du "socialement réalisé", pour et par les trois générations des Platter, je passais à l'universel visé ou profilé par Ignace. L'un et l'autre avaient débordé familles, lignages et terroirs, qu'ils fussent Castillans ou Bâlois. L'un et l'autre, très aimés, ils avaient du reste dépassé la Préeurope, théâtre du cheminement de l'un et de l'autre. Au XVIe siècle, à pied et "à la dure", pour l'homme de Loyola comme pour Thomas Platter senior; et encore quelque peu pour son premier fils, Felix; mais, dix-huit ans après, plus confortablement pour son second fils, Thomas junior, qui savait le devoir à la gigantesque entreprise paternelle. Depuis ces éléments comparatifs, volontiers suivis à travers le premier et le second volumes de la "trilogie" plattérienne, je passai au saut, tout aussi prodigieux dans leur ordre propre, qu'avaient réalisé les éléments majeurs du parcours ignatien. En particulier, la mondialité et l'uni-

versalité qui avaient été - spontanément et secrètement - la
visée et l'intention même de celui que je venais de qualifier, textes à l'appui, "d'Ignace de Dieu... ou du Divin, dans mon précédent ouvrage. Dans le silence de mon ermitage breton, je bénis alors le ciel que soit apparue entre Thomas senior et Ignace de Loyola, comme entre leurs deux destinées, une telle similitude de faits. Due en partie, à leur époque et, en partie, à un mystérieux phénomène de "communication" qui s'était

18 produit, à leur insu et sans qu'ils se fussent connus, dans leur commun espace préeuropéen. Emerveillée, je compris alors que, là aussi, venait de se vérifier, une fois de plus, la méthodologie de la connaissance ou de la découverte" l'un par l'autre". Là encore, et peut-être là surtout, pour un important bénéfice humaniste, comme on le verra dans ce présent essai - si du moins, j'arrive à exprimer, au plus près et le mieux possible, ce qui s'est imposé à moi, à leur propos et "l'un par l'autre". En tout cas, un remerciement renouvelé au philosophe Pierre Mesnard et à l'historien Emmanuel Le Roy Ladurie, pour m'y avoir conduite -l'un et l'autre, à soixante années de distance entre eux deux! * * * Oui, "l'un par l'autre" et "l'autre par l'un" sont désormais inséparables et pour toujours, dans mon esprit et dans mes propos: la triade des Platter, des environs de Bâle, avec son initiateur et chef, Thomas Platter senior et Ignace de Loyola, de sa Castille natale à Rome, où il ter. .
Illina sa VIe.

D'un côté, "l'illumination" ignatienne initiale mit secrètement en route ce qui aboutit sur deux plans et à deux objectifs: des stratégies explicites de discernement et d'élection, d'éducation et de missions internes et étrangères; et une stratégie implicite, d'ordre transcendant et, comme telle, secrète et infuse, mais en voie de s'opérer d'emblée et totalement universelle. Celle-ci constitue, à mes yeux, un lointain accompagnement du mot du juif Paul de Tarse, alors porté au plus haut de luimême: "Dieu Tout en Tous". Seize siècles après lui, prenait sa place et sa part le legs ignatien, resté en partie secret, mais tellement préfiguré par la "communication réci-

19 proque" audacieusement mise au cœur même de la prière ignatienne de l'Ad amorem qui clôture les fameuses Quatre semaines des Exercices spirituels. De l'autre côté, l'extraordinaire cheminement du petit berger du Valais suisse, auto-éducateur et autoconstructeur de soi, de ses infimes sentiers d'alphabétisation et d'acculturation ; et ayant tracé, par là, sa propre destinée exemplaire, parmi les hommes de son temps, tout en préparant à sa proche postérité (ses fils Félix et Thomas junior) de quoi vivre, réussir et engendrer, à leur tour, d'autres existences d'hommes et de femmes de leur temps, aptes à participer à la Renaissance et à ses suites indéfiniment prolongeables. Une montée continue et des développements humanistes que l'enfant-mendiant-et-berger, abandonné à lui-même et à ses propres forces, n'aurait pu ni prévoir, ni rêver, mais qu'il portait potentiellement en lui. Les deux voies "plattérienne" et "ignatienne", comme les deux épopées personnelles, qui en résultèrent, ne furent ni idéalistes ni utopiques. Elles s'imposèrent et se développèrent selon ce qu'elles étaient; et elles peuvent continuer à le faire à notre époque, si nous le voulons. Parce qu'elles furent portées et animées par le grand souffle qui traversa et anima l'humanité au XVIe siècle, alors que celle-ci cherchait son expression, ses modalités et son cheminement, encore à tâtons et à coups d'essais sporadiques mais allant tous dans le même et unique sens: celui qui prit le beau nom de Renaissance et qui s'en prévaudra pour toujours. Pour ma part, ayant suivi Ignace de Loyola, pas à pas et jusqu'à sa dimension universelle, il me fallait Le Siècle des Platter, sa lumière et son sensationnel enseignement, pour me faire comprendre et admirer vraiment ce que fut, pour nous et notre intention, ce gond historique prodigieux. Il permit et entraîna, en effet, sursaut, volonté d'autonomie et

20 grandeur, suivis des conquêtes humaines adéquates, dans l'immense aventure universelle et unitaire des hommes, qui commençait à se profiler. Née de son irrésistible source, elle-même venue de loin, la Renaissance brilla de tous ses feux et prépara ce qu'elle susciterait et inspirerait plus tard: Les Lumières. Dans leur prolongement et, ad libitum, quelque retour à la Lumière ignatienne, qui n'en aura jamais fini de se manifester et de resurgir, au fil des siècles et des millénaires, en tant que secrète présence d'une totale universalité...

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Chapitre premier

Le message d'Ignace Loyola
Ce troisième écrit consacré à Ignace de Loyola découle, comme de source, de mon Ignace de Loyola. Seul contre tous... et pour tous! En un sens, il aurait même pu en être déjà la conclusion, mais celle-ci aurait été prématurée. Depuis mes deux précédents ouvrages, sur le sujet d'Ignace, et jusqu'à ces tout derniers temps, lectures et relectures de ses Ecrits attirèrent, en effet, mon attention sur certains aspects de faits, déjà connus et signalés, mais qui appelaient à en faire l'objet d'approfondissements ou de niveaux d'interprétation plus exigeants. Le premier de ces aspects s'était littéralement imposé à moi, depuis plus de vingt ans maintenant. Il relevait de cet événement si mystérieux "l'illumination" de 1521-1522, qui fut capital pour Ignace. Le "bénéficiaire" en a fort peu parlé, tant ce qui se passa alors fut inattendu, personnel et indicible. Mais il ne cessa plus de vivre de cette expérience ou en fonction d'elle. Il en poursuivit même indéfiniment les suites et les prolongements, à travers toute son existence. Cet épisode qui coupa en deux son existence y instaura, en effet, un "avant" et un "après" radicalement différents l'un de l'autre. Sur le moment et par la suite, cet événement fut vécu de deux manières. Comme une survenance attribuable à "l'extériorité" en ce qu'elle peut avoir de plus haut et même de transcendant, et comme une op-

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portunité - quelles qu'en soient l'origine et la nature - ayant
assiégé et envahi son moi, en son "intériorité" la plus intime, sans qu'il y fût pour quoi que ce fût. L'accueil, que fit Ignace à cette survenance et à cette opportunité, impliquèrent de sa part acceptation (ou au moins, absence de refus). Par voie de conséquence, l'une et l'autre produisirent de prodigieux effets; puis ils nécessitèrent consentement et adhésion explicites, d'abord à son "fait" même, puis à la mystérieuse transformation de lui-même qui s'ensuivit. De proche en proche, celle-ci l'impliqua tout entier et de plus en plus. Le second point, également événementiel, mais d'ordre socio-culturel et socio-politique, fut tout autre. Il se situa, dès 1521-1521, en opposition et, cependant, dans le prolongement même de ce qu'il venait de "voir", pour la première fois. Mais il apparut d'emblée comme un sursaut venant d'Ignace. A l'inverse de son" illumination" première, il éprouva regrets, indignation et même horreur au sujet de son passé de péché (ou de non-être, selon sa propre expression), tandis qu'il reconnaissait similarité et extension de cette même négativité peccamineuse et douloureuse à ce qui était vécu dans son environnement proche, éloigné et très lointain.
Ces deux points seront repris et schématisés ici, en deux volets successifs. Un troisième s'y ajoutera, qui ne fit que traverser mes écrits précédents, sans y trouver toute sa place. Il se découvrit à moi progressivement et j'ai dû retravailler certains textes, pour le vérifier avant de le présenter. Ce troisième point porte, en effet, longuement, sur les rôles que revêtit et joua Jérusalem - en tant que telle, mais aussi symboliquement - dans la pensée et dans la vie d'Ignace de Loyola. D'un côté, Jérusalem apparut très tôt au convalescent de Loyola sous la forme d'une visée as-

23 sortie d'un engagement; puis il l'envisagea comme le lieu même où il pourrait le mieux être réconcilié avec luimême et alors "aider les âmes". Dans ces conditions, tout ce qui se passa pour préparer et pour réaliser un pèlerinage à Jérusalem fut significativement entrepris pour Dieu seul et en se confiant à lui seul. Mais les découvertes effectuées sur place, les interrogations surgies et surtout l'interdiction de réaliser son souhait de rester dans la cité sainte entraÎnèrent - au-delà de leur choc premier - de longs et douloureux questionnements. Sur la voie de ce premier retour de Jérusalem, se produisirent en Ignace deux effets notables. D'une part, un enrichissement potentiel de sa propre approche de Jérusalem; d'autre part, l'esquisse d'une approche plus mystique de la ville. Poursuivie, celle-ci en vint à relayer, concrétiser et prolonger l'illumination de 1521-1522 - celle-là même qui avait si profondément changé le cours de la vie d'Ignace. Cette hypothèse étant fruit de mes propres intuitions et des méditations qui les ont accompagnées, elle se formulera peu à peu, en suivant au plus près, et le plus délicatement possible, les signes qu'en présenta Ignace de Loyola ou les non-dits qui en affleurent. * * * 1°. "L'illumination "de 1521.1522 à Loyola Les commentateurs d'Ignace de Loyola en sont généralement restés à parler de conversion, à propos de ce qui s'était produit en lui à la suite de l'échec subi à Pampelune et de ses conséquences pour lui-même. Souffrant et angoissé, l'infortuné chevalier ressassa, dans la chambre haute de la ferme-château familiale, ce qui lui était arrivé.

24 Le poids et les perspectives étaient si dramatiques, qu'il finit par "craquer", lorsqu'il prit conscience progressivement de leurs effets sur tous les plans. Bien commencé socialement et politiquement depuis la phase d'Arevalo, le cheminement effectué lui avait parfaitement convenu et lui avait laissé augurer des suites prometteuses. Mais tout venait de se briser sur place - tout comme sa jambe, opérée par deux fois, sans grand succès... A son image, et en partie à cause d'elle, il était sans force, sans moyens et dans le pire des tunnels. Déconvenue et désastre laissaient en grand désarroi, l'homme entreprenant et courageux qu'il avait été et qu'il demeurait intérieurement. Mais de tous côtés, ce n'étaient désormais qu'incertitudes et voies fermées. Pour luimême, handicapé à vie et peu présentable, pour le duc de Najéra, qu'il avait servi en dernier lieu, pour la Castille, qui pâtissait de la perte de Pampelune et de l'amoindrissement corrélatif de sa situation militaire et politique dans la péninsule ibérique. En tout et pour tous, c'étaient donc malheur absolu et nuit noire, dont Ignace ne voyait pas comment sortir. Or dans ce malheur et cette nuit, un éclair jaillit soudain, comme un "flash" peu commun. Une "illumination" en résulta, qui s'imposa à Ignace. Loin de la chasser de son esprit, il l'admira, puis, il s'en imprégna et s'en nourrit, tout en la scrutant avec soin. Faisant dès lors bloc avec lui, elle devint une intuition illuminative, perçant sa nuit. Inattendue, inespérée et totalement inédite pour le chevalier et le diplomate qu'il avait été, une sorte d'issue s'esquissa. Il n'osa cependant pas s'y fier tout de suite, mais elle demeura néanmoins en lui, comme un rêve opposé au cauchemar précédent, et le chassant. A sa place, une incroyable invitation lui était faite...

25 Ignace de Loyola ne parla jamais beaucoup de cette lumière. Il se contenta d'évoquer - et encore fort peu - ses suites et ses conséquences. De la "lumière" elle-même, pas un mot. Pourquoi? Parce qu'elle était proprement extraordinaire, à ses yeux. Tant elle était totalisante, à son égard et par rapport à ses angoisses. Comme telle, elle présentait des possibilités de solution pour tout ce qui l'avait précédemment inquiété. Mais, en même temps, elle lui semblait, non seulement "venue d'ailleurs", mais encore impliquer un ordre de réalités qui lui était tout à fait inconnu. Fallaitil l'accepter? Rien à voir avec les romans de chevalerie dont il s'était tellement épris. Qu'était-ce donc? Venue... il ne savait d'où, belle, claire et simple "comme l'aube d'un jour qui se lève", se disait-il, cette vision, ilIa qualifia spontanément de "divine", tant elle le dépassait et l'attirait prodigieusement, après être survenue d'une manière stupéfiante "comme un coup de foudre", finit-il par penser. Les yeux fermés et tout concentré en lui-même, comme il le dirait plus tard maintes fois, Ignace sentait que tout se transformait et se renouvelait, en lui, à son contact. Qu'était-ce donc que cette "lumière" ? Venaitelle de l'Etre en soi? de Celui qui est à l'origine de tout et qui demeure mystérieusement partout présent? Seraientce son excellence, sa beauté et sa bonté qui brilleraient ainsi? Serait-ce la sainteté? En tout cas, il constatait provisoirement que cette "lumière" et son incroyable aura avaient chassé son angoisse, sans lui faire violence, ni le contraindre à quoi que ce fût! De cette "lumière", qui changea tout, pour lui et en lui, Ignace ne parla jamais positivement et "en clair". Il dut en faire confidence à son précieux Cahier d'écolier, aux pages quadrillées, qui ne le quitta jamais, à partir de Loyola.

26 Il avait commencé par y relever des citations de l'Evangile et de la Fios sanctorum, ces récits légendaires de vies de saints. Puis il y nota presque chaque jour ses propres réflexions, ce qu'il vivait, ses interrogations. Enfin, le fruit de ses colloques en Dieu. Mais nous ne disposons malheureusement pas de "ces milliers de feuillets", rassemblés en "liasses", dont il montra l'épaisseur à Gonçalves da Camara, lorsqu'il dicta son Récit, mais qu'il ne voulut ni lui donner à lire, ni lui prêter. Or, ces documents, d'une importance inestimable, se sont perdus - on ne sait comment. En tout cas, ils ont disparu, à l'exception de cinquante pages qui ont été conservées et qui furent publiées sous le titre: "Journal des motions intérieures". Un texte important à lire, à scruter et même à interpréter. Mais il ne contient directement rien sur cette première et immense grâce de lumière, qui changea radicalement la vie d'Ignace et lui apporta le germe même de ce qui devait devenir, au fil du temps, son message.
En 1521-1522, il est cependant sûr et certain qu'il fallut du temps au convalescent de Loyola, pour réaliser vraiment le sens et l'importance de la lumière reçue et de ses effets potentiels. Tout se fit du reste au gré des circonstances et en fonction des actes qu'il posa. Mais le premier commencement resta secret et inédit, qui ne se laisse décrypter et pressentir qu'en suivant de très près les autres grâces et lumières successives, qui lui furent données notamment à Manrèse - et auxquelles il fit de brèves allusions, plutôt pour les mentionner et les situer, que pour les expliciter. A cet égard, le Récit contient néanmoins une déclaration importante d'Ignace, en réponse à une question de son interlocuteur: à la fin de sa vie, reconnaît-il, "il croissait toujours en dévotion, c'est à dire dans la facilité à trouver Dieu, et maintenant plus que jamais durant toute