Utopie (1852)

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Utopie est l'oeuvre non publiée d'un philosophe oublié, Léon Brothier (1803-1870), qui aura participé de manière presque silencieuse, mais avec grand esprit d'analyse et d'innovation, aux grands débats de son temps. Dans cet ouvrage rédigé en 1852, il propose un programme social, c'est à dire tout à la fois politique, économique et moral, qui soit susceptible de rallier les forces de gauche et les républicains sous la bannière du saint-simonisme nouveau, et s'interroge sur les raisons de l'échec de 1848.
Publié le : mardi 1 mars 2016
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EAN13 : 9782140002724
Nombre de pages : 220
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simonien hérétique, il est un des rares à avoir voulu réinsufLer une
Léon BROT H IER
UTOPIE (1852)
Le saintsimonisme réformé à la veille du Second Empire
Présenté par Emmanuel Gléveau
Utopie (1852)
La Philosophie en commun Collection dirigée par Stéphane Douailler, Jacques Poulain, Patrice Vermeren  Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique.  Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie.  Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions Graciela TRABAJO,À propos de la psychanalyse et de la pédagogie, 2016. Charles RAMOND,Spinoza contemporain, 2016. Roberto LUQÍN GUERRA,La pensée esthétique de José Vasconcelos dans son sens originaire. Le contexte historiographique de la philosophie en Amérique hispanique, 2015. Danilo BILATE,Nietzsche et l’affectologie. Pour une éthique des affects, 2015. Fedra CUESTAS,Marginalité et subjectivité, La subjectivité dans les seuils du social, 2015 Samuel-Gaston AMET,Le néocriticisme de Renouvier. Fondations des sciences, 2015.
Léon Brothier Utopie (1852) Le saint-simonisme réformé à la veille du Second Empire PRÉSENTÉ PAREMMANUELGLÉVEAU
Illustration : Château de Castelnau de Mesmes à Saint-Michel du Castelnau par Léo Drouyn (vers 1861)
© L'HARMATTAN, 2016 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-343-07319-4 EAN : 9782343073194
Présentation
Le texte que nous présentons ici est un manuscrit détenu à la Bibliothèque nationale (sous la côte NAF 11244). Son auteur, Léon Brothier, est sans doute l’un des théoriciens du socialisme les plus mal connus.
On peut en effet le compter parmi les pères du socialisme moderne, ou en tout cas de ceux de la décennie 1830, celle des saint-simoniens dissidents qui ont cherché à poursuivre le projet social après 1833 en l’ouvrant au républicanisme : que l’on pense à Pierre Leroux, Jules Lechevalier, Ange Guépin ou Constantin Pecqueur. Or, de tous les réformateurs sociaux cités, Léon Brothier est le seul dont le nom est resté dans l’oubli. Le peu d’écho qu’il a reçu de son vivant suffirait à l’expliquer.
En 1977, Pierre-Maxime Schuhl publiait un article de quelques pages à l’occasion du centenaire de la mort de George Sand intitulé « George Sand et Léon Brothier », il y écrivait « Léon Brothier était un ingénieur des chemins de fer du Midi, fort cultivé ; il mériterait que lui soit consacrée une petite 1 étude » .Force est de constater que ce travail n’a jamais été fait. On aura beau chercher un quelconque écrit sur l’œuvre de Léon Brothier, ce sera en 2 vain . Et il en va de même concernant sa vie. C’est pourquoi il nous est apparu nécessaire de présenter aussi bien l’homme que sa pensée.
1 Revue Philosophique de la France et de l'Étranger167, No. 1 (Janvier-Mars 1977), T. pp. 132-134 2  À part l’article de P. M. Schuhl, notons une brochure de Gaston Imbault,George Sand et Montluçon (1959), dans laquelle Léon Brothier est qualifié « d’homme point médiocre mais de second ordre ». Mentionnons également deux articles d’histoire économique : l’un d’Octave Festy,Les associations ouvrières encouragées par IIe République(1915), l’autre de Bernard Schnapper, « Les sociétés ouvrières de production pendant la seconde République -l'exemple girondin » (Revue d’Histoire économique et sociale, N° 43, 1965) traitant de la société des forges Léon Brothier & Cie. Enfin, une analyse de M. Méry, dansLa critique du christianisme chez Renouvierqui suivant de près l’argumentation de Renouvier, le (1852), présente comme un « néo-chrétien » en raison de sa propension à l’usage immodéré de la structure trinitaire, mais ne présente à aucun moment sa pensée. Il faut remonter à un ouvrage de Georges Weill de 1896L’École saint-simonienne, (Paris, Alcan, 1896), pour avoir une idée, malheureusement trop concise de l’apport de Léon Brothier dans la pensée socialiste française. Qualifiés de novateurs, d’hérétiques saint-simoniens Brothier, Lemonnier et Massol, écrit G. Weill « ont fait la transition entre l’école d’Enfantin et le socialisme actuel »
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La jeunesse
Éléonore Martin Léon Brothier est né le 21 juillet 1803 à Paris, fils de Martin Noël Brothier, ancien député de Saint-Domingue sous le Directoire devenu Directeur des impôts indirects dans l’Ariège sous l’Empire, et de la comtesse Anne Victoire Éléonore Courtin de Laffemas, elle-même fille d’un ancien mousquetaire du roi sous l’Ancien Régime.
À sa retraite, en 1818, son père acquiert un château en Gironde (à Saint-Michel de Castelnau) et y fait construire une forge. Après des études de lettres, Léon Brothier est admis à Polytechnique mais son père préfère qu’il fasse son droit, puis l’envoie faire un tour de France de la métallurgie. Il reprend la forge avec son frère cadet et occupe la fonction de maire du village. Vers 1830, il s’installe à Toulouse où il épouse la fille d’un imprimeur renommé, Augustin Manavit. En avril 1833, récemment initié au saint-simonisme, mouvement qui vit officiellement ses derniers jours, il rencontre à Paris le saint-simonien Charles Lambert, proche d’Enfantin, et lui propose un plan de réforme du saint-simonisme à la fois théorique et pratique. Mais le départ pour l’Égypte de Lambert et d’Enfantin compromet ce projet.
À Toulouse, il côtoie les saint-simoniens du Sud-Ouest : l’agronome Jacques Resseguier, ancien chef de l’Église du Midi à Sorèze, (le second centre le plus important du saint-simonisme en France après Paris selon Enfantin) mais aussi l’ingénieur Felix Borrel, le Docteur Gaspard Astrié, le Docteur Germain Cany, Charles Lemonnier, professeur de philosophie puis avocat, ancien chef de l’Église de Toulouse qui a remplacé Denis Hoart en 1831, et qui deviendra son ami le plus cher, ou le Docteur François Ribes, ancien chef de l’Église de Montpellier.
Toulouse, sans faire preuve d’une réelle hostilité aux saint-simoniens, ne leur a jamais vraiment été acquise. Faiblement industrielle, elle ne leur a pas permis de rencontrer une forte base populaire, comme à Lyon par exemple, malgré les qualités oratoires de Denis Hoart. Les saint-simoniens y
(p.263). La même année, dans l’article « Les théories saint-simoniennes sur l’éducation », (Revue Internationale de l’Enseignement,237-246), il décrit de manière nonT.XXXI, p. exhaustive son « très intéressant plan d’éducation ».
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rencontraient une opposition ferme aussi bien de la part des légitimistes que des républicains.
Néanmoins, la désaffection de la branche parisienne du saint-simonisme fait sans doute de Toulouse le centre le plus actif du saint-simonisme théorique en France après 1833 et jusqu’en 1840. Elle est en tout cas à l’origine d’un remaniement certain, bien qu’étant passé relativement inaperçu, de la doctrine enfantinienne dont Léon Brothier est le principal instigateur.
Du Congrès méridional au parti social
Pour Charles Lemonnier, après la fin des expositions publiques, et la fermeture du centre de Paris, la survie des idées saint-simoniennes passe par la détention d’un organe de presse. À partir de la fin de 1833, il est directeur du journalLa France Méridional,mais intente après quelques mois un procès au propriétaire pour motif de censure, procès dans lequel il obtient gain de cause. Il se tourne alors vers une revue généraliste, laRevue du Midicréée, entre autres, par Léonce de Lavergne, propriétaire du gouvernemental Journal Politique et Littéraire de Toulouse et de la Haute-Garonne, et le jeune républicain Jean-Baptiste Charles Paya. Il y fait l’apologie du libre-échange et s’intéresse de près au nouveau parti social de Jules Lechevalier, lui aussi, un ancien saint-simonien.
En 1834, l’idée du parti social permet aux saint-simoniens de se donner un second souffle, quitte à intégrer des idées plus libérales. C’est par le biais du Congrès méridional qui servira de tremplin à la diffusion du nouveau parti social, qu’ils vont conserver un pied dans la vie publique.
Fondation du parti social par Jules Lechevalier et Alphonse de Lamartine
L’idée de la constitution d’un parti social est devenue un thème politique récurrent en 1834.
C’est d’abord chez les fouriéristes, à partir de 1832-33, que le concept prend forme. En 1832, le terme est évoqué par un ancien saint-simonien, Jules Lechevalier, dans son article « Comment nous entendons la politique
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3 des intérêts matériels – Valeur générale d’un essai de généralisation. » En 1833, le fouriériste Victor Considérant rédige dans le même journal un 4 article intitulé « Le nouveau parti social » . Et dans sesDestinées sociales(1834), il atteste de la réalité de ce parti, déclarant attendre « beaucoup des hommes du parti social, parti qui du reste s’est formé dans ces derniers 5 temps au contact des idées de l’école sociétaire »
En 1834, Jules Lechevalier s’éloigne des fouriéristes et fonde sa propre revue,La Revue du progrès social. Il considère son article intitulé « Le parti Social, Principes d’une alliance politique ayant pour but d’opposer à l’esprit révolutionnaire l’initiative du progrès social » comme le « premier manifeste du parti social ». Il y mentionne néanmoins Lamartine à plusieurs reprises, 6 nom auquel il s’associe . L’ouvragePolitique rationnelleLamartine de (1831) pourrait déjà être considéré comme le premier programme de ce parti qui ne disait pas encore son nom. C’est à partir de mars 1834, cependant que Lamartine en reprend le nom dans son discours sur les associations.
Concernant les références plus anciennes au concept,on pourra évoquer l’ultraroyaliste Pierre - Simon Ballanche, l’auteur d’unEssai de palingénésie socialepour avoir fait la synthèse du traditionalisme et du (1827), libéralisme durant la seconde restauration, ou, mieux encore, Saint-Simon 7 dont le parti industrialiste serait déjà en soi le « parti social. »
L’objectif de ce parti était de rallier ceux qui, las des luttes politiques stériles, voulaient faire pression sur un gouvernement « juste-milieu » jugé immobile pour obtenir des mesures en faveur du progrès social. Le parti social se pose donc comme le juste milieu entre d’un côté l’immobilisme au pouvoir et de l’autre l’hyperactivité destructrice de la réaction républicaine, héritage négatif de la Révolution française.
Parti social et parti républicain
3 La réforme Industrielle ou Le phalanstère, 25 octobre 1832, tome 1, N° 22, p. 188-189 4 La réforme industrielleouLe phalanstère, 28 juin 1833, tome 2, N° 26, p. 308-310. 5 Considérant, V,Destinées sociales, Libraires du Palais-Royal, Paris, 1834, p. 281 6 L’article est suivi de trois lettres de soutien de la part de Ballanche, Lamartine et V. Hugo 7  De Boureulle, Paul, « Saint-Simon et sa doctrine » note 1, inLa Phalange,Revue de la science socialeXV ° année, Tome 4, Première série, Deuxième semestre 1846, p. 544
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Les vifs reproches de Lechevalier à l’égard des Républicains, qu’il est censé rallier, sont plutôt motifs de dissensions et laRevue Républicained’André Marchais et J.F. Dupont se pose d’emblée en adversaire de laRevue du progrès social.D’une part, Lechevalier, conformément aux fouriéristes, affirme que la réforme sociale n’a pas besoin d’une réforme politique préalable : tout système politique est susceptible de participer au progrès social, dont le seul ennemi est la violence, violence dont Lechevalier accuse 8 les républicains d’être les principaux artisans . D’autre part, les républicains se réclament eux aussi, d’un projet social dont ils se sentent dépossédés. Mais pour le parti social, leur opposition systématique et brutale au gouvernement leur ôte toute chance de le réaliser. La question sociale est une question éminemment positive, qui ne peut rester enfermée dans la contestation politique. L’année 1834 marque par ailleurs un sérieux revers pour les Républicains qui sont rejetés à la marge avec la loi du 22 février interdisant les associations politiques et ouvrières. Se démarquer des républicains, c’est donc sauver le projet social. Dissocier la réforme sociale de la réforme politique permet en quelque sorte de faire un compromis avec le pouvoir : lui reconnaître les capacités, à condition que ces capacités servent l’intérêt général.
Pour Lechevalier, c’est le changement social qui doit amener la réforme politique. Son but n’est pas de s’affilier à un parti mais de se rapprocher de celui qui sera le plus en mesure d’améliorer la condition sociale de la classe la plus nombreuse et la plus pauvre. Il va jusqu’à considérer que le suffrage universel est une idée dangereuse, même si l’on peut considérer cette prise de position comme pragmatique. L’opposition étant affaiblie, ce n’est que du côté de la majorité qu’il peut chercher un appui.
L’impatience de Lechevalier est pondérée par la modération de Lamartine qui estime, de son côté, que des réformes politiques sont nécessaires. Il voit le suffrage universel comme un progrès vers lequel nous tendons, garant de l’unité. Le parti social, bien plus qu’il ne s’oppose aux républicains ou aux légitimistes, se pose comme la conscience du juste-milieu. Il doit en être la version active et moralisée. Néanmoins, en l’absence des républicains,
8  Voir l’article sur laRevue républicaineNouvelles scientifiques », in, « Revue du progrès social1, Paris 1834, p. 438-439. Il reproche également aux républicains de refaire le, tome saint-simonisme sans les moyens : « l’organisation sociale sans la hiérarchie ; c’est le sacrifice et le dévouement sans la religion. »
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