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Vers une théorie de la connaissance systémique

De
127 pages
La discipline philosophique appelée "théorie de la connaissance" cherche à comprendre comment l'homme appréhende le monde, et par conséquent ce qu'on peut appeler "vérité" et "erreur"... Dans une perspective nouvelle, la philosophie systémique pose l'être humain dans un arc communicationnel avec son monde environnant, niant la dichotomie classique sujet/objet, instituant par contre une rationalité construite et donc passible de déconstruction. A la lumière de ces nouvelles approches, on change les paradigmes de la "causalité" et du "hasard".
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Avant-propos

Pendant de nombreux siècles, la philosophie a été un discours accompagnant ou soutenant le développement du savoir scientifique. Autant que celui-ci, elle se présentait comme un va et vient d’hypothèses, d’analyses et d’extrapolations, d’approches successives d’une surface cachée, se faisant miroir d’un miroir, pour en déterminer les paramètres. Non sans flottements, elle voulait procurer à la science un socle de références séminales, une sorte d’hygiène de l’esprit, un bréviaire des démarches, une cartographie de repaires auxquels se fier dans une progression hésitante et mal assurée. C’est là son meilleur héritage. Elle s’en est séparée quelquefois, voulant se faire obscure et ésotérique, et ce n’est pas dans ce domaine qu’elle a acquis des titres de noblesse. Les gourous et les théosophes sont plus doués en la matière et lui ont volé l’aura. Logique et théorie de la connaissance étaient les deux jambes sur lesquelles s’appuyait une philosophie des sciences qui ne se veut pas morte aujourd’hui. Bien au contraire, la tradition cartésienne, puis kantienne, d’une réflexion sur les fondements mêmes de tout savoir reste vive. Elle se poursuit par une extraordinaire floraison d’ouvrages, entre autres dans le monde anglo-saxon, où de nombreux penseurs continuent à creuser la carrière logico-théorique ouverte par leurs prédécesseurs. Tout en rendant un hommage reconnaissant à un grand nombre de recherches pertinentes dans le domaine

de la philosophie systémique, ce livre se veut cependant plus qu’une synthèse de ce qui s’est dit et fait dans ce filon. Il se situe sans ambages dans la lignée de l’école issue des travaux de Peirce et de Maturana, enrichie par des sociologues comme Luhmann, critiquée et transformée par un grand penseur contemporain comme Habermas. Mais il veut aller au-delà de ce qui appartient au déjà-dit, dans la mesure où il tente d’ouvrir une perspective nouvelle sur certains paradigmes épistémologiques et certains concepts scientifiques de base, comme la causalité et le hasard. Il vise un renversement conceptuel qui permettrait d’éclairer les choses sous un angle nouveau et d’en transformer ainsi l’interprétation. La tentative sera incomplète sur de nombreux points. Cela est dû, sans doute, au fait que nous avons voulu rester concis, être le moins « jargonneurs » possible, pour demeurer accessibles à un public de nonspécialistes et d’amateurs éclairés autant que de scientifiques en quête de clarifications théoriques. Le volet « jugements de valeur » a été écarté à dessein du plan de cet ouvrage, parce qu’il demanderait un développement d’une cohérence discursive longue et que, d’autre part, le sujet, tout fondamental qu’il est, ne fait pas partie de la démonstration visée. Toute discussion suscitée par le contenu de cet essai pourra bien sûr apporter des éclaircissements, des mises au point et des élargissements. C’est le sens exact d’une connaissance en perpétuelle gestation d’elle-même. Luxembourg, avril 2010, Jacques Steiwer

N

am certe, neque consilio primordia rerum ordine se suo quaeque sagaci mente locarunt, nec quos quaeque darent motus pepigere profecto, sed quia multa modis multis mutata per omne ex infinito nexantur percita plagis, omne genus motus et coetus experiundo, tandem deveniunt in tales deposituras qualibus haec rerum consistit summa creata […] Quod nullo facerent pacto, nisi materiai ex infinito suboriri copia posset, unde amissa solent reparare in tempore quaeque. Lucrèce : De Rerum Natura ; liber I ; 1021-1037

Car certes ce n’est pas en vertu d’un plan arrêté, d’un esprit clairvoyant que les atomes sont venus se ranger chacun à leur place ; assurément ils n’ont pas combiné entre eux leurs mouvements respectifs ; mais après avoir subi mille changements de mille sortes à travers le tout immense, heurtés, déplacés de toute éternité par des chocs sans fin, à force d’essayer des mouvements et des combinaisons de tout genre, ils en arrivent enfin à des arrangements tels que ceux qui ont créé et constituent notre univers […] Toutes choses qui ne pourraient avoir lieu, si l’infini ne fournissait sans cesse la quantité de matière pour réparer à temps toutes pertes. Texte établi et traduction par Alfred Ernout, Membre de l’Institut, dans l’édition 1966, « Les belles Lettres », Paris.

En chemin vers les vérités

’il y a une constante dans la quête séculaire de la philosophie, c’est bien une recherche de la vérité, non pas d’une Vérité qui serait rocher et forteresse à la fois, dogme et révélation, intuition fulgurante ou inébranlable certitude. Il y a longtemps que l’épistémologie a abandonné pareille présomption. Elle se contente aujourd’hui modestement à parcourir des chemins qui mènent à des vérités relatives, à des paradigmes défendables, à des visions ordonnatrices des choses, à des confirmations d’hypothèses, à des points de vue qui offrent une défense possible. Mais dans ce domaine au moins la logique et la théorie de la connaissance ont ouvert des voies, érigé des guets, acquis des territoires dont on a drainé les marécages. La philosophie n’est pas le rabâchage infiniment renouvelé de questions sans réponses, comme ses détracteurs ont souvent voulu la présenter. A travers des tâtonnements séculaires elle a déblayé beaucoup de terrains où, entre-temps, les sciences ont pu ériger leurs gratteciel triomphants… et elle continue à poser des questions pertinentes qui suscitent des recherches et qui, par avancées successives et erreurs corrigées, finissent par assurer quelque lopin de savoir essentiel. Ainsi en est-il dans la définition de ce que peut être « la vérité ». On conviendra désormais qu’elle ne constitue pas un sommet vaincu une fois pour toutes où quelque philosophe arrogant aurait planté le drapeau d’une conquête. Elle est essentiellement dialectique et devenir. Voilà pourquoi — du moins en philosophie — on se concentrera modestement sur l’exploration des che-

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mins qui y mènent, sur un dépassement des horizons atteints, plutôt que sur un catalogue de chapitres accomplis. Comme faisait Descartes dans ses Méditations, il s’agit de trouver quelques socles sur lesquels fonder des connaissances claires et distinctes, toujours entourées d’un doute systématique, chien de garde de chaque certitude. Malheureusement, la clef de voûte de la construction cartésienne — la preuve ontologique de l’existence de Dieu, garant final de la vérité de nos intuitions — a été entre-temps enlevée de l’édifice, dont le bel assemblage s’est écroulé en conséquence. Il a fallu que les philosophes cherchent d’autres arguments pour se sortir, au départ de toute connaissance, de deux abîmes redoutables : l’un étant le solipsisme, l’autre le paraître, tous les deux à la source de l’errance et de l’erreur. Parlons du solipsisme d’abord : sous ce nom les épistémologues désignent le fait incontournable qu’au départ toute connaissance, de quelque ordre qu’elle soit, est d’emblée irrémédiablement inscrite dans une conscience solitaire (solus) et individuelle (ipse). Les sceptiques de tout temps et de tout acabit se sont servis de ce constat pour invalider au départ toute certitude. Les idéalistes en sont partis pour nier l’existence d’un monde extérieur réel, le plus conséquent dans cette direction étant l’évêque irlandais Berkeley, pour qui le monde des choses n’existe pas, mais n’est que pure représentation (esse est percipi). Il faut dire que les tenants d’un idéalisme pur et dur se simplifiaient largement la tâche, puisqu’ils n’avaient pas à justifier le saut de la connaissance dans le monde objectif, ni à dire ce qu’étaient donc en substance les « choses » et quelle en était la « réalité ». Le réalisme naïf, de son côté, s’est, dans ses multiples variantes, débarrassé à la légère de l’objection so12