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Chrétiens et Musulmans adversaires ou partenaires ?

De
221 pages

L'islam serait-il un péril pour l'Europe et une menace pour l'Eglise ? Pour le Père Michel Lelong, les chrétiens et les musulmans ne sont pas des adversaires, mais des partenaires, appelés à promouvoir ensemble les valeurs spirituelles et la paix entre les peuples.

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Ajouté le : 01 octobre 2007
Lecture(s) : 257
EAN13 : 9782336252780
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Chrétiens adversaires

et Musulmans: ou partenaires?

Michel LELONG

Chrétiens adversaires

et Musulmans: ou partenaires?

L'HARMATTAN

<QL' Harmattan, 2007 5-7, rue de l'Ecole polytechnique;

75005

Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr

ISBN: 978-2-296-04140-0 EAN : 9782296041400

Père Michel Lelong

Né à Angers, le 25 février 1925. Licencié ès-lettres (Licence d'arabe). Docteur ès-lettres (Doctorat d'Etat). Thèse principale: "Le patrimoine musulman dans l'enseignement tunisien". Thèse complémentaire: "Les relations entre l'Eglise catholique et l'islam en Tunisie, de 1930 à 1968". Membre de l'Institut des Belles Lettres Arabes (IBLA) de Tunis (1956-1975). Animateur du Secrétariat de l'Eglise de France pour les relations avec l'Islam (1975-1980). Chargé d'Enseignement à l'Institut de Sciences et de Théologie des Religions (ISTR) de l'Institut Catholique de Paris (19701986). Secrétaire Général du Groupe de Recherche Islamo-Chrétien (GRIC) (1975-1990). Cofondateur du Groupe d'Amitié Islamo-Chrétienne (GAIC). Chevalier de la Légion d'Honneur. Officier de l'Ordre National du Mérite. Principales publications

Pour un dialogue avec les athées (Le Cerf, 1965). J'ai rencontré l'Islam (Le Cerf, 1976). Le don qu'il vous a fait (Le Centurion, Deux fidélité, La tradition islamique (en collaboration (Club du Livre et du Disque, 1979). 1977). avec Sahar Moharram) une espérance (Le Cerf, 1979).

L'Islam et l'Occident (Albin Michel, 1982).

Guerre ou Paix à Jérusalem? Chalet, 1984).

(Albin Michel, 1983).

L'Eglise nous parle de l'Islam: du Concile de Jean-Paul II (Le
Si Dieu l'avait voulu (Tougui, 1984). De la prière du Christ au message du Coran (Tougui, 1991). L'Eglise catholique et l'Islam (Maisonneuve La vérité rend libre (François-Xavier Jean-Paul II et l'Islam (François-Xavier Prêtre de Jésus-Christ de Guibert, 2007). et Larose, 1993). de Guibert, 1999). de Guibert, 2003). de Guibert, 2005). (François-Xavier

Le choix de Cécile (roman) (François-Xavier parmi les Musulmans

Articles dans "Le Monde", "Le Figaro", "La Croix", "Arabies", "France-Pays-Arabes", "Jeune Afrique", etc.

SOMMAIRE
So m maire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 7

Avant-propos I Le pape et la Mosquée bleue II Foi et Raison III Les rites séparent-ils? IV Qu'est-ce qu'un prophète? V La croix du Christ VI Le prophète Mohamed VII Un choc des civilisations? VIII La lettre et l'esprit IX Condition de la femme et religions X De la guerre à la spiritualité XI Quelle vie après la mort? XII De }'Ancien Testament au Coran
Notes.

9 13 23 31 49 63 77 10 1 121 139 157 179 193

. . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 209

AVANT-PROPOS

En ce début du XXIèmesiècle, une des questions majeures qui se posent à nos sociétés européennes, de tradition chrétienne, mais désormais largement sécularisées, est l'avenir de leurs relations avec les pays musulmans, si proches de nous. A ce propos, deux réalités doivent être prises en considération: la présence, en Europe, de Musulmans de plus en plus nombreux, et celle de communautés chrétiennes, depuis des siècles, dans le monde musulman. Considérées parfois comme des causes de difficultés supplémentaires, ces deux réalités pourraient et devraient favoriser les échanges culturels entre l'Europe et les Etats arabes. Mais, pour qu'il en soit ainsi, il faut que soient levés les malentendus et clarifiés les points de vue des uns et des autres. Il convient donc que soit approfondie la réflexion théologique sur les convergences et divergences existant entre la foi chrétienne et la foi musulmane. Il faut aussi que soit examiné attentivement le contexte international dans lequel se situent, de nos jours, les relations entre les puissances occidentales et le Etats du Maghreb, du Proche-Orient, d'Afrique subsaharienne et d'Asie. Faute d'une telle approche, on verra, de tous côtés, prospérer les amalgames, les uns ne voyant l'islam qu'à travers l'immigration, ou l'accusant de favoriser le terrorisme; les autres ne percevant le christianisme qu'à travers la politique de Monsieur Bush, ou sous la forme du prosélytisme agressif mené par des sectes n'ayant d' "évangéliques" que le nom; d'autres, enfin, en venant à confondre le judaïsme avec la politique de répression menée, ces dernières années, par les successifs gouvernements israéliens. Comment s'étonner, dès lors, que conditionnée par des médias plus ou moins objectifs, une partie des opinions

publiques, sur toutes les rives de la Méditerranée, ait trop souvent succombé à la tentation de la peur envers des voisins présentés comme des adversaires redoutables: peur de l'islam chez certains Chrétiens, mais aussi chez beaucoup d'ardents défenseurs de la laïcité; méfiance chez de nombreux Musulmans envers un Occident qu'ils considèrent encore comme "chrétien" et auquel ils reprochent sa "décadence morale" autant que sa politique de "deux poids, deux mesures" ; enfin, chez de nombreux Juifs, tendance à considérer une critique légitime de la politique israélienne comme un dangereux retour de "l'antisémitisme". On ne pourra, à l'évidence, sortir de telles confusions que par un débat sérieux et serein, non seulement entre les croyants des diverses religions, mais entre croyants et incroyants, et aussi, à l'intérieur de chaque communauté de foi, entre les divers courants de pensée qui s'y expriment. Car, on l'oublie trop souvent, au sein de l'Eglise catholique et des autres Eglises chrétiennes, comme dans le judaïsme et dans l'Umma musulmane, il existe des interprétations bien différentes des Livres saints transmis et vénérés par chaque religion. Cette diversité a conduit souvent - et conduit encore parfois - à des conflits et excommunications réciproques entre croyants d'une même confession. Mais elle pourrait - et devrait être source d'un approfondissement culturel et spirituel, si elle suscitait un libre débat, enrichissant pour tous. C'est pour contribuer à ce débat qu'après quarante ans de ministère sacerdotal parmi les Musulmans, j'ai voulu écrire les pages qui suivent. Elle se situent pleinement dans la perspective de ce que me disait, quelques semaines avant son retour vers Dieu, un des pionniers du dialogue islamo-chrétien, le philosophe thomiste Louis Gardet: "Pour que des relations sereines s'établissent entre les Chrétiens et les Musulmans, il faut que les Chrétiens parlent de l'islam de telle façon que les Musulmans se reconnaissent dans ce qui est dit de leur foi; et il faut que les Musulmans parlent du christianisme de telle façon que les Chrétiens se reconnaissent dans ce qui est dit de la leur".

10

Il faut bien constater que, dans l'une et l'autre communauté, cette sage recommandation de Louis Gardet n'est que rarement observée. Un homme pour lequel j'ai une profonde admiration, le Pape Benoît XVI, semble, lui-même, l'avoir un jour oubliée. C'est ainsi que, dans la conférence qu'il fit à l'Université de Ratisbonne, en 2006, il parla des relations entre foi et raison, dans l'islam, en des termes qui ne correspondaient pas à ce que pensent et disent les Musulmans. D'ailleurs, quelques jours après cette déclaration, une quarantaine de personnalités musulmanes - Muftis, théologiens, universitaires - appartenant à de nombreux pays, adressèrent au Pape une longue lettre, dans laquelle on pouvait lire:
"Très Saint Père, tout en admirant vos efforts pour dénoncer la prédominance du positivisme et du matérialisme, nous devons néanmoins relever quelques erreurs dans le fait de mentionner l'islam comme un contre-exemple d'un juste usage de la raison, et dans les assertions que vous avancez pour étayer votre raisonnement. Nous savons qu'il existe des non-Musulmans et en particuliers des Catholiques qui sont compétents en islamologie. Mais nous ne pouvons le dire des experts auxquels vous vous êtes référé, car ceux-ci ne présentent pas de façon exacte la véritable pensée des Musulmans (...). Nous partageons votre désir d'une dialogue franc et sincère. Nous voulons continuer à établir avec l'Eglise catholique des relations de paix et d'amitié, fondées sur le respect mutuel et la
recherche de la justice"
1

.

Avant même de recevoir ce message, Benoît XVI avait tenu à rencontrer, à Rome, les ambassadeurs musulmans auprès du Saint-Siège, auxquels il adressa un long et remarquable discours, où on lit notamment:
"Dans un monde marqué par le relativisme, nous avons impérativement besoin d'un dialogue authentique entre les religions et les cultures, capable de nous aider à surmonter ensemble toutes les tensions, dans un esprit de collaboration fructueuse. Je souhaite donc vivement que les relations confiantes qui se sont développées entre Chrétiens et Musulmans depuis de nombreuses années, non seulement se poursuivent, mais se développent, dans un esprit de dialogue sincère et respectueux, fondé sur une connaissance réciproque toujours plus vraie qui, avec joie, reconnaît les valeurs religieuses que nous avons en commun et qui, avec loyauté, respecte les différences. Le dialogue interreligieux et interculturel est une nécessité pour bâtir ensemble le monde de paix et de fraternité ardemment souhaité par tous les hommes de bonne volonté. En ce domaine, nos

Il

contemporains attendent de nous un témoignage éloquent, pour montrer à tous la valeur de la dimension religieuse de l'existence"z.

Ainsi, tout en appelant les Catholiques à interpréter les enseignements du Concile Vatican II à la lumière de la Tradition, et à redécouvrir le patrimoine spirituel et artistique qu'est le Grégorien, Benoît XVI leur demande d'établir avec les croyants de l'islam des relations sereines, confiantes et fécondes. Puisse ce livre y contribuer. M.L.

12

I
Le pape et la Mosquée bleue

Participant, il Y a quelques années, à une rencontre interreligieuse aux environs de Paris, je fus frappé ce jour-là par l'étrange dialogue qui s'engagea entre un évêque français et une femme âgée, d'origine marocaine, qui ne parlait que difficilement notre langue et - je le sus plus tard - n'avait jamais été à l'école. Au cours de la conférence qu'il fit ce jour-là, l'évêque affirma, comme s'il s'agissait d'une évidence - ou d'un dogme indiscutable: "Le Dieu de Jésus-Christ n'est pas le Dieu du Coran". À peine avait-il prononcé cette phrase que la vieille Marocaine musulmane intervint, du fond de la salle: "Mais si ! C'est le même Dieu! C'est notre Créateur". Je ne pus m'empêcher alors de penser aux propos du Christ que nous rapporte l'Evangile: les petits et les humbles sont souvent plus près de la vérité que les savants et les puissants de ce monde. Il est étonnant qu'on trouve encore à notre époque des théologiens et des prélats qui ignorent à ce point le message coranique qu'ils en viennent à imaginer entre la foi chrétienne et la foi musulmane des oppositions qui n'existent pas. Cette attitude est d'autant plus étrange qu'on la trouve parfois chez des clercs ou des laïcs qui se disent et se veulent fidèles aux enseignements du Concile Vatican II et des Papes. N'auraientils jamais lu ces lignes de la Déclaration Nostra Aetate, votée par les évêques du monde entier par 1763 voix contre 242, le 15 octobre 1965, et promulguée par Paul VI le 28 octobre 1965 : "L'Eglise regarde avec estime les Musulmans qui adorent le Dieu Un, vivant et subsistant, miséricordieux et Tout-Puissant, Créateur du Ciel et de la Terre, qui a parlé aux hommes".

À maintes reprises, au cours de ses voyages à travers le monde, Jean-Paul IT a rappelé et précisé cet enseignement du Concile Vatican II. Se rendant en Turquie, quelques mois après son élection au siège de Pierre, il s'adressa en ces termes aux Chrétiens d'Ankara:
"La foi en Dieu, que professent les descendants spirituels d'Abraham, Chrétiens, Musulmans et Juifs, quand elle est vécue sincèrement, quand elle pénètre la vie est un fondement assuré de la dignité, de la fraternité et de la liberté des hommes et un principe de rectitude pour la conduite morale et la vie en société (...). Je voudrais profiter de cette rencontre pour vous inciter à considérer chaque jour les racines profondes de la foi en Dieu, auquel croient aussi vos concitoyens musulmans, pour en tirer le principe d'une collaboration en vue du progrès de l 'homme, de l'émulation dans le bien, de l'extension de la paix et de la fraternité, dans la libre profession de la foi propre à chacun,,3.

Quelques années après son voyage en Turquie, Jean-Paul II fut accueilli par le Maroc et il fit à Casablanca, le 19 août 1985, un discours mémorable, dans lequel il expliqua longuement ce que peut et doit être aujourd'hui l'attitude des Catholiques envers les Musulmans. Les circonstances qui précédèrent cet événement mériteraient d'être longuement évoquées. Qu'il suffise ici de rappeler que, sous divers prétextes, plus politiques que religieux, certains évêques du Maghreb n'étaient pas favorables à la venue du Saint-Père au Maroc. Mais le SaintSiège voyait plus loin et plus haut. Jean-Paul II put donc, à cette occasion, développer sa pensée devant des dizaines de milliers de jeunes Musulmans, auxquels il s'adressa en ces termes:
"Chrétiens et Musulmans, nous avons beaucoup de choses en commun, comme croyants et comme hommes. Nous vivons dans le même monde, marqué par de nombreux signes d'espérance, mais aussi par de multiples signes d'angoisse. Nous croyons au même Dieu, le Dieu Unique, le Dieu Vivant, le Dieu qui crée les mondes et porte ses créatures à leur perfection (...). Je crois que nous, Chrétiens et Musulmans, nous devons reconnaître avec joie les valeurs religieuses que nous avons en commun et en rendre grâce à Dieu. Les uns et les autres nous croyons en Dieu, qui est toute justice et toute miséricorde"4.

Malgré ces affirmations du Saint-Père, on entend encore, un demi-siècle après le Concile Vatican II, des ecclésiastiques et des journalistes catholiques qui, tout en se réclamant de Jean14

Paul TI,prétendent que "le Dieu des Musulmans n'est pas celui des Chrétiens". Quand le Cardinal Ratzinger fut devenu le nouveau pape, certains pensèrent - et dirent - qu'il allait adopter envers l'islam une attitude "moins conciliante" que son prédécesseur. Il n'en fut rien et ceux qui nourrissaient de tels espoirs durent se rendre à l'évidence quand, en novembre 2006, Benoît XVI alla en Turquie. A cette occasion, il tint à rencontrer le Président du Directorat des Affaires Religieuses, à Ankara, M. Ali Bardakoglu, ainsi que les grands Muftis d'Ankara et Istanbul, auxquels il s'adressa en ces termes:
"Je fais miennes les paroles de mon prédécesseur immédiat, le Pape JeanPaul II, qui disait à l'occasion de sa visite en Turquie, en 1979 : "Je me demande s'il n'est pas urgent, précisément aujourd'hui, alors que Chrétiens et Musulmans sont entrés dans une nouvelle période de l'histoire, de reconnaître et de développer les liens spirituels qui nous unissent, afin de promouvoir ensemble, pour tous les hommes, les valeurs morales, la justice, la paix et la liberté".

Benoît XVI ajouta: "Chrétiens et Musulmans, nous sommes appelés à œuvrer ensemble, de façon à aider la société à s'ouvrir au transcendant, en reconnaissant au Dieu Tout-Puissant et miséricordieux la place qui lui revient"S Au cours de son séjour en Turquie, Benoît XVI se rendit à la Mosquée Bleue d'Istanbul où il fut accueilli par les autorités musulmanes. Certains Chrétiens ne comprirent pas le sens de ce geste et quelques-uns se permirent même de le critiquer plus ou moins ouvertement. A quoi le Cardinal Tarcisio Bertone, Secrétaire d'Etat du Saint-Siège, répondit en rappelant: "La Mosquée Bleue est une exaltation de la grandeur de Dieu et de sa perfection, avec les calligraphies mentionnant Dieu Lumière, Dieu Tout-Puissant, Dieu clément et miséricordieux. En cela, les Chrétiens peuvent se retrouver,,6. De retour à Rome, après son voyage en Turquie, Benoît XVI, lui-même, tint à commenter "ce geste très significatif que la Divine Providence lui avait accordé d'accomplir". Lors de l'audience générale du 6 décembre 2006, il confia: "Demeurant quelques minutes recueilli en ce lieu de prière, je me suis tourné 15

vers le Dieu Unique, Père miséricordieux de toute l'humanité. Puissent tous les croyants reconnaître qu'ils sont ses créatures et donner le témoignage d'une vraie fraternité". Ceux des Catholiques qui pensent et disent encore que l'affirmation des "liens spirituels" qui existent entre l'Eglise et l'islam est une inacceptable ou discutable innovation du Concile Vatican II devraient méditer le texte du message qu'en 1076, le Pape Grégoire vn adressait à l'émir musulman qui régnait alors à Bijaya, dans l'actuelle Algérie, pour le remercier d'avoir agi avec justice et bonté envers des Chrétiens: "Dieu ToutPuissant, qui veut que tous les hommes soient sauvés et qu'aucun ne périsse, n'apprécie rien, chez chacun de nous, autant que l'amour du prochain après son amour. Cette charité, nous et vous, nous nous la devons mutuellement, puisque nous reconnaissons et confessons - de façon différente, il est vrai - le Dieu Un que nous louons et vénérons chaque jour, comme Créateur des siècles et Maître du monde"? En se référant au Coran, les Musulmans, eux, savent bien que les Chrétiens et les Juifs croient au Dieu Créateur, qui a parlé aux hommes par les prophètes. Mais, dans la communauté musulmane aussi, bien des préjugés et ignorances continuent à exister dans la façon de voir les dogmes chrétiens. Beaucoup de Musulmans pensent encore que le mystère de la Sainte Trinité équivaut plus ou moins à un polythéisme. S'ils connaissaient mieux l'Evangile, les Epitres de Paul, Pierre et Jean, s'ils s'efforçaient d'écouter ce que dit le magistère catholique et ce qu'on enseigne dans les paroisses, ils comprendraient que nous aussi, nous adorons le Dieu Unique, tout en confessant la mystérieuse communion qui existe entre le Père, le Fils et l'Esprit. Pour que soit évitée toute polémique et que soient dissipés les malentendus, il faut donc qu'au-delà des préjugés, nés de l'ignorance, chacun s'efforce de bien connaître sa foi et de la vivre, tout en connaissant celle de l'autre. Pour nous, Chrétiens, il est important d'accueillir et d'approfondir, en vérité, ce que nous enseigne l'Eglise: Dieu s'est révélé en plénitude en son Fils, Jésus-Christ. Il demeure 16

présent parmi nous et en nous par son Esprit-Saint. Notre prière chrétienne exprime donc une attitude spirituelle d'adoration, de supplication, d'action de grâce qui s'adresse "au Père, par le Christ, dans l'Esprit", comme l'affirme la liturgie de la Messe. Les Musulmans qui ont eu l'occasion ou la volonté de bien connaître notre foi chrétienne savent que, nous aussi, nous croyons au Dieu Unique, tout en donnant au Christ, dans notre vie et dans notre prière, une place majeure qu'il n'a pas dans les rites de l'islam. Malheureusement, de nos jours comme à l'époque du Prophète Mohamed, la façon dont certains Chrétiens célèbrent et vivent leur attachement à Jésus donne à ceux qui les rencontrent ou les observent une idée non seulement imparfaite mais inexacte de ce qu'est, en vérité, l'authentique foi catholique. C'est ainsi que certains mouvements nés du protestantisme et un grand nombre de sectes venues d'outre-atlantique ou apparues en Afrique subsaharienne se livrent dans les pays musulmans a un prosélytisme agressif qui nuit grandement à de sereines relations entre les Chrétiens et les Musulmans. Tout en tenant envers le message coranique et le Prophète Mohamed un discours polémique, ces mouvements parlent de Jésus et de son message en des termes qui ne correspondent pas à l'authentique tradition catholique, transmise depuis vingt siècles par l'Eglise. Comment s'étonner, dès lors, qu'un tel discours contribue à aggraver encore les malentendus entre le christianisme et l'islam? Mais il existe aussi un autre péril, bien différent des manipulations et excès pratiqués par certaines sectes: beaucoup de Catholiques occidentaux, plus ou moins conditionnés par la sécularisation et la désacralisation de nos sociétés européennes, eurent tendance, au lendemain de Vatican II, à parler de "l'homme" plus que de Dieu. Jusque dans les célébrations liturgiques, cette tendance s'exprima et elle conduisit à des dérives, souvent dénoncées par le Cardinal Ratzinger, avant même qu'il devienne Benoît XVI. Proclamant leur volonté d'être "attentifs aux besoins de notre temps", les "nouveaux prêtres" et leur entourage de "militants", 17

parmi lesquels quelques religieuses "dans le vent", se permirent de supprimer, d'ajouter, de corriger, de commenter, au lieu d'observer respectueusement - et humblement - les rites de la messe. Celle-ci n'était plus "action de grâce au Père, par le Christ, dans l'Esprit", elle était devenue un "repas convivial", où les fidèles attachés aux rites traditionnels n'étaient pas les bienvenus, à moins qu'ils ne capitulent devant cette tragique désacralisation. Que dire des médiocres "chansonnettes" qui avaient envahi les sanctuaires, où des rengaines aussi vides de spiritualité qu'affligeantes sur le plan artistique avaient peu à peu remplacé cet admirable patrimoine culturel et religieux qu'est le chant grégorien. On voulait "adapter" la Messe aux mentalités d'aujourd'hui. En réalité, on troublait les fidèles et on éloignait de l'Eglise ceux qui - croyants ou non - y cherchent le recueillement, la beauté et cette mystérieuse lumière qui peut, si nous l'accueillons, éclairer les ombres de nos vies. Je ressentis profondément ce drame, un soir de Noël, en Tunisie. Chaque année pour la Messe de minuit, des amis musulmans mariés à des Chrétiennes de France, d'Italie ou d'ailleurs me demandaient dans quelle église ils pourraient se rendre pour accompagner leurs épouses et assister, avec elles, à la Messe de minuit. Nous allions en général à la cathédrale de Tunis, mais cette fois, c'est dans une communauté de religieuses que je devais célébrer la Nativité. Cette célébration se voulait "moderne". Elle n'était plus une prière. J'étais consterné et mes amis musulmans scandalisés. Autant ils auraient pu, discrètement et à leur manière, s'unir intérieurement et en silence à notre prière, si nous avions célébré dignement le Mystère de la Nativité, en chantant le Gloria in exelsis Deo, l'Ades te fideles et les Anges dans nos campagnes, autant ils ne comprenaient pas que le culte catholique soit ainsi trahi, parce que désacralisé. Mais il serait trop facile et intellectuellement malhonnête de prétendre que seule une regrettable déformation de la véritable foi catholique peut conduire les croyants musulmans à contester les grands dogmes de l'Eglise, en particulier le Mystère de la 18

Sainte Trinité. En réalité, c'est le texte du Coran lui-même qui critique la foi des Chrétiens et conteste la divinité de Jésus. Il convient, certes, de situer les versets du Livre Saint de l'islam dans l'époque où ils furent écrits. Les historiens, les exégètes, les théologiens s'y sont appliqués et on sait maintenant que les Chrétiens vivant en Arabie au VIIèmesiècle parlaient de Jésus, de Marie, de la Trinité, de l'Incarnation, en des termes qui ne correspondaient pas à l'authentique doctrine catholique. On sait, en effet, quels débats théologiques opposèrent entre eux, à cette époque, Nestoriens et Monophysites. Mais le texte coranique est là. Quelles que soient les interprétations qu'en donnent les commentateurs, il est pour les Musulmans la Parole de Dieu, la source essentielle de leur foi, et il comporte des versets qui sont incompatibles avec le message du Nouveau Testament, tel qu'il est, depuis le temps des Apôtres, transmis, annoncé et vécu par l'Eglise. C'est ainsi que, tout en parlant de Jésus, de sa personne, de sa mission d'une façon respectueuse, et religieuse, tout en affirmant qu'il est la "Parole" de Dieu (Kalimat Allah) née de la Vierge Marie, le Coran affirme que le Messie est un homme et non Dieu incarné. Ainsi, pour les croyants de l'islam, il ne peut être question de croire que Dieu est à la fois Un et Trinité: le Père, le Fils et l'Esprit Saint. C'est là une divergence fondamentale entre notre foi chrétienne et celle des Musulmans. Cette divergence apparaît à l'évidence dans les textes du Nouveau Testament, source de la foi catholique, telle qu'elle fut reçue et transmise par l'Eglise, puis précisée par les Conciles, en particulier ceux de Nicée et Constantinople. C'est ainsi que l'Apôtre Saint Paul écrivait aux Ephésiens :
"Avant la création du monde, Dieu nous avait déjà choisis pour être siens par le Christ, afin que nous soyons saints et sans défauts à ses yeux. Dans son amour, Dieu avait décidé par avance qu'Il ferait de nous ses enfants par Jésus-Christ, dans sa miséricorde. Louons donc Dieu pour le don magnifique qu'Il nous a généreusement fait en son Fils bien-aimé. Car, par lui, nous sommes délivrés du mal et nos péchés sont pardonnés (...).

19

Quant à moi, je me glorifie de la croix de Notre Seigneur Jésus-Christ. En effet, grâce à elle, le monde est mort pour moi et je suis mort au monde"s.

C'est aussi le mystère de l'Incarnation et de la Rédemption que rappelle, en ces termes, l'Epitre aux Hébreux:
"Autrefois, Dieu a parlé à nos ancêtres à maintes reprises et de maintes manières par les prophètes, mais maintenant à la fin des temps, il nous a parlé par son Fils. C'est par lui que Dieu a créé l'univers et c'est à lui qu'il a donné le pouvoir sur toutes choses. Le Fils reflète la splendeur de la gloire divine, il est la représentation parfaite de ce que Dieu est et il soutient l'univers par sa parole puissante. Après avoir purifié les êtres humains de leurs péchés, il s'est assis dans les cieux à la droite de Dieu, la puissance suprême,,9.

Quant à l'apôtre Saint Jean, il écrit dans sa première Epitre :
flVoici comment Dieu a manifesté son amour pour nous. Il a envoyé son Fils unique dans le monde, afin que nous ayons la vie par lui (...). Si quelqu'un déclare que Jésus est le Fils de Dieu, Dieu demeure en lui et lui en Dieu"lO.

Si l'on compare ces textes du Nouveau Testament à ceux du Coran, en se rappelant que les uns constituent la source de la foi chrétienne et les autres la source de la foi musulmane, comment ne pas reconnaître qu'il existe, depuis leur origine, un très profond désaccord théologique entre l'Eglise et l'Ummall ? De nos jours, historiens et exégètes peuvent, certes, éclairer le débat par leurs recherches et ainsi lever beaucoup de malentendus. Il faut que, dans les milieux ecclésiastiques, on fasse l'effort de mieux connaître le texte coranique et ses commentateurs d'hier et d'aujourd'hui. Cette connaissance est indispensable pour qu'on cesse d'avoir de l'islam une image tellement caricaturale qu'elle conduit des Chrétiens sincères tel l'évêque cité plus haut - à affirmer, de façon péremptoire, que "le Dieu du Coran n'est pas celui de Jésus-Christ". Mais du côté musulman aussi, il faut cesser de dire - comme on l'entend encore parfois - que "les Chrétiens sont polythéistes". En réalité, le dogme de la Sainte Trinité a été formulé par les Conciles de Nicée et de Constantinople à la suite d'ardents débats théologiques et en des termes empruntés à la culture de ce temps. C'est ainsi qu'on a fait appel aux concepts de "nature" 20

et de "personne", qui n'étaient pas explicités dans les écrits du Nouveau Testament. II était important que l'Eglise exprime et célèbre sa foi, dans l'unité, par un même Credo. Mais, pour être fidèles à cette tradition transmise depuis des siècles, les Catholiques doivent toujours se rappeler que Dieu est infiniment au-delà des mots que nous utilisons et des idées que nous nous faisons de Lui. Dieu est Mystère, inaccessible à notre raison humaine. Il s'est fait connaître à nous par sa création, par les prophètes et en son Fils Jésus-Christ. Il reste présent parmi nous, et en nous, par son Esprit. Telle est notre foi chrétienne. Mais cette foi affirme aussi que nous devons parler de Dieu avec beaucoup d'humilité, en n'oubliant jamais qu'Il est bien audelà de nos pensées et de nos paroles. Que de vaines polémiques auraient pu être évitées si les croyants des grandes religions - et aussi les incroyants n'avaient pas, trop souvent, oublié que les mots "Dieu", "Créateur", "Trinité" recouvrent une Réalité qui nous est ici-bas aussi inaccessible qu'elle nous est proche, "plus proche de chacun de nous que sa veine jugulaire", comme il est dit dans le Coran. Mais s'il faut se garder d'opposer systématiquement et pour de mauvaises raisons la foi chrétienne et la foi musulmane, il n'en reste pas moins qu'elles sont irréductibles l'une à l'autre, comme d'ailleurs chacune d'elle est irréductible à la foi juive. Une grande question se pose alors: pourquoi Dieu -le Dieu de l'Ancien Testament, de l'Evangile et du Coran - a-t-il voulu se faire connaître à l'humanité par des messages différents? Aucun théologien ne pourra jamais donner une réponse vraiment satisfaisante à cette interrogation majeure. En s'adressant aux Musulmans qui l'accueillaient au Maroc, JeanPaul il avait dit à ce propos: "Il y a là un mystère sur lequel Dieu nous éclairera un jour, j'en suis certain." Ces propos du Pape rejoignent, notons-le, l'affirmation de ce très beau verset du Coran: "Si Dieu l'avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté. Mais Il a voulu vous éprouver, par le don qu'Il vous a fait. Cherchez à vous surpasser les uns les autres, en

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faisant le bien. Tous, un jour, vous retournerez à Dieu. Alors Il vous éclairera sur vos différences,,12. Dans l'attente de ce jour, auquel, les uns et les autres, nous croyons, ces "différences" ne devraient plus, désormais, empêcher les croyants chrétiens et musulmans de découvrir et partager ce qui les unit. Les uns et les autre, nous reconnaissons que Dieu est le Créateur du ciel et de la terre, affirmation fondamentale dans notre monde et à notre époque où tant de nos contemporains sont agnostiques ou athées. D'innombrables versets coraniques rejoignent ici ce que proclament les psaumes, chantés dans la liturgie catholique, et le Credo récité par les fidèles lors de chaque messe dominicale. Qu'il suffise ici d'en citer quelques-uns, choisis parmi tant d'autres, dans le Livre Saint de l'islam:
"N'est-ce pas Dieu qui a créé les cieux et la terre et qui pour vous a fait descendre du ciel l'eau grâce à laquelle peuvent croître les jardins remplis de beauté? N'est-ce pas Lui qui a établi la terre comme un lieu de séjour, qui a fait jaillir les rivières, qui a placé les montagnes sur la terre (...) ? N'est-ce pas Lui qui exauce le malheureux qui l'invoque, Lui qui dissipe le mal, Lui qui a fait de vous ses lieutenants sur la terre? Existe-t-il une Divinité à côté de Dieu? Mais il y a peu d'hommes qui réfléchissent,,13. "Dieu est Celui devant qui vous serez rassemblés. C'est Lui qui, en vérité, a créé les cieux et la terre. Le jour où Il dit "sois", elle est. Sa parole est vérité,,14. "Ce qui est dans les cieux et sur la terre célèbre les louanges de Dieu. A Lui la Royauté, à Lui la louange. Il est puissant sur toute chose. C'est Lui qui vous a créés. Il vous a créés selon une forme harmonieuse. Vous retournerez à Lui. Dieu connaît parfaitement le contenu des cœurs. Il est digne de louange"15.

D'innombrables versets coraniques reviennent ainsi sur le thème de la création, en appelant "tous les hommes qui réfléchissent" à y découvrir les" signes" d'une "présence", la présence de Dieu, "d'où nous venons et auquel nous retournerons". Comment nous, Chrétiens, pourrions-nous ne pas reconnaître que ce message est proche de celui de l'Evangile? Et n'est-ce pas ce que voulut nous dire Benoît XVI, en se recueillant dans la Mosquée bleue?

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II
Foi et Raison
Dans la première moitié du XIXème siècle, un célèbre philosophe, Auguste Comte, écrivait qu'à la suite des remarquables progrès de la science, les religions allaient, peu à peu, disparaître de la planète et que, bientôt, il n'y aurait plus de croyants en Occident. Il se trompait: cent ans après le provisoire triomphe du scientisme, on constate, un peu partout dans le monde, des "réveils religieux" dont certains, d'ailleurs, sont plus inquiétants que rassurants, tant en milieu chrétien qu'en milieu juif et musulman. Car les croyants sont des hommes, conditionnés, comme tous les autres, par des contextes politiques, culturels et psychologiques: il leur arrive d'attribuer à Dieu des idées et desseins qui ne sont pas les siens. La "prophétie" d'Auguste Comte ne s'est donc pas réalisée, mais il est vrai qu'on assiste, de nos jours, en de nombreux pays occidentaux à une baisse spectaculaire de la pratique religieuse, ainsi qu'à la diffusion, dans tous les milieux sociaux, d'un agnosticisme parfois raisonné, mais plus souvent suscité par le matérialisme ambiant. Enfin, à notre époque, comme ce fut le cas tout au long des siècles, il existe encore, ici et là, un athéisme militant, systématiquement anti-religieux et parfois aussi intolérant que peut l'être la dévotion quand elle devient puritaine et fanatique. C'est ainsi qu'on pouvait lire, en 2006, dans un grand quotidien français: "Le devoir le plus élémentaire est de lutter contre les entreprises mortifères que sont les religions. Non seulement il ne leur est dû aucun respect intellectuel et éthique au-delà du cadre légal de l'existence de la liberté de culte, mais