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Ignace de Loyola

De
402 pages
Cette analyse des écrits ignatiens fait découvrir un Ignace de Loyola méconnu et inédit, révèlant, outre une irréductible singularité, des potentialités exceptionnelles, sans rapport avec les caractéristiques ascétiques, méthodologiques et spiritualistes classiques retenues par les jésuites, un mysticisme étouffé par ses tâches du généralat de la Compagnie de Jésus.
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IGNACE DE LOYOLA

Seul contre tous... et pour tous!

Ouverture philosophique Collection dirigée par Dominique Chateau, Agnès Lontrade et Bruno Péquignot
Une collection d'ouvrages qui se propose d'accueillir des travaux originaux sans exclusive d'écoles ou de thématiques. Il s'agit de favoriser la confrontation de recherches et des réflexions qu'elles soient le fait de philosophes "professionnels" ou non. On n'y confondra donc pas la philosophie avec une discipline académique; elle est réputée être le fait de tous ceux qu'habite la passion de penser, qu'ils soient professeurs de philosophie, spécialistes des sciences humaines, sociales ou naturelles, ou... polisseurs de verres de lunettes astronomiques. Déjà parus Xavier ZUBIRI, Intelligence et logos (Inteligencia y logos) trad Philibert SECRETAN, 2007. Pierre V. ZIMA, La déconstruction. Une critique, 2007. Jacques CROIZER, De la mesure, 2007. Paul DUBOUCHET, Pour une sémiotique du droit international, 2007. Marly BULCAO, Bachelard: Un regard brésilien, 2007. Christian SAVES, Eloge de la dérision: une dimension de la conscience historique, 2007 Bernadette GADOMSKI, La Boétie, penseur masqué, 2007. Gabriel Marcel-Max Picard Correspondance 1947-1965, introduit par Xavier TILLIETTE et texte établi de Anne MARCEL et Michaël PICARD, 2006. Jean C. BAUDET, Une philosophie de la poésie, 2006. GaëlI GUIBERT, Félix Ravaisson, 2006. Frédéric STREICHER, La phénoménologie cosmologique de Marc Richir et la question du sublime, 2006. André AUGÉ, Mille et une pensées d'Alain, 2006. Marc DURAND, Trois lectures du Phédon de Platon, 2006. Micheline et Vincent BOUNOURE, Légendaire Mélanésien, 2006. Eustache Roger Koffi ADANHOUNMÉ, L'utopie des inventions démocratiques, 2006. Nadia BOCCARA, David Hume et le bon usage des passions, 2006.

Michèle Aumont

IGNACE DE LOYOLA

Seul contre tous... et pour tous!

L'Harmattan

DU MEME AUTEUR

Femmes en usine, les ouvrières de la métallurgie parisienne. Préface du Pr. Pierre Mesnard, Paris, Spes, 1953. Les Dialogues de la vie ouvrière, Paris, Spes, 19563. Monde ouvrier méconnu, "Carnets d'usine", Paris, Spes, 1956. En usine, pourquoi? Préface de Daniel Rops, Paris, Fayard, 1958. La Chance d'être femme, Paris, Fayard, 1%0. Jeune fille, lève-toi! Paris, Fayard, 1962. Construire l'entreprise. Préface du Dr. André Gros, Paris, Fayard, 1964. La Reconstruction du citoyen. En collaboration avec le Dr. André Gros, Paris, Fayard, 1964. L'Eglise écoute, réflexion de laïc, Paris, Fayard, 1967. Le Prêtre, homme du sacré. Préface du cardinal Garonne, Paris, Fayard, 1967. Vieillesse et longévité dans la société de demain. En collaboration avec le Dr. André Gros et le Pr. Henri Bour, Paris, Presses universitaires, 1%8. Le Troisième âge, prospective de la vie. En collaboration avec le Pr. Henri Bour, Paris, Presses universitaires, 1%9. 400 prêtres parlent du sacerdoce, Paris, DescIée de Brouwer, 1970. Jeunes dans un monde nouveau, Paris, Le Centurion, 1974. Pour le troisième âge, Paris, Le Centurion, 1974. Le Secret d'une vie. Préface du Pr. Jean Bernard, Crozon, Edigraphie, 1990. L'Aventure hommes je mm es à la croisée des chemins. Préface de René Rérnond, Paris, Marne, 1992. Eugen Drewermann, Les "Clercs drewermanniens" et l'Eglise, Paris, Marne, 1993. Qui êtes-vous, Eugen Drewermann ? Paris, Marne, 1994. Homme et femme dans le dessein de Dieu, Crozon, Edigraphie, 1994. Le Monde est ma maison. Préface de Jacques Guillet, S.1., Paris-Québec, Anne Sigier, 1996. Dieu hors frontières, Paris-Fribourg, Parole et Silence, diffusion. Ed. du Cerf, 1999. L'Humanisme ignatien du père Fessard, 5.1., Paris, Ed. du Cerf, 2004. PAX N05TRA - Philosophie sociopolitique de Gaston Fessard, 5.1., Paris, Ed. du Cerf, oct. 2004. Ignace de Loyola et Gaston Fessard. L'un par l'autre. L'Harmattan, 2006.

A mon frère Jacques Aumont, Docteur ès lettres, pour sa révision précise de tout mon texte et pour l'appoint de sa technicité informatique.

..Pour la philosophie et d'une autre manière pour la théologie, l'écoute des grandes expériences et intuitions des traditions religieuses de l'humanité, en particulier la foi chrétienne, est une source de connaissance contre laquelle on ne se protègerait qu'en restreignant de façon inadmissible notre capacité d'écouter et de trouver des réponses."

(Traduit de l'allemand par Marcel Neusch, La Croix, 18.09.2006) Au seuil de cet essai, comment confortée par cette importante S.S.BenoÎt XVI, dans son discours Ratisbonne, le 12 septembre 2006, sentants de la science ? ne serais-je pas déclaration de à l'Université de devant les repré-

@

L'HARMATTAN,

2007

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com diffusion. harmattan @wanadoo.fr harmattan I @wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-02828-9 EAN : 9782296028289

Préliminaires

Mise en situation ignacienne 450 ans après la mort d'Ignace de Loyola
Entre tous les saints et les fondateurs d'ordre religieux, que l'Eglise catholique me fit connaître et entre tous les philosophes ou les esprits particulièrement marquants qui balisèrent l 'histoire humaine et que me firent découvrir mes études universitaires et mon cheminement personnel, Ignace de Loyola fut, à mes yeux, celui qui les surpassait tous. Par la singularité de sa personnalité, par la génialité de son esprit, par l'importance et la complexité de son apport. En outre, plus j'appris à connaître sa pensée et sa spiritualité, plus il m'apparut secret et mystérieux, échappant même à toute compréhension d'ordre habituel. Simultanément, une multitude d'indices me firent entreprendre une nouvelle approche d'Ignace de Loyola. Notamment, à partir de la pluralité des "non-dit" qui transparaissaient tant de ses actes que de ses écrits. A condition, toutefois, de tenir le plus grand compte de l'histoire dont procéda son époque et des troubles de toutes sortes qui s'y manifestèrent, créant ou entretenant une autre singularité, celle-là contextuelle et peu ordinaire. Cet ensemble culturel, historique et politique, en pleine gestation douloureuse, allait laborieusement donner naissance à un Humanisme qui porterait - pour beaucoup - la marque ignacienne - bien qu'insuffisamment encore. * * * IO.La singularité d'un homme "hors normes" Ignace de Loyola est mondialement connu et généralement admiré pour ce qu'il fut, ce qu'il fit et ce qu'il laissa après lui. Mais, à son propos, l'unité homme-oeuvre-Iegs est loin d'avoir été perçue et surtout d'être tenue, encore de nos jours, pour ce qu'elle fut. Or, elle

10 conditionne et transcende la pluralité des facettes ignaciennes, telles qu'elles ont été évoquées, étudiées et souvent utilisées. D'où les impasses rencontrées tant qu'on ne part pas de son unité mystérieuse et tout à fait exceptionnelle. Sous l'angle de cette première singularité, à mettre en évidence et à creuser, qui est Ignace de Loyola, 450 ans après sa mort?

I)-Ignace de Loyola au-delà de ses apports Dans les présentations biographiques d'Ignace, on met généralement en avant les phases de son existence et, corrélativement, les différents aspects de sa personnalité. Le fils d'une famille castillane, le "converti" devenu guide spirituel, le mystique, signalé plus que décrit dans le Récit, dit autobiographique, dicté par lui à la demande de ses plus proches compagnons, mais resté bien partiel, le fin psychologue ou le moraliste averti, tirant de sa propre expérience le "discernement des esprits", et, par là, le détecteur d'hommes à engager dans un nouvel apostolat ou à orienter spécifiquement vers des choix ou des aménagements de vie. Ces différentes facettes expliquent, du reste, la constitution à Paris du petit groupe originel et l'émergence d'Ignace en futur fondateur d'un ordre marqué de son empreinte. Dans l'exercice même de son charisme personnel, Ignace s'avéra un organisateur remarquable, ayant su donner naissance à une administration efficace, dotée de "règles" de fonctionnement, que bien des Etats ou des gouvernements pourraient encore lui envier. Chemin faisant, se découvrit en lui un conseiller judicieux, qui joua un rôle important auprès de personnalités et de responsables, appartenant à toutes sortes de milieux, comme en fait état la considérable correspondance qu'il entretint. A ces occasions, grandit et s'imposa, chez lui, soit l'homme du discernement en politique, soit le philosophe de I'homme, de la

société et même de I'humanité - ou encore, les deux à la fois.
A travers ces compétences et ces rôles qui lui sont reconnus - en fonction des services, des aides et des éclairages, si divers qu'il apporta - Ignace témoigna certes de son génie, mais également de son attitude prospective (bien avant la lettre) et de son sens politique. Autant de traits qui en firent aussi un diplomate avisé, auquel la pa-

11 pauté de son époque fit appel, par deux fois. Mais ce descriptif ne dit pas qui fut I'homme-Ignace - et, encore moins, qui il demeure 450 ans après sa mort. Malgré tout ce qui s'est dit ou écrit à son propos, pourquoi est-il encore, toujours et profondément "Ignace, cet inconnu" ? Parce qu'alors échappent et se dérobent le plus profond du person-

nage, son être même, et la source d'où jaillit cet être singulier, avec sa
façon unique d'avoir été cet homme-ci. En ce point originel, qui cristallisa peu à peu tout son devenir, Ignace sut découvrir lui-même sa propre unité matricielle et dynamique. De celle-ci, il tira alors une extraordinaire capacité d'initiative, à partir de laquelle se développa, avec une extrême pertinence, la pluralité de ses rôles et de ses interventions, sur bien des plans et des domaines. Nous sommes ainsi mis en présence de la cohérence effective des uns et des autres, mais tant que nous ignorons à quoi tient cette cohérence et d'où elle vient, nous ne pouvons réellement comprendre ce que furent l'action et les visées ignaciennes, et Ignace lui-même nous échappe toujours. Au-delà des épisodes, par lesquels passa l'homme-Ignace, comme au-delà des facettes et des manifestations d'une existence qui fut, à la fois admirablement conduite, bien remplie et efficace - au point d'avoir laissé des traces prodigieuses dans I'histoire humaine - la question demeure entière: qui fut Ignace de Loyola? En sa vérité essentielle et profonde, qui demeure-t-il pour nous, quatre siècles après sa mort ? Chacun à leur manière et selon leurs tendances, les "ignatiens" du monde entier s'emploient à faire état de son apport, de son crédit et de son influence. Tous, avec la certitude de plaider ainsi pour le véritable Ignace, qu'ils ont trouvé et prôné, en sélectionnant l'une des voies ignaciennes reconnues, au détriment des autres. Mais pourquoi cellelà et pas une autre? Ne voient-ils pas que I'homme de Loyola fut infiniment complexe dans ses attitudes et ses actes? et avant tout, qu'il fut éminemment complexe lui-même et en lui-même? Et Ignace s'en amuse peut-être, depuis son éternité... Sans, du reste, s'en formaliser le moins du monde: n'a-t-il pas tout fait pour que chacun découvre, auprès de lui, seulement ce dont il avait besoin... ou ce qu'il croyait trouver?

12 2)- "L'intériorité" ignacienne : l'Ultra-Ignace Des décennies et de nombreuses expériences personnelles me furent nécessaires pour découvrir combien, chez Ignace de Loyola, primait et s'imposait le mystique qu'il devint et pour déceler alors en lui cette part que j'ai qualifiée plus largement comme "l'UltraIgnace" : I'homme inspiré, mû et éclairé par des grâces illuminatives, tout à fait rares en nombre et en intensité, dont il vécut profondément et parfaitement, à partir d'une époque précise de sa vie. Au point qu'il faille même retourner l'expression: "Ignace par la grâce", en "la grâce en Ignace". On peut même se demander si la formule "Ignace conduit par "l'Esprit" ne doit pas être remplacée par "l'Esprit en Ignace", qui épouse mieux la réalité ignacienne vécue. Le franchissement intellectuel de cette étape m'entraîna à concevoir et à rédiger un essai 1. J'y évoquais I'homme de Dieu introduit aux Réalités vraies, depuis leur manifestation dans les grandes options, jusqu'aux moindres des moyens et des voies que celles-ci nécessitent. Ignace devint ainsi, à mes yeux, l'être humain en qui le Divin survint dans son immanence, prit forme mystérieuse et se fit lumière et parole. Bref, dans l'instant et à l'extrême surprise de l'intéressé, il fut transformé en Saint de Dieu, habité par la transcendance de l'Absolu, à la fois image, exemplarité et anticipation de l'Humanité totale qui seront nôtres, à la fin des temps, le "Corps mystique du Christ" , selon le dogme catholique. Avec son mystère, cet Ignace-là devint pour moi le centre et le conducteur constant de mes pensées. Tout se trouva changé en profondeur, en et par ce "frère", tellement intégré à mon existence que je ne le quittai plus. Non seulement dans mes efforts de recherche, mais encore dans la réception de l'Esprit par mon esprit - dans les élaborations données à vivre - dans les actions de grâce qui en résultaient et, par là, dans la "vie" nouvelle qui en surgissait. En et par Ignace, celleci me donnait même accueil et parfois compréhension des modalités de I'histoire et de la vie du monde. Comme si mon propre vécu et ma pensée bénéficiaient du legs ignacien jusqu'à universaliser ce qui

Michèle Aumont, Ignace de Loyola et Gaston Fessard, l'un par l'autre, Ed. L'Harmattan, février 2006.

1

13 s'était passé à mon échelle. Il me sembla qu'il s'agissait alors d'une sorte de prolongement de l'Ultra-Ignace. Pratiquement, depuis deux ans, ma vie quotidienne et mon travail se déroulent à ce plan. L'interlocuteur principal de mon dialogue intérieur est passé de Gaston Fessard - dont je ne perds pas pour autant la proximité, sur d'autres plans - à Ignace de Loyola - avec même, en retour, un nouvel éclairage des oeuvres de G.Fessard par cette lumière ignacienne. De même, s'instaura progressivement une confrontation

tacite avec d'autres Ignatiens - aux interprétations différentes ou
même contraires - et avec des intellectuels, religieux ou séculiers, non ignatiens. A l'occasion du 4500 anniversaire de la mort d'Ignace de Loyola, c'est donc un Ignace, devenu familier sous cet angle nouveau, qu'il me sembla devoir évoquer - sans quoi, je n'irais pas au bout de ma réception de sa pensée, ni du message que contient son legs. Or je ne veux être infidèle ni à l'une, ni à l'autre. Ni aux intuitions personnelles qui en sont résultées. 3)- "L'extériorité" ignacienne : Ignace et son époque Dans ce contexte, fondé sur l'Ultra-Ignace et son déploiement, l'autre aspect d'Ignace, son "extériorité" me parut indispensable pour éclairer certaines des facettes de sa personne et de son activité, sur lesquelles la plupart de ses commentateurs insistaient spécifiquement. Peu à peu, ces présentations me semblèrent coupées de leurs racines voire, de leur terreau d'origine. Elles manquaient, à mon sens, de la résonance et de la densité qu'avait dû avoir la relation ignacienne au monde. Avec les heurts, les chocs et les craintes des événements qui avaient marqué son temps et le cours de son existence, et avec les principaux courants de pensée qui avaient forcément interféré avec ses propres perspectives. Autant d'occasions pour "l'extériorité" de s'être trouvée au moins en débats et peut-être en contradiction avec son "intériorité" -l'Ultra-Ignace compris. Pour ma part, j'avais d'abord concentré mon attention sur les apports ignatiens d'ordre spirituel, élargis à leurs aspects et à leurs conséquences philosophiques, grâce à Gaston Fessard. Ces démarches m'avaient permis de commencer à découvrir davantage Ignace, "tel

14 qu'en lui-même...". Notamment, en fonction de son charisme et de l'immédiateté de son adhésion au Divin. Mais, dans le même temps ou peu après, qu'en avait-il été d'Ignace, lorsqu'il fut aussi interpellé par tout ce qui se passait autour de lui? Comment avait-il réagi? Et quels en avaient été les effets par rapport à son surgissement d'ordre transcendant? Quel rôle avait même pu jouer, sur lui, l'époque troublée qui était la sienne? notamment, dans ses relations à l'Eglise et aux Réformateurs? Quelles furent alors sa perception et sa conception des rapports entre le politique et le religieux, dans son proche environnement? Directement ou indirectement, en effet, Ignace eut certainement connaissance des troubles et des conflits en cours, des essais de conciliation ou de réconciliation entre "le sabre et le goupillon", comme des rivalités, des oppositions et des compromis entre principautés et royaumes - ou des alliances et des ruptures d'alliance, entre princes, alliés et adversaires. Quelle place avait tenue, dans la pensée d'Ignace, les graves incidents militaro-politiques et politico-religieux qui survinrent d'un bout des pays européens à l'autre, et parfois en relation avec des horizons déjà plus lointains?
Attitudes, phénomènes et événements extérieurs avaient forcément nourri les constats d'Ignace, pesant sur son âme et dans sa prière, sollicitant ses jugements d'ex-diplomate et hantant ses soucis et ses préoccupations d'homme de Dieu. Comment avait-il donc perçu son époque? Ne pouvant en évacuer conflits et menaces, venant de toutes parts, qu'en avait-il tiré? Comment s'était-il situé dans cet environnement complexe et mouvant, sans quitter ses perspectives de mystique au service du Divin? En définitive, quelle ligne de conduite avait-il adoptée?

* * * Ces ordres d'interrogations provoquèrent en moi la remontée d'une imprégnation ancienne. En 1941, le transfert des activités professionnelles de mon Père avait conduit notre famille, de Bordeaux à Alger. J'y poursuivis donc une licence de Philosophie, commencée en Métropole, et bénéficiai de l'enseignement universitaire du professeur

15 Pierre Mesnard, spécialiste de la philosophie de la Renaissance, en auteur notamment d'un important ouvrage1. Aux étudiants que nous étions, Pierre Mesnard avait donné accès à Machiavel, Erasme et Thomas More - à la révolution Luthérienne et à l'effort de recons-

truction évangélique par Calvin. Le tout prolongé - sur un ton admiratif, dont je me souviens encore - par l'effort juridique et légaliste de Jean Bodin, dans son ouvrage La République. D'autres pierres d'attente avaient consisté en esquisses d'essais de synthèse politique, ou en projet de "réussite intégrale", mi-spirituelle et mi-temporelle, tel le rêve de Guillaume Postel, qui - ayant fait la connaissance

d'Ignace de Loyola à Rome en 1544 - voulut être jésuite... mais fut
assez vite rejeté de la Compagnie de Jésus. Et encore cet étrange jésuite espagnol que fut Baltazar Gracian (1601-1658), "maître de la ruse" ou du machiavélisme quotidien, qu'il enseignait par ses "Traités politiques, esthétiques et éthiques". Ou encore tels que Johannus AIthusius et François Suarez. Bref, déjà des clins d'oeil du passé à l'actualité que j'essayais de saisir... La remémoration de cette période de la Renaissance, grâce à Pierre Mesnard, facilita mes premiers pas vers le monde qui avait été celui d'Ignace de Loyola. Or, il était d'autant plus difficile à comprendre, qu'il fallait tenir le plus grand compte de l'indissociabilité de l'exceptionnelle "intériorité" d'Ignace d'une "extériorité" marquée par la Renaissance. Outre les difficultés de sa propre gestation, celle-ci avait été marquée par la complication des "jeux" diplomatiques, militaires et culturels entre Etats, par les luttes concurrentielles entre autorités séculières et religieuses - ainsi que par les transformations sociales en cours, les débats et les affrontements à propos de la Réforme, et, en bien des cas, par guerres civiles ou véritables guerres de religion dans Etats ou entre Etats - et, le tout sous la menace ou "le bras de fer" de la terrible Inquisition. * * *

1

Pierre Mesnard, L'essor de la Philosophie Politique au XVIo siècle, Librairie
J. Vrin, 1952.

Philosophique,

16 20_ La singularité d'une époque de gestation, de troubles et d'effervescence Tout état de notre monde en évolution présente, de phase en phase, des caractéristiques spécifiques et importantes, les unes venues du passé, d'autres préparant ou pressentant un avenir qui tend déjà à émerger. Cependant, le XVlo siècle semble avoir relevé d'un niveau probablement unique de transformations simultanées - et cette spécificité circonstancielle en fait la "singularité". Venu et "sorti" du Moyen Age, ce siècle commençait à se constituer "autre" et devenait déjà transitoire, cependant qu'il allait donner naissance à la "Renaissance". A son tour, celle-ci fut une extraordinaire transition entre un retour aux sources gréco-romaines, sous toutes leurs formes, et la tension d'abord minime et presque inconsciente, puis de plus en plus prégnante et parfois cassante, vers un nouveau type d'Humanisme et d'Humanisation - dont le potentiel universaliste s'avérera déborder de toutes parts cette seule époque. Tout un monde, en un siècle! Et les lointaines prémices de ce qu'on appellera "les Lumières". Né en 1491 et mort en 1556, Ignace de Loyola se trouva juste au milieu de cette singulière époque de troubles et de sursauts, d'ouverture intellectuelle et de modifications de frontières, toujours quelque peu provisoires, entre principautés, duchés et royaumes eux-mêmes, en voie d'attirance ou d'absorption par un Saint Empire romain germanique en croissance intérieure continuelle - et, cependant, déjà tourné - en esprit et en projections - vers un "au-delà des mers". A peine abordé, celui-ci était porteur de perspectives territo-

riales et commerciales, qui feront, à divers titres, la richesse des uns dont l'Espagne - et la montée des difficultés des autres - dont l'Italie
et, dans une moindre mesure, la France. . .

Durant les cinquante années précédant la naissance d'Ignace, s'était produite une masse d'événements, de transformations et de drames politiques ou politico-religieux, dont l'émergence et les conséquences avaient influencé sa famille et son milieu, sa Castille natale et les mentalités des pays pré-européens proches ou éloignés de l'Espagne. Dans son environnement, d'un côté, une forme d'ouverture et même d'impatience entraînait des attentes et des exigences inédites. D'un autre côté, des besoins surgissaient en Espagne,

17 en France et en Italie, qui côtoyaient de nouvelles insuffisances matérielles et sociales. Tandis que, politiquement, les troubles, les débats et les luttes laissaient présager des changements culturo-religieux, dont certains seraient radicaux, à cause de l'interférence, sur un même sol, de catholiques et, par après, de protestants, de juifs et de musulmans. Alors même que le développement scientifique récent faisait découvrir simultanément aux terres de la future Europe qu'elles n'étaient pas seules au monde et qu'un grand pays oriental, comme la Turquie, témoignait sa volonté de prendre pied en Occident et même de s'y imposer, un jour. Les avancées en matière de connaissances, d'exploration et de

pouvoir - et les progrès de toute nature que celles-ci permettaient de pronostiquer - élargissaient considérablement 1'horizon pré-européen.
En même temps, elles révolutionnaient les mentalités mêmes de populations, récemment confrontées à la mise en cause de leur position centrale dans l'univers. Par conséquent, elles les amenaient à douter d'elles-mêmes. S'avérait donc déstabilisante, cette double prise de conscience: surcroît de potentialités d'un côté, d'un autre, stupéfiante perte de prestige. Ce retournement d'un positionnement anthropocentrique séculaire revêtait un aspect fondamental, avec des conséquences métaphysiques et religieuses, survenant au plus mauvais moment pour les chrétiens. Jamais peut-être le terme de "crise" ne s'était autant imposé à l'Espagne et aux pays environnants. "De l'extérieur", c'est donc lui qui se trouva être au centre de la quête et des énormes soucis d'Ignace de Loyola. D'autant plus que, de "l'intérieur", rien n'avait suivi et ne s'était mis au niveau nécessaire, pour "faire face". Bien plus, les intelligences et les volontés s'embarquaient et se manifestaient en sens contraire de ce qui aurait été désirable, aux yeux d'Ignace. La totalité du Non-être contemporain assaillait I'homme de Loyola, désormais tenaillé par une angoisse croissante, qu'il était seul à porter, parce que seul à en "voir" causes et raisons. A distance, nous ne pouvons réaliser ce que vécut, en pleine conscience et lucidité, cet esprit qui mesurait le drame du présent, son développement prévisible et ses projections dans l'avenir, alors même que l'excellence de l'Etre et l'ordre du devoir-être s'étaient révélés et ouverts à lui... Où en était donc ce "drame", pour Ignace?

18

1)- Au plan géo-politique Au-delà des rivalités, des querelles et des luttes entre fiefs provinciaux, principautés et royaumes, des événements politiques majeurs émergeaient sur la toile de fond ignacienne. Sans doute la Guerre de Cent ans s'était-elle terminée en 1453, mais dès 1480, la Russie se trouva dominée par les Mongols, cependant que pointait, la même année, un inquiétant danger venu d'Orient: la prise de Constantinople par les Turcs, qui sera suivie plus tard par l'arrivée des armées turques jusqu'aux portes de Venise, en 1499, puis à celles de Belgrade en 1521. Enfin, en 1537, la guerre avait vraiment éclaté entre Venise et les Turcs - et elle contrecarra le plus cher désir d'Ignace: se rendre de nouveau à Jérusalem avec ses premiers compagnons - voire y rester pour y "aider les âmes". En revanche, d'autres événements avaient ouvert une ère glorieuse de conquêtes et d'extensions: en 1486-87, la découverte du Cap de Bonne Espérance; en 1491 -l'année même de la naissance d'IgnaceFerdinand d'Aragon reprenait Grenade aux Arabes; en 1492, Christophe Colomb abordait aux Antilles; de1497 à 1499, Vasco de Gama ouvrait la route des Indes; les côtes du Mexique étaient atteintes en 1519; et durant les trois années suivantes (1519-1521) Magellan effectuait le premier voyage autour du monde. De son côté et en direction de l'Afrique, l'empereur Charles Quint prenait Tunis en 1535toutefois, en 1541, il subissait une défaite devant Alger. 2)- Au plan culturel Réalisés sur une courte période, de tels exploits durent avoir quelque chose de prometteur et d'éblouissant: ils confirmaient les possibilités et l'efficacité des nouveaux moyens techniques en matière de navigation, de construction navale et de combats. Mais inventions et réalisations relevaient aussi du dynamisme, du courage et de l'intense volonté exploratrice, dont faisait preuve - souvent à ses risques et périls... - l'élite des esprits. Mais, aux yeux d'Ignace, il lui revenait aussi de témoigner de son esprit de responsabilité - et cette élite en était encore bien éloignée...!

19 La volonté de connaître et de s'instruire s'était très vite accompagnée du souci de s'exprimer bien et avec élégance. A ce point de vue, Ignace de Loyola fut un modèle, en matière de style et d'écriture rigoureuse, condensée et précise - depuis sa jeunesse, il s'illustrait

même en "calligraphie", ce qu'il faisait remarquer avec fierté.
L'extension, sinon la généralisation, d'une telle qualité d'expression avait été favorisée par un retour à l'antiquité gréco-latine. Quant au fond, certains milieux tendaient - simultanément ou immédiatement après - à une connaissance de plus en plus poussée. En matière de poésie et d'histoire, mais aussi dans le domaine religieux, en se situant tantôt du point de vue chrétien, tantôt en direction de ce qui deviendrait la modernité. Une véritable explosion culturelle se produisit, à cette même époque. D'abord dans le domaine des Lettres. Grâce à l'invention et à l'usage si bénéfique de l'imprimerie, qui démultiplia l'essor de la pensée et accéléra les échanges entre personnalités de tous pays d'autant plus que l'usage universel du latin facilitait encore la communication. A ce développement culturel et à son intensification qu'il appréciait, Ignace de Loyola mit sa propre touche, par la création des collèges et la formation donnée à ses tlfils"jésuites et, par eux, ensuite généralisée. Tôt séduit par l'Italie et sa propre Renaissance, le Royaume de France venait presque en tête du développement culturel, avec Paris comme centre universitaire. Ignace de Loyola l'avait constaté, sur place, lorsqu'il y étudia lui-même. A partir de son séjour à Alcala, il se rendit compte aussi que son propre pays, l'Espagne et même sa province de Castille, ne seraient bientôt plus tels qu'il les avait connus dans sa jeunesse. Ailleurs encore, il voyait évoluer dans le même sens pays et contrées, qu'il avait naguère traversés - parfois à pied et où il avait passé quelque temps. A la tête d'un tel mouvement culturel qui le passionnait, François 1° créait le Collège de France, dans la capitale, en 1536. Pour mémoire, en ce même temps prenaient leur place et connaissaient le succès, les oeuvres de Rabelais, avec son Pantagruel de 1532 à 1546 ; mais aussi la Défense et Illustration de la langue française de Du Bellay, en 1549. Bientôt, en 1580, les Essais de Montaigne. A des plans divers, tous étaient marqués par les courants de l'époque, et ils les influençaient, en retour.

20 Enfin, le domaine artistique connaissait une explosion de chefs-

d'oeuvre avec Michel-Ange (1524-1541), dont l'une des Pieta embellissait Saint-Pierre de Rome, en 1500. Egalement avec Léonard de Vinci (1452-1519), Dürer (1471-1528), Le Titien (1490-1576), Holbein le Jeune (1497-1543)... 3)- Au plan soda-économique Très tôt, Ignace eut aussi conscience qu'entre son époque et celles qui la suivraient, l'intensification et l'amélioration des caractéristiques générales de l'existence se poursuivraient - même si subsistaient et subsisteraient, pour longtemps encore, plus que "des poches" de pauvreté. La vie économique marquait son développement par l'accroissement du commerce - et pas seulement, dans le domaine des textiles, où il avait pris naissance - en particulier à Florence, où il était florissant. En était résulté un essor des banques qui avait intensifié la concurrence entre pays. L'urbanisation avait fait un véritable bond en avant; mais aussi la multiplication des universités et des écoles. Richesses et mécènes avaient favorisé le développement de l'art et ses rapports au luxe. Famines et pestes régressaient, permettant plus d'optimisme, malgré événements ou drames dans les affrontements politiques intérieurs. Les potentialités de l'avoir et du savoir s'activaient donc, et elles le devaient en partie aux transformations sociales en cours: chevalerie et noblesse, telles qu'elles avaient prévalu au Moyen Age, tendaient à s'amoindrir et à voir leur importance diminuer. En regard, la bourgeoisie, qui se constituait à partir d'un artisanat plus prospère, côtoyait un début d'industrialisation - tandis que la réussite des commerçants et des financiers consolidait les bases et les perspectives d'une croissance, dont il y avait tout lieu de penser qu'elle s'affirmerait et s'étendrait de plus en plus. 4)- Au plan religieux L'essor culturel, l'aisance matérielle et le besoin de connaître se manifestèrent en force dans le domaine religieux. En partie, à cause du dynamisme intellectuel qui se produisait. En partie aussi, à cause
des débats et des conflits, qui survenaient en relation avec la situation

21 dégradée de l'Eglise catholique. Enfin, à cause des mouvements favorables à la Réforme qui se développaient, notamment dans les pays du nord européen. Première des publications religieuses à s'imposer: la Summa catholica contra Gentiles de Cajetan, en 1469. Elle fut suivie, en 14721474, par le plaidoyer du philosophe Marsile Ficin en faveur des oeuvres et de la philosophie de Platon, perçues et qualifiées comme "transition vers le Christianisme". Avec deux présentations, le De theologica Platonica et le De Christiana religione. De son côté, Erasme publiait enl504 son Enchiridion militis christiani. Dès qu'elle fut disponible, en 1515, la Bible de Gutenberg fut immédiatement très demandée, lue et appréciée, et, en 1516, Erasme étoffait les exigences et les perspectives morales de son temps, grâce à sa publication du Nouveau Testament. Traduit par lui du grec en latin, un tel ouvrage favorisa un retour aux sources religieuses, en permettant un accès non exclusivement ecclésiastique - ce qui était impératif et central, au cœur des intentions mêmes du traducteur. Principalement, à cause des nouvelles orientations générales qui se manifestaient et auxquelles il fallait répondre, mais aussi en vue de la Réforme, ardemment désirée par Erasme, tant il estimait que, sans elle, l'Eglise catholique sombrerait toujours davantage dans la détérioration culturo-politique, morale et éthique, qui faisait alors scandale. Ignace de Loyola se rendit-il compte de la place centrale et capitale, qui fut celle d'Erasme, dans une "Renaissance chrétienne", qu'il personnifia en quelque sorte? Nous nous poserons cette question au cours de cet essai. Sur le plan général des attitudes et des recherches, Erasme aurait pu jouer un rôle efficace et bénéfique, si son caractère avait été autre. Son Eloge de la Folie l'avait fait connaître et l'avait situé, dès 1510. En 1517, son autre grand livre, la Querela pads c'est-à-dire la plainte ou la déploration de la Paix, si proche de posi-

tions ignaciennes, en la matière - avait obtenu un grand succès. A ces
deux titres, Erasme me semble avoir constitué, à lui seul, le pivot d'un réformisme modéré, assez exemplaire de tout un mouvement tendanciel, qui se cherchait encore. Comme tel, n'aurait-il pas dû être agréé par Ignace? Mais, généralement et probablement, l'apport érasmien fut-il considéré par Ignace - à tort ou à raison? - comme

22 ayant ouvert la voie à Luther. Cette possibilité a sans doute nui à la compréhension mutuelle des deux hommes. En tout cas, il est sûr que le point de vue et l'action même de Luther n'étaient pas conformes à l'esprit d'Ignace - à cause de l'intervention violente, massive et d'un seul bloc, qui fut celle du Réformateur révolutionnaire. Cependant le discernement ignacien a bien

dû distinguer le problème même des causes et des raisons - au nom
desquelles Luther protestait - et celui du mode de ses interventions. Nous y reviendrons, en cours d'essai, et il y aura beaucoup à dire sur le style brutal et fracassant qui se manifesta, en effet, à travers les paroles et les écrits du théologien de Wittenberg. Tels, en 1520, La liberté chrétienne et sa Lettre à la noblesse Allemande, en 1521, La captivité de Babylone, en 1523, De l'autorité séculière, en 1523, De servo arbitrio, qui répondait, tout aussi brutalement et absolument, à un nouveau texte d'Erasme, le De libero arbitrio, de 1524. Ces débats réformateurs, qui tenaient déjà beaucoup de place, se nourrissaient encore des publications qui survenaient. Telle, en 1530, La sainte Bible de Lefèvre d'Etaples et, la même année, l'événement que constitua la Confession d'Augsbourg, qui fut, dès lors, au centre de tant d'échanges et de discussions - autour et en fonction de l'affirmation du cujus regio, ejus religio, si décrié par la pensée chrétienne. Quelque temps après, Melanchton, disciple et soutien de Luther, se manifesta en force avec son Loci communes (de 1536). Dans le même temps, moins violent dans la forme, mais tout autant réformateur en esprit, Jean Calvin intervint par une œuvre majeure: son lnstitutio religionis christianae, de 1536, suivie de sa traduction en français, en 1541, énonçant point de vue et perspectives selon lesquels il avait transformé Genève en Cité réformée. Telle était "l'extériorité" tendancielle, plurielle et complexe, à laquelle Ignace de Loyola eut affaire. Plus même, il la médita; il en souffrit; et il tenta de voir, à sa manière, comment l'assumer et comment y répondre. C'est ce qui constituera l'un des axes de cet essai.

23 5)- Confluence dramatique du socio-religieux du socio-politique Au plan des idées et des débats, dans lesquels le religieux renvoyait au politique - et vice versa - comment oublier que ce même temps fut celui de Machiavel, aussi célèbre que discuté, voire honni. Son ouvrage majeur, Le Prince, parut pour la première fois en 1514: il jaillit comme un éclair dans le ciel, et remporta un vif succès d'édition et de lecture. Il correspondait, ou il répondait en l'inquiétant encore davantage, à cette époque d'extrême instabilité et même d'anarchie, en une Italie tellement perturbée par les luttes internes, les alliances et les ruptures (presque toujours au plus fort et au plus offrant...), leurs corollaires d'infidélités à la parole donnée, de duperies et de mensonges diplomatiques à tous les niveaux, même les plus élevés. Au temps d'Ignace de Loyola (1491-1556) qui fut presque exactement celui de Luther (1495-1546), la situation d'ensemble des pays de la future Europe était donc catastrophique, par son instabilité désastreuse et par les conséquences anarchiques qui en résultaient. En ce qui concernait les chrétiens, une même volonté et d'identiques désirs de Réforme de leur Eglise avaient surgi, presque unanimement. Mais les modes et les formes, selon lesquels s'exprimaient volonté et désir varièrent à l'extrême. En fonction des hommes qui s'imposèrent comme leaders ou comme rassembleurs, par leur parole ou leurs écrits. Or personnalités et messages furent sous la dépendance des tempéraments et des caractères, ainsi que des types de rapports noués avec l'époque elle-même. Toutefois, pour Luther, pour Erasme et pour Ignace de Loyola, l'Eglise catholique était publiquement marquée au coin du scandale. A cause de ce qu'étaient devenues les existences et les mœurs, les pratiques financières, politiques et gestionnaires des autorités et des titulaires de l'Eglise-institution. A Rome, dans le luxe de leurs résidences "princières", pape et cardinaux vivaient des existences qui n'avaient plus rien d'évangélique. Le goût du pouvoir et de l'argent poussait le titulaire du Saint-Siège à étendre toujours davantage lès Etats Pontificaux et les revenus qu'il en tirait. Non seulement les soucis territoriaux et financiers primaient, en eux-mêmes, mais ils prenaient encore en compte proches et "famille" - y compris femme ou

24 concubine et enfants installés au Vatican et à "pourvoir" pour le présent et l'avenir. Les besoins pontificaux s'avéraient inextinguibles. A leurs échelles, il en était de même, hors d'Italie, pour les ambassadeurs du Vatican. Et, à l'identique encore, à des échelles décroissantes, dans les évêchés et les paroisses, pour évêques et prêtres, et jusque dans abbayes et ordres religieux, pour abbés et supérieurs maJeurs. L'Eglise-institution apparaissait donc comme un corps désespérément vicié. La plupart de ses responsables et dignitaires étaient tombés moralement très bas, par ambition, simonie, cupidité et concussion organisée. Ainsi que, bien souvent, par népotisme - la solidarité de famille et de milieu jouant à plein pour attribuer ou faire attribuer de profitables prélatures, à des proches, bâtards ou neveux - souvent hors ordination ou avec ordination de convenance. Les élections à la chaire de Saint-Pierre étaient elles-mêmes l'objet de trafics d'influences et, en retour, d'un favoritisme éhonté. Une fois élu, le nouveau pape menait son existence dans le luxe et se permettait une gestion des biens pontificaux à sa convenance, soit en vue de l'extension de ses Etats, soit au bénéfice d'un élément de sa propre famille. Ainsi Alexandre VI Borgia ayant emmené au Vatican maîtresse et famille, et favorisant, par la suite, son fils César Borgia... Pourtant, en dépit de l'inconduite de ses membres, la hiérarchie de l'Eglise catholique s'était mise en mesure de réprouver, d'interdire et de déclarer hérétiques, attitudes et écrits jugés par elle contraires au dogme. Des tribunaux avaient été constitués et dotés de pleins pouvoirs pour excommunier et condamner les réfractaires aux plus lourdes peines. Au sommet de ce qui était devenu l'Inquisition, des cardinaux (tels le cardinal J.-P. Carafa, dont nous reparlerons - ou tels Maîtres généraux des ordres dominicain et franciscain). Comme inquisiteurs, étaient nommés et "opéraient" des religieux de ces mêmes ordres, qu'ils fussent théologiens ou docteurs, les uns en théologie, d'autres en droit canon - tous, le plus souvent désignés par leurs Supérieurs. Or, quels que fussent leurs niveaux respectifs dans l'Institution, les inquisiteurs en étaient venus à laisser libre cours à leurs suspicions ou à leur jalousie - voire à leur haine ou à un tenace esprit de revanche: Ignace de Loyola lui-même en fit l'expérience

25 jusqu'à cinq et même huit fois, notamment à propos des Exercices spirituels! Les contrecoups de ces déviations, de ces détériorations et, plus encore, de cet immoralisme pratique de la vie de l'Eglise, connurent, en 1517, un pic, avec ce qu'on appela pudiquement l'affaire des indulgences. Celle-ci fut l'occasion des campagnes et des vigoureuses prises de position de Luther, avec ses lettres de feu au pape Léon X et ses 95 thèses, du 31 octobre 1517. L'homme de la Réforme en vint purement et simplement à dénier au souverain pontife le droit de remettre les péchés et surtout de promettre aux "fidèles" leur salut éternel, contre le versement d'oboles - même si celles-ci étaient destinées aux croisades, aux combats et autres "œuvres" des Etats pontificaux et bien moins encore, si elles devaient satisfaire aux nécessités financières du pape, alors qu'il était le représentant du Christ pauvre et le gardien des règles et conseils évangéliques... Malgré quelques alternatives d'espoir et de doute, dans l'ardente controverse qui eut lieu, la récusation et la condamnation de Luther intervinrent en plusieurs fois: il fut déclaré hérétique en 1518 ; des bulles pontificales d'excommunication furent lancées contre lui en 1520, mais il les brûla ostensiblement; en 1521, il fut déclaré exclu de l'Eglise et mis au ban du Saint Empire romain germanique. Chez le moine augustinien, qui avait jusqu'alors vécu pauvrement et respecté sa règle, l'explosion de la colère fut à la mesure de son amour pour le Christ et l'Eglise. Luther avait commis des excès, dans ses gestes, ses écrits et ses paroles. Mais la sincérité de son indignation contre le Saint-Siège était réelle. Or personne n'en tint compte: ni ses supérieurs, ni le pape. Après avoir été soutenu quelque temps par le cardinal J.-P. Carafa, il fut lâché par ce dernier - vraisemblablement à cause de la place que celui-ci occupait déjà à la curie et qui lui ouvrait des perspectives d'avenir pontifical (il devint peu après souverain pontife, sous le nom de Paul IV ; nous aurons à reparler de lui, à pro-

pos d'Ignace de Loyola, qui eut très tôt maille à partir avec lui, notamment à propos de la pauvreté ...). Ayant quitté le catholicisme pour ce qui devint le protestantisme réformé, Luther ne connut pas le sort du moine dominicain florentin Savonarole: il mourut de mort naturelle, le 18 février 1546. Mais

26 après coup, les épisodes successifs du concile de Trente (1544-1563) lui donnèrent au moins partiellement raison: la réforme de l'Eglise fut décidée et serait entreprise... bien tardivement. Elle demanderait beaucoup de temps pour commencer à se réaliser... En revanche, à la même époque, d'autres protestataires n'eurent pas la chance de sauver leur tête. Après la sinistre mise à mort de Savonarole en 1498, Thomas More et son collaborateur Fishers furent exécutés en 1535 ; Etienne Dolet fut brûlé à Paris en 1546 et Michel Servet à Genève en 1553. Plus tard, Giordano Bruno le serait en 1600. Que de drames et de martyrs dans la vie de l'Eglise, à cette époque! En regard, que de chrétiens de bonne volonté devaient s'interroger, ne sachant plus qui croire et ni à quelles références faire appel. En fonction d'une Eglise, de dignitaires ecclésiastiques et de prêtres et religieux, dont ils constataient l'infidélité à leur vocation, comme la duplicité des attitudes. Dans les faits, ils leur paraissaient donc tellement éloignés du Christ et de l'Evangile, alors qu'ils continuaient à les leur prêcher...
30 - Articulation entre" intériorité" et "extériorité" chez Ignace

Au cœur même de sa genèse, le temps d'Ignace comportait donc trois éléments majeurs: les querelles et les luttes "du sacerdoce et de l'Empire" ; la dégradation croissante de l'Eglise catholique romaine ; et, en conséquence, la volonté de réforme des uns et de contre-réforme des autres entraînant - localement ou régionalement soit des incidents entre catholiques et protestants, soit de véritables guerres religieuses. Or, à mesure que je me replongeais, dans cette ère complexe de la Renaissance, je découvrais mieux encore combien la capacité d'unification de ses propres données - "intérieures" et "extérieures" - faisait vraiment la singularité d'Ignace de Loyola. Je compris alors combien cette capacité d'unification l'avait réellement mis au centre d'une pareille époque. A partir de là, je comprenais même que, pour bien comprendre l'ensemble des aspects de cette "Renaissance", peut-être fallait-il, ou aurait-il fallu, qu'historiens et hommes de réflexion acceptassent de "passer" par Ignace.

Comment cette "centralité" d'Ignace s'était-elle réalisée et manifestée, d'abord en lui-même? Cette question me fit explorer des as-

27 pects de la personnalité ignacienne qui me parurent encore plus importants que précédemment et I'homme-Ignace en vint à prendre, à mes yeux, une dimension historique et philosophique d'ordre universel, tandis que son rôle et son apport dépassaient tout ce que j'en avais perçu jusqu'alors. Au premier abord, cet Ignace-là peut sembler quelque peu "hétérodoxe", mais à sa manière unique, supposant et englobant toutes ses facettes, sans en exclure aucune et en les transcendant toutes - de sorte que je ne puis, pour ma part, douter de son caractère exceptionnel. Cette évidence s'est imposée tandis que j'examinais les trois perspectives qui s'étaient successivement dégagées, à propos d'Ignace. La première m'avait convaincue de l'unité du grand mystique. La seconde m'avait alors aidée à recueillir, dans ses Ecrits, une multitude d'indices de non-dit et de silences, conduisant, d'une part, aux sentiments ignaciens au sujet de son époque et, d'autre part, aux attitudes de I'homme de Loyola vis-à-vis de certaines personnalités de son temps. Reposant sur ces deux premiers ordres de travaux, la troisième perspective révéla alors, comme d'elle-même, une stupéfiante" stratégie" de la part d'Ignace de Loyola. A la place qu'il lui avait été donné d'occuper. Et à la mesure de son "illumination" première et du secret qui l'avait associé au Divin, immédiatement et pour toujours, justifiant, par là, son apport à notre Aventure UniverselleI. * *
1)- L'unification

*

ignacienne entre "intériorité" et "extériorité"

L'unité si fortement personnalisante d'Ignace maintint en lui une indissociabilité fondamentale. Entre ce qu'il vécut intérieurement et l'époque de changements, de troubles et de transformations de toute nature dans laquelle il s'insérait et dans laquelle, à partir de 15211522, il reçut mission divine à remplir. Par rapport à cette unité, tout semble s'être passé en deux temps. D'un côté, le circonstanciel dangereux, inquiétant et instable - quoique plein de vitalité et de promes1

Selon l'hypothèse du "maillon manquant", présentée et justifiée dans mon livre

précédent: Ignace de Loyola et Gaston Fessard, l'un par l'autre, l'Harmattan, 2006, p. 113-117.

28 ses - semblait nécessiter ou attendre un homme de perception et de synthèse, particulièrement doué pour l'une et pour l'autre. D'un autre côté, chez Ignace, réalisme et premières expériences de l'actualité de son temps avaient provoqué une rare aptitude au discernement, permettant recul et distanciation par rapport aux situations, aux personnes et aux groupes. Ces atouts d'ordre subjectif et d'ordre objectif lui

permirent de se confronter, à la fois avec un changement d'époquela Renaissance - et avec l'absolue nécessité d'une réforme, non seulement de l'Eglise catholique.mais, encore et surtout, de l'humain, en chacun et chacune, et de I'humanité, dans sa totalité comme dans sa mondialité. Ignace émergea donc à la pleine conscience de lui-même, en assumant la prise en charge de responsabilités majeures mais inédites. La multiplicité des éléments extérieurs - sociaux, ecclésiaux, politiques, européens et déjà quelque peu mondiaux - eut même un effet révélateur et grossissant sur lui-même. Tant ils en appelèrent à son discernement, à sa lucidité et à son œuvre: d'une part, dans le temps et, d'autre part, hors du temps - même in aeternum et au plus haut qui soit. L'insertion politico-diplomatique, qui fut la sienne, auprès du Grand Argentier de Navarre, puis auprès du duc de Najera, de 1506 à 1522, l'avait préparé à la première phase à envisager. L'illumination de 1521-1522 fit choc et provoqua une marche à l'étoile, que rien ne concrétisait d'emblée. Seules, les potentialités qui se trouvaient en Ignace lui permirent de devenir le pèlerin de cet Absolu qui venait de se manifester à lui et qui relativisait les événements contemporains, en les remettant à leur juste place - historique, politique et humaine dans le cadre d'une Synthèse infiniment supérieure, articulée au Transcendant, de son origine à sa fin. Ce fut si évident et si globalement fondamental que l'émergence et la vie d'Ignace seraient inconcevables, sans cet "avers" subjectif et ce "revers" objectif et circonstanciel, comme on le verra au cours de cet essai. A cause des pierres d'attente, d'ordre exceptionnel, s'étant manifestées en lui. Et parce que ces pierres vivantes commencèrent à apparaître et à se dégager, avec le consentement de l'intéressé, grâce à un grave incident-accident, indépendant de sa volonté, et qui entraî-

29 na, à un moment ni choisi, ni prévisible, un phénomène mystérieux, d'ordre transcendant et d'une force insigne. 2)-La perception ignacienne de son époque La perception de son temps connut, chez Ignace, deux phases distinctes. Avant "l'illumination" de 1521-1522, qu'on a minimisée en la qualifiant seulement de "conversion", il dut vivre assez superficiellement, de façon courante et commune, les circonstances et les événements de son temps. A la manière de son milieu et de ceux qui l'entouraient. Aspects séculiers et politiques, d'une part, et aspects ecclésiastiques et religieux, d'autre part, qui caractérisaient situations et événements, ne devaient guère le préoccuper. Pas beaucoup plus, sans doute, la collusion ou l'interdépendance entre ces mêmes aspects. Peut-être, cependant, en avait-il entendu parler. D'abord quelque peu, pendant son séjour à Arevalo, auprès du Grand Argentier Juan Velasquez de Cuellar. Ensuite, bien davantage, comme jeune conseiller politique, auprès du vice-roi de Navarre, et membre de sa Maison. Alors, les arcanes et les remous de la vie politique - sous les angles hispaniques, étatiques et pré-européens - avaient dû lui apparaître et peut-être commencer à faire question. Même s'il put alors se sentir mal à l'aise, devant ce qui déstabilisait et compromettait la vie des principautés, il n'accéda sûrement pas encore à la conscience réelle des problèmes de fond qui se posaient. En revanche, après 1522, une fois investi par le Divin et s'engageant sur les chemins du monde, le pèlerin de l'Absolu, qu'il était devenu, dut s'inquièter et souffrir des catastrophiques aspects du Non-être, dont il était de plus en plus conscient et témoin. La détérioration de l'état spirituel et moral de l'Eglise catholique fut, en particulier, son cauchemar et sa croix. A la manière dont les informations se diffusaient en pays - surtout à propos d'événements et de décisions d'ordre général, dont hommes et populations subissaient les contrecoups - désolation et réprobation ne purent manquer de l'envahir. Entendre dire d'abord et, par la suite, savoir directement, à Rome, comment le souverain pontife contrevenait dans sa vie privée et dans sa vie publique, non seulement à sa fonction et à sa mission, mais

encore aux préceptes et aux conseils évangéliques - dut être, pour un
homme comme Ignace, un scandale véritable.

30

Désonnais, Ignace de Loyola était en situation de mesurer la décadence effective de l'Eglise catholique et de réaliser le désastre religieux et humain profond, que constituaient les comportements et la réputation déplorables du Saint-Siège. De plus, Ignace voyait lucidement combien cet énorme abcès éthico-politique et socio-religieux, qui compromettait le sommet de l'Eglise, entraînait par contagion la fonnation d'innombrables abcès du même type, à tous les niveaux de la vie ecclésiastique et de la vie politique elle-même. Dès lors, devenu si exigeant, au nom de l'Etre, Ignace dut porter - dans l'esprit, l'âme et le cœur - un poids considérable. Seul. Dans les ténèbres les plus épaisses qui soient. Réalisant, pour la première fois de sa vie, combien le Non-être avait réellement tout envahi... Même le sommet de l'Eglise. Même le successeur de l'apôtre Pierre... 3)- Douleur et passion: Luther,. la Réforme,. les condamnations Jeune garçon de sept à huit ans, Ignace avait probablement entendu parler du frère dominicain, Savonarole, de son horrible pendaison et de sa mort, "brûlé vif" sur un bûcher, en 1498. Sensible comme le fut, par la suite, le fondateur des jésuites, son émotion et ses réactions furent probablement très vives et durent comporter incompréhension et indignation. Adolescent, ayant vécu, dès 1506, dans la proximité des milieux diplomatiques espagnols et les ayant intégrés bien davantage à partir de 1517, à Navarrete et à Pampelune, Ignace ne put manquer d'être initié aux situations politiques, espagnoles et préeuropéennes. Dans leur contexte, il entendit sûrement parler des méthodes et des solutions que préconisait l'Italien Machiavel, dans son ouvrage de 1521, Le Prince. Outre la notoriété de l'auteur, livre et thèse rencontraient alors un franc succès, avec rééditions et traductions en différentes langues; d'autre part, tout ce qui venait d'Italie concernait toujours l'Eglise catholique, de près ou de loin, et retentissait souvent sur elle. Par la suite, Ignace se déclara moralement anti-Machiavel, mais il ne put manquer de porter politiquement attention à lui et à ses idées. Probablement même en comprit-il certaines raisons, étant donné l'instabilité de l'actualité et la gravité des menaces existantes. Au point de vue chrétien et évangélique, Ignace dut entendre parler pré-

31 cocement d'Erasme et connaître ses positions de fond. Je ne serais du reste pas étonnée que l'homme de Loyola ait été sensible aux deux principaux efforts érasmiens : sur mode humoristique, son Eloge de la Jolie et le vibrant plaidoyer que constituait la Querela pacis. En tout cas, Luther d'un côté et Calvin de l'autre, posèrent certainement à Ignace des problèmes considérables et dramatiques. Bien que le respect pour le Saint-Siège et l'obéissance au pape aient pri-

mordialement compté pour le fondateur de la Compagnie de Jésus malgré tout, Ignace n'a pas pu ne pas voir et comprendre d'où venaient et à quoi tenaient, pour beaucoup, les refus opposés par Luther et le désaccord de Calvin vis-à-vis de l'institution. Dès lors, comment ne pas penser que les mesures pontificales furent pour lui des causes de souffrance crucifiante ? qu'il s'agît de la promptitude et de la brutalité des décisions concernant Luther, ou qu'il s'agît de l'esprit et des positions de fond de l'homme de Genève et des Calvinistes. D'où les deux sources de l'horrible malaise que dut vivre Ignace. D'une part, l'Eglise du Christ - cette "mère" à laquelle il se voulait désormais attaché. D'autre part, son respect pour les actes humains de liberté et pour la liberté de conscience de tout homme. Devant les mesures prises condamnant les Réformateurs - et souvent, sans procès véritable... -l'indignation secrète d'Ignace dut être grande. Vis-à-vis du décideur (pontifical) et des juges, comme de la part des attitudes et des écrits des personnes impliquées. Pour l'homme de sagacité, de rigueur et de justice - mais aussi de

profond bon sens - qu'était Ignace de Loyola, la totalité du problème
de l'Eglise devait constituer un "méga embrouillamini", donnant lieu à un imbroglio total. D'autant plus que le considérable problème des réformes était survenu dans le contexte d'une détérioration insigne de l'Eglise. Alors que l'interdépendance des problèmes généraux, mondiaux et humains profonds rendait encore plus malaisée toute voie de solution, et tandis qu'excommunications et exécutions capitales se poursuivaient, privant l'Eglise de générosités évidentes, même si celles-ci s'étaient mal situées et mal exprimées. Cependant se succédaient sans trêve jours et semaines combien sombres pour Ignace! En 1535, mise à mort de Thomas More et de

32 son collaborateur, Fishers, pour leurs idées et la publication de L'Utopie. Et cela, alors même que la découverte scientifique de Copernic donnait lieu à tant de débats et de discussions à propos de la

nouvelle hypothèse cosmologique - repoussée sans preuves et uniquement parce qu'elle risquait de remettre dogmatiquement en cause des affirmations que l'Eglise tirait d'une lecture littérale de la Bible et qu'elle transposait en articles de foi. Une telle confusion des plans de

la raison et de la foi ne devait pas être du goût d'Ignace - même s'il
n'en disait rien, comme d'habitude... Dans le cours de cet essai, nous aurons largement l'occasion de revenir sur ces aspects à la fois très "secrets" et très "modernes" de la personnalité ignacienne. Tant leurs conséquences furent importantes pour lui-même, pour ses activités et pour l'ensemble de son oeuvre et de sa "mission". Pour l'instant, contentons-nous de constater que, moins de cinquante ans après la disparition de I'homme de Loyola, le procès de Giordano Bruno, aussi malvenu que sommaire et retentissant, aboutit à l'effroyable mise à mort de ce dernier, en 1600. II aurait encore fait saigner le cœur d'Ignace, s'il l'avait connu de son vivant. En termes spirituels ignatiens, de telles exécutions contredisaient abominablement "l'essence divine". Et, selon nos expressions contemporaines, elles multipliaient à l'infini "la souffrance de Dieu", selon la conviction que nous a fait partager le père François Varillon, cet autre jésuite, maître en spiritualité chrétienne. * * * A partir des deux singularités qui viennent d'être évoquées - l'une subjective et remarquable, l'autre historico-culturo-politique, et combien complexe - et à la rencontre de cet homme-Ignace et de son époque, un double questionnement s'imposa à moi: qui fut Ignace de Loyola, dans sa réalité la plus intime et la plus vraie? et, dès lors, que voulut-il entreprendre? Dans ces conditions, l'oeuvre ignacienne ne relève-t-elle pas d'une "stratégie générale" de haut vol, relativement aisée à découvrir, et d'une "stratégie secrète", inséparable d'Ignace lui-même, mais malaisée à percevoir? Cependant cette stratégie secrète n'apparaît-elle

33 pas comme si fondamentale, en l'occurrence, qu'elle est absolument requise pour que la stratégie générale puisse être bien interprétée? Ce questionnement toujours à double entrée et les intuitions, sur lesquelles il repose, furent à l'origine d'un long travail sur les Ecrits d'Ignace de Loyola. Cet essai en est un fruit et sans doute pas le dernier. En tout cas, la question de l'indissociabilité de ces deux "stratégies", l'une explicite, l'autre secrète, constitue ici une ligne directrice. A propos d'un homme de génie et d'un mystique hors normes, qui fut et singulièrement par là-même, un immense "stratège". Cette quête s'éclairera et progressera, de chapitre en chapitre, à travers une approche aussi minutieuse que possible de ce mystique et de cet homme-de-son-temps, simultanément et lucidement diplomate et politique. Pour Dieu, pour l'humanité et pour l'univers. L'unification significative de toutes ses facettes fit d'Ignace de Loyola ce qu'il fut et ce qu'il demeure. Pour la plus grande gloire de Dieu, selon l'objectif qu'il affirma de manière permanente. Quatre cent cinquante ans après sa mort, ne serait-il pas temps de nous convaincre de ce qu'il fut unanimement, de 1521-1522 à sa mort, le 31 Juillet 1556 ?

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Première partie

La naissance d'Ignace de Loyola tel qu'en lui-même
(1491-1522)

Chapi tre premier

De l'hidalgo castillan au Chevalier Inigo de Loyola
Demandé à plusieurs reprises, par les compagnons d'Inigo, et finalement dicté par lui à Gonçalves da Camara, de 1553 à 1555, le Récit - parfois qualifié d'autobiographie - devait principalement porter sur la manière dont le Seigneur l'avait dirigé depuis le début de sa "conversion" et "tenir lieu de Testament et d'enseignement". Afin de servir, par là, à fonder vraiment la Compagnie de Jésus, comme l'indique expressément da Camara dans sa préface au texte. Ce précieux document fut longtemps conservé et transmis sous le titre Acta Patris Ignatii. Puis il fut retiré et mis de côté par le second Préposé général, François de Borgia, qui avait alors demandé à un autre compagnon, Ribadeneira, de réaliser une véritable biographie. Enfin le texte primitif fut à nouveau publié et disponible, en 1922. Entre l'une et l'autre de ces deux époques, certains des premiers jésuites prirent l'initiative d'évoquer leur fondateur, de manière plurielle, libre et dispersée, chacun selon le point de vue qui l'avait le plus retenu et marqué. Toutes ces contributions ont été conservées au siège de la Compagnie de Jésus, à Rome, dans ce qu'on appelle les Monumenta. Cette deuxième phase des évocations est très importante pour nous. Des hommes que 1'histoire des jésuites nous ont fait connaître, objectivement - comme Polanco, Nadal, Favre, Ribadeneira, Lainez approchèrent de très près celui que l'on nommait encore Inigo, avant que ce diminutif espagnol ne fût francisé en Ignace, à Paris, à la fin de ses études. Ces divers compagnons des premières heures évoquèrent

38 diversement leur "père", selon ce qu'ils étaient eux-mêmes ou en fonction de la nature des liens et du type d'affinités qu'ils avaient présentés avec lui. Leurs remarques et leurs constats - parfois même leurs appréciations du caractère et des décisions d'Inigo - constituent un supplément d'information capital. Notamment, pour les premières années de la vie de leur "maître" spirituel. Soit sur ce qu'ils avaient pu connaître ou entendre raconter de ce qu'il avait été aux environs de ses 26 à 30 ans - époque à laquelle sont consacrées quatre lignes seulement du Récit. Soit pour nous faire pressentir certaines des attitudes qui avaient prévalu dans enfance, adolescence et première insertion dans sa vie "publique". Autant d'éléments de nature à expliquer ce que les mémoires profondes ont pu retenir ou les changements et mutations que les comportements passés ont pu subir, au cours des phases successives d'une existence qui fut peu banale.
Pour notre part, outre le Récit, suivi et décrypté de très près, cette première partie de notre essai a beaucoup bénéficié des travaux et des longues années de recherche d'un historien basque espagnol, Ignacio Tellechea Idigoras, auquel ses caractéristiques - nationales, intellec-

tuelles et humaines - ont permis de réaliser une présentation précise et vivante d'Ignace de Loyola. Dès sa naissance, cet historien reçut le prénom d'Ignacio et fut voué par sa mère au "grand saint Ignace", pour qui elle avait une grande dévotion. Vers ses quatorze ans, il fut lui-même attiré par les Exercices spirituels, et par les biographies qu'il put trouver de son saint patron. Devenu étudiant, il suivit les cours des jésuites de l'université Grégorienne de Rome. Ainsi préparé, Ignacio Tellechea Idigoras ne se contenta pas de lire l'autobiographie, les Constitutions, le Journal des motions intérieures, le Mémorial de Favre, les Lettres et les Ecrits de Borgia, mais encore, selon son expression imagée, "il dépoussiéra" littéralement de nombreux tomes de la grande collection Monumenta Historiae Societatis Jesu, véritable mine pour I'histoire ignatienne et jésuite, qui se trouvait disponible au séminaire diocésain de Vittoria, où l'auteur travailla et enseigna. L'ensemble de ces documents, déjà considérables, put ensuite être complété, d'une part à Rome, à la bibliothèque et aux archives de la curie générale de la Compagnie de Jésus et, d'autre part, par la découverte sur place des lieux où Ignace de Loyola avait vécu ou passé. D'où un ouvrage de 500 pages, informé, jusque dans des détails inattendus, et extraordinairement vivant. Il fut

39 terminé en espagnol en 1980, puis traduit et publié, en France, en 1992. N'étant ni chartiste, ni historienne, et mon ermitage breton étant bien éloigné de la Ville Eternelle, c'est donc à Inatio Tellechea Idigoras, que j'ai eu recours pour les éléments concrets et précis de ma propre présentation d'Ignace. D'autant plus que j'ai d'emblée retenu et enregistré sa déclaration: "Ignace, moi, je le sens...". Confirmant ce sentiment que donne l'auteur et partageant nombre de ses points de vue sur Ignace, j'ai recueilli et rassemblé, grâce à lui, une diversité de faits et de caractéristiques qui ont conforté mes recherches précédentes et certaines de mes intuitions remontant à plusieurs années. * * * Le caractère exceptionnel dont fit preuve Ignace de Loyola, par sa personnalité, son rôle et son impact, fut inattendu et imprévisible, tant il était peu dans la ligne des origines et de l'enfance qu'il eut, au départ même de sa vie. Par sa race et sa naissance, sa famille et son milieu. De petite noblesse provinciale, les Loyola disposaient, loin des villes et en pleine campagne, d'une ferme-château - ou de ce qu'on appelait alors, une "maisonforte" - qui avait dû être renforcée, à cause des bandes de brigands dévastateurs qui parcouraient le pays. Ce fut pourtant par semonce et "sur ordre du Roi" que les deux tours de cette demeure avaient été détruites et furent reconstruites, par la suite - non en pierre mais en brique, par nécessité financière. A elle seule, cette habitation reflétait les traits principaux de la situation familiale : modestie, simplicité et rudesse acceptées et vécues; sans pour autant porter atteinte à la noblesse de sang et aux mérites passés ; mais en réduisant considérablement le train de vie et les possibilités offertes aux enfants: déjà douze garçons et filles; en outre, deux bâtards qui figurent aussi sur le testament des parents. Enfin, un tout dernier enfant arriva, "le treizième" - et ce fut Ignace! Dans ces conditions matériellement et socialement difficiles, il fallut d'emblée de judicieuses dispositions paternelles, elles-mêmes accompagnées ou suivies par un certain nombre de "chances" ou "d'opportunités" pour que ce "petit dernier" fût un jour en mesure de

40 prendre conscience de ses potentialités et de les développer - en particulier dans des milieux ad hoc. Afin d'émerger et de se situer, loin des siens, mais dans la société espagnole. Afin de se faire accepter par elle et de se familiariser avec ses moeurs, ses coutumes et sa culture. En même temps qu'il aurait appris à la connaître, à l'affronter peutêtre et, en tout cas, à se mesurer peu ou prou avec ceux qui seraient ainsi devenus ses semblables. Quel challenge en perspective! Mais tout au long de l'existence du benjamin des Loyola - petit enfant, adolescent et préadulte - milieux et cercles s'ouvrirent à lui, qui s'avérèrent riches de ressources profitables pour lui. Sur divers plans, et parfois à un si haut niveau qu'elles dépassèrent le conjoncturel, le social et I'humain - voire les cas dits courants... En sa transcendance, Dieu se rit de tout... De sorte que le surgissement de cette personnalité fut précocement détecté, aidé et favorisé. Son développement s'accrut et grandit même très vite. Jusqu'à s'avérer d'ordre exceptionnel. Lorsque "le treizième des frères" émergea à l'être nouveau, qui le sollicitait secrètement, il se montra peu à peu capable de maîtriser sa propre vie. Non par lui-même ou à lui seul mais en s'étant vu proposer, par grâce insigne et rarissime, la perspective transcendante et divine d'une "route des crêtes", que bien
peu connaissent et connaîtront. ..

A cause d'une destinée et d'un cheminement hors du commun, cet Inigo, du lignage Onaz de Loyola par son père, fut amené à sortir peu à peu de sa chrysalide. Il finit alors par se muer, à Paris, en cet Ignace de Loyola que nous allons approcher et découvrir. Mais son itinéraire demande, d'abord, à être présenté ou "raconté" dans le cadre de ces récits merveilleux, dont la vérité réside dans le mystère même de leur commencement:
"Il était une fois... "

* * *