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L'islam à l'île de la Réunion

De
533 pages
La minorité musulmane, d'origine indienne, installée à l'île de la Réunion depuis la seconde moitié du XIXe siècle, occupe une place prépondérante sur l'échiquier socio-économique de l'île. Ces immigrés devenus des marchands prospères tiennent les rênes d'une communauté bâtie autour de l'Islam sunnite. C'est à Saint Denis de la Réunion qu'a été édifiée la première mosquée. En 2008, la Réunion est devenue la tête de pont de la finance islamique en France.
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A Vincent et Anne A mes amis de La Réunion A Pierre Chabert

Note sur les transcriptions

Pour simplifier la lecture, aucun signe diacritique n’est utilisé pour les noms propres ; Mawlânâ Ashraf Ali Thânawî est écrit Mawlana Ashraf Ali Thanawi. A noter que l’abréviation Mw remplace le mot Mawlana. Pour les mots arabes, les voyelles longues sont notées (â, î, û). Pour les mots isolés, le pluriel n’est pas ou exceptionnellement utilisé, il est écrit des madrasas et non pas des madâris. Un glossaire des mots arabes figure en annexe de même que quelques unes de leurs transcriptions souvent utilisées à La Réunion.

REMERCIEMENTS

Je tiens à exprimer ma plus vive reconnaissance à tous ceux et à toutes celles qui m’ont permis de mener à bien un long travail de terrain. Ils m’ont ouvert leurs maisons, m’ont accueillie, m’ont donné de leur temps et ont accepté de répondre à mes questions sur les sujets les plus variés. Certains m’ont facilité la tâche en mettant à ma disposition un logement, une voiture, des documents indispensables. D’autres m’ont invitée à partager un repas de rupture de jeûne, à une cérémonie de mariage, à un piquenique... C’est à eux tous que je dédie ce livre. Sans leur générosité et leur compréhension, je n’aurais pas pu aller au bout de cette étude qui, bien qu’imparfaite, aidera je l’espère, à une meilleure connaissance de ces Réunionnais que l’on appelle « Zarabes ». Je suis partagée entre le désir de citer ici tous mes interlocuteurs et le souci de respecter l’anonymat de ceux qui le souhaitent. J’ai rencontré des Anciens qui étaient heureux de me faire partager leurs souvenirs et qui ne sont plus là pour me lire, je pense à eux avec gratitude1. Je remercie, tout spécialement, le Dr Christian Chabert, l’Association Réunion-Espoir-Solidarité et M. Michel Chodkiewicz pour sa sollicitude et ses conseils.

A Saint-Denis : Mmes Mariam BADAT et Moomine CADJEE, M. Joseph-Ibrahim CADJEE. A Saint-Pierre : MM. Aboubakar OMARJEE et Amode Mamode PATEL.

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L’île de la Réunion

SOMMAIRE
Préface .................................................................................................... 13 Liste des sigles utilisés............................................................................ 15 Introduction........................................................................................... 17 Première partie La construction de la communauté musulmane sunnite originaire du Gujarat à l’île de la Réunion ........................................ 25 Chapitre 1 : Les Indiens Mahométans de Bombay : histoire d’une diaspora ............................................................................ 27 Chapitre 2 : Les « Zarabes » dans la société réunionnaise...................... 91 Deuxième partie Cent cinquante ans de stratégies commerciales ................................. 155 Chapitre 1 : De la fin de l’esclavage à la départementalisation .............. 157 Chapitre 2 : De la départementalisation à l’implantation du premier Hypermarché........................................................................................... 199 Chapitre 3 : Le commerce soumis au diktat des grandes surfaces .......... 249 Troisième partie Organisation religieuse de la communauté marchande .................... 297 Chapitre 1 : L’appartenance religieuse : identité revendiquée, ostentatoire .............................................................................................. 299 Chapitre 2 : Etat des lieux : institutions et pratiques religieuses ............ 363 Chapitre 3 : Défense et illustration de l’islam au péril de la standardisation................................................................................ 425 Conclusion ............................................................................................. 481 Repères chronologiques .......................................................................... 495 Tableaux de la population indo-musulmane ........................................... 501 Glossaire des mots arabes ; transcriptions réunionnaises ....................... 503 L’islam en ligne : liste des sites des religieux réunionnais ..................... 513 Liste des revues islamiques composées et éditées à La Réunion............ 514 Aperçu des personnalités religieuses invitées ......................................... 514 Cartes ...................................................................................................... 515 Bibliographie .......................................................................................... 519

LISTE DES SIGLES UTILISÉS

A.C.L.A.O A.D.R A.I.S.D A.M.R A.P.M.K B.K.A.I C.C.I.R C.C.O.I C.I.R C.F.C.I C.F.C.M C.R.C.M C.S.H.R F.R.A.M G.D.I.R G.I.E.H.R V.E.M

Association culturelle et de langues arabe et ourdou Archives de La Réunion Association Islam Sounate Djamatte Association musulmane de La Réunion Association philanthropique musulmane de Kathor Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam Chambre de commerce et d’industrie de La Réunion Centre culturel de l’océan Indien Centre islamique de La Réunion Cellule de fiqh du Centre islamique Conseil français du culte musulman Conseil régional du culte musulman Commission de surveillance du Halal-Réunion Fédération réunionnaise d’associations musulmanes Groupe de dialogue interreligieux Groupement d’intérêt économique Halal-Réunion Volontaires d’entraide musulmane

PREFACE
L’islam est-il soluble dans la République ? Cette question fut naguère le titre ironique d’un ouvrage où une trentaine d’intervenants proposaient des réponses qui s’étageaient du « oui » au « non » en passant par la gamme des « oui, mais… » et des « oui, si… ». Implicite ou explicite, elle reste posée dans le discours politique ou religieux et le débat ne parait pas près de s’épuiser. Sans prétendre le conclure, le remarquable travail de Mme Mourrégot montre, à partir d’un exemple rarement étudié avec cette minutie, qu’il peut se poser autrement. A 10.000 kilomètres de la métropole, l’île de la Réunion n’intéresse le plus souvent que la clientèle des agences de voyage et les candidats à la députation. Elle mérite cependant l’attention à d’autres titres et notamment à celui qu’énonçait en 2004 le président musulman du « Groupe de dialogue interreligieux ». « L’islam réunionnais, déclarait-il avec conviction, doit avoir une valeur d’exemplarité pour l’islam en métropole ». Cette conviction paraissait d’ailleurs partagée par Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur et, ipso facto, ministre des cultes. Cet islam réunionnais présente, il est vrai, vu d’ici, des caractères assez singuliers. Les musulmans vivant en métropole sont d’origines très diverses : algériens, marocains, turcs, sénégalais… Ceux de La Réunion – qu’on appelait jadis « Mahométans de Bombay » et qu’on nomme aujourd’hui les « Zarabes » ne sont guère arabes en dépit de ce nom. Ils sont tous originaires du Gujerat, et, plus précisément de deux districts de cet état indien. Leur arrivée n’est pas un phénomène récent : elle remonte à la deuxième moitié du 19e siècle. Groupe minoritaire, entre trois et quatre pour cent de la population de l’île, mais homogène, les Zarabes ne sont pas voués à n’exercer que des tâches peu qualifiées mais constituent des familles voire des dynasties de commerçants. Offrant une surface socialement respectable, ils n’ont pas craint d’affirmer leur différence mais sans affronter les autorités légales et s’appliquant, au contraire à en cultiver les bonnes grâces. Cette stratégie patiente et souple à porté des fruits : la première mosquée de France (réserve faite de la particularité des départements algériens) fut construite à Saint-Denis en 1905. C’est en 1915 qu’en dérogation à la règle républicaine, les Zarabes obtinrent avec l’appui d’élus radico-socialistes, l’ouverture d’un cimetière musulman. La première école coranique, son contrat d’association avec l’Etat, c’est à La Réunion aussi qu’on le trouve. La première expérience d’introduction des règles de la « finance islamique » dans le système bancaire français, c’est également à La Réunion qu’elle a eu lieu. La cohérence n’est pas l’uniformité. Si les musulmans réunionnais sont en majorité des sunnites, il y a aussi parmi eux des chiites. Le rite hanafite,
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comme en Inde, est prédominant, mais le rite chaféite est présent aussi. L’influence du réformisme fondamentaliste de l’école indienne de Déoband est forte mais les Barelwis (dont les Déobandis contestent l’orthodoxie) comptent des adeptes. Le prosélytisme du Tabligh, depuis une cinquantaine d’année, exerce des effets très visibles sur le système pileux masculin et la manière de se vêtir mais le simplisme de ses enseignants est loin de faire l’unanimité. Une origine commune au Gujerat n’a pas empêché, par le passé, des tensions entre Surtis et Baïssab, qui ne venaient pas des mêmes districts. Bref, le tableau très nuancé que trace Mme Mourrégot à partir d’un scrupuleux travail de terrain et d’un dépouillement des publications et des sources administratives n’est pas celui d’une communauté idéale. Reste qu’il donne l’image d’une implantation réussie dans le microcosme réunionnais. Légitimement attachés à des pratiques qui ne sont pas toujours légales – l’inhumation rapide des défunts et la dépose des corps en pleine terre, par exemple, ou les abattages d’animaux lors de l’Aïd al-kabîr – les musulmans ont su négocier avec l’Administration les concessions nécessaires… ou obtenir qu’elle regarde ailleurs. Une même culture du compromis de part et d’autre a évité le plus souvent les conflits ouverts. Les problèmes, quand ils surgissent, apparaissent comme importés de la métropole – telle, entre autres, la question du « voile islamique » qui n’était pas, jusque là un casus belli. Une laïcité soupçonneuse aurait-elle des raisons de s’inquiéter de ces arrangements avec le ciel ? On constate en tous cas que la République n’a pas tremblé sur ses bases. Citoyens français, les musulmans réunionnais paraissent heureux de l’être. Leurs imâm-s sont locaux et parlent français. Locales aussi sont les ressources de leurs œuvres charitables ou éducatives et de leurs mosquées qui ne dépendent pas des subsides d’états étrangers. Les hauts-parleurs proclament le adhân trois fois par jour mais sont muets à la pointe de l’aube et à l’orée de la nuit : ainsi sont conciliés la piété des uns et le sommeil des autres. Ce modèle est-il imitable ? Sans doute pas – il a bénéficié d’atouts exceptionnels. A tout le moins, peut-il donner à réfléchir. Michel Chodkiewicz

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INTRODUCTION
« La visite de l’émir Abd el-Kader à Paris en 1852 »2, tel était le sujet sur lequel, après une licence d’arabe, je me destinais à faire un travail de maîtrise. Tout semblait donc aller de soi lorsque je suis allée en vacances à La Réunion où la visibilité tranquille de l’islam m’a « interpellée ». Je me rendais compte que, certes, les musulmans faisaient l’objet de stéréotypes : « Ce sont des gens arrogants », « ils sont fiers », « ils sont fermés », « on ne sait rien d’eux »… mais que, dans ce coin de France, l’islam et les musulmans ne faisaient pas peur. Je découvrais qu’à La Réunion, les mosquées faisaient partie du patrimoine culturel de l’île, que l’appel à la prière rythmait les journées de tous, que des commerçants en costumes « islamiques » tenaient boutique au cœur des villes, que des femmes voilées se promenaient dans les rues avec leurs enfants et que les filles qui le souhaitaient allaient en classe avec un hijâb3. Pourquoi ce qui posait tant de problèmes en métropole semblait-il, ici, aller de soi ? De cette interrogation est né un travail de recherche qui, commencé en 1994, s’est étalé sur plus de dix ans et qui a fait l’objet d’une thèse4, dirigée par Marc Gaborieau, qui est à l’origine de ce livre. En France, la découverte de l’islam par l’opinion publique est récente. Elle coïncide avec les grèves qui ont eu lieu dans les usines d’automobiles en 1982 et dont les images montraient des ouvriers musulmans faisant leur prière près des chaînes de montage. C’est pourtant dès 1916 que les autorités françaises avaient appelé des Algériens pour faire tourner les usines d’armement à la place des ouvriers français mobilisés, creuser les tranchées puis, après la Grande Guerre, pour reconstruire les régions dévastées. Plus tard, la croissance économique des Trente Glorieuses5 avait provoqué l’afflux d’immigrés maghrébins en qui les gouvernants voyaient une maind’œuvre docile et peu coûteuse. On ne leur avait pas vraiment prêté attention et ils s’étaient finalement installés dans l’hexagone avec femme et enfants. Restés là, occupant des postes délaissés par les Français, ils prétendaient désormais bénéficier des mêmes avantages que ceux-ci. Quelques années plus tard, la France connaissait des « affaires de foulard », très médiatisées, écho des turbulences engendrées, ici ou là, dans
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Celui-ci, après avoir été interné au château de Pau puis au château d’Amboise, était venu remercier le Prince Louis Napoléon Bonaparte de lui avoir rendu la liberté. 3 Un voile, un foulard. 4 Une alchimie à la gloire d’Allah : stratégies commerciales et institutions religieuses à l’île de la Réunion, 2008, Paris, EHESS. 5 1945-1974.

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des établissements scolaires par le port du foulard, revendiqué par de jeunes musulmanes, scolarisées depuis leur enfance à l’école publique. En 1989, dans un collège de Creil (Oise), trois élèves avaient été exclues pour avoir porté un foulard « islamique » en classe et en 1992, une décision du Conseil d’Etat avait dû imposer la réintégration d’une élève exclue d’un collège de Seine-Saint-Denis. La laïcité semblant menacée, les pouvoirs publics étaient intervenus pour fixer des règles. Même si, avec la sédentarisation des immigrés de confession musulmane, les mosquées se multipliaient en France, l’implantation de leurs lieux de culte était un problème récurrent. Quand le projet n’était pas carrément refusé par les municipalités, il donnait lieu à des débats houleux et à des prises de position passionnées de riverains, relayés par la presse. On assistait même, ici ou là, à la constitution de comités de défense de l’environnement, à des polémiques, exacerbées par les rendez-vous électoraux. Les musulmans, dont le mode de vie et les pratiques culturelles étaient autres, dérangeaient une société résolument assimilationniste. Devenus Français, même non pratiquants, ils restaient des étrangers singuliers. Dans les années 1990, la situation change à la faveur des attentats, perpétrés en France, par des musulmans. Désormais, non seulement les musulmans dérangent mais l’islam inquiète. La mémoire collective des Français a occulté la longue tradition de présence musulmane en France pour focaliser sur elle toutes les inquiétudes liées à la délinquance et à l’immigration. L’attentat du World Trade Center, le 11 septembre 2001, a exacerbé en Occident les sentiments de rejet, voire d’hostilité vis à vis des musulmans et de l’islam en général. Les musulmans de La Réunion, perdus dans une île coincée entre l’Equateur et le tropique du Capricorne, à quelque dix mille kilomètres de Paris, sont particulièrement affectés par l’image négative de l’islam véhiculée par l’actualité nationale et internationale. Ils ont longtemps déploré que les pouvoirs publics ne leur demandent pas de témoigner de leur expérience, de ce qu’ils appellent leur « intégration réussie ». Enfin, en 2001, ils ont été invités à la Consultation, al-Istishâra, qui a conduit à la mise en place du Conseil français du culte musulman et des Conseils régionaux, censés organiser l’islam en France et permettre aux musulmans d’avoir des interlocuteurs reconnus auprès des pouvoirs publics. L’histoire de ces commerçants musulmans, originaires de la province du Gujarat, en Inde occidentale, à laquelle je me suis intéressée, est une aventure individuelle et collective. Installés depuis cent cinquante ans en territoire français, ils ont réussi à être des Réunionnais à part entière, chez eux à l’île de la Réunion. Acteurs de leur vie, ils se sont fait une place dans la société créole où ils sont devenus des partenaires économiques incontournables, où ils ont affirmé, de manière ostensible, leur identité islamique et où ils ont créé et organisé des institutions religieuses exemplaires.

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Migration, minorité et religion Pour aborder la description du groupe constitué par les musulmans de l’île de la Réunion venus du Gujarat, différentes orientations étaient possibles. J’ai privilégié quatre angles d’approche : ce sont des immigrés, ils sont une minorité mais appartiennent au monde influent du commerce et, ils revendiquent haut et fort leur appartenance à l’islam. Le fait de quitter son pays d’origine pour aller s’installer sur une terre étrangère entraîne la perte des repères culturels. C’est une rupture, « une maladie grave » qui laisse des cicatrices indélébiles et engendre chez les déracinés un sentiment d’insécurité, d’angoisse face à un monde inconnu, qui entraîne des comportements-réflexes. Les émigrés appartenant à une même ethnie ont tendance à se regrouper et à constituer une communauté dans laquelle ils sont entre eux, où ils partagent les mêmes codes culturels, où ils parlent la même langue et où ils se sentent en sécurité. Leur identité se forge autour d’un pays, d’un village qui les a vus naître et où sont leurs racines. Quand et pourquoi ces immigrés de La Réunion ont-ils quitté leur Inde natale ? Qui étaient-ils ? D’où venaient-ils ? Comment ont-ils vécu l’exil ? Une identité peut aussi s’ancrer sur une appartenance confessionnelle. C’est ce qu’ont voulu les musulmans gujaratis de La Réunion. L’islam a été le ciment qui a permis la naissance et jusqu’à aujourd’hui, la vie de la communauté qu’ils ont construite. La société d’accueil ne leur offrait pas les institutions nécessaires à leur partique religieuse ? Ensemble, ils les ont créées. Ont-ils été obligés d’organiser leur culte dans l’ombre ou ont-ils pu le faire en pleine lumière ? Cette manière d’exister, d’être reconnu en marquant son espace religieux n’est pas propre aux Indo-musulmans ; les commerçants arméniens des XVIIe et XVIIIe siècles ont procédé de la même façon : « Elles étaient nombreuses ces églises de bois, de brique ou de pierre de taille que les marchands arméniens faisaient sortir du sol partout où ils se fixaient »6. La société de plantation7 dans laquelle débarquèrent libres, en free passengers, les pionniers gujaratis, était constituée de groupes humains dont l’histoire n’était pas la leur ; d’autres immigrés, eux aussi Indiens, vivaient à La Réunion mais esclaves affranchis ou engagés, hindouistes, originaires du sud de l’Inde, ils n’avaient rien en commun. Doublement minoritaires, sur le
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Aghassian M et Kévonian, K, Les Arméniens dans l’océan Indien 17è-18è siècles, in Lombard, Denys & Aubin, Jean, Marchands et hommes d’affaires asiatiques dans l’océan Indien, 1990, Paris, EHESS, p. 161. 7 A la plantation correspondait : une structure foncière, une structure industrielle et une structure sociale.

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plan ethnique et sur le plan confessionnel, les Gujaratis étaient doublement étrangers. Aucun de ceux qui vivaient à La Réunion n’avait leur origine géographique et aucun d’entre eux n’était adorateur d’Allah. Le fait d’être une minorité dans une société-hôte entraîne fatalement des comportements de repli, de défense, parfois même, d’agressivité. Vivre sous le regard des autres, rarement bienveillants pour celui qui est différent, oblige à montrer sa capacité à faire mieux, à être meilleur. Meilleurs, les immigrés vont le prouver très vite aux Créoles qui détiennent tout le commerce de l’île. C’est précisément le domaine dans lequel ils ont décidé de s’investir. Comment peut-on s’imposer dans un espace occupé par une oligarchie blanche lorsqu’on est un étranger, un « contre-nation 8 » ? Leur origine paysanne ne les avait pas préparés à faire merveille dans le commerce, mais pour une dispora, faire preuve de talents pour une activité inconnue n’avait rien d’exceptionnel. D’autres immigrés, libanais, italiens… l’avaient prouvé, sous d’autres cieux. Au fil du temps, nous verrons que les « Zarabes » ont su tirer les bonnes cartes pour devenir de riches marchands, capables de s’imposer au sein de la société civile et de tenir les rênes de la communauté.

Le commerce à la lumière de l’islam
A la lecture du Coran et de la Sunna9 du Prophète, lui-même commerçant, il apparaît que l’activité économique, la quête du profit, le commerce, sont regardés avec autant de faveur par l’un que par l’autre. Les hommes qui, après la Révélation, le suivirent fidèlement et devinrent ses Compagnons (sahâba) étaient eux-mêmes des commerçants. Abu Bakr, alSiddîq, le Sincère, n’était-il pas marchand de tissus ? On ne saurait donc s’étonner que le commerce soit, dans la tradition islamique, l’activité bénie entre toutes. Selon des hadîths10, le Prophète aurait dit 11: « Le marchand sincère et de confiance sera parmi les prophètes, les justes et les martyrs » et « le marchand de confiance sera assis à l’ombre du trône de Dieu au jour du Jugement ». La Tradition indique que le commerce est une façon privilégiée de gagner sa vie : « En vérité, un dirham licite qui vient du commerce vaut mieux que dix dirhams gagnés autrement »12. Le rôle du marchand a donc une légitimation religieuse et la prospérité économique de la communauté est un devoir pour les dirigeants13. Le Coran promet que celui qui consacre
C’est ainsi qu’on appelait les étrangers asiatiques, Chinois et Indo-musulmans. La Tradition, constituée par les dits et gestes du Prophète, à la lumière desquels les juristes et théologiens précisent la loi islamique issue du Coran. 10 Les Dits du Prophète. 11 Rodinson, Maxime, Islam et capitalisme, 1966, Paris, Seuil, p. 33. 12 Tidjâra, Encyclopédie de l’islam, tome X, nouvelle édition, 2000, Leiden, Brill, p. 500. 13 Rodinson, Maxime, Islam et capitalisme, op. cit., p. 123.
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ses richesses à faire de bonnes actions sera récompensé dans l’Au-Delà : « Ceux qui dépensent leur avoir dans le désir de plaire à Dieu et pour l’affermissement de leurs âmes ressemblent à un jardin planté sur un coteau arrosé par une pluie abondante et dont les fruits ont été portés au double »14. « Celui qui construit une mosquée, Dieu lui bâtit une maison au Paradis », rapporte Al-Bukhari. Le musulman qui agit pour la gloire de Dieu et le bien de la communauté peut donc espérer des bénéfices spirituels (thawâb) pour luimême, pour sa famille et pour ses défunts. Certes, grâce à leur intelligence des situations, les Zarabes ont réussi à augmenter leur patrimoine personnel, mais année après année, comme leurs pères avant eux, ils investissent une part importante de leurs bénéfices commerciaux dans des institutions religieuses communautaires dont ils sont fiers et qu’ils ont à cœur de transmettre à leurs enfants.

Islam, métissage et modernité
La Réunion est une terre de croyances et de superstitions, une terre de métissage et de contrastes où les ethnies qui l’ont peuplée ont apporté avec elles la culture de leurs ancêtres. La créolisation a fait le reste donnant un syncrétisme magico-religieux populaire qui est une donnée majeure de la société, qui se donne à voir et se vit au quotidien. Comment les musulmans, qui ont une obligation de conformité à des règles, se débrouillent-ils dans cet environnement pluriel ? Les musulmans réunionnais ont-ils réussi à respecter les règles islamiques, sans manquement grave, ou ont-ils dû faire des concessions ? Venus d’un pays sous domination européenne où les musulmans étaient minoritaires, les Gujaratis savaient qu’ils devraient construire leurs mosquées, leurs écoles coraniques (madrasa), leurs cimetières. Marqués du sceau de la Loi islamique (sharîa) en tant que musulmans et régis par les lois de la République comme Français, les choix ne sont pas toujours faciles, mais dans le melting pot réunionnais, les musulmans vivent en paix. Non seulement, la communauté musulmane a réussi à imposer ses différences, mais ses membres revendiquent leur identité religieuse comme leur marqueur dominant. Les modèles occidentaux qui se sont imposés à cette île du bout du monde l’ont entraînée dans une inévitable standardisation. Les musulmans y échappent-ils ? Y échapperont-ils ? Quels sont les remparts qu’ils ont édifiés pour conserver leurs valeurs, celles qu’ils s’efforcent de transmettre à leurs enfants ? A l’heure où le téléphone portable est dans toutes les poches, où un Réunionnais sur deux dispose d’une connexion à Internet, la vie quotidienne
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Coran, s 2, v 265.

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des habitants de l’île est modifiée en profondeur ; leur façon de penser, de s’informer, de communiquer, de se distraire, a changé. Communiquer avec les autres, partout dans le monde, est à la portée de quelques « clics » ; le risque existe que les musulmans, surtout les jeunes, se laissent séduire par des modèles blâmables. Pour faire face au danger, que font les gardiens de l’islam « réunionnais » ? Toutes ces interrogations ont guidé la plongée que j’ai faite au sein de la communauté musulmane de La Réunion. Au terme d’un travail de terrain qui avait pour but de mettre en lumière la minorité indo-musulmane sunnite et la manière exemplaire dont elle s’est dotée d’institutions religieuses autogérées, je fais mienne l’affirmation liminaire de Germaine Tillion présentant son étude des Chaouïas de l’Aurès : « Ce récit est celui d’une rencontre » 15. Cette étude diachronique s’étale sur quelque cent cinquante ans, c'est-àdire une longue période allant de 1860 aux premières années du vingt et unième siècle. Elle saisit les migrants, « les Indiens Mahométans de Bombay », au moment de leur arrivée à La Réunion, les voit s’installer, affronter des difficultés, se faire une place dans la société et, au fil du temps, devenir des acteurs économiques incontournables et certains, des personnalités de premier plan. Cinq générations d’individus sont concernées. Parallèlement à la réussite commerciale qui leur a permis de s’imposer dans la société, nous assisterons à la création et au développement d’institutions religieuses indépendantes qui s’insèrent dans le contexte particulier du métissage culturel et religieux, lié à l’histoire du peuplement de l’île, où les spécificités locales font « l’exception réunionnaise ». J’ai privilégié les villes de Saint-Denis16 et de Saint-Pierre17 distantes d’environ quatre-vingt-dix kilomètres parce qu’à elles deux, elles abritent 60 % des musulmans de l’île et que chacune possède une communauté dont le fonctionnement donne, depuis toujours, le la à celui des autres villes. En outre, elles abritent, l’une et l’autre, des institutions religieuses représentatives de la communauté réunionnaise. C’est également dans ces

Tillion, Germaine, Il était une fois l’ethnographie, 2000, Paris, Seuil, p. 9. Devenue chef-lieu en 1738 sous le Gouverneur La Bourdonnais. En 1946, lors de la départementalisation, elle comptait 36.090 habitants ; en 2005, sa population était estimée à 133.700. Sa devise est empruntée à Horace : « Praeter omnes angulus ridet » c.-à-d. « Plus que tous les autres, ce coin de terre me sourit ». C’est la plus grande ville des départements d’outre-mer (D.O.M). 17 Devenue sous-préfecture en 1965. En 2005, sa population était estimée à quelque 70.000 habitants. Sa devise est : « Force, Fortune, Chance ». C’est depuis cette ville que sont administrées les Terres australes et antarctiques françaises.
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deux villes que sont situées les plus grosses entreprises commerciales détenues par les « Zarabes 18 ». Si dans toutes les villes de l’île, leurs magasins sont proches de la mosquée et majoritairement regroupés dans certaines rues, il ne saurait être question de ghettos urbains ou d’enclaves ethniques, notions qui n’ont aucune réalité à La Réunion.

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Nom que leur ont donné les Créoles à l’époque où tout ce qui se rapportait à l’islam était obligatoirement « arabe ». La lettre Z préfixe beaucoup de mots en créole : zistoir (histoire), zenfant (enfant), zanimo (animaux)…

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PREMIÈRE PARTIE

LA CONSTRUCTION DE LA COMMUNAUTE MUSULMANE SUNNITE ORIGINAIRE DU GUJARAT, A L’ILE DE LA REUNION

CHAPITRE 1

LES INDIENS MAHOMETANS DE BOMBAY HISTOIRE D’UNE DIASPORA19

C’est dans une colonie française, affranchie de l’esclavage depuis 1848, peuplée de quelque 200.000 âmes (dont 19 % d’Indiens), dégagée de ses obligations commerciales exclusives20 avec la métropole et reliée au monde par des transports maritimes fréquents, qu’au mitan du XIXe siècle de nouveaux venus ont choisi de poser leur bagage et de commencer une vie nouvelle. Partir, c’était affronter les risques du voyage en mer et les risques du déracinement. Mais le Gujarat qu’ils quittaient avait une longue tradition de commerce transocéanique et, les marchands gujaratis, une légendaire faculté d’adaptation aux opportunités nouvelles. Une même vague d’exilés, des paysans surtout, les emmenait à l’île Maurice et de là, en Afrique du Sud, à La Réunion, parfois à Madagascar. Arrivés au terme de leur voyage qui marquait une rupture, à la fois matérielle et symbolique, les terres à sucre leur offraient les opportunités commerciales qu’ils espéraient : ils ont décidé de rester. Une fois installés, ces pionniers ont servi de tête de pont à l’immigration de membres, de leur famille, de leur village, qu’ils faisaient venir et à qui ils fournissaient du travail. Ainsi se sont créés, naturellement, des réseaux familiaux qui ont servi de supports à des réseaux commerciaux, locaux, régionaux en relation avec l’Inde. Ces étrangers asiatiques se sont révélés être de redoutables concurrents pour les commerçants en place et leur insertion ne s’est pas faite sans péripéties. Choisissant de n’être pas des voyageurs de passage, mais des acteurs à part entière dans la société qui les accueillait, les pionniers ont compris qu’il leur fallait tout à la fois prendre pied, trouver leurs marques et rester fidèles à leurs racines. Prendre une certaine distance par rapport à leur culture d’origine pour réussir leur insertion ne les a pas empêchés de maintenir des liens sentimentaux très forts avec la terre de leurs ancêtres. L’émigration indo-musulmane à La Réunion se caractérise par sa remarquable homogénéité. Tous originaires d’une même province, le Gujarat, des mêmes villages, les immigrés ont la même appartenance
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Diaspora, mot grec qui signifie : dispersion, dissémination. Appliqué à l’ensemble des Juifs dispersés hors de la Terre Sainte et, par extension : dispersion d’un peuple, d’une communauté, à travers le monde. 20 Ils ont bénéficié de la fin du régime de l’Exclusif qui obligeait la colonie à acheter et à vendre uniquement en France ; elle a été promulguée en 1860.

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religieuse et majoritairement, la même origine sociale. Ils ont construit une communauté à laquelle ils se réfèrent constamment, organisée autour d’institutions religieuses qui ont généré des fonctions, distribué des rôles, et dans laquelle l’endogamie a prévalu. Les « Mahométans de Bombay » d’hier ont engendré les Zarabes réunionnais d’aujourd’hui.

Le Gujarat : repères géographiques et historiques Le Gujarat est un Etat du nord-ouest de l’Inde21 bordé par la mer d’Oman qui fait face au sud de la péninsule arabique, plus précisément au sultanat d’Oman. Son nom aurait pour origine la tribu des Gujaras qui pénétra en Inde avec les Huns22 traversant en nomades le Penjab et le Rajasthan et qui s’est sédentarisée sur la terre qui porte désormais son nom. L’histoire du pays remonte, pour les plus anciens évènements, à 3.500 avant JC. Toutes les races qui ont pénétré en Inde ont laissé dans cette région, soit une contribution à sa culture, soit des traces de leurs civilisations. Le sultanat du Gujarat fut fondé en 1401 par Zafar Khan, un Rajput23 converti qui se rebella contre le sultanat de Delhi auquel il était rattaché et proclama son indépendance. Il resta indépendant jusqu’en 1573 date à laquelle l’empereur Akbar le rattacha à l’Empire moghol. Il resta cependant très majoritairement hindou, ses commerçants étant le plus souvent des Hindous et des Jaïns. C’est au Gujarat, première escale des bateaux venant du Proche-Orient, que s’implantèrent les communautés ismaéliennes.
« L’Inde a toujours été la plaque tournante d’un système d’échanges par la voie maritime qui relie le Moyen-Orient et au-delà le monde méditerranéen à l’Extrême-Orient, système parallèle à la fameuse « route de la soie ». […] Au XVe siècle, des marchands indiens, en particulier du Gujarat, s’en assurèrent le contrôle aux dépens des marchands arabes qui l’avaient dominée aux siècles précédents »24.

« Dès la plus haute Antiquité, les ports de l’Inde furent reliés par cabotage à ceux du golfe Persique, puis à l’Asie du Sud-Est et à l’Egypte par navigation hauturière»25. Pour les Hindous, les voyages en mer étaient proscrits car en Inde, la terre est sacrée et la mer est impure. C’est pourquoi, le commerce transocéanique a été le fait de navigateurs qui n’étaient pas
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Sa superficie est de 187.100 km². L’été, la température y est de 41 à 44° C ; la mousson dure de juin à septembre. 22 Horde originaire de l’Altaï. 23 Rajput : forme hindi du mot sanskrit rajaputra qui signifie « fils de roi ». 24 Markovits, C, (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, 1480-1950, 1994, Paris, Fayard, p. 13. 25 Bouchon, G, in Markovits, op.cit., p. 15.

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hindous. « Tous les marchands de mer sont musulmans car les Gentils ne naviguent point », écrivait le Portugais Tomé Pires vers 1515. Organisés en guildes ou en sociétés familiales, ces communautés de marchands de mer étaient remarquablement solidaires et avaient constitué des réseaux de correspondants chargés d’établir partout des liaisons entre producteurs et consommateurs. L’Inde produisait du coton mais aussi des vivres et des produits manufacturés ; elle était la première puissance cotonnière du monde. Grâce au Bengale, au Coromandel et au Gujarat, les cotonnades étaient échangées contre les produits les plus précieux : or et ivoire d’Afrique, ducats de Venise et ashrafis d’Egypte, épices et bois d’Indonésie, rubis de Pégou, cannelle et gemmes de Ceylan26. Le Gujarat, plus spécialisé dans la fabrication de tissus imprimés s’efforçait de dépasser les autres pays producteurs par l’efficacité de ses réseaux de diffusion.
« Les ports du Gujarat étaient groupés autour de Cambay. Cité ouverte, elle offrait aux marchands étrangers toutes les productions de l’arrière-pays : coton brut, indigo, objets d’artisanat et surtout une gamme infinie de textiles tissés et teints. Ses ports satellites avaient pour noms Surat, Rander,27 Gogha. […] En 1516, Tomé Pires écrivait : « Cambay étend deux bras, l’un touche Aden et l’autre Malacca»28.

L’East India Company, compagnie de commerce fondée en 1600 par des marchands londoniens désireux de participer au commerce des épices, s’établit au Gujarat et noua des relations diplomatiques avec l’empereur moghol Jehangir qui, en 1613, leur accorda le droit d’établir une factorerie29 à Surat30. La ville devint le siège de la Compagnie britannique et le port le plus attractif de la côte occidentale, celui qui répondait à la demande de textiles à la fois de l’Empire ottoman, de la cour moghole et des compagnies européennes 31.
« La compétence des hommes d’affaires du Gujarat émerveilla tous ceux qui les rencontrèrent. Maîtres du marché des textiles, présents à toutes les escales de la route des épices, coordonnant la plupart des affaires commerciales, depuis la mer de Chine jusqu’à l’Afrique orientale,
Bouchon, G, in Islam et Société en Asie du Sud, 1986, Paris, Ed. EHESS, coll. Purusârtha, n°9, p. 32. 27 Spécialisé dans la distribution de la porcelaine. 28 Pires, Tomé, Suma oriental, p. 367, cité par Bouchon,G, Islam et Société en Asie du Sud, op. cit., p. 32. 29 Comptoir. 30 L’East India Company gardera le monopole du commerce jusqu’en 1813. L’effondrement de l’Empire moghol lui permit d’asseoir sa domination sur le pays. Le président du Board of Control détenait tous les pouvoirs administratifs qui seront transférés à l’India Office à Londres en 1858 signant l’arrêt de mort de la Compagnie. 31 Bouchon, G, in Markovits, C (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, 1994, op. cit., chap. VIII, p. 158-178.
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ils avaient réussi à faire du Gujarat, dès la fin du XVe siècle la plus grande puissance économique de l’océan Indien et peut-être même du Vieux Monde »32.

Les musulmans du Gujarat
Les musulmans du Gujarat sont pluriels. Ils sont, soit les descendants de marchands arabes arrivés dans la province dès le VIIe siècle, soit les descendants de conquérants turcs, persans et afghans, soit des métis araboindiens, soit des descendants de basses classes hindoues ou de parias convertis à l’islam. Tous n’ont pas le même statut : la société musulmane est une société stratifiée, hiérarchisée, fondée sur le lignage. Les descendants des musulmans étrangers forment la classe des ashrâf (pluriel de sharîf) : des nobles, qui regroupent les Sayyids, les Shaikhs, les Mughals et les Pathans. Les Sayyids sont les musulmans qui descendent du Prophète par Fatima et Ali ; ils forment la classe supérieure des ashrâf. Le second degré de cette classe est occupé par les Shaikhs, plus nombreux, qui sont les descendants des Compagnons du Prophète ou d’autres clans arabes. Sayyids et Shaikhs, se prévalant d’une ascendance arabe, occupent le sommet de la hiérarchie sociale, ce qui leur confère une respectabilité. Les Mughals descendent des Iraniens et des Turcs. Quant aux Pathans, ils sont d’origine afghane. A côté de cette « upper class », figurent les ajlâf 33, ceux qui ne peuvent se prévaloir d’aucune ascendance noble. Ce sont des hindous convertis à l’islam et pour lesquels existent trois niveaux de statut. Les convertis de caste supérieure, représentés par les Rajput34 (certains ont acquis le titre d’ashrâf), occupent la plus haute marche au-dessous de laquelle vient un grand nombre de castes artisanales hindoues hiérarchisées, le tailleur étant le plus noble des artisans au-dessous des commerçants et des agriculteurs35. Le statut le plus bas revient aux Intouchables convertis. Les conversions, qui se produisirent surtout à l’époque moghole, concernèrent principalement des marchands, des paysans et en premier lieu des artisans qui fournissaient des objets de luxe pour les cours, parmi lesquels un grand nombre de tisserands36. A La Réunion, quelques familles : Affejee, Beg, Issac37, Hamed, Rassoulmian, Shaykr se disent ashrâf ; des Rahimkhan, Amirkhan38

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Bouchon, G, idem, p. 26. Ajlâf mot arabe, pluriel de julf : bas, vil. Parmi eux se trouvent les Bohras et les Khodjas. 34 Du mot sanskrit : Rajaputra, fils de roi, viennent Rawat, Ravate, Ravat. 35 Gaborieau, M, Un autre islam, 2007, Paris, Albin Michel, coll. Planète Inde, p. 206. 36 Gaborieau, M, in Markovits, C, (dir), L’Histoire de l’Inde moderne, op. cit., p. 192. 37 Famille qui se prévaut d’une origine afghane. 38 Khan indique une origine pathan, Beg une origine moghole.

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ont vécu à Saint-Pierre, de même qu’un célèbre qâri39 portant le nom de Beg. En dépit du fait que certaines régions ont été au cours du temps des aires à majorité musulmane, les musulmans ont toujours été une minorité dans le sous-continent40. Ils se sont donc toujours sentis en danger d’être submergés par un environnement qui ne correspondait pas à l’idéal de société voulu par l’islam. D’où leur désir permanent de préserver l’islam dans sa pureté originelle qui explique un certain nombre de leurs attitudes et prises de position. Les musulmans indiens ont essaimé au-delà du sous-continent, constituant une diaspora de plusieurs millions de personnes. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, un certain nombre de Gujaratis sont partis en Birmanie, en Afrique de l’Est, en Afrique du Sud et dans les îles de l’océan Indien.

Circonstances et histoire de l’émigration
Pourquoi partir ? Les raisons d’aller chercher ailleurs un avenir meilleur étaient multiples. Entre 1800 et 1870, l’Inde a connu une forte expansion démographique : la population totale s’est accrue de quelque cent cinquante millions de personnes41. Dans le même temps, par l’India Act de 1858, l’économie indienne subit de grands bouleversements. Pour permettre le développement des filatures de Manchester, l’Angleterre fit copier puis exécuter par les machines anglaises, les mousselines, soieries et cotonnades réputées que les artisans indiens fabriquaient jusque-là, et en inondait le marché. Face à cette concurrence, les tisserands indiens ont été obligés de baisser leurs prix et finalement, de chercher un autre moyen de gagner leur vie. Nombre d’entre eux se sont tournés vers l’agriculture et la culture du coton qui alimentait les usines anglaises, grossissant la masse des gens qui avaient tellement de mal à faire vivre une famille qu’un jour, ils durent tout quitter pour chercher fortune ailleurs. D’autant plus qu’au cours de la deuxième moitié du XIXe siècle, la famine menaçait toutes les régions de l’Inde42. Il est possible que les dissensions entre hindous et musulmans, qui aboutiront à la création de la Ligue musulmane en 1906, aient pu inciter des musulmans à prendre le large, mais ce qui semble certain, c’est que la

39 Qui récite le Coran de manière parfaite. Ibrahim Yasin Beg, recensé comme ‘prêtre’ en 1926, s’installa à Saint-Denis où il excellait à faire des lunettes. 40 En 1872-74, ils étaient un peu moins de 20 % de la population totale et certainement moins à l’époque moghole. Gaborieau, M, in Markovits, C, (dir), op. cit., p. 192. 41 Il n’existe pas de statistiques fiables avant 1891. 42 En 1860-1861, la famine aurait provoqué quelque deux millions de morts en Inde du Nord.

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tradition marchande transocéanique des Gujaratis a pesé dans leur choix de partir à la recherche de nouvelles opportunités.

De Surat à Port-Louis
Confirmée par le Traité de Paris de 1814, l’appartenance de l’Ile de France, redevenue Mauritius, à la couronne britannique la prédisposait tout naturellement à des relations privilégiées avec l’Inde. La fin de l’esclavage, officiellement aboli dans l’empire britannique en 1835, imposait à cette île à sucre de se procurer une main-d’œuvre servile et bon marché. C’est tout naturellement en Inde que les planteurs de Maurice ont fait recruter des travailleurs sous contrat ou identured labourers. Si la grande majorité d’entre eux était hindoue, il y avait aussi, parmi eux, des musulmans embarqués à Calcutta, à Madras et en moindre quantité, à Bombay. L’afflux de cette population indienne qu’il fallait nourrir et habiller ouvrait une possibilité d’enrichissement à des commerçants entreprenants. Les Indiens étaient évidemment les plus aptes à répondre aux besoins alimentaires des migrants, à approvisionner les boutiques en riz, dhall43, ghee44, farine, épices, etc. La nouvelle donne démographique de Maurice a attiré les premiers commerçants musulmans. De riches commerçants indiens musulmans, originaires du Kutch, les Meimons, sont venus s’installer au cœur de Port-Louis, créant un « Meimon Bazaar ». Dominant le commerce du riz et des matériaux de construction, ils ont constitué une véritable aristocratie locale. Puis, à partir de 1840 sont arrivés comme free passengers les premiers musulmans gujaratis, originaires de la région de Surat qui, en quelques années, ont tous ouvert boutique dans les rues du centre-ville de Port-Louis, constituant le « Surtee Bazaar ». Après avoir tissé leur toile dans les villes, les Surtis se sont établis dans les zones rurales45. Les migrants étaient des hommes jeunes qui venaient tenter l’aventure, seuls ou en compagnie de frères, de cousins, d’amis. Certains d’entre eux rejoignaient un parent ou un ami qui avait besoin d’eux pour son commerce ou sa comptabilité. Quelques-uns, issus de familles de commerçants, sont arrivés en ayant des relations professionnelles, parfois même une maisonmère à Bombay, ce qui a facilité leurs débuts. Mais les plus nombreux étaient issus de familles d’agriculteurs et, en moindre proportion, de propriétaires terriens. Quoi qu’il en soit, ces pionniers avaient en poche un certain capital qui leur permettait de mettre en place les structures commerciales grâce auxquelles, au prix d’un travail acharné et de stratégies adaptées aux conjonctures successives, ils ont fait fortune. En liaison avec
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Lentilles. Beurre clarifié ou mantèque. 45 En 1851, il y avait déjà plus de 11.400 musulmans à Maurice, soit 6,21 % de la population totale.

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Bombay, siège d’une intense activité commerciale46, ces nouveaux-venus se sont spécialisés dans la vente de tissus de coton, de « grains » et de denrées alimentaires. Ayant su répondre aux besoins spécifiques des Indiens engagés dans les plantations de canne à sucre47, ils ont réussi. Leur réussite commerciale leur a permis d’investir dans la principale richesse de l’île : le sucre. Ils ont acheté des plantations de canne, des usines pour la transformer et ont exporté leur production en Inde et en Grande-Bretagne. En 1878, les affaires étaient si florissantes que les plus gros négociants surtis ont fondé l’India Boat Co.Ltd.. Leurs propres bateaux assuraient régulièrement la liaison entre Maurice et l’Inde. La réussite des Gujaratis s’est construite sur une éthique du travail : ne pas ménager ses forces, vivre de manière frugale et s’entraider. Tel jeune garçon, âgé d’à peine dix ans, livrait les balles de riz avec une brouette. Le commerce était une entreprise communautaire : une affaire de famille, une affaire de compatriotes. Fidèles à la tradition indienne selon laquelle la possession foncière est entourée d’un grand prestige, nombre de musulmans de Maurice ont investi l’argent gagné grâce au commerce dans l’achat de propriétés agricoles, puis dans l’industrie. Dans l’industrie sucrière évidemment, mais aussi dans d’autres industries comme la fabrication de fibres végétales, la confection de sacs destinés à recevoir le sucre… dans d’autres industries encore, sans lien avec les productions locales. Ainsi, en 1900, quatre frères surtis, les Atchia Brothers, à la tête d’une vaste plantation de canne à sucre, et déjà propriétaires d’une usine de fibres végétales et d’une usine sucrière qu’ils dirigeaient, ont fondé la Mauritius Hydro-Electric Company qui fournissait en électricité toute une partie de l’île et produisait aussi du matériel électrique. Puis, ils ont innové en organisant des séances itinérantes de cinéma. En 1915, ils ont construit la première salle de cinéma de l’île Maurice, le Cinema Hall de Rose-Hill. Hossen Rawat, un autre Surti, sera appelé, plus tard, le « roi du cinéma ». Développant son propre circuit de distribution, il sera à la tête de vingt-et-une salles projetant des films qu’il importait d’Europe et d’Inde48. Malgré leur dynamisme, les résultats des Gujaratis dans l’industrie n’ont pas été, dans l’ensemble, à la hauteur de leurs espérances. Ils manquaient de savoir-faire et d’expérience pour faire face à l’oligarchie franco-mauricienne toute puissante. Ils ont donc peu à peu abandonné les usines, mais ont conservé la propriété des domaines agricoles.

Markovits, C, Marchands et villes (1760-1860) in L’Histoire de l’Inde moderne, 14801950, 1995, Paris, Fayard, p. 389. 47 De 1843 à 1863, 305.965 immigrants indiens britanniques ont été introduits à Maurice. 48 Emrith, Moomtaz, History of the Muslims in Mauritius, 1994, Mauritius, Le Printemps, p. 39.

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Dans la seconde moitié du XIXe siècle, l’Inde était le principal marché de Maurice. L’importation de grains, lentilles (dhall), épices, sacs de jute, tissus, était le monopole des Gujaratis et l’exportation du sucre était presque entièrement entre leurs mains ; ils possédaient leurs réseaux, leurs propres bateaux et leurs propres docks : les Arabian Docks & Co. Mais les familles s’étant agrandies, il leur fallait regarder ailleurs. Pour s’assurer le contrôle de l’espace économique dans la zone de l’océan Indien, les Gujaratis ont prospecté puis investi dans des succursales, à Madagascar, en Afrique du Sud et à La Réunion, l’île-sœur toute proche, elle aussi île à sucre.

La Réunion
« Les premiers hommes à avoir tenté l’aventure appartenaient à deux familles : les Zafar et les Fahim. Ils vinrent seuls et firent de fréquents séjours en Inde pendant plus de dix ans, se marièrent en Inde et revinrent pour s’installer définitivement, à Saint-Denis et à SaintPaul. Zafar et Fahim firent venir des membres de leur famille respective et des compatriotes afin de permettre le développement de leurs activités. Paysans d’origine, ces hommes s’intéressèrent à l’agriculture dans la région de Saint-Paul, essentiellement à la culture de la canne. Zafar achetait des « bons » aux planteurs et les revendait aux agents de change à Saint-Pierre, […] les planteurs venaient s’approvisionner chez le commerçant musulman et avaient leurs marchandises avec des « bons »49.

Ces pionniers étaient donc agriculteurs et commerçants. Cette brève histoire comporte en elle-même les caractéristiques de l’immigration des Indo-musulmans : des hommes jeunes, frères, cousins, amis, venus seuls à La Réunion, ont fait venir des compatriotes ou des parents pour s’occuper de leurs affaires pendant leur voyage en Inde où ils retournent se marier, avant de revenir à La Réunion. L’histoire ne dit pas si les Zafar et Fahim ont ramené leur femme indienne ou si elle est restée dans la famille… Pour les déracinés, « la recherche de l’ « entre soi » est le seul moyen de parvenir à constituer un îlot de sécurité et de relative tranquillité »50.

Famille et village d’origine : deux valeurs sûres pour les exilés
« Un des ressorts profonds de l’émigration consiste en une organisation familiale et géographique très structurée. […] Il ne s’agit
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Némo, J, Musulmans de la Réunion, 1983, Saint-Denis, Ed. AGM, p. 25. Noisiel, G, Le creuset français, 1988, Paris, Seuil, p. 171.

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pas d’une entreprise individuelle, mais d’une sorte d’entreprise collective où les liens tissés par la famille et la localité d’origine sont déterminants »51.

Surat et Broach (Bharutch)
Les Gujaratis installés à La Réunion ont deux points d’ancrage au Gujarat : les districts d’Ankleshwar avec la ville de Surat, et celui de Kanam où se trouve Bharutch52 (autrefois Broach). Les découpages administratifs ayant créé des enclaves, quelques villages du district de Bharutch étaient rattachés à celui de Surat, c’était le cas de Panoli et d’Umarwada53. Les Indomusulmans originaires de Surat, les Surtis, sont les plus nombreux. A La Réunion, les personnes originaires de Bharutch sont parfois appelées les Kanamias, mais plus souvent, les Baïssab. L’origine de ce nom « serait » la conjonction des mots bhay54 et sahab55 et ferait référence à la salutation que faisait un Bharutchi accueillant un parent ou un ami à sa descente de bateau. Comment expliquer l’animosité qui a prévalu longtemps entre Surtis et Baïssab ? Les réponses obtenues à cette interrogation ont été multiples et incertaines, axées sur le fait qu’en Inde, le cloisonnement était très marqué entre les deux districts. Peut-être ces deux entités ne faisaientelles pas partie de la même juridiction ? Serait-ce donc une simple histoire de géographie, liée à la Narmada qui coule entre les deux districts, déterminant un pays du Nord : Surat et un pays du Sud : Bharutch ? La société musulmane étant extrêmement stratifiée56, ne serait-ce pas plutôt un antagonisme de « castes » ? Ne serait-ce donc pas, tout simplement, le prolongement de la hiérarchisation de la société qui prévalait en Inde57 ? En effet les Baïssab, qui étaient souvent de gros propriétaires terriens ou des commerçants prospères, étaient plus riches que les Surtis auxquels ils ne donnaient pas leurs filles58. Si malgré tout, des enfants se mariaient entre eux, le déshonneur était sur la famille qui coupait les ponts. Les Baïssab, qui
Wong-Hee-Kam, E, La Diaspora chinoise aux Mascareignes : le cas de La Réunion 1996, Paris, L’Harmattan, p. 41. 52 Broach, à 19 kms de Surat ; au XVIIe siècle, ses industries de blanchissage et de teinture étaient réputées. On y envoyait les toiles de Lucknow et d’Agra. 53 Entretien : M. I.Issop-Banian, Saint-Paul, 2005. 54 Frère. Mot utilisé en Inde du Nord pour désigner un frère biologique, un cousin, un compatriote du même village. 55 Monsieur : marque de respect. 56 Gaborieau, M, Islam et Société en Asie du Sud, 2007, Paris, Albin Michel, p. 12. 57 A Bombay, il existe des musâfir khânas (maisons pour les voyageurs) surtis et d’autres pour les bharutchis. 58 Dans les textes écrits en Inde, l’idéal du mariage est hypergamique : un homme peut prendre femme dans la catégorie inférieure, mais une femme ne peut se marier dans un groupe inférieur. Gaborieau, M, in Markovits, C, op. cit., p. 185.
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se veulent « plus musulmans » parce qu’ils auraient été islamisés plus tôt, se vantent d’avoir supprimé leurs patronymes hindous en faveur de patronymes islamiques, ce que n’ont pas fait les Surtis. Des travaux ethnologiques et sociologiques réalisés en Inde et au Népal ont montré que la sensibilité déobandie était volontiers adoptée par des groupes de bas statut qui s’en servaient pour légitimer leur ascension sociale. Ce n’est donc pas un hasard si les Surtis, traditionnellement infériorisés, mais en pleine mobilité sociale (ils sont devenus de riches commerçants) ont adopté la doctrine déobandie quand les Baïssab, plus riches, optaient pour la sensibilité barelwie. A La Réunion, on observe précisément que les tenants de l’Ecole théologique barelwie se retrouvent chez les Baïssab alors que les Surtis sont déobandis59. Et l’on sait que les Déobandis considèrent les Barelwis comme des kuffâr60et réciproquement. Comment ne pas penser que c’est bien dans cette opposition, importée de l’Inde, que se trouve l’explication des dissensions qui les ont opposés, parfois violemment, et qui ont, pendant quelques décennies, empêché toute communication entre eux ?

Surtis et Baïssab : des frères ennemis ?
Avec l’exil, l’hostilité entre les deux « castes » a été quelque temps mise en sommeil. Cette occultation a permis aux deux clans de joindre leurs efforts pour la construction de leurs institutions religieuses. Mais l’armistice fut de courte durée ; les hostilités ont repris au sujet de l’enseignement dans les écoles coraniques, les médersas. Les Baïssab, formés à l’école barelwi et les Déobandis à celle de Déoband se sont opposés. Les Barelwis, qui ne voulaient pas cautionner un enseignement qu’ils n’approuvaient pas, se sont retirés de la gestion des affaires communautaires. On assista même à la création de deux associations cultuelles dans la ville de Saint-Louis. Pendant dix ans, l’association gérant le patrimoine communautaire de Saint-Denis changea même son appellation. Le 19/10/1970, elle devint l’Association islamique du culte des originaires et leurs descendants de la ville de Surat, des villes et villages du canton d’Ankleswar, signant ainsi l’exclusion officielle des Baïssab de la gestion des mosquées-médersas de Saint-Denis. Les tensions s’étant apaisées, l’Association devint le 7/12/1980, « Association Islam Sounatte Djamatte », sans distinction d’origine. C’est sous ce nom qu’elle existe toujours ; elle est connue par son sigle AISD.
Se reconnaissent dans les orientations de l’Ecole théologique de Déoband. Pluriel de kafîr, infidèle. Les Barelwis ont une vénération pour le Prophète qui, selon eux est présent partout, voit tout, détient les secrets des mystères de l’Au-delà, du sens caché du Coran, du passé et de l’avenir. Cette vénération s’accompagne de pratiques jugées hétérodoxes par les Déobandis.
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Quoi qu’il en soit, pendant des années, les tensions furent permanentes entre Surtis et Baïssab, principalement dans les villes de Saint-Louis et du Port. Les enfants se querellaient en classe, les pères s’invectivaient en public. En 1932, les journaux font état de bagarres à coups de bâtons dans les rues de Saint-Denis ! Entre 1932 et 1972, il n’y eut plus aucun mariage entre les deux « clans » ; celui qui eut lieu en 1972 n’entraina, dit-on, qu’un enthousiasme modéré. En 2008, tout ceci est de l’histoire ancienne. Seuls les patronymes évoquent l’origine territoriale des uns et des autres, qui travaillent ensemble, se marient ensemble.

Les patronymes des Gujaratis
Certains noms de famille se reconnaissent comme baïssab. Ce sont en particulier : Ali, Alibaye, Alibhaye, Amode, Amodjee, Amodali, Issa, Issabhay, Issabhaï, Valy, Vally 61… Le patronyme Mohamed peut être surti ou baïssab, de même que Patel. Tous les Patel surtis viennent de Kholwad, de Naroli et de Garan ; les Patel baïssab, de Kanamia. En Inde, il y a des Patel hindous et des Patel musulmans. A La Réunion, il n’y a pas de Patel hindous. Certains patronymes renvoient à un nom de métier ou de fonction : Banian62 désigne un marchand, Patel, un chef de village, Nakhuda, un navigateur, Lala, un vendeur de teinture rouge. Dessaï était celui qui avait la responsabilité des poids et mesures. Un patronyme peut aussi être attaché à un lieu géographique : Randera signifie originaire de Rander. Le patronyme le plus fréquent à la Réunion est Omarjee63, particulièrement à Saint-Pierre. La majorité des Omarjee sont surtis, cependant, certains sont Baïssab. Autrefois, pour identifier quelqu’un dans la foule de personnes portant le même nom, on ajoutait un qualificatif évoquant son activité professionnelle. Ainsi, on parlait à Saint-Denis de « Patel-Boutons » : celui qui tenait une mercerie et à Saint-Pierre, de « Moullan-Bata » : le marchand de chaussures Bata. Parmi les villages du district de Surat qui, en dehors de la ville-même de Surat, sont le berceau des commerçants installés à la Réunion citons : Ankrod, Bordhan, Barbodhan, Dhamrod, Diva, Ekléra, Kathor, Kholwad, Naroli, Panoli, Rander, Tadkeswar, Varatchia… associés à quelques
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Le suffixe –bhay qui signifie « frère » indique aussi bien un frère biologique, qu’un cousin, que quelqu’un du même village. 62 A Maurice, les Banian sont devenus Seth, nom gujarati qui signifie « patron ». Ils sont coupés du réseau kholwadia. 63 Le suffixe –jee est une distinction accolée au nom d’une personne particulièrement respectée.

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patronymes dont la liste qui suit est loin d’être exhaustive ; elle ne mentionne ni les Gangate ni les Panshbaya, ni bien d’autres. Ankrod : Bobate, Bordhan : Safla, Omarjee ; Barbodhan : Atchia ; Diva : Bhagatte ; Ekléra : Affejee, Makda ; Kathor : Omarjee, Cadjee, Locate, Mall, Molla, Mollan, Moullan, Parack, Timol, Zadvat ; Kholwad: Banian, Chotia, Coly, Kassou, Mogalia, Patel, Salojee; Naroli : Dessaï, Mulla ; Omarvada : Sulliman ; Panoli: Badat; Dodat, Gany, Hatia ; Rander : Randera ; Tadkeswar: Ansou Bana, Ingar, Ismaël-Daoudjee, Issop, Mangrolia, Nakhuda, Noorgate, Ravate. Surat : Akhoune, Dindar, Cadjee, Lala, Limbada… En ce qui concerne le district de Kanam/Bharutch, les villages et les familles concernés sont moins nombreux. On peut citer : Jadrah, Kambori : Valy ; Kanamia : Adam, Adame, Patel, Issop, Vally; Sarod: Alibhaye; Thankalia : Amode, Issa, Issabhaye, Issabhaï, Moussa... Avant la seconde guerre mondiale, un gros importateur de tissus « Moussa Fils » appartenait au groupe baïssab. De nos jours, une personnalité baïssab particulièrement connue est M.Houssen Amode64, bras droit du président Paul Vergès, directeur général des services de la Région, président-fondateur de l’Association musulmane de La Réunion, viceprésident du Conseil régional du culte musulman, conseiller du groupe de dialogue interreligieux, etc. Un autre Baïssab occupe une place officielle dans la vie publique : M.Bachil Valy qui, en 2001, a été élu maire d’une jolie localité du Sud : l’Entre-Deux. Il est le seul maire musulman de l’île et depuis 2008, siège au Conseil général où il est responsable de plusieurs commissions. Les patronymes des Gujaratis ont des graphies multiples : Locate et Lokhat ; Cadjee c’est aussi Kazi, Kajee ; on trouve des : Dessaï, Dessaye, Dessai, Dessay, Desaï, Desai, des Issac, Issack, Issak ou encore Essack. A La Réunion, il est un autre patronyme à géométrie variable : Akhoun, Akhoune, Akoun, Akhoone, Akoone, tout comme Vali, Valy, Vally… Trace de l’émigration conjointe vers les terres de l’océan Indien, on retrouve en Afrique du Sud des familles Dessaï, Kathrada, Saloojee (Salojee), Seedat (Sidat), Moosa (Moussa), Moola (Molla), Omarjee, Bobate, Lockate (Locate), Parack, Rawat (Ravate)... Une localité porte même le nom de Parelock (Parack+Lockate) car ces familles originaires de Kathor y sont très nombreuses65. Lorsque l’on observe les patronymes présents à l’île Maurice, on retrouve également une grande similitude avec ceux de La Réunion : Bordie,

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Le patronyme Baïjy a été supprimé par le Bureau de l’immigration in Ismaël Daoudjee, A, op. cit.,p. 106. 65 Entretien : M. Idriss Issop-Banian, Saint-Paul, 1996 et 2005.

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Badat, Cajee, Affejee, Rajah, Moolan, Mall, Assenjee, Issack, Randera, Rawat, Seedat, Timol… On peut s’apercevoir que, dans l’immigration, les contacts entre les représentants de l’Administration et l’étranger aboutissent fréquemment à une amputation de son nom, signe élémentaire de son identité. Les autorités britanniques qui établissent les passeports se contentent très souvent d’écrire : né à Bombay. Les patronymes traduits, car écrits dans une langue qui n’utilise pas l’alphabet gréco-latin, sont fréquemment tronqués ou modifiés. Parfois, c’est à La Réunion que les patronymes sont mal orthographiés ou amputés. Ainsi, Ismaël-Daoudjee Nakhuda, embarqué à Bombay en 1895, a-t-il vu son nom délesté de Nakhuda. Est resté son prénom, Ismaël, auquel était joint, comme le voulait la tradition, le prénom de son père : Daoudjee. Dès lors, son patronyme et celui de ses descendants restera Ismaël-Daoudjee66. Il arrive même qu’au sein d’une même famille, tous les enfants ne portent pas le même nom. Le président du dialogue interreligieux, Idriss Issop-Banian raconte que lors d’un séjour à La Réunion, son père qui vivait à Paris, a « perdu » son patronyme Banian. L’officier d’immigration s’est arrêté aux deux premiers prénoms : Ibrahim et Issop, passant à la trappe Moussajee et Banian. Dès lors, il fut officiellement Issop, mais continua de se faire appeler Banian. Installé à La Réunion, il a eu douze enfants. Les six premiers, nés à SaintPaul où il était connu, ont été déclarés : Banian. Les six derniers, nés à SaintPierre où il n’était pas connu, ont été obligatoirement déclarés : Issop. Idriss, premier enfant né à Saint-Paul portera le nom de Banian jusqu’à sa majorité puis, l’Etat civil lui fera savoir que son nom légal est : Issop. Il est connu sous le nom d’Idriss Issop-Banian.

Les prénoms des Gujaratis Les oulémas recommandent à tout parent « de donner à son enfant un nom béni qui lui apporte bénédiction et lui inspire une bonne conduite en ce monde »67. Les enfants nés de parents musulmans ont toujours reçu des prénoms islamiques arabes, parfois persans, mais avec le temps, le choix des prénoms a évolué. Il y a des prénoms vieillots et des prénoms « modernes ». Autrefois, les parents donnaient à leurs enfants des prénoms évoquant des personnages remarquables de l’islam, les personnes pieuses de la famille ou de l’entourage du Prophète, ainsi : Abou Bakar, Daoud, Sulliman, Ibrahim, Ismaël, Sadeck, Zouber… Roucaya, Zeinab, Khadidja… Certains ont été créolisés : les plus fréquents sont : Amode, Amod ou Ahmod pour Ahmed,
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Entretien : Dr Amode Ismaël-Daoudjee, Saint-Pierre, 1996. Centre islamique de la Réunion, Prénoms islamiques, sd, Saint-Pierre, p. 7.

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Mamode, Mamod, Mahmad, Mahmade (et dérivés : Nourmamod, Mamodhanif…) pour Muhammad, et Issop pour Yusuf, c’est aussi un patronyme. Toutes les familles comptaient aussi un Goulam qui signifie Serviteur (de Dieu). Il y a longtemps que les jeunes parents ne donnent plus de prénoms créolisés qui sont tombés en désuétude et que, d’ailleurs, les molwîs ont formellement déconseillés. Les jeunes gens se prénomment Bilal, Reshad Ataoullah, Amatoullah, Hanif, Aslam, Nazir, Anas, Fayzal, Abdul Hack ou Iliasse… Les jeunes femmes sont Nassimah, Asma, Fazila, Moumtaz, Mounira, Nazira, Shenaz, Soraya... En 2008, les garçons se prénomment : Iman, Norman, Naïm, Riyad, Réza, Riaz, Rohan, Rayan, Reyhan, Rayhanne, Ridwan(e)… prénoms plus « modernes » à consonnance et signification arabes, et rappelant parfois des héros de séries américaines vues à la télévision. Pour les petites filles, le choix se porte sur Waliyah, Housna, Kenza, Noura, Inès, Laïla, Léila, Laïka, Liya, Leyya, Nadiyah, Léticia, Lamia, Rizlène… et non plus sur Chamima, Aïcha, Fatma ou Tahéra. A La Réunion, les prénoms islamiques sont fréquemment écrits suivant une transcription phonétique assez éloignée de la translittération correcte des mots arabes : Ousman(e), Ouçman, Hausman, Hosman, Ausman, Houssène, Houssen, Younouce, Younouss, Ionos, Solaimane, Souleman, Suléman, Lookmane Louckman, Louqueman, Iquebal, Idrisse, Iliasse, Maaçoume, Siddique, Aboobaka, Zobeir(e), Zoubert, Zobeyr, Zoubayr, etc. Des femmes s’appellent Sanaze, prononciation créole du prénom persan Shanaz, Firoza ou Soraya. D’autres sont Zoubéda, Zélican, Zoulécan, Zoulékan, Zouleikhan, Hawan ou Avan, Kairounnissa ou Kéroun-Nissa68, Koulssoume ou Oummé Koulsoum… C’est peut-être le prénom Khadidja qui présente le plus de variantes : Katija, Katijan, Katizan, Khatidjan, Khatija, Cadeza, Katidja… Un prénom féminin est parfois accompagné de « Bibi69 » : Mariam Bibi, Sabéra Bibi… Les Créoles ont-ils communiqué aux Zarabes le goût des diminutifs, des « p’ti noms gâtés » ? Ils disent : Fati pour Fatima, Caya pour Roucaya, Nadi pour Nadirah… Des hommes d’âge mûr sont connus comme : Kim, Sandokan, Wallou, Baddou, Akim, Chota, Gora, Doudoul, Soullou… Il existe des Réunionnais au nom composite : prénom chrétien/patronyme gujarati ou prénom islamique / patronyme créole. Ces associations témoignent du métissage biologique auquel les Gujaratis, comme les autres ethnies, ont participé et des alliances exogames qu’ils ont, officiellement ou non, contractées. Ainsi, en 2007, un dramatique fait divers

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La plus belle des femmes. Mot hindi qui exprime le respect.

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a mis en scène un Jean-Claude Goulamhoussène pratiquant la religion hindoue. Les « païens », musulmans et hindous, ont été obligés par l’Administration coloniale de donner un prénom chrétien à leurs enfants. Il semble que certaines municipalités aient été particulièrement zélées car, dans les années 1910, est née une certaine quantité de petits Joseph-Ibrahim, Joseph-Goulam, Joseph-Issop, Maurice-Goulam… dans la ville de SaintPaul alors que les enfants nés dans la même décennie à Saint-Denis, à SaintPierre ou encore à Saint-Benoît ne portent qu’un prénom islamique. Il a fallu attendre, m’a-t-on dit, le début des années 1980 pour que la municipalité de Saint-Louis abandonne cette pratique. Certains villages, Kathor, Kholvad, Tadkeswar… ont été particulièrement producteurs d’exilés. Leurs descendants ont éprouvé le besoin de se retrouver entre eux dans un espace d’identité collective qui soit aussi une valorisation de leur origine. Ils ont créé des structures « d’appartenance », sortes d’amicales fondées sur le village d’origine : les Anjumans70.

Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam: B.K.A.I71
C’est une association philanthropique musulmane, créée en 1910, en Afrique du Sud où des Kholvadias, au premier rang desquels le Dr Yusuf Mohamed Dadoo, ont joué un rôle politique très important dans la lutte contre le colonialisme et l’Apartheid72. Trente-cinq ans plus tard, le 15 octobre 1945, les natifs de Kholvad73 installés à La Réunion ont à leur tour fondé une structure associative74. L’Association Bourbon Kholvad Anjuman Islam a été déclarée à la préfecture de La Réunion le 19 avril 1952. Son siège social est situé, rue des Bons-Enfants, à Saint-Pierre. Le but de l’association est de mener, dans le cadre de sa foi, une action sociale, mohabbat, en faveur des familles kholvadias nécessiteuses de La Réunion, mais aussi de Kholvad. En 1972, l’association s’est dotée d’un nouveau président en la personne d’Abdoul Hamid Kassou, secrétaire général chargé des affaires administratives et financières, à la direction départementale de l’Agriculture et des Forêts, syndicaliste et administrateur de la Mutuelle des Fonctionnaires. Celui-ci, en charge de la petite mosquée YA SIN à Saint-Denis sera élu président du
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Mot persan qui signifie : association. Entretiens : MM. I.I. Banian et Abdoul H. Kassou, Saint-Denis, 2001. 72 MM. Bhabha et Pahad ont été obligés de se réfugier au Canada et en Angleterre. 73 Situé à 15 kilomètres, à l’ouest de Surat. 74 11/ 12 étaient commerçants ; 6 étaient nés à Kholvad et 6 à La Réunion. Ils avaient entre 31 et 77 ans.

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Conseil régional du culte musulman (CRCM) en 2005 et remplira cette fonction jusqu’en 2008. Dès la création de BKAI, les Kholvadias ont anticipé sur les difficultés que pourraient connaître leurs compatriotes à La Réunion. Ils ont acheté des terrains pour des sommes modiques, puis ils ont construit dessus pour s’assurer des revenus fonciers qui leur permettent aujourd’hui : – d’aider les familles nécessiteuses, des veuves… – d’attribuer des bourses scolaires et universitaires à des jeunes désireux de poursuivre leurs études à La Réunion ou en métropole75. Ce poste représente le quart du budget de l’Association ; – d’avoir une action culturelle pour une meilleure connaissance de l’Inde : expositions de photos… – de réunir les familles kholvadias lors de pique-niques géants (tradition réunionnaise interethnique). Ces actions locales ne les ont pas dispensés de solidarité à l’égard du berceau de leur famille. Ils ont donné un terrain pour l’école coranique, financé la création d’un jardin d’enfants, d’une salle de classe, etc. Si des catastrophes naturelles frappent le Gujarat, ils sont évidemment solidaires financièrement. Les actions collectives orchestrées par B.K.A.I n’excluent pas les actions individuelles. L’association a un projet qui lui tient à cœur : « booster » les jeunes, mais aussi créer une section féminine, mieux à même de gérer les problèmes concernant les enfants. En 2005, aucune femme ne siège au conseil d’administration cependant, elles sont associées à toutes les actions. En 2005, B.K.A.I regroupe quelque cent cinquante familles, (quatre cents en comptant les familles par alliance) dont les patronymes les plus répandus sont : Banian, Chotia, Coly, Hatia, Kassou, Mogalia, Moolant, Moullan, Patel. Les membres de cette association de solidarité islamique disent vouloir effectuer une symbiose entre les valeurs, réunionnaises, françaises, européennes, indiennes et islamiques. Idriss Issop-Banian, membre actif de BKAI, est président du Groupe de dialogue interreligieux. Les liens avec leur village d’origine sont très forts. Kholvad a perdu la plus grande partie de sa population d’origine qui vit en diaspora. Celle-ci entretient une structure d’accueil : la « Tilly House76 » destinée à recevoir, dans de bonnes conditions, les membres de la diaspora, de passage au pays. En 1990, un congrès a réuni, à Kholvad, les Kholvadias de Grande-Bretagne, du Canada, de La Réunion et d’Afrique du Sud.

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Seuls les enfants de père kholvadia pouvaient bénéficier de bourses. Aujourd’hui, si les moyens le permettent, on aide aussi les enfants de mère kholvadia. 76 La villa Tilly est un don de M. H.A.C Tilly qui émigra en Afrique du Sud dans les années 1890.

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L’une des figures emblématiques de cette « communauté » fut Mme Khadija Patel, kala Patel. Première femme musulmane de La Réunion à obtenir son Certificat d’études, en 1922 et plus tard, son permis de conduire ; elle fut décorée de l’Ordre national du Mérite pour son action envers les familles en difficulté du quartier du Chaudron, à Saint-Denis. Ce sont des Kholvadias qui, dans les années 1920, ont créé les premiers transports publics à La Réunion : les fameux « cars courant d’air » des Patel, incontournables dans la mémoire collective réunionnaise, qui acheminaient gratuitement les médicaments pour les religieuses du Cirque de Cilaos. Puis, ce furent les transports Mooland dont les cars, qui ne sont plus « courant d’air », sillonnent toujours les routes de l’île. Les descendants des exilés kholvadias se sont retrouvés, le 15 août 2005, dans le village de l’Entre-Deux pour célébrer le soixantième 77 anniversaire de leur association . La rivière Tapi sépare Kholvad d’un autre village qui a donné beaucoup de ses enfants à La Réunion : Kathor.

Association philanthropique musulmane Kathor-Réunion (France)
Le 29 octobre 1954, MM.Ismaël Mamode Zadvat, Cassam Ibrahim Cadjee, Abdoul Hamid Cassim, Ibrahim Mamode Cassim, Ibrahim Mamode Zadvat, Amode Mamode Zadvat, Issop Houssen, Hassim Amode Locate, Aboubakar Issop Omarjee, Ismaël Amode Moolla, Goulam Ebrahim Rassool Assenjee dit Mall et Mohamed Ibrahim Timol, tous commerçants à La Réunion se sont réunis pour créer l’Association philanthropique musulmane de Kathor. Deux de ces douze hommes, nés à Maurice, étaient des ressortissants britanniques (British subjects), un autre, né à Maurice, avait été naturalisé, un seul était Indien, en possession d’un permis de séjour ; tous les autres étaient nés à La Réunion. L’objet de cette association était :
« L’entraide sous toutes ses formes entre musulmans de la secte sunnite établis à La Réunion, originaire de Kathor (Hindoustan) et en faveur de leurs descendants et notamment l’assistance aux déshérités et aux nécessiteux, ainsi qu’aux vieillards et infirmes de la même origine, la contribution à l’éducation et à l’instruction des enfants des compatriotes ».

Pour s’assurer des ressources suffisantes, à partir de 1954, l’association a acheté des biens immobiliers dont les revenus s’ajoutent aux cotisations

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BKAI possède un site Internet : www.kholvad-reunion.com.

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des membres, aux subventions des collectivités locales et à toute autre ressource autorisée par la loi. Bien que l’entraide voulue par les fondateurs restât limitée aux ressortissants de Kathor vivant à l’île de la Réunion78, une école coranique fut créée au village, en 1969, sous l’impulsion d’Ismaël Amode Moolla. Cinquante ans plus tard, le 2 mai 2003, un additif à l’objet de l’association a étendu son action aux musulmans sunnites résidant à Kathor. L’entraide humanitaire, sous toutes ses formes, pouvait désormais s’exercer partout dans le monde et pour la défense des intérêts moraux, en particulier pour la lutte contre toute forme de racisme. La gouvernance de cette association, fondée par des commerçants et gérée par eux, a évolué. Au fil du temps, les commerçants ne seront plus seuls aux commandes; en 1998, parmi les membres du conseil d’administration se trouvaient un journaliste, un enseignant, un cadre en assurances, un fonctionnaire administratif, un informaticien et un ingénieur. Kathor a donné plusieurs présidents à l’Association Islam Sounate Djamatte qui gère le patrimoine communautaire à Saint-Denis, ce sont : MM. Ismaël Mamode Zadvat, son neveu Osman Molla et l’actuel responsable de l’AISD, Abdoullah Mollan. En 2004, toutes les familles originaires de Kathor, les Kathorias, ont été conviées à une réception organisée dans le village de l’Entre-Deux pour célébrer le cinquantenaire de l’association en compagnie de représentants de Maurice, d’Afrique du Sud et de Kathor, soit près d’un millier de personnes. Un ambitieux projet de fédération des différentes associations réparties dans le monde a été évoqué. En 2008, les Kathorias de La Réunion ont voulu privilégier l’aide au village de Kathor. Une modification de l’objet de l’association est parue au Journal officiel du 27 /12 /2008, il est désormais :
« Organiser l’entraide sous toutes ses formes entre musulmans de rite sunnite résidant à Kathor (Inde région Gujrât), l’assistance à toute personne dans le besoin, contribuer à l’éducation, à l’instruction, à la formation dans tous les domaines, au culte et au développement du village de Kathor sous toutes ses formes ».

L’association APMKR a son siège 9, rue de Lorraine à Saint-Denis et possède un site Internet79. Son président, Ismaël Locate, représentant local du Secours islamique, a succédé à son père Hassim Locate à la tête de l’association.

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A cette époque-là, le contrôle des changes rendait difficile les transferts de fonds. www.kathor.re.

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Association Panoli-Réunion80
Le temps passe et l’attachement aux racines indiennes reste fort. En 2004, s’est créée une nouvelle association d’appartenance : l’Association Panoli-Réunion dont le siège est à Saint-Denis. Dans les années 1950, trois frères Badat, commerçants à La Réunion, ont envoyé de l’argent pour mettre l’eau dans le village et des pompes dans les puits. Ils ont financé un hôpital et une maternité, un moulin à blé, la restauration de la petite mosquée de Panoli et donné un tapis de soie pour la grande mosquée. Des cousins restés au village étaient chargés de surveiller toute ces installations. En remerciement, les donateurs ont été invités, en 1955, à une séance au Parlement de Delhi81. Les patronymes Badat, Dodat, Hatia, Gany sont associés au village de Panoli.

Tadkeswar «Anjuman »
Dans les années 1940-1950, les familles Ravate, Mangrolia et IsmaëlDaoudjee ont créé une sorte d’amicale et ont acheté des immeubles dont les revenus étaient destinés à subvenir aux besoins de la mosquée-médersa de Tadkeswar et à améliorer les conditions de vie des habitants par le creusement de puits, la réfection de routes, etc. A la fin des années 1970 (ou au début de la décennie 80), une véritable association fut créée sous l’égide de la famille Ravate qui prit en main la destinée de Tadkeswar, en collaboration avec la diaspora d’Afrique du Sud, du Canada, des USA. Ainsi, a été créée l’université islamique Dar ul-‘ulum Falah ad-Darayn qui assure la formation de jeunes gens qui se destinent à l’enseignement des sciences religieuses, en particulier de jeunes Réunionnais, et dont la famille Ravate assure financièrement le fonctionnement. Son directeur, Molwi Khalil Ravate, est l’un des fils du magnat du commerce Issop Adam Ravate, décédé en 2004. La logique associative donne vie au réseau qui se forme à partir d’une volonté et d’une stratégie d’acteurs, mis en relation par des valeurs et des intérêts communs. Il existe des réseaux construits sur ces Anjumans entre La Réunion, Maurice et l’Afrique du Sud, mais aussi le Canada, les USA… Ils permettent encore aujourd’hui des mariages endogamiques. Les nombreuses sources orales dont j’ai bénéficié permettent une approche approfondie de l’histoire de cette diaspora. Certes, les gens disent ce qu’ils ont reconstruit, leur discours varie en fonction de la personne qui les interroge ; au discours produit, il faut intégrer les contradictions, les nondits… Cependant, le nombre de récits de vie recueillis permet d’écrire une
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Son président est M. Ayoub Gany et son secrétaire M. Yusuf Dodat. Entretiens : Mme Maryam Badat, Saint-Denis, 1998.

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histoire commune faite de multiples histoires singulières. L’histoire des familles, les histoires de familles font-elles une histoire collective ? Je pense que oui. Temps historique collectif et temps biographique sont parallèles. C’est principalement par la comparaison entre récits de vie que peut se construire le modèle.

Contributions à l’histoire collective : cinq itinéraires personnels Joseph-Ibrahim Cadjee
Ibrahim Goobaye Cadjee, disposant de quelques économies, avait quitté Kathor et sa femme Dalia Bibi pour s’établir à Maurice (Mahébourg) où il avait ouvert un commerce d’alimentation et textiles et pris une seconde épouse, une Indienne née à Maurice. Avec Maryam Tejoo, il a eu en 1885, un premier fils, Cassim Ibrahim puis, en 1887, un second, Goulam Hussen. Son affaire marcha bien jusqu’à ce qu’un incendie criminel réduise ses efforts à néant. Ruiné, il repartit en Inde, avec femme et enfants. En 1910, Goulam Hussen a 23 ans, il tente à son tour l’aventure en venant avec sa femme Hawah Hussen Mohamed, née à Maurice en 1889, s’établir à La Réunion où son frère aîné est gérant d’un commerce. Pendant que celui-ci séjourne en Inde, il le remplace. Les affaires n’ayant pas marché, les Locate, propriétaires, eux aussi originaires de Kathor, ferment boutique en 1913, l’année de la naissance de son premier enfant JosephIbrahim. Goulam Hussen repart à Maurice avec sa femme et son fils nouveau-né82. Il est employé comme comptable chez un gros commerçant de Port-Louis avant de s’installer à son compte, en 1918, dans un magasin de textiles, mercerie, parfumerie… à Curepipe. Les affaires sont prospères ; à la tête de plusieurs magasins, il devient demi-grossiste. En 1923, il peut même s’offrir le luxe de deux voitures Ford « à manettes » qui sont du plus bel effet devant le magasin Cadjee. A Maurice, Goulam Hussen écrit en français dans le journal L’Après Midi pour prendre la défense des petites gens. Il envoie son fils JosephIbrahim à l’école des Sœurs de Sainte-Thérèse pour que celui-ci reçoive le meilleur enseignement possible. C’est là que, sous la direction de Sœur Marie du Bon Conseil, il fera ses études primaires en français et en anglais. Le jeudi, lorsque le Père Martin et son inséparable bicorne vient faire le catéchisme, les élèves musulmans et tamouls, « les païens ! », restent à l’écart dans un coin de la classe et, ne perdant rien de ce qui se dit, connaissent souvent les réponses avant leurs camarades catholiques. En 1926, l’époque des vaches grasses est terminée… De nombreux commerçants font faillite et leur défaillance entraîne celle de la famille.
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La législation française imposait le choix d’un prénom chrétien.

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Goulam Hussen doit vendre tout ce qu’il possède et ouvre un petit restaurant. Tout le monde travaille, Joseph-Ibrahim qui a treize ans lave la vaisselle, sa mère confectionne des spécialités indiennes : samoussas, catless, tiamps… qu’il va vendre aux hôteliers et au Champ de courses avec son père et l’oncle maternel que l’on appelle « Miajee samoussas ». Mais les temps sont difficiles… Sollicité par des compatriotes musulmans, Goulam Hussen se lance avec eux dans l’achat d’une propriété située à Case Royale-Rivière Noire qu’ils entreprennent d’exploiter pour la production de bois scié et de charbon de bois. Mais la Société Bellevue ne génère pas les revenus espérés et il quitte l’affaire. Son petit capital perdu, il revient travailler avec Miajee samoussas. Le soir, son travail terminé, Joseph-Ibrahim, qui a été obligé de quitter l’école en CM2 et qui veut devenir agriculteur, étudie. Il se présente au concours de la Chambre d’Agriculture et, il est reçu. Mais une lettre est arrivée de Kathor : Ibrahim Goobaye, le grand-père, « conseille » à son fils d’aller rejoindre son frère aîné à La Réunion. Joseph-Ibrahim partira avec son père. La vente de ce qu’ils possèdent permet tout juste de payer deux billets Maurice-Réunion sur le pont du bateau des Messageries Maritimes. La mère reste à Maurice chez l’un de ses frères. Nous sommes en juin 1929, Goulam Hussen trouve, par l’entremise de son frère, un emploi de comptable chez Mamode Ibrahim Mangrolia qui possède un magasin de chaussures-chapeaux-parfumerie, rue du GrandChemin à Saint-Denis. Le jeune Ibrahim, 16 ans, devient apprenti-commis chez son oncle Cassim Ibrahim qui est commerçant en demi-gros : alimentation-textiles-bimbeloterie-parfumerie et quelques médicaments, rue du Barachois (future rue Jean-Chatel). Son travail consiste d’abord à servir les clients : peser, mesurer, emballer et livrer. Puis, son oncle lui apprendra les rudiments du commerce et à prendre les commandes auprès des commerçants de la place pour des articles de mercerie dont il a la représentation. Logé, nourri, il ne reçoit pas de salaire mais quelques pièces, en fin de semaine. Le soir, il lit, étudie. Tout en étant employé chez son oncle, il fait des remplacements pour les « écritures », la correspondance commerciale et la vente au détail chez d’autres commerçants. C’est ainsi qu’un gros importateur de tissus, Ismaël Mamode Akhoun, lui propose un remplacement d’un an chez Mamode Ismaël Zadvat, originaire de Kathor lui aussi, grossiste en tissus qui vend également des cravates, des cols officier… aux hommes riches. Toutes ces marchandises de luxe viennent de France. Joseph-Ibrahim, devenu vendeurfacturier s’occupe des déclarations en douane. Il partage avec son patron la passion du sport. Celui-ci reçoit régulièrement les journaux de métropole : Paris-Match, France Soir, Le Miroir des Sports, ce qui est exceptionnel à l’époque (les journaux ne sont pas à la portée du Réunionnais moyen) et réunit le samedi des amis passionnés de football, de tennis et de boxe pour commenter les nouvelles et les résultats sportifs qu’il vient de recevoir.
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Le remplacement terminé, Joseph-Ibrahim est embauché chez Mohamed Ismaël Ghanty, rue de l’église à Saint-Denis. Celui-ci exploite un commerce d’articles divers mais fait surtout de la représentation de maisons françaises, allemandes et autrichiennes. Il vend de la chapellerie, de la parfumerie, des stylos de luxe, des briquets, des rasoirs Gillette, des ampoules, des piles électriques... M. Ghanty qui est Mauricien, parle ourdou, gujarati, anglais et français. Chez lui, Joseph-Ibrahim apprend à écrire à la machine. Avoir une machine à écrire est, dans les années 1930, un vrai luxe. Sur sa Remington portative, il apprend à faire la correspondance en anglais et très vite, rédige seul la correspondance en français car, Pierre Loti, Alexandre Dumas, Henri Bordeaux et Georges Ohlet, l’auteur du Maître de forges, ont appris un français modèle à ce jeune Indien « addict » à la lecture. En dehors de la lecture et du football, son passe-temps favori est le violon et le chant. Il s’est abonné au journal L’Intransigeant, feuillette des revues dans les librairies et commande à Paris les partitions de chansons à la mode qu’il apprend dans sa chambre, au-dessus du magasin. Il les interprète le samedi soir au Parc Plaisance, un espace public de Saint-Denis où il joue également du violon pour le plaisir des élégantes créoles. L’année 1939 change la donne : Joseph-Ibrahim doit partir à Maurice pour se rendre au chevet de sa mère. Il la ramène à Saint-Denis mais n’a plus d’emploi : en raison de la guerre, M. Ghanty est reparti chez lui. Qu’à cela ne tienne, il devient écrivain public, rédige la correspondance commerciale des musulmans qui le sollicitent. Le blocus de l’île ne permettant plus aux enseignants coraniques indiens de venir à La Réunion, il accepte un poste d’enseignant à la médersa de Saint-Denis. C’est à cette époque qu’il commence à psalmodier le Coran, exercice qu’il pratiquera quotidiennement jusqu’à son dernier souffle. En 1943, Ibrahim a 30 ans, il épouse Zaynab, 22 ans, fille de son oncle Cassim Ibrahim. Ils vont avoir sept enfants, quatre garçons et trois filles. Au sortir de la guerre, La Réunion manque de tout et les affaires reprennent peu à peu. Le salaire versé par la médersa étant insuffisant pour faire vivre une famille, il se voit dans l’obligation de démissionner. Dès lors, il écrit aux chambres de commerce métropolitaines, passe des annonces dans les journaux, propose ses services. C’est ainsi qu’il devient représentant multicartes pour des maisons françaises et vend aussi bien des aciers lorrains que des chaussures, de la maroquinerie que des textiles, des marmites en aluminium que des dentelles. Pendant qu’il parcourt l’île pour placer ses marchandises, Zaynab tape à la machine, classe le courrier et les commandes… A l’affût des nouveautés, c’est lui qui introduit Coca Cola et Orangina à La Réunion et les place dans les boutiques des Chinois. En 1955, sollicité par Issop Adam Ravate, il abandonne la représentation. En 1956, il part au pèlerinage à La Mecque et pendant trois mois, visite en voiture, avec des compatriotes, le Liban, la Syrie, l’Irak, Bethléem et Jérusalem. Pendant vingt ans, il a parcouru la planète pour approvisionner au 48

meilleur prix celui qui, de simple quincailler est devenu un très gros commerçant. En 1975, Joseph-Ibrahim qui a été promu « fondé de pouvoirs », quitte les Etablissements Ravate, il a 62 ans. Dès lors, il se consacre à une cause qui lui tient à cœur : celle des myopathes ; ses trois filles sont atteintes de myopathie. En 1980, il participe à la fondation de l’Association réunionnaise contre les myopathies pour laquelle, il va se mobiliser sans compter. Devenu veuf en 1987, il contracte deux ans plus tard un nikâh avec sa cousine germaine, Moomine, sœur de sa première épouse. Médaillé au titre de la Solidarité nationale et devenu président d’honneur de l’AFM, il a été élevé au grade de Chevalier dans l’Ordre national du Mérite en 1992. Les membres de la communauté l’appelaient respectueusement : « Cadjee Sahab ». Il s’est éteint le 21 /02 / 2009.

Cassim Ibrahim Cadjee
Le fils aîné d’Ibrahim Goobaye Cadjee et de Maryam Tejoo est né à Maurice en 1885. A cinq ans, on l’envoie à Kathor pour étudier la religion musulmane chez son grand-père paternel. Il y reste jusqu’à l’âge de quinze ans, élevé par Dalia Bibi, la première femme de son père, sans enfant ; entre temps, il a été marié. Vers 1910, il vient à La Réunion et gère le magasin des Locate à Saint-Paul. En l’espace d’une semaine, sa mère et sa femme meurent en Inde laissant une petite fille qui reste chez son grand-père. En 1913, à Saint-André, il rencontre Rachel Sulliman Métar83 et l’épouse. Le père de Rachel, Ibrahim Sulliman Métar était venu clandestinement à La Réunion sur un cargo parti de Surat. Après avoir vivoté parmi les Créoles, il trouve un emploi à Hell-Bourg dans la famille Bègue, des agriculteurs bretons qui ont vingt enfants. Ibrahim Sulliman épouse civilement Berthe Bègue vers 1895. Le jeune marié se met à fabriquer des spécialités indiennes qu’il va vendre aux musulmans des villes de SaintAndré et Saint-Denis en compagnie d’un de ses beaux-frères. Avec l’argent gagné, il achète des marchandises de première nécessité qu’il colporte à pieds dans toute l’île, une malle sur la tête et une bertelle84 en vacoa tressé sur le dos. Le soir venu, tous deux logent chez l’habitant qu’ils paient d’un poulet ou de riz, dormant sur le sol de la cuisine, couchés sur des gonis85. Il achète au passage des œufs, des brèdes86, des volailles et les vend en ville, logeant deux ou trois jours chez des musulmans avant de repartir. Naît une fille : Rachel, puis viennent Amélie, Antoinette et Sulliman. Rachel a 7 ans lorsque sa mère, âgée de trente ans, meurt. Le petit Sulliman meurt à son

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Cousine germaine d’Adam Ravate. Sac à dos en pandanus. 85 Sacs en jute. 86 Plantes potagères ou sauvages.

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tour. Resté seul, Ibrahim emmène ses trois filles chez des musulmans de Saint-André qui s’occupent d’elles et les envoient à l’école publique. Puis, il prend une « paillotte » à Bagatelle-Sainte Suzanne et continue son colportage. Aline, l’une de ses belles sœurs, célibataire, s’occupe du ménage et des enfants en attendant que Rachel grandisse. Celle-ci a 16 ans lorsque Cassim Ibrahim Cadjee la demande en mariage et l’épouse. Après leur mariage, ils prennent le bateau pour aller en Inde dans la famille. C’est au cours de ce séjour à Kathor (1913-1915) que naît leur première fille : Maryam. A leur retour, les Locate ont fermé le magasin de La Rivière des Galets laissé en son absence à son frère, Goulam Hussen. Cassim Ibrahim, sans emploi, se retrouve simple employé chez Omarjee à Saint-Paul. Au bout de quelques années, celui-ci ouvre un magasin de gros et demi-gros à SaintPierre, lui en confie la responsabilité et en fait son associé. En 1929, en raison d’une grave crise économique, la société de commerce est dissoute ; Cassim Ibrahim quitte Saint-Pierre pour Saint-Denis. Il a dix enfants, la situation est très difficile. Il a alors l’idée d’acheter tous les objets dont les Zoreils87 veulent se séparer avant de rentrer en France et les revend dans une petite boutique située, rue du Grand-Chemin, (la rue de la mosquée), où il vend également des chapeaux de paille, des moulins à maïs, des pilons, des fourneaux… Pour aider son brocanteur de père à nourrir la famille, Maryam qui a 15 ans coud, du matin au soir, conseillée par sa mère, des costumes d’homme, des robes de mariée dont on lui a passé commande. A 19 ans, son père lui propose d’épouser Ismaël Mamode Badat, un commerçant veuf avec cinq enfants qui a vingt ans de plus qu’elle. C’est un bon parti… elle l’accepte et lui donnera sept enfants. Cassim Ibrahim continue son activité dans un magasin, rue de l’église. Il fait partie des hommes sages auxquels on s’adresse lorsqu’on a un problème ; à l’occasion, il sert de médiateur. En 1957, à l’âge de 72 ans, il meurt à La Mecque où il repose.

Ismaël Mamodjee Omarjee
Omarjee est le patronyme le plus répandu à La Réunion. Le premier d’entre eux : Ismaël Mamodjee Omarjee, né en 1854 à Kathor dans une famille d’agriculteurs, s’embarque pour Maurice en 1873 en compagnie de l’un de ses cousins, Moussa Amode Locate. Il a 19 ans et laisse sa femme et cousine germaine Aïcha Locate en Inde. Pendant deux ans, il travaille comme employé de commerce avant de débarquer à La Réunion avec son cousin Locate. A Saint-Paul, tous les deux sont associés pendant trois ans.

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Métropolitains.

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Puis, il se lance seul et devient le gérant de la succursale réunionnaise88 d’une importante société d’import-export de riz-lentilles-dhalls-textiles appartenant à Goulam Mamode Alloo et dont le siège social se trouve à Bombay. Vers 1880, Aïcha arrive à La Réunion ; en 1885, Ismaël Mamodjee Omarjee acquiert l’Agence de La Réunion que lui cède M. Alloo. Les affaires sont florissantes et vers 1910, il fait venir de Kathor ses trois frères Amode, Ibrahim et Mamodjee ainsi que le fils de celui-ci, Amode, qui deviendra son gendre. Il place les membres de sa famille dans les immeubles commerciaux qu’il a acquis année après année à Saint-Denis, à Saint-Pierre, au Tampon… Son activité est importante, il achète en gros à d’importantes sociétés créoles de Saint-Denis et revend en demi-gros ; il importe lui-même des textiles et produits de l’Inde. Ses partenaires commerciaux sont des GrosBlancs : Maurice Samat (Import/Export et automobiles Renault), Albert Foucque (Import/Export essences ylang-ylang, vétyver, automobiles Citroën), Louis Sauzer (Import/Export matériaux de construction et agent d’assurances), Roger Robert (Quincaillerie) et Raoul Hoareau (Import/Export). En 1915, sa femme Aïcha meurt à Saint-Denis ; avec elle, il a eu sept enfants : Katidja, Mamode, Issop, Goulam, Fatima, Abdoul-Hamid et Hassim. Seule Fatima est née en Inde, les six autres enfants sont nés à La Réunion. L’année suivante, à 62 ans, il se remarie avec une Mauricienne, originaire de Kathor : Rassoul Moullan, avec qui il n’a aucun lien de parenté et qui va lui donner huit enfants : Amina Bibi, Ajam, Mariam, Zohra Bibi, Moussa, Sadeck et Zoubéda. Ismaël Mamodjee Omarjee contribua financièrement à l’acquisition de terrains pour la communauté musulmane, à la construction des mosquées, médersas et cimetières musulmans de l’île. Il apporta son aide à toutes les actions philanthropiques pour lesquelles il était sollicité. En 1919, alors qu’une terrible épidémie de grippe espagnole ravage La Réunion, il fait distribuer du lait concentré et des vivres à toutes les familles nécessiteuses. En 1926, lui, British subject contribue au remboursement de la dette nationale par un don de 5.000 francs et reçevra le diplôme d’honneur de reconnaissance du Gouvernement français. Il a participé activement au développement de l’île. Avec son neveu et gendre Amode, qui est à la tête de la succursale de Saint-Pierre, entre 1926 et 1932, il installe une féculerie à Langevin et, à Saint-Pierre, une boulangerie et une fabrique de tabac à partir des feuilles de tabac qu’ils achètent aux agriculteurs. Entre 1928 et 1935, on peut le voir participer, avec son fils Mamode, aux courses de chevaux organisées à La Redoute à Saint-Denis où son
La succursale se trouvait rue Rontaunay à Saint-Denis, à l’emplacement de l’actuel Trésor public.
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cheval « Verdun » remporte des courses. Ses fils jouent au PMU. En 1935, sa seconde femme meurt à Saint-Denis. Lui-même meurt deux ans plus tard à l’âge de 83 ans ; il est enterré à Saint-Denis. A la fin du vingtième siècle, sa descendance peut être évaluée à un millier de personnes. L’un de ses descendants, Aboubakar Issop Omarjee, fils d’Issop Omarjee89 a œuvré pendant près de vingt ans au sein de la municipalité de Saint-Pierre, en tant que conseiller et maire-adjoint. Elevé au grade d’Officier dans l’Ordre national du Mérite en août 2003, il est décédé le 2 mars 2005.

Ismaël Amode Patel90
Né en 1853 dans une famille d’agriculteurs de Kholvad, Ismaël Amode Patel a 32 ans lorsqu’il arrive à La Réunion. Pendant un an, il travaille comme employé de commerce, puis en 1886, ouvre un commerce à SaintBenoît. Il s’agit d’un bazar dans lequel il vend des textiles et de l’alimentation. Il est marié avec Mariam Salojee, une Indienne de Kholvad dont il aura cinq enfants (3 filles et 2 garçons) dont Mamode Ismaël, né en 1896 à Saint-Benoît. En 1905, le jeune Mamode Ismaël suit sa mère qui, ayant perdu la vue, repart à Kholvad avec ses enfants et deux « nénènes » créoles. Après le départ de sa femme, Ismaël Amode prend une seconde épouse, une demoiselle Poo, musulmane originaire de Maurice. Mamode Ismaël fréquente l’université islamique de Dhabel, près de Surat jusqu’à son mariage, à 16 ans, avec Hafiza Patel, originaire de Kholvad, avec qui il n’a pas de lien de parenté et dont il aura 9 enfants (6 garçons et 3 filles). Après son mariage, il revient à La Réunion avec sa femme et travaille avec son père dans le magasin de Saint-Benoît. Son fils aîné Amode Mamode naît en 1913. En 1916, son père l’aide à ouvrir un commerce de tissus. Du Tampon, celui-ci sera transféré l’année suivante à Saint-Leu et finalement, en 1918 à Saint-Louis où il restera jusqu’en 1931, année où une grave crise économique obligera le père et le fils à fermer boutique. Ismaël Amode repartira en Inde où l’un de ses fils ira le chercher en 1953 pour le ramener à Saint-Pierre ; il est mort en 1958, à l’âge de 105 ans. Après la fermeture de son commerce, Mamode Ismaël qui était un hâfiz ul-Qurân, c'est-à-dire qu’il savait le Coran par cœur, s’est installé à SaintPierre où il devint imâm et enseignant coranique, fonctions qu’il a assumées
Issop, fils d’Ismaël Mamodjee et Aïcha Locate. M. Aboubakar Omarjee a été pour moi un interlocuteur attentif et bienveillant. Il racontait en souriant qu’on avait oublié de déclarer sa naissance. A l’âge de 16 ans, voulant obtenir un passeport, il a fallu faire une requête auprès du tribunal pour qu’il « existe ». 90 Entretiens : M. Amode Mamode Patel, Saint-Pierre, 1996.
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jusqu’en 1950. Sa voix de stentor était admirée et il était réputé pour la qualité de ses prêches qu’il pouvait prononcer en goujarati et en ourdou. Apprécié dans la communauté comme médiateur, il s’efforçait de régler les problèmes de ceux qui venaient le consulter. A la fin de la seconde guerre mondiale, il ouvrit, rue des Bons-Enfants à Saint-Pierre, un bazar où l’on pouvait trouver des objets de première nécessité (ustensiles ménagers, vaisselle, chapeaux de paille « péi », jouets, etc.) et dans lequel, il travaillait seul. A partir de 1950, il continua à remplir bénévolement, les fonctions d’imâm et enseignant à la médersa. Il est décédé en 1964, à l’âge de 68 ans. Son fils, Goulam Houssen, a repris quelque temps le commerce paternel avant de le cèder à l’un de ses neveux, pour ouvrir une auto-école. Il est le père de Gora Patel, devenu en 1999, le premier directeur réunionnais de RFO-Réunion. Quant à Amode Mamode, lorsque son père, avec qui il travaillait depuis son certificat d’études, a été contraint de cesser son activité, il a dû chercher du travail et devint employé de commerce (vente, facturation, comptabilité) chez les Vayd, des Surtis installés à Saint-Louis. Entre temps, il avait étudié seul et passé un examen au Service de santé pour devenir limonadier. Ses deux activités, employé de commerce et artisan, lui ont permis de faire vivre la famille, le salaire d’enseignant coranique de son père étant très insuffisant. En 1936, il vend sa fabrique de limonade et, suite au décès de son propriétaire, la maison Vayd ferme. N’ayant pas l’argent nécessaire pour la racheter, il se met à faire la comptabilité de musulmans de Saint-Louis et de Cilaos qui ne savent tenir leurs livres qu’en gujarati alors que la législation française impose le français. Il se déplace en car et reste plusieurs jours chez le même commerçant. En 1939, son oncle paternel, Sulliman Ismaël, qui exploite une entreprise de transport en commun à Saint-Louis a un véhicule disponible. Amode Mamode s’associe avec lui et devient conducteur de ces fameux cars qui font partie de la mémoire collective de La Réunion : les cars « courant d’air » qui pouvaient transporter 20 à 35 passagers91. De 1941 à 1953, Amode Mamode exploite la ligne Cilaos-Saint-Louis. Il quitte Cilaos à 3 h pour assurer la correspondance avec l’autorail de 5 h 30 à Saint-Louis. Il repart de Saint-Louis à 12 h pour être à Cilaos à 15 h. Le car transporte les voyageurs, commerçants, ouvriers du chemin de fer, curistes et il descend les productions du Cirque (lentilles, vin) et remonte ce dont les gens de Cilaos ont besoin. Il transporte aussi le courrier. Le dimanche, il emmène en promenade les Gros-Blancs de la haute bourgeoisie mauricienne, en pension au Grand Hôtel de Cilaos.

Pendant la seconde guerre mondiale, les alcooliers réunionnais autorisent la production d’un carburant comportant 90 % d’alcool et 10 % d’essence. L’huile est fabriquée localement à partir des graines de bancoulier dont l’île regorge.

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