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Le Cardinal TUMI ou le courage de la foi

De
291 pages
Parmi les prélats camerounais de haut vol, le Cardinal TUMI, aujourd'hui archevêque émérite de Douala, est celui qui aura accepté de révéler un pan de sa vie pastorale et spirituelle. A son contact, il se dégage quatre lignes de force de sa vie sacerdotale : la centralité de Jésus au cœur de son action, l'unicité de son rapport à Dieu, la radicalité observée par lui-même et demandée aux prêtres, religieux et laïcs, à suivre le Christ, in fine son attachement à l'identité de Jésus, fils de Dieu.
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LE CARDINAL TUMI OU LE COURAGE DE LA FOI

Préface du Cardinal Carlo Maria MARTINI Archevêque Émérite de Milan

Collection « Grandes Figures d’Afrique »
Collection dirigée par André Julien Mbem

Les acteurs de la vie politique, intellectuelle, sociale ou culturelle africaine sont les axes majeurs de cette collection. Le genre biographique autour de personnalités marquantes de l’histoire contemporaine du continent africain reste à promouvoir. Et pourtant, depuis l’accession des pays africains à l’indépendance, en Afrique ou dans sa diaspora, des personnages d’une importante densité occupent la scène du monde et la quittent parfois sans que soient mis en récit, au besoin avec leurs concours, leurs parcours. La collection Grandes Figures d’Afrique privilégie l’archive, le témoignage direct, en veillant autant que possible à l’authenticité du matériau historique.

Déjà parus

Frédéric Lemaire, Bernard Dadié Itinéraire d’un écrivain africain dans la première moitié du XXe siècle. Charles Pascal Tolno, Combattre pour le présent et l’avenir. Jean-Claude Djereke, Les hommes d’église et le pouvoir politique en Afrique noire. Jean Pierre Ndiaye, Afrique passion et résistance. Florian Pajot, Joseph Ki-Zerbo Itinéraire d’un intellectuel africain au XXe siècle. Francis Michel Mbadinga, Le Pasteur et le Président (entretiens avec Omar Bongo Ondimba). Jean Ping, Et L’Afrique brillera de mille feux. Assiongbor Folivi (textes présentés par), Gnassingbe Eyadema. Discours et Allocutions (Volumes I A VI).

Guy Ernest SANGA

LE CARDINAL TUMI OU LE COURAGE DE LA FOI

Préface du Cardinal Carlo Maria MARTINI Archevêque Émérite de Milan

© L'HARMATTAN, 2010 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-10452-5 EAN : 9782296104525

REMERCIEMENTS

Les jalons du projet de ce livre ont émergé en moi au cours des festivités de la traditionnelle semaine culturelle des étudiants camerounais en Italie en cette année du jubilé de l’an 2000 voulu par le vénéré Pape Jean Paul II Le Grand. Depuis la création de l’association des étudiants camerounais en Italie à la fin de la décennie 1980, les fondateurs ont voulu que la semaine culturelle soit toujours inaugurée par une messe dite par le président du Cameroon Religious Group in Italy. Dans le microcosme estudiantin africain en Italie, l’association des étudiants camerounais est la plus en vue et bénéficie de l’estime des autorités civiles et religieuses de la ville éternelle. En cette année 2000, c’est l’abbé Mbem Fils André qui est le président du Cameroon Religious Group et de ce fait, c’est à lui que revient la charge de prononcer le sermon devant un parterre composé de diplomates, des autorités de la ville de Rome et des étudiants. Dans son homélie, l’abbé Mbem Fils André interpelle les étudiants : « Oui il faut commémorer l’évènement du 20 mai! Oui il faut interroger notre histoire! Oui il faut interroger la mémoire vivante de notre histoire!... » Ces paroles résonnent en moi. En y réfléchissant, je découvre brusquement que commémoration et célébration se trouvent ainsi intimement mêlées. Les années vont défiler à l’allure secrète qui caractérise l’une à l’autre sans trahir la moindre ride. Lors de mon séjour en Suisse, je fais un voyage à Fribourg pour assister à une conférence à l’Université Miséricorde de Fribourg. A la pause café, alors que je converse avec l’un des professeurs de cette Alma Mater confiée aux dominicains, nous découvrons avoir la même passion de recherche pour un des meilleurs philosophes mystique du Moyenâge : Maitre Eckhart. Au détour de la conversation, celui-ci sans rien me dire, m’invite à visiter la salle où sont déposées les thèses de doctorat des anciens étudiants, et il me tend un livre, et toujours sans rien me dire. Et que je lis : Christian Wiyghan Tumi. Je n’en crois pas mes yeux, et pourtant la vérité est là toute éclatante. Je feuillette rapidement ce travail académique réalisé par celui qui est aujourd’hui le premier Cardinal de l’Eglise Catholique au Cameroun. J’exprime ma gratitude à ce père qui voudra bien m’accorder le bénéfice de sa clémence pour avoir oublié son nom. 5

Brusquement rejailli en moi ce que disait l’abbé Mbem Fils André. Où alors commencer à interroger la mémoire de notre histoire ? La question s’offre à mon intelligence des mois durant. En 2008, je me risque dans un premier essai en rédigeant un chapitre sur l’ambassadeur Tabong Kima Michael dans mon ouvrage : Diplomatie et Diplomate. Lors de mon passage à Rome, je rencontre Mgr Gérard NJEN qui officie dans l’administration vaticane. De notre conversation émerge un ensemble de questionnement sur les protagonistes de l’histoire vivante de l’Afrique et particulièrement du Cameroun. Subitement il jette sur moi ce regard scrutateur dont seuls les ecclésiastiques officiant au Vatican ont le secret. A l’abbé Mbem Fils André je lui dis toute ma gratitude d’avoir su faire émerger en moi le questionnement sur la portée de notre mémoire. A Mgr Gérard NJEN, je lui dis toute ma gratitude amicale d’avoir su susciter en moi l’audace d’interroger les hommes qui ont fait la trame de l’histoire vivante de notre pays et il a su habilement m’orienter vers le Cardinal Tumi. A ce stade, il me faut remercier tous ceux qui m’ont aidé, de quelque manière, dans la réalisation de cet ouvrage. Je pense d’abord aux personnalités camerounaises et romaines, qui m’ont fait partager leur connaissance du Cardinal Tumi. Je voudrais tout d’abord m’acquitter d’un agréable devoir, dire toute ma reconnaissance filiale et exprimer ma profonde et affectueuse déférence au Révérendissime Cardinal Carlo Maria Martini, Archevêque Emérite de Milan, qui a accepté avec la simplicité qui le caractérise de rédiger la préface de ce livre sous un genre littéraire tout particulier. J’hésite à citer des noms de peur de me montrer injuste envers d’autres, mais je manquerais à tous mes devoirs si je n’exprimais pas ma gratitude filiale aux Excellences : Antoine NTALOU, archevêque de Garoua ; Samuel KLEDA, archevêque de Douala ; Jean-Bosco NTEP, évêque d’Edéa ; Georges NKUO, évêque de Kumbo. J’aimerais aussi remercier d’autres ecclésiastiques : Mgr Paul NYAGA, l’abbé Clément NDJEWEL, l’abbé Jean-Pierre MUKENGESHAYI, l’abbé Oscar EONE EONE, l’abbé Stephane HAGBE, l’abbé Michel TIAKO, l’abbé Joseph NDOUM, l’abbé Marc LIBOCK du diocèse d’Edéa, last but not least, je voudrais dire ma

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gratitude à l’abbé Clément TEGUIA du diocèse de Nkongsamba pour son soutien discret. J’ai beaucoup appris aussi du séjour studieux que m’ont accordé les moines cisterciens de la stricte observance de Koutaba près de Foumban, avec lesquels j’ai discuté des nombreux problèmes analysés dans ce livre – dont le frère Marie Joseph NGUNTE, le frère Samuel. Après les moines cisterciens de Koutaba, c’est peut-être avec les moines bénédictins de l’Abbaye Notre Dame de Triors près de Valence en France, que j’ai le plus dialogué et, les longues discussions que nous avons eues ont été pour moi très enrichissantes. Elles m’ont permis notamment de mieux comprendre un ensemble d’aspects de la haute hiérarchie ecclésiale. J’exprime aussi ma gratitude à ma belle sœur Basso Gladys Patience, à mon cadet Wandji Gaston Voltaire, qui m’ont aidé à récolter les statistiques dont j’avais besoin. Ma gratitude va aussi à Basso Emmanuel Albert pour avoir accepté de travailler sur l’avant dernière version de cet ouvrage. Si j’ai passé une grande partie de mon temps à m’entretenir avec Son Eminence le Cardinal Tumi, j’ai eu également l’occasion de rencontrer de nombreuses personnes de l’administration de l’archevêché de Douala, particulièrement Madame Jeannette IHONOCK, secrétaire-archiviste qui a pris sur son temps, elle aussi, pour m’expliquer un nombre de choses qui ont changé depuis l’arrivée du Cardinal Tumi à Douala. Les récits qu’elle m’a faits de ses expériences m’ont été particulièrement précieux. Bien que j’ai écris ce livre en m’appuyant essentiellement sur mes entretiens avec le Cardinal Tumi, ceux-ci ont été amplifiés d’une part des recherches, des vérifications auprès de personnes dignes de foi et d’autre part par quelques journalistes. Ils m’ont beaucoup appris, car nous avons partagé nos interprétations des évènements en cours dans notre pays. Je devrais exprimer ma reconnaissance à un grand nombre d’entre eux mais, là encore, je ne me risquerai à en citer que deux ou trois: Jean-Baptiste SIPA, qui m’a considérablement aidé à comprendre les méandres du journal de la Conférence Episcopale Nationale du Cameroun ; François Marie Borgia EVEMBE et Séverin TCHOUNKEU, pour leurs précieux éclairages sur

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l’expérience démocratique que notre pays a embrassée depuis 1991. Ce livre relève pour moi d’un genre nouveau. J’avais l’habitude des ouvrages de type universitaire axés sur une thématique de vulgarisation. Il n’aurait pu être publié sans les précieux conseils et encouragements de Monsieur Shanda TONME; et aussi et surtout des efforts inlassables du père Maurin, ce fils de saint Benoît, qui a passé des mois à le réviser, et qui m’a aidé à faire les choix difficiles, si pénibles qu’ils aient pu parfois paraître. Monsieur André Julien MBEM des éditions L’Harmattan – mon éditeur depuis quelques années – n’a cessé de m’encourager en faisant des subtils ajustements afin de rendre l’ouvrage accrocheur. Je remercie le père O’neil Micéal, de l’ordre des Grands Carmes pour l’attention et le soutien qu’il m’a apportés tout au long de mes recherches. Ma gratitude filiale va à l’endroit de celle qui est pour moi une deuxième mère, je pense ici à maman Agathe Mouenkoula de Libreville au Gabon, qui m’a apporté un soutien et une attention maternelle hautement déterminante sur mon chemin de l’exil universitaire à Rome. Les suggestions de Jean-Vincent KENDI MANGA mon frère, m’ont été admirables. Ma gratitude filiale vont à Monsieur BANSEKA Michael, l’ami d’enfance du Cardinal Tumi ; maman Catherine LA’AKA, la très dévouée maman du Cardinal Tumi, tous deux m’ont apportés des informations pertinentes sur l’enfance et la jeunesse du Cardinal Tumi. Et, à la fin de cette longue liste, il y a toujours Wandji Sanga Jean, mon papa et ami depuis l’aube de ma naissance.

Le respect de la pertinence de la lettre du Cardinal Martini qui va suivre et sert de préface, m’oblige à vous donner d’abord la version originale qui est italienne, ensuite la traduction en français. Le lecteur constatera que la version italienne livre de manière plus expressive la pensée du Cardinal Martini à son confrère le Cardinal Tumi.

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PREFACE

Caro Guy Ernesto Sanga, sono molto lieto che si scriva un libro sul Card. Tumi. Lo incontrai per la prima volta il 6 gennaio 1980 perché egli fu mio compagno di ordinazione episcopale. Da allora ebbi varie occasioni di vederlo soprattutto dal momento in cui noi abbiamo iniziato ad inviare dei preti fidei donum in Camerun. Qualche volta l’ho visitato nella sua residenza. Mi ha accompagnato anche in automobile per le diverse parti della città Douala, che conosceva molto bene. Da sempre mi era sembrato un prete sorridente e deciso ora che il libro fa comprendere meglio le difficoltà che dovette sopportare, capisco come il titolo del libro sia corretto “Le Courage de la Foi”. Spero che questo libro aiuti molti a conoscere la grandezza d’animo di questo vescovo. Anche quelli che lo hanno conosciuto per qualche tempo possano trovare nuove ragioni per esaltarlo ed imitarlo.

Carlo Maria Card. Martini

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Cher Guy Ernest Sanga,

Je suis très heureux que vous écriviez un livre sur le cardinal Tumi. Je l'ai rencontré pour la première fois le 6 Janvier 1980, car il était mon compagnon d'ordination épiscopale. Depuis lors, j'ai eu plusieurs occasions de le rencontrer d'autant plus que nous avons commencé à envoyer des prêtres Fidei Donum au Cameroun. Quelquefois, je me suis rendu à sa résidence. Il m’a aussi accompagné en voiture à travers les différentes rues de la ville de Douala qu’il connaît très bien. Il m'a toujours semblé un prêtre souriant et décisif. Maintenant que le livre nous fait mieux comprendre les difficultés qu’il a eu à supporter, on comprend alors bien, que le titre du livre « Le Courage de la Foi» est opportun. J'espère que ce livre aidera beaucoup à connaître la grandeur d'âme de cet évêque. Même ceux qui l'ont connu depuis un certain temps pourront trouver de nouvelles raisons de le glorifier et de l’imiter.

Carlo Maria Card. Martini

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Introduction

En paraphrasant le célèbre romancier et musicologue camerounais Francis Bebey, Le courage de la foi porte au cœur1, cette belle expression se détache et se livre dans sa simplicité la plus extrême avec une savante lucidité qui était la sienne dans son bestseller, Le fils d’Agatha Moudio. C’est à l’aune de cette affirmation, que je tente l’aventure analytique qui sera la mienne, celle de comprendre et de faire comprendre la complexité du premier Cardinal de l’histoire de l’Eglise Catholique en marche au Cameroun. De prime abord je clarifie ma démarche. Depuis la nuit des temps, toute personne humaine est au monde de deux manières principales : soit par un comportement conformiste dans lequel il « adhère » aux valeurs et à l’ordre établi sans aucunement se soucier de les interroger tant une telle posture est commode et confortable, soit par un comportement distant dans lequel l’individu est comme «mal à l’aise » aussi bien dans sa propre peau que dans la peau des valeurs de son lieu, de son temps, mais une telle « imposture » expose celui ou celle qui s’y risque à vivre dangereusement, et si ses idées ne sont pas nobles il risque de vivre sans la sécurité du groupe. La situation que traverse le peuple camerounais depuis bientôt un demi-siècle après les indépendances ne saurait laisser indifférent sous prétexte de se conformer aux valeurs et à l’ordre qui semblent s’établir. On a constamment l’impression de vivre au Cameroun sur une dangereuse courbe de tension. Pour tout homme et femme sensibles, il s’impose l’urgence d’observer chaque jour qui passe avec un sens plus élevé de responsabilité l’avenir de notre avenir. Il n’est plus permis d’attendre dans la passivité et la résignation que ce qui arrivera arrive. Il est impérieux que nous nous efforcions, avec la dernière énergie, d’infléchir de manière rigoureuse le cours des choses en notre faveur.

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Francis Bebey, Le fils d’Agatha Moudio, éditions Clé, Yaoundé 1967, p.19

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Dès à présent, il va nous falloir entreprendre de questionner avec rigueur le sens de notre responsabilité face à l’avenir de notre histoire. Hier ce sont les autres venus d’ailleurs qui l’ont écrite et interprétée à leur ample convenance jusqu’à nous imposer d’accepter l’ignominie. Peut-être n’a-t-on pas vraiment conscience du poids de notre responsabilité face au devenir de notre histoire. L’histoire vivante, justement parce qu’elle est vivante et qu’elle se réalise dans le temps d’un passé qui nous a été raconté, dans le présent que nous façonnons avec ses hauts et ses bas, par nos actions et dire mesurés ou démesurés nous offrons parfois sans le savoir les visages du futur. Ces visages ne sont pas contradictoires ou opposés les uns aux autres mais les différents reliefs qu’ils présentent exprimeront à long ou à moyen terme la richesse si ce n’est la pauvreté d’un mystère qui doit rejoindre et se confronter aux hommes de tous les temps et de tous les lieux, là même où ils essaient de construire le sens de leur vie et de leur histoire ; et encore il nous faut être animés d’un ‘principe œcuménique’ selon lequel « ce qui vaut pour le tout vaut pour la partie ». L’histoire vivante du Cameroun reste ouverte parce qu’elle nous presse à accomplir des actions au sens du concret dans le temps et le lieu qui structurent notre existence au monde. Cette existence qui est nôtre est une réalité consubstantielle dans l’aujourd’hui d’un temps, d’un lieu, d’une histoire. A lire attentivement la courbe de la tension au Cameroun, on saisit avec un certain espoir que les visages du futur que nous désirons réaliser ne pourront se voir et se connaître qu’à la conformation des visages d’aujourd’hui. Aujourd’hui, à regarder de très près, le Camerounais se présente sous le visage du « pauvre anthropologique », c’est-àdire un être dont la condition fondamentale aujourd’hui est marquée par la précarité et la fragilité, voire la vénalité2. L’action et la pensée, vecteurs producteurs et innovateurs de la culture dans toute existence humaine, connaissent dans le Cameroun contemporain une atrophie angoissante. Aussi, le Cameroun
Sur la notion de « pauvre anthropologique », voir Engelbert MVENG, l’Afrique dans l’Église : Paroles d’un croyant, Paris, l’Harmattan, 1985. Il est important en outre de signaler que pour Mveng, la pauvreté anthropologique est le résultat d’un processus historique, celui de la paupérisation anthropologique, qu’il décrit de manière fort convaincante.
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s’est-il marginalisé dans toutes les manifestations significatives de la vie contemporaine. Sa présence et son apport se réduisent souvent au folklore… pour la galerie des seigneurs. A voir avec une certaine commisération la situation du Cameroun, cinquante ans après les indépendances on saisit la profondeur de ce que le jésuite camerounais Engelbert Mveng appelait une crise de dépersonnalisation chez l’Africain3. Kä Mana tirant les conclusions de la vie concrète de nos peuples et de nos sociétés, pose clairement que la crise et les impasses des sociétés africaines contemporaines, avant d’être une crise et une faillite des structures est une crise d’hommes4. S’il y a un problème camerounais aujourd’hui, c’est que l’on fait l’économie de notre initiative, de nos capacités intellectuelles à poser correctement nos problèmes et à les résoudre sans fauxsemblant. Ce qu’il nous faut pour surmonter les distorsions et les déphasages qui nous condamnent à la paupérisation, à la décomposition et à la mort honteuse, c’est une action consciente, calculée et concertée, mobilisatrice de toutes les énergies et du maximum d’intelligence. L’idée de courage que Francis Bebey souligne dans son roman est le signe annonciateur de ce que nous devons réaliser ici et maintenant. On a l’impression morbide que nos dirigeants ont pris un malin plaisir à s’amuser avec notre avenir. Mais alors quand l’heure du suprême justicier qu’est la mort viendra, elle sera inévitablement accompagnée du moment du changement du cours de l’histoire. À l’évolution des conditions socio-économiques des sociétés qui influent sur la production de la culture, doit correspondre une réappropriation de ces valeurs par les sujets et par la société qu’ils constituent. Or, les quelques considérations rapportées ci-dessus sur la crise d’hommes et de femmes qui frappe le Cameroun, la «pauvreté anthropologique» qui caractérise le Camerounais contemporain laisse entrevoir que cette réappropriation n’est pas effective, elle est en gestation, ce qui permet de dire que l’espoir n’est pas perdu. Ses conditions de possibilité ne sont pas réunies, et c’est cette absence qui caractérise le plus le Camerounais. Cette absence, c’est celle d’un
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Engelbert Mveng, l’Afrique dans l’Église : Paroles d’un croyant, Paris, l’Harmattan, 1985, pp. 78-92 4 Kä Mana, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique, Haho-Ceta-Clé, Nairobi-Lomé-Yaoundé, 1992, p. 100 et suivantes. Cf. aussi son ouvrage : L’Afrique va-telle mourir ? Essai d’éthique politique, Paris, Karthala, 1993

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sujet dont l’initiative historique soit significative dans son effectivité, parce qu’elle tend à réduire la «disproportion entre la théorie et la pratique, l’institué et le vécu, le conçu et dans la situation concrète des sociétés l’éprouvé5», camerounaises, la vie quotidienne des individus et de leurs villages. Réfléchissant sur les «Préalables socio-historiques à une théologie africaine de la mort», Achille Mbembe a une conclusion très incisive qu’on peut légitimement étendre au-delà du cadre où elle a surgi, parce qu’elle traduit bien un aspect global et fondamental de la destinée camerounaise contemporaine. « Dans le nouvel horizon d’attente caractéristique de l’époque africaine actuelle, [l’] insuffisance – organisée – du sujet constitue l’une des conséquences les plus difficilement assumables par une logique de pensée chrétienne. Compte tenu de l’abattoir qu’est l’histoire africaine, et au regard de la promesse de liberté que fut la prédication de Jésus, elle [l’insuffisance du sujet] représente, non seulement la mort absolue, mais aussi un déni caractérisé de résurrection6». Se conformer à sa camerounité sera « reconstruire une destinée de liberté réelle et de créativité humanisante » dans laquelle le « post-colonisé7 » peut donner sa vie, non pas parce qu’on la lui arrache par la violence politique, économique et symbolique, mais parce qu’il est advenu à une nouvelle humanité. C’est cela qui aura caractérisé toute sa vie durant le premier cardinal de l’histoire chrétienne du Cameroun. Dès lors, notre démarche consistera d’abord à poser le problème de la contextualisation exceptionnelle du Cameroun, ensuite de
F. Eboussi Boulaga, La crise du Muntu – Authenticité africaine et philosophie, Paris, Présence africaine, 1977, pp. 234-235. Cf. aussi KÄ Mana, L’Afrique va-t-elle mourir ? Paris, Karthala, 1993, pp. 34-38 6 Achille Mbembé, « Mourir en Post-Colonie. Préalables socio-historiques à une théologie africaine de la mort », in Pâques Africaines d’aujourd’hui, ed. J. Doré – R. Luneau – F. Kabasélé, Jésus et Jésus-Christ, N° 37, Paris, Desclée, 1989. 7 Je tiens l’expression ‘post-colonisé’ de KÄ MANA, Foi chrétienne, crise africaine et reconstruction de l’Afrique. Dans son analyse des pensées africaines, il arrive à une nouvelle mise en perspective de l’histoire africaine dans laquelle chaque Africain comprend « qu’il est au fond de lui-même, au cœur de sa société et dans la dynamique de la vie de tout le continent, un colonisé, un décolonisé, un néo-colonisé et post-colonisé (c’est moi qui souligne) obligé de reconstruire son espace de vie et de reconstruire une destinée de liberté réelle et de créativité humanisante.
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présenter les jalons de l’exercice du pouvoir par et dans l’Eglise Catholique. Une fois étayés ces deux préalables, nous tenterons de cerner l’enfance et l’adolescence de Christian TUMI. Nous allons ensuite mettre en exergue le fruit de nos quelques investigations que nous avons pu mener afin de restituer au lecteur la vérité historique des faits qui ont constitué la trame de l’histoire de cette personnalité iconoclaste de l’histoire contemporaine du Cameroun. D’une part nous avons consulté ici et là quelques personnes dignes de foi pour recueillir des informations primaires originales, pour conduire des entretiens, sources irremplaçables dans cette culture de la restitution de la vérité historique. D’autre part nous nous sommes attachés à consulter ici et là la rare littérature disponible sur Christian Cardinal Tumi. Il ne serait guère charitable d’abandonner notre lecteur sans lui fournir un petit vade mecum sur le Cardinalat.

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CONTEXTUALISATION

L’exception camerounaise sur la scène africaine Parmi les cinquante trois Etats indépendants8 qui composent l’Afrique, un pays et un seul se dégage du lot, se singularisant de manière significative et exceptionnelle. Il s'agit, vous l'avez deviné, du Cameroun. Tout commence au lendemain de la conférence de Berlin en 1885, les puissances occidentales qui décident du sort de l’Afrique se livrent à un dépeçage arbitraire qui n’a pas connu d’égal dans l’histoire de l’humanité. Le Cameroun devient un protectorat allemand et par conséquent, la langue germanique et les institutions du Reich sont imposées aux peuples camerounais. L’éclatement de la première guerre mondiale en 1914 brisera brusquement le rêve allemand, et qui remonte à la nuée des temps des Hohenzollern, d’être de manière stable et définitive une grande puissance colonisatrice. Sa défaite en Europe en 1918, oblige les puissances victorieuses à se partager les restes de ce qui constituait la puissance germanique à travers le monde. Parmi ses territoires conquis, en Afrique on compte trois pays : de Sud Est Africain aujourd'hui la Namibie, le Togo et le Cameroun. Quant au Cameroun, à la différence des autres territoires placés sous le protectorat d’une seule puissance dominante, la Société des Nations (SDN) décide de confier la partie sud et nord à la puissance française et la partie nord-ouest et sud-ouest à la puissance anglaise. Ainsi on distingue d’une part le Cameroun francophone et d’autre part le Cameroun anglophone s'incorporant à la Nigérie ou Nigeria. Cette nouvelle reconfiguration du Cameroun se révèlera plus tard riche en enseignements. D’une part, le Cameroun se verra dans l'obligation d'adopter, dans sa partie anglophone, la langue anglaise, tandis que, d'autre part, la partie francophone adoptera le français comme langue officielle. Le Cameroun devenait ainsi un protectorat bilingue. Nous sommes en 1917.

54 avec le Transkei qui, pas plus que le Ciskei, ne jouit du titre et de la reconnaissance de véritable Etat indépendant. C'est un peu comme le Kosovo, bien que celui-ci vient de proclamer son indépendance.

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Tout au long de son protectorat de 1917 à 1945, soit au lendemain de la seconde guerre mondiale et particulièrement avec la naissance de l’Organisation des Nations Unies (ONU), deux systèmes politiques, juridiques et économiques radicalement distincts se partagent le Cameroun, sans pour autant engendrer un affrontement direct. Chaque protectorat imposera progressivement ses us et coutumes. C’est en raison même de cette expérience que l’exception camerounaise se dessinera, peu à peu, sur la scène africaine, au point de devenir à l’exemple du Canada et du Liban, l'une des rares nations au monde à être officiellement bilingue. Si, au cours des années 1885 à 1917, le Cameroun avait été une colonie allemande, au cours des années 1917 à 1945, le Cameroun est placé d’une part sous le protectorat français et d’autre part sous le protectorat anglais. Le Cameroun se trouvera ainsi mêlé, aux grandes manœuvres politiques des puissances occidentales. Ces va-et-vient ont conforté l’exception camerounaise et lui permirent de se ménager des possibilités d’interventions discrètes, mais cruciales, sur la scène politicodiplomatique africaine. Car le Cameroun aura l’avantage de pouvoir intervenir diplomatiquement tant dans les pays de langue française que dans les pays de langue anglaise. Dans le souci de préserver cette particulière richesse, les autorités politiques camerounaises sauront s’imposer un subtil équilibre au niveau des institutions étatiques. C’est ainsi qu’au lendemain des indépendances, le Chef de l’Etat étant francophone, le président de l’assemblée nationale devait être anglophone. Par contre, de nos jours, le Président de la république étant francophone, le chef du gouvernement est pour sa part un anglophone. L’Eglise catholique qui est particulièrement active sur la scène camerounaise demeure une institution stable telle que l’a voulu son divin fondateur. C’est ainsi que quatre ans (c’est-à-dire en 1988) avant la grande célébration du premier centenaire de l’évangélisation au Cameroun en 1992, le Pape Jean Paul II gratifiera le Cameroun de son premier cardinal, en la personne de l’archevêque métropolitain de Garoua, Mgr Christian TUMI.

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Pour deviner dans quelles merveilleuses et singulières aventures, le fils de Kikaikelaki sera profondément mêlé à l'histoire contemporaine du Cameroun d'une part et des Camerounais d'autre part, il me semble nécessaire de proposer qu’on se familiarise à partir de sa grille de lecture, des temps forts de son enfance à son adolescence jusqu'à sa radicale et irréversible décision d'embrasser l'ordre sacré : la prêtrise. Mais avant cela, puisse le lecteur me concéder de marquer une pause pour mettre en exergue l'un des pans importants de l'institution ecclésiale au long des siècles.

L’Institution de l’Eglise et la fonction sacrée du Pape Sur le chemin de Césarée de Philippe, d'après le 16ème chapitre de l'Evangile selon Saint Matthieu, Jésus établit l'Apôtre Pierre roc de son Eglise et lui donna les clés du royaume des cieux, en lui promettant que les forces de l'enfer ne prévaudraient pas contre son Eglise. Après sa Résurrection, Jésus, selon Saint Jean, fit de Pierre le gardien de la bergerie. Dès le début de l'Eglise, de par la volonté même de son fondateur Jésus, l'Apôtre Pierre obtint une juridiction totale sur l'Eglise. Selon Saint Luc, il fut en outre, grâce à la prière même de Jésus, assuré d'une infaillibilité concernant la foi. Pierre partit d'abord à Antioche, puis à Rome. Mais Pierre transmit à ses successeurs, les évêques de Rome, ses deux grands charismes de juridiction et d'infaillibilité. C'est maintenant la foi de l'Eglise, depuis la solennelle et double définition du 1er Concile du Vatican que le Pontife Romain possède une pleine, entière juridiction non seulement sur les pasteurs, mais encore sur l'ensemble des fidèles, non seulement en matière de doctrine et de morale, mais encore en matière de discipline et de gouvernement de l'Eglise. Telle est la foi de l'Eglise. Mais cette juridiction de Pierre et de ses successeurs ne faisait aucun doute même pour les orientaux qui la reconnurent pendant plus de huit siècles. Et bien sûr cette primauté fut toujours reconnue en Occident. Mais ce qui importe, c’est de pouvoir démontrer, par l’histoire, qu’elle a été aussi reconnue en Orient, lorsque celui-ci était uni à Rome. En effet, si la primauté des évêques de Rome n’avait été reconnue que par l’Occident, on pourrait penser qu’il ne s’agissait que de l’exercice d’un droit patriarcal dû à une primauté d’honneur. Or le 21

témoignage historique apporte de nombreux témoignages, qui permettent d’affirmer que cette primauté de juridiction fut admise, également en Orient, au cours des dix premiers siècles du christianisme. Et de plus cette primauté fut reconnue non seulement par des patriarches ou évêques orientaux, mais encore par des hérétiques et des empereurs. Saint Athanase et Saint Jean Chrysostome recoururent au droit d’appel au successeur de Pierre, lors de leur déposition, le premier par le Concile de Tyr, et le second par le Concile du Chêne. Ils furent défendus par les Papes Jules Ier et Innocent Ier, qui cassèrent les sentences de dépositions. Pareillement, hérétiques et empereurs d’Orient reconnurent-ils la primauté romaine : les partisans d’Eusèbe de Nicomédie, en 339, demandèrent à Jules Ier la confirmation de leur sentence contre St Athanase. L’empereur arien Constance chercha à gagner à sa cause Libère. Euthychès en appela à St Léon contre les décisions du concile de Constantinople de 448, et lorsque il fut condamné à nouveau au Concile de Chalcédoine, les Pères conciliaires proclamèrent : « Pierre a parlé par la bouche de Léon ». Ces preuves historiques attestent que dès les premiers siècles de l’Eglise, tant en Orient qu’en Occident, tant dans les questions dogmatiques que disciplinaires, les évêques de Rome furent considérés dans les faits comme chefs de l’Eglise Universelle. Il est incontestable donc que leur primauté n’était pas considérée comme une simple primauté d’honneur. L’affirmation de « Pastor Aeternus » était déjà crue dans toute l’Eglise. Aux siècles suivants. A partir du Ve siècle, même si la primauté romaine fut souvent mise en brèche par les Patriarches de Constantinople, comme ce sera le cas entre St Grégoire le Grand et Jean le Jeûneur, nous retrouvons la pensée commune, à savoir que toutes les grandes discussions théologiques, tout autant que les querelles disciplinaires, ne pouvaient se conclure que par l’assentiment du successeur de Pierre. Fait très important, souvent peu souligné, les Orientaux souscrivirent à la formule d’Horsmidas, en 519, sur la primauté de l’Eglise Romaine et son indéfectibilité dans la transmission de la foi. Certes les deux Conciles de Lyon, puis celui de Florence demandèrent aux orientaux une telle profession de foi, mais alors il y avait division. Ici, les Eglises partageaient la même foi, preuve qu’il ne peut s’agir d’une prétention romaine. Le Concile de Constantinople de 680 accepta la lettre dogmatique du Pape Saint Agathon sur les deux volontés du Christ. Flavien de Constantinople eut recours à 22

Saint Léon et de même plus tard l’évêque d’Alexandrie Jean Talaïa, en 483, s’adressa à Rome. Autre fait significatif, encore peu souligné, lorsque les orientaux déposèrent le Pape Vigile et le rayèrent des diptyques, en 553, ils entendirent néanmoins garder la communion avec le Siège Romain, tant l’union avec celui-ci leur semblait évidente pour demeurer membres de l’Eglise du Christ. Et c’est un oriental, le Pape Sergius Ier (l’Eglise Romaine compta une douzaine de papes orientaux aux 7 et 8èmes siècles) qui annula les dispositions du Concile Quinisexte. L’histoire donc devrait apporter au dialogue œcuménique des preuves suffisantes pour permettre aux Orientaux d’accepter la juridiction sur l’Eglise universelle du Pontife Romain, surtout si, comme depuis Vatican II, elle est exprimée en connexion avec la doctrine catholique sur l’épiscopat. Mais poursuivons le témoignage historique sur un autre point : la conscience qu'eut l'Eglise de remplacer l'empire romain. En 476, Odoacre voulut s'établir en Italie, qui avait été déjà ravagée par le sac de Genséric en 455, bien après celui d'Alaric en 410. Il déposa le dernier Empereur Romain Romulus Augustule. C'était la fin de l'Empire. La décrépitude, la lassitude, l'immoralité d'une civilisation qui se mourait engloutirent, sous le choc de cette force irrésistible, un Empire prestigieux, mais qui depuis longtemps se disloquait de toutes parts et qui pendant des siècles avait instauré à la face du monde un ordre et une paix légendaires. La « Pax Romana » avait marqué de son empreinte hommes, nations et civilisations. Et pourtant, comme le remarque, avec son acuité coutumière, Dom Delatte "les barbares sont venus, et leur poussée violente a renversé l'Empire Romain, mais l'Eglise, la grande héritière qui avait recueilli la vérité juive et la pensée grecque, avait aussi recueilli la force sociale en se glissant dans l'Empire Romain, comme dans son moule matériel. Par l'exercice de son autorité, elle conserva les cadres de l'Empire Romain, et transmit les conditions de l'ordre et de la vie aux sociétés nationales nouvelles dont Elle fit l'éducation. Par la main de l'Eglise fut créée la civilisation européenne, qui se répandit par tout le monde habité: son influence et son action, aussi longtemps qu'elle fut obéie, maintint l'ordre dans l'homme, l'ordre dans la famille, l'ordre dans la société nationale, l'ordre dans la société internationale.... Il est évident à tous les yeux que le jour où cette puissance d'ordre et de paix, qui des mains de la Rome païenne a passé à 23

la Rome chrétienne, après avoir été lentement minée par les légistes, secouée par la prétendue Réforme et par la Révolution, aura été définitivement ruinée par l'assaut de tous les éléments du mal déchaînés, les routes seront ouvertes et les issues libres pour le mal..... »9.

La Centralité du magistère et la figure du cardinalat. En effet, c’est depuis la fin de l’empire Romain et la montée en puissance de l’Eglise, que l’Evêque de Rome ajoutait à sa conscience de successeur de l’Apôtre Pierre un désir de maintenir le rôle temporel de l'empereur disparu en Occident. Ce sera le début de ce que l'on a appelé le pouvoir temporel des papes, qu'il ne faut pas confondre avec sa juridiction. L’exercice de son magistère s'est dédoublé d'un exercice politique disparu après la perte des Etats pontificaux, en 1870, et en partie retrouvé après les accords du Latran en 1929. Le pape devint le chef de l'Etat du Vatican et surtout la plus grande autorité morale de la planète. Ce pouvoir politique du pape, qu’il faut encore une fois distinguer de sa juridiction, entraînait de la part des responsables ecclésiastiques beaucoup plus de diplomatie et d’entregent. En outre, il faut aussi que la plupart des titres d’honneur réservés à l’empereur aient été progressivement transférés au successeur de saint Pierre. C’est le cas du titre de Pontifex Maximus (Souverain Pontife), titre pourtant attribué par l'auteur de l'Epître aux Hébreux au Christ grand et unique prêtre de la nouvelle Alliance. Le Christ, totalement différent du grand prêtre de l'ancienne alliance pouvait, du fait même de sa filiation divine, expier les péchés. Ce titre est chez Jésus un titre divin et il n'est donc pas étonnant de le retrouver chez les empereurs romains qui, eux aussi, mais d'une toute autre façon, revendiquèrent le titre de Dieu. Ce fut d'ailleurs souvent le motif du martyre des premiers chrétiens qui eurent un choix décisif à faire: ou adorer le Pontifex maximus - Kurios (du nom grec Seigneur qui traduit le Yahvé = Dieu hébreu) Caesar et apostasier ou adorer le Pontifex maximus - Kurios Jesus et verser alors obligatoirement son sang en devenant martyr du Christ. Et n'oublions jamais que la couleur cardinalice rouge entend
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Dom Delatte « Commentaire des Epîtres de Saint Paul » Tome I pages 238-239

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rappeler aux cardinaux qu'ils doivent être prêts à verser leur sang pour le Christ et pour l'Eglise. C'est ce qu'ont rappelé, pour ne s'en tenir qu'à eux, Jean Paul II et Benoît XVI, lors des consistoires pour la création de cardinaux10. Nous retrouvons à propos du cardinalat cette influence politique romaine qui déteint sur le religieux. Le titre de cardinal qui vient du latin cardinalis, c’est-à-dire principal, était jusqu’au règne de l’empereur Théodose 1er dernier empereur d'Orient et d'Occident, un titre donné à des officiers de la couronne, à des généraux d’armée, au préfet du prétoire en Asie et en Afrique, parce qu’ils remplissaient les principales charges de l’empire. A la fin du règne de Théodose, l’Eglise s’appropria ce titre qui est aujourd'hui réservé à de hauts dignitaires de l’Eglise catholique choisis par le Pape et chargés de l'assister dans l’exercice de sa charge. Les Cardinaux dans leur ensemble forment le Collège des cardinaux ou Sacré collège. Leur titre précis est cardinal de la sainte Église romaine (cardinalis sanctæ romanæ Ecclesiæ) : ils forment en effet la plus haute sphère de l'Église romaine. C'est en quelque sorte le sénat du pape et plus qu'un simple conseil. Cela est particulièrement plus visible maintenant. En effet, depuis que Paul VI a supprimé le droit de vote aux cardinaux âgés de plus de 80 ans, lui-même et ses successeurs n'ont pas hésité à nommer des prêtres, théologiens ou exégètes, qui rendirent les plus grands services à l'Eglise : Cardinaux Journet (bien que celui-ci ait été nommé avant la suppression du droit de vote), de Lubac, Congar, Vanhoye etc. Pour l'Afrique, le ghanéen Mgr Peter Poreku Dery a été nommé par Benoît XVI alors qu'il avait plus de 80 ans. Et à plusieurs reprises Jean-Paul II convoqua l’ensemble du Sacré collège pour examiner les graves questions de l'heure: finances du Saint Siège, respect de la vie et préparation du grand jubilé entre autres. Les cardinaux étaient à l'origine les membres du clergé de Rome, dépendants de l'évêque de Rome qu'ils avaient - et qu'ils ont toujours -la charge d'élire. Il faudra attendre la réforme grégorienne en 1059, pour voir le Pape Nicolas II, définir avec plus de précision le statut du Cardinal et surtout lui voir attribuer
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Pour Jean-Paul II : Allocutions du 30 Juin 1979 ; 2 Février 1983 ; 28 Mai 1985 ; 23 Juin 1988; 29 Juin 1991 ; 30 Novembre 1994; 20 Février 1998 ; 22 Février 2000 ; 21 Octobre 2003 et pour Benoît XVI, allocution à l'Angelus du 25 Mars 2006 et allocution du 24 Novembre 2007.

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un rang supérieur aux autres évêques de l’Eglise, fussent-ils patriarches orientaux11. Comme à l'origine les cardinaux représentaient le clergé de Rome, leur classification en trois ordres: épiscopat, presbytérat et diaconat, fut tout naturellement adoptée : les cardinaux évêques qui ont la charge des diocèses circonvoisins (évêchés suburbicaires) de Rome, Ostie étant réservé au cardinal doyen et Porto et Sainte Rufine composant un seul évêché. les cardinaux prêtres, titulaires des paroisses ou titres de la ville de Rome, et les cardinaux diacres, responsables des diaconies romaines.

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Après les réformes de Nicolas II en 1059 et d'Alexandre III en 1181, seul le collège cardinalice eut le droit d'élire le pape. L'élection n'était plus le privilège du clergé de Rome, dont les pouvoirs en la matière étaient transmis au collège cardinalice. Dès lors le clergé romain n'était plus le clergé urbis (de la ville), mais bien le clergé orbis (du monde, en l'occurrence pour l'heure l'Europe seule). Bien sûr il s'agit d'une analogie, car il existait – et il existe -toujours un clergé à Rome. Depuis Pie XII d'ailleurs les allocutions de l'évêque de Rome au clergé de son diocèse (prêtres du diocèse de Rome), généralement prononcées au début du carême, revêtent de la plus haute importance doctrinale et pastorale. Donc, depuis la fin du XIIème siècle, les cardinaux, même non prêtres et à plus forte raison non évêques, obtinrent la prééminence sur les évêques et même sur les patriarches orientaux. On pouvait obtenir le titre de cardinal sans avoir reçu même un ordre mineur. Ce fut le cas du Cardinal Mazarin qui n'était que tonsuré. Paul VI eut même l'idée de créer cardinal Jacques Maritain, mais il n'osa pas, les temps ayant changé. Le
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C'est cette raison qui poussa Jean XXIII, en 1962 à rendre obligatoire l'épiscopat pour tous les cardinaux. Le Jeudi Saint 1962, il procéda à une vaste ordination de tous les cardinaux qui n'étaient pas évêques. Ainsi furent ordonnés les cardinaux Ottaviani et Jullien entre autres. Cette prescription se retrouve de nos jours dans le Code de droit canonique. Depuis Jean-Paul II, certains nommés demandèrent une dispense pour rester prêtres et ne pas être ordonnés évêques.

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cardinal Antonelli secrétaire d'Etat de Pie IX n'était que diacre. Par la bulle Postquam verus publiée en 1586, le Pape Sixte Quint établit désormais que la nomination au titre de cardinal serait réservée aux seuls clercs, c'est-à-dire les tonsurés d'au moins un an et le même Sixte Quint fixa à 70 le nombre des cardinaux, en mémoire des 70 vieillards choisis par Moïse et surtout des 70 sages qui traduisirent la Bible hébraïque en grec et qui sont universellement connus sous le nom des Septantes. Enfin, il divisa le collège cardinalice en 3 ordres : 6 cardinaux-évêques, 50 prêtres, 14 diacres. Ce nombre fut respecté jusqu'au consistoire du 15 Décembre 1958, lorsque Jean XXIII dépassa pour la 1ère fois le chiffre fatidique de 70. Paul VI mit une limite de 120 pour les électeurs, mais point pour l'ensemble du Collège qui dépassa le nombre de 200 sous Jean-Paul II, puis sous Benoît XVI. Au regard de nombreux abus, l’Eglise se décida à travers le nouveau Code de droit canonique publié en 1917 à réservé la dignité de cardinal aux prêtres. Jusqu'au Concile Vatican II, les cardinaux de l'ordre diaconal étaient prêtres, mais depuis le deuxième Concile du Vatican, les prêtres élevés à la dignité de cardinal doivent toujours recevoir la consécration épiscopale, sauf dispense spéciale du pape. Le Code de droit canonique de 1983 reprend cette mesure. Le Pape Jean-Paul II a pourtant créé cardinaux des prêtres qui n'ont pas été consacrés évêques par la suite, par exemple les pères conciliaires Henri de Lubac, jésuite, et Yves Congar, dominicain. En revanche, tous les cardinaux actuellement électeurs sont titulaires de la dignité épiscopale.

Le Collège cardinalice Il faudra attendre le règne du pape Eugène III, pour voir les cardinaux former le Sacré Collège ou Collège des cardinaux. Certains cardinaux occupent des positions particulières au sein du Sacré Collège. On distingue : Le doyen du sacré Collège qui cumule l'évêché d’Ostie qui lui est réservé avec son siège épiscopal cardinalice, le camerlingue et le protodiacre. En effet,

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le doyen, c’est-à-dire non le plus ancien d'âge12, mais le premier dans la charge. Depuis Paul VI ; le cardinal camerlingue de la sainte Église romaine assure la gestion temporelle du Saint-Siège pendant la période de la vacance pontificale; le protodiacre assure des fonctions cérémonielles comme l'annonce des résultats de l'élection pontificale. Les évènements qui réunissent le Sacré Collège sont soit le conclave pour l’élection du nouveau Pape, ou le consistoire pour décider sur des questions qui touchent la vie de l’Eglise dans sa complexité. Selon les trois ordres que nous avons énumérés ci-haut, les cardinaux-évêques se voient attribuer l'un des huit anciens diocèses situés autour de Rome : Albano, Frascati (anciennement Tusculum), Ostie et Velletri, Palestrina Porto, Sainte-Rufine, et Sabine. Cependant, les sièges de Porto et Sainte-Rufine sont unis en un seul depuis 1119, et le siège d'Ostie est cumulé depuis 1914 par le doyen du collège des cardinaux, avec le siège qu'il possédait au moment de sa nomination. De la sorte, les cardinaux-évêques sont seulement au nombre de six, à quoi viennent s'ajouter les cardinaux-patriarches. De nos jours, les cardinaux évêques sont choisis par le pape parmi les cardinaux des deux autres ordres, mais jadis un évêque pouvait être créé directement cardinal-évêque. De nos jours, les membres de la curie romaine créés cardinaux le sont généralement dans l'ordre des cardinauxdiacres (on les appelle cardinaux de curie), tandis que les évêques titulaires d'évêchés effectifs sont créés dans l'ordre des cardinaux-prêtres (cardinaux en résidence). Les prélats âgés de plus de quatre-vingts ans créés cardinaux ne peuvent pas élire le pape; ils sont généralement dans l'ordre des cardinaux-diacres. Les cardinaux-diacres peuvent cependant au bout de dix ans opter librement pour l'ordre des cardinaux-prêtres. Ils peuvent en même-temps conserver leur diaconie, qui est élevée pro haec vice au rang de titre, c'est-à-dire qu'ils conservent la même diaconie qui sera considérée comme une paroisse tant qu'ils l'occuperont. L'ordre protocolaire s'établit ainsi :
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Actuellement le Cardinal Tonini, mais cela change très vite.

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1. le doyen de l'ordre des cardinaux-évêques, qui est également le doyen du collège des cardinaux; autrefois doyen d'ancienneté parmi les cardinaux-évêques, le canon 352 du Code de Droit Canonique stipule que les cardinaux-évêques doivent élire parmi eux celui qui sera le doyen, et l'élection au décanat doit être approuvé par le pape; le cardinal doyen est en même temps, et traditionnellement, évêque d'Ostie; c'est à lui que reviendrait la consécration épiscopale (avec l'assistance de deux autres évêques, selon la prescription du concile de Nicée), d'un nouveau pape qui ne serait pas encore évêque. C'est le cardinal doyen qui, en l'absence du pape, convoque et préside le collège des cardinaux ; 2. le vice doyen du Sacré Collège ; 3. les cardinaux-évêques dans l'ordre de leur élévation ; 4. les patriarches des Églises catholiques orientales dans l'ordre de leur création cardinalice. Paul VI a établi qu'ils n'avaient pas de place protocolaire. Si, sur les listes, ils sont placés en 3° derrière le dernier cardinal évêque, dans les cérémonies ils sont souvent placés juste derrière le cardinal vice doyen, voire doyen ; 5. le cardinal protoprêtre qui est le doyen d'ancienneté de l'ordre des cardinaux-prêtres ; 6. les cardinaux-prêtres dans l'ordre de leur création au rang de- cardinal13; 7. le cardinal protodiacre qui est le doyen d'ancienneté de l'ordre des cardinaux-diacres (c'est à lui que revient la tâche d'annoncer au monde l'élection du nouveau pape et son nom de règne, depuis le balcon de la Basilique Saint-Pierre, par la célèbre formule " Habemus papam... " ; c'est aussi lui qui couronnait le pape de la tiare et qui, depuis l'abolition du couronnement, pose le pallium sur les épaules du pape lors de sa messe d'inauguration);
Notons qu'un cardinal créé in pectore, c'est-à-dire sous le sceau du secret, prend sa place d'ancienneté selon la date de sa création et non de sa promulgation :ainsi le Cardinal Tomasek qui reçut la barrette en 1977, mais qui avait été créé cardinal en 1976. Citons encore l'archevêque de Shanghai , créé cardinal en 1979, mais qui ne reçut sa barrette qu'en 1991 etc.
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