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Prêtres-Ouvriers
50 ans d'Histoire et de Combats

«;)L'Hannattan, 2001 ISBN: 2-7475-0227-9

René Poterie et Louis Jeusselin

Prêtres-Ouvriers
50 ans d'Histoire et de Combats

Préface de Pierre PIERRARD Historien

L.'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) CANADA H2Y lK9

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 102/4 Torino ITALIE

Une ombre ne diminue pas la lumière d'une surface, elle l'exalte. (Pourquoi éviter) le pourcentage d'erreurs ou d'abus... L'histoire n'est ni une épure ni un conte de fées. Nous connaissons bien cela avec la vie des saints, les apologétiques diverses. Ne recommençons pas ailleurs les mêmes erreurs.. Qu'on vous sente partisan, au bon sens, mais en présence des obscurités, des drames, des ambivalences et des incertitudes de l'histoire, non pas devant un trop beau livre d'images (Mounier). « L'événement religieux le plus important depuis la Révolution française: la naissance des PrêtresOuvriers» R.P.CHENU.

PREFACE
DE PIERRE PIERRARD

Voici un demi-siècle qu'on parle des Prêtres-Ouvriers. A y regarder de près, on s'aperçoit que si on excepte les productions propres au collectif P.O. - nombre important d'émouvantes monographies ou biographies et documents m~eurs comme Mémoire Prètres-Ouvriers( 1991-1997) - le grand public dispose de peu d'informations sur le fait Prêtres-Ouvriers depuis cinquante ans. Il y a eu , bien sûr, les deux sommes incontournables que furent Naissance des Prêtres-Ouvriers d'Emile (Poula!, Paris, Casterman, 1965; nouvelle édition enrichie, Paris, Cerf, 1999), et Quand Rome condamne, Dominicains et PrêtresOuvriers de François Leprieur. Paris, Plon/Cerf, 1989. Mais le premier ouvrage traite essentiellement des débuts de l'expérience P.O. imposée par Rome. Drame dont les prolongements, dans la conscience, le subconscient voire l'inconscient des chrétiens, sont loin d'avoir disparu. Quant au roman de Gilbert Cesbron, Les Saints vont en enjèr, Paris, Robert Laffont, 1952 et à l'essai d'Henri Queffelec, Le jour se lève sur la banlieue. Grasset, 1954 - qui eurent tous deux les honneurs du Livre de Poche chrétien. ils contribuèrent à nourrir des sentiments émotionnels tout à fait honorables mais peu faits pour attirer l'attention du lecteur sur les véritables dimensions du fait PrêtresOuvriers, fait historique très spécifique, à prendre en compte comme tel, sans à pnon. L'ambition du présent ouvrage est précisément de tenter une approche historique du fait P.O.- réalité significative et non normative ., au-delà de toute approximation, de toute légende, si sympathique soit-elle. Le travail remarquable de René Poterie et de Louis Jeusselin est le fruit à la fois d'une longue réflexion et d'une longue expérience au cœur même du monde des P.O. Ils ne se présentent pas comme des historiens "professionnels", mais ils font beaucoup mieux qu'un observateur de l'extérieur qui n'aurait plus à sa disposition que des archives écrites. Celles-ci avec, dans ce cas, leur cortège d'émotions, d'indignation, de nostalgie guettent toute réflexion objective, et peuvent autoriser l'écrivain à élaborer des spéculations brillantes, voire séduisantes mais, en fait, abstraites et tentées par le systématisme. René Poterie et Louis Jeusselin pensent, très justement, que le moment est venu de cerner enfin, en une étude forte, le fait Prêtres-Ouvriers. Comme ils le disent, "le contact aurait été perdu non seulement avec les faits et les événements,

mais aussi avec les acteurs", avec ces Prêtres-ouvriers dont on dit qu'ils sont des Prêtres oubliés, d'abord à cause de l'usure du temps, ensuite par l'effet du formidable bouleversement dont le monde du travail est affecté depuis un quart de siècle. Parce qu'il n'y a plus beaucoup de "prêtres en usine", on croit qu'il n'y a plus de "prêtres au travail" : on oublie que le "travail" s'est fortement diversifié depuis trente ans, offrant aux Prêtres-Ouvriers une palette beaucoup plus variée de domaines où être présent, où s'enfouir. Quelles divergences, quelles évolutions depuis que se sont descellées les structures d'une classe ouvrière puissante et organisée! C'est cette évolution, envisagée dans la longue durée qui sert de fil rouge à nos deux auteurs. Mais ceux-ci ne perdent jamais de vue ce qui fait l'unité profonde des existences vécues, assumées, parfois dans la déréliction, depuis un demi-siècle, par un mil1ier d'hommes, de prêtres à la personnalité forte et souvent admirable; le sens profond d'une mission définie, en décembre 1950 E.\prit par celui qui survit à tant d'années de travaux, de soufftances, de joies, de désillusions, d'espérance invincible, d'humilité vécues au plus profond du terreau hwnain: André Depierre. Il écrivait: "Cette mission exigeait de nous un mariage total pour le meiI1eur et pour le pire, un mariage charnel avec le Mouvement Ouvrier. Comme s'il avait fallu des raisons raisonnables pour justifier le mariage de notre sacerdoce avec le peuple délaissé de presque tous". Je suis, nous devons être reconnaissants à René Poterie et Louis Jeusselin d'avoir, enfm, pris à bras le corps ce formidable sujet. Formidable, non par son étrangeté mais par sa signification, sans équivalent dans le passé au sein de l'histoire de l'Eglise, de l'histoire des hommes, de l'histoire des travaiHeùrs.

Pierre PIERRARD

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AVANT PROPOS
"On donne volontiers le titre de Prêtre-Ouvrier à tout prêtre qui sait se faire proche et compréhensif, attentif à la vie ordinaire et aux difficultés des petites gens, même s'il n'exerce pas un emploi salarié. Pourtant, nombre de prêtres au travail ne souhaitent pas s'appeler ainsi, soit qu'ils travaillent dans d'autres secteurs d'activité, soit qu'ils veuillent garder leur indépendance personnelle" 1. Aujourd'hui, en l'an 2000, il est fatal que le mot: Prêtre-Ouvrier évoque pour chaque lecteur, des situations et des visages fort différents. Le parcours historique que nous proposons dans cet ouvrage ne peut commencer par en donner UNE défInition. Fidèles aux diversités d'une histoire relativement courte, ce n'est qu'en fm de parcours que nous nous demanderons: qu'est-ce donc qu'un Prêtre-Ouvrier ? Jean-Laurent est prêtre dans la cité de l'OL Y, à cheval sur les communes Montgeron et de Vigneux-sur-Seine (Essonne). Dans le jOUIllal La Vie du février 1999, on peut lire à son propos, ce que dit l'un de ses jeunes amis: "c'est mec comme tout le monde, sauf le dimanche. Au moment de la Messe il met
déguisement"
.

de 18 un un

Christian Alain, lui, est prêtre dans la cité de La Roseraie, à Angers. Le même article dit de lui: "Servi par sa forte carrure et son tempérament chaleureux, il a conservé de son ancien métier de facteur, la pratique du porte à porte et le sens du contact". Dans cette cité, les adultes disposent d'un bagage culturel très faible. Les jeunes y vivent dans un contexte dominé par une culture de zapping et de jouissance immédiate". Voilà donc un homme qui a quitté son ancien métier, pour devenir prêtre, mais aussi pour être en contact étroit et assidu auprès des jeunes. Christian Alain explique, lui-même, qu'il a décidé d'être membre actif de deux associations, Passerelle et Vie Libre: "Si j'ai choisi d'en être membre, c'est en raison de leur caractère non confessionnel". Ma situation de prêtre n'apporte par elle-même aucune réponse. De toute manière, je me place au même niveau que les lalCS...à côté de qui je travail1e..." Curieusement, sans que dans l'article de La Vie qui retrace ces diverses situations, il soit précisément question des PrêtresOuvriers, en fm d'article, sur la même photo, le même sourire éclatant réunit Christian Alain et Roger Biteau. Celui-ci est Prêtre-Ouvrier. Il voulut devenir ouvrier, pour être véritablement en contact avec les travailleurs, et même devenir l'un d'eux. Il fut métallurgiste à l'usine Cégédur, de 1969 à fm 1987. Il est retraité, il habite, et il est actif, dans cette même cité de la Roseraie sans y avoir de fonction "pastorale" d'aucune sorte. Cinquante ans auparavant, Henri Barreau, originaire de Saint-André de la Marche dans le Maine et Loire, avait été ouvrier dans une usine de chaussures, avant d'entrer au séminaire. Devenu prêtre, il part à la Mission de Paris. Ouvrier
I Encyclopedia Universalis. Article "Prêtre-Ouvrier".

d'usine depuis trois ans "aux Compteurs" de Montrouge, il devient "pennanent" à la CGT.Toute sa vie, il y occupera de hautes fonctions. En 1993, Le Jour du Seigneur édite une cassette audiovisuelle "PrêtresOuvriers, Prêtres Oubliés". Cette cassette présente ensemble deux Prêtres-Ouvriers: d'une part, Hervé Bienfait: "il incarne bien une nouvelle génération de PrêtresOuvriers, soucieux d'être présents auprès des excJus et des laissés pour compte d'une société où règne la précarité". Et, d'autre part, André Depierre qui "témoigne, lui, des origines des Prêtres-Ouvriers, de l'enfouissement dans la classe ouvrière, des luttes ouvrières et des combats dans l'Eglise pour faire renaître lors de Vatican II, un sacerdoce interdit par Rome en 1954. Voici donc l'itinéraire d'un prêtre engagé, avec l'objectif d'être fidèle à la fois à l'Eglise et à une classe ouvrière qu'il a connue puissante et organisée". Oubliés? Ceux que l'on a appelés les Prêtres-Ouvriers, les P.O. pour les intimes... Que s'est-il passé, dans ce laps de temps de quelque cinquante ans ? Serait-ce que l'ambiance de notre société, marquée actuellement par le chômage, la précarité, la violence au cœur des mentalités de tant de jeunes, nous fait oublier, peut-être un peu rapidement, d'autres réalités, toutes proches cependant, qui structuraient récemment encore notre société, selon des schémas de lutte de classe. Quelles divergences! Quelles évolutions, quelles transfonnations, entre ces situations, sociales et religieuses. Cependant, n'y aurait-il pas certaines connivences de fond, entre ces modes de vie fort différents? Bien évidemment, il faut éviter ce qui pourrait paraître des amalgames, trop faciles, et inadmissibles. Un parcours de 50 ans, s'il se veut historique, amène pourtant à s'interroger honnêtement, tant sur des ressemblances, sur des analogies, que sur des différences manifestes. Les unes et les autres sont-elles le fait de mentalités, religieuses ou ecclésiales, singulièrement contrastées? Sont-elles suscitées - plus ou moins consciemment par des évolutions de notre société? C'est bien là une des questions essentielles que pose le fait de 60 ans d'histoire des Prêtres-Ouvriers. Ce sont les bases réelles de l'histoire, c'est-à-dire les fonctionnements précis, de la société civile tout autant que ceux de la société Eglise, qui peuvent expliquer, faire comprendre, cette réalité historique, que nous appelons ici, dans sa diversité, "le fait Prêtres-Ouvriers". Ces instances (comme on dit parfois), ces structures, se modifient. Ni les structures de l'Eglise, ni celles du Mouvement Ouvrier, ne sont comparables en l'an 2000 à ce qu'elles étaient en 1954. Il est nonnal que le fait Prêtres-Ouvriers lui-même, ait subi les répercussions de ces changements. Les évolutions de son déroulement historique tiennent très directement à l'extérieur de lui-même. Il présente donc des visages fort divers, de continuelles restructurations. C'est cela même qui représente l'intérêt de son histoire. Cette prise en compte voudrait éclairer le déroulement historique de l'ouvrage que voici. Prendre en compte un fait historique, certes étrange et contestable, comme le fait Prêtres-Ouvriers, ce n'est aucunement relater des 12

événements parce qu'ils sont étranges et contestables. Mais, puisqu'ils sont réels et massifs, ces faits sont éminemment significatifs d'une problématique, aussi bien laïque et sociale, que religieuse et ecclésiale. Sans doute un essentiel demeure-t-it même si nonnalement, les fonnes qui apparaissent se modifient constamment. Parviendra-t-on, au cours de cet ouvrage, à le cerner quelque peu? Nous ne sommes pas, nous ne prétendons pas être, des historiens. Des historiens de métier, rompus aux disciplines assez strictes, de ce métier. Nous sommes des témoins qualifiés - oserions-nous dire - par notre proximité depuis longtemps au cœur de cette réalité Prêtres-Ouvriers. Passionnés, mais rigoureux, nous avons pensé qu'il était utile et possible de pennettre à un hu'ge public, une approche de cette réalité, au-delà de toute approximation, au-delà de toute légende, laquelle serait bien trop sympathique, et donc fallacieuse. Notre projet au travers de cet ouvrage, c'est de faire connaître des faits, des événements concernant les Prêtres-Ouvriers. Nombre de ces faits restent (presque) totalement ignorés du grand public. Ce que nous voulons c'est aussi et tout autant, non pas justifier ces événements, mais chercher à les comprendre, à les expliquer. Et cela, en respectant les visages fort diversifiés qui se sont manifestés au cours de l'histoire. Peut-on, dès maintenant, a-t-on le recul nécessaire, pour faire UNE présentation, globale, d'un fait, dont nous ne cesserons pourtant de souligner la diversité? Nous avons cru, après beaucoup de réflexions et d'hésitations, de conftontations, que c'est aujourd'hui qu'il fallait le faire, si l'on voulait réellement aborder le registre historique. Si l'on avait attendu (...il aurait faUu probablement attendre longtemps!), le contact aurait été perdu non seulement avec les faits et les événements, mais encore avec les acteurs. Demain, les archives écrites paraîtront singulièrement pauvres... même si elles autorisent, trop facilement, à élaborer des spéculations, brillantes et séduisantes, mais terriblement abstraites. Que ce soit courageux ou non, naïf ou simphste, c'est aujourd'hui qu'il a paru utile, sinon nécessaire, d'écrire cette Histoire, en y apportant une rigoureuse clarté, qui soit sérieusement fondée. Aujourd'hui, c'est donc délibérément, que nous avons pris des risques. Pour nous, la nécessité s'est imposée de rendre publics certains faits, inconnus de la plupart des lecteurs. Et nous admettons fort bien, que d'autres manières d'écrire l'Histoire des Prêtres-Ouvriers soient opposées à la nôtre. Cela serait parfaitement légitime, C'est le propre même de l'Histoire. Et cela aurait l'intérêt d'amorcer un large débat sur LES significations de ce fait historique. Nous admettons par avance les critiques qui fatalement surgiront. Elles seront certainement fondées, dans la mesure où elles viendraient d'aiHeurs que des règles ou des postulats de tel1e ou telle "école" d'Histoire. Il nous a semblé dommageable qu'actuellement, par l'effet d'une sorte de pression intellectueJle, non dite mais réeIJe, en même temps que par crainte ou paresse, l'ensemble du dossier Prêtres-Ouvriers, sur cinquante ans, ne soit pas 13

réouvert, - et ce n'est pas par le fait de gens d'Eglise -. Quelques monographies, de valeur très inégale d'ailleurs, ne suppléent pas à un travail d'ensemble. Ce dossier est pourtant abordé par de nombreux travaux d'étudiants, passionnément intéressés par cette page d'Histoire, insolite du fait de son enracinement chrétien. Ils sont malheureusement trop particuliers, quelquefois hésitants, et de toute façon inconnus du public. D'une toute autre valeur, nous paraît l'œuvre entreprise par l'Equipe Nationale des Prêtres-Ouvriers sous le titre: Mémoire Prêtres-Ouvriers, laquelle est tout à fait remarquable. C'est un travail de longue haleine, davantage oeuvre de réflexions en de multiples domaines, sur ce qu'ont vécu et pensé tels ou tels Prêtres-Ouvriers2. Relisant le fait Prêtres-Ouvriers sur une période de quelque 60 ans, nous risquons forcément l'odieux, aux yeux d'acteurs qui ont tant souffert, de paraître relativiser ce qui a été vécu par eux, comme l'absolu de leurs vies... et cela, tout normalement, puisque pour eux c'est l'engagement de "toute une vie". Pour certains, souvent, ce fut un engagement vécu dans des souftfances tragiques, dans la désillusion parfois, dans l'amertume. Et pourtant, le fait P.O. est autrement plus vaste et significatif que ce qu'en voit, ce qu'a pu en percevoir aucun acteur. Ce fait collectif, nous paraîtrons fatalement le voir, le connaître autrement que tel acteur particulier. Nous mesurons les risques d'indignation que cela peut susciter. "Mais l'histoire n'appartient à personne". Nous ne voulons ni polémiquer, ni défendre systématiquement UNE thèse. Mais, pas davantage, nous ne pouvons adopter, comme seule valable, l'opinion de tel Prêtre-Ouvrier en particulier, alors que, sur la même question, d'autres opinions... et d'autres manières de se situer, se sont manifestées. C'est aussi CELA, la diversité du fait Prêtre-Ouvrier. Le fait P.O. n'est certes pas une épopée, faite de générosités éblouissantes (telle que l'a imaginée Gilbert Cesbron dans son roman Les Saints vont en enfer. Ce n'est pas non plus du "populisme", du misérabilisme. Ce n'est pas une expérience, un peu folle, avortée, ponctuée essentiellement par l'arrêt brutal, imposée par Rome en Mars 1954. Pas davantage, il n'est un prétexte, disponible à tous, comme particulièrement emblématique des tensions entre l'institutionnel de l'Eglise et la base du Peuple de Dieu. Il a été (d'une certaine façon, il continue d'être) une réaction - rigoureuse, courageuse, lucide, intelligente d'un certain nombre de croyants, prêtres de JésusChrist, face à une part, singulièrement méconnue, de la société, à une époque, de cette société. Le fait Prêtres-Ouvriers n'est ni magnifique, ni merveilleux, ni

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Aussi importante, dans son ordre, que soit cette oeuvre, il convient de noter que toute oeuvre de mémoire, normalement, reste "subjective, individuelle. Elle est fonction de la situation du témoin, liant inévitablement faits et contexte particulier, elle répond aussi à des enjeux (défense, illustration ou glorification), faisant intervenir des mécanismes psychologiques très loin d'une observation objective hors de propos l'Histoire. Collection Corpus, Flammarion, page 232. "L'Histoire se fait toujours plus ou moins contre la mémoire" écrit un historien talentueux. 14

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aventureux. Ce que réalise un groupe hmnain au travers de 60 ans d'existence, apparaît à tout regard exigeant, comme bien plus complexe, et parfois bien plus grand que la conscience qu'en ont les acteurs. Les véritables traces que laissent les acteurs, vont bien au-delà des docmnents écrits et des récits. EUes sont beaucoup plus profondes et moins intimes, que la somme des souvenirs de chacun des acteurs. Avec ses facettes multiples, le fait Prêtres-Ouvriers reste donc un fait particulièrement spécifique, à prendre en compte comme tel, sans a priori. Par son intelligence et son sérieux, il est significatif, et non pas normatif. Cela, ni le Monde Chrétien, ni l'ensemble de la société, n'ont su le voir. Nous avons la faiblesse de penser qu'il est possible de le montrer. C'est toute l'ambition de cet ouvrage. C'est seulement sous le couvert d'une "approche historique" que cela est possible. Nous avons voulu que cet ouvrage soit assez rigoureux pour y contribuer. Ce qui est véritablement Histoire ne peut être figé. Nous avons refusé que générosité, sentiment, émotion, admiration, aussi bien qu'indignation simpliste ou systématique, soient au cœur de ce qui fait notre compréhension du fait Prêtres-Ouvriers. Le lecteur auquel s'adresse cet ouvrage, n'est ni un intellectuel, ni un érudit, qu'il soit chrétien ou non. C'est l'homme ordinaire, pourvu qu'il se rende capable d'aborder sérieusement des événements importants, pourvu qu'il fasse l'effort nécessaire pour comprendre. Le "grand public", auquel nous voulons nous adresser parce qu'il est intéressé par le fait P.O., n'aurait que faire d'une vaste érudition3. Faire "savoir", d'une façon claire et précise, de telle sorte que le lecteur moyen puisse "comprendre" (c'est-à-dire qu'il puisse se faire son opinion), tel est notre but. Modestes "artisans" de l'Histoire, c'est à ce public que nous nous adressons. On connaît la célèbre remarque de méthodologie, inscrite - gail1ardement et pour privilège personnel- par Renan (dans l'Avenir de la science) : "Pour faire l'histoire d'une religion, il ne faut plus y croire d'une manière absolue, mais il faut y avoir cru". Paraphrasant Renan, nous disons: Nous avons cru aux Prêtres-Ouvriers et nous continuons d'y croire. Mais, pour l'œuvre que nous avons entreprise, ce n'est pas d'une manière absolue que nous avons voulu y croire. Cela pourtant, ne nous a contraints, à aucun moment de notre travail, à la froideur du greffier. C'est leur passion pour l'œuvre qu'ils ont entreprise, qui souvent a aidé des écrivains à être de bons historiens. Rigoureux, et passionnés tout ensemble, nous avons voulu l'être. Y sommes-nous parvenus? Au lecteur de le dire. L.J. & RP.
3 Nous ne cherchons ni à imiter, ni à résumer, des "thèses", des livres de l'ampleur ou de la minutie, par exemple, de celui de F. Le Prieur Quand Rome condamne. ni non plus une thèse de l'ampleur du doctorat du troisième cycle de Robert Wattebled, non publiée. Mars 1987. R.W. reprend l'essentiel dans son livre: Stratégies catholiques en monde ouvrier dans la France d'après guerre 1990. Notre visée est fort différente. 15

I. LA MISSION DE PARIS

1. LE PEUPLE DE FRANCE A LA LffiERATION
NAISSANCE DESPRETRES-OUVRIERS

(EN 1944)

Pour cette période (jusqu'en 1947), le livre de Poulat4, Naissance des Prêtres-Ouvriers, publié en 1965, demeure l'ouvrage de référence. Il n'y a guère d'éléments nouveaux à ajouter à sa description. D'emblée, son titre est très significatif et fort judicieux. C'est, sans doute, sciemment qu'il a évité la formule "fondation des Prêtres-Ouvriers". Les P.O. n'ont pas été "fondés". Personne, individu ou collectif, ne peut revendiquer la fondation de cette entité très spécifique. Poulat constate un fait. Les Prêtres-Ouvriers "sont nés", ils sont "advenus". Par contre, en privilégiant les aspects religieux de la question, il analyse les ambiances qui ont préparé, favorisé et appelé, sans le savoir, cette naissance. Poulat analyse, avec précision, la conjonction Suhard/Godin. Il restitue la forte personnalité d'Henri Godin dont le livre La France Pays de Mission 1, a singulièrement perturbé le monde chrétien. Il décrit la "fondation" (sic) de La "Mission de Paris" par Suhard. Même s'il néglige, un peu, la part personnelle de ce dernier, dans l'accompagnement constant et acharné des prêtres issus de la Mission de Paris qui ne sont pas encore des Prêtres-Ouvriers. Il décrit longuement la captivité, et ses conséquences, de milliers de prêtres dans les camps de prisonniers de guerre, en Allemagne, entre 1940 et ] 945, où ils travaillèrent comme des hommes ordinaires, les déportations, en camps de représailles et de concentration, et, à partir de 1942, les réquisitions par le Service du Travail Obligatoire (S.T.O.) subies par de nombreux séminaristes et aumôniers. Tout cela constituait l'arrière-plan de l'époque, une ambiance tout à fait exceptionnelle. n devenait plausible pour l'opinion publique chrétienne, que des prêtres soient ou deviennent des travailleurs, à condition d'y être contraints par les circonstances et de favoriser, ce qu'on appelle à l'époque, "l'apostolat direct". Tous ces événements ont favorisé une prise de conscience aiguë d'une petite pm1ie du clergé et même de l'Eglise. Prise de conscience, scandalisée, tragique, impuissante, de la distance inimaginable existant entre l'Eglise et les travailleurs, entre les prêtres en général, y compris les plus avel1is, et ce qu'on appel1e, à la Libération (1944), la classe ouvrière. Cette prise de conscience fut hélas, pratiquement sans conséquences pour la quasi totalité des prêtres ou des séminaristes qui avaient travaillé en Allemagne. La plupart, sauf quelques magnifiques exceptions, reprirent, très rapidement, leur Ministère, de façon très ordinaire, comme par le passé.

4 Le livre de Poulat, Paris, Casterman, 1965. s'aITête en 1947. Nous avons préféré prolonger cette période jusqu'en 1949 : date de la mort du Cardinal Suhard.

LE PEUPLE DE FRANCE Point n'était besoin. en 1965,5 de typer la classe ouvrière de 1945. Les années "glorieuses" de l'expansion économique commençaient à peine. En 1965, tout le monde connaît, assez bien, l'état de prolétarisation dans lequel se trouvaient les travailleurs entre 1940 et 1947. Par contre, il est important, aujourd'hui, de rappeler, par quelques images, la misère matérielle, culturelle et morale dans laquelle se trouvaient les travailleurs, les prolétaires, en usine et ailleurs, à la Libération car elle est sans comparaison avec la situation actuelle. Chacun a pu voir le film Germinaf'. Même si l'action du film se passe en 1863 dans le nord de la France, les faits et les situations qu'il rapporte sont plus proches de ceux vécus par la classe ouvrière à la fin de la guerre que de ceux que vivent aujourd'hui l'ensemble des travailleurs. Pierre Bourdieu, présentant en 1993 La Misère du Monde, nous rappelle, à propos des lieux dits difficiles "qu'il faut substituer aux images simplistes et unilatérales... une représentation complexe et multiple.. "(p.9). Il n'est pas simple de donner en quelques pages une représentation complexe et multiple de la classe ouvrière, du monde ouvrier entre les années 1939 et 1950. Nous ne pouvons apporter, à ce propos, que quelques flashs, alors qu'une étude d'ensemble, précise, s'imposerait. Osons tout de même la résumer ainsi: une gigantesque misère; une invraisemblable espérance. Les logements sont lamentables: les corons du Nord, les "bidonvilles" des banlieues parisiennes. A la veille de la guerre, 3 millions d'étrangers marquent déjà le Monde Ouvrier7. Ce n'est pas une légende, ce sont des réalités, de tristes réalités qui "constituent" des villes ou des espaces industriels, avec leurs cheminées très hautes, leurs tuiles et leurs briques (dans le Nord), leurs courées, leurs corons, leurs taudis, leurs "hôtels meublés". Oscar L. Cole a publié en 19868 un livre, en anglais, sur les Prêtres-Ouvriers. Il l'a intitulé: Prêtres en bleu de chauffè. Aujourd'hui, ce titre semble d'un autre âge. Il évoque l'usine, la métallurgie, Renault et Billancourt... le prolétariat d'usine... de "manufacture,,9. Nous ne nous attarderons pas à décrire cette misère

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6 Deux réalisateurs ont adapté Germinal, le roman d'Emile Zola paru en 1885 : Yves Allégret en 1963 et Claude Berri en 1993. 7 Dans leur grande majorité, ils sont d'origine européenne et largement assimilés. On les trouve surtout dans le Midi, dans les mines du Nord, dans la métallurgie de l'Est, ou dans les faubourgs et banlieues parisiens. 8 Les Editions Ouvrières, traduction française, Paris, octobre 1992. 9 Il ne faut pourtant pas oublier qu'existe, en 1939, à côté des métallos, une "masse", toute aussi nombreuse, de "domestiques" logés chez les maîtres, obséquieux en apparence, mais secrètement révoltés et silencieux.

Date de la publication

de : Naissance

des Prêtres-Ouvriers.

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dans ce qu'elle a de matériel. Pour comprendre le monde ouvrier, il est plus important de souligner l'état d'esprit général qui règne à la Libération. LES BOURGEOIS On saisit difficilement les sentiments très vifs qui agitent la classe ouvrière, à cette époque. La :finde la guerre est, d'abord, pour elle, un immense soulagement. C'est ensuite, pour les travailleurs le moment de revendiquer leur action pendant la guerre. Ils sont les vrais patriotes et fiers de l'être, car, pendant cinq ans, ils ont pris une part intense comme prisonniers, déportés ou résistants, à la libération du pays. C'est le peuple qui a lutté pour la patrie, qui l'a sauvée de l'envahisseur, de la dictature et du fascisme païen alors que la bourgeoisie a plutôt collaboré. Tout cela contribue à renforcer leur aversion, pour ne pas dire leur dégoût, du "Bourgeois"lO. "1936"! Cette année là, de façon parfaitement démocratique, par le jeu d'élections régulières et en réaction aux actions violentes des ligues fascisantes, un gouvernement de "front populaire" est arrivé au sommet de l'Etat. Le Chef de ce gouvernement, le socialiste Léon Blum, est personnellement honni par la Bourgeoisie. Sans y participer, les Communistes lui apportent leur soutien. On a du mal à restituer la véritable haine entretenue par la Bourgeoisie à l'égard de "36". Cette date est considérée par la Bourgeoisie comme fatale au bon équilibre d'une France bientôt acculée à la guerre. Comme refouloir, elle fut l'une des composantes de la Révolution Nationale de Vichy "1940/1944". Par opposition, "36" a été un ressort déterminant, qui éloignera un peu plus le "camp ouvrier" du camp bourgeois et capitaliste, de ce système, que François Perroux définit comme "l'exercice d'une violence déguisée par une minorité sur la multitude". Le Bourgeois se croit démocrate. Il parle au nom de l'ensemble des hommes. Il représente des valeurs qu'il prétend universelles. Il ne peut pas être un exploiteur, il obéit seulement au déterminisme économique. Il ne peut pas être un oppresseur. Telle est l'idée qu'il se fait de lui-même. Pourtant, dès l'enfance, il se dispose, sans s'en rendre compte, à maintenir l'ordre social, favorable à la libre entreprise. Le prolétairel! n'est sensible qu'à la nécessité quotidienne de manger, de se loger et de se vêtir. Tout au long de sa vie, il s'abrutit de travail pour simplement subsister. Surtout, le prolétaire n'a guère l'espoir de changer d'état. Il vit dans une terrible situation d'infériorité qui consiste à ne jamais pouvoir donner à ses enfants aisance, éducation et honorabilité. Madeleine Delbrel12 a évoqué cette souffrance ouvrière avec finesse et sans passion: "Il y a une souffrance ouvrière qui porte partout les mêmes noms. Qu'elle
10 Ce mot est employé à l'époque aussi souvent, sinon plus, que l'expression 11 "prolétaire" est un terme encore largement utilisé à cette époque. 12cf infrap.77.

"les patrons"

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atteigne Jacques ou Jean. le docker ou le mineur, le noir, le blanc ou le jaune, elle est une violence subie, un asservissement, une pauvreté, le poids d'un mépris. Réduire sa malfaisance à des crimes d'ordre économique c'est la méconnaître. La limiter dans le temps, c'est la minimiser. En faire un mal guérissable, réserve de cruelles désillusions. L'estimer fatale, c'est croire fatal un ordre social qui ne l'est pas. La supprimer n'est pas donner le bonheur. On peut être heureux en souffiant, et ne pas souffiir n'est pas toujours être heureux. Parmi les plus écrasés des hommes, il y a des amoureux qui sont heureux, des familles paisibles, des groupes qui rient, des foules qui chantent. Mais que le bonheur subsiste pour certains d'entre eux, n'est pas une excuse à prendre son parti de leur souffiance"l3. L'immense majorité du monde chrétien vit dans la bonne conscience, c'est-àdire, dans une inconscience quasi totale de la situation matérielle et morale du prolétariat et du fossé qui le sépare de la religion chrétienne. Le plus souvent, ce n'est ni par mauvaise volonté, ni par manque de cœur: il lui est tout simplement impossible de se représenter la situation humaine du prolétariat. Il ne s'en rend pas compte. DES PAUVRES Le monde est partagé en deux: il y a ceux qui croient dans un avenir où il n'y aura plus de pauvres et ceux qui croient qu'il y aura toujours des pauvres "parmi nous". Les premiers vivent une sorte de bonheur à prix fixe. Les seconds s'inclinent devant la fatalité d'un ordre qui pourtant n'est pas fatal. Mais, les uns et les autres s'égarent car ils ne voient de la pauvreté qu'un seul de ses visages. Etre pauvre, c'est sans doute manquer du nécessaire à la vie, mais c'est surtout manquer du nécessaire pour vivre une vie humaine. Dans ces misères vertigineuses, des hommes sont pourtant restés des hommes et mieux qu'ailleurs. Un homme peut rester un homme tant qu'on ne lui prend que ce qu'il a, il cesse de l'être quand on lui vole ce qu'il est. Il est clair que certains milieux ouvriers ne sont pas atteints par cette pauvreté de mutilation. Mais ceux qui la subissent ou qui sont sous sa menace sont très nombreux. Et ce n'est pas le lot du seul sous-prolétariat. On se révolte parfois en comparant le salaire d'un ouvrier et le traitement d'un directeur d'usine; le logement de l'un et le pavillon de l'autre... mais qui s'étonne en pensant que l'usine entière tient dans l'esprit de l'un, et que dans celui de l'autre il y a, jour après jour, mois après mois, toujours le même trou a percer dans la même tôle? Pour ceux qui ont voulu devenir ouvriers parmi les ouvriers, cela a été difficile. Et c'est normal: "Un adulte redevient difficilement un enfant, même si cet enfant le dégoûte de sa médiocrité d'adulte... Ce que je voudrais, c'est qùe
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ESPRITJuillet-Août 22

1959.

devant l'énonne monde du travail, ceux qui n'en sont pas, prennent conscience d'une sorte de mystère. Entre deux hommes, il y a toujours un incommunicable. Entre la masse de ceux qui gagnent leur pain avec leurs mains et ceux qui le gagnent autrement, il y a un second mystère qui les distingue pour la vie". (M. Delbrel). LE MARXISME En 1939, la classe ouvrière est peu influencée par le marxisme. EUe a des réactions fondamentalement "peuple". C'est un état d'esprit, simple, évident, ITuste, peu réfléchi mais qui crée une forte virulence, assez spontanée, comme viscérale. n manifeste ce qui est "au fond des tripes...". "La conscience ouvrière a été pétrie d'une fierté de classe d'autant plus vivace qu'eUe était bafouée, rentrée", écrit Pierre Pierrardl4. Si on ne saisit pas le sentiment profond de frustration et de fierté qui habite la classe ouvrière fTançaise à cette époque, on ne peut pas saisir pourquoi et comment le greffon communiste a pu prendre et fleurir sur un tronc où subsistait encore l'originalité anarcho-syndicaliste. C'est sans doute cette double filiation, le tronc et le greffon, qui explique pourquoi de si magnifiques et généreux militants communistes ont genné et ont su rester eux-mêmes, à côté de trop "d'apparatchiks" professionnels du parti communiste. En défmitive, cela peut expliquer, au-delà des analyses subtiles de François Furet et d'autres, la séduction que d'authentiques militants communistes, d'une exceptionnelle valeur humaine, ont exercé sur de nombreux Prêtres-Ouvriers... et réciproquement, l'impact de ces Prêtres-Ouvriers sur leurs "camarades"... Les uns et les autres s'enracinaient sans le savoir dans le même tronc. On ignore souvent que la CGT réunifiée n'existe que depuis 1943 et que dans les années qui ont suivi la Libération, eUe a rassemblé plus de deux mj]]ions d'adhérents. On ignore, tout autant, que le Parti Communiste n'a cessé de perdre des adhérents entre 1920, date de sa fondation, en France, au Congrès de Tours, et 1936. Mais, en 1937, il comptait 4 millions de membres. n faut attendre les victoires de "36" pour qu'existe, en France, un réel début d'osmose entre les Communistes et la classe ouvrière. Ce n'est que peu de temps avant la guerre que le PCF commença à se dire et à être dit, LE parti de la classe ouvrière. On oublie très souvent que le pacte gennano-soviétique de 1939 a été reçu par la majorité des ouvriers fTançais comme un grand choc, comme un grand doute, à l'égard du Parti Communiste. Mais la lutte, à la fois, patriotique et anti-fasciste de l'U.R.S.S., à partir de 1941, contre l'Allemagne, a redonné au P.e. une grande partie de sa crédibilité.

141'Eglise et les ouvriers en France.1940-1990.

Pierre Pierrard. Hachette,

1991, p. 30.

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Lénine avait traduit Marx en faisant dogmatiquement de la classe ouvrière LA classe d'avant-garde, celle qui entraînerait la régénération de toutes les autres classes. De là à fIxer à la classe ouvrière, noyau du prolétariat, une vocation spécifIque, unique, véritablement messianique, il n'y avait qu'un pas, que beaucoup franchirent et pas uniquement chez les Communistes. Le bon observateur qu'est Emile Poulat a noté que "la classe ouvrière qui a constitué ses valeurs propres, suit une ligne collective et dynamique inséparable des rêves d'une autre société; c'est au sein du monde ouvrier que se dessine l'embryon de l'homme nouveau qui cherche à naître,,15. Faut-il rappeler qu'à la Libération, personne - et surtout pas la Bourgeoisie ne pouvait contester au P.e. sa fIère appellation de "parti des fusillés" pendant l'occupation. Certes, le P.e. a profIté de cette appellation, mais il était objectivement fondé à le faire. Alors qu'à la Libération, la Bourgeoisie a été vilipendée comme telle, en tant que meilleur appui du régime de Vichy, par de Gaulle lui-même. LIBERATION ET PART! COMMUNISTE Pour saisir l'influence énorme du P.e. à l'époque, il faut avoir à l'esprit ce fait politique extrêmement signifIcatif, parce qu'apparemment extravagant: en 1945, le Général de Gaulle fait revenir d'URSS, Maurice Thorezl6, déserteur de l'année française en 1939, condamné, non pas par Vichy, mais par la ur République et le nomme vice-président du gouvernement. Politiquement, cet acte est d'une importance primordiale pour le pays car il renforce le prestige du P.e. Maurice Thorez, après son retour, a eu suffisamment d'autorité sur la classe ouvrière pour obtenir, malgré les sacrifIces consentis, qu'eUe se mobilise hardiment pour la reconstruction du pays. "Retroussons nos manches" a été le slogan du P.C jusqu'en 1948, date à laquelle Ramadier, devenu Président du Conseil, exclut le P.e. du gouvernement. Congés payés tout récents... Pas de voiture... Innombrables vélos... Aucun confort... Pas d'hygiène... Ignobles bidonviHes... Ivrognerie... En 1945, il y a seulement 17 ans que des Assurances Sociales ont été instituées. Elles ne fonctionnent que pour une minorité de travai]]eurs. n y a seulement 9 ans, en 1936, que 15jours de congés payés ont été accordés aux travailleurs. Entre 1940 et 1945, les syndicats ouvriers sont devenus pratiquement inexistants, amalgamés dans la Charte du Travail du Régime de Vichy. Cette Charte regroupait, artifIcieUement, dans chaque grande branche professionneHe des syndicats ouvriers et des syndicats patronaux.

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Cité par Pierrard : l'Eglise et les ouvriers en France. Hachette op. cil. p:23.
Maurice Thorez a été Secrétaire National du PCF de 1930 à 1965.

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Il faut faire un important travail de reconstruction pour" se représenter" les années 1940-1945. Les pages précédentes nous ont au mieux invités à un considérable effort de dépaysement. C'est ce cadre-là, aux plans social et religieux, qui "porte" la naissance des Prêtres-Ouvriers.

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Années tragiques et douloureuses, où il s'en fallut de peu pour que l'humanité ne s'abîme dans la monstrueuse oppression, dans l'ignoble paganisme hitlérien: l'homme banal, simple, modeste, à la disposition totale des seigneurs. C'est à cette époque que surgirent, passionnés de Dieu, semeurs de la liberté que leur avait apprise leur foi, des prêtres qui ne pouvaient se résoudre au paganisme et à l'oppression.

2. LE CARDINAL SUHARD...
UN PAYSAN MAYENNAlS... Un paysan mayennaisl1, Emmanuel Suhard, devenu Cardinal Archevêque de Paris, a eu le courage et la lucidité, d'ouvrir les yeux... de faire une découverte: Le peuple en lutte pour la recherche de son identité, de sa liberté. S'adressant à des dirigeants du Mouvement Populaire des Familles (MPF) en 1943, le Cardinal Suhard leur disait: "A cette heure cruciale, il importe qu'un renouveau se poursuive dans notre pays. Quoi qu'on dise, et quoi qu'on fasse, c'est la classe ouvrière qui compte. Il est nécessaire que le renouveau se fasse principalement sur le plan de la classe ouvrière... Ce n'est pas en nous tenant à côté de la classe ouvrière, en marge de la classe ouvrière, que nous pourrons la pénétrer. C'est en vivant au milieu d'elle, en elle, en se mêlant à elle: c'est en vivant ses aspirations, ses désirs et peut-être aussi ses misères et ses difficultés, que nous pourrons lui apporter l'élément dont elle a besoin.18. Réalise-t-on, aujourd'hui, à quel point il était invraisemblable, à l'époque, qu'un homme comme le Cardinal Suhard ait pu dire de telles paroles? Cet homme a été façonné par son histoire. "Paysan" mayennais, il fut étudiant à la Grégorienne19 à Rome, puis professeur de Théologie au Séminaire de Laval. Il est nommé Evêque de Bayeux et de Lisieux, puis Archevêque de Reims où il est promu Cardinal. Il accède enfm à r Archevêché de Paris, le 8 mai 194020.

17"N'oublions pas que le Craonnais fut une des terres d'élections de la chouannerie". Discours de Mgr Chappoulie le 10 octobre 1953, au village natal du Cardinal Suhard.
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19La Grégorienne, c'est à Rome, l'Université Vaticane où sont formés, dans le plus stricte tradition de l'Eglise, de futurs hauts dignitaires, et des "maîtres à penser", de l'Eglise. 20 Soit deux jours avant l'invasion de la Hollande, de la Belgique et de la France, par les armées du Reich de Hitler. 25

Notes de pastorale populaire

1943.

Ce brillant parcours le destinait plutôt à une responsabilité intellectuelle21 ou diplomatique plutôt qu'au "dérisoire" Monde Ouvrier. Le Cardinal Suhard écrit dans ses carnets, le 10 mai 1940 :"... J'apprends que le Saint-Père tient essentiellement à mon acceptation... Il n'y a plus à hésiter. Quoi qu'il en coûte, il faut accepter. Et pour s'assurer de réussir, prendre la résolution d'être un saint. Quel chemin à parcourir :... De nombreux bombardements sévissent: c'est la guerre dans toute sa furie". Faudrait~il donc, pour comprendre les événements, accepter de prendre en compte J'étrange et l'irrationnel? Le Cardinal Suhard se serait-il laissé circonvenir par l'ambiance du moment? Sa rigueur intellectuelle et son intel1igence rationnelle ont peut-être cédé au chantage d'un cœur trop pathétique. C'est l'un des reproches qui a été fait aux premiers Prêtres-Ouvriers: manque de lucidité... donc fonnation insuffisante. Peut-on le dire du Cardinal Suhard? Un prélat romain, le Cardinal Laurenti, écrivait ceci, à un prêtre qui souhaitait se faire embaucher en usine: "11est nécessaire de connaitre à fànd ce monde qui nous est, en grande partie inconnu.. de connaître ses besoins matériels et moraux, tous ses dangers, ses misères. Il est aussi nécessaire qu'il nous connaisse et qu'il commence à nous aimer. Ce que l'OUS proposez (partager leur travail) est en soi extraordinaire et exceptionnel, mais semble répondre à sa
situation. "

Le Cardinal Suhard eut l'honnêteté de méditer ce texte, comme bien d'autres et il posa son regard sur le monde ouvrier. Ce fut pour lui une prise de conscience... tragique sans doute... exigeante surtout... Un jour, le Cardinal Suhard demanda à l'abbé Godin: "vous connaissez bien les jeunes ouvriers. Qu'est-ce qu'on dit de moi à l'usine? C'est bien simple, répond l'abbé Godin, on dit que vous êtes un sale capitaliste". Un hochement de tête, un moment de silence. "Eh bien! vous viendrez me redire cela tous les mois,,22 Réponse...de Cardinal ?..de pastem ?...de chrétien ?... d'homme honnête et comageux? ... LIT "LA FRANCE, PAYS DEMISSION ?". L'abbé Godin avait, entre temps, écrit un livre connu depuis sous le titre: France, Pays de Mission? 23 Le Cardinal SUHARD lit ce texte et le médite. ''Je n'ai pas dormi cette nuit. Je suis bouleversé. Je savais bien des choses, mais je n'aurais quand même pas cru que ce fUt à ce point". La Mission de Paris (c'est-àdire, par la suite, et rapidement les premiers Prêtres-Ouvriers) est aussitôt fondée,
Cf. Hourdin : Le Monde ,10 octobre 1953. Cf.aussi Le Monde, premier Mars 1954, rapportant que, à la Grégorienne, "la" médaille d'or en théologie fut obtenue par l'Abbé Suhard en lieu et place du jeune Pacelli, le futur Pape Pie XII. 2228 août 1942. 23 J. Vinatier Le Cardinal Suhard. Paris. Le Centurion 1983. p.256. Le lundi de Pâques 1942. La France pays de mission? Godin et Daniel; le livre ne fut publié qu'en juillel 1943. Lyon. aux Editions de l'Abeille. 26
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du moins dans le cœur du Cardinal Suhard. Mais successivement six prêtres, et des plus éminents, se récusent pour en prendre la responsabilité, tant l'entreprise est audacieuse bien que nécessaire. Cela peut paraître, aujourd'hui, étonnant que le Cardinal Suhard, un homme aussi au fait de tant de questions essentiel1es paraisse avoir été teHement ignorant de la situation réelle des "masses" populaires de son diocèse24. Rétrospectivement, el1e met en cause la formation de nombreux prêtres qui ont accédé - ou qui accèdent encore, - à des postes de grande responsabilité dans l'Eglise. Cette ignorance paraît encore plus curieuse, quand on sait que, déjà. Cardinal à Reims, Monseigneur Suhard avait joué, dès avant 1940, un rôle de premier plan dans l'élaboration, lente et difficile, du projet à Lisieux d'un séminaire inter-diocésain dit de " la Mission de France "(cf. infra). Le Cardinal Suhard était, d'abord et essentiel1ement, un apôtre, qu'il J'était... exclusivement? Ce qui l'intéresse, ce qui le mobilise si profondément et à un tel point que le reste paraît souvent tout à fait secondaire, c'est "qu'il y a un fait primordial, l'ensemble de nos populations ne pense plus chrétien; il Y a entre elles et les communautés chrétiennes un abîme qui fait que, pour les atteindre, il faut sortir de chez nous et aller chez el1es25".A la session de Lisieux en janvier 43, présidant à la fondation de la Mission de Paris, il n'est question pour le Cardinal Suhard que de l'aspect strictement missionnaire de l'œuvre à entreprendre. EXCLU DE SA CATHEDRALE Faut-il appeler ignorance, naïveté ou aboutissement logique d'une fonnation essentiellement orientée vers "les oeuvres du Seigneur", la "stupeur" - le mot n'est pas tmp fort - du Cardinal Suhard quand à la Libération, le 26 août 1945, il lui fut interdit de se rendre dans sa cathédrale pour présider, et même participer, au Te Deum de la Libération ?26. Philippe Henriot, catholique, collaborateur notoire et porte-parole de la collaboration, est abattu le 28 juin 1944 par un commando de la Résistance, au Ministère de l'Information. Le Cardinal donne l'absoute à Notre Dame en présence de personnalités du gouvernement de Vichy et de très nombreux officiers allemands. Ce geste lui valut d'être interdit de présence dans sa cathédrale, pour le Te Demn de la Libération, le 26 août 1944. Souffrance secrète... et durable, que le Cardinal a appelée "le jour le plus pénible de ma vie"... Mais, réflexe inattendu... et révélateur de ce même Cardinal ?
24 Cette ignorance profonde n'est-elle pas encore le fait de nombreuses hautes personnalités civiles et religieuses? . 25J. Vinatier op. cil. p.258. 26Evénements assez confus qui ont été rapportés par maints auteurs. 27

Comme s'il saisissait que lorsque se produisent des "mouvements" irrationnels, ce n'est pas la logique rationnelle des conseillers habituels, qui peut les expliquer. C'est le tout jeune André Depierre, prêtre de la Mission de Paris, qu'il fait venir (celui-ci est, depuis sept mois, l'enfant chéri du Cardinal Suhard). Il lui fait quitter en vélo (c'est la seule possibilité) les barricades de Montreuil où André Depierre fait le coup de feu et dit la Messe, avec les Francs Tireurs et Partisans, les patriotes et les Communistes. Situation hautement paradoxale. A ce jeune prêtre qui porte visiblement sur son visage énergique et confiant les marques de joie des Parisiens libérés, à ce pionnier qui a fait devant lui, sept mois auparavant, le serment de se consacrer à l'évangélisation de la classe ouvrière de Paris, le Cardinal pose la question qui le hante depuis la veille: ''Je voudrais que vous m'expliquiez ce qui se passe à Paris, ce que représente pour ce monde ouvrier des banlieues, au milieu desquelles vous vivez, la Libération". Depierre est déconcerté par cette question... Le Cardinal poursuit: "Leur joie du départ des Allemands, je la partage tout à fait. Mais pour le reste? Le maréchal Pétain est prisonnier. Il n'y avait plus de gouvernement en France. Le Général de Gaulle arrive et forme un nouveau gouvernement. Son gouvernement remplace J'ancien". C'est alors, témoigne A. Depierre, que j'ai compris la pensée du Cardinal. "Autant sa lucidité était grande quand il s'agissait de l'évangélisation, autant, sur le plan des débats qui avaient divisé la France depuis quatre ans, sur la façon dont nous avions ressenti, en zone occupée surtout, l'action du gouvernement de Vichy, il avait gardé une vision presque manichéenne de la situation, ne pouvant même pas imaginer que le gouvernement de Vichy n'était pas semblable aux autres gouvernements qu'avait eus la France. "Un gouvernement en remplace un autre". Alors, moi, jeune prêtre de vingt-quatre ans, moi qui admirais cet homme d'Eglise avec toute la flamme de mon cœur, j'ai essayé de faire comprendre à mon vieil archevêque de soixante-dix ans ce que nous étions en train de vivre: "Mais, Eminence, oh ! non, ce n'est pas un changement de gouvernement qui vient de se produire. C'est bien autre chose, bien plus que cela: la libération de Paris, la libération de la France, c'est une révolution!... Ce ne sont pas seulement les Allemands qui partent, ce sont ceux qui souhaitaient leur victoire. Et, pour les gens du peuple, pour les ouvriers, c'est l'espérance qui arrive avec le Général de Gaulle, l'espérance de plus de justice et de dignité pour la France, c'est un autre avenir". "Le Cardinal me regardait, les yeux dans les yeux. Il buvait mes paroles. Il resta un long moment en silence, comme s'il cherchait à l'intérieur de lui-même une lumière. "Oui, c'est autre chose... Je n'avais pas compris cela". Puis, après un autre moment de silence: "Si c'est une révolution, bien des choses vont changer... Mais pour nous, pour la Mission de Paris, est-ce que les mêmes tâches ne doivent pas se poursuivre? Il faut aussi annoncer l'Evangile à une Révolution; qu'est-ce que nous allons faire ?"

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