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Une religion des Limousins? Approches historiques

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128 pages
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Ajouté le : 01 janvier 0001
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EAN13 : 9782296283022
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LOUIS PEROUAS

UNE RELIGION DES LIMOUSINS?

Approches

historiques

Préface de Françoise LAUTMAN

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

Collection CHEMINS DE LA MEMOIRE dirigée par Alain FOREST
Yves BEAUVOIS, Les relations franco-polonaises pendant la drôle de guerre. Robert BONNAUD , Les tournanls du XXème siècle, progrès et régressions. Monique BOURDIN-DERRUAU, Villages médiévaux en Bas-Languedoc. Genèse d'une sociabilité (Xe-XIVe s.). Tome 1 Du château au village (Xe-XII/e s.) Tome 2 La démocratie au village (X/lle-X/Ve siècle) Jean-Yves BOURSIER, La politique du PCF, 1939-1945, leparti communiste français et la question nationale. Jean- Yves BOURSIER, La guerre de partisans dans le Sud-Ouest de la France 1942-1944. La 35ème brigade FJP-MOI, préf. de Claude Lévy. Yolande COHEN, Les jeunes, le socialisme et la guerre. Histoire des mouvements de jeunesse en France. Jacques DALLOZ, Georges BIDAULT, Biographie politique. Sonia DAYAN-HERZBRUN, L'invention du parti ouvrier. Ala origines de la social-démocratie (1848-1864). Maurice EZRAN, L'Abbé Grégoire, difenseur des Juifs et des Noirs. Pierre FAYOL, Le Chambon-sur-Lignon sous l'Occupation, 1940-1944. Les résistances locales, l'aide interalliée, l'action de Virginia Hall (OSS). Ronald GOSSELIN, Les almanachs républicains, Traditions révolutionnaires et culture politique des masses populaires de Paris (1840-1851). Toussaint GRIFF!, Laurent PREClOZI, Première mission en Corse occupée avec le sous-marin Casabianca (1942-43). Béatrice KASBZARIAN-BRICOUT, L 'odysst!e mamelouke à l'ombre des armées I.upoléoniennes. Jacques MICHEL, La Guyane sous /'Ancil!/! RégÎl/Je. Le désastre de Kourou et ses scandaleuses suites judiciaires. Michel PIGENET, Au coeur de ['actil'isme communiste des années de guerre . froide, -La manifestation Ridgway.. Henri SACCHI, La GuelTe de Trente ans. Tome 1 L'ombre de Charles Qui/lt Tome 2 L'empire supplicié Tome 3 La guerre des Cardinaux Christine POLETTO, Art et pouvoir à l'âge baroque. Elizabeth TUTTLE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise 16471649. Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural a/a XV/llème et XIXème siècles. Sabine ZEITOUN, L'oeuvre de secours a/a enfants jUif.5 (O.S.E.) SotlS l'Occupation en France.

@ L'HARMATIAN, 1993 ISBN: 2-7384-2175-X ISSN: 0990-3682

PRÉFACE

Emmanuel Levinas!, citant Franz Rosenzweig2 : {(Dieu n'a pas créé la religion, il a créé le monde", précisait: {(la religion n'est pas une réalité à part s'ajoutant à la réalité. Son essence première... est dans lafaçon même dont l'être est." On pourrait, sans beaucoup forcer les termes du philosophe, les reprendre au profit de l'entreprise de l'historien quand il tente comme Louis Pérouas, dans le prolongement d'une œuvre considérable consacrée à l'histoire religieuse du Limousin, d'en saisir le principe d'unité ou d'identité,. le principe de ce qu'on pourrait appeler une religion limousine qui ne renoncerait pas pour autant à se réclamer d'un catholicisme dont la revendication à l'universel a souvent paru exigence d'uniformité! Il ne s'agit pas de répertorier les particularités des pratiques et des croyances des Limousins dans ce qu'elles affichent de différences avec les normes de croyances et de
1. Emmanuel Levinas. Difficile Liberlé. Albin Michel. 1976. (2ème éd.) 2. F:anz Rosenzweig. Slern der Er/o.l'ung. (L'Étoile de la Rédemption), 1921.

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pratiques de l'Église. Cette façon defaire conduit à les taxer en quelque sorte d'avance d'archaïsmes ou de dérives. En tout état de cause, cela consiste à les voir en creux, en négatif, comme des manquements à la conformité. En les rapportant à un système dont ils ne relèvent peut-être pas, on est tenté de les considérer comme des fragments dépourvus de liens entre eux, alors qu'on cherche ces liens dans une logique extérieure à celle qui les sous-tend. On a ainsi pu caractériser le Limousin comme une région où les croyances "populaires" concernaient surtout les saints ou les fontaines propices aux protections et aux guérisons, en désaccord aussi bien avec le pur catholicisme qu' "avec l'apparente et précoce déchristianisation mais aussi avec une histoire politique le plus souvent dominée par la gauche et le syndicalisme." Louis Pérouas au contraire prend en compte la particularité du Limousin constatée par les géographes, les économistes, les historiens, particularité qui a pu parfois être qualifiée de repliement sur soi, mais qui en tout cas fonde le pari de dégager une culture limousine et ce qu'elle a à voir avec la religion. En partant des modes de vie et de penser des Limousins, on les voit marqués par une sociabilité de petits groupes (villages, confréries mutuelles, syndicats...) avec des solidarités fortes. On relève un goût passionné de la liberté individuelle et des libertés locales, plus poussé peut-être que nulle part ailleurs en France et qui les anime contre tous les centralismes, celui des partis ou de l'administration aussi bien que celui de l'Église! Ce même goût de la liberté les a conduits plus tôt que d'autres à refuser le contrôle du clergé sur la régularité (les pâques...) ou l'orthodoxie (fontaines...) de leur vie religieuse et à développer un anticléricalisme exemplaire. Ce même sens des solidarités avec les proches, le petit groupe, lesfait recourir aux saints, aux saints locaux de préférence, plutôt qu'à Dieu! Les traits de la vie civile limousine se retrouvent ainsi dans la vie religieuse.

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Inversement le sens du sacré qui pérennise la réputation bénéfique des "bonnes fontaines" et impute des pouvoirs bénéfiques, mais aussi parfois maléfiques, aux saints et à leurs reliques s'est reporté avec la sécularisation sur les héros de la vie politique avec lesquels s'établissent également des rapports de protecteurs à protégés, dont on diffuse les biographies, voire qui inspirent culte des morts et pèlerinages aux lieux de leur mémoire. On pourrait objecter que les confréries étaient souvent tenues en suspicion par le clergé au nom justement des débordements qu'on imputait à une sociabilité trop profane et qu'il y a quelque paradoxe à considérer les syndicats actuellement comme uneforme de sociabilité quasi-religieuse au nom de leur similitude de forme et de fonctionnement avec ces institutions. On pourrait faire les mêmes remarques concernant la canonisation des héros locaux par la ferveur populaire. C'est là pourtant qu'est l'intérêt de l'ouvrage de Louis Pérouas : tout se passe comme s'il existait une configuration religieuse limousine qui se perpétue plus ou moins en suivant les changements culturels et qui est susceptible d'être" habitée" par le christianisme mais qui peut lui survivre, quitte à en garder quelques traits illustratifs. On peut aussi rappeler que bien des traits évoqués à propos du Limousin trouvent leur équivalent ailleurs. Ce n'est pas seulement ici que de nouvelles associations ont repris à leur compte les anciennes formes de sociabilité, que de nouveaux héros suscitent des cultes ressemblant étrangement aux anciens. On a pu évoquer laferveur et les rites qui entourent des manifestation sportives, les cultes suscités par des stars. Mais ces cas sont présentés en général comme des résurgences aberrantes du religieux dépourvues de la légitimité que donne le rattachement aux Églises instituées, ou comme des éléments détachés, à la dérive du patrimoine culturel chrétien présenté lui-même comme éclaté, "chaque signe chrétien suit un chemin propre... obéit à des réemplois 5

comme si les mots d'une phrase se dispersaient sur la plage et entraient en d'autres combinaisons de sens" 3. N'y a-t-il pas là devant ces traits de la religiosité dans la modernité la même dépréciation ou la même erreur qui commandait autrefois l'attitude devant la religion populaire: considérer des pratiques ou des croyances comme des fragments dépourvus d'un support culturel cohérent parce qu'on les analyse en les référant à un ensemble dont il ne font pas ou dont ils ne font plus partie. Il en va ainsi de la pratique de certains rites festifs ou marquant les temps de la vie et qui sont perpétués sans que cela implique de la part de ceux qui les observent l'adhésion aux croyances qui les fondent théologiquement et dont il n'est aucunement prouvé qu'ils ne relèvent pas d'un ensemble de croyances cohérent mais non identifié comme tel. Louis Pérouas discerne dans l'histoire du christianisme, et en tout cas dans celle du Limousin, l'alternance de périodes de rigidité, où la religion privilégie l'ordre social ou le repli identitaire, et des périodes apostoliques où le souci d'évangélisation, c'est-à-dire de rencontre de ceux qui sont extérieurs ou aux marges, incite à la négociation, c'est-à-dire à la reconnaissance justement de ces formes religieuses en d'autres temps non identifiées comme telles. S'il est vrai que Dieu n'a pas créé la religion mais bien le monde, alors il se pourrait que l'objectivité de l'historien et du sociologue coïncident avec l'ouverture pastorale!
différents,

Françoise Lautman CNRS, Groupe de Sociologie des religions

3. Michel de Certeau et Jean-Marie éclaté. Seuil, 1974. 6

Domenach.

Un christianisme

INTRODUCTION

A qui vient de Bourges, de Poitiers ou d'Angoulême, le Limousin apparaît très vite comme une région différente,

même si ses limites naturelles - qui sont celles du diocèse
de Limoges au Moyen Age - mordent sur les départements de la Charente et la Dordogne. Plus vert, plus ruisselant, plus rude aussi, le Limousin constitue les premières marches qui donnent accès au Massif central dont il fait partie intégrante malgré son relief et ses ressources modestes qui le démarquent de l'Auvergne voisine. Si on regarde de plus haut, le Limousin apparaît parmi les provinces françaises assez typées: sans doute ne présente-t-il pas des couleurs aussi tranchées que, aux frontières, la Flandre ou la Provence, mais, plus en demi-teinte, il offre, par rapport à bien des régions, un ensemble de traits originaux. Citonsen, à titre d'exemples, quelques-uns qui courent à travers les siècles:
-

dans un article paru en 1976 sur "l'anthropologie de

la jeunesse masculine en France entre 1818 et 1830", Emmanuel Le Roy Ladurie, avec eux autres auteurs, dégage 7

ttois axes principaux qu'il désigne par A.RC. ; or l'axe C "souligne l'originalité d'une civilisation régionale... centtée sur une zone "limousine" ; la carte jointe illustte pazfaitement cette affmnation ; -l'étude sur les prénoms durant un millénaire, publiée en 1984 par l'association Rencontre des Historiens du Limousin, manifeste comment, du xve au XIxe siècle, Léonard caractérise le Limousin au point d'en constituer presque l'éponyme; au cœur de cette province, il dépasse même Yves dans son fief du TrégolTois; - sur la carte des régions administtatives françaises, le Limousin apparaît d'emblée comme la plus enclavée. Si cela pose de gTavesproblèmes aux hommes politiques, on doit y voir la pennanence d'un ttait distinctif de ce pays. Pour le XVIIIe siècle, les cartes multiples dressées par Daniel Roche manifestent la ttès faible pénéttation des Lumières. Mais déjà

au XIIIe siècle l'implantation des ordres mendiants - sans
doute le meilleur critère de l'urbanisation alors, d'après Jacques Le Goff qui a réalisé cette étude - y fut des plus faibles de toute la France; encore se fit-elle seulement sur la bordure sud-ouest, de Saint-Junien à Brive ; - Alain Corbin, le meilleur connaisseur du Limousin au XIXc siècle, affinne : "il devient vite évident que, dans le domaine des attitudes religieuses, politiques et, d'une manière plus générale, du comportement des hommes, le Limousin fonnait, quelques petites zones marginales mises à part, un bloc s'opposant nettement aux provinces bordières".!
1. Michel Demonet, Paul Dupont, Emmanuel Le Roy Ladurie, "Anthropologie de la jeunesse masculine en France au niveau d'une cartographie cantonale (1819-1830)" Annales, Économies, Sociétés, Civilisation, 1976, pp. 754, 756 ; L. Pérouas et alii, Léonard, Marie, Jean et les autres. Les prénoms en Limousin depuis un millénaire, Paris, 1984 ; Daniel Roche, Le siècle des Lumières en province. Académies et académiciens provinciaux, 1680-1789, Paris,La Haye, 1978 ; Jacques Le Goff, "Ordres mendiants et urbanisation dans la France médiévale", Annales, E.S.C., 1970, p. 935 ; Alain Corbin, Archaïsme et modernité en Limousin au X1xe siècle. 1845-1880, Paris, 1975, p. VIII. 8

Comme le suggère A. Corbin, le Limousin, de même que toutes les autres régions, ne présente pas une homogénéité parfaite. Des nuances très sensibles distinguent la Xaintrie, au sud-est, déjà presque cantalienne, de la BasseMarche, au nord-ouest, qui glisse doucement vers le Poitou voisin. On peut même parler de contraste entre le Boussacois, franchement tourné vers Montluçon en Allier, et le Bas-Pays de Brive qui, par son agriculture comme par sa vie sociale, relève déjà de l'Aquitaine. Rien de plus normal car toute région a ses franges, sinon ses marches. Même entre les trois départements qui composent le Limousin, on saisit des différences importantes. Indiscutablement la Corrèze présente des traits plus méridionaux. La Creuse, plus liée au Massif central, est surtout plus marquée par les migrations saisonnières et les influences rapportées de Paris ou d'ailleurs. La Haute-Vienne est peut-être le moins typé des trois départements, en partie parce qu'elle gravite autour de Limoges. Cette ville, pôle monastique médiéval, marquée par l'industrialisation du XIXe siècle, tranche sur l'ensemble d'une région qui reste profondément rurale. Il ne faudra jamais oublier, au long de cet ouvrage, cette diversité que la pauvreté de la documentation ne permet pas, sur certains points, de cerner, parfois même de distinguer. Le Limousin n'en présente pas moins de solides facteurs d'unité. Tout d'abord, s'il connut au cours des siècles des subdivisions multiples, ses limites depuis 2000 ans et même davantage sont demeurées quasi-identiques, exception faite de deux secteurs cédés en 1790 à la Charente et à la Dordogne mais qui continuent à se dire limousins. Depuis aussi deux millénaires, Limoges en est resté le chef-lieu, même si elle doit aujourd'hui, sur certains points, composer avec Brive. Un autre pôle d'unité joue, de façon toute différente, un rôle important: le Plateau de Millevaches, obstacle sous certains aspects, constitue le cœur de cette région verte par les cours d'eau qui y prennent naissance et irriguent la majeure partie de la province. D'ailleurs, les 9

géographes, orfèvres en la matière, s'accordent pour dire que l'unité l'emporte sur les diversités. Dans ce Limousin rapidement cadré, peut-on parler d'une religion particulière? Sans vouloir trancher dès maintenant la question posée dans le titre lui-même, il faut du moins expliquer la genèse de cette expression récente, au caractère flou. Ce dernier tient au fait qu'on cherche instinctivement une comparaison avec les confessions chrétiennes, le Judaïsme, l'Islam et autres religions instituées. Pour le comprendre, remontons quatre ou cinq décennies en arrière. Lorsque Ferdinand Boulard cartographie les statistiques patiemment recueillies sur la "pratique religieuse" catholique (pâques, messe), il intitule son travail Carte religieuse de la France rurale, au prix d'une quasi-identification entre religion et catholicisme. Cette identification est renforcée par le fait que la carte représente par un graphisme particulier les "pays partiellement détachés du catholicisme". Tout est donc jugé à l'aune de ce dernier. Mais dire que, sur 79 cantons ruraux limousins, 20, contigus entre eux, comptent 25 ou 45% d'enfants non baptisés ou non catéchisés, c'est se limiter à un constat négatif sans chercher à comprendre les valeurs symboliques auxquelles adhèrent - ou du moins peuvent adhérer -les habitants de ces cantons situés au cœur même du Limousin; c'est faire a priori comme si elles étaient étrangères à toute forme de religion.2 La production boulardienne, fatalement biaisée par sa visée pastorale, représente un singulier rétrécissement par rapport à des travaux antérieurs. Déjà vers 1930 Gabriel Le Bras, tout en se défendant d'être sociologue, rêvait d'une enquête sur toutes les religions du monde. M~Üsil nous faut remonter plus haut jusqu'aux environs de 1900. Sous la plume d'ethnologues, nous trouvons des études sur l'animism~, le totémisme, etc. Même si les thèses alors écha2. Ferdinand Boulard, Premiers itinéraires en sociologie religieuse, Paris, 1954. 10

faudées ~e sont plus ou moins effilochées avec le temps, nous devons en retenir la démarche: observer, relever, analyser avec un maximum d'empathie les rites, les symboles et les mythes. Pareille recherche était alors réservée aux religions dites primitives. Depuis lors si ce domaine religieux a connu un certain discrédit chez les ethnologues, ceux-ci s'intéressent désormais à la société occidentale contemporaine. Il doit être possible, s'agissant ici d'une région française assez caractérisée, d'appliquer une démarche analogue au vécu religieux de la population limousine, à condition de la saisir sur une longue durée. Mais d'aucuns émettent des réserves sur l'emploi ici du terme religieux. S'agissant, par exemple, des recours populaires aux fontaines, ils préfèrent celui de sacralité. Les deux termes résonnent effectivement de façon différente. Mais dans la pratique, si du moins on embrasse un champ assez large comme nous cherchons à le faire ici, ils apparaissent sinon interchangeables, du moins relativement proches jusqu'à parfois se croiser. On peut toutefois se demander si ces réserves ne procèdent pas inconsciemment de l'idée, très discutable, que l'adjectif religieux ne convient vraiment qu'à une institution structurée. Plutôt que de chercher à définir la religion préalablement à tout autre opération, nous rejoignons la démarche pragmatique des sociologues religieux actuels qui, partis il y a près d'un demi-siècle d'un champ délimité, ont progressivement élargi leur domaine à mesure que des phénomènes comme la mort, la fête, la patrie, etc. entraient dans leurs perspectives; loin de jouer aux annexionnistes, ils ont saisi combien toutes ces dimensions s'éclairent mutuellement et permettent de mieux approcher des réalités vécues par les populations, tout à la fois dans leurs formes particulières et dans leur portée globale. Il y a quelques années, un occitaniste passionné exposait son projet de retrouver la religion limousine d'avant le christianisme. Recherche de soi légitime mais rendue utopique par l'extrême rareté de la documentation. Toutefois ne 11

décèle-t-on pas en arrière-fond un rejet inconscient de l'évolution? On retrouve quelque chose de cette nostalgie dans certaines enquêtes de folkloristes qui s'attachent à dégager les rémanences des siècles antérieurs en les séparant de formes culturelles plus récentes, voire en les y opposant. Nous verrons plus loin que le catholicisme lui-même est tenté d'arrêter sa montre aux XVIIe-XVIIIe siècle, en gommant les valeurs symboliques qui depuis ont pénétré la conscience populaire. En sens opposé, les mutations opérées au XIxe siècle ne doivent pas voiler que subsistent des pratiques religieuses pluri-séculaires. Prenons le cas des progrès de la médicalisation et de la scolarisation, si lents qu'ils aient été en Limousin. Médecins, vétérinaires, instituteurs se choquent souvent de ce que des populations qui, dans leur ensemble, ont progressivement adhéré à la rationalité et à la laïcité, recourent encore à des rites qu'ils qualifient d'archaïques par rapport à la modernité qu'eux-mêmes véhiculent; ils y voient de simples reliquats qui auraient dû déjà disparaître. Aiain Corbin a été mieux inspiré en intitulant sa thèse sur le Limousin au milieu du XIXe siècle Archaïsme et modernité... Encore s'agit-il d'une juxtaposition entre deux dominantes pas tout à fait équilibrées bien plus que d'une connexion. Or cette dernière s'avère indispensable comme l'explique très bien l'historien médiéviste Jean-Claude Schmitt :
"Rien n'est 'survécu' dans une culture; tout est vécu ou n'est pas. Une croyance ou un rite ne sont pas la combinaison de reliquats et d'innovations hétérogènes, mais une expérience n'ayant de sens que dans une cohésion présente."

Cela apparaîtrait mieux au terme d'une véritable enquête ethnologique qui reste à faire, mais peut-être deviendra-t-elle moins difficile après cette tentative tissée essentiellement d'éléments historiques empruntés à la période qui commence 12