A la recherche de Shéïda

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Lorsqu’elle apprend quel sort terrible attend Shéïda, une jeune femme qui lui est totalement étrangère, Eléna ne peut rester indifférente. Au mépris de tous les risques, elle quitte son Canada natal et se rend à l’autre bout du monde pour tenter de la sauver. Y parviendra-t-elle? Qu’apprendra-t-elle au cours de cette aventure? A vous de le découvrir dans ce thriller actuel.
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782826003410
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A la recherche de Shéïda

«La jeune femme se sentait investie d’une mission pour aller sauver cette femme iranienne condamnée à mort par lapidation quelques jours plus tôt… Pourquoi faisait-elle cela? Elle n’en savait rien. C’était plus fort qu’elle. Dire que tout cela avait commencé par un simple courriel!»

Lorsqu’elle apprend quel sort terrible attend Shéïda, une jeune femme qui lui est totalement étrangère, Eléna ne peut rester indifférente. Au mépris de tous les risques, elle quitte son Canada natal et se rend à l’autre bout du monde pour tenter de la sauver. Y parviendra-t-elle? Qu’apprendra-t-elle au cours de cette aventure?

A vous de le découvrir dans ce thriller actuel.

Française d’origine, au bénéfice d’une formation en interprétation à Paris et à Montréal, Anne Cattaruzza s’est fait connaître du public québécois en particulier comme comédienne (rôle de Brigitte Chibois dans Virginie) et auteur dramatique (Salima, Coppélia). A la recherche de Shéïda est son premier roman.

«Shéïda est le résultat d’une rencontre intelligente et sensible de faits réels et de fiction. Anne fait preuve d’une maîtrise de l’écriture fluide et attachante qui vous tient en haleine de page en page. Le sujet de la foi est traité avec une approche directe mais toujours subtile afin de laisser au lecteur le choix de ses réflexions à la lecture de ce roman magnifique que l’on veut lire d’un seul trait jusqu’à la fin. Je vous recommande fortement ce récit fort et tendre à la fois, puissant, touchant, qui nous rappelle que les êtres humains, ou qu’ils soient, sont un jour confrontés à la puissance de l’amour divin.»

Huguette Martinez, Agent d’acteurs, Montréal, Québec, Canada

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Anne Cattaruzza

A la recherche de Shéïda

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Chapitre 1

«Tous les passagers pour le vol EK0242 en partance pour Dubaï sont priés de se présenter à l’embarquement.» Le message fut répété en anglais, puis en arabe. Eléna regarda sa montre, ferma sa revue et se leva. Ils sont à l’heure! Elle regarda autour d’elle: Le vol de Toronto était plein: familles, hommes d’affaires, la plupart d’origine arabe. Elle était la seule femme blanche à voyager seule. Tout d’un coup, elle eut une appréhension et se demanda si elle avait finalement pris la bonne décision. Il faut dire qu’elle était partie sur un coup de tête! Oui, bien sûr, elle avait fini par avoir l’accord de son cher patron. «Un congé sans solde, hein, tu m’entends? Et tu reviens dans deux semaines, pas un jour de plus, avec ton reportage sur mon bureau!!» «C’est promis!» avait-elle lancé, déjà sur le pas de la porte du Courrier de l’Est, le petit journal local. Et elle avait filé faire ses bagages… Car elle était sûre que son patron, en vrai journaliste qui se respecte, ne pouvait lui refuser une pareille chance… «Madame?» L’hôtesse assignée à l’embarquement lui souriait, l’invitant à présenter sa carte d’embarquement. «Ah, oui, excusez-moi!» Eléna, distraite, présenta son passeport et sa carte d’embarquement. L’hôtesse regarda la photo et Eléna à plusieurs reprises. Oui, je sais, la photo ne me ressemble pas! Mais Eléna ne dit rien, souriant en retour du même sourire figé que l’hôtesse qui lui fit finalement un signe de la main.

Eléna soupira, installée confortablement sur son siège, heureuse d’avoir pu obtenir un hublot pour les treize heures de vol qui l’attendaient jusqu’à Dubaï. C’était au moins ça de pris car son périple, commencé plus tôt le matin à Montréal, ne se terminerait qu’à Téhéran le surlendemain. Seize heures de vol avec trois avions différents, neuf heures de correspondance plus trois heures d’enregistrement, vingt-huit heures de voyage en tout! Elle n’aimait pas spécialement voyager, mais ça avait été plus fort qu’elle! Et elle avait là une chance formidable de se tailler une place de choix dans le milieu journalistique québécois, canadien même, puisqu’on était dans le reportage international. Ce n’était bien sûr pas sous l’égide de son journal local qu’elle opérerait et ça, son patron l’avait compris! Si elle voulait être prise au sérieux, elle devait être «journaliste free-lance». Son patron s’était inquiété pour elle.

C’est un dossier dangereux, Eléna, et tu n’as pas d’expérience dans l’international!

Peut-être, mais j’ai été très bien formée comme tu le sais et même si je n’ai pas ton expérience sur le terrain, je suis débrouillarde et sensée… Je dois y aller.

La jeune femme se remémorait la conversation, consciente qu’elle n’avait pas donné la vraie raison. Oui, certes, elle végétait dans son emploi actuel, la rubrique de chiens écrasés n’étant vraiment pas son truc, mais il y avait autre chose que l’ennui qui l’avait poussée à se lancer dans cette folle aventure… Ce n’était pas la carrière non plus, non, c’était quelque chose de plus personnel, une sorte de dépassement de soi… Elle n’était jamais allée aussi loin et certainement pas dans un pays aussi différent du sien que l’Iran. Eléna relut l’article du journal français Libération qui l’avait bouleversée:

Il est urgent d’intervenir pour empêcher une mise à mort dont les observateurs de la scène iranienne ont tout lieu de redouter l’imminence. Il est urgent de répondre à l’appel des femmes iraniennes nous adjurant de ne pas fermer les yeux sur une mise en scène aussi grossière et de ne pas laisser leur «cauchemar devenir réalité». Il est urgent d’exiger des autorités, pour Shéïda, le renoncement à toute forme d’exécution, une remise en liberté sans délai et la reconnaissance de son innocence. Des dizaines de femmes sont, chaque année, en Iran, condamnées au fouet, à la lapidation ou à d’autres peines dont la barbarie glace tout autant les sangs: il est urgent, au-delà même du cas de Shéïda, que l’ONU rappelle au régime des mollahs les promesses faites, en 2002 et en 2008, quant à l’abolition de ce type de châtiments. La vie d’une femme est en jeu. La liberté et la dignité de milliers d’autres se jouent également là. Et il s’agit enfin de l’honneur d’un grand pays, doté d’une culture aussi magnifique qu’immémoriale et qui ne peut se résumer, sous les yeux du monde, au visage ensanglanté, réduit en bouillie, d’une femme lapidée. Pitié pour Shéïda. Pitié pour l’Iran.1

La jeune femme se sentait investie d’une mission pour aller sauver cette femme iranienne condamnée à mort par lapidation quelques jours plus tôt… Pourquoi faisait-elle cela? Elle n’en savait rien. C’était plus fort qu’elle. Dire que tout cela avait commencé par un simple courriel!

1 Extrait de l’article «La vie d’une femme est en jeu» sur la lapidation de Sakineh Mohammadi-Ashtiani, Libération, 16 août 2010, p. 3 – Auteurs: les premiers signataires; Elisabeth Badinter, Juliette Binoche, Rachida Dati, Sussan Deyhim, Mia Farrow, Bob Geldof, Ayaan Hirsi Ali, Milan Kundera, Bernard-Henri Lévy, Patrick Modiano, Taslima Nasreen, Yann Richard, Ségolène Royal, Marjane Satrapi, Jorge Semprún, Wole Soyinka, Simone Veil, Jody Williams.

Chapitre 2

Affalée devant son ordinateur, le regard morne, Eléna semblait en panne d’inspiration. Elle but une gorgée de son café froid et fit la moue. Le son d’un courriel entrant attira son attention. Curieuse, la jeune femme cliqua dessus et commença à lire. C’était une invitation d’un groupe d’activistes à signer une pétition pour sauver une femme iranienne. Jusque-là, Eléna n’avait jamais participé à ce genre d’activité mais elle savait que ce groupe composé d’internautes de tous pays rencontrait un succès grandissant auprès de la population et avait réussi à mener à bien plusieurs de leurs campagnes. De toute façon, ça ne lui coûtait vraiment pas grand-chose pour essayer de sauver une vie! Elle ajouta son nom, inconsciente de l’ampleur de son geste. En apposant sa signature, elle venait de mettre la main dans un terrible engrenage. Sa vie allait bientôt basculer…

Eléna avait été vraiment surprise quand elle avait reçu cet appel anonyme. La voix masculine au bout du fil avait été menaçante. L’homme avait un accent et s’exprimait dans un français cassé. Moyen-Orient, avait-elle pensé en écoutant les menaces de l’homme. Cela faisait des semaines qu’elle se sentait suivie mais jamais elle n’avait pensé que signer des pétitions la mettrait en danger! Il est vrai qu’elle était une cible facile: seule, sans famille proche hormis sa mère, vivant dans une banlieue-dortoir de Montréal… Mais qui, au fait? Elle n’avait rien fait de mal! Simplement, elle était contre la lapidation des femmes, des hommes aussi d’ailleurs, contre toute forme de barbarie, en fait. Alors elle avait commencé à soutenir ce mouvement sur le Net, simplement en ajoutant son nom à la pétition. Plus tard elle avait été confrontée à un choix: ne rien faire de plus – ce n’était pas très engageant, après tout, d’ajouter son nom aux 650’000 autres – ou faire un pas de plus et téléphoner à l’ambassade concernée pour protester… Elle avait hésité quelques instants puis elle avait fait un pas de plus. Elle avait contacté l’ambassade iranienne à Ottawa. Ah, tiens, comme par hasard, le courriel affiché n’était pas le bon. Qu’à cela ne tienne! Et elle avait posté un commentaire sur leur page d’ouverture, réclamant la libération sans condition de Shéïda, cette musulmane convertie au christianisme et condamnée à mort par l’Iran où elle était tenue prisonnière depuis près de deux ans. De fil en aiguille, Eléna avait commencé à s’impliquer de plus en plus, téléphonant, écrivant et faisant circuler l’information auprès de tous ceux qu’elle rencontrait… Et puis il y avait eu les appels anonymes sans personne au bout du fil, les voitures noires qui la suivaient jusque chez elle et maintenant les menaces directes… On la sommait de cesser tout activisme, sinon elle pourrait subir le même sort que Shéïda. Eléna ne put s’empêcher d’avoir peur.

Que dois-je faire? murmura-t-elle. Appeler la police? Les ignorer?

Mais seul le silence lui répondit. Elle se décida à appeler un ami.

Je sais qu’ils essayent de m’intimider, ce qui veut dire que mes courriels et téléphones dérangent.

Veux-tu que je passe, Eléna? demanda Samuel, essayant de dissimuler son inquiétude.

Non, ça va aller, murmura la jeune femme d’une voix mal assurée.

Eléna, j’insiste. Ça fait plusieurs semaines que ça dure. Et si ce sont les services secrets iraniens, tu es en mauvaise posture!

Qu’est-ce que tu veux dire?

Ces gars-là ne plaisantent pas. Ils sont extrêmement dangereux.

Pendant que Samuel parlait, Eléna souleva imperceptiblement le rideau. Elle lâcha un petit cri. Une longue voiture noire était garée en face de chez elle et le conducteur avait dans les mains une paire de jumelles pointée en sa direction.

Samuel, viens, s’il te plaît, j’ai peur… murmura-t-elle dans un souffle.

D’accord, je serai là dans vingt minutes.

Les minutes suivantes furent les plus longues de sa vie. Elle jeta un autre coup d’œil dehors malgré elle. La voiture était toujours là et le conducteur à son poste, grillait tranquillement une cigarette, soufflant la fumée par la vitre entrouverte. Samuel arriva enfin. Il avait repéré la voiture suspecte et pris mentalement note du numéro de la plaque d’immatriculation. Eléna lui ouvrit avec soulagement. Samuel était un homme grand aux épaules larges et aux cheveux bruns et bouclés. Son regard clair et déterminé inspirait la confiance. Il parlait lentement d’une voix posée qui lui donnait une autorité naturelle. Eléna s’était liée d’amitié avec lui il y avait un peu plus de six mois, à l’occasion d’un reportage sur les chrétiens pour son journal. Pourtant, elle avait l’impression de le connaître depuis des années.

Elle lui trouvait un certain charme et se rendait compte qu’elle s’attachait de plus en plus à cet homme, mais il était encore trop tôt pour parler d’amour et de fréquentations. A moins qu’elle ne soit dans le déni? Quant à Samuel, il n’avait pas tergiversé longtemps. A la seconde où ses yeux s’étaient posés sur la jolie jeune femme, il était tombé follement amoureux d’elle. Mais s’il était confiant dans bien des domaines, il perdait ses moyens quand il s’agissait de sentiments intimes. Il était meilleur dans l’action que pour les grandes tirades!

J’ai pris en note le numéro de la voiture et je ferai des vérifications dès demain.

Merci d’être venu, Samuel. Je sais que ce n’est pas très convenable de t’inviter chez moi aussi tard mais vu les circonstances…

Eléna avait dit cela par respect pour lui qui était un chrétien très pratiquant. Quant à elle, disons qu’elle était en recherche…

Ne t’inquiète pas pour les religieux bien-pensants. Ce ne sont pas eux qui sont poursuivis par des espions iraniens… fit-il avec un petit sourire.

Je ne pensais pas que donner mon opinion pour la libération d’une femme iranienne m’attirerait autant d’ennuis.

Tu dénonces beaucoup de choses dans tes articles. Il faut que tu sois prudente, Eléna, car ça fait plusieurs fois qu’ils font des tentatives d’intimidation.

Oui, je sais, la semaine dernière c’est mes quatre pneus qu’il a fallu changer. Mais je ne vais quand même pas arrêter mes chroniques. Je suis journaliste!

Dieu nous commande d’être sages…

Mais pas d’être des poltrons, Samuel! coupa-t-elle vivement.

Non, c’est vrai. Nous ne devons pas avoir peur mais nous vivons dans un monde chaotique et ténébreux… soupira-t-il tristement.

Tout en parlant, elle lui fit un chocolat chaud qu’il accepta volontiers. Eléna remarqua qu’il avait les traits tirés. Elle hésita longuement: elle aurait tellement voulu qu’il reste et elle savait qu’il aurait accepté mais elle ne voulait pas commencer à prendre ce genre d’habitude avec lui. Leur relation était tellement belle et pure, ce n’était pas le moment de venir tout gâcher dans un moment de faiblesse. Car elle avait assez d’expérience de vie pour savoir que malgré leur sérieux et la grande foi de Samuel, ils pouvaient déraper. Non qu’elle-même considère une éventuelle union physique comme un dérapage, mais elle savait que Samuel voulait se garder pour sa future épouse. Et elle le respectait trop pour cela. Tiens, bizarre de penser à être intime avec quelqu’un dont tu n’es pas amoureuse! Elle jeta un dernier coup d’œil au travers du rideau: la voiture noire avait enfin disparu. Rassuré, Samuel la laissa, lui affirmant qu’elle pouvait appeler à n’importe quel moment, même en pleine nuit si elle en avait besoin. Elle le raccompagna jusqu’à la porte puis s’écroula sur son lit où elle s’endormit d’un sommeil agité.

Chapitre 3

Je voulais savoir si je pouvais passer chez toi aujourd’hui. On aurait pu dîner ensemble, ça me changerait les idées… Merci, Maman… Alors à tout à l’heure.

Eléna reposa le combiné, soulagée que sa mère ait accepté. Elle ne voulait pas rester seule et sa chronique sur Shéïda n’avançait pas. Or, elle devait rendre son papier le lendemain. Rien n’allait. Et Samuel qui n’avait pas rappelé. Elle n’osait pas le relancer. Bon, allez, je m’y remets… Je dois au moins écrire quelques lignes. Que savait-elle de Shéïda? Mis à part que la jeune femme était une musulmane d’origine iranienne convertie au christianisme, pas grand-chose. Elle était en détention dans son propre pays et promise à une mise à mort horrible par lapidation. Ce sont vraiment des barbares! Mais ça, elle ne pouvait pas l’écrire, ce n’était pas «politiquement correct». Elle devait expliquer à ses lecteurs que la loi de la charia était en vigueur en Iran… En d’autres mots, au nom de l’honneur, on pouvait juger et tuer une femme (normal, c’étaient les hommes qui avaient créé la charia) sans autre forme de procès. Comment les hommes pouvaient-ils traiter leurs femmes, leurs sœurs et même leurs filles ainsi et les envoyer à l’abattoir? Eléna ne comprenait pas cette haine envers les femmes dans ces pays et ce mépris de la vie, cette vie si précieuse créée par Dieu. Elle savait intuitivement que le cœur de Dieu pleurait sur ces vies volées. Et le cœur d’Eléna était aussi attristé par tant de haine déployée. Elle ne pouvait pas rester sans rien faire. Elle devait faire quelque chose et puisqu’elle était dans les médias, elle se devait de sensibiliser l’opinion publique. Le public devait connaître la vérité! Peut-être alors son gouvernement bougerait-il, condamnerait-il l’Iran sur la scène internationale et ferait-il cesser ces exécutions!

Entraînée par sa passion pour la vérité et la justice, elle finit par écrire un long article sur la jeune condamnée. Sa mort était prévue quelques jours plus tard, si bien que le temps pressait. Satisfaite, elle éteignit son ordinateur et regarda sa montre. Elle avait juste le temps de se rendre chez sa mère qui habitait à quelques pâtés de maisons de là.

Madame Tremblay mère, la cinquantaine avancée et les cheveux courts, avait un air avenant et un visage agréable. Elle vivait seule depuis toujours, d’aussi loin que se souvienne Eléna. Attablées devant une jolie table dans le patio du jardin, les deux femmes se relaxaient sous les doux rayons du soleil de mai. Certes, il ne faisait pas encore très chaud mais, après un si long hiver, n’importe quelle belle journée printanière était appréciée.

Maman, tu vas trouver ça bizarre, comme question, mais pourquoi tu ne t’es jamais remariée? Tu ne voulais pas d’autres enfants? demanda Eléna en se tournant vers sa mère, qui détourna le regard, prenant un air faussement détaché.

Oh! tu sais, les années ont passé et vu comment ça s’est passé avec ton père… Disons que je n’avais pas trop le goût.

Suzanne Tremblay esquissa un sourire qui parut faux à sa fille.

Je sais que tu n’aimes pas trop en parler, mais si l’envie me prenait de retrouver mon père, est-ce que tu m’aiderais? Mais je n’ai pas dit que j’en avais envie, ajouta Eléna précipitamment en interceptant le regard désapprobateur de sa mère.

Ton père, je te l’ai dit cent fois, je n’ai aucune idée où il se trouve! répliqua sa mère en se levant. Pourquoi tu me poses toutes ces questions? Qu’est-ce qui se passe avec toi?

Elle commença à débarrasser la table précipitamment.

Mais rien, simplement je ne sais rien de mes origines, ni de la famille de mon père, à part qu’il est français.

Français d’origine arabe, c’est là qu’était ma terrible erreur.

Maman, ne dis pas ça!

Oh, toi et tes idées gauchistes!

Eléna accusa le coup mais ne dit rien.

Je suis désolée, Eléna, je ne voulais pas t’insulter.

Ce que j’en comprends, Maman, c’est que chaque fois que j’aborde le sujet, tu te mets très en colère.

Eléna se leva à son tour, peinée du tour qu’avait pris la conversation, et prit rapidement congé de sa mère. La mère regarda partir sa fille, les yeux pleins d’eau. Si seulement elle savait! Elle comprendrait que je veux la protéger… Mais elle ne doit jamais savoir… Ah ça non! Pourtant, le destin allait se charger de révéler bientôt la vérité à sa fille, et d’une manière tout à fait surprenante.

Eléna ne rentra pas directement chez elle mais se dirigea vers le parc Maisonneuve. Elle avait besoin de prendre l’air… et de retrouver sa paix. Elle ne savait pas pourquoi elle avait posé la question fatidique, puisqu’elle savait que son père était un sujet tabou entre elles. Mais je ne sais rien de lui. Oh mon Dieu, qu’a-t-il pu faire à ma mère pour qu’elle lui en veuille autant? Seigneur, je te le demande encore, aide-moi à retrouver mon père, je dois savoir! Elle prit conscience qu’elle venait de s’adresser à Dieu… qu’elle avait prié instinctivement. Pourtant, elle ne croyait pas en lui, enfin plus vraiment depuis ce terrible jour… Elle se mit à pleurer doucement. L’angoisse l’étreignait. Ce fut évidemment le moment précis que choisit Samuel pour l’appeler sur son portable.

Eléna? C’est au sujet des plaques d’immatriculation…

Bonjour, Samuel, alors?

Ça va? Tu as une drôle de voix.

Oui, oui ça va… très bien; je t’écoute.

Ah, O. K. Eh bien, malgré mon ami bien placé, je n’ai pas été très loin. Je n’ai pu avoir aucun nom ni profil, sauf que les chiffres attribués correspondent en général à des numéros donnés aux diplomates.

Ça ne nous avance pas beaucoup.

Il faudrait suivre une voiture pour en savoir un peu plus.

Tu veux filer des gens qui me filent?

En quelque sorte…

Mais c’est complètement dingue!

Je disais ça comme ça Eléna.

Puis, changeant de sujet volontairement:

Tu as déposé plainte?

Pas encore. Je vais le faire aujourd’hui.

Promis?

Promis.

Tu es sûre que ça va?

Tout va bien, ne t’en fais pas.

Eléna promit de le rappeler dès que ce serait fait. Quelqu’un se souciait enfin d’elle… voulait prendre soin d’elle… Pour la première fois, elle commençait à entrevoir la possibilité d’aimer à nouveau depuis l’accident… 10 ans déjà! Elle chassa le souvenir. Assez de pensées moroses pour aujourd’hui, ma fille!

* * *

Samuel était pensif. Il s’inquiétait pour Eléna. Son instinct protecteur lui disait qu’elle était en danger. Et il sentait que le Saint-Esprit le poussait vers elle, pour être son protecteur justement. Samuel était chrétien depuis qu’il était enfant et avait été élevé dans un foyer joyeux… Non pas que la vie y ait tous les jours été facile, ça non, mais l’harmonie et la douceur régnaient dans ce foyer uni. Son père, pasteur, lui avait enseigné dès son jeune âge à accueillir les bénédictions comme les épreuves car elles venaient pour fortifier le caractère, disait-il, et à garder sa paix et sa joie quelles que soient les circonstances… Car la paix et la joie ne venaient pas des événements mais de Dieu! Une leçon qu’il avait retenue et appliquée dans sa vie. Quant à sa mère, véritable petite abeille au sein de la ruche qu’était la petite église de son époux, elle lui avait enseigné à donner sans rien attendre en retour, à aimer inconditionnellement.

Son caractère tempéré et bienveillant ainsi que ses attributs physiques avec sa haute stature, ses épaules carrées et le doux visage qu’il tenait de sa mère lui avaient attiré beaucoup d’attention au cours de sa vie, notamment de la part de la gent féminine. Pourtant, il avait toujours gardé ses distances et les années avaient passé, beaucoup d’années, jusqu’à sa rencontre avec Eléna. C’était à peine quelques mois plus tôt, mais il s’en rappelait comme si c’était hier… Allez, assez rêvassé! T’as du boulot! Et de toute façon, ce n’est pas une femme pour toi! Elle n’est même pas chrétienne! Samuel soupira, prit des ciseaux à bois et un maillet et recommença à sculpter le bois d’une commode antique. Le meuble, taillé finement, était magnifique et nul n’avait besoin d’être un expert pour constater son immense talent. C’était là, dans la tranquillité de son atelier, qu’il entendait le doux murmure de son Dieu lui souffler les réponses qu’il attendait. Et ces derniers mois, Samuel était troublé. Cette femme était rentrée dans sa vie comme un coup de vent, lui qui n’espérait plus. Il avait refréné les sentiments qui montaient en lui, puissants, presque lancinants, découvrant à 40 ans passés ce qu’était l’amour, le vrai, le pur! Car les quelques relations qu’il avait essayé de développer avec d’autres femmes n’avaient abouti à rien et s’étaient terminées en queue de poissonsans qu’il ne ressente véritablement de la peine! Mais voilà que pour la première fois de sa vie, il combattait avec son Dieu, ou plutôt entre son amour pour Dieu et celui pour cette femme. Comme si Celui qu’il avait toujours servi loyalement lui demandait de renoncer… Samuel savait au fond de lui qu’il ne serait pas heureux avec une femme qui n’avait pas les mêmes valeurs et surtout rejetait Celui auquel il avait donné sa vie. Mais rejetait-elle Dieu? Certes, sa vie n’était pas consacrée à son cher Jésus, mais qui sait, peut-être son cœur allait changer? Oh, si tu pouvais te faire connaître à elle… Et la protéger… La protéger, oui, car depuis quelques temps elle recevait beaucoup de menaces. C’était probablement la raison pour laquelle leurs chemins s’étaient croisés… Rien d’autre! Protège-la, mais protège aussi ton cœur… Il se remémora leur première rencontre.

* * *

Eléna hésita puis frappa à la porte de la jolie maison blanche. Une petite clôture blanche délimitait le terrain et un parterre de fleurs égayait la pelouse, œuvre d’une main féminine, paria-t-elle mentalement.

Je peux vous aider?

Un homme robuste aux cheveux blancs se tenait dans l’encadrement de la porte et la regardait d’un œil interrogateur.

Je suis Eléna Tremblay, du Courrier de l’Est.

Ah oui, oui, oui, entrez donc! Nous vous attendions, fît l’homme jovialement en l’invitant d’un signe de la main. Et voici mon épouse Claire, dit-il en désignant une petite femme d’une soixantaine d’années qui s’avançait en souriant.

Dès qu’Eléna mit les pieds dans la maison, elle se sentit comme chez elle. Une douce paix y régnait. Après s’être présentés, tous les trois s’attablèrent devant une table dressée où trônaient une tarte maison et du café. «Ah, et voici notre fils Samuel» dit-il fièrement en se tournant vers le nouvel arrivant. Eléna, la bouche pleine de tarte aux framboises, salua, embarrassée d’être prise en flagrant délit de gourmandise.

C’est Samuel qui vous fera faire le tour de l’église et répondra à vos questions. Mais je suis également disponible si vous en avez besoin. Madame Tremblay vient faire un reportage sur les chrétiens d’aujourd’hui pour son journal, tu te rappelles? ajouta-t-il à l’adresse de son fils.

C’est parce que nous sommes une espèce en voie de disparition que vous faites un article? demanda Samuel, d’un air amusé.

C’est presque ça, avait-elle rétorqué en souriant.

C’est ainsi que leur amitié avait démarré. Ils avaient tout de suite accroché et, bien qu’Eléna n’ait pas la foi de Samuel, foi qu’elle admirait en secret Ah! si seulement elle pouvait retrouver la sienne! – elle s’était montrée intéressée par les explications de Samuel. Cet homme était décidément bien différent de tous ceux qu’elle avait pu connaître. Il émanait quelque chose de lui, qu’elle ne pouvait nommer mais qui venait calmer toute agitation intérieure. Agitation qu’elle avait ressentie chaque fois qu’un prétendant s’enhardissait depuis… Ah non, elle n’allait pas recommencer à penser à l’accident!

Vous êtes avec moi?

Ah, oui bien sûr, excusez-moi! J’avais la tête ailleurs.

Samuel regarda Eléna d’un air amusé. Pour se donner une contenance, elle sortit de son sac à main un petit dictaphone.

Je peux?

Bien sûr. Comme vous le voyez, notre église n’est que le simple sous-sol de cette belle église catholique.

J’ai été élevée dans la religion catholique. Quelle est la différence avec les chrétiens évangéliques?

Tout en lui répondant, Samuel arpenta la salle afin de lui montrer les annexes.

Eh bien, commençons par ce qui nous rassemble: Jésus. Nous croyons qu’il est le Fils de Dieu et qu’il est le seul chemin. Par contre, nous croyons que le Saint-Esprit se manifeste aujourd’hui encore par ses dons tout comme lors du temps des apôtres et nous n’adorons ni la Vierge Marie, qui était une femme tout comme vous, ni les saints!

Les saints, je veux bien, mais la Vierge Marie a quand même enfanté Jésus, Dieu incarné selon vous!

Elle a eu effectivement un destin exceptionnel, mais ce qui fait la beauté de la naissance de Jésus, c’est qu’il a choisi de naître dans le corps d’une de ses créatures.

Eléna remarqua que les yeux de Samuel pétillaient et qu’il semblait passionné par son sujet.

Ici, à droite, vous avez les pièces qui servent pour recevoir les enfants et les jeunes, et à côté, c’est la garderie.

Vous êtes bien organisés.

Effectivement. Avez-vous des questions? fit-il en se tournant vers elle.

Il la dominait de toute sa stature. Eléna consulta rapidement ses notes. En fait, une question lui brûlait la langue. Elle finit par se lancer pendant qu’il s’adossait à une chaise.

On vous surnomme un peu partout les fous de Dieu et certains avancent même que vous êtes une secte. Que répliquez-vous à vos détracteurs?

Qu’ils viennent à une réunion et peut-être auront-ils la chance de se faire appeler des fous de Dieu! lâcha tranquillement Samuel en souriant.

La jeune femme fut désarçonnée par sa réponse.

Mais vous… vous ne vous défendez pas?

Pour quoi faire? Ils veulent faire le procès de Dieu ou de ceux qui le suivent? Qu’ils le fassent! De toute façon, entre vous et moi, ce procès a déjà eu lieu il y a plus de deux mille ans. Moi, je n’ai pas de temps à perdre pour haïr!

Samuel rebroussa chemin et Eléna le suivit, ne sachant que répondre.

Afin d’avoir un reportage équitable envers les évangéliques, elle décida d’accepter l’invitation de Samuel à se rendre à une réunion le dimanche suivant. Elle s’installa discrètement bien au fond. L’autel était décoré de fleurs et une immense croix vide ornait le mur central. L’église était bondée à craquer de gens de tous les âges, de toutes les couleurs, de tous les niveaux sociaux, et une joyeuse frénésie régnait. Bien que ne connaissant personne, elle fut chaleureusement accueillie. Samuel l’aperçut et vint la saluer. Il était resplendissant dans sa chemisette gris perle assortie à son pantalon de toile. Il dut, à regret, regagner les bancs avant. Quelle ne fut pas sa surprise quand elle le vit quelques instants plus tard s’approcher du micro et entonner une louange, une guitare acoustique en bandoulière. A ses côtés, trois autres musiciens l’accompagnaient avec un piano, un djembé et des maracas! C’était vivant et beau. Eléna n’avait jamais entendu des cantiques chantés de cette façon. Impressionnée, elle resta jusqu’au bout. Ted, le père de Samuel, prêchait ce jour-là sur les épreuves de la vie. Les épreuves, Eléna en avait eu son lot. Et surtout une qui avait failli la détruire. Concentre-toi, ce n’est pas le moment de ressasser le passé. Pourtant, l’instant d’après, elle se mit à pleurer doucement et quelqu’un lui passa discrètement un mouchoir. Bizarrement elle se sentit soulagée quelques minutes après et ne ressentit pas le terrible poids de dépression qui pouvait l’assaillir des jours entiers. Au contraire, elle se sentait plus légère. Mais ce qui la frappa le plus dans l’enseignement du pasteur, c’était qu’il prônait de garder la joie du Seigneur en tout temps! Plus facile à dire qu’à faire… Que ce n’était pas une joie qui dépendait des circonstances. Eléna pouvait sentir la joie palpable au milieu du peuple de Dieu… mais elle ne pouvait pas dire qu’elle la ressentait… Quelques jours plus tard, la jeune femme décida de retourner à l’église sous prétexte qu’il lui manquait quelques informations pour terminer son papier. Elle téléphona à Samuel.

Mais bien sûr. Je vous attendrai à l’entrée.

C’est ainsi que le dimanche d’après, Eléna se présenta à nouveau à la porte de la petite église…

* * *

Donc, comme je vous l’expliquais…

Eléna le coupa abruptement:

Je peux vous poser une question?

Samuel la regarda d’un air interrogateur.

C’est parce que cela fait quelques fois que je viens à votre église, durant les services, et j’avoue que je n’avais pas mis les pieds dans une église depuis que je suis petite fille…

Eléna parlait vite, gesticulant avec ses mains tandis qu’en contraste Samuel était impassible, le regard paisiblement posé sur elle.

Eh bien, je ressens une paix qui descend sur moi, c’est différent de ce que j’ai pu ressentir avant… Mais ensuite, quand c’est terminé, eh bien, toutes les pensées reviennent en trombe, mes échéances de travail, les appels que je n’ai pas retournés, les courses à faire, enfin, vous voyez ce que je veux dire?

Oui… et votre question?

Ah, oui, ma question. Eh bien, je me demandais si… si c’était la même chose pour vous?

Voyant qu’il ne comprenait pas, elle continua.

Oui, le tourbillon de pensées, les choses du passé, ça ne vous assaille jamais?

Heu… non.

Ah…

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