Eglise catholique et mutations socio-politiques au Congo-Zaïre

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Solidement implantée dans toutes les Provinces du pays depuis l'époque coloniale, l'Eglise Catholique du Congo/Zaïre, à travers ses nombreux mouvements et associations, a répondu aux besoins de la population en matière d'enseignement, de santé, de développement. Ses prises de position et son engagement en faveur des libertés individuelles en ont fait une institution critique du régime mobutiste. L'auteur retrace le "parcours" catholique: depuis l'apparition des missions au XIXè siècle jusqu'à l'avènement d'une Eglise "africanisée".

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Congo-Zaïre - Histotte et Société
dirigée par Benoît VERHAEGEN

Clément MAKIOBO

EGLISE CATHOLIQUE ET MUTATIONS SOCIO-POLITIQUES AU CONGO-ZAÏRE La contestation du régime Mobutu

L'HARMATTAN 5-7 rue de l'Ecole-Polytechnique F- 75005 - Paris

Copyright L'Hannattan, 2004 ISBN: 2-7475-6185-2 EAN : 9782747561 853

A vaut-propos

Comment est née l'idée de faire une étude sur le catholicisme au Congo-Zaïre dans ses rapports avec le régime Mobutu? Dans notre ouvrage, nous exposerons principalement des faits historiques qui couvrent la période allant de 1972 à 1997. Pour mieux comprendre ces rapports, nous évoquerons l'histoire des missions du XIXe siècle. En 1987, alors que nous faisions nos études de théologie à Kinshasa, nous avons été ébloui par deux textes découverts dans un séminaire sur l'incidence de l'enseignement social de l'Eglise en Arnque. Le premier texte, est une conférence du Cardinal Malula qui était alors archevêque de Kinshasa. Cette conférence, intitulée «L'Eglise à l'heure de l'africanité », commence par une formule lapidaire qui résume tout le projet pastoral de cet homme d'Eglise, témoin et acteur de l'histoire du Congo/Zaïre contemporain. Hier, disait le Cardinal, les missionnaires étrangers ont christianisé l'Arnque ; aujourd'hui, les négro-ailicains vont ailicaniser le christianisme. Dans sa conférence, qui date de 1975, le cardinal Malula expose clairement ses objectifs pastoraux: favoriser le surgissement d'une Eglise locale authentiquement négroarncaine, promouvoir une théologie, une philosophie et une liturgie arncaines. Un tel discours ne pouvait laisser indifférent le jeune étudiant que nous étions à une époque où le débat sur l'échec de la politique de l'authenticité arncaine, menée par Mobutu, suscitait quelque passion dans les milieux universitaires de notre pays. Le second texte qui a influencé notre choix est la déclaration de théologiens Sud-Arncains en 1985, déclaration intitulée Kairos : Défi à l'Eglise.

3

Cette réflexion théologique sur la crise politique en Afrique du Sud des années 80, se présente comme un appel à un engagement plus clair des communautés chrétiennes dans la situation critique que traversait leur pays. Pour nous, citoyen du Zaïre, vivant à l'époque sous la dictature de Mobutu, ce fut une vraie interpellation. Comment lutter concrètement contre les injustices dont était victime notre peuple? Comment lutter contre les arrestations arbitraires, contre la corruption généralisée? Ainsi, le projet pastoral du cardinal Malula « africaniser le christianisme », nous a fait découvrir le nouveau visage d'un christianisme né du dialogue entre notre culture africaine et le message évangélique. Or, le message évangélique ne peut apporter à la culture et à la société zaïroises que des germes de vie et de libération. L'analyse de la conférence de Malula, nous a alors poussé à nous intéresser aux différents mouvements d'action catholiques nés au Zaïre après 1972. Ces mouvements partagent en commun, la volonté de changement individuel et collectif afm de rendre plus authentique et plus évangélique le christianisme local. Quant au document Kairos, par la pertinence de son analyse sociale, par l'espérance qu'il suscite et par son orientation éthique, il a suscité en nous un réel intérêt pour l'étude de lettres et déclarations pastorales des évêques du Zaïre. En effet, les lettres et les déclarations pastorales de la CEZ analysent et interprètent la situation générale du Zaïre, à la lumière de la foi, afm de susciter des actes et des comportements libérateurs de la part des chrétiens catholiques et des hommes de bonne volonté.

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Remerciements

Nous avons une immense dette de reconnaissance envers tous ceux qui ont rendu ce projet possible. Tous ont droit à notre reconnaissance, plus particulièrement le Professeur Jean-Marie Mayeur qui a su nous faire bénéficier de ses grandes qualités d'historien et d'homme tout court. Avec compétence et hauteur de vue, il nous a enrichi de ses remarques pertinentes et de ses observations judicieuses. Nous lui en sommes bien reconnaissant. Nous associons à cette reconnaissance les Professeurs Claude Prudhomme de Lyon et Paul Coulon de l'Institut catholique de Paris. Nous ne pouvons oublier ici de remercier nos formateurs Rédemptoristes pour leur dévouement, nos confrères de Bruxelles, Namur, Paris-Montparnasse et ceux de la République Démocratique du Congo, l'équipe pastorale de Saint-Pierre de Montrouge à Paris et la communauté des soeurs Augustines de Paris pour leurs encouragements dans la réalisation de cette étude. Enfin, nous remercions vivement le Père Etienne Kaobo pour la précieuse documentation mise à notre disposition, le Père Joseph Lang et Monsieur Patrick Mfutu pour leur assistance technique. Les abbés Edgar Imer et Nicolas Jean-François, les familles Ackermann, Futi et Ntoto, Madame Lucie Theurillat, Guy et Annie, Gilette et Marie-Louise, soeur Claire, Alain et Claude Lachant, Nicole Monestier qu'ils trouvent ici l'expression de notre profonde reconnaissance.

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Sigles et abréviations

AAMAEB : Archives Africaines du Ministère des Affaires Etrangères, Bruxelles. A.ZA.D.HO. : Association Zaïroise de Défense des Droits de l'homme. AMOZA : Association des Moralistes Zaïrois. A.ZA.P. : Agence Zaïre Presse. E.Y.M. Bilenge Ya Mwinda. BTA. : Bulletin de Théologie Africaine. C.E.E. : Communauté Ecclésiale de Base. C.E.V. : Communauté Ecclésiale Vivante. CEZ. : Conférence Episcopale du Zaïre. CEPAS : Centre d'Etudes pour l'Action Sociale. CNS. : Conférence Nationale Souveraine. D.LA. : Documentation Information Africaine. DC : Documentation Catholique. ECZ. : Eglise du Christ au Zaïre. E.I.C. : Etat Indépendant du Congo. F.A.Z. : Forces Armées Zaïroises. F.c.K. : Facultés Catholiques de Kinshasa. FMI: Fonds Monétaire International. GECAMINES : La Générale des Carrières et des Mines. GS. : Constitution pastorale Gaudium et Spes (Vatican il). lM.P.R. : Jeunesse du Mouvement Populaire de la Révolution. K.A. : KIZITO et ANUARITE. LG. : Constitution dogmatique Lumen Gentium (Vatican il). M.P.R. : Mouvement Populaire de la Révolution. M.S. : Manifeste de la N'Sele. ONG : Organisation Non-Gouvernementale. O.N.U. : Organisation des Nations Unies. O.P.M. : Oeuvres Pontificales Missionnaires. O.U.A. : Organisation de l'Unité Africaine. P.P. : Populorum Progressio. RCA. : Revue du Clergé Africain. RT A. : Religions Traditionnelles Africaines. 7

SCEAM : Symposium des Conférences Episcopales d'Afrique et de Madagascar. SEDIP : Service de Diffusion des Publications des Facultés Catholiques de Kinshasa.

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Repères chronologiques

Chronologie des principaux événements de la vie nationale du Congo/Kinshasa. DATES Février 1885 EVENEMENTS

La Conférence de Berlin statue sur le partage de l'Afrique 1885-1908 Etat Indépendant du Congo dont Léopold il est le souverain absolu. 1886 Borna devient la capitale de l'EIC. Léopold il signe une convention avec le Saint26 mai 1906 Siège afin de codifier les rapports entre l'Eglise et l'Ele. 15 mai 1908 A la demande de Léopold il, la Belgique accepte de prendre l'EIC tout en respectant les obligations du Roi vis-à-vis des missions. 1933 La capitale du Congo belge est transférée à Léopoldville. Octobre 1954 Ouverture de la 1ère année académique de l'Université de Lovanium à Léopoldville. 1958 Première promotion d'universitaires de Lovanium 20 janvier-20 A Bruxelles, table ronde politique bel gofévrier 1960 congolaise. 30 juin 1960 Proclamation de l'indépendance du Congo. Joseph Kasa-Vubu devient le 1er président du Congo indépendant. 5 juillet 1960 Mutineries de la Force publique à Léopoldville. Il juillet 1960 Moïse Tshombe proclame l'indépendance du Katanga. Janvier 1964 Début de la rébellion muléliste 24 nov.1965 Mobutu renverse Kasa- Vubu et prend le
pOUVOIr.

9

Naissance officielle du M.P.R. La République Démocratique du Congo devient la République du Zaïre. Le drapeau du pays ainsi que l'hymne national changent. 5 janvier 1972 Au nom de l'Authenticité Zaïroise, tous les zaïrois doivent prendre un nom africain et abandonner les prénoms chrétiens. Consultations populaires lancées par le 1990 président Mobutu. Ouverture des assises de la CNS. 7 août 1991 Entrée des tToupes de Kabila à Kinshasa, chute 17 mai 1997 de Mobutu. 20 mai 1967 27 oct. 1971

10

Chronologie des principaux événements de la vie de l'Eglise du Zaïre. Les Pères Spiritains fondent un premier poste missionnaire à Borna. Un bref du Saint-Siège confie à la branche 30 déco 1886 belge des Pères Blancs le Vicariat apostolique du Haut-Congo. Cette décision entraîne le départ des missionnaires français du territoire de l'me. 1888 Les premiers missionnaires de Scheut arrivent au Congo. Mai 1888 Par le décret «Ut in amplissimo Congi Independetis territorio », le Saint-Siège crée le Vicariat apostolique du Congo belge. Nov.1956 Sacre du 1er évêque congolais, Mgr Kimbondo. 1959 Sacre de Mgr Joseph Malula à Léopoldville. Juin 1959 Déclaration de l'Episcopat du Congo belge et du Ruanda-Urundi sur les problèmes socioéconomiques de l'époque. 1972 Premier affrontement entre l'Eglise catholique et l'Etat au sujet de la politique du recours à l'authenticité. Février 1972 Exil du cardinal Malula à Rome. 16 fevrier La marche del' espoir des chrétiens à travers 1992 les grandes villes du pays afin de réclamer la réouverture des travaux de la CNS. 1880

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INTRODUCTION

GENERALE

L'évolution socio-politique du Zaïre depuis son indépendance en 1960 a été l'occasion de nombreuses prises de position de la part de l'épiscopat zaïrois. En effet, à une époque où la crédibilité de l'Eglise et du message qu'elle a la mission d'annoncer au monde semble dépendre, pour une grande part, de sam anière de s'intégrer efficacement dans la vie concrète des gens, réfléchir s ur l'apport del 'Eglise catholique d ans I a naissance d'une nouvelle société zaïroise ne nous paraît pas dénué de sensI. De façon générale, l'Eglise catholique du Zaïre a su éviter le piège du silence complice avec le président Mobutu et son régime de type autoritaire et dictatorial. Par un long cheminement fait de collaboration avec le régime - dans certains secteurs de la vie nationale comme l'enseignement et la santé publique- et de dénonciation de certaines dérives du pouvoir, l'Eglise a activé le processus démocratique au Zaïre. Elle est devenue une instance critique et le seul contre-pouvoir crédible face au régime de Mobutu.2 Dans cet ouvrage, nous essayons de comprendre l'évolution du catholicisme au CONGO-ZAÏRE à partir: de la prise de parole de l'épiscopat et des intellectuels catholiques dans le débat public, de la vitalité des mouvements de jeunesse et association catholiques, de l'engagement des chrétiens de la base. A notre avis, toutes ces structures ecclésiales constituent une toile de fond sans laquelle on ne pourrait ni écrire, ni
I

Sur la crédibilité de l'Eglise et les chances de l'évangélisation en

Afrique, le SCEAM ne déclare-t-il pas qu'elles seront à la mesure de la solidarité même de l'Eglise avec l'aspiration légitime des Africains à prendre en main leur propre destinée? Voir « Exhortation pastorale des évêques d'Afrique et de Madagascar », SCEAM, juillet 1984 dans La Documentation catholique, n01913, Mars 1986, pp.263-268. 2 En annexe, nous donnons un article de Colette Braeckman qui met en évidence le rôle de l'Eglise dans la contestation du pouvoir politique au Zaïre de Mobutu. 13

comprendre 1'histoire du catholicisme au Zaïre de ces trois dernières décennies.

14

Première Partie L'EGLISE CATHOLIQUE DANS LE CONTEXTE DE LA COLONIE

Selon certains historiens dont Van Wing et Randles, la fondation du Kongo en tant que royaume remonte au début du XIVè ou vers la fin du Xillè siècle. Quand l'explorateur portugais Diego Câo découvre l'embouchure du fleuve Kongo en 1483, le royaume qui porte ce nom avait déjà u ne longue histoire. Avec l'arrivée des Portugais, le royaume Kongo connaît des grands bouleversements politiques, culturels, économiques et religieux. Au niveau de l'agriculture, par exemple, les nouveaux venus introduisent la culture des plantes d'origine sud-américaine dont le café, le tabac, certaines variétés de manioc, le maïs etc. Mais, comme le fait remarquer I'historien Congolais Isidore Ndaywell, l'élément dont l'introduction passait pour être de loin la plus révolutionnaire était incontestablement le christianisme. La première tentative d'évangélisation du Kongo, oeuvre des missionnaires Portugais, Italiens et Espagnoles dont l'action se situait dans le cadre de la lutte contre l'Islam, connut d'innombrables difficultés2 et ne porta point les fruits escomptés. Néanmoins, cette première tentative d'évangélisation a contribué à faire connaître les données de la Révélation chrétienne en Afrique noire et à promouvoir l'émancipation des Africains par l'éducation et l'instruction.3 Dans cette première partie de notre travail, nous ne parlerons pas explicitement de la première évangélisation mais il sera plutôt question del a seconde évangélisation, celle qui commence au XIXè siècle (1884) avec l'ère coloniale belge.
I

1.NDAYWEL,Histoire généraledu Congo.De l'héritage ancien à la Le statut même des missionnairesdans le royaume Kongo, la forte

République démocratique, Bruxelles, De Boeck & Larcier s.a., 1998, p.99.
2

mortalité des missionnaires et les restrictions d'ordre politiques rendaient difficiles une évangélisation en profondeur. Une autre difficulté était liée à la langue et au manque d'enthousiasme des autorités ecclésiastiques de créer un clergé autochtone.
3

En effet, en 1487, un certain nombre de jeunes du royaume Kongo

furent envoyés au Portugal pour y apprendre à devenir de bons chrétiens, à lire et à écrire.(Voir W. RABCZUK, «Notes sur ['enseignement dans ['ancien royaume du Kongo », Kinshasa, Likundoli, 1974, pp.25-44. 16

Chapitre I LE CONTEXTE HISTORIQUE DE L'EVANGELISATION DU CONGO

A l'initiative de Bismarck, une conférence internationale fut organisée à Berlin du 15 novembre 1884 au 26 février 1885 afin de régler trois questions qui divisaient les grandes puissances d'alors 1: la question de la liberté du commerce dans le bassin du Congo; de .1a liberté de la navigation sur les fleuves à vocation internationale dont le Congo et le Niger et enfin la question des formalités à observer pour que les occupations ultérieures sur les côtes d'Afrique soient considérées comme effectives. A l'issue des travaux de la conférence de Berlin, le roi des Belges, Léopold II fut reconnu par tous comme souverain propriétaire du Congo dont les frontières demeuraient assez vagues. Dès 1908, le Congo devint un Etat indépendant (EIC : Etat Indépendant du Congo) ; tel est le contexte historique dans lequel s'inscrit la deuxième évangélisation de ce grand territoire, quatre-vingt fois plus grand que le royaume de Belgique. 1.1. Les missions catholiques au Congo 2 Par un décret de la sacrée Congrégation de la Propagande (9 septembre 1865), la mission du Congo fut confiée aux pères français de la Congrégation du Saint-Esprit, fondée par Libermann (1802-1852). Les premiers missionnaires
1

Il s'agissait: de l'Allemagne, l'Autriche-Hongrie, la Belgique, le

Danemark, l'Espagne, les Etats-Unis d'Amérique, la France, le Royaume-Uni, le Pays-Bas, le Portugal, la Russie, la Suède et l'Empire Ottornan.
2

Voir l'annuaire des missionscatholiquesdu Zaïre, Ed. du Secrétariat

de la CEZ, Kinshasa, 1989. 17

Spiritains s'installent d'abord à Boma(1880) sur la côte, puis ils fondent d'autres postes à l'intérieur des terres à Linzolo (1884) et à Kwamouth (1886). Mais pour des raisons politiques], les Spiritains français furent contraints de quitter l'Etat Indépendant duC ongo etc éder leur postes aux missionnaires belges de la Congrégation de l'Immaculée de Marie (Pères de Scheut). Au moment où les Spiritains s'installaient à l'ouest de l'EIC, les missionnaires d'Afrique, société fondée par Mgr Lavigerie, archevêque d'Alger, avaient obtenu la permission du pape Léon XIII,d' organiser les missions à l'est du Congo, partie arabisée où des commerçants Arabes opéraient des razzia dans des villages pour se procurer des esclaves et de l'ivoire. Ces premiers missionnaires, d'origine française, furent à 1eur tour remplacés par d'autres Pères Blancs mais de nationalité belge. En mai 1888, le Saint-Siège créa le Vicariat apostolique du Congo Indépendant dont la responsabilité fut confiée à la seule Congrégation belge des Pères de Scheut. En vue de poursuivre son oeuvre «civilisatrice », Léopold II fit aussi appel à d'autres missionnaires belges; a insi arrivèrent t our à tour: les Jésuites (1893), les Trappistes de Westmalle (1894), les prêtres du Sacré-Coeur (1897), les chanoines Prémontrés de Tongerloo (1898), les Rédemptoristes (1899), les Bénédictins de l'Abbaye de Saint-André- les-Bruges (1910). Pour assurer l'enseignement, 0 n fit a ppel au service des Frères des Ecoles chrétiennes (1909), des Frères Maristes (1911) et bien plus tard arrivèrent aussi au Congo-belge les Frères de Saint Gabriel (1928), les Frères de Notre-Dame de Lourdes (1929) et les Xavériens de Bruges (1931). Du côté des congrégations féminines, on peut signaler la présence des Soeurs de la Charité de Gand (1891) qui s'occupèrent des hôpitaux et des écoles pour jeunes filles
J

Le roi Léopold II voyait d'un mauvais oeil la présence des

missiolmaires français dans son territoire. Il se prononça pour que son Etat soit exclusivement évangélisé par les missionnaires belges. ( Lire NKULU BUTOMBE, «L'arrivée des premiers missionnaires du Saint-Esprit au Zaïre », dans l'Eglise catholique, Kinshasa, 1981, pp.61-71. 18

congolaises, des Soeurs de Notre-Dame de Namur (1894), des Franciscaines de Marie (1896), des Soeurs du Coeur Immaculé (1899), les Filles de la Croix (1911), les Soeurs Augustines (1919), les Soeurs du Sacré-Coeur de Marie (1939) et bien d'autres encore. Entre 1880 et 1940, on dénombrait pas moins de vingt-deux institutions de prêtres missionnaires, six congrégations de frères et cinquante-deux congrégations féminines. Elles assuraient à la fois l'évangélisation et l'instruction des populations à travers toute l'étendue du Congo.

1.2. La collaboration entre l'Eglise et l'administration coloniale
Dès le début de l'histoire de l'ElC, religion et colonisation furent étroitement associées. En effet, Léopold IT avait basé son action colonisatrice sur trois pilliers que sont: - l'Eglise catholique, chargée de pacifier les coeurs des indigènes et de les gagner à la civilisation chrétienne; - les sociétés coloniales, chargées de rentabiliser l'opération de colonisation en exploitant les richesses minières et agricoles du Congo; - l'administration et l'armée, chargées d'instaurer le pouvoir de l'Etat colonial. Soutenus et encouragés par Léopold II, les missionnaires belges, dans leur travail d'évangélisation du Congo, affichent ouvertement leur patriotisme et s'appuient sur l'administration coloniale. Pour consolider ce lien, une convention sera signée entre le Saint-Siège et l'Etat Indépendant du Congo en 1906.1 Cette convention, selon le Saint-Siège, devrait favoriser la diffusion méthodique du catholicisme au Congo et garantir la plus parfaite harmonie entre les missionnaires et les agents de l'Etat colonial. La collaboration entre les missions catholiques et le pouvoir colonial n'est pas un fait exclusivement belge. Les
1

Nous donnerons le contenu de cette importante convention en

annexe.

19

pères Pallotins, au Cameroun, par exemple, considéraient comme une dette de reconnaissance envers leur patrie, d'éduquer les indigènes dans le sens de la « germanité ». Ainsi en janvier 1905, Mgr Vieter disait dans un discours à Limburg: «Grâce à la coopération importante de l'Etat et de l'Eglise, nous sommes parvenus à de beaux résultats au Cameroun. Puise-t-il en être ainsi dans le futur, et que jamais des malentendus possibles entre les deux pouvoirs suprêmes ne puissent briser l'entente fondamentale» 1.

Même si les exemples de collaboration entre missionnaires eta gents du pouvoir colonial sont multiples en Afrique, le cas belge est atypique. En effet, dès 1886, le roi Léopold I I 0 btient du Pape, pour son «Etat indépendant », le monopole de l'apostolat pour les missionnaires belges. En outre, l'aide financière et administrative de l'Etat était destinée en exclusivité aux «missions nationales» ; à savoir: les sociétés de mission qui ont leur siège en Belgique, qui sont dirigées par des Belges et qui comptent un certain nombre de Belges parmi les missionnaires au Congo. Ce privilège s'étendit au Rwanda-Urundi.2 C'est donc sous le bouclier protecteur de la colonisation que les missionnaires catholiques se mirent à parcourir le vaste territoire congolais pour annoncer l'Evangile et s'attaquer aux pratiques «animistes », aux coutumes «sauvages et païennes» des Noirs. Même si certains missionnaires progressistes et passionnés des cultures africaines interviennent quelquefois contre les abus de la puissance coloniale, les missionnaires européens qui débarquent au Congo-Belge ont souvent confondu christianisme et occupation coloniale.

I

R. BUREAU, Ethno-sociologie religieuse des Duala et apparentés,

thèse de doctorat de 3è cycle, Paris, 1962, p.262. 2 Voir l'article de J-P. CHRETIEN, «Eglise, pouvoir et culture », dans « Les quatre fleuves» nOlO, pp.33-55.

20

1.3. Les oeuvres missionnaires au Congo
Les fondateurs d'instituts missionnaires comme Libennann, Lavigerie ou Daniel Comboni ont laissé des écrits révélant leur vision de la mission en Afrique. Lettres et instructions aux missionnaires abondent en renseignements utiles pour la connaissance de l'activité missionnaire. Ainsi, dans un mémoire sur les missions, Libennann indique les points essentiels pour la stratégie missionnaire en Afrique:
« Ses points capitaux, écrit-il, consistent à répandre l'instruction, à fonner un clergé tiré des gens du pays, ainsi que des catéchistes et des maîtres d'écoles, à répandre parmi ces peuples les connaissances des choses utiles à la vie, à introduire une civilisation autant que l'état des populations les en rend capables, à établir l'épiscopat à la place des Préfets apostoliques et enfm à tracer quelques règlements pour la conservation de la piété des missionnaires et l'union entre eux et leurs chefs hiérarchiques et religieux» 1

De son côté, Lavigerie adressa à la Sacrée Congrégation de la Propagande un mémoire dans lequel il donne les conditions pour réussir dans la transformation de l'Afrique. « Pour réussir dans la transformation de l'Aftique, écrit Lavigerie, il faut:
1. Elever les Afticains choisis par nous dans les conditions qui les laissent vraiment afticains pour tout ce qui touche à la vie matérielle. 2. Leur donner une éducation qui leur pennettra d'exercer aux moindres ftais possibles pour la mission le plus d'influence possible parmi leurs compatriotes. 3. Entreprendre cette oeuvre dans des proportions qui lui
assurent toute sa portee»

.

2

I

P. COULON, Libermann : 1802-1852 : Une pensée et une mystique
Paris, Cerf, 1988, p.230.

missionnaires,
2

DE MONTCLOS, Le Cardinal Lavigerie: La Mission universelle de
Paris, Cerf, 1968, p.100.

l'Eglise,

21

Ces deux exemples illustrent bien la stratégie missionnaire en Afrique: apporter aux peuples Noirs en même temps que l'Evangile, les bienfaits de la civilisation occidentale. Au CONGO-BELGE, cette stratégie va surtout se réaliser de trois façons: par la construction de nombreuses écoles primaires et professionnelles, par les oeuvres sanitaires et par la fondation des villages chrétiens.
1.3.1. L'école

D'une manière spéciale, l'école entre dans la stratégie missionnaire au Congo. Avec le renfort des subsides de l'Etat, l'Eglise catholique se trouva en situation dominante en matière d'enseignement au moins jusqu'en 1946, date de la création des premières écoles laïques réservées aux blancs. L'école primaire comportait deux degrés différents: le premier était conçu pour la masse et avait surtout un programme axé sur le travail manuel, le catéchisme, I'hygiène, quelques heures de lecture et d'arithmétique. Le second degré était réservé à des élèves sélectionnés par les missionnaires eux-mêmes. Ces élèves étaient préparés à entrer dans des écoles dites spéciales; à savoir les sections professionnelles, normales et celles des candidats-commis. Le seul programme de haut niveau était réservé aux candidats à la prêtrise. Aussi, la proclamation de l'indépendance intervint dans un pays pratiquement démuni de cadres laïcs qualifiés et entraîna une véritable course à la scolarisation ainsi qu'une prise en charge par l'Etat de ce domaine essentiel pour la formation et intellectuelle et politique de la jeunesse. Sur l'organisation des écoles catholiques, nous citerons un témoignage des deux moines bénédictins de l'abbaye de Saint-André-Ies-Bruges qui travaillaient comme missionnaires dans la province du Katanga:
« Aux religieuses missionnaires seront confiées les écoles pour fillettes noires: parfois elles dirigeront un pensionnat pour enfants blancs. Aux frères (Frères des écoles chrétiennes, Frères de la Charité, etc.) est réservé l'enseignement dans les centres ou dans les postes de mission d'une certaine importance. Ils dirigent d'ordinaire les écoles

22

centrales, normales et secondaires. TIs apportent en Afrique leur savoirfaire pédagogique habituel et le fruit d'une expérience qui remonte, pour certaines congrégations, à plusieurs siècles ».1

Craignant que la fonnation intellectuelle n'ouvre la voie à la contestation et à la remise en question par les Noirs de l'ordre établi, le contenu de l'enseignement au Congo fut réduit à l'apprentissage d'un métier. C'est dans ce contexte que le Ministre des colonies recommandait au gouverneur du Congo Belge en 1913 que:
« L'enseignement doit être avant tout professionnel. [...]. La vanité est un des défauts dominants du caractère du Noir. Dès qu'il a un vernis de civilisation, il se croit volontiers l'égal de l'Européen, et comme l'Européen ne peut travailler de ses mains dans la plus grande partie du Congo, l'indigène dès que lettré, est tenté de se refuser au travail manuel [...]. D'autre part, le Noir ayant quelque instruction, jouit de certain prestige vis-à-vis de ses congénères, et, s'il ne travaille pas, devient facilement un facteur d'influence dissolvante, il critique les Européens, excite les Noirs contre eux en exagérant les défauts de ceux-ci et les griefs de ceux-là, bref il devient une nuisance et un danger. Il faut donc qu'il travaille, et c'est à la moralisation du Nègre par le travail, à savoir par le travail manuel, que doit tendre l'enseignement que nous lui donnons)}. 2 1.3.2. Les oeuvres sanitaires

Un autre mode de diffusion de la civilisation dans la colonie fut l'accès au soin de santé. L'action médicale était d'une réelle efficacité. On développa une médecine préventive contre les grandes endémies que sont: la tuberculose, la lèpre,

1

F. DE MEEDS et D.R. STEENBERGHEN,Les missions religieuses

au Congo Belge, Ministère de colonie, Bibliothèque, Collection Zaïre, 1947, p.67. 2 Texte cité par K.M. KITA, Les fondements de l'Ecole au Zaïre. La formation des jeunes Congolais avant 1920, Bukavu, Ceruki, 1979, p.63. 23

la trypanosomiase (maladie du sommeil). Le paludisme, très répandu dans toutes les provinces du Congo, fit un recul sous l'action de diverses campagnes de contrôle. La variole qui existait à l'état endémique tendait à disparaître grâce aux campagnes menées par le Centre National pour l'Eradication de la Variole (CNEV). Au Congo, l'apport sanitaire constitue, sans nul doute, l'un des aspects positifs de la colonisation belge. La plupart des grands hôpitaux et dispensaires de brousse étaient gérés par les missions catholiques grâce aux subsides de l'Etat et à la compétence de nombreuses congrégations religieuses dont les Franciscaines de Marie et les Soeurs de la Charité de Gand. La veille de l'indépendance, l'infrastructure sanitaire du Congo était certes insuffisante mais elle était efficace. En 1966, le Congo comptait 31 hôpitaux avec une capacité de 8.000 I its, 59 cliniques, 391 maternités, 3.881 centres paramédicaux ou dispensaires, 86 léproseries, 8 sanatoriums et 4 hôpitaux psychiatriques. L'Eglise catholique contrôlait à elle seule 60% de cette infrastructure sanitaire.1
1.3.3. Création de villages chrétiens

Une autre stratégie des missionnaires pour implanter le christianisme en Afrique fut la création des villages pour chrétiens. En effet, les missionnaires étaient convaincus que le Noir ne pouvait réellement se convertir tant qu'il vivrait dans son milieu naturel. Il fallait construire, autour et à l'ombre de la mission, un village où seraient regroupés tous les nouveaux convertis. Comment s'organisait la vie dans ces villages où les chrétiens étaient à l'abri du paganisme ambiant? Au sein de chaque village, existaient deux groupes. Le groupe des catéchumènes, des adultes qui effectuaient un séjour de plusieurs mois pour apprendre le catéchisme. L'autre groupe était celui des élèves pour qui l'enseignement du catéchisme était intégré à celui de la lecture et du calcul. Le quartier des garçons était nettement séparé de celui des filles et ce clivage

I

Voir l'Atlas de la République du Zaïre, Paris, Ed. lA., 1978, p.66.

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