Eglises réformées d'Europe francophone

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Cet ouvrage a le mérite de contribuer à la connaissance du droit séculier applicable aux religions dans une large partie de l'Europe, comme au droit interne des Eglises réformées. Cette présentation s'accompagne de réflexions plus générales sur la vie des Eglises réformées en Europe. A travers l'angle inhabituel du droit comparé des religions, ce livre donne un éclairage nouveau pour comprendre les protestantismes historiques.
Publié le : samedi 1 novembre 2008
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EAN13 : 9782296210172
Nombre de pages : 347
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Eglises réformées d'Europe francophone
Droit et fonctionnement

Religions et Spiritualité Collection dirigée par Richard Moreau
La collection Religions et Spiritualité rassemble divers types d'ouvrages: des études et des débats sur les grandes questions fondamentales qui se posent à l'homme, des biographies, des textes inédits ou des réimpressions de livres anciens ou méconnus. La collection est ouverte à toutes les grandes religions et au dialogue inter-religieux. Dernières parutions Régis MOREAU, Dans les cercles de Jésus. Enquête et nouvelles interprétations sur le maître et ses disciples, 2008. Pierre LA VIGNE, Comment je suis encore chrétien, 2008. Michel MENDEZ, La messe de l'ancien rite des Gaules, 2008. Yona DUREAU et Monique BURGADA, Culture européenne et kabbale, 2008. Pierre DOMEYNE, Michel Servet (1511-1553). Au risque de se perdre, 2008. Jean-Paul MOREAU, Les avatars du protestantisme aux EtatsUnis de 1607 à 2007, 2008. Francis LAPIERRE, Les Rédacteurs selon saint Jean, 2008. Denis ABOAB, L'ange invisible dans les trois religions monothéistes, 2008. Christine BROUSSEAU, Les Vies de saint Etienne de Muret. Histoires anciennes, fiction nouvelle, 2008. André THA YSE, L'Exode autrement, 2008. François LE BOITEUX, L'Imaginaire religieux et le fonctionnement cérébral (place et signification des mythes religieux),2008. Humberto José SANCHEZ ZARINANA, s.j., L'être et la mission du laïc dans une église pluri-minsitérielle. D'une théologie du laïcat à une ecclésiologie de solidarité (19532003),2008. André Liboire TSALA MBANI, Biotechnologies et Nature Humaine,2007. David BENSOUSSAN, L'Espagne des trois religions. Grandeur et décadence de la convivencia. 2007.

Daniel FAIVRE, Tissu, voile, vêtement, 2007.

Eugène

Vassaux

,

Eglises réformées d'Europe francophone
Droit et fonctionnement

PRÉFACE

DE FRANCIS

MESSNER

Directeur de recherches au CNRS

L'Harmattan

@

L'HARMATTAN, 2008 75005 Paris

5-7, rue de l'École-Polytechnique;

http://www.librairieharmattan.com diffusion.harma ttan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr
ISBN: 978-2-296-06723-3

EAN : 9782296067233

qui m'a encouragé et accompagné

A Kate, ma femme dans cette recherche

A la mémoire de Monsieur le pasteur Georges Marchai, président de la branche française de l'Association Internationale pour la Liberté Religieuse et de Maître Solange Réglade

Temple protestant réformé de Lece\les (Nord). L'architecture intérieure illustre la théologie réformée mettant l'accent sur la prédication. L'espace est aménagé autour de la chaire centrale où est annoncée la Parole. Notez l'absence de crucifix ou de grande croix, remplacés de part et d'autre de la chaire, par les Tables de la Loi et le Notre Père. Photographie communiquée par les Eglises réformées du Hainaut. La photographie de la couverture représente l'église réformée Saint-Paul à Strasbourg. Fichier communiqué par la paroisse.

Préface
Les juristes et sociologues français et dans une moindre mesure européens, si l'on excepte toutefois l'exemple du droit canonique, ne se sont guère intéressés aux droits confessionnels, c'est-à-dire aux droits internes des religions traditionnellement implantées sur leur territoire: droit hébraïque, droit ecclésial ou discipline protestante et plus largement aux normes des religions d'implantation récente: droit musulman, règles bouddhistes. Nombre d'institutions universitaires ont cependant développé au cours de ces dernières années des formations de droit musulman et hébraïque en Espagne et en Italie notamment où les programmes comportent traditionnellement des cours de droit canonique. Il en va de même à l'Institut de droit des religions de l'Université de Fribourg et à la Faculté de théologie de Lugano qui dispensent des enseignements diplômants de droit des religions et notamment de droit interne comparé des religions. En France, l'étude de cette discipline a surtout été développée au sein de l'équipe de recherche «Société, droit et religion en Europe» de l'Unité Mixte de Recherche CNRS/Université Robert Schuman PRISME] de Strasbourg. La finalité de ce projet est d'une manière générale de favoriser l'étude des droits internes des religions, de développer une approche critique de ces systèmes au regard notamment des disciplines qui leur sont connexes et enfin de mettre en œuvre une approche comparative des systèmes normatifs les plus représentatifs. Dans tous les cas les universitaires intéressés par l'étude du fait religieux, qu'ils soient sociologues, anthropologues ou juristes, ne peuvent ignorer le poids des diverses formes de régulation normative des confessions religieuses dans le cadre de leur investigation. Si, comme nous l'avons souligné, le droit canonique, et dans une moindre mesure le droit musulman, est enseigné dans des universités publiques et des établissements d'enseignement supérieur privés, le droit ecclésial protestant ou les disciplines protestantes sont par contre relativement ignorés surtout dans le monde francophone. Les représentants des institutions protestantes considèrent que ces règles d'organisation n'ont qu'une fonction accessoire. Cet intérêt limité est à de rares exceptions relayé par les universitaires qui semblent avoir pris acte de cette appréciation. Le grand mérite de Monsieur Eugène Vassaux est d'avoir focalisé ses recherches sur cette thématique délaissée. Il a certes entrepris des travaux diversifiés, mais il s'est surtout attaché à un travail de grande ampleur sur Le
I

PRISME, Politique, Religion, Institutions et Sociétés: Mutations Européennes, UMR

7012

7

système presbytérien

synodal

et le fonctionnement

des Églises réformées

francophones en Europe. Cette étude interdisciplinaire - elle est à la fois historique et juridique - présente de manière exhaustive et détaillée un système de droit protestant confronté aux droits nationaux français, belge, luxembourgeois et suisse. L'ouvrage de Monsieur Vassaux constitue une nouvelle étape de la recherche en droit interne protestant et favorise ainsi le nécessaire essor contemporain de cette matière.
Francis Messner Directeur de recherches au CNRS Directeur de PRISME, UMR 7012

8

Liste des abréviations
BSHPF : Bulletin de la Société d'Histoire du Protestantisme Français CACPE : Conseil administratif du culte protestant-évangélique (Belgique) CE : Conseil d'Etat COE : Conseil Œcuménique des Eglises ECAAL: Eglise de la confession d'Augsbourg d'Alsace-Lorraine (devenue EPCAAL, Eglise protestante de la confession d'Augsbourg d'Alsace-Lorraine en avril2006) EELF : Eglise évangélique luthérienne de France EERF : Eglise évangélique réformée du canton de Fribourg EERV : Eglise évangélique réformée du canton de Vaud EPG : Eglise protestante de Genève EPL : Eglise protestante du Luxembourg EPRL : Eglise protestante réfonnée du Luxembourg EPUB : Eglise protestante unie de Belgique ERAL: Eglise réformée d'Alsace-Lorraine (devenue EPRAL, Eglise protestante réformée d'Alsace-Lorraine en avril 2006) EREB : Eglise réfonnée évangélique du canton de Berne ERF : Eglise réformée de France EREJ : Eglise réformée évangélique du canton et République du Jura EREN : Eglise réfonnée évangélique du canton de Neuchâtel EREV : Eglise réformée évangélique du Valais EW: Eglises wallonnes JCP : Juris classeur périodique LGDJ : Librairie Générale de Droit et de Jurisprudence PKN : Protestantse Kerk in Nederland PUF : Presses Universitaires de France RDC : Revue de Droit Canonique SDRE : Société, Droit et Religion en Europe (CNRS « Prisme-SDRE », UMR 7012) SEK-FEPS : Fédération des Eglises protestantes de Suisse TA : Tribunal Administratif TF : Tribunal Fédéral (Lausanne) ONEREI : Union nationale des Eglises réformées évangéliques indépendantes

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SOMMAIRE
Préface Avan t-Pro pos In trod uctio n Première partie: Les origines du système presbytériensynodal et sa pratique depuis la Réforme
1. Les courants de la Réforme. Définitions et typologie

7 15 17

21
23 24 27

Les quatre visages de la Réforme La spéc ificité réformée

Les grands principes théologiques du courant réformé et leur répercussion sur la vie ecclésiale et sociale 32 Le rôle des laïcs selon la Réforme réformée 2. L'émergence du système presbytérien-synodal 35 43 44 48 50 français 55 55 64 85

Les Eglises réformées de France avant et après 1559 Les Eglises réformées de Suisse romande Les Eglises réformées de Belgique 3. Les origines du droit disciplinaire Les précurseurs Calvin (1509-1564) et la Réforme genevoise 4. La Discipline des Eglises Réformées de France de 1559

Le statut juridique des Eglises réformées et la distinction préalable des décisions des assemblées politiques des protestants, des décisions synodales ... ... 85 L'adoption et l'architecture de la Discipline de 1559 La pratique et l'aménagement de la Discipline pendant la période du « Désert» Il 86 90

5. La Discipline réformée et la vie ecclésiastique en France au XVIe siècle et au XVIIe siècle Disc ipline et projet d'Eglise Les cibles disc iplinaires

en Suisse et 97 97 99 et le et en

6. Les évolutions institutionnelles et juridiques protestantisme en France, en Suisse romande Belgique du XVIIIe au XXe siècle Le déclin des institutions traditionnelles La situation en France La situation en Suisse romande et en Belgique Conclusion de la première partie

105
105 107 112 121

Seconde partie: Les relations entre les Etats et les Eglises réformées francophones en Europe 127

1. Les Eglises réformées sans statut des cultes en régime de séparation Eglises/Etat 133 Etat et Eglises réformées en France La « classe wallonne» de l'Eglise protestante aux Pays-Bas L'Eglise protestante de Genève (EPG) 2. Les Eglises réformées institutions de droit public d'intérêt public en régime d'autonomie Eglises/Etat Le contexte socio-juridique suisse en droit fédéral et cantonaL ou 171 172 133 155 162

Les Eglises réformées de Suisse romande institutions de droit public ou d'intérêt public 184 3. Les Eglises réformées, articles organiques cultes reconnus, héritières des 203 205 215

L'émergence des cultes reconnus La stabilisation des cultes reconnus 12

Les statuts juridiques organiques

des Eglises réformées

héritières des articles 219

Particularités relatives à l'insertion culturelle et sociale des Eglises réfonnées héritières des articles organiques 227

Conclusions Troisième

de la seconde partie partie: Le droit interne des Eglises réformées dans la perspective presbytérienne-

235

francophones syn odale

en Europe

239 Eglises réformées selon leurs 241 241

1. Le fonctionnement des constitutions ecclésiales

De la diversité des instruments juridiques

La portée religieuse des constitutions, disciplines et règlements réfonnés 245 Les organes des Eglises réformées et le fonctionnement des systèmes presbytériens-synodaux 249 2. L'organisation L'Eglise locale La réglementation de la mission religieuse Les ministères La discipline morale et la discipline ministérielle et répressive 3. Le fonctionnement critique des Eglises réformées à l'épreuve de la 293 293 298 305 disciplinaire des Eglises réformées 259 259 266 274 281

De la dualité des systèmes presbytériens synodaux Le système presbytérien-synodal et la démocratie Conclusions de la troisième partie

Concl usio ns Générales Bib liogra phie. Index
13

307 315 335

Avant

- Propos

On n'étudie bien que les sujets pour lesquels on a des affinités. La sympathie pour le sujet étudié est essentielle pour le comprendre, ce qui n'empêche pas une certaine distanciation et le doute scientifique. J'ai donc de la sympathie pour les Eglises réformées et notamment pour l'Eglise réformée de France dans laquelle j'ai grandi, dont j'ai étudié l'histoire et où je suis prédicateur laïc depuis 1965; de la sympathie également pour l'Eglise réformée d'Alsace et de Lorraine où j'ai exercé un temps les fonctions de secrétaire général. Cette connaissance pratique de deux Eglises réformées m'a conduit à vouloir mieux connaître l'histoire et le fonctionnement d'Eglises sœurs. Celles-ci étant nombreuses, j'ai limité mes investigations aux Eglises réformées francophones en Europe qui représentent douze Eglises sans compter les Eglises wallonnes rattachées au Synode de l'Eglise protestante aux Pays-Bas. Mon axe de recherche est le droit des religions, pratiquement ignoré du protestantisme français. Etudier une Eglise protestante à travers son histoire est accepté, mais le faire à travers son fonctionnement, ses relations avec l'Etat et son droit interne, est quelquefois jugé superflu, alors qu'au contraire cela est riche d'enseignements sur la société et les hommes qui la composent. Je dois dire que la grande majorité des Eglises réformées contactées m'ont reçu avec une grande amabilité et donné les informations sollicitées. Lorsque j'ai commencé ce travail de recherche au dernier trimestre 2002, plusieurs Eglises réformées étaient en pleine évolution quant à leur fonctionnement et leur statut juridique. Ainsi, l'Eglise évangélique réformée du canton de Vaud, Eglise Nationale, Eglise d'Etat, était en voie d'être désétatisée, ce qui advint en 2003, le vote des textes d'application étant intervenu seulement en janvier 2007. L'Eglise réformée évangélique du canton de Neuchâtel signait avec le canton un nouveau « concordat» commun avec deux autres Eglises chrétiennes en 2003. L'Eglise réformée de France, quant à elle, modifiait substantiellement sa Discipline et son droit interne à son Synode National de 2003, comme l'Eglise protestante de Genève qui, après avoir changé son titre, modifiait profondément son 15

organisation interne en 2005. L'Eglise protestante unie de Belgique s'associait en novembre 2002 avec le Synode fédéral des Eglises évangéliques de Belgique au sein d'un Conseil administratif du culte protestant-évangélique (CACPE) permettant aux Eglises évangéliques belges de bénéficier d'une certaine représentativité devant les pouvoirs publics et d'accéder à divers fruits de la reconnaissance. Enfin en 2004 les trois grandes familles du protestantisme néerlandais ont fusionné pour constituer l'Eglise protestante aux Pays-Bas dont la classe wallonne fait partie. C'est donc dans ce terrain évolutif que nos recherches ont été effectuées, sans avoir toujours encore le recul nécessaire pour émettre des opinions définitives. Qu'il me soit permis de remercier tous ceux qui m'ont aidé et soutenu dans ce travail de recherche: d'abord M. Francis MESSNER directeur de recherches au CNRS qui m'a incité à étudier le droit interne protestant, ensuite les représentants des Eglises réformées qui ont bien voulu me recevoir et me consacrer du temps et les amis et mon fils qui m'ont apporté leurs concours pour la relecture ou la mise en forme de ce texte: Sylvain DUJANCOURT, Christiane et Philippe FRANCOIS, Chantal NOIR, PaulStéphane NKENG-BELL, Sébastien VASSAUX. Ce travail permettra, nous l'espérons, de mettre en évidence que le pluralisme est toujours consubstantiel aux Eglises réformées, non seulement au niveau doctrinal, mais aussi dans leur fonctionnement et leur droit interne. Ainsi, nous verrons qu'il n'y a pas un mais des systèmes presbytérienssynodaux.
Eugène Vassaux

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Introduction

Le système presbytérien2-synodal3 présuppose dans son acception technique, d'une part, le concours d'éléments laïques4 et ecclésiastiques5 dans le gouvernement de l'Eglise à travers un processus électif et représentatif des corps concernés, d'autre part, l'abandon par les Eglises locales de compétences à des instances supérieures jugées mieux placées pour les exercer et mandatées à cet effet sans mandat impératif. Ce système se développa dans les Eglises de la Réforme soucieuses parfois de reproduire les institutions apostoliques. Mais les Réformateurs qui ne songeaient pas alors à se séparer de Rome n'avaient aucun plan d'organisation ecclésiastique préconçu. Les Eglises embrassant la Réforme se constituèrent donc comme elles l'entendirent, en suivant les orientations des hommes qui les dirigeaient mais aussi en fonction de la constitution juridique du pays6. Ainsi, certaines Eglises seront «presbytériennes» sans être véritablement « synodales» comme l'Eglise de Calvin à Genève, d'autres seront « synodales» et « non presbytériennes» comme celles de divers cantons de Suisse alémanique (Berne) ou romande (Vaud) jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'Eglise étant dirigée par des synodes de pasteurs, ceci sous réserve de l'implication plus ou moins forte du Magistrat dans la gestion et l'administration de l'Eglise. D'autres encore étaient comme au Danemark luthérien, presbytériennes au niveau de l'Eglise locale seulement, la synodalité étant réservée à une assemblée toute ecclésiastique. Le système presbytérien-synodal? a trouvé non sans difficulté son développement le plus accompli dans les Eglises réformées de France avant
Du grec presbyteros (adjectif substantivé, comparatif de presbys: «le plus ancien des deux », « aîné », « vieillard », qui désigne un ancien, juif ou chrétien: chef de communauté correspondant à l'épiscope, mais non au prêtre (au sens moderne), Xavier LEaN-DUFOUR, Dictionnaire du Nouveau Testament. p. 449. J Du grec synodos, chemin que l'on fait ensemble. 4 Du grec laikos, qui appartient au peuple par opposition au clergé séculier ou régulier. 5 Du grec ekklesia, assemblée des citoyens, par déformation qui appartient au clergé. 6 Encyclopédie des Sciences Religieuses (Lichtenberger) tome IV article «Eglises Protestantes» (organisation) par Ernest LEHR p. 340 et ss. 7 Les Suisses utilisent la plupart du temps le terme de« presbytéro-synodal ». 17
2

d'essaimer en Europe, notamment en Hollande et en Ecosse ainsi qu'en terre luthérienne avec de multiples variantes, les pays protestants du Nord restant longtemps imperméables à l'intrusion des laïcs dans la gestion de l'Eglise avec la prédominance du système épiscopal. L'étude présentée est une étude de droit comparé des religions. L'arrièreplan historique qui sera évoqué n'a d'autre but que de situer les problématiques contemporaines dans le contexte qui les a vues naître. Nous n'avons pas dépouillé d'archives anciennes car cela aurait constitué un travail à part entière, les Disciplines réformées faisant par ailleurs l'objet de nombreuses recherches érudites tant en France8 qu'en Suisse9 ou aux EtatsUnislO. Pourtant nous serons appelé à effectuer différents aller et retour historiques car l'histoire peut seule permettre de comprendre certains fonctionnements ecclésiaux actuels. La majorité des études historiques disciplinaires concerne le rôle des consistoires dans la réforme des mœurs, sujet que nous n'aborderons pas directement. La complexité des travaux en présence nous a conduits toutefois à élaborer une synthèse qui n'existait pas. L'un des problèmes majeurs en droit ecclésial interne est celui de l'organisation d'une Eglise, de son mode de gouvernement, des principes qui vont la régir, des procédures permettant les prises de décisions. Ce droit interne sera tributaire de ce qu'on appelait autrefois le droit civil ecclésiastique, à savoir le droit séculier conçu dans chaque Etat pour répondre au statut d'ordre public réservé à chacun des cultes 1\ aux institutions et activités religieuses. Notre préoccupation sera donc double et portera à la fois sur le droit public des religions afférent aux Eglises réformées francophones en Europe et sur leur droit interne. Notre limitation à la francophonie répond à un souci de rigueur, les comparaisons à l'intérieur de sphères culturelles cohérentes permettant mieux d'en saisir plus pleinement le fonctionnement. Par ailleurs, le droit ecclésiastique protestant des pays francophones a été négligé, à l'inverse de celui des pays germanophones qui a fait l'objet de nombreuses études. Cela ne nous empêchera pas d'évoquer à la marge les problématiques concernant
8 _ Travaux de M. Michel REULOS sur les Disciplines des Eglises réformées (période 1560). - projet d'édition critique des actes des synodes nationaux des Eglises réformées de France, sous la direction de M. Bernard ROUSSEL, en cours depuis une dizaine d'années. 9 Cf. Sous l'œil du Consistoire, sources consistoriales et histoire du contrôle social sous l'Ancien régime, actes journées d'études, Faculté des lettres de Lausanne 8, 9 novembre 2002, Revue Faculté des lettres n03-2004. 10Travaux de l'équipe formée par M. Robert KINGDON. II J.P DURAND, P. VALDRINI, O.ECHAPPE, J.VERNAY, Droit canonique, Paris, 2ème édition, 1999, Dalloz, collection « Précis de droit privé », chapitre « le droit civil ecclésiastique français» p.450 et ss. ; F. MESSNER, P.H PRELOT, J.M WOEHRLING, Traité de droit français des religions, Paris, Litec, Editions du Juris-Classeur, 2003, p. 6-7. 18

des milieux plus larges adeptes notamment du bilinguisme en Suisse, en Belgique, et aussi en Alsace. Mais nous souhaitons que notre recherche s'inscrive dans une approche comparée à horizon restreint selon le mot de Marc Blochl2. Cette approche comparée concerne treize Eglises réformées en Belgique, au Luxembourg, en France, en Suisse et aux Pays-Bas, représentant aujourd'hui près d'un million de fidèles sur les cinq millions de protestants réformés que comporteraient ces pays. Notre étude recourra aux différentes méthodes du droit comparé et essentiellement à la méthode factuelle à partir d'exemples, mais aussi à la méthode fonctionnelle partant des problèmes que nous avons pu connaître et analyser. Nous recourrons aussi à l'analyse inductive et dans une moindre mesure à l'anthropologie et à la phénoménologie. Bien sûr, pour la partie historique, bien que nous n'ayons travaillé que sur des sources imprimées, nous avions en tête la méthode historique que nous avons pratiquée dans d'autres circonstances. La difficulté des études de droit comparé consiste généralement à appréhender des systèmes de droit différents, compliqués par l'usage de langues diverses. Nous n'avons pas rencontré trop ce problème car les pays concernés ont des bases juridiques communes et nous nous sommes limités volontairement à la francophonie, malgré quelques difficultés issues du bilinguisme dans certains pays. La principale difficulté rencontrée a trait à la gestion d'une grande masse d'informations concernant treize Eglises dont plusieurs sont confrontées à des évolutions juridiques récentes. Dans une première partie nous présenterons les origines du système presbytérien-synodal et sa pratique depuis la Réforme. Dans une seconde partie, nous analyserons le régime des Eglises réformées francophones en Europe à travers la typologie des relations Eglises réformées/Etat et à travers les divers statuts juridiques, Eglises locales, Unions et Fédérations. Dans une troisième partie, nous évoquerons les droits internes des Eglises réformées dans la perspective presbytérienne-synodale, leur diversité et leurs conséquences sur les fonctionnements ecclésiaux.

12 Marc BLOCH, « Pour une histoire comparée des sociétés européennes» historiques, Paris, éd. SEVPEN, 1963, vol. l, p. 19. 19

in Mélanges

Martin Bucer (1491-1551) Réformateur de Strasbourg, principal concepteur de l'organisation ecclésiastique réformée. Estampe d'Hendrick HONDIUS (Ecole hollandaise, fin du XVIe siècle). Collection privée.

Première partie Les origines du système presbytérien-synodal et sa pratique depuis la Réforme
De nombreux historiens ont traité des divers ministères dans l'Eglise primitive. L'un d'eux, Maurice Goguel, en dresse un tableau assez précis13. Selon le livre des Actes, ces ministères sont ceux de l'apôtre, du prophète, du didascale, de l'épiscope et du presbytre. Le terme de diacre ne se rencontre pas dans les Actes bien que la fonction y apparaisse, mais le mot existe dans les épîtres de Paul. Selon Goguel, on ne peut déterminer avec certitude si le terme de presbytre par lequel se désigne l'auteur des deux petites épîtres johanniques doit être traduit par 'le presbytre ' ou par 'l'ancien', c'est-à-dire si l'auteur entend se faire écouter à cause de la fonction qu'il exerce ou à cause de son . ,14 age et, sans d oute, d e ses serVices passes. Le titre de presbytre semble aussi avoir été porté par les anciens chefs de synagogue, mais n'être devenu courant qu'assez tardivement, peut-être sous l'influence de la terminologie chrétiennel5. La terminologie est flottante. Paul cite dans Rom.12, 6-18, la prophétie, la diakonia (sens très large par lequel il désigne son propre ministère), l'enseignement, la paraclèse qui recouvre sans doute un sens moral et moins systématique que l'enseignement, les activités du président. Dans Eph. 4, I sont nommés les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les poïmenes et les didascales. Les épiscopes sont seulement mentionnés par Paul dans Philippiens 1, 1, avec les diacres; cette seule mention de l'épiscopat manifesterait qu'il s'agit d'un ministère stabilisé mais que les communautés pauliniennes n'ont pas connu d'épiscopat monarchiquel6.
13
14

Maurice GOGUEL, L'Eglise primitive,

Paris, Payot, 1947 p. 110 et ss.

\S Ibid., p.123 et Jean REVILLE, Origines de {'épiscopat, I p. 108, Paris, 1894. 16 Ibid., p. 116 et p. 125. Marcel METZGER met en évidence qu'au IVe siècle de l'Eglise les formes de gouvernement ecclésial n'étaient nullement uniformes et variaient suivant chaque communauté locale: Les Constitutions Apostoliques, Paris, Cerf, 1992, p. 26-27.

Ibid., p. 117.La même questionse poseraità propos de l'emploi du terme chez Papias.

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Les presbytres, les présidents de communautés et les épiscopes semblent avoir à l'origine un dénominateur commun: leur émergence à travers le laïcat et l'absence des attributs reconnus aux prêtres au sens actuel du mot. Les synodes sont à l'origine le groupement spontané des Eglises d'une même région qui avaient entre elles des relations étroites ou issues les unes des autres. La pratique des synodes notamment pour élire un épiscope semble remonter à la première moitié du lIe siècle. Le fonctionnement de ces instances associant vraisemblablement des ministères divers aux épiscopes est mal connu'7. F. Chaponnière voit les premières traces historiques du système presbytérien au Moyen Age, au XVe siècle chez les Vaudois du Piémont et chez les frères de Bohème en spécifiant que les presbytres participaient à la direction de l'Eglise sans cependant siéger dans les synodes'8. On notera toutefois que lors du passage à la Réforme des Vaudois du Piémont au synode d'Angrogne de 1532, dit aussi « synode de Chanforan », l'assemblée était ouverte, publique et que toute la population de la zone concernée y prit part. Ce fut un véritablejoruml9.

Cf. art. « Conciles» signé J. Forget. Dictionnaire de théologie catholique, Tome III, p. 635 et ss. Cf. aussi Richard PUZA, « Démocratie et synode: le principe synodal dans une perspective historique, théologique et canonique» RDC, Tome 49, Strasbourg, 1999. 18 Encyclopédie des Sciences religieuses (Lichtenberger), Tome X, article F. Chaponnière « presbytérien ou presbytéral» (système) p. 745. 19Giorgio TOURN, Les Vaudois, l'étonnante aventure d'un peuple-église, Torino, Claudiana, 1999. 22

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Les courants de la Réforme Définitions et typologie

Les origines de la Réfonne ont donné lieu à un large débat, souvent polémique, l'antériorité de Luther ayant même été contestée par le doyen Emile Doumergue, professeur à la Faculté de théologie protestante de Montauban, biographe de Calvin, qui voyait dans Jacques Le Fèvre d'Etaples, le créateur du premier en date des protestantismes, le protestantisme fabrisienl, affirmation reprise par Brunetière et dépassée par un germaniste (non protestant) Paul Reynaud, en 1914, dans une histoire générale de l'influence française en Allemagne: Non seulement Le Fèvre a enseigné le luthéranisme aux Parisiens, mais il l'a peut-être enseigné à Luther lui-même... le luthéranisme a eu pour foyer primitif Saint-Germaindes-Prés et non Wittenberi. Propos excessifs, condamnés par le doyen John Viénot, professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris, qui estimait qu'il n y avait pas de Réforme française indépendante de Luther et antérieure à elle 3 et qui défendit par la suite le concept de « Préréforme » qui fait l'objet aujourd'hui d'une assez grande unanimité. Le nom de «protestant» vient du latin pro-testari qui signifie rendre témoignage pour; protester veut donc dire, attester, déclarer, proclamer. Son usage date de la protestatio signée à la Diète de Spire le 19 avril 1529 par les princes et les villes libres et devint par extension, au XVIe siècle, une étiquette commode pour désigner davantage ceux qui ont rejeté les enseignements de l'Eglise romaine, que les véritables disciples de Luther.
1 Emile DOUMERGUE, Calvin, les hommes et les choses de son temps, Lausanne et Paris, 1899-]927,8 vol, tome ]. p. 78. Fabrisien, de Fabri, mot du XVIe siècle, utilisé notamment par Béda, adversaire de Le Fèvre. 2 Cité dans Jacques PANNIER, Les Origines de la Confession de Foi et de la Discipline des Eglises Réformées de France, Paris, librairie Félix Alcan, ] 937, p. 23. Cf. aussi Francis HIGMAN, La diffusion de la Réforme en France (/520-1565), Genève, Labor et Fides, ] 992, cours de l'Université de Lausanne portant également sur la Suisse francophone, avec présentation de textes. J Jacques PANNIER, op.cit., p. 23. 23

Les autorités de l'Eglise catholique ont par ailleurs longtemps qualifié de luthériens les Réformateurs de toutes tendances. Dans les milieux de Zwingli, de Calvin et de leurs successeurs on s'autodésigne simplement, du XVIe siècle, jusqu'au XVIIIe siècle, comme membre des Eglises réformées4.

Les quatre visages de la Réforme
Pierre Janton distingue quatre Voies et visages de la Réforme 5: la réforme luthérienne, la voie réformée, l'anglicanisme « voie moyenne », la réforme radicale ou quatrième voie, désignant tout à la fois les anabaptistes, les spiritualistes et les rationalistes. Si la droite était occupée par l'Eglise de Rome, nous aurions ensuite de droite à gauche successivement le luthéranisme, l'anglicanisme, la réforme zwinglienne et calviniste, enfin les radicaux très dissemblables. Cette typologie développée par Pierre Janton a l'avantage de situer les grandes tendances de la Réforme, mais elle est très simplificatrice notamment à l'égard de la réforme radicale. Par ailleurs, cet auteur classe Sébastien Castellion (1513-1563) dans les radicaux or, selon nous, il mérite de figurer dans la voie réformée, à la gauche de celle-ci, sa défense des droits de l'homme et de la tolérance avant l'émergence de ces concepts et sa défense d'hérétiques comme Michel Servet ne devant pas sous-entendre l'unicité de vues entre les deux hommes, Castellion étant plutôt rationaliste à la façon de Zwingli6. La voie réformée, ou la Réforme « réformée », selon une expression utilisée par Jaques Courvoisier, va naître avec Huldrych Zwingli (14841531)7, le réformateur de Zurich, réformateur humaniste très marqué par les
4 Bernard ROUSSEL, article «Réforme, Réfonnation », Encyclopédie du Protestantisme, Paris et Genève, Labor et Fides, p. 1286. et Francis HIGMAN, op.cit., note n04, p. 4 et p. 5. 5 P. JANTON, Voies et visages de la Réforme au XVIe siècle, Paris, Desclée, 1986. 6 Ferdinand BUISSON, Sébastien Castellion, sa vie et son œuvre (1513-1563), thèse de doctorat ès lettres, Paris 1892, 2 vol.; HR. GUGGISBERG, Sébastian CASTELLIO, Gottingen, 1997. Sébastien CASTELLION, De l'art de douter, de croire, d'ignorer et de savoir, Genève 1953, introduction de Jean Schorer, réédition La Cause, Carrières sous Poissy, 1996, introduction de Philippe Vassaux. Sébastien CASTELLION, Traité des Hérétiques, réédition Genève 1913, introduction Eugène Choisy. 7-Jaques COURVOlSIER, Zwingli, Genève, Labor et Fides, 1947. -Jaques COURVOlSIER, Zwingli théologien réformé, cahiers théologiques, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1965. -Peter STEPHENS, Zwingli, le théologien, Genève, Labor et Fidès, 1999, étude essentielle et récente (éd. anglaise 1986). -lV.POLLET, Huldrych Zwingli et le zwinglianisme, Paris, Vrin, 1988, ouvrage impressionnant par son érudition, l'auteur, dominicain, très réservé sur la théologie de 24

lettres classiques, un réformateur de première génération8 dont il est difficile de dire ce qu'il doit à Luther (1483-1546), lui-même ne s'estimant pas luthérien et revendiquant son autonomie par rapport au réformateur saxon qu'il admirait malgré leur rupture finale. lV. Pollet, grand spécialiste catholique de Zwingli, estime avec d'autres que l'influence de Luther sur Zwingli a dû être réelle dans les années 15191521 et peut-être jusqu'en 1524, mais qu'ensuite le réformateur a manifesté un génie qui lui est propre et que finalement Zwingli est une figure qui vaut pour elle-même9. Peter Stephens aboutit à cette même conclusion en estimant toutefois que l'influence prédominante sur Zwingli n'est pas celle de Luther mais celle de Wyttenbach et d'Erasme, Zwingli ayant commencé à prêcher l'évangile de façon réformée sans doute dès 1516. Par ailleurs, les ouvrages de Luther possédés par Zwingli ne comportent curieusement aucune annotation de sa main, à l'inverse de bien d'autres livreslO. Zwingli a été appelé « le troisième homme de la Réforme» car Calvin (1509-1564), réformateur de seconde génération, a dépassé Zwingli en notoriété et lorsqu'on pense à la voie «réformée », le nom de Calvin vient d'abord sur les lèvres. Pourtant, au moment de la mort de Zwingli à la bataille de Cappel en 1531, Calvin n'avait pas encore rejoint les rangs de la Réforme. Si la Réforme « luthérienne» effectuée par des réformateurs de première génération comporte exclusivement des personnages de langue allemande tels Luther, Mélanchton, Carlstadt, la Réforme « réformée» comporte des réformateurs de première génération à la fois de langue allemande, ainsi Zwingli, Oecolampade (1482-1531), Bucer (1491-1551) et d'autres de langue française, comme Farelll(1489-1556), François Lambert (14861530). Les réformateurs « réformés» de seconde génération seront principalement de langue française, tels Calvin (1509-1564), Théodore de

Zwingli, reprend une rubrique faite pour le dictionnaire de théologie catholique et divers articles. -lV.POLLET, Zwingli, Biographie et théologie, Genève, Labor et Fidès, 1988. -Jean RILLlET, Zwingli. le troisième homme de la Réforme, Paris, Fayard, 1959. -Walther KOEHLER, Huldrych Zwingli, Leipzig, 1943. Les travaux de KOEHLER sont à la base de toutes les études zwingliennes. 8 F. BÜSSER, « Les Institutions Ecclésiales à Zurich au 16e siècle », in Actes du Ve colloque du Centre d'Histoire de la Réforme et du Protestantisme, Université Paul Valéry, Montpellier, 1978, p. 201 et ss. 9 lV.POLLET, Huldrych Zwingli et le Zwinglianisme, op.cil., p.24.
JO

Il La personnalité étonnante de Farel, réformateur de Genève mais surtout de Neuchâtel, et son activité inlassable en France, en Suisse, en Italie ont fait l'objet d'un ouvrage collectif magistral pour le quatrième centenaire de la Réformation neuchâteloise : Guillaume FAREL (J489-1565) biographie nouvelle, Neuchâtel-Paris, Oelachaux et Niestlé, 1930, 780 p. 25

Peter STEPHENS,

op.cil., p. 47 et ss.

Bèze (1519-1605), Pierre Viret!2 (1511-1571) Sébastien Castellion (15131563), mais aussi de langue anglaise, comme John Knox (1505-1572), fondateur de l'Eglise presbytérienne d'Ecosse, de langue polonaise, tel J.Laski (1499-1560), de langue italienne, tels les SozziniI3, Ochinol4, et également de langue allemande, tels Bullinger (1504-1575) successeur de Zwingli au rayonnement comparable à celui de Calvin, Bibliander (1504/1509 ?-1564) etc. Comme les hommes cultivés de leurs temps, tous les Réformateurs écrivent et parlent le latin et c'est dans cette langue que François Lambert ou Calvin ont pu s'entretenir ou correspondre avec Luther. Ce panorama très simplificateur des réformateurs n'a d'autre intérêt que de situer historiquement l'émergence des modes de gouvernement des Eglises réformées et de leur Disciplines ecclésiastiques. Il évitera également des généralisations ou des confusions comme celle du petit Larousse illustré qui définit le «réformé» comme Protestant de confession calviniste (par opposition à luthérien et à anglican/5. Or un réformé peut être non calviniste car zwinglien, ou proche des idées de Sébastien Castellion. L'adjectif «réformé» est sensiblement équivalent à l'adjectif « presbytérien» 16, le second ayant davantage cours dans les pays anglophones pour désigner des adhérents à la voie réformée. Le terme d'Eglise fait lui-même problème car au temps de la Réforme, les luthériens comme les réformés n'entendaient pas créer une nouvelle Eglise mais réformer l'Eglise catholique, l'Eglise universelle étant pour eux l'unique Eglise. La Réforme se voulait un mouvement de retour à la mise en œuvre des Ecritures et non la constitution d'une ou de plusieurs Eglises concurrentes de l'Eglise romaine. Il faudra attendre la fin du XVIIe siècle et le début du XVIIIe siècle, selon Jaques CourvoisierJ7, pour que les Eglises réformées prennent conscience d'avoir franchi une étape qui les éloignait définitivement de l'Eglise catholique romaine, avec notamment ce qu'on a

La biographie principale de Pierre Viret est due à Jean BARNAUD, Pierre Viret, sa vie et son œuvre, Saint-Amans, 1911, 703 p., cf. notamment p.522-536, « le Ministère de la Discipline ». cf. aussi Olivier FAVRE, « Pierre Viret et la Discipline ecclésiastique », Revue réformée n° 199, 1998-3 ; Olivier FAVRE a par ailleurs soutenu un mémoire de maîtrise à la Faculté de théologie réformée d'Aix-en-Provence sur: La discipline ecclésiastique dans la théologie du Réformateur Pierre Viret (1993). 13Sozzini, Fausto (1539-1604) et son oncle Lelio (1525-1562), anti-trinitaires aux limites de la Réforme réformée et de la Réforme radicale. 14Bernardino Ochino (1487-1563), général des capucins passé à la Réforme en 1542. 15Le petit Larousse illustré, Paris, 2003, p. 869. 16 The Oxford Encyclopedie of the Reformation, New-York, Oxford, 1996, vol. 3, article "presbyterianisme" signé W. Fred Graham. p. 338; Encyclopedie Schaff-Herzog, art. "Reformed Christian Church ", tome VlIl, p. 425, art. « presbyterians », VllI, 1, 1. 17 Jaques COURVOISIER, De la Réforme au Protestantisme, Essai d'Ecclésiologie * Réformée, Paris, 1977 p.184. 26

12

appelé le triumvirat helvétique, les Turretinil8 père et fils et Jean-Frédéric Ostervaldl9. Une démarche ecclésiologique nouvelle favorisée par un climat « protestant» permettait dorénavant de se reconnaître, de se comprendre et de se constituer comme Eglises protestantes réformées.

La spécificité réformée
1 La distinction
0

réformésllutllériens

L'historiographie a donné de l'importance aux deux conflits eucharistiques qui ont opposé le monde luthérien et le monde réformé. Le premier conflit opposa Luther au bloc réformé initial conduit par Zwingli, réformateur de Zurich, et Oecolampade, réformateur de Bâle. Le second conflit eucharistique provint de l'accord entre Calvin et Bullinger, successeur de Zwingli, signant en 1549 « le Consensus Tigurinus », réalisant l'unité doctrinale des Suisses, mais faisant apparaître aux successeurs de Luther le calvinisme comme une nouvelle hérésie sacramentaire, le sacrement étant un signe toutefois inséparable de sa vérité. Au-delà de ces conflits eucharistiques, c'est la relation avec l'Ecriture, la confession de foi et l'Eglise qui permet de distinguer clairement les luthériens et les réformés20. Le luthéranisme disposait de livres «symboliques» énumérés dans la Formule de Concorde et qui constituent à la fois des points de repères unificateurs et un corpus doctrinal clos. Le modèle doctrinal ecclésiastique et social du calvinisme, bien que dominant le monde réformé, n'éliminait pas pour autant d'autres courants notamment zwingliens ou bucériens à l'intérieur de l'Eglise. Pour les réformés, l'unité ecclésiale est donnée en Christ, le chef de l'Eglise, sans résulter d'une confession de foi unique acceptée par toutes les Eglises. La multiplicité doctrinale réformée explique la séparation du bloc protestant en deux communions distinctes qui aboutira par la suite au premier schisme de l'histoire protestante, schisme interne aux réformés, le
18 Jean Alphonse Turretini (1671-1737), fils du réformé orthodoxe François Turretini développe un point de vue œcuménique moderne où l'unité est à faire entre les Eglises « confessionnelles» sans que cela soit un retour à Rome. 19 Jean-Frédéric Ostervald estime qu'il faut parfaire la Réformation à travers des Eglises réformées prises pour elles-mêmes. La Discipline est pour lui une marque de l'Eglise. Son aura à Neuchâtel est peut-être encore plus grande que celle de Farel qui y a pourtant introduit la Réforme. 20 Nous renvoyons ici à la meilleure synthèse sur l'histoire des Eglises réformées à laquelle nous nous référons: Olivier MILLET, « Les Eglises réformées », in Histoire du Christianisme des Origines à nos jours, le Temps des Confessions (1530-1620/30), Paris, Desclée, 1992, tome VIII, p. 56-117. 27

schisme arminien des Pays-Bas (1619) qui entraînera la constitution de deux Eglises réformées, dont l'une d'elles, celle des « Remonstrants », créée à la suite de l'éviction de ses membres de l'Eglise nationale, rejettera la double prédestination calvinienne et évoquera la coopération de l'homme qui doit se saisir de la grâce offerte à tous. Le bloc réformé initial s'est constitué à Zurich et à Bâle mais aussi à Strasbourg qui avant Genève et jusqu'en 1548/1549, soit jusqu'au départ en exil de Bucer consécutif à l'Intérim va être le point de référence d'autres cités d'Empire et d'un grand rayonnement en Suisse, en France, aux PaysBas et dans diverses principautés allemandes. Comme le dit avec beaucoup de conviction Olivier Millet, Calvin n'est pas le météore qui aurait soudain inventé le protestantisme réjormi1. C'est dans les tissus urbains que les théologies réformatrices zwinglienne et bucérienne s'implantèrent, les villes considérées ayant un dynamisme économique et une maturité politique les sensibilisant à la dimension collective du salut dont la cité est le cadre. Les disputes théologiques organisées sur le modèle des disputes universitaires médiévales, mais où l'autorité civile et laïque arbitre les thèses contradictoires en présence furent à l'origine du succès de Zwingli qui réussit à faire admettre au Magistrat le principe scripturaire comme seul critère de ces disputes, en rejetant notamment les références aux Pères de l'Eglise. On peut dire que ces disputes furent institutionnalisées par Zwingli en Suisse, sans que les luthériens les généralisent eux-mêmes en Allemagne bien que Luther ait donné l'exemple en mettant sa vie en jeu à Worms, malgré le sauf conduit de l'Empereur. La culture de débats chère aux réformés explique pour une part leur attachement au système presbytérien-synodal et certaines dispositions disciplinaires, comme on le verra plus loin. Aux aspects urbains et communautaires de la voie réformée, il faut ajouter la culture humaniste des réformateurs qui s'opposa aux lectures et analyses sectaires et fondamentalistes de la Bible à tel point que l'on a pu parler d'une école exégétique de Bâle-Strasbourg 22. Les séminaires exégétiques de haut niveau où les laïcs étaient conviés par Zwingli à Zurich, les leçons publiques données par les réformateurs strasbourgeois toujours en présence des laïcs et l'étude continue aux cours d'une série de cuItes d'un même livre de la Bible lancée par Zwingli constituent des éléments spécifiques vitalisant le monde réformé.

21

22 Bernard ROUSSEL « Martin Bucer exégète », in Strasbourg au cœur religieux du XVIe siècle, éd. G. Livet, F. Rapp et 1. Rott, Strasbourg, ] 977. 28

Olivier

MILLET,

op. cit, p.58.

Capiton a reproché à Luther de se désintéresser de la diffusion de ses œuvres latines en dehors du monde germanique23 car le monde réformé est conscient d'avoir des devoirs à l'égard de l'Europe entière. L'internationalisme marque les Eglises réformées. Strasbourg est tournée vers la France. Zurich se soucie de l'Italie. Bâle, Strasbourg et Zurich sont très tôt conscientes de l'universalité du monde réformé, avant les développements recherchés par Calvin et Bullinger. Enfin, l'humanisme va faciliter l'enracinement de divers aspects de la théologie réformée: les œuvres conséquence de la foi, le souci de l'organisation et de la gestion ecclésiale, les exigences de la sanctification qui contribuent à la mise en œuvre des Disciplines ecclésiastiques.

2° La conception

théologico-réformée

du droit

A l'inverse des luthériens qui ont une conception assez négative de la loi, conséquence du salut par la grâce seule et non par les œuvres, les réformés ont de la loi une conception plus positive et y voient même un outil ordonné . 24 par D leu. La loi permettant aux hommes de mettre en œuvre une vie de sanctification, trois conséquences en découlent selon le théologien Bernard Reymond, rare protestant fiancophone intéressé par le droit ecclésial25. 1°) Les réformés attachent plus d'importance que les luthériens à l'Ancien Testament, notamment au Décalogue. Ils y voient une source d'inspiration pour leur vie à tel point que les temples réformés n'ont généralement pas comporté de croix jusqu'au XIXe siècle, mais souvent des représentations des deux tables de la loi. 2°) Contrairement à un certain indifférentisme institutionnel et politique luthérien, les réformés s'efforcent de réorganiser la vie collective, à tel point qu'Emile G. Léonard a pu parler de Calvin, fondateur d'une civilisation. Cette civilisation basée sur les enseignements bibliques comportait des mesures pour bâtir une assistance publique en interdisant la mendicité et, pour moraliser la vie publique et privée, décrétait l'interdiction des jeux de hasard, des tenues frivoles, des banquets trop copieux, de l'ivrognerie, du blasphème. S'ajoutait l'obligation d'aller « au sermon» sauf excuse valable et, pour ceux présentant des défaillances dans leur culture religieuse, celle de suivre le catéchisme pour adultes! Ce contrôle social allait jusqu'à
23

24 Jean CALVIN, Institution Chrétienne, Livre II, VII, 12. Nous utilisons le texte revu par Pierre MARCEL et Jean CADIER (1978, Marne la Vallée/Aix-en Provence, éditions Farel et Kerygma) qui possède des tables développées et est plus pratique que l'édition de référence du Professeur Benoît. 25 Bernard REYMOND, Entre la Grâce et la Loi, Introduction au droit ecclésial protestant, Genève, Labor et Fides, 1992, p. 36. 29

Olivier

MILLET

op.eit.,

p. 62.

concevoir un véritable code pénal protestant que constituent les Ordonnances des Eglises de Campagne de 154i6. 3°) Les réformés ne pensaient pas que la forme institutionnelle de ('Eglise était sans importance pour le salut. L'organisation ecclésiastique réformée doit toujours résulter d'une décision collective, d'une délibération ou d'un consensus synodal engageant la responsabilité de ceux qui les prennent sans que les formes de la vie ecclésiale soient dictées par les circonstances27.

Alors que le système luthérien répartit les fonctions en attribuant aux pasteurs le ministère de l'Evangile et aux magistrats celui de la loi, le système réformé depuis Zwingli estime que les représentants de l'Etat et ceux de l'Eglise sont ensemble et chacun dans son ordre des ministres de la parole de Dieu, ministères complémentaires co-responsables de la société tenus de débattre entre eux des problèmes rencontrés et de s'interpeller mutuellement et cela d'autant plus facilement que les lois de l'Etat comme celles de l'Eglise n'ont rien de sacré, elles sont humaines et non divines 28. Le dispositif réformé zwinglien confie cependant au magistrat plus de responsabilité à l'égard de l'Eglise que le système calvinien qui entend demeurer maître dans son ordre, le magistrat devant se plier aux décisions religieuses prises collégialement29. Mais Zwingli paraît plus ouvert que Calvin à l'idée de résister au mauvais magistrat, voire même à l'idée de déposer le tyran30.

26« Edition critique des Ordonnances ecclésiastiques de 1541 et des Ordonnances des Eglises de campagne de 1547» in Registre de la Compagnie des pasteurs de Genève, tome 1er,Droz, Genève 1964, respectivement p. 2 et p. 14. Cf. aussi, Eugène VASSAUX, L'excommunication dans les différents courants disciplinaires protestants réformés, mémoire DEA de droit canonique et droit européen comparé des religions, Strasbourg, 2002, p. 31. 27Le monde protestant contemporain aime rappeler à cet effet la Déclaration de Barmen, dont la paternité revient en grande partie à Karl Barth, face au nazisme et prise au cours du synode libre réformé en janvier 1934. 28Bernard REYMOND, op.cit., p. 38. 29 Malgré tout Calvin n'échappe pas à certaines contradictions en développant au ch. XX de l'Institution le devoir d'obéir aux magistrats en toutes circonstances, qu'ils soient justes ou injustes, avec toutefois la concession d'une possibilité de résistance aux magistrats inférieurs constitués en leur état et non comme personnes privées (lV, XX ,31). La pensée politique de Calvin comme celle de Luther est extrêmement complexe et a fait l'objet de nombreuses études auxquelles nous renvoyons car dépassant notre sujet. Peut être consulté avec profit le petit ouvrage de Denis MÜLLER, Jean Calvin. Puissance de la loi et limite du pouvoir édition Michalon, Paris 2001, avec une bibliographie p. 117-122. 30Huldrych ZWINGLI, Lafoi réformée, Paris, Les Bergers et les Mages, 2000, p. 77-78. Jaques COURVOISIER, Zwingli, Théologien réformé, cahier théologique, Neuchâtel, Delachaux et Niestlé, 1965, ch. V, l'Eglise et l'Etat, p.91. Cf. aussi Erich FUCHS et Christian GRAPPE, Le droit de résister, Genève, 1990. 30

La doctrine dite des deux règnes reflètera donc les orientations théologico-politiques prises tant dans le système luthérien que dans le système réformé3t, mais avec des modalités qui varient dans chacun d'eux et en fonction de la date considérée. Il ne faut pas oublier par ailleurs que la Paix d'Augsbourg, d'octobre 1555, ne va établir officiellement que la coexistence du catholicisme et du luthéranisme, sur la base du principe du cujus regia ejus religio, les réformés et les anabaptistes étant exclus de l'accord. La réflexion théologique réformée sur le droit général, la légalité et la justice ne sera pas monolithique. Elle opposera par exemple, comme nous le verrons plus loin, le protestant Charles du Moulin et le philosophe protestant Pierre Ramus à Théodore de Bèze. Enfin, Hugo Grotius (1583-1645), juriste réformé, promoteur du droit international, théologien et l'un des fondateurs de l'exégèse moderne, sera aussi le concepteur de la théorie moderne du droit naturel, droit se voulant indépendant de toute tutelle ecclésiale. Mais ce qui est juste peut-il être indépendant des données révélées dans la mesure où la théologie déclare que ce qui est juste est ce qui est en accord avec la volonté de Dieu ?32 Aux XVIe et XVIIe siècles si les luthériens reconnaissent deux usages de la loi, les réformés en reconnaissent trois. Luthériens et réformés retiennent ensemble un usage politique et pédagogique, ce que nous appelons aujourd'hui, la sauvegarde de la création, voulue par Dieu, pour permettre aux hommes de vivre ensemble, la loi n'étant pas un moyen de salut mais permettant aux hommes d'éviter d'aggraver leur situation. Ils retiennent aussi un usage théologique, au titre duquel l'homme doit être convaincu de son incapacité à obtenir son salut par lui-même, seule la grâce de Dieu, manifestée en Jésus-Christ le permettant. « La loi montre le péché» disait Melanchthon. Les réformés ajoutent un troisième usage qu'ils jugent le plus important: l'usage didactique selon lequel sont donnés des préceptes dont les fidèles ont besoin pour leur sanctification, d'où la valorisation des enseignements les plus normatifs de l'Ancien et du Nouveau testament.
31 Chez Calvin cette doctrine figure à travers l'idée des deux juridictions, sans que les deux réformateurs soient toujours d'accord sur les conséquences qui en résultent. (Institution, Livre IV, Chapitre XX: « Du gouvernement civil », p. 447 et ss.). 32 Le juriste bordelais Jacques ELLUL, mieux connu aux USA qu'en France, dans son ouvrage sur Le fondement théologique du droit (Neuchâtel 1946) suivant Karl Barth, s'opposera avec vigueur à la notion de droit naturel, sans avoir beaucoup d'audience en la matière. Plus récemment Sylvain DUJANCOURT dans sa thèse de doctorat en théologie intitulée: Etude Théologique et Ethique du Droit dans la Société Technicienne, Strasbourg, ] 996, a repris les orientations d'Ellul en s'opposant par ailleurs aux nouveaux courants relatifs aux droits de l'homme compris comme des démarches essentiellement anthropocentriques et non théologiques et juridiquement non probantes, à l'inverse des positions exprimées par J.F. COLLANGE dans sa Théologie des Droits de l'Homme, Paris, Cerf, ] 989. Cf. aussi Y. BIZEUL, « Le droit naturel dans la tradition protestante », Revue d'Histoire et de Philosophie Religieuse, tome n04, oct-déc. ]999, p. 445-461. 31

Comme le constate Pierre Bühler33, de Calvin à Karl Barth, la réflexion protestante sur le droit reprend constamment la question du fondement théologique du droit qui reste une question ouverte et un débat constant, sans unité dans la pensée protestante. L'histoire de la théologie protestante du droit se confond par ailleurs souvent avec l'histoire de la philosophie du droit (Bayle, Grotius, Locke, Kant, Max Weber).

Les grands principes théologiques du courant réformé et leur répercussion sur la vie ecclésiale et sociale34
]0 Dieu seul est sacré, combattons l'idolâtrie

Cela peut sembler aller de soi, notamment pour tous les chrétiens. Toutefois la majorité des chrétiens réformés estime que la frontière entre le divin et l'humain est tranchée. Pour Calvin, les natures divine et humaine du Christ Dieu-homme ne se mélangent pas, même si elles se juxtaposent ou «collent» l'une à l'autre35. On est loin de la théologie de la croix de Luther; pour les réformés, au Golgotha, c'est l'homme qui meurt et non Dieu. Dans les doctrines réformées, quand le divin et l'humain sont trop mêlés, cela aboutit à l'idolâtrie. La voie réformée reproche au catholicisme non seulement le salut par les œuvres mais aussi de diviniser les choses du monde. Ce thème se rencontre continuellement dans la Réforme française jusqu'à la période du Désert, après la révocation de l'Edit de Nantes en 1685. La sacralisation des lieux et des objets, le culte des saints et de la Vierge Marie, l'adoration de l'hostie laissent à penser aux réformés que, dans le catholicisme, du divin sort de Dieu et s'immisce dans le monde. Cette critique s'adresse aussi au luthéranisme: avec sa doctrine de la consubstantiation, il regarde encore aux «marmites d'Egypte» comme l'a écrit Zwingli36.

33 Pierre BÜHLER, « Ethique et droit dans la théologie protestante», in DERMANGE François et FLACHON Laurence (éd.), Ethique et Droit, Genève, Labor et Fides, 2002, p.I42 et ss. BÜHLER s'efforce aussi de présenter une approche typologique des conceptions protestantes contemporaines du fondement théologique du droit: perspective du droit naturel (Emil Brunner dans la tradition réformée à laquelle s'oppose Karl Barth); ancrage anthropologique (Bultmann, Gogarten, partiellement Bonhoeffer); théologie de la loi (Gerhard Ebeling) ; théorie des mandats (Bonhoeffer) ; modèle eschatologique (Barth et Ellul et surtout Pannenberg et Moltmann), ibid., p.I49. 34 Nous nous référons ici à une intervention du Doyen André GOUNELLE « La théologie réformée, actualité de ses grands principes» in Actualité de la Réforme, Vingt-quatre leçons, présentées à la Faculté de théologie protestante de l'Université de Genève dans le cadre du 450e anniversaire de la Réformation, 1536-1986, Genève, Labor et Fides, 1987, p.65 et ss. 35Jean CALVIN, Institution Chrétienne, livre n, ch. XIV; livre IV, ch. xvn, n° 30. 36Cité par GOUNELLE, op.cil., p.68.
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Ainsi, pour les réformés, rien dans le monde n'a le droit ni le mérite d'être adoré et la sécularisation d'aujourd'hui ne serait qu'un déplacement du sacré qui prend de nouveaux visages. La présence de Dieu, son amour pour les hommes, laissent une distance infranchissable entre ce que nous pensons de lui et ce qu'il est. Il ne se laisse pas réduire dans nos doctrines ni, selon le mot de Calvin, « enclore» dans nos sacrements. Dieu dépasse et transcende tout ce qui existe. Karl Barth, théologien suisse contemporain, l'a dit et redit encore au XXe siècle dans les XXVI volumes de sa dogmatique ecclésiastique37.

2° Nous sommes devant Dieu sans intermédiaire nécessaire autre que Jésus-Christ Il s'agit là d'un trait essentiel de l'esprit protestant commun aux réformés et aux luthériens. Cet esprit est personnaliste et existentialiste. La convergence entre Luther, Zwingli, Calvin est ici très forte. Le face-à-face de l'homme avec Dieu s'oppose aux aménagements institutionnels qui prétendent gérer la relation avec Dieu et rendent obligés le ministère sacerdotal et la pratique sacramentelle. Pour les réformateurs, Dieu s'adressera directement à la personne sans passer par le système ecclésial et même, chez Zwingli, le sacrement n'apporte rien, il est seulement utile à la communauté comme témoignage pu bl IC38 . En disant «je suis devant Dieu », le réformé refuse de tout centrer sur l'individu, sur la personne, mais il privilégie la relation entre Dieu et elle. La justification par la foi et la gratuité du salut signifient seulement cela, ce qui compte n'est pas ce que nous faisons mais ce que Dieu fait pour nous. Ainsi tout se joue au niveau de la personne humaine, Dieu sans la personne humaine n'a pas de sens mais l'homme n'a pas à prendre une place démesurée, il doit garder ses distances vis-à-vis de lui-même, ce qui lui donne le sens de ses responsabilités. La discipline ecclésiastique des réformés des XVIe, XVIIe et XVIIIe siècles rappelle au chrétien ses
'

37 Karl BARTH, Dogmatique Ecclésiastique, Labor et Fides, Genève, 1954 et années suivantes. 38 Huldrych ZWINGLI, la Foi réformée, Paris, Les Bergers et les Mages. 2000: Les sacrements sont foi, mais de la foi que font les récits. Les solennités, les trophées, les monuments et les statues nous font une foi historique, c'est-à-dire nous avertissent que quelque chose s'est jadis passé, et ils en rafraîchissent la mémoire... La cène du Seigneur fait foi de cette manière en certifiant que Jésus-Christ est né et qu'il a souffert. A qui le montre-telle? Aux fidèles et aux infidèles car la vertu du sacrement signifie à tous universellement que le Christ a souffert, qu'ils le reçoivent ou non. Mais qu'il ait souffert pour nous, cela est signifié seulement aux fidèles et élus de Dieu. p. 69.

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responsabilités et que son comportement l'image de sa foi.

dans la Vie sociale doit être à

3° Dieu nous parle dans la Bible et nous responsabilise

Cette affirmation de la Réforme n'était pas nouvelle car toutes les Eglises chrétiennes, catholique et orthodoxe, ont reconnu que Dieu parle dans la Bible et se sont déclarées fondées sur les Ecritures en justifiant leurs croyances et leurs rites par des références bibliques. Mais selon A. Gounelle la spécificité protestante à la fois réformée et luthérienne tient à trois caractéristiques: 1°_ Les protestants se servent de la Bible pour juger l'Eglise. Les confessions chrétiennes considèrent que la Bible constitue un fondement, le soubassement à leurs doctrines et à leurs pratiques. Les réformateurs lui attribuent en plus une fonction critique à l'égard de l'Eglise, ce qui devient une source de rupture. L'article 5 de la Confession de la Rochelle déclare quant à la Bible: Nous croyons que la Parole qui est contenue dans ces livres a Dieu pour origine... Cette Parole est la règle de toute vérité ... Il en découle que ni l'ancienneté, ni les coutumes, ni le grand nombre, ni la sagesse humaine, ni les jugements, ni les arrêts, ni les lois, ni les décrets, ni les conciles, ni les visions, ni les miracles ne peuvent être opposés à cette Ecriture Sainte, mais qu'au contraire toutes choses doivent être examinées, réglées et réformées d'après elle 39. Le catholicisme classique défend la traditio: selon lui, la Bible fonde et légitime l'Eglise. La Réforme radicale à travers certains courants préconise la restitutio, en faisant table rase de l'héritage des siècles passés pour restaurer le christianisme primitif. Les luthéro-réformés pratiquent la reformatio, examinant, corrigeant et rectifiant les enseignements et les pratiques de l'Eglise40. 2°_ La seconde caractéristique consiste dans ce que la théologie réformée souligne non seulement la nécessité d'une bonne connaissance de la Bible, sa pratique régulière, mais aussi son étude avec méthode, rigueur et compétence, ce qui demande un savoir et des aptitudes. A cet effet, les réformés ont privilégié les outils critiques, les éditions savantes et veillé particulièrement à la formation des pasteurs ainsi qu'à la catéchèse tant des enfants que des adultes.
39 Confession de la Rochelle (dite aussi Confessio Gallicana) édition révisée par Pierre Ch. MARCEL, Aix-en-Provence, Fondation d'entraide chrétienne réformée, 1988 p. 21. 40 Cette « reformatio» n'est guère plus pratiquée dans les Eglises protestantes fondamentalistes et semble être de plus en plus étrangère au Conseil Œcuménique des Eglises (COE). Cf.André GOUNELLE, La Cène sacrement de la division, Paris, Les Bergers et les Mages, 1996, p. 167 et ss. « La contribution du Conseil Œcuménique des Eglises».

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