GENÈSE DE L'OCCIDENT CHRÉTIEN

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Ce livre tente d'analyser la mise en place du christianisme évolué (néochristianisme) et la disparition organisée du premier christianisme, entre le deuxième et le sixième siècle. La nouvelle société néochrétienne soumet les populations occidentales à l'aristocratie terrienne. L'étude de ces faits, appuyés sur de nombreuses analyses textuelles, révèle une image inédite des premiers chrétiens, très différente de celle que la relation historique a toujours voulu présenter.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296276062
Nombre de pages : 432
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Genèse de l'Occident chrétien

@L'Hannatlan,2001 ISBN: 2-7475-1820-5

Roland TOURNAIRE

Genèse de l'Occident chrétien

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37

10214Torino
ITALlE

PRÉALABLES

La présentation traditionnelle des origines chrétiennes repose sur un réseau de présupposés établis au quatrième siècle. Promus en lieux communs, ils ne sont pas objet d'enquête. Les pages qui suivent tentent d'analyser la mise en place du christianisme évolué (néochristianisme) et la disparition organisée du premier christianisme, entre le deuxième et le sixième siècle. A cet égard, l'histoire du donatisme et de sa répression dirigée par saint Augustin est exemplaire. Derniers siècles avant notre ère, premier siècle de notre ère: dans l'ensemble juif, la prépondérance financière passe du Temple de Jérusalem aux milieux d'affaires (armateurs, négociants, banquiers) installés en diaspora. Cette société aisée tend à se libérer de I'hégémonie du Temple. Voilà un élément essentiel permettant de comprendre la diffusion et l'évolution du christianisme. Même époque: tandis que prend forme l'opposition israélitepréchrétienne-chrétienne au personnel du Temple, trois groupes se constituent contre la prêtrise de Jérusalem, en Palestine et en diaspora: - ces milieux d'affaires (notamment en diaspora) ; - les fondamentalistes et activistes juifs et galiléens (Palestine et diaspora) ; - les Samaritains (Palestine et diaspora). Dans ces trois groupes hostiles au pouvoir sacerdotal de Jérusalem se propage une doctrine d'attente de la parousie, doctrine des Deux Voies qui évolue en certains milieux vers un messianisme-christianisme sans le personnage de Jésus. La biographie de Jésus, au premier siècle de notre ère, se fixe progressivelnent sur cette doctrine sans Jésus et unifie, papmi les Juifs, Salnaritains et Galiléens de Palestine et de la diaspora, la majorité de ceux qui étaient hostiles au personnel sacerdotal jérusalémite. Subsistent alors, dans le christianisme originel, deux tendances aux intérêts opposés:

- les mouvements fondamentalistes, égalitaires, antiesclavagistes, séparatistes ; - la bourgeoisie d'affaires, esclavagiste, socialement conservatrice, favorable au ralliement à l'Empire; ses intérêts sont ceux de la bourgeoisie non israélite. Au cours des quatre premiers siècles, les notables chrétiens, en accord avec l'administration impériale, combattent la tendance fondamentaliste et séparatiste, infiltrent l'Etat et s'installent au pouvoir. Ce schéma permet d'expliquer la diffusion massive et rapide, au second siècle, du christianisme biographique dans tous les secteurs de l'empire romain et du Moyen-Orient où l'implantation israélite Uuive, samaritaine, galiléenne) était dense, en particulier les villes de négoce et de banques: Antioche, Alexandrie, Rome, Carthage; l'amenuisement progressif des populations de culte samaritain en Palestine et en diaspora; l'absence, à la même époque, des fantomatiques «esséniens»; la prise en main de l'administration romaine, au quatrième siècle, par les Chrétiens, catholiques ou ariens. En 698, Carthage tombe définitivement aux mains des musulmans. Treize ans plus tard, en 711, quelque trois cents Arabes et seize mille Berbères, croit-on, franchissent le détroit, à l'autre bout du Maghreb, et passent en Espagne. Dix ans auparavant, ces Berbères étaient chrétiens, fondamentalistes si l'on en juge par I'histoire du christianisme africain. Nul ne peut dire si en 711 sur le détroit ou en 732 près de Poitiers ils étaient encore chrétiens, déjà musulmans, ou un peu les deux, ni même s'ils avaient conscience d'avoir changé de religion. De toutes les contrées chrétiennes conquises par l'Islam entre la Mésopotamie et l'Atlantique, le Maghreb est la seule où aucune COll1munauté chrétienne n'a subsisté après le douzième siècle. Ces particularités maghrébines ont été constamment traitées par quelques considérations, historiques, sociologiques, psychologiques, qui laissent les problèll1es en suspens. Le dernier point du schéma ici proposé est que les musulmans, partout où ils sont passés, ont « converti» les masses chrétiennes fondal11entalistes qui se considéraient plus proches de l'Islam que du christianisme évolué (ce n'est pas un hasard si Léon I'Isaurien, prell1ier vainqueur des armées musulmanes en 717-718, rétablit l'interdiction du culte des images par les édits de 726 et 728). Les communautés chrétiennes maintenues jusqu'à nos jours de l'Egypte à la Mésopotamie étaient sans doute, à l'origine, des groupes ethniques
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différents, hellénisés-romanisés, peut-être christianisés plus tardivement, aptes, comme le fut saint Augustin, à admettre la forme romano-byzantine de leur religion. En dépit d'une illusion tenace, toute trace d'hostilité à Rome est absente du Nouveau Testament, y compris l'Apocalypse de Jean, et des autres écritstémoins du messianisme-christianisme (un substrat palestinien antiromain, motivé par le dénombrement de Sulpicius Quirinius et le projet d'impôt par capitation, subsiste dans une symbolique fondée sur l'hébreu, inapparente en grec). Les seuls auteurs chrétiens hostiles à la romanité sont des nationalistes nord-africains. La persécution généralisée du christianisme est une légende forgée au quatrième siècle, par des Chrétiens devenus maîtres de l'Etat, pour déconsidérer l'époque antérieure. Quatre cas de procédés « antichrétiens » avérés: - des poursuites visant des Chrétiens marginaux, peut-être avec l'aval des Eglises reconnues qui récupèrent après leur mort ces martyrs d'abord encombrants; les mêmes Eglises, à partir du quatrième siècle, demanderont officiellement puis imposeront des mesures semblables afin d'éliminer leurs dissidents; - la réaction suscitée en 250 par l'empereur « révolutionnaire» Dèce contre les partisans de l'ancien régime, y compris l'évêque de Rome Fabien; reconduite sporadiquement pendant quelques années jusqu'au principat de Valérien; - les guerres civiles, de 305 à 324, qui opposent surtout en Orient les armées de divers empereurs ou usurpateurs: des Chrétiens figurent, combattants et victimes, dans chaque camp;

-

l'exécution

de saint Cyprien,

en 258, semble relever

des craintes

de

l'administration romaine vis-à-vis du nationalisme africain, et de la rivalité qui oppose l'Eglise de Rome, contrôlée par l'Etat, et l'Eglise carthaginoise, indépendante. La présente étude des origines chrétiennes repose sur un postulat: ce que l'on nomme le monothéisme biblique n'est pas l'aboutissement d'un processus, mais résulte au contraire d'une intuition initiale indépendante du polythéisme. Le refus d'imaginer deux coexistants ou plus conduit secondairement à un monothéisme accordé à la religiosité ambiante. L'intuition biblique d'un seul existant, ou révélation yahwiste, opposée au dualisme iranien récemment apparu en Orient, a pu devenir une évidence à la suite de la déportation de Babylone: réaction logique des déportés contre un système jugé incohérent. Elle a dû être enseignée ensuite sur un mode plus accessible

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utilisant des thèmes récurrents, sous l'influence des religions ambiantes et par confrontation avec le polythéisme grec. L'intuition du seul existant est révélation pour un esprit religieux (Pascal). Conception intellectuelle, elle combat le penchant du monothéisme envers le polythéisme. La réflexion existentielle ne repose pas sur une croyance, mais sur une évidence. Les Chrétiens des origines, et les autres Israélites de la même époque, s'ils sont formés à comprendre leurs Ecritures, adhèrent à l'idée qu'il ne peut être plus d'un existant, et non qu'il faut croire en un seul Dieu. YHWH dit: «Hors moi, rien». 'epes bil'aday 'ani YHWH we-'ein 'ad: «Néant, excepté moi YHWH, et rien d'autre» (Isaïe 45,6-7), je suis l'existant, il n'y a pas d'autre existant. Isaïe est un texte fondateur du christianisme. Corollaire: le monde est un non-existant. Les diverses existences supplémentaires, vous, moi, les autres, ne sont pas objet de définition cohérente. L'homme est une question. Par un procédé numérologique, 'adam est assimilé à l'interrogatif mah? (quoi ?). Un procédé de même nature identifie 'adam à YHWH. Le début de la Genèse développe l'idée que l'apparente contradiction opposant l'existant et le monde non existant se réduit, par l'intermédiaire du verbe bara' et de différentes autres expressions verbales, à une relation entre ce que nous traduisons en faux-sens par le créateur et le créé. Cette hypothèse, fondée sur l'analyse sémantique, sera traitée dans le cours de l'ouvrage. Lorsque deux langages d'érudits hébreux et grecs sont confrontés par traduction, il en résulte un troisième langage plus artificiel encore et plus rigide que les deux premiers. C'est le grec forgé par les lettrés israélites pour tenter de rendre le mieux possible la richesse des Ecritures hébraïques: celui, entre autres, de la LXX, d'Aquila et du Nouveau Testament. Car le grec littéraire, façonné par la philosophie pour exprimer la totalité d'une logique, sert alors à traduire l'hébreu biblique dont, au contraire, la finalité est d'être un champ inépuisable de recherche. Ce qui souvent est pris dans ces ouvrages pour une langue grecque populaire et spontanée est une fabrication de linguistes utilisant toutes les ressources des différents dialectes grecs historiques et leurs formes les plus rares pour équivaloir aux subtilités de la pensée des docteurs de la Loi, non pas selon le propre du grec, mais en correspondance avec le génie de I'hébreu. Les réflexions qui suivent partent de l'idée que 1'histoire des origines chrétiennes met en contact trois formes de pensée irréductibles entre elles: la réflexion existentielle d'origine hébraïque; le logos mis au point par les philosophes grecs; la pensée moderne, fondée sur des notions inconnues des 8

anciens. Il n'est pas question de prétendre jauger la valeur respective de ces trois états culturels. La spécificité des cultures explique la stupeur manifestée par saint Augustin, envoyé en Afrique pour détruire le donatisme, quand il se trouve en présence de ce fondamentalisme chrétien dont il ignorait tout. Dans la transcription du grec en caractères latins (italiques), les accents sont omis; l'esprit rude ainsi que l'aspiration des explosives sourdes et du rhô initial sont notés par un h : hoti, khristos, philos, theos, rhëma; êta est écrit ë ; oméga, 6 ; iota souscrit de la graphie grecque est ici adscrit dans la graphie latine. La transcription de I'hébreu tente de conserver l'aspect de l'écriture d'origine (un signe si possible pour chaque consonne hébraïque, sans redoublement des consonnes fortes), de manière à faire apparaître les procédés de l'exégèse numéro logique, selon le tableau suivant. Le même modèle est utilisé pour la transcription de l'araméen. aleph: beth: gimel : daleth : he : waw: zayin : het: teth : yod: kaph : lamed: mem: nun: samekh : ayin : phe: tsade : qoph : resh : sin (shin) : taw :

b g d h w, 0, ou z h y,i k

m n s p $ q r

s
!

Toutefois, pour faciliter la lecture, les voyelles ont été autant que possible restituées et simplifiées. Quand le procédé numéro logique n'est pas sollicité, un certain nombre de termes hébreux ont été écrits selon telle ou telle graphie couramment utilisée. Le nom de Palestine est employé par opposition à la diaspora israélite, sans considération d'époque, pour désigner l'ensemble de la Judée, de la Samarie, de la Galilée et des territoires limitrophes: de l'Iturée au sud de la mer Morte, de la Méditerranée au désert de Syrie. Des noms modernes désignent quelquefois des réalités géographiques anciennes. Les termes hébreu et

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israélite s'entendent toujours de l'ensemble du peuple reconnaissant le Pentateuque: Juifs, Samaritains et Galiléens. Les notes ajoutées à chaque chapitre indiquent les références bibliographiques. Tous les ouvrages mentionnés sont disponibles dans les librairies ou les bibliothèques, notamment les Traités antidonatistes de saint Augustin réunis dans l'édition de la Bibliothèque augustinienne. Les sept volumes de Paul Monceaux, Histoire littéraire de l'Afrique chrétienne depuis les origines jusqu'à l'invasion arabe (Paris 1901-1923, Bruxelles 1966) proposent l'interprétation traditionnelle de l' histoire du christianisme d'Afrique du Nord. Des indications permettant de s'initier aux techniques d'écriture de l'Ancien et du Nouveau Testament ont été recueillies par Bernard Dubourg dans L'invention de Jésus (Paris 1987 et 1989).

1 ÉTAT DES LIEUX

On ne peut sortir de l'inextricable maquis où les théoriciens nous ont égarés de la n1eilleurefoi du monde qu'en faisant table rase et en reprenant l'affaire à son origine. Jacques Chailley (1).

Les textes initiaux Outre le Nouveau Testament (la mise au point définitive des évangiles canoniques a pu être achevée dans le premier tiers du quatrième siècle à Césarée de Palestine), seront signalés particulièrement la Doctrina et la Didakhë, le Pasteur d'Hermas, l'Evangile de Pierre, l'EpUre de Barnabé, l'EpUre de Clément romain aux Corinthiens, qui sont des reflets de la réalité préchrétienne et proto-chrétienne. La Doctrina et la Didakhe La Doctrina latine et la Didakhë grecque, deux textes en grande partie parallèles, présentent la doctrine des Deux Voies et proposent un certain nombre de préceptes et de recommandations à l'usage des fidèles, et non plus seulement des lettrés. D'origine israélite, elles ne comportent rien de spécifiquement chrétien, sauf une allusion à Jésus Christ ajoutée on ne sait quand à la fin de la Doctrina, et quelques formules d'allure « évangélique» interpolées dans la Didakhë. La Doctrina a été probablement traduite de l'hébreu en Afrique carthaginoise, où vivaient les seules communautés israélites latinophones aV.J.C. et dans les premiers siècles ap.J.C. Poimen, ou le Pasteur d'Hermas Cet ouvrage, mi-roman mi-révélation de langue grecque, nous renseigne sur la doctrine et la sociologie d'une communauté israélite, sans doute préchrétienne, fixée apparemment en Italie: on pense à Rome.

Selon une opinion généralement admise, c'est un texte chrétien du second siècle. En ce cas, il faudrait croire que les Chrétiens de Rome au second siècle ignoraient l'existence de Jésus Christ.

Poimen n'a été conservé par aucune communauté juive. Il est resté au canon de l'Eglise de Rome jusque vers 495. Son grec, malgré les sémitismes, est presque toujours une langue parlée couramment par l'auteur, ou les auteurs, ou les traducteurs, très différente du grec artificiel des textes sacrés. Sans doute ne se souciait-on pas de restituer les significations de 1'hébreu, puisque cette révélation présentée sous la forme d'un récit n'est qu'une amplification de la Didakhe destinée aux membres de la haute société communautaire. La datation du Pasteur sera examinée à propos du thème du retour dans la cité (2). L'Evangile de Pierre Ce qui en subsiste relate surtout la Passion du Seigneur, ho kurios, adonaï (YHWH). Le nom de Jésus n'apparaît pas plus, dans le texte qui nous reste, que dans Poimen. La traduction grecque d'un verset de psaume atteste une rédaction primitive sémitique. L 'Epître de Barnabé On y apprend quel lien sémantique unit Jésus à Josué (Josué successeur de Moïse et Josué grand prêtre au retour de Babylone). L'Epître de Clément de Rome aux Corinthiens De même que certains découvrent, dans l'ouvrage attribué à un nommé Hermas, Jésus Christ qui n'y est pas et des persécutions inexistantes, toute la tradition lit aussi dans cette épître les preuves fondatrices de I'histoire des persécutions. Nous les chercherons, et nous ne les trouverons pas. Ecrits intertestamentaires Contiennent les thèmes constitutifs du premier christianisme, notamment celui des Deux Voies. Paradoxe de la Septante La Bible des Septante, élaborée en grec à partir du troisième siècle av.J.C., est plus d'une fois l'expression des milieux israélites hostiles au personnel sacerdotal de Jérusalem. Cette version des Ecritures peut être considérée comme initiatrice du premier christianisme, puisqu'il s'est formé dans ces milieux.

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Après la destruction du Temple de Jérusalem et la réunion des savants juifs à Yavneh, la LXX a été combattue au moyen de nouvelles traductions grecques destinées aux synagogues, dont la plus utilisée fut celle d'Aquila, conforme à la tradition pharisienne. La LXX adoptée par le christianisme naissant, rejetée par les Juifs, fut peu à peu trouvée encombrante par les Chrétiens aussi, puisque saint Jérôme eut mission de produire la Vulgate latine par comparaison avec les textes hébraïques de son temps qui devinrent la Bible massorétique. Saint Jérôme se plaçait donc à son tour en rupture avec cette version.
Les Bibles chrétiennes les plus récentes et les plus utilisées s'éloignent de l'Ancien Testament grec pour se conformer de préférence au texte massorétique. C'est une façon de rendre incompréhensibles les origines du christianisme. Voilà une religion qu'on a coupée de ses sources. C'est nécessaire sans doute pour la pratique actuelle, mais néfaste pour l'histoire. La LXX, premier exemplaire connu du corpus global des Ecritures, présente des propos que les analystes, volontairelllent ou non, n'ont pas cherché à exploiter, ou qu'ils ont pris à contresens. L'examen de quelques-uns de ces passages penllettrra d'en préciser les raisons. Cette étude porte sur la comparaison des termes hébreux avec leurs vraies ou fausses équivalences grecques, éventuellement latines, et modernes.

Poimën : histoire d'une vision Le Pasteur dit d'Hermas, ou Poimën, est le document essentiel qui nous permet de saisir le christianisme en formation, avant l'implant de la biographie christique. Il contient cinq visions, douze préceptes et dix paraboles. Mais une autre vision est spécialement examinée en ce chapitre. Cette sixième vision fait surgir Jésus Christ dans le Pasteur aux regards hallucinés de l'exégèse. L'abondante bibliographie que cet ouvrage a suscitée révèle comment une idée fausse s'empare des esprits. Le point de départ de l'erreur est bien entendu une autre pétition de principe, selon laquelle ce qui est spécifiquement chrétien découle de la biographie de Jésus. La parousie est définie comme le retour en gloire annoncé de Jésus sur terre. Puisque Poimën, comme la Didakhë, annonce la parousie imminente, il annoncerait le retour imminent de Jésus. On en infère que le symbole de la Croix, nulle part signalé dans le Pasteur, y serait sous-entendu; que Jésus Christ, partout absent, doit y être partout présent; que les persécutions qui auraient accablé les Chrétiens doivent être cachées derrière les épreuves que le Dieu, selon l'auteur, réserve à ses fidèles défaillants.
Poimën est une compilation de textes dont certains ont sans doute été traduits de I'hébreu. L'épisode de la lettre incompréhensible peut en donner témoignage. Hermas ne parvient à la lire qu'après avoir assemblé les syllabes, ce qui est explicable si l'alphabet utilisé est consonantique. L'elllploi des temps verbaux fait souvent songer à un original Sélllitique. Toutefois l'Esprit, fils du Dieu, est masculin en grec, mais généralement féminin en hébreu biblique.

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Les châtiments Selon ces analystes, les persécutions, exercées par les Romains contre les Chrétiens, se cacheraient en Poimen sous les termes thlipsis, pression, accablement, et thlibein, comprimer, resserrer, accabler. Ces deux mots s'emploient normalement à propos de pauvreté, de gêne, d'impôts trop lourds ou de chaussures trop étroites, jamais au sens de poursuites judiciaires, de tortures ou de massacres. Thlipsis traduit l'hébreu $arah, d'une racine qui exprime l'étroitesse, d'où la gêne et
l'angoisse (cf Jonas 2,3). Thlibein renvoie à laba$, serrer, presser, opprimer, ou à son synonyme yanah (cf Jonas encore, au prochain chapitre).

Dans la Didakhë, thlipsis est prise au sens chrétien prÎlnaire: c'est la tentation qui sert de pierre de touche pour tester la fermeté du saint. L'EpUre de Barnabé, très ancienne aussi, est plus prosaïque: le thlibomenon est le pauvre sans défense. Ces deux acceptions se rejoignent dans Poimën: les épreuves sont envoyées aux fidèles par le Dieu soit pour les châtier momentanément, soit, lors des derniers jours, pour éprouver leur vaillance non pas sous les tortures ou devant la mort mais contre les tentations de l'Ange ténébreux. Ce sont même les fidèles vaillants qui échapperont aux souffrances, tandis que les victimes seront les faibles iniques. Dans le Pasteur, thlipsis-thlibein sont elnployés trente-cinq fois. a) Vingt-cinq fois, au sens de tribulation pécuniaire. Le Dieu provoque faillites et pertes d'argent chez ceux qui ont fauté, puis il rétablit leur prospérité quand ils ont expié. C'est un purgatoire terrestre destiné à compenser la faute par les tracas. b) Cinq fois, pour annoncer la Grande Epreuve des derniers jours ci-dessus mentionnée. c) Une fois, à propos de l'Esprit saint: il faut delneurer dans l'allégresse pour ne pas étouffer (më thlibe) l'Esprit qui demeure en l'homme. d) Une fois, dans un sens douteux: quand l'épreuve survient, certains renient leur Seigneur. On ignore de quelle épreuve il est question (ennuis financiers, épidémies ?). e) Trois allusions au martyre:

- 10,1 - 69,7

: coups, cachot, grandes épreuves, croix, fauves; : le symbole de la couronne (couronne des martyrs) désigne ceux qui : ceux qui hésitent entre les deux Voies, s'ils entendent parler de

ont lutté avec le diable et l'ont vaincu; ils ont souffert pour la torah;

- 98,3

thlipsis, sacrifient par lâcheté aux idoles.

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Dans ces trois cas, le martyre est évoqué de façon générale et stéréotypée. Nulle allusion à des faits explicites. Les trois exemples cités sont tirés d'une vision et de deux paraboles sans contexte historique. Etant donné l'archaïsme de Poimen, ces allusions se rapporteraient plutôt à l'Ancien Testament ou à (3), quelque tradition inconnue, et pourraient rappeler le sort d' Onias III (4) (5). ou des sept frères d'Eléazar Hormis l'exemple douteux et les trois que l'on ne sait dater, trente et une épreuves signalées dans le Pasteur ne mettent pas en cause de prétendues persécutions romaines.
En Matthieu 24,21, thlipsis megalë est la Grande Epreuve. En Actes 14,22 et 20,23, il est question seulement des avanies que les disciples auront à subir, notamment Paul à Jérusalem. Dans ces pages plus tardives, on s'oriente déjà vers un autre sens: les difficultés rencontrées dans la prédication. Mais on sait que jusqu'à son hypothétique martyre, et selon la tradition, saint Paul a été plutôt protégé que persécuté par le pouvoir rOlnain (cf aussi Romains 5,3, Ephésiens 3,13, 2Corinthiens 1,4et2,4).

Tribulations quotidiennes Tout au long de Poimen, le lecteur attentif constatera les erreurs qui découlent du contresens initial. Il est question de «supplices)} et de (6). Les bourreaux romains « tortures» qui durent toute une année s'apprêteraient-ils à torturer ce pauvre Hermas pendant un an entier? « Supplice» et « torture» traduisent le même mot grec, basanos, que nous rencontrerons avec le même contresens dans l'EpUre de Clément romain. Ici, ces supplices et tortures d'un an, loin d'être des persécutions néroniennes ou domitiennes, sont des ennuis d'argent. Il est utile que de tels désagréments durent plus longtemps que les fautes qu'ils châtient, afin que le coupable prenne conscience de sa culpabilité. Comme Hermas se plaint de l'excès de ses tribulations, l'ange Pasteur lui répond qu'il n'est pas puni pour ses fautes, légères quoique nombreuses, mais (7). Par pour celles de sa famille, qui a commis «de grandes iniquités» (8) (cette exelnple, il n'empêche pas sa femme de parler à tort et à travers bavarde est-elle médisante 7), par quoi elle a commis de la poneria. Quant à ses enfants, ces vauriens se sont mal conduits, ils ont «blasphémé» le (9),se sont laissés aller à Seigneur, trahi (?) leurs parents avec grande poneria (10) (aselgeia, vocable qui désigne plus couramment la «débauche» l'insolence ou la grossièreté de langage) et se sont livrés aux « ravages du vice» : ce sont déjà des exemples de la déformation que les traductions font subir à tous ces textes. Les gamel11ents d'Hermas allaient peut-être festoyer hors comlnunauté, frayer tard le soir avec quelques Gentilles. Le traducteurcommentateur croit comprendre que ces rejetons indignes ont dénoncé leurs parents « chrétiens» pour les livrer à la susdite persécution (néronienne ou 15

domitienne ?). La « trahison» reviendra dans la suite de l'ouvrage, car nous n'assistons qu'aux premières manifestations du délire exégétique. Hermas n'a donc pas su faire taire sa femme, et ses enfants sont mal élevés. «Tu les aimais trop, tu ne les punissais pas» (la Doctrina et la Didakhe conseillent aussi de n'avoir pas la main trop légère dans l'éducation). Leurs fautes retombent à rebours sur le père, dont les affaires vont mal (<< éprouvé par la persécution », écrit l'exégète). L'ange dit pourtant: « C'est à cause de leurs erreurs et de leurs fautes que tu es ruiné dans tes affaires privées» (11).Néanmoins, qu'Hermas se rassure: quand il aura expié financièrement le bavardage de sa femme et le dévergondage de sa progéniture, la prospérité lui reviendra. « Pendant quelque temps tu auras des (12). ennuis (thlibesei), puis tu retrouveras ton rang social» C'est là que des générations d'analystes de Poimen ont cru voir des persécutions antichrétiennes (sans doute des grils, des tenailles, des fauves et des croix). Les prétendues persécutions sont des faillites ou des pertes d'argent provoquées par la justice divine. C'est ainsi que les adeptes de la Voie de lumière expient, de leur vivant, leurs excès de table ou de langage et les frasques de leurs enfants, après quoi ils pourront espérer être purifiés pour la parousie. Revenus et rétributions La partie occidentale de l'Empire, au nord de la Méditerranée, est marquée par la mentalité romaine qui thésaurise en biens durables, propriété foncière surtout. Les Orientaux comme Hermas, formés au négoce, sont plutôt accoutumés à une richesse de va-et-vient qui se dissipe et se reconstitue; alternance que la religion ad' abord considérée comme le signe de la faveur ou de la défaveur divine. Quand la morale romaine prend le pas sur la conception biblique, la récompense post mortem est alors la propriété définitive de l'élu, le réprouvé est privé à jamais de ce bien. Selon la Doctrine, au contraire, la Vie sur-nature est une accession bien plus qu'une récompense. Ce clivage devient au cinquième siècle une rupture entre la richesse terrienne de l'Occident européen et l'économie artisanale et commerçante de l'Orient. Vices et vertus Le Pasteur compile des listes plus ou moins redondantes de vertus et de vices classés par ordre d'Ünportance décroissante. Les listes de fautes à éviter, en particulier, permettent de décrire la société préchrétienne pour 16

laquelle l'ouvrage a été rédigé. Elles donnent l'image réaliste d'un des milieux où le christianisme s'implantera bientôt. Poimën 36,5: mauvais caractère, agressivité, amour du négoce, folles dépenses en festins surabondants, beuveries, soûleries répétées, plaisirs variés et superflus, passion des femmes, ambition, outrecuidance, vantardise. 38,3-5 énumère d'abord les quatorze errements les plus graves, puis neuf fautes plus vénielles. 38,3 : moikheia (idolâtrie ou adultère), porneia (fréquentation des Gentils ou mauvaises mœurs), ivrognerie, luxe déplacé, excès de festins, gaspillage de richesse, gloriole, arrogance, outrecuidance, mensonge, médisance, fauxsemblant, rancune, blasphème (insulte ?). 38,5: vol, tromperie, spoliation, faux témoignage, ambition, souhait incongru, mauvaise foi, infatuation, vantardise. En 66,5, quelques exemples de fautes «commises en vue du plaisir» : colère, moikheia, ivrognerie, médisance, mensonge, ambition, spoliation. En 92,3, l'intention est plus doctrinale et la portée plus générale. Douze fautes; quatre principales: rejet de la Voie de justice, absence de maîtrise de soi, contestation de la Doctrine, tromperie; huit secondaires: tristesse, méchanceté, impudeur (violence ?), colère, mensonge, déraison, médisance, haine. Les quatre vertus principales sont: fidélité à la Voie, maîtrise de soi, force (d'âme ?), longanimité; les huit secondaires: droiture, innocence, pureté, gaîté, vérité, intelligence, consensus, entente communautaire. Intention plus marquée en 96-103, longue parabole qui met en scène différents groupes de fidèles. Trois fautes irrémissibles: celles des apostats, des blasphémateurs du Dieu, et de ceux qui trahissent ( ?) les serviteurs du Dieu (13).Pour eux, la pénitence n'a pas d'effet. Les plus graves fautes rémissibles sont celles des «hypocrites» qui enseignent la ponëria.
Hupocritës traduit l'hébreu IJanep, d'une racine dont le sens est impiété, profanation, sacrilège. Les deux ternles désignent entre autres, dans les Ecritures grecques et hébraïques,
ceux qui volontairement trompent les gens en faussant la Doctrine, par appât du gain (Poimën 96, 3) : des « déviants» ou « dévoyés» qui enseignent en non-conformité par rapport à la Voie

dejustice.

Coupables à un degré moindre, les riches, que les soucis de leur négoce détournent de la Voie. Viennent ensuite les dipsukhoi, ceux qui hésitent entre les deux Voies. Il est fait ici allusion aux difficultés des communautés israélites de la diaspora. Ceux qui croient tout savoir (et contestent les didascales de la comlllunauté) sont également mal vus du Seigneur. De même, les rancuniers,

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fourbes, médisants, et les diacres qui se sont enrichis au dépens des veuves et des orphelins. Les bons adeptes sont les simples, les innocents, les satisfaits, les compatissants (l'ensemble du troupeau docile) ; au-dessus d'eux, les apôtres et les docteurs. Les apôtres (selial:zim) sont chargés de visiter les communautés en diaspora. Les docteurs enseignent la Doctrine. Il n'est pas fait mention des prophètes, si abondants dans la Didakhë. Il est vrai qu'Henllas en est une sorte, débonnaire. Leur corporation était peut-être déjà importune dans la communauté romaine. La Didakhë conseille de les expulser si, dans leurs transes, ils suggèrent de dresser la table et prétendent ensuite y banqueter. Aucun autre dignitaire, car les episkopoi ne sont que des intendants chargés d'administrer la communauté et de répartir les dons parmi ses nécessiteux. La Didakhë, s'adressant pareillement à un public riche ou aisé, recommande de ne pas regarder de haut le malheureux episkopos. Ces évêques, et ceux qui, les assistent dans leur fonction secourable, seront à leur tour bien traités par le Seigneur, ainsi que ceux qui ont « souffert pour le nom du Fils de Dieu» (pour le nom de l'Esprit), et ceux qui sont « comme de petits enfants ». On s'est étonné de la place mesquine faite aux « martyrs» dans le Pasteur, du vague de l'allusion, de l'absence de toute mention de Jésus. Ambiguiïés Beaucoup de ces traductions sont incertaines. Dans les textes israélites et chrétiens, moikheia peut être adultère ou idolâtrie; porneia, prostitution ou contacts avec les Gentils; aselgeia, impudicité, insolence ou violence. Tel commentateur choisit la débauche, sans expliquer pourquoi. L'obsession moderne voit plutôt le sexe; celle des Hébreux et des premiers Chrétiens, la pureté rituelle. La Doctrina, comllle la LXX, place au premier rang des fautes la moikheia avant l'homicide. La Didakhë, comme la Massore, place au contraire l'homicide avant la moikheia. Dans la tradition archaïque, en accord avec la ,torah, l'idolâtrie était crime plus grave que le meurtre et l'adultère; plus tard, dans les communautés rabbiniques et parmi les Chrétiens qui ont remanié la Didakhë, l'holllicide a pris le pas sur l'idolâtrie ou l'adultère, sans que l'on sache toujours en quel sens les scribes entendaient moikheia, porneia, aselgeia. Dans le Pasteur, l'ange prescrit de ne pas se commettre avec les Gentils, tandis que les interdits sexuels sont secondaires. Néanmoins, il semble qu'en

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66,5 le moikhos soit l'adultère. L'auteur pourrait avoir compilé diverses listes sans se douter que le sens du mot avait varié selon l'époque ou la source. Ni probité candide ni lin blanc Deux remarques après cet exposé des vices et des vertus selon Poimën. 1°) L'accent n'est pas mis sur la charité, l'amour d'autrui, au sens (14) moderne, mais sur la maîtrise de soi. Le Pasteur fait comprendre à Hermas que le colérique, comme l'ivrogne et le spoliateur, cède à l'attrait d'un plaisir. Ce manuel de bonne conduite préchrétienne se réfère à la notion d'accord (accord avec soi, accord communautaire, accord avec le monde, accord avec l'existant) présenté symboliquement dès Genèse 1. 2°) C'est une morale de riches. Les traductions ici proposées font ressortir l'aspect outrancier de la critique formulée par l'ange, qui ne va pas sans rappeler le Satiricon, Juvénal, ou les imprécations fulminées par saint Cyprien contre le clergé carthaginois (on peut supposer que le xénophobe Pétrone, au moyen du nom Trimalcion de consonance sémitique, entendait déconsidérer un milieu précis d'immigrés levantins, peut-être préchrétiens ou chrétiens). Le poimën, ange rigoriste, reproche des dépenses somptuaires à une classe de commerçants, négociants, financiers, prépondérante dans cette communauté préchrétienne. Hermas est sans doute un commerçant, un négociant ou un banquier. Quand il apprend que « les menteurs renient le Seigneur », il fond en larmes, car il n'a «pas encore dit un mot vrai», il a « menti à tout le monde en (IS). Comprenons qu'Hermas faisant passer le mensonge pour la vérité» trompait ses clients sur la marchandise. Il se croit impur à jamais. Pour le consoler, le Pasteur lui révèle que s'il dit désormais toujours la vérité, il pourra « acquérir la Vie ». Ces Préchrétiens prétendus chrétiens ne sont pas vêtus de lin blanc. On ne les livre pas à la dent des lions dans le Colisée pour le délassement des vestales. Ils vivent en paix, exhibent leur fortune, et la sanction divine les frappe momentanément dans leurs bénéfices et leur train de vie. Un christianisme sans Christ? Dans le Pasteur, le Fils du Dieu est l'Esprit. L'Esprit semble être manière plutôt que moyen; manière dont la réalité existentielle (divine) est transmise à l'homme et comprise par l'homme. L'esprit est aussi la .torah, et il est dit Fils du Dieu parce qu'il émane du Dieu. Il n'est nullement comparable à un Messie crucifié.

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L'Ange suprême, Ange qui préside à la Voie de justice, appelé aussi Michel, n'est pas davantage assimilable à Jésus Christ. Dans la neuvièl11e parabole, c'est le géant, plus grand que la tour, que l'exégèse prend pour Jésus. La cinquième parabole (parabole de l'esclave) propose un exemple de surérogation. Un maître ordonne à son esclave d'enclore une vigne, pour prix de quoi il sera libre auprès du maître (Elohim donne à l'homme le libre arbitre). L'esclave s'acquitte de ce travail, et, en surplus, il sarcle et bine le terrain. Le maître augmente alors la récompense en faisant de l'esclave le cohéritier de son fils (de l'Esprit). La critique traditionnelle essaie d'adapter tant bien que mal à cette parabole le schéma chrétien ultérieur, malgré les distorsions. Le maître est le Dieu. Le fils du maître est l'Esprit saint, puisque le Pasteur l'affirme. L'esclave, également désigné comme Fils du Dieu (<< fils est l'Esprit saint, Le l'esclave est le fils du Dieu ») serait Jésus, non nommé. Le Dieu aurait deux fils, l'un (l'Esprit saint) campé comme fils du maître, l'autre (Jésus) comme esclave du maître. L'incohérence exégétique est telle qu'il a bien fallu faire aller l'imagination. Certains ont donc inventé que l'Esprit saint viendrait habiter Jésus, qui serait I'homme appelé hë sarx, la chair. On sait le succès qu'a connu cette chair dans les destinées du christianisme. Le même serait fils en tant qu'esprit, esclave en tant qu 'homme. En réalité, l'esclave cohéritier est, avant l'Evangile de Pierre, une première approximation de Jésus, être humain habité par l'Esprit, symbole des humains promus au titre d'existant. Hermas affecte de ne pas comprendre qu'un rôle d'esclave soit attribué au Fils du Dieu. « C'est le cri de la conscience chrétienne », a-t-on estimé non (16). sans véhémence, et de se référer à l'épître de saint Paul aux Philippiens
L'exégèse paulinienne, à mi-chemin de Poimén et des évangiles, trouve son explication dans une autre épître, 2 Corinthiens 3,17 : l'Esprit, Fils du Dieu, est devenu le Seigneur Jésus Christ. L'Esprit et l'esclave de Poimén sont réunis en un seul, avant de se dédoubler à nouveau, dans les évangiles, en une force génitrice et un engendré.

Pourtant l'explication est patiemment fournie par l'Ange de la pénitence, l11aiselle ne mentionne pas Jésus et sa biographie, ce pourquoi la critique n'a pas su la lire (17).Elle repose sur trois données linguistiques connues de l'ange, mais ignorées de l'analyse traditionnelle: - hë sarx, l'être humain au sens de I'hébreu basar (et non la seule chair) est ici un collectif: les êtres humains; hë sarx hën ëbouleto, les humains que le Dieu choisit, ce sont les élus; - les aoristes, dans ce passage, sont gnomiques, s'appliquent à des faits ponctuels de I'histoire, passés, présents, futurs, et doivent être traduits par des

-

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présents: les élus, en tout temps, se conduisent saintement et deviennent cohéritiers de l'Esprit saint; il leur est attribué un lieu où planter leur tente, car «tous les élus seront rémunérés ». Plus encore: cohéritiers de l'Esprit saint, ils sont en quelque sorte divinisés, selon l'assimilation numéro logique d' 'adam à YHWH. L'esclave n'est donc pas Jésus, absent du Pasteur. Ses « labeurs» et ses « peines» ne sont nullement la Passion et la Croix, dont aucune mention n'est faite dans l'ouvrage: ce sont les efforts et la persévérance des élus dans la vigne du Seigneur, dans les sentiers de la vie (hai triboi tes zoes). Parousie sans messie Soyons assurés que Poimen, le Pasteur d'Hermas, représente l'état d'une communauté sans contact avec la biographie christique. De plus, il est impossible d'assimiler, de quelque manière que ce soit, l'Ange de lumière à un messie. Si cette communauté sans Jésus n'est même pas messianique, elle ne peut être appelée chrétienne. Néanmoins, cet ouvrage n'a pas été reconnu par le judaïsme ancien. Il contenait les bases de la christianisation future, comme tel ou tel écrit intertestamentaire.
De tels passages de la LXX, contenant des indices du même ordre, ne se retrouvent pas identiques dans les autres Bibles.

Selon la biographie évangélique, l'Esprit saint, au lieu de s'installer seulement en tei sarki hen ebouleto, chez les élus, les fils du Dieu, devient le géniteur du Fils unique: dédoublement de la personne. Le labeur des élus se tranforme en souffrance d'un seul (la Passion) par l'intermédiaire d'un sens originel qui fut plutôt subir que souffrir; plutôt que Dieu souffrant, Dieu passif, en opposition avec le Dieu actif de Genèse l, et selon la dialectique signalée à propos de la « création» (18).Mais on ne saurait en quelques mots épuiser l'afflux des symboles qui ont produit la théorisation évangélique. La révélation de Poimen n'annonce donc aucun messie, aucun Christ, et Poimen n'est pas le témoin d'un christianisme sans Jésus. Le messianismechristianisme est arrivé dans une société attendant la parousie de YHWH et non un messie.

Notes
(I) Professeur d'histoire de la n1usique à la Sorbonne, (2) Cf infra, chapitre 2, Ajournement de la parousie. (3) 2 Maccabées 4. (4)/d. 6. (5)/d. 7.
(6) Poimén 65, 3-4.

à propos de la rTIusique en Grèce ancienne.

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(7) Id. 66,2.

(8) Id. 6,3. (9) Id. 6,2.
(10) Id. 6,2.

(11)Id. 3,1.
(12) Id. 66,6. (13) Id. 96,1. (14) Id. 66,5. (15)Id. 28,3. (16) Philippiens 2,7, qui est en fait un midras de l'idée (17) Poimén 59. (18) Cf Infra, chapitre 2, Je suis venu pour accomplir. pastorienne.

2 CONSTRUCTION

La majeure partie des contresens traditionnels provient d'une tendance naturelle à [... ] appliquer rétrospectiven1ent à des conceptions anciennes des notions qui leur sont postérieures. Jacques Chailley.

Je suis venu pour accomplir Le premier chapitre de la Genèse confronte les deux aspects de ce que l'on appelle parfois les temps du verbe hébreu. L'accompli ou perfectif rend compte de ce qui est établi. L'inaccompli ou imperfectif décrit ce qui se passe. En Genèse l, les deux premiers versets sont de forme accomplie, ce qui les lie ensemble et les sépare des versets suivants. Ils présentent un rapport intemporel entre Elohim d'une part (actif-agissant), le ciel et la terre d'autre part (passifs-subissant), rapport que l'on a, par facilité, appelé « création» ; ils montrent aussi un état de la terre « tohu et bohu» que l'on ne sait pas traduire, ainsi que les ténèbres à la surface de l'abîme, et le souffle ou esprit planant sur les eaux.
Opposition avec les conceptions grecques qui dissocient l'existence et l'activité.

Du verset 3 au verset 31, fin du chapitre, l'expression est contraire: les verbes sont à la forme inaccomplie en soixante occasions, contre neuf exceptions réparties en cinq cas. Dès que la lumière entre en scène au verset 3 (car c'est bien une dramaturgie), le tour est narratif, ce qui signale un changement de point de vue: ce qu'on appelle « création» n'est nullement le récit de l'accomplissement d'un acte, mais l'exposé de l'inaccomplissement du monde. Si la Genèse était temporelle, on dirait qu'au verset 3 on quitte un monde accompli pour un monde inaccompli.

Les cinq cas sont les suivants (compte non tenu des intentions prosodiques de l'hébreu). 1°) Quand une phrase contient deux fois le mêlne verbe au mêlne sens (1,5 ~ I, I 0), la première forme est inaccomplie (conception durative), le verbe est ensuite à la forme accomplie car le signal d'inaccomplissement n'est plus nécessaire. Ce que l'on apprend est rendu par la forme inaccomplie; ce que l'on sait, par la forme accomplie. 2°) Cas analogue, plus complexe: 1,14-15. «Qu'il y ait des luminaires» ~ effet d'annonce, forme inaccomplie. « Que ces luminaires soient des signes pour éclairer la terre» : annonce faite, la conséquence est intemporelle, le verbe être est statif, forme accomplie. 3°) 1,21 utilise deux verbes différents. Elohim « crée» (yibra', narratif, forme inaccomplie) les êtres que les eaux font pulluler (ponctuel, forme accomplie). Cet accompli est un intemporel. Le traduire par un passé est inconséquent. Il montre le ponctuel hors temps sans considération de l'effet répétitif, car seule la conséquence générale est envisagée. 1,27 est plus explicite. Elohim « crée» (yibra', forme inaccomplie): c'est un éventuel, comme en 1,21, car les choses pourraient être différentes de ce qu'elles sont, mais l'homme, une fois amené à être, est l'image d'Elohim, et constitué en mâle et femelle (bara', forme accomplie). Dans ces versets, l'inaccompli fonctionne comme un éventuel, l'accompli comme un indicatif 4°) Le quatrième cas (1,29) est l'inverse du deuxième. Elohim dit: «Je vous donne» (une fois pour toutes, ponctuel sans répétition, forme accomplie = je vous ai donné pour toujours), « c'est pour votre nourriture » (éventuel, temporel, ponctuel dans la répétition, forme inaccomplie). 5°) 1,31. Elohim voit (forme inaccomplie) tout ce qu'il a fait (forme accomplie). Comme dans tous les cas, l'accompli révèle ce qui est statif, l'inaccompli est narratif. La comparaison des versets 1 et 27 est significative. Verset 1 : bara' 'elohim, traduit par « Dieu créa ». Verset 27 : yibra' 'elohim, traduit par« Dieu créa ». Le verset 1 semble constater que le monde est, sans autre éventualité, tandis que le verset 27, comportant un prédicat attribut, suggère que I'homme aurait pu éventuellement n'être pas l'itnage d'Elohim. Ces aspects verbaux ne sont pas nommés en hébreu par des mots signifiant accompli et inaccompli, mais par des formes verbales (qatal, yiqtol).

Du verset 3 au verset 31, le monde est donc présenté tel que I'homme le voit dans I'histoire, en inaccomplissement. La parole attribuée à Jésus (Je (1) suis venu pour accon1plir) opère le retour aux versets 1 et 2 de Genèse 1, non vers un état initial de désordre et de vide, précisément vers l'état inverse. C'est dans l'évangile le reflet de la parousie de YHWH.
Accomplir traduit alors le grec plërosai, choisi comme équivalent de l 'hébreu mile' (conjugaison piel intensive), remplir, accomplir. C'est l'idée de plénitude qui prévaut dans la racine de ce verbe hébreu et dans celle de ce verbe grec, comme dans la signification de la forme accomplie. En Genèse 1,1-2, Elohim est la vision de l'existant plein et complet en lui-même, sans manque ~ en 1,3-31, le monde « créé» est la face inverse de l'existant, en n1anque puisque la durée est l'acquisition progressive de ce qui Inanque. La parousie de YHWH marque le retour (hors telnps) à la plénitude ~ accomplisselnent réciproque de l'existant dans le monde et du monde dans l'existant. L'homme image de l'existant: quand l'image et le Inodèle coïncident, la parousie est achevée.

Par-delà le bien et le mal Dans ce qui est devenu le premier chapitre de la Genèse, il est dit sept fois (sept, nombre symbolique dans les Ecritures) que la « création» est bonne: la septième fois, sur le mode elnphatique. , Bon est mis pour l' hébreu tab: wa-yar' elohim ki-tob. Le contraire de tab, dans la Genèse, est ra '. ra' n'est pas mentionné en ce chapitre. On doit cOlnprendre que si tout, dans ce monde-là, est tab, rien n'est rat. 24

Or, au chapitre suivant, voici que l'arbre de la connaissance permettrait de connaître ce qui est tob et ce qui est ra': le bon, qui est partout, et le mauvais, qui n'est nulle part. Connaissance impossible. De plus, les linguistes israélites qui ont produit la LXX ont choisi le grec kalos pour rendre I'hébreu tob: kai eiden ho theos hoti kalon. Dans le psaume du Bon Pasteur, tob est encore rendu par kalos. Hors la LXX et (2),nous traduisons le plus souvent kalos par beau. On a l'Evangile de Jean été jusqu'à voir un Beau Berger dans le psaume et l'évangile, ce qui pourrait traduire à la rigueur le grec, mais non I'hébreu.
La T.O.B. préfère «connaissance interprètes. du bonheur et du malheur ». Kalos embarrasse les

Autre embûche, la connaissance est mise pour un mot hébreu, da 'at, mais pour deux mots grecs, eidenai gnoston. Si les Israélites auteurs de la LXX ont eu recours à deux mots grecs pour traduire leur unique da 'at, il est présomptueux de l'identifier à notre seule connaissance. L'arbre de la connaissance du Bien et du Mal ne porte comme fruit ni connaissance, ni bien, ni mal, lnais autre chose que l'habituelle traduction ne dit pas. Le premier chapitre de la Genèse nous donne le sens de tab. Le monde n'est pas bon au sens moral, évidemment. Il est en accord avec I:zokmah, sagesse, présente en lecture numéro logique dans le premier verset de ce chapitre. Il est conforme, adapté, adéquat: sens de tab. Le grec kalos a précisément la même signification d'accord du particulier avec l'ensemble, de conformité. Les linguistes israélites des deux Testaments ne se trompent jamais sur les vocables grecs. Le Bon Pasteur n'est ni beau ni bon. Il agit conformément à sa fonction de berger qui n'abandonne pas le troupeau dont il a la charge. Il est tab, il est kalas, la sémantique est sauve, comme les brebis. Dans le monde du premier chapitre que nous appelons Création, rien n'est

ra " rien n'est informe ou difforme, rien n'est en désaccord. Rien n'est
paneras, traduction grecque de ra '. L'arbre de la connaissance ne discrimine pas le bien du mal, mais le conforme de l'informe-difforme, l'accord du désaccord: première mention explicite des Deux Voies. Il ne permet pas de connaître l'informe-difforme, ou désaccord, qui n'est pas présent dans le monde. Il ne le permet pas, parce que le substantif hébreu da 'at et le verbe grec eidenai ne signifient pas ici la connaissance ou le connaître. da 'a.t,comme le verbe yada' de même racine, est un mot de sens actif qui suggère l'apprentissage et la recherche, tandis que connaître est un verbe statif.
Le sens d'expérimentation est présent dans les deux racines hébraïque et grecque.

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Les traducteurs ont opté pour la précision, faute d'un terme grec équivalent. Gn6ston est la connaissance accomplie, parfaite: sens de la gnose israélite et chrétienne. Mais l'inchoatif eidenai est lui aussi un verbe actif: voir, examiner, et non pas connaître. Les deux mots grecs sont appelés en ce verset pour restituer l'ambivalence du mot hébreu. 'e~ da 'at tob wa-ra' est l'arbre qui fait chercher du non-conforme dans le conforme, du désaccord (absent) dans l'accord. Tout est conforme. Examiner la conformité, c'est douter de la conformité, puis découvrir en soi le difforme.
Gn 2,17 ne prohibe pas la recherche ou la connaissance, mais interdit de chercher une malformation qui n'existe pas.

Cherchant le difforme, on le fabrique. On ouvre la Voie du désaccord, on commence à la suivre. Le ra' est l11auvaiseinterprétation du tob. L'arbre nous propose le double thème fondateur du judaïsme et du christianisme originel: les Deux Voies et le libre arbitre hUl11ain.La Voie de l'accord est bonheur dès la vie terrestre. La Voie du désaccord est malheur immédiat.
La séparation de la lumière et des ténèbres, au premier chapitre, est-elle déjà l'annonce des Deux Voies? Le désaccord cède à l'accord, le non-voulu au voulu, l'absence de sagesse à la sagesse. Les mêmes images désignent fréquemment les Deux Voies : Voie de lumière, Voie de ténèbres.

Attribuer une valeur morale à l'action d'Elohim, ou au rapport d'Elohim au monde, serait absurde aux yeux des rédacteurs de la Genèse. L'arbre ne confère pas de notions morales, mais il sert, en opposition avec le dualisme iranien (dans les deux siècles qui ont suivi le retour d'exil) et avec ceux qui en Israël dénigraient la création, à établir une relation positive entre le monde et Elohim YHWH, de manière à définir les deux Voies: celle de l'accord avec l'existant, celle du désaccord.
Isaïe 45,7 reprend et résume ce thème: YHWH fabrique (yo$er) la lumière et fait (oseh) lob (selon Qumrân) ou le sa/om (selon la Massore). En revanche, il « crée» (bore') l'obscurité le et

le ra '. Ces trois verbes sont employés au participe présent, qui a ici le sens d'un éventuel, et
traduits soit par des indicatifs présents, soit par des substantifs. Dans ce verset, le verbe bara' est voué à ce qui est sombre, mauvais, néfaste, et l'on ne croira pas que le choix des mots, dans la Bible, soit fantaisiste. La T.O.B., comme en Genèse 2, essaie d'atténuer la thèse dualiste de Dieu créateur du mal en faisant d'Adonaï le créateur du malheur. En réalité, l'idée de création du mal est absente du texte, et le verbe bara' ne peut signifier « créer ». Cette pensée, qui est celle de Genèse 2, est révélée un peu plus loin (45,9) : le débris de poterie ne doit pas dire au potier (yo$er) : « Ton ouvrage est manqué », ce qui est un rappel de l'infraction commise par Adam au jardin (mais Adam était seulement tenté de chercher les défauts de l'ouvrage). Image voisine en Romains 9,20-21.

Le problème de l'origine du mal n'est donc pas posé, et le thème initial des Deux Voies n'est pas celui du choix entre le bien et le mal, mais de l'accord de l'homme avec une construction universelle uniformément adéquate et confondue avec ha-I:zokmah,la sagesse. Loin d'être une émanation ou une copie du dualisme zoroastrien qui se répand dans le Proche-Orient au cinquième et au quatrième siècle av.J.C., la doctrine des Deux Voies est au contraire négatrice de toute dualité, puisque le 26

ra " l'informe ou diffortl1e, est la recherche insensée d'une non-conformité
qui n'existe pas. En logique platonicienne,l'Idée du bien, ou conformité, existe, puisque la conformité est définissable, mais non celle du mal, difforme, car l'informe et le diffome appartiennent à l'indéfini.

L'humanité, en inventant qu'il y a du ra " crée l'autre aspect du monde,
dans la dialectique relationnelle de l'existant et du non-existant. A partir de là le ra' serait définitif, sans l'intervention du salut, yesw'ah. Sous le symbole, l'apparition du difforme est une négation de la sagesse créatrice, tandis que le salut est le retour à I'harmonie. Voilà l'essentiel de la doctrine des Deux Voies.

Parousie de YHWH Dans cette symbolique, l'Homme-Dieu n'est pas seulement le Fils incarné, c'est I'humanité divinisée par l'Esprit en imminence de parousie. De là ces trois conséquences: - pour préparer la parousie de YHWH, l'Esprit se manifeste dans l'imminence, manifestation que nos exégètes de Poimën ont prise pour la Passion du Christ; - la parousie, arrivée de YHWH parmi les siens et non pas retour de Jésus, ne peut s'accomplir qu'en faveur d'humains préalablement divinisés par l'Esprit: rencontre de l'existant avec des êtres promus par l'Esprit au rang d'existant; les autres humains ne sauraient contempler YHWH ;

- dans

ces conditions,

il faut entendre l'accomplissement

décrit plus tard

par les évangiles (Je suis venu pour accomplir, tout est accompli) comme l'achèvement de I'histoire humaine par la parousie de YHWH sur terre, YHWH appelé Seigneur, kurios, adonai: C'est la Nouvelle Alliance de YHWH et de ses saints, la première alliance étant la réversibilité suggérée au premier chapitre de la Genèse, rendue explicite grâce à Moïse. La Voie de lumière conduit à l'accomplissement; la Voie de ténèbres l11aintient dans l' inaccomplissell1ent. La parousie est l'instant théorique à partir duquel l' accomplissell1ent est réussi. La grande épreuve, hë megalë thlipsis La fin de la Didakhë expose ce que va être la parousie qu'elle prévoit imminente: Que vos lampes ne viennent pas à s'éteindre, que vos ceintures restent attachées (vieilles citations hébraïques). L'ange trompeur tentera de faire trébucher (skandalizein) les saints: voilà le sens de nlegalë thlipsis, grande mise à l'épreuve, grande tentation. Néron ni Domitien ni un quelconque bourreau romain n'y ont aucune part. 27

L 'humanité pénétrera aufoyer de l'épreuve, mais ceux qui demeureront dans leur fidélité (dans la Voie de justice) seront soustraits de la malédiction. Et alors paraîtront les signes de la vérité: un déploiement dans le ciel, le son de la trompette, la levée des morts, non pas tous, certes, mais selon l'annonce: « le Seigneur viendra avec tous les saints ». Alors l'univers verra le Seigneur venant sur les nuées du ciel. Les derniers interpolateurs de la Didakhe ont voulu que la parousie du Seigneur soit le retour de Jésus, juge définitif, sans toutefois le nommer. Avant la biographie, c'est YHWH, adonai: qui vient sceller l'accord avec Adam. Point par point, sans mention de Jésus, telle est aussi l'annonce transmise par l'Ange de lumière à l' homme Hermas pour le préparer à l'imminence. L'apport ultérieur de la biographie christique ne bouleverse pas le message. Elle le concentre sur un symbole individualisé, personnage Dieu et homme, YHWH et Adam, représentant I'humanité divinisée, comme l'esclave de la parabole du Pasteur. Toutefois, l'image du Dieu souffrant tend dès lors à remplacer celle du Dieu qui subit, par glissement sémantique. Car, hormis même toute référence à la croyance chrétienne, il serait surprenant qu'en Palestine, au premier siècle, pays et époque où des messies devaient se signaler et où le nom Jésus (Salut ou YHWH sauve selon telle ou telle étymologie) était répandu, un messie Jésus importun n'ait été mis à mort. Dans cette logique préchrétienne, la divinisation de I'homme doit se comprendre comme la promotion du non-existant en co-existant (cohéritier) par assimilation à l'existant unique, grâce à l'intercession de l'Esprit. Puisque l'Esprit ne se partage pas et se communique tout entier à chacun, 1'homme élu participe de l'unique existant. Jésus Christ, au moment où sa biographie intervient dans le symbole, n'est pas une promotion de l'Ange de lumière ou de vérité ou de justice, appelé ange Michel, ni un dédoublement de l'Esprit saint Fils du Dieu, ni un rapetissement à la taille humaine du géant. Il est le Seigneur, YHWH, rendu connaissable par incarnation et renversement des rôles. Il représente en l'existant ce qui subit (la « créature») par opposition à ce qui agit (Ie « créateur»). La Passion (Ie fait de subir) devient alors, dans la biographie élaborée, la souffrance.
Un des manuscrits de la mer Morte (Il QMelkisedeq) présente un être hUlllain symbolique élevé au niveau de l' existant (certains préfèrent écrire: divinisé) dont le nom Melkisedeq (Malki~edeq), combinant la royauté et la «justice », préfigure I'hOmtlle- YHWH de la biographie évangélique.

Symboles Poimen n'en est pas encore là, et ceux qui cherchent imagerie pré chrétienne se trompent d'époque.

la Trinité dans cette

28

En outre, la prudence est à conseiller dans l'interprétation des symboles prétendument chrétiens des deux premiers siècles. On vient de voir ce qu'il en est du Bon Berger préchrétien. L'hébreu dag (poisson) a la même valeur numérique, 144 (par produit des carrés de 4 et 3, les nombres gématriques constitutifs de dag) que I:zeyq YHWH, giron ou étreinte de YHWH. L'association du poisson et de l'étreinte de YHWH n'est pas l'effet du hasard, mais de la technique expressive des docteurs israélites. En revanche, le hasard a produit en grec le jeu de lettres sur ikh th us, Iesous KHristos THeou (h)Uios Soter, Jésus Christ Fils de Dieu Sauveur. On a pris l'anagramme pour l'origine du poisson-symbole. En fait de preuve, on s'est contenté de peu. Jonas 2,3-10: l'étreinte angoissante d'Adonaï (claustrophobie: l'onde m'enveloppe, tes
vagues m'oppressent, les eaux m'encerclent, l'océan m'enveloppe, lejonc enserre ma tête, je ne te vois plus) conduit Jonas en trois jours, par élévation, à la conscience de la Vie (2,7 : de la Vie surnaturelle, puisqu'il vit toujours de sa vie naturelle). Les deux derniers mots de la prière (2,10) sont yesw 'ah et YHWH, association affirmée déjà en Exode 14,13 à propos de la délivrance des Hébreux, tout comme yesw 'ah, salut, est évoqué en Isaïe 49,6, libération des Juifs. On sait ce que yesw 'ah-tah la-YHWH est devenu par l'Evangile (cf Jean 1,1 : ho logos ën pros ton theon, yesw'ah remplacé ici par ha-dabar, le Verbe). Le nombre 144 se retrouve, multiplié par mille, dans l'Apocalypse de Jean 7,4 et 14,1 et 3. Il sert à compter les purs d'entre les purs marqués du sceau, qui échappent à l'épreuve et s'élèvent

à la Vie.

D'autre part, toujours en hébreu, même valeur numérique (71) pour Jonas, pour la colombe image de l'Esprit (graphie semblable: yonah) et pour la barque ou bateau (ha- 'aniyah, comportant l'article).
yonah, Jonas, colombe, est aussi le participe présent féminin de yanah, presser, angoisser, opprimer. Jonas est pressé dans le ventre du poisson (dag) qui, entre 2,1 et 2,2, est opportunément devenu femelle (dagah) et signal d'angoisse. dagah est aussi le verbe signifiant enfanter la multitude: en Genèse 48,16, la descendance d'Ephraïm et de Manassé emplira le pays. La symbolique du livre de Jonas, elle aussi, est inépuisable.

Le berger, le poisson, la colombe, la barque, quatre des principaux symboles attribués à tort au premier christianisme. Ajoutons leurs contemporains: le pêcheur, l'ancre, le paon, le sceau du baptême, l'orante. Il faut les rendre au préchristianisme, tant qu'ils ne sont pas accompagnés d'éléments biographiques précis. La croix elle-même, si elle n'est pas liée au nom de Jésus ou à des épisodes identifiés de la Passion, n'est pas une preuve christique. Ce constat annule toute idée préconçue sur l'immixtion du christianisme dans le monde israélite. Une communauté ou fraction de communauté adopte la Biographie sans modification apparente ni dans son personnel ni dans ses rites ni dans ses symboles. Le Bon Pasteur, Ange de la Voie de lumière, change de personnage: représentation de Jésus. La barque, le pêcheur, le poisson, abondamment utilisés dans les évangiles, deviennent tout naturellement des images chrétiennes. Par conséquent, les dates d'entrée de la 29

Biographie dans les diverses communautés sont impossibles à déterminer en l'absence de citations christiques: on ne sait si tel symbole a déjà ou n'a pas encore valeur évangélique rapportée à Jésus. Redistribution des rôles historiques. La diffusion du christianisme n'est pas liée à l'apparition de ces signes. Les Chrétiens originels en ont hérité lorsque les communautés ont ajouté la Biographie à la Doctrine.
Ce fait permet d'expliquer une contradiction. Les catholiques africains affirmaient que l'arrivée du christianisme dans leur contrée était encore récente à la fin du second siècle, malgré l'évidence; ceux de Rome la croyaient plus ancienne. Ces derniers songeaient peut-être à l'implantation de la doctrine des Deux Voies en milieu israélite africain, les premiers à celle de la biographie de Jésus. On comprend dès lors pourquoi les cimetières israélites d'Afrique carthaginoise contenaient des tombes portant les symboles que l'on croyait évangéliques: Juifs et Chrétiens se seraient côtoyés dans le mên1e cin1etière (cf infra chapitre 21, L'archaïsme africain).

La particularité du catholicisme d'Afrique est le maintien intégral de la Doctrine additionnée de Biographie jusqu'au ralliement de ses adeptes à l'Islam. Le fait méritera une ample analyse. Préparation de la parousie Le point de départ est donc Genèse l, et le moyen de la démonstration est encore la numérologie. On obtient l'équivalence' adam- YHWH en élevant au carré la valeur numérique des consonnes constitutives d' 'adam ('DM 12+ 42 + 132= 186) et de YHWH (102 + 52+ 62 + 52 = 186). L'homme doit s'élever pour atteindre au divin ou existant. Par réciprocité totale, et contre les conceptions modernes, le divin doit s'élever (l'idée de l'existant doit être élevée par l'intelligence) pour atteindre à l'humain, car le divin et l'humain sont deux images de la cohérence, et la cohérence, grâce à la Biographie, sera Jésus. Le procédé dit bien que I'humain et le divin, après élévation, sont deux aspects de l'identique: moyen de résoudre l'opposition de l'existant et de l'inexistant, du tob et du ra '. L'inexistant et le ra ' sont des accidents résorbés en cohérence lors de l'accomplissement, au profit des élus, alors que l'humanité résiduelle demeure dans l'incohérence (dans l'inexistence, comme les noyés du déluge). L'accord' adaln-YHWH ainsi assuré, subsiste la rupture temporaire, séparation de l'homme et du souffle, dans l'agonie et l'accomplissement. La tradition canonique a peut-être égaré la recherche en produisant les dernières paroles du Christ sur la croix. Mt 27,46 : eU eU lema sabakhthani. Me 15,34 : eloi eloi lema sabakhthani. Le 23,46 : En tes l11ains rell1ets mon esprit. je Jn 19,30 : C'est accompli. 30

Chez Jean, la parole symbolise la réversibilité 'adam-YHWH : élévation de l'homme. Luc cite Psaumes 30(31),6 : beyadka 'apqid ru/:zi,traduit en araméen dans les Actes de Pilate. Le souffle YHWH en l'homme) se sépare de l'inexistant (du corps provisoirement mort). Matthieu et Marc traduisent en araméen I'hébreu de Psaumes 21(22),2 : 'eU 'eU lamah 'azabtani.
Le verbe aratnéen sabaq signifie laisser. Daniel 2,44 : La royauté ne sera pas laissée à un autre peuple; 4,12 : Laissez la souche en terre; Esdras 6,7 : Laissez/aire le travail: ce n'est pas tout à fait abandonner. On peut penser que, parmi les interprétations possibles, le sens initial ait été: «Pourquoi laisses-tu ma nature terrestre tandis que ton esprit s'élève? » La réponse est dans la résurrection et l'ascension (cf Jean 6,62). Ce serait un scandale que l'Esprit abandonnât à la décomposition l'être naturel, alors qu' 'adam tout entier doit devenir YHWH.

On ne sera pas surpris qu'un Galiléen fréquentant les synagogues récite sur la croix des versets qu'il connaît par cœur, ni 11lêmequ'il les énonce dans sa langue maternelle. Le réalisme de la scène en est accru. On sait toutefois que la symbolique initiale des textes sacrés n'est pas là pour le réalisme, dont le souci n'a guère affecté les premiers rédacteurs. La réflexion se portera ailleurs. L'Evangile de Pierre, ouvrage encombrant et dédaigné, n'apprécie pas le réalisme de formulation araméenne et préfère le grec pour citer Psaumes 21(22),2 : Hë dunamis mou hë dunamis kateleipsas me, Ma force, ma force, tu m'as abandonné. Le pseudo-Pierre ajoute: Kai eipon anelëphthë, Et ce disant il fut élevé. On doit admettre qu'il n'est pas tout entier élevé, puisque au contraire le défunt sera descendu de la croix. Il faut même supposer que la part élevée n'est pas morte. Ce passage est toujours incompris de l'exégèse, car elle tient l'Evangile de Pierre pour une déviance COll1poséetardivement en grec, peut-être, dit-on, afin de servir I'hétérodoxie docète. L'étonnement de l'exégèse est significatif. Elle prétend que la citation de Psaumes 21(22),2 est « méconnaissable» ; elle se demande pourquoi le cri est un constat au lieu d'une plainte: « Ma force m'a quitté» ; et par quelle inconséquence le Seigneur est élevé alors que le cadavre est descendu. Or la citation de Psaumes 21(22),2 est exacte. Mais l'hébreu 'eU a deux sens: mon Dieu ou ma force (les dictionnaires modernes en font un seul mot: 'el, pourvu d'un suffixe possessif dans le psaume).
Le mot 'el, «force », est présent par exemple en Genèse 31,29 : yes le 'el yadi, «il est au pouvoir de Ina main, il est en n10n pouvoir, j'ai la capacité de... » Rien à voir avec la dunamis des philosophes grecs. Comparer avec: « En tes mains je remets mon esprit », l'esprit et la force étant conjoints dans la pensée hébraïque.

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La force qui se sépare du mourant est le souffle divin tel qu'il est décrit en Poimën, la physionomie active de l'existant. C'est le souffle sur les eaux (3\ l'esprit qui assume la réversibilité de la « création» : YHWH en I'homme. Comme l'existant ne 111eurtpas, il s' élève (élévation déjà numériquement établie de YHWH) tandis que le corps est descendu de croix et porté dans la tombe pour la résurrection. L'auteur de l'Evangile de Pierre a choisi le symbole plutôt que la plainte, dans la ligne du midras. Peu lui importe le réalisme du récit, pourvu qu'il soit conforme à l'exégèse hébraïque. Luc exprime la même idée par une autre citation. On peut donc dater l'Evangile de Pierre du moment où le Seigneur n'est pas encore Jésus, où la parousie de YHWH se dédouble pour accomplir entre temps l'élévation de I'homme, sans doute peu après la rédaction définitive de Poimën, avant l'EpUre de Barnabé et sa présentation midrashique de JésusJosué, bien avant que la première Biographie soit répandue parmi les communautés. Plus tard, en d'autres milieux, le symbole explicatif cède au réalisme descriptif. Le même verset de psaume exprime le désespoir d'un mourant. L'affectivité succède à la cohérence. C'est alors que la clé de la pensée hébraïque échappe aux metteurs en scène de la seconde vague évangélique, ou du moins qu'ils renoncent à l'utiliser.
Au quatrième siècle, saint Athanase écrit dans son Traité sur l'incarnation du Verbe 54,3 : Le Logos a revêtu la forme humaine pour que nous devenions Dieu, enënthropësen (terme nicéen conforme au vocabulaire romanesque grec) hina hëmeis theopoiëthomen. Il est probable que depuis longtemps les Eglises officielles ne comprenaient plus le sens initial de ce devenir Dieu. Son contemporain occidental Hilaire de Poitiers arnalgarne la formule avec des conceptions pseudo-philosophiques (nature du Dieu, nature de I'homme) sans rapport avec l'idée originale. Cette idée est relatée sous sa fonne prin1aire par Irénée de Lyon: Deus homo factus est ut homo fieret deus, le Dieu s'est fait homme pour que I 'homme devienne le Dieu. Il est difficile de deviner s'il se place déjà dans la ligne d'exégèse qui remplace l'identification à YHWH par la « divinisation ». Or Philon d'Alexandrie affirme au contraire que « Dieu pourrait plus facilement se changer en homlne que I'homme en Dieu» (Legatio ad Caium 118). La scission apparaît là, au premier siècle de notre ère, peut-être avant, entre la fraction préchrétienne développant le midras selon lequel 'adam par élévation devient YHWH, et l'autre fraction de l'exégèse hébrai'que, réfractaire à une telle identification. On peut penser que Philon répond à une idée exposée parmi les controverses du monde israél ite.

Ajournement de la parousie Une contradiction saute aux yeux de tout lecteur objectif de Poimën. o 'une part, vision à la fois tragique et épique de la destinée humaine, issue des écrits apocalyptiques propagés partout en Palestine et dans la diaspora juive et samaritaine, dont ceux que l'on a retrouvés près de Qurnrân. La Voie de justice réserve à ses adeptes, sauf faute irrémissible ou pénitence incolnplète, la possession de la terre. 32

D'autre part, médiocrité des personnes (Hermas) à qui cette vision est imposée. La riche société décrite dans l'ouvrage se tient fort loin du tragique ou de l'épique, et paraît plus soucieuse de revenus que de parousie. Banqueteurs, bavardes et écervelés doivent tout à coup s'apprêter à voir arriver YHWH sur les nuées. Les apocalypses, comme les prophéties bibliques, ont été rédigées pour un petit nombre de lettrés, par des inspirés ou par leurs imitateurs. Poimen et les autres didascalies les propagent parmi le peuple saint. Or le transfert intégral de la Doctrine à l'enseignement populaire est impossible: un hiatus semblable s'observe dans la Didakhe entre la simplicité des préceptes et le destin plus qu'humain promis à la foule. La contradiction oppose d'une part la Doctrine extraite de la Bible, d'une consistance intellectuelle incomparable; d'autre part, une population israélite dépassée, comme le serait toute autre population, par l'immensité de l'exigence. De tout temps, les prophètes et savants hébreux ont tenté de hisser leur peuple vers l'inaccessible. D'où la traduction dans des langages évolutifs d'une donnée pérenne: l'accord de I'homme avec le seul existant devient, dans l'enseignement, la vie sur-nature. Le désaccord persistant est imagé par la mort symbolique des infidèles, ou leur mort effective, alors que l'inexistant est initialement le vivant en désaccord dans sa vie naturelle. On a ainsi abouti à l'enfer dans les flammes, au paradis dans la félicité.
La distinction opérée par Flavius Josèphe à l'intention des Gentils, reprise dans les Actes des apôtres, entre pharisiens croyant à la survie et saducéens niant l'immortalité, ne restitue certainement pas la réflexion des diverses écoles de pensée en Israël. Plutôt que de vie éternelle, les textes hébreux parlent de vie et de mort, en référence à l'existant et à l'inexistant. Selon cette logique, la vie, contraire de la mort, ne peut se résoudre en son contraire: la vie naturelle n'est donc qu'une expression temporelle de la mort.

Les prêches de l'ange, dans Poimen, ont pour objet de maintenir la tension à l'intérieur de la communauté par une promesse matérielle: les saints, cohéritiers de l'Esprit, auront la terre en héritage. La terre, ha-' are$, c'est la Palestine, puisque les cOI11munautairesde Rome doivent se préparer au retour d'exil: Si tu souhaites retourner dans ta cité, tu risques de ne pas y être accueilli parce que tu auras renié la loi de ta cité, et tu seras exclu (4).Après l'année 70, il ne peut plus être question de retourner dans une ville détruite dont le Temple est incendié. Les éléments de Poimen ont dû être rédigés avant cette date, peut-être bien plus tôt, même si leur compilation est plus tardive. Pendant des siècles encore, des populations chrétiennes vivront pourtant dans l'espoir du retour en Palestine, longtemps après 135, date de la seconde destruction de Jérusalem. Mais ces gens s'attendent alors à une conquête 33

violente, grâce à l'aide du Dieu des armées, dans la tradition du Rouleau de la guerre. La comll1unauté romaine de Poimën n'est pas guerrière. On la devine au contraire, à travers les exhortations de l'ange, prête à composer avec le siècle et les Romains. Or la ruine du Temple, en 70, annoncée et parfois souhaitée dans les milieux préchrétiens juifs et samaritains, n'a pas été suivie de la parousie concomitante, également annoncée et souhaitée dans ces mêmes milieux. On peut supposer que parmi les communautés israélites, au cours du dernier quart du premier siècle, la désillusion des adeptes les ait poussés davantage vers la société des Gentils. La parousie de YHWH étant un remède dépassé, on comprend quelle fut l'utilité de la Biographie pour retendre les liens communautaires par l'attrait de la nouveauté: des événements récents, dramatiques et symboliques, une promesse renouvelée, une parousie encore une fois reportée pour cause de changement dans la personne, mais toujours imminente. Des apôtres aux pieds légers Même si la Biographie repose sur un certain nombre de faits réels choisis en accord avec l'Ancien Testament et la littérature israélite (écrits intertestamentaires), son assise, plus ancienne que les faits, a pu se construire parallèlement en plusieurs lieux de la Palestine et de la diaspora, puisque les procédés intellectuels 111is œuvre étaient semblables dans tout le monde en juif et samaritain; ainsi la mathématique grecque évoluait parallèlement d'Alexandrie à Syracuse. En ce qui concerne le préchristianisme et les prémisses chrétiennes, toute localisation et toute datation reposent sur des traditions invérifiables et des légendes, à ceci près que l'année 70 a été déterminante à la fois pour les Juifs ralliés aux pharisiens réunis plus tard à Yavneh et pour l'ensemble des Israélites réfractaires. Par exemple, si toutefois certaines mentions de Christ ou de Chrétiens chez Flavius Josèphe, Suétone et Tacite ne sont pas des interpolations, on ignore quel pouvait être l'état de la Biographie à laquelle ces auteurs feraient allusion. On ne sait même pas par quelles étapes chronologiques la Biographie s'est répandue: la communauté de Rome décrite dans Poimën a été d'abord une Eglise sans messie; elle a pu ensuite soit adhérer d'emblée à une biographie de Jésus, soit passer par l'intermédiaire d'un évangile du Seigneur, sans Jésus, COll1mele Pseudo-Pierre, avant de devenir l'Eglise chrétienne de Rome. Le christianisme s'est construit pendant deux siècles avant de produire la Biographie, et l'origine en est bien plus ancienne, puisqu'elle tient au fond 34

même de la pensée hébraïque. Mais, dans le dernier tiers du premier siècle, surtout après la destruction du Temple, les choses sont allées très vite. Les mêmes thèmes apparaissent en tous lieux à travers le monde méditerranéen: dans les ouvrages présentés ci-dessus, dans les épîtres canoniques dont une partie peut être fort ancienne, dans l'Apocalypse de Jean, dirigée évidemment contre Jérusalem à l'imitation des prophètes, donc antérieure à 70, et dans les premiers documents évangéliques décelables ici ou là. Les selial:zim depuis longtemps suivaient les itinéraires maritimes et terrestres reliant les communautés israélites entre elles et avec les contrées palestiniennes, Judée, Samarie, Galilée. Or leurs objectifs, outre la collecte, étaient la diffusion des idées et la cohésion des dispersés: Poimën en est la preuve. On a cru trouver une origine au moins partielle de la Didakhë chez les nomades syriens (il y est prescrit de donner un maigre viatique à l'apôtre qui retourne «au campement »), néanmoins la Doctrine est connue depuis l'Orient jusqu'à Rome et Carthage. Dans tous ces lieux, le christianisme proprement dit a pu prendre naissance en même temps, ou se répandre sans délai, s'il est vrai que la réflexion hébraïque, fondée depuis des siècles sur des idées et des méthodes analogues, était partout arrivée au même point. Schéma La biographie christique répandue progressivement dans le Proche-Orient et le bassin méditerranéen apparaît donc comme le couronnement d'une élaboration de plusieurs siècles.

10) Le point de départ de cette réflexion est l'intuition yahwiste de
l'existant unique. L'homme, inexistant, est une question. 2°) Mais l'homme connaît la réponse grâce à une double élévation: progresse de la conception d'un 'elohim à celle de l'existant (élévation YHWH), et accède, par le choix perpétuel de son libre arbitre, à la Voie lumière qui le conduit de la nature inexistante à la compréhension l'existant (élévation d' 'adam). il de de de

Idée reprise en Romains 4,17 : « le Dieu qui fait vivre les morts et appelle les inexistants à devenir des existants », car les origines préoccupent bien moins les Israélites que l'eschatologie. Les termes grecs ta më on/a h6s onta traduisent I'hébreu concret, verbe hayah, « exister ». La signification de 1 Corinthiens 8,6 est distincte, puisque l'absence de verbe grec répond à la même absence en hébreu: opposition de ta pan/a, toutes choses inexistantes ordonnées par le Seigneur en conformité avec les vues du Père, et de hëmeis, nous les élus appelés à devenir des existants par le fait du salut (= de yesw 'ah, Jésus).

3°) La parousie marque la conjonction d'Adam et de YHWH, accomplissement de la Genèse. 4°) La Biographie résout symboliquement le processus par l'élévation sur le bois de l'homme habité par l'existant: Jésus est YHWH (5). 35

Cette logique est brouillée par le système de pensée à plusieurs niveaux des anciens. Mais, alors que la philosophie grecque raisonne par définitions (un terme philosophique n'a qu'un sens à la fois), la réflexion hébraïque procède par analogie dans l' indéfinition. Ainsi la parousie est à la fois l'accès individuel au niveau d'existant, l'apparition de YHWH ou de Jésus sur les nuées, le triomphe des élus sur les mécréants. La vie « hors temps », pour parler à la grecque (zoë aionios), ou « éternelle », pour parler moderne, est (6), (7), tantôt la vie future tantôt la vie présente des élus de même que le royaume est tantôt l'état d'existant après promotion de l'élu (8), tantôt

l'asservissement des impiesau bénéficedes pieux (9).
L'avantage de ce dispositif intellectuelest que, à la différence de la philosophie grecque confinée en des cénacles inaccessiblesau commun des gens, la pensée ésotérique des sages
hébreux se diffuse en quittant ses arcanes de niveau en niveau et finit par atteindre les foules: les évangiles, ésotériques et populaires, en sont le meilleur exemple. C'est peut-être ce qui explique pourquoi la civilisation gréco-romaine, sans prise idéologique sur les populations, a trouvé dans l'idéologie chrétienne convenablement transformée le moyen d'agir sur elles en profondeur.

Comme pour compliquer davantage, cette pensée dépouillée et abrupte s'est construite sur des fondations politiques mal appareillées.

Notes
(1) (2) (3) (4) (5) (6) (7) (8) (9) Matthieu 5,17. Jean 10,11. Genèse 1,2. Poimën 50,5. Jean 8,24 ; 8,28 ; 8,58 ; 9,5 ; 13,19. Matthieu 25,46, etc. Jean 5,24, etc. Matthieu 5,20, etc. Cf Tertullien, COInmodien, Lactance.

3 FONDA TIONS

... puisqu'il avait à chercher lajustice, ilIa trouverait peut-être là. Victor Hugo, Histoire d'un crime.

Deux cheminements ont conduit du préchristianisme au christianisme, et ils ne se recoupent pas. L'un vient d'être résumé: c'est le midras séculaire qui introduit l'homme dans l'existant par élévation. L'autre est politique. On entre alors dans ce qu'il y a de plus obscur dans la Bible et de plus falsifié dans l'histoire. Le sixième siècle a été celui de l'exil à Babylone, puis de la réinstallation partielle des prêtres et des docteurs à Jérusalem sous l'autorité plutôt bienveillante des Perses. Pendant l'exil, prêtres et docteurs ont eu la possibilité de pratiquer leur culte et de travailler sur l'Ecrit. Après l'exil, une partie d'entre eux demeure en Babylonie, terre de contacts et de circulation des idées. Les relations persistent entre ceux qui sont retournés en Judée et ceux qui sont restés. Le cinquième et le quatrième siècle sont l'époque de la prépondérance perse, à laquelle Alexandre le Grand met fin en 331. Le troisième et le second siècle, sous domination grecque, apparaissent comme l'époque la plus difficile, la plus dangereuse de l'histoire, avant les grandes répressions romaines, pour la sauvegarde nationale et culturelle de la Judée disputée entre les Lagides d' Egypte et les Séleucides de Syrie.
Si la civilisation hellénistique est brillante, notanltnent à Alexandrie, les Macédoniens des familles princières sont des semi-barbares comme le seront les empereurs chrétiens du quatrième siècle de notre ère.

L'exil de Babylone, puis l'hégémonie perse, n'ont pas affecté la liberté des lettrés israélites: deux siècles d'élaborations intellectuelles fécondes qui semblent avoir plutôt contribué à l'unification idéologique des Hébreux.

La politique des Séleucides est inverse. Deux faits nouveaux: - les Grecs de Syrie entendent assurer leur pouvoir en terre étrangère et multiculturelle par l'unification et la disparition des particularismes; - ils trouvent un appui dans la classe dirigeante de Jérusalem grâce aux grands prêtres (Jason, Ménélas), qu'ils installent au Temple, en remplacement de la lignée légitime. Jamais les dirigeants religieux et politiques de la Judée n'ont été aussi ouvertement opposés aux intellectuels juifs qui les accusent de syncrétisme cultuel, de trahison, et, pour tout dire, d'impureté. Bilan scripturaire de quatre siècles Le Pentateuque, ou lorah, est officiellement promulgué en Samarie et en Judée aux alentours de l'an 400, peut-être un peu auparavant. Il est impossible d'affirmer qu'une province a précédé l'autre dans cette décision. A cette époque, les Juifs adoptent la graphie carrée de l'araméen, langue et écriture de l'administration syrienne, tandis que les Samaritains conservent l'ancienne graphie hébraïque. Au cinquième siècle, après l'intense activité intellectuelle du temps de l'exil, l'idée d'existant unique, constituant la base du Pentateuque, s'est formée, sur des données antérieures, à la fois en Samarie et en Judée. Cette idée est l'inverse de la pensée zoroastrienne qui se propage en Orient au cinquième siècle précisément. L'existant unique, considéré comme extérieur au monde, est une réponse logique contredisant la conception de deux existants ennemis. L'intuition israélite a dû voir dans ce dualisme une absurdité, et a entrepris d'éliminer l'opposition biblique de l'existant et de l'inexistant par la résorption du second dans le premier: travail aboutissant aux scissions idéologiques du début de notre ère. C'est ce qui ressort de l'analyse de Genèse 1, dont la mise au point, sur des thèmes antérieurs, a pu s'achever pendant cette période. L'intervention séleucide a produit des conséquences très différentes du fait de sa brutalité et de la trahison d'une partie du personnel dirigeant de Jérusalem. La conséquence en a été, dans le courant du second siècle où l'emprise des Séleucides a été plus forte, l'adoption de la doctrine des Deux Voies par les basidim sur des thèmes également antérieurs puisqu'ils figurent en Genèse 1, qui est vraiment be-resit, au principe de toute pensée israélite. Cette Doctrine a divisé ensuite les basidin1 eux-mêmes, chaque fraction se séparant des autres pour cheminer sur sa propre Voie de justice, Voie de l'accord avec l'existant. 38

Au premier siècle av.J.C., la Doctrine, tout en gardant son langage sectaire (celui des Ecrits de la mer Morte, des Intertestamentaires, des ouvrages pré chrétiens et proto-chrétiens), se généralise dans tout le monde israélite, Palestine et diaspora. La nouvelle situation qui en découle devra aussi être examinée. Jérusalem au milieu du deuxième siècle L'histoire des années centrales du deuxième siècle av.J.C. est déterminée en Judée par six antagonismes principaux: entre Lagides et Séleucides, Romains et Séleucides, Oniades et Tobiades, peuple rural et possédants, I:zasidimet gouvernants, observants et hellénistes. Ces antagonismes interagissent les uns avec les autres, mais les deux derniers retiendront l'attention, car ils rendent compte des événements et permettent de comprendre l'origine des ruptures internes de la communauté israélite. Les I:zasidim(les Pieux) seraient des fondamentalistes, ou intégristes, ou rigoristes; les hellénistes, des réformateurs attirés par la civilisation grecque. Ces clichés modernes, adaptés de force à la réalité israélite de l'époque, risquent de faire illusion. Les Pieux sont tenus pour traditionalistes, et les modernes assimilent la tradition à l'immobilité. Or, chez les Hébreux, la tradition (qabalah) est quête et avancée incessante à partir des données scripturaires. La technique de recherche dans les textes est fixe, mais les acquis de la recherche progressent sans arrêt. Quant aux réformateurs, ils ont toujours en vue la restauration d'un état initial. Les hellénistes de l'époque séleucide ont pu considérer le Temple de Jérusalem comme le symbole d'une évolution aberrante du culte. L'intuition de l' existant- YHWH n'est pas en continuité avec la religion israélite antérieure. Dès l'exil, le midras yahwiste a dû évoluer rapidement et déconcerter certains Juifs attachés à la religion primitive moins radicale, proche encore de l'hénothéisme des populations sémitiques voisines. C'est un culte nouveau, mis en place simultanément en diaspora babylonienne, en Samarie et en Judée (Esdras, à Jérusalem, vers l'année - 400), difficile à comprendre, contraignant dans la pratique quotidienne, et il conduit au séparatisme: il a probablement heurté des esprits moins hardis ou moins rigoureux. Les équations sont donc inversées: les Pieux sont des réformateurs perpétuels sur le chemin qui conduit par des réseaux de midrasim aux conceptions eschatologiques des premiers Chrétiens et aux constructions 39

talmudiques. Les hellénistes s'en tiennent à la tradition ancestrale et demeurent accessibles au syncrétisme souhaité par la civilisation hellénistique. Le Zeus Olympien imposé par Antiochos IV au Temple est en rélité Baal shamin vénéré à Carthage sous le nom de Zeus ou Jupiter au temps d'Apulée: ce souverain du ciel ne manque pas d'affinités avec l'Elohim des origines hébraïques. Il s'y ajoute que les chefs des hellénistes sont des gens de l'aristocratie laïque, comme les Tobiades, liés d'abord aux Lagides par intérêt de finance, puis tournés vers les Séleucides, après 200, quand l'hégémonie a changé de camp. Leur puissance et leur richesse s'accroissent démesurément, tandis que les exigences de l'occupant grec-syrien ruinent les artisans et les ruraux. Légitimité.. . L'histoire de ce milieu de siècle est connue surtout par les deux livres des Maccabées, le second livre de Daniel, et Flavius Josèphe, qui n'est pas un historien plus fiable que ne le sera Eusèbe de Césarée. C'est dire si toute hypothèse tirée de ces sources est imprudente. Au début du second siècle, le grand prêtre officiant à Jérusalem est Onias III, sadocite de la lignée légitime en tant que « descendant d'Aaron », opposé à toute ingérence étrangère dans les affaires du Temple (épisode d'Héliodore), favorable aux Lagides qui ont dominé la région jusqu'en 200. Il est dépossédé du sacerdoce vers 174. Le pontificat passe alors de main en main: les Séleucides, maîtres du pays, le vendent à l'encan, car ils considèrent la charge du Temple comme un office acheté par un particulier. En fait, les acquéreurs paient avec l'argent de l'Etat juif. Onias III est ainsi déposé au profit de son frère Jésus-Jason, attiré par l'hellénisme et par les avantages qu'il en retire. Jusque-là, le grand prêtre est toujours un sadocite. Trois ans plus tard, Ménélas surenchérit, obtient à son tour la charge pontificale et se met au service d'Antiochos IV. Bien que parent par alliance d'Onias III, qui entre temps a été assassiné, ce n'est pas un sadocite, et son usurpation peut être tenue pour sacrilège. Le dépositaire de la légitimité est Onias IV, fils du pontife assassiné, qui semble encombrant, car nos sources ne parlent guère de lui. Les années 170-160 sont décisives dans I'histoire juive. Le Séleucide Antiochos IV guerroie en Egypte, rançonne les territoires soumis pour financer ses campagnes, avec l'appui de collaborateurs COlnmeMénélas, et en fin de compte se voit contrecarré par les ROlnains dont la puissance se lnanifeste alors en Méditerranée orientale. Jason avait profité des embarras militaires du Séleucide et de l'auglnentation brutale des impôts exigée par 40

l'occupant pour reprendre Jérusalem. On peut supposer que Ménélas, agent d'Antiochos IV, n'a pas trouvé beaucoup d'appuis dans la population. Après quelques péripéties, le souverain Séleucide réinstalle ses troupes à Jérusalem et Ménélas au Temple. Les événements se précipitent: le grand prêtre illégitime et les hellénistes de Jérusalem font de la ville une sorte de condominium de Juifs hellénisés et de Grecs, profiteurs minoritaires du régime, tandis que la population urbaine et campagnarde souffre de plus en plus de la fiscalité. Le Temple demeure le lieu de la religion locale, mais l'existant-YHWH n'y a plus droit d'entrée dès lors que l'Elohim israélite est assimilé à Zeus Olympien et à Baal shamin. Ce syncrétisme était une profanation non seulement aux yeux des Pieux, mais de l'ensemble des Juifs qui avaient appris depuis l'exil à confondre la résistance à l'oppression étrangère et le culte national fondé sur une conception spécifiquement hébraïque. C'est alors que débute la guérilla de Mattathias et de ses fils, dont Judas Maccabée. En 164, Ménélas est exécuté, Antiochos IV, peu avant de mourir, est contraint de composer avec les Juifs, et Judas Maccabée prend Jérusalem. Le nouveau grand prêtre devrait être Onias IV. On ne sait pourquoi ni par quelles manigances Alkime lui est préféré. Peut-être l'éphémère traité de paix conclu entre Judas et les Séleucides, alors divisés sur la succession royale, rencontrait-il l'opposition d'Onias. Après quatre années de vicissitudes, Alkime meurt. Flavius Josèphe outrepasse alors ses contradictions et ses anachronismes habituels. Il ne donne le nom d'aucun grand prêtre entre 159 et 153. Il affirme même que le siège est resté vacant pendant ces sept années, ce que certains commentateurs ont jugé invraisemblable. Il s'est débarrassé de l'importun Onias IV en le faisant fuir en Egypte à la suite de l'intronisation d'Alkime (163). Des historiens plus récents préféreraient voir partir l'héritier légitime après l'assassinat de son père, vers 170. Rien ne permet de vérifier l'une ou l'autre de ces assertions. ... ell Egypte Or Onias IV, le grand prêtre émigré, est accueilli favorablement en Egypte par Ptolémée VI Philométor qui l'installe à Léontopolis. Il a pu venir de Judée avec un contingent de Pieux combattants, car il dirige alors une troupe de mercenaires au service du souverain. Il existait en Egypte deux Léontopolis. L'une, à l'intérieur du Delta, dans le onzième nome, fut un temps capitale des Lagides.

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L'autre, qui nous intéresse ici, fut construite dans le treizième nome, à une cinquantaine de kilomètres plus au sud, et à une dizaine de kilomètres au nord d'Héliopolis, la Ville du soleil, capitale du nome, aujourd'hui banlieue au nord-est du Caire. L'endroit s'appelle encore Tell al Yehoudim, la Colline des Juifs: c'est l'ancien Camp des Juifs. La ville juive a été installée, sous Ptolémée Philométor, à l'extérieur de l'enceinte de Léontopolis, au nord-est de la ville égyptienne. C'est là qu'Onias IV reçut du roi l'autorisation de bâtir le temple de YHWH dont il fut le grand prêtre pendant une dizaine d'années, paraît-il, vers le milieu du second siècle: entre 150 et 140, ont dit certains, sans argument probant. S'il a quitté la Judée après l'assassinat de son père, pendant le sacerdoce du grand prêtre Ménélas, ou à l'avènement d' Alkime, et si son temple date de 160, comme on l'a dit, il aurait pu en être le premier grand prêtre, entre 160 et 150, ou plus longtemps. Notre ignorance ne nous permet pas de comprendre quelle était la situation à Jérusalem pendant cette période. La dynastie oniade ne s'arrête pas là. Un demi-siècle plus tard, en 102, Ananias, fils d'Onias IV, intervient auprès de Ptolémée X et de Cléopâtre III d'Egypte en faveur d'Alexandre Jannée, roi des Juifs, après que la flotte des Lagides s'est emparée de Ptolémaïs, en Phénicie. Il obtient la conclusion d'un traité de paix: argument en faveur de la thèse controversée selon laquelle un document qumrânien(l) serait un péan glorifiant le roi Jonathan (Alexandre Jannée), distinct du grand prêtre homonyme. L'interprétation de ce document est malaisée, mais la collusion d'Ananias et du roi de Judée est patente. S'il en est ainsi, Jannée, persécuteur des pharisiens, a donc été l'allié, peut-être le protecteur des Pieux du parti des Oniades, ce qui atteste qu'une violente hostilité opposait à cette époque les deux tendances prétendument issues de la communauté des basidim. Flavius Josèphe a dissimulé cette hostilité en faisant du pharisaïsme et de l'essénisme deux des trois options philosophiques, à la mode gréco-romaine, qu'il prétend divisées sur la question de la survie, la troisième étant saducéenne: catégories certes plus accessibles à un esprit grec ou romain que les subtilités du midras.
Alexandre Jannée a peut-être fait restaurer le tombeau des Oniades à Jérusalem.

L'hypothétique scission du groupe des basidim en deux tendances antagonistes remonterait soit à l'an 161, soit à l'an 152 selon des calculs sur lesquels il n'est pas utile ici de s'attarder. Les sept années demeurées sans grand prêtre de 159 à 153, au dire de Flavius Josèphe, auraient vu en réalité le siège pontifical occupé par une personnalité légitime. Mais I'héritier le plus légitime était alors Onias IV, que Josèphe a expédié en Egypte dès 163. 42

Cette personnalité innommée, évincée par le grand prêtre hasmonéen Jonathan, se serait retirée «au désert », «au pays de Damas ». Dans le langage des Pieux, on peut se retirer au désert ou à Damas sans quitter Jérusalem, ou en s'installant dans une autre ville, ou en éllligrant dans n'importe quel pays étranger, puisque les deux expressions signifient parfois que l'on se sépare, de préférence pour s'adonner à l'étude du sacré. A partir d'une certaine année du deuxième siècle av.J .C., la légitimité pontificale, c'est-à-dire la plus haute autorité religieuse et morale des Juifs, a donc quitté Jérusalem pour l'Egypte. Elle s'y trouve encore au temps d'Alexandre Jannée, qui pourrait lui vouloir du bien. Elle ne retourne jamais à Jérusalem: le Temple demeure jusqu'à sa destruction, en 70 de notre ère, entre des mains illégitimes.
L'analyse de ces faits se heurte à une difficulté: les textes ne font plus clairement allusion aux Oniades et à leurs droits. Pourtant le temple de Léontopolis, conçu non comme le successeur du Temple de Jérusalem mais comme son substitut local et temporaire, et qui ne joue aucun rôle apparent dans l'histoire .et la littérature des Juifs et des Chrétiens, devait avoir conservé une certaine importance, puisque Titus croit nécessaire de le faire détruire après celui de Jérusalem. Toutefois, l'élaboration de la biographie christique a substitué à la légitimité oniade l'idée d'un grand prêtre messie (cf, parmi d'autres exemples, l'EpUre aux Hébreux). L'épisode de la fuite en Egypte, consécutive au massacre des Innocents, pourrait avoir symbolisé, entre autres allusions, le transfert de légitimité.

Cette période de quelque trente ans pendant laquelle la nation juive a failli être absorbée dans l'univers hellénistique, et l'existant dépossédé de son culte, a été la plus traumatisante de I'histoire religieuse des Hébreux, car au début de ce deuxième siècle l'identité juive s'est établie comme héritière de la tradition israélite (contre la Samarie) ; et l'intuition de l'existant unique (comme en Samarie) s'oppose à toute forme de théologie étrangère. Le traumatisme est décrit par les affabulations de Maccabées et de Daniel, et interprété au gré des intentions politiques de Flavius Josèphe. Mais il serait surprenant qu'il n'en subsiste pas de traces plus significatives dans les grands livres des Prophètes. Encore faut-il les lire sans parti-pris et sans datations erronées. Isaïe 30,20-27 : vrais et/aux instructeurs Les diverses traductions de ces versets concourent dans la confusion. 30,20-21 : Tes instructeurs ou ceux qui t'instruisent (plusieurs préfèrent le singulier) ne se cacheront plus ou ne se déroberont plus et tes yeux verront tes instructeurs, tes oreilles entendront derrière toi une parole ou une voix disant: Voici le chemin... Dans les mots suivants, les traductions traduisent surtout la perplexité de leurs auteurs. La parole clame tantôt: allez à droite, allez à gauche; tantôt: que vous alliez à droite ou à gauche; tantôt: n'allez ni à droite ni à gauche. 43

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