L'Eglise catholique et le mariage en Occident et en Afrique (Tome II)

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Ce deuxième volume analyse les profondes secousses subies par l'Eglise catholique qui affectent le recrutement de son clergé, mais aussi la vie de couple de ses baptisés. D'autres approches chrétiennes demeurent pourtant pensables sans trahir les appels de l'Evangile.

Publié le : jeudi 1 octobre 2009
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EAN13 : 9782296931220
Nombre de pages : 430
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Pourquoi une étude de plus sur le mariage en notre Occident marqué par le christianisme, alors que l'on n’en finit pas de retourner sur le grill cette réalité humaine connue et pratiquée depuis la nuit des temps ? Ne pourraiton enfin laisser un peu en paix cette tranche incontournable de notre commune existence sur notre planète ? Est-ce une déformation catholique que d'explorer avec une telle insistance et une telle minutie la vie sexuelle des siens, et éventuellement des autres ? Jean Delumeau a noté que le discours ecclésiastique sur le sexe entre le XIII° et le XVI° siècle a été quantitativement important. (...) Jamais une civilisation entière n'avait été soumise à une telle investigation sur la sexualité notamment dans le mariage.(Le péché et la peur, Fayard, 1983, p.245-246). Question incontournable, peut-être. Mais certainement pas immuable. Anthropologues et ethnologues, psychologues et sociologues, historiens et juristes, thérapeutes de couples et théologiens, tous nous décrivent à qui mieux mieux et selon leur science les déplacements culturels qui affectent la vie de couple, le mariage et la famille. Le choix de l’expression déplacements culturels se veut neutre. D’autres parleraient plus volontiers de turbulences, de tempêtes, voire de cyclones. A ma connaissance, l’emploi de comparaisons comme vaguelettes ou doux zéphyrs devraient être extrêmement rares, sauf peut-être sous la plume d’observateurs de certaines populations demeurées à l’abri des influences de la modernité. Nul n’est une île. Personne ne peut longtemps se débrouiller seul, et certainement pas l’enfant. Pour naître, se développer et se reproduire, chaque être humain a besoin de liens nourriciers avec ceux qui le précèdent et ceux qui l’accompagnent dans la vie. Partout sur notre terre, le groupe familial est le lieu privilégié du développement humain. La parenté, qu’elle soit biologique ou socialement reconnue, assure les fondements des sociétés. Les pulsions sexuelles non contrôlées étant violentes et asociales, aucune société humaine n’accepte qu’en matière de sexualité et de reproduction, tout soit permis. En effet, disparaîtrait vite de la surface de la terre tout

groupe humain dont la sexualité se vivrait uniquement et durablement sur le mode ludique et sans engagement. L’ensemble des sociétés contemporaines, qu’elles soient occidentales, africaines ou asiatiques, connaissent aujourd’hui des déplacements culturels aussi profonds que rapides. Ce n’est certes pas d’hier que les valeurs établies pour organiser et réglementer la vie sexuelle, conjugale, matrimoniale et familiale se trouvent soumises à contestation, provoquant parfois des changements, voire des bouleversements importants, mais sans jamais atteindre, semble-t-il, l’amplitude, la radicalité et l’universalité que nous pouvons constater de nos jours. Ethnologie, sociologie et psychologie constatent que le fait de toucher à un point bien établi des comportements sexuels, matrimoniaux et familiaux au sein d’une culture donnée fait courir le risque de dérapages non contrôlés, ce que l’on nomme l’effet de château de cartes, comme par exemple dans les pannes généralisées d’électricité. La famille en désordre, titre Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse (Fayard, 2002). Mais il s’agit de bien davantage qu’un désordre occasionnel, précise Bruno Frappat qui présente ce dernier ouvrage aux lecteurs du journal La Croix (03.10.02) : on se trouve face à une réévaluation en forme de séisme : tous les repères qui, dans l’ordre psychologique et culturel, balisaient le territoire familial semblent avoir été foudroyés lors d’une tempête culturelle. Devant un tel constat aux allures de catastrophe, Bruno Frappat s’étonne que l’auteure puisse affirmer que la famille n’est pas pour autant menacée. Sur quoi se fonde-t-elle pour avancer ce pronostic optimiste ? Parce que, pense-t-elle, la longue histoire de la famille nous apprend que cette institution a toujours tenu le coup face aux blessures qui lui furent infligées par les différentes cultures et civilisations. Personnellement, je ne puis moi non plus me satisfaire d’une affirmation du genre puisque ça a toujours duré depuis la nuit des temps, il n’y a pas de raison pour que ça s’écroule demain. Autrement dit, le fait que jamais dans l’histoire de l’humanité les hommes ne soient parvenus à faire exploser notre planète n’est aucunement une garantie pour l’avenir. De son côté, Bruno Frappat insiste sur un facteur pratiquement inédit et qui ne retient guère l’attention de l’auteure : comme si l’on pouvait passer sous silence les dégâts subis par l’enfant, un enfant ballotté par la décomposition-recomposition d’une 'famille' aux contours aléatoires, (...) ces familles à géométrie variable (... qui répartissent) les rôles au gré des inspirations et des aléas de l’existence. Oui, il est évident qu’il n’y a pas d’avenir favorable pour l’humanité sans transmission correcte des valeurs

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élémentaires d’une génération à l’autre. Ce rappel est capital. Il y a péril en la demeure humaine. Mais la lucidité nous demande de ne pas généraliser des situations qui, aussi nombreuses et désastreuses soient-elles, ne sont pas devenues le lot commun des familles occidentales d’aujourd’hui. L’alarmisme systématique décourage et démobilise les personnes de bon vouloir qui entendent demeurer à la barre au milieu des tempêtes. Dans un livre au titre provocateur, Le mariage a-t-il encore un avenir ?, le philosophe et éthicien Olivier Abel prend acte qu’aujourd’hui, nous avons des institutions sans amour et des amours sans institutions. Si l’on enlève à ce constat lapidaire son côté généralisateur, il attire notre attention sur une situation à laquelle les gestionnaires de notre avenir collectif ne peuvent se résigner. Etre lucide, mesurer les écueils et les cataractes, oui. Mais nous refusons de signer l’acte de décès de la famille. Même quand elle prend d’autres allures. Elle est bien vivante, la famille. Nous refusons le discours du ‘tout fout le camp’ sous prétexte que notre image de la famille semble concurrencée par d’autres images. (Guy Aurenche, vice-président de Chrétiens en Forum, en conclusion du Forum Autres temps, autres familles, Paris, 12-13 mars 2005). Et d’ajouter : Oui, nous nous réjouissons de l’évolution vers l’autonomie de chaque personne, vers la liberté et l’égalité de chacun. Oui, nous pensons qu’il peut y avoir des cadres différents pour vivre la conjugalité ou la parentalité. Naturellement, cela ne signifie pas des familles sans orientation, sans définition des rôles, sans accompagnement, car l’affolement ou l’absence de boussole conduisent à la ruine de toute la société. Les sociologues qui se penchent sur les transformations de la famille occidentale relèvent tous de très fortes tendances à la privatisation de la vie du couple et de la famille. De plus en plus, parents et enfants entendent gérer eux-mêmes leurs affaires, ce qui ne les empêche pas de revendiquer hautement des aides publiques. Tout devient consensuel : le mariage comme le divorce, le nombre d’enfants comme les manières de gagner de l’argent. Un consensuel fortement dépendant de l’affectif. Or, plus l’affectif occupe de l’espace, plus le contrôle social risque de s’effacer, à moins que celui-ci ne se résigne, pour continuer d’exister, à courir derrière et à légaliser toutes ces nouveautés, tels le pacs ou l’homoparentalité. Le sociologue Paul Yonnet résume fort bien l’actuelle situation par cette formule : l’ordre des priorités instituées (mariage, sexe, enfant) a cédé la place à l’ordre des désirs (sexe, enfant, mariage) (interviewé par L’Express, 30.04.03, p. 97). Ce mouvement d’inversion des priorités se trouve nettement corroboré par les chiffres : en France, en 2004, 47,4 % des naissances ont lieu hors 9

mariage, contre 37, 2 % en 1994 (Cf. Insee, Bilan démographique 2004).Le législateur lui-même œuvre pour l’effacement de cette distinction, puisque, à partir du 1° juillet 2006, à propos de la filiation, les qualificatifs de naturelle et légitime disparaissent du Code civil. Pour beaucoup de nos contemporains, surtout jeunes mais pas nécessairement, vivre en couple sans aucune perspective de mariage semble relever d'une évidence. Ce n'est même plus une protestation contre une institution jugée archaïque, désuète ou oppressive. On l'ignore pratiquement, sans plus. Au-delà de l'esprit de contestation, il s'agit d'un souci d'honnêteté ou plutôt d'authenticité, valeur fondamentale de notre jeunesse : avant tout ne pas faire semblant, rester cohérent avec soi-même, loin de toute hypocrisie. Mais, en fait de sincérité,, ne s'agit-il pas plutôt d'une société de plus en plus individualiste, chacun revendiquant son droit à choisir à tout moment en fonction de ses aspirations. L'égoïsme à deux tient parfois lieu de couple et dans notre société en pleine mutation, on hésite avant de s'engager à long terme, on valorise le présent et plus personne n'est prêt à sacrifier son propre bonheur à la pérennité d'un couple. (Odile Guillaud, Un bout de chemin ensemble tant qu'on s'aimera..., revue Aujourd'hui des chrétiens, n° 276, février 2009, p. 6) Quel fossé avec le passé familier de nos grands-parents, où toutes les réalités conjugales et familiales étaient décidées ou tout le moins puissamment influencées de l’extérieur : société, Eglise, famille... Et puisque désormais l’épanouissement personnel prime de plus en plus, on s’efforcera d’accroître les atouts individuels, en sorte qu’en cas de rupture de la cellule familiale, chacun puisse se débrouiller seul. Quand on dit se débrouiller seul, c’est un euphémisme, car, dans la nécessité, on fait appel aux solidarités familiales, amicales et sociales En fait, la famille biologique, avec ses liens verticaux et horizontaux, se montre plus efficace et plus persévérante dans les aides apportées que ne le sont les alliés ou les amis. Cela, évidemment, engendre des surcharges affectives et des dépendances difficilement conciliables avec les revendications de liberté affichées par ailleurs. Et il existe toujours des prises de pouvoir, des abus de pouvoir et des injustices, même si tout cela s’est déplacé par rapport aux couples et familles plus classiques. Par ailleurs, beaucoup ont pu relever que, dans ces nouvelles redistributions, les hommes se trouvent habituellement davantage gagnants que les femmes. Nous sommes actuellement en présence de nombreux couples et familles en mosaïque, selon une expression pittoresque décalquée ici sur le titre d’un ouvrage de Garbar et Théodore (Familles ‘mosaïque’, Nathan, 1991). Ces auteurs rappellent qu’une mosaïque est formée d’éléments juxtaposés, 10

mais qui demeurent en proximité et composent ainsi un ensemble plus ou moins stable. Et il existe bien des familles à composition changeante, selon le mot d’Irène Théry. Souvent, on utilise tout un vocabulaire plutôt dévalorisant pour décrire ces nouvelles situations : familles éclatées, éventuellement recomposées (le mot recomposition pouvant sous-entendre une décomposition préalable); elles se trouvent démembrées, et éventuellement remembrées; familles à tiroirs, familles multiparentales, extensives, changeantes, protéïformes : ici, on perçoit qu’il s’agit de familles plus ou moins déviantes, par rapport à l’image de la famille dite normale ou ordinaire, ou d’origine première. Les enfants issus de ces familles sont, au mieux, des demi-frères et demi-soeurs, des quasi-frères et quasi-sœurs, appellations qui apparaissent comme des moins par rapport aux vrais frères et aux vraies soeurs. Quant aux parents rapportés (un peu comme une pièce rapportée, à défaut de l’originale), on les gratifie volontiers aujourd’hui du titre valorisant de beaux-pères et belles-mères, des expressions originairement réservées aux liens d’alliance contractés sur une même génération, et non pas sur deux générations successives ! Pour ne pas demeurer en reste, ces parents d’adoption utilisent sur le même registre et avec la même inexactitude les termes de beauxenfants, beau-fils, belle-fille. On n’emploie plus guère les anciennes appellations de parâtre, marâtre, qui ont acquis une connotation totalement négative, contrairement à ce qu’il en était initialement. Il n’est évidemment pas aisé pour un beau-père (au sens ici utilisé) de prendre une part effective de la charge éducative d’un ou de plusieurs beaux-enfants, auprès desquels il demeure souvent très longtemps l’étranger, voire le rival heureux du père biologique. De plus, le bel-enfant n’a aucune raison d’éprouver une sympathie particulière vis-à-vis d’un beau-parent dont il n’est pas tombé amoureux, lui, et qui vient lui voler une part de la présence et de l’attention de son parent restant. On devine la variété des recombinaisons possibles, parfois heureuses, parfois dramatiques. Les repères sont souvent flous et toujours complexes, les frontières incertaines ou évanescentes, et bien des ambiguïtés peuvent apparaître, surtout lorsqu’existent des atmosphères incestueuses. Quand manquent les sécurisations, les questions de toujours redoublent : d’où vient-on ? qui est-on ? ou va-t-on ? Tant d’insécurités accumulées incitent nombre de nos contemporains à reconsidérer autrement les modèles de couples et de familles hérités du passé. Telles ces voitures tout-terrain, les unions conjugales actuelles doivent avoir des articulations fortes et souples, puisque des chemins défoncés succèdent de plus en plus aux routes bien bitumées et au profil 11

correctement dessiné. Suffira-t-il de mettre en place certains aménagements et des corrections de trajectoire ? Connaîtrons-nous de véritables révolutions et des créations nouvelles après passage des bulldozers ? A la charnière de nos deux millénaires, la désespérance concernant l’avenir de la famille n’est pas de mise, nous assure le sociologue François de Singly (Les uns avec les autres, Armand Colin, 2003). La famille se transforme plus qu’elle ne succombe, et sa souplesse lui permet d’accompagner parfois longuement de jeunes individus pris dans les rets d’une société où triomphe si souvent le chacun pour soi.

Bien évidemment, tout cela affecte l’Eglise catholique, qui ne peut taire ses inquiétudes, ses crispations, ses efforts de parade et d’adaptation. Avec, comme toile de fond, son souci fondamental d’être fidèle au message reçu de Jésus-Christ. Et aussi son inquiétude récurrente touchant à la justesse des petits déplacements qu’elle s’autorise à admettre, toujours avec parcimonie et après beaucoup d’hésitations. Bien malin qui fera, en ces domaines particulièrement sensibles, la part d’une prudence vraiment spirituelle, et la part d’un souci de maintenance trop centré sur les habitudes prises ! Actuellement, avec une vigueur et une étendue rares, l’Eglise catholique romaine se voit fortement questionnée et critiquée, elle qui se croyait, au moins aux yeux des catholiques, assurée de son bon droit comme de sa doctrine et de sa discipline. L’Eglise latine en effet, durant une bonne quinzaine de siècles, a déployé d’immenses efforts pour élaborer une théologie, une morale, une pastorale et un droit matrimonial applicables aux mariages des chrétiens. Et, durant un millénaire et demi, les investissements furent tels, le juste équilibre entre positionnements extrêmes s’était avéré tellement délicat à trouver, que beaucoup ont fini par penser et pensent encore, théologiens et évêques en tête, que l’Eglise catholique serait enfin arrivée à une sorte de perfection terrestre dans la mise en place des balises concernant la vie conjugale et matrimoniale. Ainsi, estiment ces adeptes de la stabilité des choses humaines et ecclésiales, l’Eglise latine se trouverait en possession tranquille d’un mariage chrétien, aux contours définitivement arrêtés, et ce mariage ainsi fixé devrait servir maintenant d’unique modèle pour toutes les cultures, présentes et à venir. C’est ce qu’enseignent manuels et livres officiels destinés aux séminaristes, aux prêtres et aux agents pastoraux du monde entier. Dans cette optique-là, l’expression romaine le mariage chrétien ne cache nullement ses visées exclusivistes et totalitaires. Pour ma part, j’utilise d’autres formulations, 12

plus respectueuses de la diversité des perceptions culturelles, telles le mariage des chrétiens, ou encore des chrétiens se marient. Simple querelle de mots ? Non. Car derrière le choix de tel ou tel vocable, existent des approches et perceptions anthropologiques et théologiques différentes. Ceci étant entendu, il serait naïf de s’étonner ou de s’esclaffer devant certaines prétentions ecclésiales. Toute puissance sociale, économique, politique ou religieuse n’affiche-t-elle pas la certitude que sa vision des choses est la meilleure possible ? L’Eglise catholique romaine se montre particulièrement inquiète et susceptible, face à certaines critiques et contestations, dans un domaine où le tabou demeure encore souvent de règle. Le tabou, terme réactualisé par Freud, c’est tout ce sur quoi l’on entretient le silence, par crainte ou par pudeur, dans la persuasion que la levée de ce tabou-là, qui porte essentiellement sur les doctrines et les comportements sexuels, risquerait de provoquer chez beaucoup des réactions violentes d’autodéfense, ou encore des ébranlements dommageables spirituellement et ecclésialement. Durant les horreurs de la première Guerre Mondiale, les nations dites chrétiennes perdirent par mort violente des millions de leurs sujets. Pour combler de telles hécatombes, et par crainte de ce que certains appelaient le péril jaune, un fort courant de pensée triompha au Vatican : rien de devait faire obstacle à une généreuse procréation compensatrice, et surtout pas une recherche effrénée du seul plaisir sexuel. Alors que dans les sociétés occidentales le recours à la contraception se généralisait afin de limiter raisonnablement le nombre d'enfants au foyer, les catholiques, eux, avec une rigueur extrême, se voyaient interdits ces pratiques, et cela sous peine de faute grave. L'historienne Martine Sévegrand (L'amour en toutes lettres, A.Michel, 1996), a relevé, à travers 120 lettres adressées à l'abbé Viollet, toutes écrites entre 1924 et 1943, une multitude d'interrogations angoissées par le licite et l'illicite, afin de savoir ce que l'on peut faire sans mettre en péril son salut éternel. On découvre ainsi, par-delà des déclarations de soumission respectueuse, des fortes protestations contre la rigueur des lois de l'Eglise, doublées de cris de souffrance ou de révolte. L'oppression des femmes y apparaît de façon spectaculaire. En effet, condamnées aux maternités répétées, elles subissent souvent les relations conjugales comme un fardeau. Que le plaisir occupe une place singulièrement réduite dans la vie conjugale de ces femmes, qui s'en étonnerait ? Mais on découvre aussi que les hommes ne sont pas plus heureux. Et eux aussi écrivent longuement, car ils souffrent de leurs désirs réfrénés, de leur sexualité incomprise ou méprisée. Comment ne pas se sentir corporellement, moralement et spirituellement meurtri, quand les sangles d'un appareil ecclésiastique entend réglementer, jusqu'aux moindres détails nos conduites conjugales, en 13

présentant tout cela comme voulu par Dieu ? En sa toute simple objectivité, ce dossier nous livre un lot terrible des détresses et des vies douloureuses de tant de femmes et d'hommes qui se demandent où est passée, dans leur Eglise, la Bonne nouvelle apportée par Jésus et offert à tout amour humain s'efforçant de vivre généreusement et dans l'attention à autrui. Qu’une institution religieuse parle et décide pour ses adeptes ne scandalise personne : c’est dans la logique des choses. Mais à l'inverse, qu’une Eglise particulière, en se présentant comme Mater et Magistra, entende prononcer appréciations et jugements pour l’humanité entière, cela surprend et choque. C’est cependant ce que fait l’Eglise catholique, par le biais du fameux droit naturel, régissant l’institution naturelle du mariage. La hiérarchie catholique déclare officiellement, au nom du DieuCréateur, quelles sont les conduites sexuelles, conjugales, matrimoniales et familiales qui se trouvent conciliables ou inconciliables avec la dignité humaine et spirituelle de tout homme et de toute femme, chrétiens ou non. Cette position romaine se voit actuellement contestée de bien des côtés. Et déjà par des catholiques appartenant aux cultures africaines ou asiatiques. Certains parmi eux voudraient que l’on regarde d’un peu plus près l’élaboration et la présentation de ce droit naturel, si étroitement lié chez nous à l’approche philosophique d’Aristote et de Thomas d’Aquin. Ces chrétiens venus d’ailleurs nous interrogent et nous provoquent : n’existeraitil donc pas d’autres appréhensions et compréhensions de la nature humaine, et qui seraient, elles aussi, tout autant intéressantes et respectables ? Peut-être pourrait-on apercevoir quelques légers frémissements en ce sens, si l’on en croit un article de Jean-Louis Schlegel, rapportant une conférence publique entre le philosophe Habermas, rationaliste notoire, et le cardinal Ratzinger, officiel gardien de la doctrine et de la discipline de l’Eglise catholique : au cours du débat, ce dernier reconnaît incidemment que l’argument de la « nature », si utilisé dans l’Eglise catholique, est quelque peu émoussé. Cette concession est une heureuse nouveauté vers l’interculturalité, puisque le préfet de la Congrégation de la foi admet ainsi la non-universalité des deux grandes cultures de l’Occident, celle de la foi chrétienne et celle de la rationalité séculière. (Le cardinal et le philosophe, in journal La Croix, 05.10.04). Pas facile, pour un christianisme qui, en Occident, s’était longtemps perçu en position haute, d’admettre réalistement qu’il se trouve aujourd’hui minoritaire ! Mais la chance d’un christianisme fragile, selon le mot plein d’espérance de Mgr Rouet, c’est de nous permettre de poser de nouvelles bases, plus modestes peut-être, en vue d’une évangélisation pour les temps qui viennent. C’est tout le contraire d’une crispation peureuse se cramponnant sur une identité construite dans le passé, 14

à l’instar de ces scléroses qui bloquent les corps vieillissants. Le prophète Jérémie invite le peuple de Dieu à s’abreuver aux sources d’eaux vives, loin des citernes fissurées (cf. 2, 13). Nos critiques contemporains ont raison de relever que l’on ne trouve nulle part dans la nature le mariage à l’état brut, tel quel, tout parachuté. Car le mariage et ses agencements, aussi divers que subtils, demandent un certain recul intellectuel et une véritable sagesse. Tandis que la simple reproduction se satisfait d’accouplements biologiques, le mariage, lui, exige bien davantage : il est un ordonnancement et un aménagement social où l’intelligence, la sagesse, la prudence et l’expérience humaine interviennent, en vue de façonner au mieux les générations futures. Soyons clairs : ce sont les accidents de parcours et les corrections d’optique qui, portant du fruit, ont poussé tout un groupe social à définir des règles concernant l’usage de la sexualité, ainsi que les conditions et circonstances touchant les alliances matrimoniales. Si l’on y tient, on peut soutenir que le mariage est une donnée naturelle, à condition de bien préciser que ce naturel-là est riche de culturel, et d’un culturel fortement diversifié. Afin d’atteindre vraiment à l’universalité, c’est-à-dire à la catholicité, notre religion doit impérativement s’élargir à toutes les cultures et sensibilités. Comme nous l'avons déjà souligné, il ne s'agit pas de gommer les particularités matrimoniales, conjugales et parentales, mais de leur offrir des plages de rencontres et des occasions de contestations réciproques. Car aucune époque, aucune culture ne peut prétendre au monopole d’une juste et totale interprétation des appels de l’Evangile. Ici donc, il est devenu indispensable que le catholicisme, tout en se tenant profondément attentif aux évidentes fidélités inscrites dans la Révélation, apprenne à ne pas imposer à d’autres cultures et mentalités tant et tant de sédimentations secondaires qui ont marqué son propre passé. Le conflit à propos de la circoncision, où s’affrontèrent les autorités de l’Eglise naissante, n’est pas un épisode pittoresque réglé une fois pour toutes : ce type de confrontations réapparaît sous mille visages, menaçant la mise au jour d’une authentique catholicité (Cf. Act. 15, 1-35). Comment s’étonner aujourd’hui si tant de catholiques occidentaux, jeunes et moins jeunes, estiment que leur Eglise veut leur faire endosser les costumes de mariage qui avaient été taillés pour leurs parents ou grands-parents ? Comment ne seraient-ils pas gênés aux entournures ? Songeons aussi tout particulièrement aux populations hors Occident qui ont adhéré au catholicisme à la suite des grandes découvertes et des diverses colonisations des temps modernes, et qui ont reçu l’armature toute faite du mariage chrétien contenue à l’intérieur de conteneurs pleins des usages catholiques romains. Aucune Eglise ne peut, au nom de 15

L’Evangile, se comporter comme si la foi induisait un modèle bien déterminé de couple, de mariage et de famille. Dans un domaine aussi délicat et culturellement situé concernant les questions de sexualité, de conjugalité et de mariage, l’interventionnisme romain ne peut que desservir sa crédibilité. Ainsi, beaucoup se sont étonnés, en France, de ce que Rome soit intervenu directement, sur demande de quelques familles, pour que soit enlevé un distributeur de préservatifs dans un lycée catholique d’Evry (avril 2000). Le Vatican serait-il mieux placé que les responsables diocésains pour juger de l’opportunité d’un tel distributeur, dont le placement avait été précédé d’une longue concertation ? Le principe de subsidiarité aurait-il été oublié ? Des problèmes beaucoup plus fondamentaux seront étudiés plus loin, spécialement dans l’approche de la décentralisation ecclésiale en Afrique. Ajoutons enfin que les liens entre l’exercice de la sexualité, la vie de couple et le mariage ne sont pas aussi indissociables que le soutient la doctrine catholique, au moins au regard de nombre de nos contemporains, comme dans l’appréciation d’autres cultures. En d’autres termes, la solidité de la vie de couple, sa fidélité, et le sérieux de l’éducation des enfants, ne passent pas nécessairement par le mariage au sens où nous l’entendons dans l’Eglise latine. Spécialement en Occident, un nombre important de personnes estiment que l'important, c'est d'habiter heureusement sa propre existence, et que cela se réalise le plus souvent au sein d'un couple, qu'il soit marié ou non. Contrairement donc aux impératifs de la morale catholique, l'exigence de l'amour en mariage seulement se trouve fortement remise en cause. La boutade prêtée à Louise de Vilmorin : Le mariage, mon cher ? Il n’y a plus que quelques prêtres pour y songer…n’a jamais correspondu à la réalité, même dans la zone des turbulences de mai 1968. Des droits sociaux octroyés pratiquement à égalité entre les époux légalement mariés et les concubins ou les pacsés n’ont pas amené l’effacement du mariage. Aujourd'hui, celui-ci se prépare et se célèbre souvent, mais pas toujours, après un temps notable de vie en couple, qu’il s’agisse d’une première union officialisée ou d’une autre faisant suite à un divorce. En France, dans les premières années du XXI° siècle, l’âge moyen du mariage est de 28 ans pour les femmes (23 ans en 1980), et de 30 ans pour les hommes (25 ans en 1980). Environ 15 % des couples ne sont pas mariés. Quant aux chiffres annuels des unions matrimoniales civiles, pour la France, ils varient grandement en fonction des guerres, des naissances d’après-guerres, et des grandes crises économiques ou sociales. En voici quelques-uns, arrondis, et par milliers : 16

-1972 : 416 -1975 : 387 -1980 : 334 -1985 : 269 -1990 : 287 -2000 : 304 -2002 : 279 (dont 110 suivies d’une célébration à l’église) -2007 : 266 Le nombre des divorces, qui demeurait stable durant la décennie 1990 (autour de 115.000), est reparti ensuite à la hausse (136.000 en 2006). Le pourcentage des remariages civils après divorce augmente, en proportion du nombre des mariages célébrés civilement : en 2006, 19% des hommes, et 18% des femmes. Le pacs se porte bien : plus de 102.000 en 2007, dont 7% sont homosexuels.

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Les métaphysiques, les théodicées et les théologies même les plus élaborées versent dans la caricature et la suffisance lorsqu’elles prétendent, à travers leurs démonstrations, nous renseigner de façon assurée sur ce qu’est Dieu. On peut préférer les théologies dites apophatiques, autrement dit celles qui, par définition, soulignent modestement et exclusivement ce que Dieu ne peut certainement pas être. Beaucoup autour de nous le savent : on n’énonce la divinité que de façon symbolique. Pour ce faire, on a recours à des images et à des concepts qui nous sont familiers, et qui nous permettent, grâce à d’indispensables transpositions et sublimations, de subodorer quelque peu le mystère de la divinité. Evidemment, nous guette encore et toujours le danger de gommer l’irrépressible altérité de Dieu. Alors, immédiatement, nos descriptions deviennent univoques, effaçant l’écart entre l’humanité et la divinité. Sur cette lancée, on aura tendance à attribuer aux dieux des formes corporelles. Si les chevaux avaient des dieux, ils auraient des têtes de chevaux, disait Xénophane, cinq siècles avant notre ère. Et ce même philosophe grec s’en prenait à Homère et à Hésiode, qui prêtaient aux dieux des goûts immoraux et des engendrements bâtards, comme si c'était innocent d'autoriser au ciel ce que la bienséance prohibe sur la terre ! De son côté, Voltaire (+1778) renchérissait, avec son acidité coutumière : Si Dieu nous a faits à son image, nous le lui avons bien rendu. (Le Sottisier, 32). L'écrivain allemand Lichtenberg (+1799), l'un des maîtres de l'humour noir au XVIII°siècle, reprenait à peu près la même formule : Dieu créa l'homme à son image, dit la Bible; les philosophes font le contraire, ils créent Dieu à la leur (Aphorismes, 1° cahier). Retenons bien ceci : les indicateurs sélectionnés par les religions pour exprimer quelque chose de la divinité ne doivent aucunement prétendre cantonner Dieu dans leurs définitions. Il existe bien des approches symboliques qui disent autrement quelque chose de vrai à propos de la divinité. La prise au sérieux d'une telle perspective devrait nous aider à

relativiser certaines tutelles religieuses, surtout quand elles fonctionnent comme de véritables embrigadements mortifères pour la liberté humaine. Ce fond de tableau nous aide à interpréter les sévères prohibitions que Yahvé rappelle fréquemment à son peuple : N’allez pas vous corrompre en vous fabriquant une idole, une forme quelconque de divinité, l’image d’un homme ou d’une femme...(Dt. 4, 16). C’est l’être humain qui a reçu vocation pour devenir de mieux en mieux image de Dieu, par grâce et à la suite de Jésus, lui seul étant la parfaite image du Père, selon l’expression même du Nouveau Testament (Col. 1, 15). Est-ce à dire que la Bible évitera tout anthropomorphisme ? L’approche hébraïque, peu portée à la spéculation métaphysique, a privilégié le monde sensible, à travers un langage imagé accessible aux plus simples des êtres et des peuples. Tout naturellement, lorsqu’il s’agit de parler de Dieu, l’hébreu fait allusion aux organes corporels humains, sans pour autant être dupe de l’approximation de ce langage. Ainsi, dit-on dans la Bible, l’oeil de Dieu suit le chemin de l’homme, le bras de Dieu accomplit des exploits, la voix de Dieu appelle, séduit, réprimande ou console. La main de Dieu a façonné l’argile originelle, elle a verrouillé la porte de l’arche de Noé. Le coeur de Dieu, explique le prophète Osée, c’est l’accueil inconditionnel et l’amour tout de miséricorde. La patience de Dieu, littéralement, se traduit par la longueur du nez, la puissance des narines, les ressources du souffle, la longanimité (longanimitas, en latin) : Dieu ne s’essouffle pas, ne perd jamais haleine, et même ses colères se trouvent apaisées par la conversion des coeurs rebelles. Le Dieu des Hébreux se promène à la fraîcheur du soir, tel un bon père de famille qui a passé tout le jour à oeuvrer pour les siens. Une présentation très fréquente de ce Dieu : c’est un Père. Mais c’est aussi une Mère : cette approche complète et corrige ce que souvent la notion de père ne réalise que peu : un don de vie incessant, jamais repris, avec, chez les humains, un oubli de soi plus rare au masculin paternel qu’un féminin maternel. L’image de Dieu comme Epoux souligne aussi que le Dieu de la révélation juive et chrétienne ne se réduit pas aux comparaisons parentales, puisque, dans nos usages humains, les épousailles précèdent ordinairement la parentalité. Si notre Dieu déclare habiter notre condition corporelle, cela signifie aussi que l’illustration par nos dimensions sexuelles convient parfaitement à mettre en relief l’originalité de nos relations avec Dieu. Mais l’unicité absolue de ce Dieu le met personnellement en dehors de toute sexualité et de toute généalogie, à l’encontre de tant d’autres dieux et déesses dont les ébats amoureux ressemblent étrangement à certains fantasmes humains. Le Dieu de la Bible, lui, est créateur, mais non pas 20

procréateur. Et le terme hébreu bara, qui traduit l'acte de création, signifie aussi la séparation : distance entre création et créateur, distinction entre les êtres eux-mêmes, et aussi entre la femme et l'homme. Si Dieu modèle la glaise et lui parle après l’avoir façonnée, il n’engendre pas hors de luimême. Son peuple demeure un enfant adoptif. Pour éviter de fausses pistes toujours culpabilisantes, il convient de situer au mieux les possibles rapprochements entre amour divin et amour humain. On trouve entre les deux des éléments analogiques, permettant d’affirmer qu’il y a bien une relation métaphorique entre l’amour divin et l’alliance conjugale, une manière de dire que l’amour de Dieu pour son peuple et l’amour de son peuple pour lui ne peuvent pas être vu de façon univoque (Benoît Bégin, Ethique chrétienne du divorce, ed. Bellarmin, 1995, p. 126). L’approche par l’analogie nous permet de respirer dans notre humanité, alors qu’une approche par le modèle qu’il faudrait imiter sans faille implique que la relation humaine d’amour (soit) investie des mêmes caractéristiques que l’amour divin, sans apporter les nuances qu’une telle analogie exige pourtant. (p. I27). Il n’y a donc pas de modèle directement transposable ou transportable, à moins de s’éloigner d’une interprétation de théologie biblique telle que beaucoup de nos contemporains la perçoivent. Un siècle avant notre ère, le livre biblique de la Sagesse prenait lui aussi la précaution de recourir à l'analogie pour oser rapprocher créatures et Créateur : Car la grandeur et la beauté des créatures font, par analogie, découvrir leur Auteur (13, 5). Celles et ceux qui fréquentent assidûment la Bible, juifs et chrétiens en tête, découvrent avec stupeur et admiration combien les amours humains nous révèlent quelque chose de Dieu. En ce sens, la symbolique de l’alliance matrimoniale est une pièce maîtresse dans la révélation biblique. Mais cela n’impose aucun modèle unique de mariage. Les manières de conclure un mariage varient selon les cultures et les époques, ici essentiellement clanique et là davantage personnaliste, ailleurs et fréquemment avec l’époux en position constamment haute et la femme nécessairement subordonnée. Autrement dit, couples et mariages sont construits culturellement de façon différente. Et, à la lumière évangélique, nous savons que toutes ces constructions ne se valent pas. Ces dernières considérations nous permettent ainsi d’abandonner une lecture fondamentaliste des récits de la création du premier couple. René Jaouen, bibliste, théologien et anthropologue, lors d’une conférence (Fontenay-sous-Bois, octobre 2002), s’interrogeait : Comment se fait-il que, d’après le récit de la Genèse (2, 21-24), ce fut la femme qui fut extraite du corps de l’homme, et plus encore sous la forme inessentielle d’une côte 21

(flottante ?), alors que l’expérience commune à toute l’humanité constate que ce sont les hommes comme les femmes qui sortent du corps de la femme ? Cette inversion entend décréter et souligner une infériorité d’origine, et donc fondamentale. Mais il serait faux de prétendre faire remonter ce récit mythique aux origines, car il est le produit de traditions culturelles déjà si profondément entrées dans les mœurs, au point qu’on les déclare naturelles et donc voulues par Dieu lui-même. Les récits bibliques de la naissance de l’humanité, pour notre regard contemporain, n’ont aucunement la portée d’un reportage historique. Cependant ils possèdent, à travers leurs péripéties fictives, une valeur pédagogique irremplaçable, parce qu’ils témoignent de la foi des peuples hébreux et chrétiens en ce qui concerne leur Dieu se révélant comme initiateur et partenaire d’une alliance incomparable. Et ces narrations, tout comme les paraboles utilisées par Jésus de Nazareth, demeurent le véhicule d’une bonne nouvelle nous invitant à de toujours plus amples fécondités. Certes, le récit de la création dans la Bible a été longtemps une source de conflit entre la culture scientifique et le discours de la foi. La science reste aujourd'hui plus modeste et reconnaît qu'elle ne peut pas tout connaître des origines du monde. La création, la relation de Dieu avec le monde est de l'ordre de la foi, non de la connaissance scientifique ou philosophique. La foi a beaucoup modifié sa lecture du texte en reconnaissant son genre littéraire : un poème et non un récit historique d'une action qui se déroulerait en six jours. (Xavier de Chalendar, Créer, revue Aujourd'hui des chrétiens, n° 252, sept. oct. 2006, p. 17). Puisque notre foi nous assure que nous sommes pétris par amour par un Dieu se définissant comme Amour, même les tempéraments les plus anxieux parmi nous devraient pouvoir prendre une saine distance vis-à-vis des cadres et des balises. Alors que la plupart des religions véhiculent l’image d’une divinité soucieuse des présentations et des réglementations religieuses à respecter, le christianisme devrait davantage se signaler par son recentrage sur l’amour et les multiples inventions de l’amour. Cela demande évidemment que l’on apprenne à se défaire de nos réactions instinctives de défiance et de peur, tant vis-à-vis de Dieu que vis-à-vis de l’humanité. Hélas, trop de chrétiens, clergé en tête, donnent aujourd’hui encore priorité à la représentation d’un Dieu punisseur, envoyant son ange vengeur, armé d’une faucille, vendanger la vigne de la terre, et jeter le raisin dans le grand pressoir de la colère de Dieu, selon l’expression du livre de l’Apocalypse. (14 19). Et ce même ouvrage renchérit : J’ai vu aussi les morts, les grands et les petits, debout devant le trône. On ouvrit (…) le livre de vie. Les morts furent jugés selon ce qu’ils avaient fait, d’après ce qui était écrit dans les livres (20, 11-12). 22

Heureusement, des théologiens réagiront face à cette présentation d'un Dieu plus soucieux de sanction que d'amour. Ainsi, l'évêque Augustin (+ 430), qui avait mesuré dans sa propre existence l'importance de la faute comme du pardon, a prêté à Dieu ces belles paroles : Je haïs tes oeuvres, mais toi, je t'aime (Odi tua, amo te). Cette perception d'un Dieu tout riche en amour miséricordieux correspond tout à fait à l'enseignement de Jésus, dans la parabole du père et de ses deux fils (Lc. 15, 11-32). Que nous appartenions ou non à une religion, l'humanité telle que nous la découvrons est composée de femmes et d'hommes. Le constat d’une sexualité différenciée proclame par le fait même l’incomplétude de l’individu, qui ne peut se suffire à lui-même et qui, en découvrant l’altérité sexuelle, prend conscience de ses limites. La complémentarité sexuelle ne peut se réduire à un face-à-face où chacun affirme sa différence. Le taoïsme semble proche de la vérité humaine, lui qui fait s'interpénétrer et coïncider dans leur parfaite inversion réciproque le ying et le yang, chacun avec sa spécificité fondamentale noire ou blanche, apportant ainsi sa richesse particulière dans une mutuelle fécondation. Les sciences humaines occidentales actuelles parlent d'intersexualité pour signifier cette perméabilité partielle entre les types féminin et masculin, habités l'un et l'autre par une certaine bisexualité psychique, parfois même partiellement biologique. L’évidente distinction homme/femme s’accompagne évidemment d’un positionnement réciproque. Mais la traditionnelle hiérarchisation homme/femme et la classique répartition des tâches dites masculines et féminines ne paraissent évidentes qu’au sein des cultures qui les ont engendrées, institutionnalisées et souvent même sacralisées. Avec toute la puissance de l'inconscient, cette discrimination s’est naturellement inscrite dans les religions nées au cœur de ces cultures à prédominance masculine, par exemple, dans nos contrées, le judaïsme, le christianisme et l’islam. Ajoutant à celles-ci l'hindouisme, le bouddhisme, le taoïsme et le confucianisme, Ariane Buisset montre avec pertinence qu'en ces sept plus grandes religions, la situation d'infériorité de la femme par rapport à l'homme est générale, voire même odieuse. Ce qui lui fait conclure que, pour atteindre à une véritable égalité et harmonie dans leurs rapports avec les hommes, les femmes ne peuvent pas, aujourd'hui encore, compter sur les institutions religieuses, mais uniquement sur un approfondissement de la spiritualité. (cf. Les religions face aux femmes, éd. Accarias l'Originel, 2008). Mais il serait tout aussi déplorable, sous prétexte d'abolir les traitements inégalitaires et injustes imposés aux femmes par le sexe physiquement et 23

socialement dominateur, de prétendre gommer au maximum l'altérité sexuelle de notre humanité (cf. François de Muizon, Homme et femme, l'altérité fondatrice, Cerf 2008). Le bon sens invite à viser à l'égalité entre les conditions féminine et masculine, sans répudier les différences fondamentales qui engendrent les richesses de l'altérité humaine. Ferait donc fausse route toute visée naïvement égalitariste qui, bien souvent, camoufle la domination de l'homme sur la femme. La force symbolique du récit des origines de l'humanité (Gn 1, 27) demeure indiscutable, quoi que l'on pense de son historicité. En effet, l'instauration d'une distance pose l'altérité et la communication comme les valeurs fondatrices de notre humanité. Ce n'est pas le lieu ici de reproduire les innombrables textes des Pères de l'Eglise, des écrivains et des prédicateurs qui se sont complus à vilipender la condition féminine. Résumons ce machisme ecclésiastique par ce propos outrancier de Tertullien (+220), qui traite la femme de porte du diable, car c'est elle, dit-il, qui a touché à l'arbre de Satan et donc a perdu le genre humain. Les fabliaux du Moyen Age n'en finissent pas d'en rajouter. Erasme (+1536), moine et prêtre érudit et indépendant, opposé à tous les fanatismes religieux, se montre d'un antiféminisme insultant : La femme, je le sais, est un animal sot et borné, mais plaisant et gracieux; dans le commerce de la vie, elle dissipe et tempère par sa folie la gravité du caractère de l'homme. Platon, en se demandant s'il devait placer la femme au rang des animaux raisonnables ou parmi les brutes, a voulu montrer par là l'insigne folie de ce sexe. Toute femme qui aspire à passer pour sage ne fait que se rendre doublement folle. C'est comme si, en dépit de Minerve, on conduisait un âne à l'école. Quiconque, malgré la nature, emprunte les dehors de la vertu et force son talent, fait mieux ressortir ses imperfections. 'Le singe est toujours singe, fût-il vêtu de pourpre', dit un proverbe grec. (Eloge de la Folie, trad. Victor Develay, Nouvel Office d'Edition, p. 38-39), Rabelais (+1553), lui aussi moine et prêtre, tenu pour modèle des humanistes de la Renaissance, s'en donne pareillement à coeur joie avec des clichés alors séculaires : la femme est un être essentiellement fragile et inconstant, au point que l'on peut se demander si la sage nature ne se serait pas égarée en l'inventant. (deux exemples empruntés à l'article de G. Jeanneau, Rabelais, les femmes et le mariage, revue Impacts, 1981/1, p. 25-30). Peu à peu, on s'est dégagé de ces tristes et malheureux clichés, mais on revenait de loin, et cela embrume toujours bien des secteurs de la vie sociale et religieuse. Très progressivement, et spécialement au cours de ces dernières décennies, le christianisme s’est inquiété, à l’initiative de certains de ses membres, déjà des protestants et ensuite des catholiques, du traitement différent que nos cultures réservent à leurs fidèles hommes et femmes, ces dernières étant plutôt considérées par la gent masculine comme 24

des aides ou adjuvantes, indispensables certes mais secondes dans la hiérarchie. Ce placement en position haute ou basse ne s’accorde pas avec le prophétisme évangélique tel que beaucoup le perçoivent aujourd’hui. Cependant, les pesanteurs culturelles marquées par le machisme oblitèrent à ce point les esprits et les cœurs que toute action pour promouvoir à égalité les droits et les devoirs entre femmes et hommes, que ce soit sur le registre conjugal, familial, social, politique ou religieux, se heurte à des oppositions multiples et souvent virulentes. Il est significatif de relever que l’Eglise catholique accepte de se distancer de certains acquis scientifiques qu’elle estimait solidement établis dans le passé, et qui ont été détrônés aujourd’hui par des approches plus fines, alors qu’elle s’y refuse, et de façon crispée, dans le domaine des sciences humaines et des données culturelles. C'est tout à fait net en ce qui concerne une égalité plénière entre femmes et hommes dans les responsabilités ecclésiales. Dans l'atmosphère qui enveloppait le concile Vatican II, tout un courant catholique entendait sortir d'une mentalité basée sur l'opposition et la hiérarchisation (ou bien, ou bien) pour entrer enfin dans une volonté de complémentarité et de coordination (et, et). On sortait des complaisances de la rivalité et de la domination, pour insister sur les enrichissements de la réciprocité. On trouvait ridicules et appauvrissantes certaines interrogations, du genre : Qui est supérieur : l'eau ou le feu ? La montagne ou la vallée ? La condition féminine ou masculine ? Quoiqu’il en soit de la médiocrité des résultats aujourd'hui palpables dans le domaine ci-dessus évoqué au sein de l'Eglise catholique postconciliaire, tous les chrétiens demeurent inlassablement appelés à porter une attention prioritaire à l’amour en tous secteurs. Cela devrait déboucher sur une adaptabilité énorme, avec la capacité de changer de registre face à l’inattendu, autrement dit une ouverture à tous les rebondissements que l’on nomme parfois la résilience. Faut-il souligner ici le fossé entre les propos tenus ci-dessus et la profession de la foi chrétienne au sujet de cette même création, présentée par le Catéchisme de l’Eglise Catholique (édition définitive, 1998). On y décrit l’origine de l’humanité comme un récit historique, avec les épisodes successifs bien connus de la création, de la chute, de l’incarnation et de la rédemption. Ainsi, nous rappelle-t-on que nos premiers parents Adam et Eve ont été constitués dans un état de sainteté et de justice originelles. Cette grâce de la sainteté originelle était une participation à la vie divine. (n° 375). Une magnifique situation de départ, qui sera perdue puis retrouvée grâce à Jésus que Dieu le Père, en vue de réparer notre désobéissance, (…) livre pour nous réconcilier avec Lui (n° 614). En me recopiant ces textes, un 25

ami marié, Louis Jacqueau, marqué par les textes du dernier Concile, me faisait part en ces termes de son désarroi de catholique : Penser que le Père aurait exigé le sang du Christ comme satisfaction à sa justice lésée par le péché des hommes est très contestable. On se détourne avec horreur d’une justice divine dont la sombre colère enlève toute crédibilité au message de l’amour. Avec beaucoup de justesse théologique, ce chrétien fait remarquer : l’homme n’a pas été créé, l’acte créateur se renouvelle à chaque instant; ce n’est pas un acte du passé. Dans ses nombreuses interventions, le jésuite Pierre Ganne a souvent dénoncé notre conception trop statique de la révélation biblique, contredisant ainsi le dynamisme même de Dieu. Un dynamisme qui nous est offert tout au long de notre histoire humaine. Comment se fait-il qu’on ait transformé un dynamisme de rupture en un conservatisme ? (Révélation de Dieu, révélation de l’homme, Anne Sigier, 2002, p. 51) Et d’insister : On comprend la révélation comme on comprend sa propre vie, du même mouvement (p. 62), c’est-à-dire à travers un dévoilement progressif, une genèse laborieuse (p. 91). La révélation biblique n’entend pas dévoiler quelque chose, mais ouvrir une relation à quelqu’un, qui est un être d’amour, un amour vivant, attentif, inventif, non figé.

De nombreuses religions admettent que Dieu soit créateur. Quelquesunes tolèrent que des divinités puissent faire une visite occasionnelle à l’humanité, par exemple pour donner un coup de pouce à une personne ou à un groupe humain tombés dans une situation impossible. Mais il ne peut être question, semble-t-il, que ces visiteurs célestes s’attardent parmi nous, sous peine d’y perdre leur divinité. Comme s’il y avait une incompatibilité radicale entre la transcendance divine et la finitude de notre condition corporelle. Dans une telle hypothèse, la communication entre l'humanité et la divinité demeure une affaire dangereuse. Il est donc souhaitable que chacun reste chez soi, comme le rappelle la sagesse des Fang du Gabon : Nzambe (Dieu) est en haut, l'homme en bas; Dieu, c'est Dieu, l'homme, c'est l'homme; chacun chez soi, chacun en sa maison. (Mircéa Eliade, Traité d'histoire des religions, Payot, 1949, p. 56). Nul ne se trouve donc en proximité d'amour avec Dieu. Dans un tel contexte culturel, l'Africain se trouve assez en consonance avec une présentation du christianisme qui oppose systématiquement Dieu et le diable, le bien et le mal, ou encore quand on semble réduire le message de Jésus aux antithèses bien connues : les anciens vous ont dit...mais moi je vous dis...

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Le christianisme, lui, est ici absolument original : il enseigne que Dieu devient définitivement humain sans rien perdre de sa divinité. La doctrine de l’incarnation de Dieu soutient qu’en Jésus, l’humanité est à prendre avec le même sérieux que la divinité. Il est parfaitement homme et parfaitement Dieu, disait le catéchisme de mon enfance. Prendre chair, pour Dieu, ce n’est pas une déchéance. Le christianisme, c’est une religion où Dieu se fait chair. Le théologien Bruno Chenu utilisait volontiers cette heureuse formulation : A travers Jésus de Nazareth, Dieu se laisse rencontrer à hauteur d’homme. (Foi plume. Le Christ, l’autre et l’Eglise, Bayard, 1998, p. 21). Ce Jésus, souvent présenté symboliquement dans l’Ecriture comme le premier né d’entre les hommes, est tout autant le premier né dans le monde de la résurrection. Le titre d'un maître-ouvrage (plus de 1.600 pages !) de Joseph Moingt résume parfaitement cette originalité chrétienne : Dieu qui vient à l'homme (Cerf, 2007), cette venue se faisant en ce Jésus de Nazareth qui nous offre la vie divine en plénitude. Matthieu, cet évangéliste si soucieux de bien se faire entendre du monde culturel juif où la représentation de Dieu était formellement interdite, précise dès le début de son récit : Voici la table des origines de Jésus Christ, fils de David, fils d'Abraham. Et commence aussitôt une longue litanie d'une bonne quarantaine d'engendrements, formant la lignée humaine descendant jusqu'au couple de Joseph et de Marie, de laquelle fut engendré Jésus, que l'on appelle Christ ou Messie (cf. 1, 1-17). Quel réalisme ! Bien des oraisons de la liturgie catholique nous assurent que Dieu a magnifiquement créé l’humanité, et l’a plus merveilleusement encore rétablie dans sa dignité. Cependant, attention à une telle présentation, car elle laisse supposer qu’avec la venue de Jésus dans notre condition terrestre, il n'y aurait eu pour nous qu'une simple restauration dans un état antérieur que nous aurions perdu par notre faute. Cette exposition du mystère de l’Incarnation est réductrice et inacceptable, car elle semble oublier qu'avec la naissance humaine de Dieu en Jésus, notre humanité participe désormais à la nature divine de façon inédite et insoupçonnable jusqu’alors. Cette même liturgie est plus heureuse lorsqu’elle évoque le merveilleux échange qui offre à l’humanité une irréversible transformation : le Fils prend la condition humaine, notre nature en reçoit une incomparable noblesse; il devient tellement l’un de nous que nous devenons éternels, proclame l’une des préfaces de la Nativité, qui a l'avantage de souligner l'ouverture transcendante de notre humanité grâce à la divinité. Au passage, relevons ici un terme inadéquat : contrairement au mot de cette préface, nos anciens catéchismes soutenaient avec raison que nous devenions simplement immortels, mais non pas éternels, puisque nous avons un commencement dans l'existence. 27

Cette précision de vocabulaire demeure seconde par rapport au don de l'Incarnation. Dans la logique de celui-ci, tout chrétien est appelé à toujours approfondir le mystère de l’Incarnation en sorte de le faire advenir toujours mieux en lui et autour de lui, tout en rendant grâce pour ce don tout de gratuité qui nous demeure acquis, quoi qu’il en soit de nos ratés. A la charnière des II° et III° siècles, l’évêque de Lyon, Irénée, résumait parfaitement l’originalité du christianisme, assurant que si Dieu s’est fait homme, c’est bien pour que l’homme devienne Dieu. On pourrait dire autrement : par l'incarnation, Dieu tamise sa divinité, Dieu devenant l'un des nôtres à travers la naissance, la vie, la mort puis la résurrection de Jésus de Nazareth. Depuis cette nativité de Dieu en notre humanité, l'approche de Dieu par l'attribut de la toute-puissance est devenue inadéquate. Dieu en effet ayant pris le chemin de notre corporéité pour nous rencontrer, c'est en remontant la diversité des routes de la condition humaine qu'au regard du chrétien Dieu lui devient d'une proximité inimaginable en d'autres contextes. Ce type de recherche théologique centrée sur la fragilité de Dieu a marqué de son originalité un colloque tenu à Louvain, et publié sous le titre Le corps, chemin de Dieu (sous la direction de Adolphe Gesché et Paul Scolas, Cerf, 2005). Reconnaissons qu'en s'incarnant, Dieu est venu personnellement brouiller les frontières pourtant si nettement établies entre la divinité et l'humanité, ces repères si sécurisants pour tant de croyants. En conséquence, pour toute personne qui adhère intimement à la vie de Dieu proposée par Jésus incarné en notre chair, s'opère une transformation, un basculement dans l'univers de Dieu, un admirable échange, pour reprendre une expression qui surabonde dans les liturgies du temps de Noël, opérant en notre humanité une entrée au sein de la vie divine, dans un partage définitif. Ainsi naît une humanité nouvelle, qui se trouve transformée par la présence en elle de la divinité. Jean-Noël Bezançon appelle en ce sens tous les chrétiens à ne jamais couper la divinité de Jésus de son humanité, qui n'est pas l'écran qui nous la dissimule, mais l'écrin qui nous la donne. (Dieu n'est pas bizarre, Bayard, 1996, p. 73). Et cette perspective lui permet de présenter les gestes de Jésus appelés miracles autrement que des exploits destinés à assurer sa propre apologie de prophète : en effet, ces gestes-là ne sont pas démontrables, ils sont significatifs. Ils ne sont pas autojustification, ils nous parlent d'un autre. Et ils sont si parlants que c'est toute la vie de Jésus qui devient parlante. (p. 66). Par définition, une religion basée sur l’incarnation de la divinité se doit, logiquement et impérativement, d’être attentive aux divers visages de l’humanité, puisque l’on n’est pas femme ou homme avec les mêmes 28

fonctionnements culturels en Occident, en Asie ou en Afrique. La religion chrétienne, au nom du réalisme de l’incarnation ne peut se satisfaire de la transcendance et de la verticalité de la divinité. Notre Dieu est aussi immanent, il nous est donc aussi intérieur. Il ne peut imposer un conformisme universel sans renier son incarnation. Evidemment, cela est tellement inouï et difficile à accepter que certains chrétiens eurent des faiblesses pour le docétisme, cette hérésie qui soutenait que si Jésus était vraiment Dieu, il devait se contenter de faire comme si, de faire semblant, sans être véritablement un homme. Autrement dit, si Dieu est vrai en Jésus, l’homme est faux. Les apparences de l’humanité, oui; la réalité, non. Plus fréquemment et aujourd’hui encore, on rencontre tout un courant théologiquement acceptable, parce qu’il confesse et la nature divine et la nature humaine en l’unique personne de Jésus, mais qui nourrit cependant une propension à considérer l’incarnation comme une déchéance pour la divinité. Evidemment, cette dernière appréciation contredit ce que le livre des Proverbes nous affirme de Dieu, qui trouve ses délices avec les fils des hommes (8 31). Qui ne voit ici combien Dieu se trouve concerné par la personne humaine, avec ses générosités comme avec ses errances ? Cette mentalité est surprenante car, à la simple lecture des évangiles, Dieu en Jésus de Nazareth ne laisse jamais supposer qu’il regrette cette vie corporelle. Bien mieux, à travers les récits de tous les témoins, Jésus apparaît à l’aise avec lui-même, bien dans sa peau humaine, heureux de vivre explicitement dans l’amour du Père et sous la mouvance de l’Esprit. Toute sa vie se déploie en très grande sympathie avec les femmes et les hommes de son époque. Ainsi donc, depuis la venue de Jésus de Nazareth, les chrétiens le croient avec une certitude absolue : la personne humaine est capable de porter la densité de la vie divine. L’Alliance Nouvelle a inauguré une solidarité inédite entre la condition divine et la condition humaine. En conséquence, celles et ceux qui se disent du Christ doivent montrer une sollicitude extrême envers toute vie humaine, qu’elle soit naissante ou finissante, épanouie ou handicapée, enviable ou pitoyable. Et c’est sur le réalisme de nos conduites en ces domaines que se fonde la théologie décapante de la parabole du jugement final rapporté par l’évangile de Mathieu (chap. 25, 3446). Vérité que le théologien Bruno Chenu en cette formule lapidaire : nul ne peut donc se mettre en congé d'incarnation. Le christianisme se rencontre avec un humanisme religieux largement généralisé. En effet, autour des temples de la plupart des religions, ont toujours gravité des miséreux en quête de secours : estropiés, malformés, grabataires, déficients mentaux, épileptiques, incurables de toutes espèces. 29

A défaut d’une bien peu probable intervention divine en leur faveur, beaucoup attendaient au moins un geste d’entraide de la part des fidèles qui fréquentaient ces lieux censés être un peu plus proche des dieux. Dans la logique de l’incarnation de la divinité, les chrétiens ont particulièrement soignés tous les nécessiteux, en créant des hospices, des hôpitaux, des asiles, des orphelinats, ces lieux d’hébergement et d’assistance que notre Moyen Age appelait des hôtels-Dieu. Dans les temps de la Première Alliance, on liait volontiers l’épreuve corporelle inattendue à un châtiment de Dieu. Dans un tel contexte, Jésus va innover. Non sans peine, il s’efforcera de redresser la mentalité populaire qui attachait les disgrâces physiques ou les infirmités à de secrètes fautes morales. Ainsi, dans sa vie quotidienne, en soulageant les misères corporelles, affectives ou psychologiques qui se présentent à lui, Jésus prendra toujours grand soin de ne pas être considéré principalement comme un faiseur de miracles ou comme un guérisseur, disons comme un thaumaturge. Il tient en effet à ce que chacun s’ouvre à la révélation d’un Dieu d’amour, dont ses propres interventions ne veulent être qu’un signe. Ouvrir des yeux ou des oreilles fermés, délier des langues paralysées, redresser des jambes recroquevillées, faire revenir à la vie des cadavres, autant d’actions d’éclat que le prophète Jésus n’accomplit qu’en corrélation avec la foi de l’intéressé ou de son entourage. Véronique Margron présente en ces termes la centralité de l’incarnation : L’Incarnation annonce définitivement qu’en notre histoire c’est la chair dans toute son épaisseur, son bouleversement, son opacité, ses ambiguïtés, mais aussi ses lumières, qui est le lieu de Dieu. La chair tout entière, celle de l’amour comme celle de l’histoire. En ce mélange qui fait l’épaisseur et la complexité de nos vies, Dieu se tient, s’offre. (La douceur inespérée, Bayard, 2004, p.40). En d’autres termes, cette approche théologique nous interdit de prétendre servir Dieu en écrasant ou en réduisant l’homme. On peut dire également que le Dieu de Jésus nous est immanent, sans rien perdre de sa transcendance, son altérité ne pouvant se réduire aux frontières de notre humanité. Ni notre autonomie ni notre liberté humaines, sagement utilisées, ne peuvent offenser Dieu. C’est pourquoi, comme l’affirme Marguerite Léna lors des conférences de Carême 2006, nous pouvons aimer passionnément le monde où Dieu a pris chair, nous faire avec lui et pour lui artisans de paix et de croissance humaine, dans nos responsabilités éducatives, politiques, culturelles. (cf. journal La Croix, 12.3.06). Pour tout chrétien, aimer la vie, la sienne et celle des autres, c’est aimer Dieu.

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Ceci étant accepté, l’Eglise ne prêche évidemment pas un culte fétichiste de la vie corporelle en elle-même et à n’importe quel prix. Ce serait en effet une attitude plus biologique que spirituelle, plus païenne que chrétienne. Le respect du corps importe, certes, mais moins que le respect de la personne humaine. Cette dernière peut d’ailleurs choisir de sacrifier sa vie corporelle pour défendre une certaine idée de Dieu ou une certaine conception de l’humanité. C’est ainsi que Jésus lui-même a procédé : il s’est senti appelé à risquer sa vie et à verser son sang pour honorer la vision qu’il avait de Dieu et des relations de Dieu avec l’humanité. Et dans notre humanité qui affiche tant d’égoïsmes, on connaît pareillement des milliers de femmes et d’hommes qui ont accepté de sacrifier leur vie corporelle, parfois au milieu d’atroces souffrances, pour sauver une autre personne ou pour ne pas trahir une cause qui leur est apparue plus importante que leur propre vie terrestre. De tels choix ne peuvent être confondus avec ceux des kamikases, qui immolent à leurs visées politiques ou religieuses de nombreuses vies humaines. Donner sa vie en sacrifiant autrui, c’est le contraire de donner sa vie pour sauver celle d’autrui, par exemple en se jetant à l’eau pour sauver une personne qui se noie, ou encore pénétrer dans une maison en flammes pour en arracher ceux qui sont menacés par le feu. Dans la perspective de la réciprocité entre divinité et humanité, Jésus de Nazareth présente les deux grands commandements de sa loi nouvelle sur un pied d’égalité. Aimer Dieu et aimer son prochain, c’est tout comme, c’est égal. Il n’y a plus de hiérarchie entre ces deux pôles devenus semblables, l’un vérifiant l’autre. C’est le message bien connu transmis par la première lettre de l’apôtre Jean : Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous, et son amour atteint en nous sa perfection (4, 11-12). On ne trouve donc pas Dieu dans les nuages, on ne l’honore pas sans respecter et aimer tout frère et soeur en humanité. Dans le christianisme, Dieu respire à travers l’humanité (cf. Mt. 22, 34-40). Grandir en humanité, c’est donc se rapprocher de Dieu, ou, comme l’exprime bellement Louis-Marie Chauvet, notre divinisation se fait au pas de notre humanisation. Une vérité de base, à se remémorer au quotidien. Je partage pleinement ces quelques lignes, écrites par Timothy Radcliffe, alors maître de l’Ordre des prêcheurs : Je ne peux avoir une relation mature à ma sexualité tant que je n’ai pas appris à accepter les corps humains, le mien et celui des autres, et même à en être heureux. C’est le corps que j’ai, et que je suis, qui devient vieux, gros, qui perd ses cheveux, évidemment mortel. Je dois me sentir à l’aise avec le corps des autres, les beaux comme les laids, les malades comme les bien portants, les vieux comme les jeunes, les hommes comme les femmes. Et à quel titre ? A celui de la création et de l’incarnation, puisque c’est là que Dieu vient à notre rencontre. Depuis la 31

venue de Jésus, le sacrement central de notre foi est le partage de son corps ; notre espérance finale est la résurrection des corps. (Je vous appelle mes amis, Cerf, 2001, p. 222-223). Ce Dieu de la création et de l’incarnation a été présenté par la culture occidentale comme un Dieu de l’ordre plus que comme un Dieu d’amour. L’ordre du monde voulu par Dieu, tel qu’on l’a compris, puis traduit et détaillé par le fameux ordre naturel, attribué tel quel à la volonté de Dieu. On a même souvent donné à cette volonté divine une sorte de fatalité à laquelle nul ne peut échapper : Dieu l’a voulu ainsi…C’était écrit…Dans cette perspective, l’obéissance occupe la première place, et, tel Adam qui a désobéi, on a peur d’être sanctionné ou abandonné par Dieu. Quand donc acceptera-t-on, en régime chrétien, de passer d’un Dieu d'interdits à un Dieu amoureux de l’humanité ? Bienheureux qui fait la découverte paradoxale d’un Dieu à la fois au-delà de tout et cependant tout proche du cœur d’un chacun. Le théologien Joseph Moingt, particulièrement dans sa trilogie Dieu qui vient à l’homme (Cerf, 2002-2005), souligne l’originalité d’un Dieu qui s’inscrit dans notre humanité, en sorte de libérer celle-ci de tous les carcans, y compris religieux. C’est là le cœur de l’Evangile, souvent oublié par les gestionnaires des Eglises. Un Evangile qui propose d’approcher Dieu avec un cœur et un esprit libres, loin de toute crainte. Seule, une telle présentation du message chrétien revêt une réelle crédibilité pour les occidentaux d’aujourd’hui. Pas plus que le couple humain moderne ne peut s’épanouir sans amour et sans liberté, ainsi l’amour de Dieu ne peut plus de nos jours se nourrir d’une religion de crainte et de contrainte. On progresse dans la liberté face à Dieu quand on ne ressent plus les mêmes besoins de garanties rituelles ou légales, déclare ce théologien au journal La Croix (14/15.08.06). En fait, l’Eglise catholique craint toujours un anthropocentrisme abusif, ainsi qu’un relativisme ouvrant la porte à toutes les fantaisies et démissions. Face à ces dangers indiscutables, faut-il pour autant faire usage d’un dogmatisme envahissant, prétendant définir des frontières intangibles en la plupart des secteurs, touchant tant à la vie humaine qu’à ses relations avec la divinité ? Si beaucoup de nos contemporains, chrétiens ou non, regardent le respect de la vie comme un impératif, ils estiment que cet impératif n’engage pas toujours au même degré. Leur critère d’appréciation se base souvent sur la capacité d’entrer en relations. Une capacité certainement moindre dans une cellule embryonnaire ou chez une personne entrée dans un coma profond. Il faut avouer que l’Eglise catholique a davantage favorisé une théologie de la transcendance qu’une théologie de l’immanence et de l’incarnation. 32

Après le temps conciliaire du milieu du XX° siècle ouvert sur le monde et sa diversité culturelle, une réaction de type néo-tridentine s’est imposée pour recentrer toutes choses, suspectant toute inventivité à moins qu’elle ne conforte l’oeuvre de reconsolidation entreprise d’une main ferme par la hiérarchie. Il ne semble pas évident, dans une société occidentale moderne où l’individualisme personnel et communautaire triomphe un peu partout, que la reconquête autoritaire, uniformisatrice et involutive, puisse espérer s’installer durablement. Il ne suffit plus que l’autorité s’exprime, même fortement, ni pour faire autorité, ni pour engendrer en nous de solides convictions. Lors de la solennelle ouverture du concile Vatican II, l'abandon de la sedia gestatoria apparut comme un symbolisme fort : le pape ne planait plus entre ciel et terre, il se retrouvait sur le sol, comme le commun des mortels, incarnés, fragiles et sujets aux hésitations. De nombreux chrétiens pensèrent alors que, en compagnie de tant d'évêques, le pape allait aussi accepter de quitter certaines certitudes qui paraissaient immuablement assises entre ciel et terre, en sorte de se mettre humblement en quête d'attitudes plus souples, plus adaptées aux diversités culturelles, et aussi plus en harmonie avec l'ensemble des appels évangéliques. Hélas, le désenchantement est vite arrivé. Aujourd’hui, pour bon nombre de nos contemporains chrétiens, la dignité humaine voulue par un Dieu-amour ne consiste pas à subir le destin, mais à le contourner afin de le modifier au mieux. Par son incarnation, Jésus nous a ouvert un chemin où l’humanité est appelée non pas à être écrasée par la divinité, mais à entrer dans une alliance d’amour et de réciprocité avec un Dieu qui se veut proche, respectueux et amoureux. Tout le contraire d’un Dieu pervers, selon un titre accusateur de Maurice Bellet (Cerf, 1987), comme si Dieu prenait plaisir à nous voir chuter, alors que la Révélation nous déclare que notre Dieu manifeste une telle estime pour notre humanité qu’il a aimé prendre chair parmi nous. Quand les chrétiens parlent de révélation, ils ont parfois tendance à gommer quelque peu le point central de leur foi : c’est Dieu, incarné en Jésus de Nazareth, qui révèle, par la vie, le ministère, la mort et la résurrection de ce Jésus, que notre Dieu réside personnellement et définitivement au coeur de notre humanité. Dans l’optique chrétienne, cette révélation ou levée du voile ne porte pas, comme dans la première Alliance, sur la loi reçue par Moïse sur le mont Sinaï, mais sur la personne même de Jésus, Dieu dans notre chair, nous invitant à prendre part à ses relations d’amour avec son Père. Ce mystère de l’incarnation, selon le vocabulaire de notre théologie, a souvent été partiellement masqué dans la piété 33

collective par le mystère de la rédemption, avec accentuation sur le rachat de nos péchés. Comme si une cristallisation sur nos fautes et leur blanchiment final nous importait davantage que l’amour d’un Dieu s’incarnant parmi nous. La parution de la première encyclique du pape Benoît XVI, Dieu est amour, datée du 25 décembre 2005, jour où l’Eglise catholique célèbre solennellement la nativité de Jésus, m’a particulièrement réjouit. Le pape en effet nous rappelle que l’amour, venu de Dieu et offert à l’humanité entière, forme le cœur du christianisme. Tout le reste ne peut donc se comprendre et se justifier qu’en fonction de cette référence suprême. Reprenant une approche très en vogue aux temps où Joseph Ratzinger a étudié et enseigné la théologie, ce pape s’efforce d’harmoniser éros et agapè, rappelant fort heureusement le lien intrinsèque de cet Amour (de Dieu) avec la réalité de l’amour humain (§1), apportant ainsi par le fait même une réponse décisive sur qui est Dieu et sur qui nous sommes (§2). Il importe donc de s’écarter d’une fausse divinisation de l’éros qui, quand il n’est pas discipliné, détruit l’humain en nous et en autrui, cet humain ne pouvant être réduit au seul corporel, ni même au seul sentiment. En effet, si le sentiment peut être une merveilleuse étincelle initiale (…) il n’est pas la totalité de l’amour (§17). Regardons Dieu : L’éros de Dieu pour l’homme (…) est, en même temps, totalement agapè (§10), autrement dit, pétri de charité. On pourrait aussi dire la même chose de la philia, cette amitié où l’amour ne revêt pas la dimension charnelle de l’éros, bien que cet amour d’amitié n’ait guère retenu l’auteur de l’encyclique. Les catholiques ne peuvent que se réjouir de constater que la première encyclique de Benoît XVI rappelle avec insistance que Dieu est essentiellement amour et miséricorde, avec toutes les conséquences sociales, politiques et personnelles que cela implique. A l'évidence, un tel Dieu ne peut être qu’atterré devant tout ce que les hommes font en son nom, y compris sous le prétexte de justifications dites religieuses. Aujourd'hui, quand un couple se construit sur du solide au point de se vouloir unique et définitif, il découvre habituellement que cet amour auquel l'un et l'autre époux consentent avec joie et reconnaissance les précédait et venait de plus loin qu'eux. Cet amour est bien davantage que la somme ou même la multiplication de leurs qualités respectives. Ils ont alors la certitude que cet amour qui les déborde de partout va pouvoir accomplir des merveilles en d'innombrables domaines. Et quand de tels conjoints sont profondément habités par le christianisme, les liens de leur amour avec le mystère d'un Dieu incarné, avec la vie trinitaire et avec la vie ecclésiale leur semble évidents. 34

A partir de telles considérations, on peut affirmer que la révélation chrétienne nous offre des bases théologiques sérieuses pour construire une approche du corps humain et de la sexualité qui soit à la fois réaliste et optimiste. Mais alors, comment expliquer le large fleuve de pessimisme et de soupçon qui semble traditionnellement assimiler la chair et le péché ? Trop de penseurs chrétiens ne nous ont-ils pas souvent laisser entendre que la condition angélique nous serait plus convenable ? Pourquoi nous suggérer que la chair est finalement toujours triste, et que le véritable amour devrait être tout spirituel, voire asexué et désincarné ? N’est-ce pas une manière de proclamer que la dimension non-définitive de la condition terrestre ne peut finalement engendrer que déceptions et désillusions ? Serions-nous profondément infectés par le mythe d’un premier homme paradisiaque, vivant heureux hors sexualité et bénéficiant du don de l’immortalité ? Bien des théologiens de premier plan l’ont pensé, tels Augustin, Grégoire de Nysse, Jean Chrysostome et Athanase. Pour exalter la grâce, on, vilipende la nature. En ce sens, les célèbres danses macabres, à leur apogée (XV°-XVI° siècles), visent à entraîner au mépris du corps, comme au détachement des absurdes pompes humaines. En rédigeant son flamboyant ouvrage Le péché et la peur (Fayard, 1983), Jean Delumeau insiste (p. 226) avec un malin plaisir sur l’inflation prodigieuse du nombre des péchés, en particulier des fautes sexuelles longuement listées et classées à partir de leur gravité, et cela à travers de nombreux traités spécialisés. Dans l’encyclique ci-dessus citée, Benoît XVI écrit : Il n’est pas rare aujourd’hui de reprocher au christianisme du passé d’avoir été l’adversaire de la corporéité; de fait, il y a toujours eu des tendances en ce sens.(§5). Relevons la modestie du mot tendance, qui s’efforce de voiler pudiquement des courants souvent fort violents et fort offensants pour cette humanité capable d’accueillir en elle la vie divine. Pour être honnête, reconnaissons cependant qu’il existe, dans la tradition chrétienne, quelques petits ruisselets qui gazouillent discrètement la bonté de notre situation incarnée, mais leurs voix ont été longtemps marginalisées et suspectées. A l’encontre des plus effrayantes danses macabres, ces courants de confiance envers la condition humaine proclament un N’ayez pas peur !, en écho à cette parole de Jésus à l’adresse de ses disciples effrayés par la tempête (cf. Mt. 8, 26). Nous en sommes persuadés aujourd’hui : en régime chrétien, la religion du Dieu incarné ne peut mutiler la réalité humaine. Le christianisme a pour vocation d’évangéliser toute notre humanité. Parfois, la chair débauche l’esprit, certes, mais l’esprit lui aussi regimbe, et l’une et l’autre de ces deux 35

faces de notre humanité savent être aussi promptes que faibles, tout en se sachant aussi l’une et l’autre appelées à la vie définitive. Notre être n’est pas unidimensionnel. Présentement, pour nous, les réalités les plus spirituelles sont incarnées, ou mieux, selon le mot de Péguy, charnelles. Dans un petit essai publié à la veille de son centenaire (Le vieil homme et l'Eglise, DDB, 1998), le journaliste catholique Georges Hourdin rappelle que les morales sexuelles chrétiennes diffèrent selon que le baptisé relève de l'Eglise romaine ou d'une Eglise réformée. Avec Evangelium vitae, JeanPaul II prêche le respect de la vie, de la conception à la mort. Il exige que la venue de l'enfant ne soit rejetée ni en pensée ni en parole, même quand on prend son plaisir, surtout quand on prend son plaisir, car l'un et l'autre sont inséparables. Elle serait la seule façon de justifier un si grand bonheur. Il y a aussi une école plus libre. Celle-ci accepte, particulièrement dans les milieux protestants, le plaisir sans enfant, s'il y a l'amour pour lui donner sa puissance, sa force et sa durée. Elle fait confiance à la libre responsabilité des chrétiens. Nos contemporains s’interrogent de plus en plus à propos de ces tenaces rigidités qui affectent la doctrine et la discipline de l’Eglise catholique, quand il s’agit de la sexualité et de la conjugalité, alors que cette même Eglise se montre souvent pluraliste, voire laxiste, en tant d’autres domaines où pourtant l’éthique et les appels évangéliques devraient occuper une place de choix. Songeons par exemple à l’économie ou à la politique.

Il serait naïf d’imaginer que la longue tradition de méfiance vis-à-vis de la sexualité soit le résultat d’une délibération concertée entre quelques hauts responsables de l’Eglise, célibataires âgés et aigris, et qui se seraient ainsi vengés d’une sexualité mal assumée. Non. Parmi eux, certains étaient mariés, aimant leur femme et leurs enfants. Cependant, certains ascètes et pères de l’Eglise, par diabolisation de nombre de réalités sexuelles et conjugales qu’ils avaient personnellement choisies de ne pas honorer, rejetaient pêle-mêle et sans nuance aucune le corps, la femme et la vie conjugale. Heureusement, d’autres réagirent avec vigueur, soutenant avec justesse que mépriser la chair, c’est tout ignorer de l’éminente dignité du corps humain, créé par Dieu et assumé en Jésus. Pour rendre compte de ces méfiances tellement opposées à la Révélation, peut-être faut-il se souvenir du contexte socioculturel au sein duquel le christianisme est né, puis s’est développé durant les premiers siècle de notre ère. Bien des estimations dépréciatives circulaient, particulièrement vis-à-vis de la sexualité féminine. Ainsi Pline l’ancien, (+79), le grand naturaliste de 36

monde latin, regarde le sang menstruel comme venimeux : ce sang-là, tenu pour impur, empêche la germination des céréales, fait crever les plantes et les arbres, rouille le fer, donne la rage aux chiens… Le monde grec et latin du bassin méditerranéen faisait alors étalage de bien des dévergondages et débauches. Il y a certainement une bonne part de boutade dans l’assertion qui prétend qu’à Rome, au moment de la décadence de l’empire, les femmes comptaient leurs années non plus à partir du nom des consuls, mais à partir du nom de leurs maris successifs. Il n’empêche : des moeurs douteuses s’affichaient un peu partout, particulièrement dans les métropoles et les ports, là où prit corps la nouvelle religion. Les plus sages des païens euxmêmes prenaient leurs distances vis-à-vis d’une sexualité qui conduisait tant de leurs contemporains vers de si graves errements. Des groupes humains vivaient même dans une totale abstinence sexuelle. La maîtrise des stoïciens a séduit bon nombre de chrétiens. Un chrétien pouvait-il moins faire qu’un païen ? Un chrétien ne devait-il pas être radicalement tourné vers le ciel, dans l’attente du retour du Seigneur ? N’est-ce pas le sens possible de ce rappel de la première lettre de Pierre : Dieu vous a fait renaître, non pas d’une semence périssable, mais d’une semence impérissable (1, 20) ? L’enseignement de Paul est net : le corps du baptisé en Jésus est devenu le temple de l’Esprit Saint. Il est donc inconcevable de livrer un membre du Christ à la débauche ou à l’injustice. Mais trouver la conduite chrétienne adéquate n’est pas tâche aisée ! Ici, il faut reprendre ceux qui estiment ne pas porter atteinte à l’âme en laissant toute licence au corps. Ailleurs, il faut corriger ceux qui, obsédés par la continence ou le prochain retour du Seigneur (la parousie), méprisent leurs frères et soeurs chrétiens qui se marient. Hélas, des penseurs et pasteurs chrétiens versent dans l’outrance et l’insulte. Pour Tertullien (+220), la femme, c’est la porte du diable, car c’est elle qui a touché à l’arbre de Satan et donc a perdu le genre humain. L’évêque Grégoire de Nysse (+ 395) se lamente : s’il n’y avait pas eu de péché originel, il n’y aurait pas eu besoin de réparer les pertes humaines dues à la mort, et donc on aurait pu faire l’économie du mariage et de l’exercice sexuel indispensable pour la procréation ! Il croit même savoir que Dieu, en prévision de la chute première, a ajouté a posteriori à sa créature humaine les attributs d’une sexualité animale différenciée, une affaire qui, initialement, n’était pas prévue. Certains bons apôtres, dans leur souci d’exalter la virginité consacrée, le célibat choisi ou la viduité voulue comme définitive, croyaient bon, pour forcer le trait, de condamner le mariage .

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Augustin (+430) réagira contre ce pessimisme maladif et ces excentricités. Son argumentation respire le bon sens, car, dit-il, comment parler entre chrétiens de régénération baptismale si l’on ne commence pas déjà par admettre la réalité même de la génération humaine ? Certes, précise-t-il, le corps, la sexualité et le mariage sont atteints par le péché, mais, comme toutes les réalités humaines, ils peuvent bénéficier de la rédemption. Cette heureuse et indispensable rectification étant faite, l’école augustinienne demeure cependant très soupçonneuse. En réalité, la pensée augustinienne reste marquée par le platonicisme : Augustin rêve de s'évader de la prison du corps et de la caverne terrestre pour retrouver la vie céleste. Sous un tel éclairage, comment pourrait-on échapper au péché au moins véniel lors de la rencontre génitale en légitime mariage, puisque, au moment du paroxysme sexuel, l’homme s’abandonne dans une sorte d’extase charnelle, et n’est donc plus en possession de l’idéale maîtrise de son être ? Il s’agit ici, faut-il le dire, de l’homme-au-masculin et de son plaisir de mâle, car le plaisir de la femme, qui y songerait ? Inutile donc de chercher chez Augustin et ses continuateurs l’éloge du côté ludique de la sexualité. Pour eux, les relations conjugales sont acceptables dans la mesure où elles visent essentiellement la procréation. La jouissance sexuelle demeure de toute façon un mal, véniel ou grave, c’est selon. Au Moyen-Age, moralistes et mystiques invoquaient parfois une foule de justifications plus ou moins fondées spirituellement, afin de restreindre l’usage des relations conjugales. Voici l’une de ces listes litaniques, avec ses étranges considérants : pas question le jeudi, en l’honneur de l’arrestation de Notre-Seigneur; ni le vendredi, en souvenir de sa mort; ni le samedi, en l’honneur de la Sainte Vierge; ni le dimanche, jour de la résurrection; ni le lundi, jour consacré aux défunts; ni encore certains jours de fête... (cf. art. Mariage, dans le Dictionnaire de Théologie catholique, col. 2177). Libre à nous d’estimer que la pratique ne suivait pas toujours la loi, mais celle-ci est typique d’une mentalité ! L’envahissement des péchés de la chair surprend l’observateur moderne. Dans les nombreux traités destinés à éclairer les confesseurs, en vogue entre les VI° et XI° siècle, et nommés pénitentiels, 50 % des péchés relevés regardent la chair. (Cf. Guy Bechtel, La chair, le diable et le confesseur, Plon 1994). Dans son ouvrage De contemptu mundi, le futur pape Innocent III (+1216) déclarait : Nul n’ignore que l’accouplement ne se déroule jamais sans prurit de la chair, fermentation du désir et puanteur de la luxure. Ce passé est loin d’être entièrement oublié, puisque, d’après enquête publiée par le journal Témoignage chrétien, en 1970, 80 % des péchés accusés en confession touchent à ce même domaine.

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On trouverait, sans beaucoup chercher, bien d’autres interdictions, fondées sur des légendes tenaces. Ainsi, à propos des rapports sexuels durant les règles féminines : ils peuvent produire des enfants boiteux, bossus, borgnes, épileptiques, voire possédés. Ces inepties, qui avaient déjà cours dans l’antiquité, perdurèrent jusqu’au XV° siècle. Il a fallu que des autorités morales comme Cajetan (+1534), Sanchez (+1610) et Alphonse de Ligori (+1787) assurent qu’une telle faute, si faute il y a, ne dépassait pas le degré véniel. Tout ce long fleuve pessimiste et soupçonneux sera quelque peu atténué avec un nouveau courant théologique dont le héros se nomme Thomas d’Aquin (+1274). Cette théologie-là déborde une analyse trop exclusivement mystique et surnaturelle, admettant désormais l’usage du raisonnement logiquement démonstratif. On met en valeur la philosophie d’Aristote, ce sage qui, cinq siècles avant l’ère chrétienne, raisonnait à partir d’une nature humaine perçue comme bonne. La réflexion théologique se trouve dorénavant liée très étroitement à une philosophie qui s’avère être davantage qu’une servante et un simple outil de raisonnement. Cette théologie dite thomiste est habitée par une philosophie finaliste, centrée sur la loi naturelle. Avec d’heureuses conséquences dans notre domaine : la reconnaissance de la fondamentale bonté du corps humain, de la sexualité, et de la conjugalité. La réhabilitation du plaisir sexuel est acquise, pourvu que celui-ci demeure compagnon d’une rencontre conjugale moralement bonne. Mais de grosses difficultés et de graves malentendus surviennent quand il s’agit d’interpréter les frontières du plaisir sexuel. Nous y réfléchirons un peu plus loin. Pour heureuse que soit la forte percée de la raison en matière conjugale et matrimoniale, le regard sur la place et la sainteté du mariage en régime chrétien demeure inquiétant. Pour Thomas d’Aquin (+1274) comme pour nombre de ses héritiers, si le mariage entre chrétiens est véritablement un sacrement, c’est le dernier d’entre eux, puisque c’est lui qui comporte le moins de spiritualité (Somme théologique, III, q. 65, a. 2 ad 1). Et notre théologien reprend les pourcentages autrefois fournis par Jérôme : les vierges accèdent au ciel à 100 %, les veufs à 60 % et les personnes mariées à 30 % (II.II, q. 152, a. 5, ad 2). Décidément, Thomas demeure dans l’optique de son maître et condisciple dominicain Albert le Grand (+1280), exigeant des jeunes époux 30 nuits de complète chasteté, une dernière opportunité pour eux de choisir la vie monastique. Toutes ces considérations, si étranges à nos yeux, s’inscrivent parfaitement dans la grande division des chrétiens présentée par le moine Gratien (+ 1160) dans son célèbre Décret (C. 12, Q. 1 c. 7), ouvrage canonique conforme à l’ecclésiologie en vogue au temps de la réforme grégorienne. Il estime qu’il existe deux genres de chrétiens :

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--ceux qui détiennent le pouvoir sacré, à savoir le clergé qui a reçu les ordres majeurs, et qui a renoncé à la vie sexuelle et au mariage; --ceux et celles qui se marient, et qui exercent leur vie conjugale dans les limites fixées par le clergé. Ceux-là vivent dans une dignité chrétienne moindre, puisque, par leur choix de la vie conjugale, ils n’ont pas privilégié la vie ascétique. Dans la logique de la philosophie aristotélicienne et thomiste, la finalité et donc la moralité de la rencontre conjugale sont essentiellement balisées par le service de l’espèce humaine. Sous cet éclairage, toute déviance, tout détournement de cette finalité attribuée à la génitalité, relèvent d’un désordre d’autant plus grave que l’on n’était pas au courant de l’exubérance et de l’habituelle surabondance de la spermatogénèse humaine. De plus, puisque la nature demande que les parents assument pour un long temps la protection et l’éducation de leurs enfants, il est naturel et logique que le couple parental soit stable, à travers une exclusivité et une fidélité sexuelles qui tendent à renforcer sa cohésion. Ces rapides réflexions nous éclairent partiellement sur l’intransigeance séculaire de l’Eglise catholique vis-à-vis de l’exercice de la sexualité en général et de la conjugalité en particulier. La philosophie qu’elle privilégie depuis sept siècles accorde une place considérable au biologique et au physiologique pour définir ce qui relève de la nature humaine, et cela aux dépens de ce qui passe aujourd’hui pour le plus spécifiquement humain, à savoir le relationnel et l’interpersonnel dans l’engagement et l’amour réciproques entre deux personnes désireuses de fonder une famille heureuse et féconde. On mesure ici tout le cheminement accompli par rapport à la métaphysique essentialiste et cyclique chère aux héritiers d’Aristote. Ces derniers voient, dans le couple humain, un porteur passager de l’espèce humaine plutôt qu’une profonde communauté de vie et d’amour entre deux personnes, une femme et un homme qui s’aiment au point d’espérer des enfants comme fruits privilégiés de leur amour conjugal. Encore trop crispée sur cet héritage aristotélicien-thomiste, établi depuis le XIII° siècle, l’Eglise catholique mesure-t-elle la perte subie par rapport à l’optique biblique ? En effet pour celle-ci, l’homme et la femme, images de Dieu, sont invités à exercer une liberté responsable, incluant une prudente et sage domination vis-à-vis des déterminismes et conditionnements qui nous habitent et nous environnent. Oui, on peut le dire, avec Véronique Margron, nous revenons de loin…Tant fut forte la vague pessimiste, obsédée par une quasi-adéquation entre sexualité et péché, sexualité et saleté, reprenant les catégories du pur et de l’impur. Celles-là mêmes qui sont tapies dans tout psychisme,(…) 40

peurs archaïques présentes en nous, endormies au mieux. Et cette théologienne moraliste ajoute à quel point les institutions, dont l’Eglise, furent parfois les relais conscients de ces angoisses archaïques (La douceur inespérée, Bayard 2004, p. 101). On peine à s’imaginer aujourd’hui la somme des travaux qui se multiplièrent en plein milieu du XX° siècle, afin de permettre aux couples de chrétiens de goûter au plaisir conjugal, y compris en dehors des périodes agénésiques, tout en évitant l’éjaculation masculine, puisque celle-ci, quand elle se produisait hors le vagin féminin, était tenue pour onanisme conjugal et donc faute grave par la morale catholique officielle. Pour sortir de telles contraintes, certains firent la promotion d'une technique particulière, pratiquée en Orient mais peu connue en Occident, et habituellement connue sous le nom d’étreinte réservée. Son grand apôtre en était un laïc chrétien, Paul Chanson. Il avait expliqué que cette technique, unissant sexuellement les époux, grâce à ses lenteurs et à la maitrise réciproque, proposait une solution acceptable pour les catholiques. En effet, elle permettait d'une part la non-éjaculation masculine, et d'autre part la possibilité pour la femme d’atteindre l’orgasme par d’autres moyens que des caresses. Quelle distance psychologique et affective avec le recours à de vagues caresses de suppléance, pour une épouse insatisfaite par un mari trop vite venu et trop vite reparti. Les détracteurs de l'étreinte réservée ont parlé d’érotisme catholique, et Rome exprima de graves réserves vis-à-vis de cette course à la volupté conjugale, que l’on opposait à la tempérance et à l’ascèse conjugales. Cette exaltation de la dimension charnelle du mariage et cette valorisation du plaisir sexuel étaient, aux yeux de la tradition catholique dominante, proprement insupportables. (...) Dans une Eglise qui ne cessait de valoriser la chasteté et qui voyait dans la limitation des naissances une occasion quasi providentielle de renoncer à la chair pour grandir spirituellement, le plaidoyer de Chanson ne pouvait que faire scandale, relève finement Martine Sevegrand, historienne qui a longuement étudié cette période (cf. Les enfants du bon Dieu, Albin Michel, 1995, p. 157). Toujours cette persuasion que la sexualité ne doit jamais être détournée de sa finalité reproductrice, comme si son aspect ludique et de simple réciprocité ne pouvait pas entrer dans une visée éthiquement adulte et responsable. Les quelques grandes voix ecclésiastiques qui, en France, s’adonnaient avec sérieux et succès aux recherches concernant la spiritualité conjugale, tels le père Doncoeur et l’abbé Caffarel, partageaient les réticences romaines à l'égard d'une sexualité conjugale qui serait ouverte à d'autres perspectives que la procréation. Il nous a fallu bien des générations et des souffrances pour prendre conscience que la sexualité et la génitalité recouvraient davantage que la 41

simple capacité reproductrice. Elles ont aussi vocation à devenir de plus en plus des lieux précieux pour des partages véritables, des rencontres enrichissantes et des dialogues originaux. Mais cela ne fut acquis que récemment puisque, encore du temps du pape Pie XII, de nombreux théologiens moralistes se demandaient s’il était licite de choisir à dessein les périodes agénésiques du cycle féminin, comme si le partage du plaisir conjugal, sans la crainte d’une grossesse indésirable, risquait de porter atteinte à la moralité de la rencontre sexuelle entre les époux. Et ce même pape, dans son célèbre Discours aux sages-femmes (1951), dénoncera avec vigueur celles et ceux qui tentent de changer la hiérarchie traditionnelle des fins du mariage, prétendant placer le conjugal avant le parental. Cette approche papale me semble habitée par la même crainte que celle du très célèbre prédicateur et confesseur Bernardin de Sienne (+1444), qui estimait que le mari péchait s’il avait avec sa femme des rapports trop fréquents et trop affectueux (cf Sermons séraphiques, (19, 3). Autrement dit, on pensait que l’excès d’amour conjugal risquait de détourner de l’essentiel du mariage : la procréation des enfants. L’impétuosité sexuelle serait dangereuse parce qu’elle pourrait entraîner le couple plus loin que souhaitable. Dans son étude sur L’amour ou les deux fins du mariage, de Benoît XV à Jean-Paul II (Travaux du Laboratoire Européen pour l’étude sur la Filiation, Ils seront deux en une seule chair, Pierre Legendre, Bruxelles, 2004, p. 167194), l’historienne Martine Sevegrand nous donne à mesurer l’énorme énergie théologique dépensée dans l’Eglise catholique, pour savoir comment situer réciproquement les finalités du mariage, visant l’union et la procréation : subordination de l’une à l’autre ? coordination égalitaire ? Il fallut attendre Vatican II pour que, après bien des conflits, la constitution Gaudium et spes sorte enfin la théologie catholique du mariage de la dialectique coûteuse des fins primaire et secondaire. (p. 179). Malgré les partisans du maintien de cette dernière distinction, de nombreux Pères conciliaires se trouvaient marqués par les philosophies personnalistes et par toutes les revendications du moi et de l’épanouissement d’un chacun. Ils n’acceptaient plus cette sorte de réduction et d’instrumentalisation du couple humain. Depuis plusieurs décennies, une partie du clergé avait porté ce message, et les acteurs du concile Vatican II (1962-1965) y ont été sensibles. Officiellement, on reconnaît donc enfin que désir et plaisir peuvent être des valeurs positives pour le couple, y compris hors d’une visée directement procréatrice. Elevée à la dignité d’un langage interpersonnel, la rencontre conjugale est enfin reconnue comme l’un des lieux privilégiés pour l’épanouissement de la femme comme de l’homme. Ces réelles avancées n’empêchent pas que, dans le catholicisme 42

contemporain, le plaisir conjugal demeure en liberté surveillée. Très vite en effet, l’encyclique Humanae vitae (1968) rappelle le maintien de la doctrine établie sous les papes précédents, condamnant toute recherche du plaisir conjugal qui utiliserait des techniques dites contraceptives. A ma réflexion radicalement masculine, il conviendrait d’apporter des analyses et perspectives féminines. Dans la tradition catholique, le corps et la sexualité de la femme ont été occultés, méprisés, réduits à leurs capacités reproductrices, ou encore exploités à travers des tâches de dévouement. La femme est un homme raté; par rapport à l’homme, elle ne possède qu’une nature défectueuse et imparfaite. C’est pourquoi elle est intrinsèquement peu sûre, explique avec superbe le théologien Albert le Grand (+1280), reprenant à son compte tous les poncifs et toutes les âneries que tant d’écrivains catholiques mâles appliquaient aux femmes, -sauf à leur mère et à la Vierge Marie, comme par hasard. Voilà un point sur lequel la haute hiérarchie catholique pourrait confesser ses erreurs et demander humblement pardon. Car les ravages engendrés par cette misogynie sont immenses, y compris pour l’épanouissement d’une vie conjugale harmonieuse et équilibrée, tant pour la femme que pour l’homme. Mais peut-être craint-on qu’une telle repentance, à une époque où Rome n’a pas craint de les multiplier en bien d’autres domaines, ne provoque tout un lot de revendications égalitaires dans une Eglise peu encline à revenir sur des positions qu’elle estime définitivement arrêtées. Si l’on voulait examiner rapidement, à la lumière de trois vocables actuels, l’anthropologie séculaire de l’Eglise catholique vis-à-vis des fonctions principales de la sexualité et de la conjugalité, l’on pourrait avancer le raccourci suivant : --elle a fortement et constamment encouragé la fonction procréatrice du couple marié; --elle s’est méfié systématiquement de la fonction hédoniste, pourtant tenue aujourd’hui dans notre culture occidentale pour primordiale en vue de la maintenance et du bonheur du couple; --elle a montré fort peu d’intérêt pour la fonction relationnelle, celle qui, distingue radicalement l’humanité de l’animalité. Il demeure entendu que, dans le cours de la vie d’un couple d’aujourd’hui, on portera l’accent tantôt sur l’une tantôt sur l’autre de ces fonctions. (d’après Xavier Thévenot, Les ailes et le souffle, DDB/Cerf, 2000, p. 98, note).

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