L'euthanasie

De
Publié par

Ne pouvant supprimer la mort, notre civilisation la retarde jusqu'à l'absurde de l'acharnement thérapeutique, elle la cache dans les hôpitaux. On rêve d'une mort contrôlée, aseptisée, obéissante. Dans la discussion actuelle sur l'euthanasie ceux qui ont une réelle expérience de la mort ne sont pas si nombreux. L'auteur est gériatre. Son métier est d'écouter des malades souvent très âgés, d'entendre leurs volontés et de les respecter. Prenant partie clairement contre l'euthanasie, ce livre constitue une tentative pour redéfinir de façon claire et objective les principales notions qui sont au coeur de ce débat.
Publié le : mercredi 1 juin 2005
Lecture(s) : 252
Tags :
EAN13 : 9782336278834
Nombre de pages : 200
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'EUTHANASIE

(Ç)L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-7864-X

EAN : 9782747578646

Michel CAVEY

L'EUTHANASIE
Pour un débat dans la dignité

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

Harmattan Konyvesbolt 1053 Budapest, Kossuth L. u. 14-16 HONGRIE

L'Harmattan Italla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

A Jean Bernabé

AVERTISSEMENT

Ce texte est le résultat de plusieurs années de réflexion. Pour l'essentiel il a été rédigé au printemps 2004. Depuis, et en référence explicite à l' «affaire Vincent Humbert », le Parlement s'est saisi de la question de la fin de vie. Au mois de novembre une loi a été votée à l'Assemblée Nationale. Ceci met-il fin au débat? Il est probable que non. C'est d'ailleurs ce qu'ont immédiatement affIrmé les partisans de l'euthanasie, qui n'ont pas manqué tout à la fois de saluer un texte qui selon eux va dans le bon sens, mais de faire remarquer que cela ne résout en rien la question qu'ils posent et qui est celle du droit de choisir librement sa mort. Et effectivement, ils ont raison. Le texte voté au Parlement est remarquable. Le lecteur trouvera en fin d'ouvrage une analyse des travaux de la mission parlementaire qui en est à l'origine. La seule critique qu'on peut lui faire est de ne pas apporter de nouveauté: les textes en vigueur suffisaient, et pour qui voulait bien les prendre au sérieux ils définissaient très correctement les droits et les devoirs de chacun. De la sorte la nouvelle loi n'est qu'un apport pédagogique: on a mis en un même lieu les préceptes qui doivent guider l'action, c'est plus clair. Mais la question de l'euthanasie reste entière. La nouvelle loi a dit des choses sur la fin de vie difficile. Elle en a dit beaucoup moins, et pour cause, sur les situations dramatiques, comme celles de Vincent Humbert, qui concernent des malades qui ne sont pas en fin de vie. Elle a refusé délibérément d'envisager un droit à décider de sa propre mort.

Elle a pris clairement position pour sécuriser les décisions d'abandon thérapeutique, elle n'a pas autorisé l'euthanasie. Qu'elle ait eu raison sur ces deux refus est pour nous une évidence. Mais du coup il y a une autre évidence: les partisans de l'euthanasie vont redoubler d'efforts pour obtenir ce qu'ils veulent. La loi voulait clore le débat, elle n'a fait que l'ouvrir. Les pages qui suivent se veulent une contribution à ce débat. Disons-le tout de suite: elles sont insuffisantes. Il en va ainsi parce que les problèmes abordés sont difficiles, et qu'une analyse complète conduirait à de très longs développements. Pour ne prendre que cet exemple, on ne peut aborder a question de l'abandon thérapeutique sans faire référence à la philosophie de l'action, qui ne se laisse pas résumer en quelques lignes. Mais si déjà ce texte permet au lecteur de s'orienter et de comprendre comment il doit, s'il le veut, approfondir sa réflexion, il aura rempli sa modeste mission.

10 décembre 2004

8

INTRODUCTION

Que se passe-t-il avec le débat sur l'euthanasie? On le voit qui resurgit périodiquement. On ne sait pas très bien à quelles règles mystérieuses ces résurgences obéissent; il se peut que les raisons en soient purement médiatiques, tant sont télégéniques certains «problèmes de société» ou prétendus tels. Et d'ailleurs aurait-on raison de parler de débat? On a plutôt le sentiment que les uns et les autres remuent les mêmes arguments et contre-arguments, et que s'il y a une discussion elle n'avance guère. On sait que d'autres pays au contraire ont choisi d'aborder cette question de front, et que des positions y ont été prises. Le trait le plus saillant de ces positions est leur caractère particulièrement divers (chaque nation élaborant sa solution particulière) et surtout nuancé: aucun pays ne légalise l'euthanasie, on se contente de procéder à des aménagements juridiques qui tentent de s'en tenir à la plus grande prudence. En tout état de cause on observe à peu près autant de positions que de pays, ce qui montre qu'aucune de ces positions ne fait consensus. Cependant les partisans d'une loi sur l'euthanasie, constatant que certains pays ont pris des dispositions législatives en ce sens, en profitent pour diviser le monde entre les pays rétrogrades qui ne légifèrent pas et les pays modernes qui ont franchi le Rubicon. Ce raccourci ne peut être accepté tel quel: d'abord parce qu'il fait l'impasse sur J'extrême hétérogénéité des réponses, qui pointe pourtant davantage la perplexité que l'assurance; ensuite parce que la modernité n'est

pas un critère reconnu en éthique. Allons plus loin: il ne suffit pas qu'un texte soit récent pour qu'il soit moderne, et il suffit encore moins qu'il soit moderne pour constituer un progrès. C'est que dans ce débat comme dans beaucoup d'autres l'approximation règne sans la moindre prudence. On se souvient par exemple que le gouvernement Jospin avait décidé de porter de 12 à 14 semaines le délai légal pendant lequel l'avortement pouvait être réalisé1 ; cette décision ne semble pas poser de problème éthique particulier. Mais la raison pour laquelle cette extension du délai avait été décidée était qu'il fallait « moderniser notre législation». Il n'est pas sûr que la nécessité de faire moderne soit une manière pertinente de définir le début de la vie humaine2. L'une des difficultés du débat sur l'euthanasie est sans doute son aspect incroyablement émotionnel, qui pousse les plus sincères à perdre complètement le sens des réalités. En particulier il y a quelque chose d'étrange à voir le nombre de ceux qui semblent parler d'expérience. Si on considère les partisans de l'euthanasie, on est très vite saisi de perplexité: certes ils militent, mais que connaissent-ils exactement des situations concrètes? Comment se sont-ils constitué leur savoir? On suppose bien que les militants, et même les adhérents de l'Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité ont eu une ou deux expériences personnelles; mais cela ne fait pas une connaissance. Et il est étrange de ne même pas trouver parmi les actions de cette

1

2 Une autre manière de poser le problème de travers est de stigmatiser non l'archaïsme mais l'hypocrisie; c'est ainsi que le 27 avril 2004 on a entendu sur France-Inter le Maire de Paris comparer la situation de l'euthanasie à celle du droit à l'adoption par les couples homosexuels: l'adoption est interdite à ces couples mais elle ne l'est pas à un homme seul; il suffit donc pour tourner la loi de dissimuler qu'on vit en couple... Certes; mais I'hypocrisie est-elle du côté de ceux qui font la loi ou du côté de ceux qui la tournent? Il ne suffit pas qu'une loi soit méprisée pour qu'elle devienne une loi hypocrite. 10

Loi du 4 Juillet 2001.

association3 l'existence d'une cellule d'écoute ou de soutien, qui aurait un intérêt évident en termes d'aide aux personnes et permettrait aussi de constituer un véritable savoir. Mais les choses ne vont pas mieux du côté des médecins: leur voix fait autorité, soit qu'ils le revendiquent soit que nul ne songe à leur contester une place éminente dans ce débat Pour tout le monde il va de soi que le médecin est la référence sur cette question. Soit Il suffit pourtant d'un simple calcul pour entrevoir la réalité. Il Ya eu 540 000 décès en 2003 en France; il Ya 200 000 médecins. En d'autres termes un médecin constate moins de 3 décès par an. Ceci conduit à poser une première question à laquelle on ne s'attendait pas: comment se fait-il que les médecins soient si régulièrement considérés comme faisant autorité en matière de mort? Comment cela se fait-il, alors que cela est infiniment moins assuré qu'on ne le pense? Examinons ce premier point. Il est facile d'objecter que de ce point de vue le corps médical est hétérogène: les médecins administratifs, les chercheurs, les ophtalmologistes sont rarement confrontés à la mort, les réanimateurs, les gériatres, les médecins de soins palliatifs en voient davantage. Certes; mais les uns et les autres sont des fractions extrêmes de la profession, et leurs effectifs sont confidentiels; pour les autres, les gros bataillons de la médecine, le chiffre est probablement exact. II suffit pour s'en convaincre de considérer les médecins généralistes libéraux: sur les 540 000 décès, 70% ont eu lieu à l'hôpital, ce qui revient à dire que les 60 000 médecins généralistes se sont partagé 162 000 décès. On retrouve le même chiffre de deux à trois décès par an. Contrairement à ce qu'on pense, donc, et d'une manière plus étonnante contrairement à ce qu'eux-mêmes pensent, les médecins sont assez rarement confrontés à la mort. Dans la moyenne, un médecin n'en voit guère plus d'une centaine dans sa carrière. Certes, même si réflexion faite il ne voit pas
3 Voir par exemple http://www.admd.net/sommair.htm Il

beaucoup de morts il en voit toujours plus que les autres français; mais tout de même cela reste assez peu pour faire un expert, et il faut se demander pourquoi il croit l'être. En réalité le médecin ne peut se prévaloir d'aucune compétence en en matière de mort, et l'idée qu'il une autorité dans ce domaine est donc une illusion. Du fait que les médecins sont, réflexion faite, bien moins experts en mort qu'on ne le croit, il suit immédiatement qu'ils ne doivent guère avoir de compétence à parler d'euthanasie. Effectivement on compte d'ordinaire que seulement 10% des fins de vie demandent la mise en œuvre des techniques de la médecine palliative, les 90% restantes se passant sans problème particuliers; et on admet généralement que, employées à bon escient, les techniques palliatives ont 90% de bons résultats. En d'autres termes ce sont 5 400 décès qui en 2003 ont pu poser problème, soit 0,02 par médecin. C'est moins d'une fois dans toute sa carrière qu'un médecin sera confronté à une fin de vie pouvant poser la question de l'euthanasie6.
4

Encore faudrait-il nuancer: les autres professionnels de santé en

voient probablement davantage; les pompiers voient probablement plus de cadavres; les employés de l'état-civil voient davantage de personnes en deuil, etc... 5 Il Y a là une ambiguïté, pour ne pas dire plus, du mouvement des soins palliatifs: l'accompagnement des mourants devient une sorte d'obligation, et si cela peut se comprendre d'un certain point de vue, il serait sans doute plus réaliste de rappeler que la mort est le plus souvent un phénomène simple qui ne nécessite aucune médicalisation. Et si le mouvement des soins palliatifs a su pointer le risque d' « acharnement psychologique », il n'en tire pas toujours toutes les conséquences. Les soins palliatifs, ce n'est pas quand on meurt, c'est quand la mort se passe mal. 6 Ici on a en vue 1'« euthanasie compassionnelle », celle qui se donnerait pour but d'abréger une fin de vie en raison de souffrances non maîtrisées. On sait bien que se posent aussi deux questions: Celle de l'euthanasie « pour convenance personnelle », revendiquée au nom d'un droit à disposer de sa mort.

.
.

Celle, beaucoupplus délicate, de ]'« euthanasiepour survie

inhumaine» ; on verra que le problème posé est rapidement celui de l'acharnement thérapeutique; il est difficile d'évaluer le nombre de ces cas; on a lieu de croire qu'il n'est pas très élevé. 12

Pourquoi donc prête-on au médecin une telle compétence vis-à-vis de la mort? Certes il va de soi, comme on l'a dit plus haut, que les médecins sont inégaux sur ce sujet, et que si certains ne côtoient jamais la mort d'autres en ont fait une compagne quotidienne. Mais outre que ce ne sont pas ceux-là qu'on entend le plus, c'est à la profession en tant que telle que notre civilisation accorde crédit sur ce sujet. Il faudrait tout de même se demander pourquoi notre civilisation a besoin de cette illusion. Allons plus loin: pourquoi a-t-elle besoin de spécialistes au moment du trépas? D'ailleurs il n'en a pas toujours été ainsi, et la médicalisation de la mort est un phénomène assez récent. Une étude historique ne manquerait sans doute pas de montrer que pendant longtemps on n'a eu que faire du médecin au moment de l'agonie. Le médecin était là pour soigner, quand il renonçait il quittait la scène. On n'a certainement pas étudié toutes les raisons pour lesquelles on a éprouvé le besoin de médicaliser la mort. Et le problème est loin d'être simple; en particulier on aurait tort de trop rapidement faire porter la responsabilité de cet état de choses sur les médecins eux-mêmes: un peu de rigueur montre aisément que les patients ont, au minimum, leur part de responsabilité. Considérons par exemple le fameux sondage IFOP de 19917, qui sert d'étendard au mouvement des soins palliatifs: 70% des malades meurent à l'hôpital alors que 70% des personnes interrogées déclarent vouloir mourir chez elles. En données brutes cela permet de pointer l'inadéquation de notre système de prise en charge de la fin de vie, et pousserait à plaider pour une sorte de démédicalisation, ou au moins de détechnicisation du mourir. Examiné avec un peu plus de prudence ce sondage dit tout autre chose: c'est qu'en effet les 70% des personnes qui veulent mourir à domicile sont, elles, en bonne santé; on constate que leur avis sur la question a tendance à se modifier quand elles tombent malades, d'où il suit
7

Présentation

de l'enquête IFOP Santé

- ASP,

bulletin Liaisons, nov.

1991. 13

que dans la pratique il n'est pas si simple de renvoyer un malade mourir chez lui. Certes, cela vient souvent de ce qu'il est difficile d'organiser la prise en charge; mais ce n'est pas le plus fréquent; certes le malade, mais aussi sa famille, surestime souvent la difficulté de l'entreprise, mais ce n'est pas là encore le plus fréquent. La réponse est beaucoup plus irrationnelle, de la part des uns comme des autres: dans la pratique lorsque l'équipe soignante propose au malade en fin de vie un retour à domicile la réaction qu'elle recueille est bien souvent la stupeur, comme si elle venait de dire quelque chose d'incongru: dans l'immense majorité des cas la famille ne le souhaite pas et le malade non plus; toutes proportions gardées le désir de mourir à la maison a le même parfum que celui d'accoucher à la maison, et lorsque le médecin dans ce contexte propose un retour à domicile la réponse qu'il obtient est bien souvent de l'ordre du : « Vous me mettez à la porte ». Mais revenons à notre sujet: s'agissant de l'euthanasie, la première conséquence du calcul que nous avons fait est que la compétence qu'on prête sur ce sujet aux médecins du simple fait qu'ils sont médecins n'a rien d'évident, et que ce consensus implicite a toute chance de correspondre bien plus à un rituel social qu'à une réalité. Une deuxième conséquence de ce calcul est que tout de même il y a des catégories de médecins qui côtoient la mort plus que les autres. Répétons le : on aimerait pouvoir dire que ce sont ceux-là qu'on entend le plus sur une question comme l'euthanasies.

Cela poserait en outre une question importante si on voulait organiser une procédure d'euthanasie. Car si on ne veut pas se payer de mots il n'y a que deux solutions: la première est d'avaliser toute demande du moment qu'elle est exprimée par le patient lui-même, mais il semble que personne ne soutienne cette proposition; la seconde est de médicaliser la demande, et cela suppose l'association de trois compétences: Compétence pour évaluer le pronostic du malade. Compétence pour évaluer la motivation du malade. Compétence pour accomplir Je geste euthanasique.

8

. . .

14

Mais il y a encore une troisième conséquence. Nous avons dit qu'on peut évaluer à 5 400 par an en France le nombre de décès pouvant éventuellement poser des problèmes que même une pratique parfaite des soins palliatifs ne pourrait pas résoudre de manière satisfaisante. Si on suppose que les deux populations sont homogènes, on peut évaluer à 1370 le nombre de décès posant ainsi problème aux Pays-Bas. Or ce n'est pas ce que les chiffres nous disent, même si, étrangement, les évaluations varient selon les sources du simple au double; par exemple pour l'année 2002 on annonce de 1 800 à 3 600 euthanasies9, soit, par rapport à ce qui aurait dû être observé, un excédent de 30 à 150%. Et puisqu'elles ont été comptabilisées on peut considérer que toutes ces euthanasies ont été effectuées selon la procédure prévue, et que par conséquent elles ont été avalisées par des médecins; le présupposé de leur compétence en la matière est censé garantir le bien-fondé de ces euthanasies et la société est ainsi dispensée de s'interroger. Mais pourtant, comment ne pas se demander pourquoi le nombre d'euthanasies est si anormalement élevé? Cela pourrait naturellement correspondre au fait que les Hollandais sont moins avancés que nous en matière de soins palliatifs, ce qui a été longtemps exact, même si sur ce point les choses sont en train de changer rapidement. Mais le plus probable est qu'aux Pays-Bas on n'en est absolument plus à préconiser l'euthanasie dans le cas d'« une maladie mortelle à
II n'est pas si simple de réunir ces trois compétences, sans compter que naturellement le fait d'être compétent dans ce domaine n'impose pas de mettre sa compétence au service d'un tel combat. Pour autant on constate aisément que I'hétérogénéité du corps médical relativement à cette compétence pousse à se demander comment on pourrait sélectionner les médecins chargés de procéder à l'expertise des situations. 9 Comparer par exemple les données du rapport de la Mission Parlementaire (voir en fin d'ouvrage) et ceux trouvés dans la revue « Médecine palliative », 2004, N° 3, p. 62 ; cette différence pourrait être due cependant au fait que certaines sources tiennent compte des euthanasies clandestines, dont on pense qu'elles sont deux fois plus nombreuses que les euthanasies déclarées. 15

très court terme, avec des souffrances insoutenables », et qu'on est déjà passé à autre chose. Et de fait si la législation hollandaise ne concerne actuellement que des malades en fin de vie, des voix s'élèvent déjà pour qu'on étende la possibilité de J'euthanasie à d'autres situations. Certaines posent en effet problème, comme les maladies chroniques génératrices de souffrances graves, ce qui était somme toute le cas de Vincent Humbert; on comprend le désir d'y remédier, mais il faut admettre qu'on sort là du cadre de la maladie mortelle à bref délai; de même on parle d'examiner la situation des nouveaunés atteints de malformations graves; cela peut aussi se comprendre 10,mais on sort ici de l'acte posé à la demande du malade. Mais, plus grave car infiniment plus dangereux, on parle du cas des malades mentaux graves (et on se demande comment un psychiatre pourrait alors lutter contre une tentative de suicide), voire des déments ou même simplement des personnes âgées fatiguées de vivre. Bref on voit qu'aux PaysBas on est déjà loin de ce qu'on prétendait faire. Certains en France peuvent souhaiter cette évolution, mais il faut dans ce cas en prendre acte et l'annoncer. Ainsi donc le débat sur l'euthanasie fait s'affronter deux clans dont on commence à soupçonner que ni l'un ni l'autre ne sait réellement de quoi il parlell. Le but de ce travail est de faire le point sur les aspects les plus importants de cette question, en essayant à chaque fois d'aller au fond des choses. L'euthanasie est un non-sens, mais il faut pouvoir le démontrer. Le combat contre l'euthanasie peut être gagné, encore faut-il forger des armes solides, et s'il faut évidemment dépister les ambiguïtés des partisans de J'euthanasie il faut tout autant prendre conscience de celles des adversaires.

10 Au reste, en France même, J'avis du CCNE « Fin de vie, arrêt de vie, euthanasie» aborde cette question. Il Ou tout au moins leur compétence en cette matière n'a certainement pas le niveau qu'on leur prête ou qu'ils s'attribuent. 16

LE CONTEXTE FRANÇAIS

La question de l'euthanasie est posée à notre société depuis longtemps. Il y a eu, spécialement dans les années 94-95, plusieurs débats télévisés sur le sujet, et la pression se fait de plus en plus insistante pour instituer une loi sur le sujet. Une association, ]' Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité, milite dans ce sens. Mais il est inquiétant de constater qu'en France la passion tient lieu de débat. Le problème, on l'a dit, refait surface au gré de l'actualité, ce qui n'est certes pas le meilleur moyen de discuter. C'est que faute d'avoir réellement réfléchi les adversaires d'une légalisation éludent un combat auquel ils ne sont pas prêts: il est pathétique de voir à quel point, bizarrement, ils se défendent mal, alléguant essentiellement une peur des dérives, ou une perte des repères. Avec d'aussi pauvres arguments ils se font les fourriers de la loi qu'ils redoutent; pourtant il existe des arguments autrement plus convaincants, on peut même dire que les choses sont bien plus simples qu'on ne pense. Du coup les partisans d'une loi jouent sur du velours et le temps travaille pour eux. Même quand leur argumentation pèche, même quand la question de l'honnêteté inte11ectuelle peut légitimement être posée, leur travail agit comme une propagande, et cette propagande est efficace. Et pourtant... Et pourtant, que penser de ce sondage dont on parle si souvent comme d'une preuve: à la question: «En cas de maladie grave ou incurable s'accompagnant d'une souffrance

insurmontable, seriez-vous favorable à ce que soit reconnu au malade le droit d'être aidé à mourir à sa demande? », 85% des Français répondent oui. Cela suffIrait-il à dire que 85% des Français sont favorables à l'euthanasie? Pourtant les anomalies de ce sondage sautent aux yeux: On se demande dans quel monde vivent les 15% des personnes qui n'ont pas répondu oui à la question posée; le plus probable est qu'elles ne l'ont pas comprise. Il n'est pas possible de répondre honnêtement à une telle question si on ne précise pas qu'il existe toujours, on le verra plus loin, un moyen non euthanasiant de mettre fin aux souffrances d'un malade. . Il n'est pas davantage possible de répondre honnêtement si on ne précise pas qu'il existe plusieurs manières de ne plus s'opposer au décès d'un malade.

.
.

Mais peu importe: la référence, au besoin incantatoire à ce sondage suffit; nous sommes dans la propagande et on peut tout demander à un drapeau sauf de faire dans la nuance. Et pourtant, que penser de l'affaire de Mantes-la-Jolie? Car on a vu à quelle vitesse les partisans d'une loi sur l'euthanasie ont immédiatement sauté sur le cas: l'infIrmière injustement accusée devenait une sorte de pasionaria. La suite a montré qu'eHe présentait essentiel1ement un trouble psychiatrique; mais n'aurait-il pas été opportun d'en tirer les conséquences? Compte tenu de son trouble la dernière chose à faire pour cette infIrmière était de la placer sous les feux de la rampe, mais personne n'a fait amende honorable; on a jeté l'opprobre sur un service hospitalier, personne ne se demande comment ce service a surmonté l'épreuve12. D'autres exemples, brandis comme des étendards, posent des problèmes analogues. C'est le cas du suicide de Roger Quilliot; cet ancien maire de Clermont-Ferrand avait décidé de mettre fin à ses
12 On ne sait même pas comment il assurait ses propres soins palliatifs; toujours est-il que son honneur ne lui a pas été rendu. 18

jours et l'a fait. Mais alors qu'il était prévu que son épouse se suicide en même temps que lui, les secours sont arrivés un peu trop tôt, et elle a été réanimée avec succès. On se sert de cet exemple pour stigmatiser l'acharnement thérapeutique, qui a conduit à ramener à la vie une personne qui avait décidé de la quitter. Certes ce sont les faits. Mais on ne peut négliger aussi facilement un autre fait: Mme Quilliot est toujours vivante, et elle n'a pas récidivé dans son geste. Cela voudrait-il dire que lorsqu'elle a tenté de mettre fin à ses jours sa décision n'était pas sincère? Certainement pas: d'ailleurs on croit savoir qu'elle continue à militer pour le droit au suicide, et qu'eUe ne renie rien de ce qu'elle a fait. Sa sincérité n'a donc pas à être mise en cause (et on se demande de quel droit on le ferait). La question que nous posons est autre: l'acte de quitter la vie a tout de même quelque chose de définitif; de la sorte on ne voit guère comment on pourrait envisager de faire droit à une demande de suicide sans être assuré que la volonté de mourir est elle aussi définitive; et quand après avoir voulu mourir une personne prend la résolution de continuer de vivre, comment peut-on analyser son désir de mort? En conséquence, s'agissant du cas de Mme Quilliot, on est embarrassé: il serait temps de se demander si réflexion faite, et sans que cela fasse le moins du monde douter de la sincérité de son acte au moment où eBe l'a posé, sa volonté de mourir était aussi définitive qu'il y paraissait. Mais rien n'y fait, et alors que le cas de ce couple a toute chance de constituer un contre-exemple on persiste à le mettre en exergue. C'est le cas de cet ancien policier qui a tué d'une balle dans la tête son épouse atteinte d'une démence. Ici l'incompréhension est encore plus éclatante. Les partisans d'une loi sur l'euthanasie en effet déclarent qu'ils tiennent ferme au principe selon lequel aucune euthanasie ne peut se faire sans la demande expresse du malade, mais ne semblent pas embarrassés par le fait que dans le cas dont nous parlons cette demande expresse n'est pas évidente. Et alors que le plus manifeste dans cette terrible affaire est la souffrance du mari, on continue à saluer son geste libérateur, sans se demander qui a

19

été libéré, et de quoil3. Cela n'est pas de nature à aider le meurtrier à trouver la paix et à faire son deuil. Quant à la récente affaire de Vincent Humbert, on peut tout à la fois ressentir l'horreur de cette situation, comprendre et com-patir au sens propre du terme à la souffrance de chacun des protagonistes et ressentir un malaise devant certaines anomalies de cette histoire: qu'il suffise de rappeler par exemple que la condition essentielle pour procéder à une euthanasie quand on la souhaite réellement est la discrétion. Mais il est probable que ce flou, ces manques de cohérence, ces approximations sont aussi fréquents chez les partisans d'une loi que chez leurs détracteurs. Considérons en effet le cas suivant: un médecin de la région toulousaine a été traduit devant l'Ordre régional pour avoir effectué une euthanasie, il a été relaxé par ses pairs. C'est là une situation singulière, qui résulte largement du statut singulier de l'Ordre des médecins. On comprend bien pourquoi le médecin a été relaxé: ses pairs ont jugé qu'il avait agi en conscience, qu'il avait cherché à faire le bien, qu'il n'avait pas tiré de bénéfice personnel de son acte, bref qu'il n'avait pas démérité de son titre de médecin; ils ont décidé en outre, et à juste titre, que leur décision pourrait bien contribuer à ouvrir un débat, et que cette ouverture est urgente. Mais il reste à se demander pourquoi les choses en sont restées là. Car les médecins ne sont pas des juristes, encore moins des magistrats; s'ils ont un pouvoir disciplinaire ils n'ont aucun mandat pour rendre la justice et il ne leur appartenait en rien de se prononcer sur le fait que le médecin poursuivi a pratiqué un meurtre avec préméditation. Ce qui s'est passé, c'est simplement que l'autorité judiciaire, parce
13 Espérons que le lecteur nous fera la grâce de croire que, médecin gériatre hospitalier confronté quotidiennement à la tragédie de la démence, nous écrivons ces lignes sans méconnaître le moins du monde l'intensité de cette souffrance. Une chose est de dire que le geste du meurtrier n'est pas éthiquement adapté, une autre serait de ne pas le comprendre. C'est là d'ailleurs une des conditions du débat éthique: s'il était toujours possible de demander à des humains de se conduire selon des principes fermes et absolus, l'éthique n'aurait même pas lieu d'exister. 20

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.