L'islam au risque de la laïcité

De
Publié par

Cet ouvrage se propose de revisiter à la fois des écrivains de la pensée islamique savante et des doctrines fondamentalistes, en relation avec l'esprit critique et les enjeux de la laïcité. Ces "émergences de laïcité" furent relayées par les soufis qui pariaient sur la liberté intérieure, la fraternité, l'accueil de la différence, l'amour. S'y opposent les courants fondamentalistes et intégristes qu'il convient de situer dans l'histoire. Éclairant les origines, voici un ensemble d'éléments pour une meilleure compréhension des problèmes contemporains.
Publié le : samedi 1 octobre 2005
Lecture(s) : 317
Tags :
EAN13 : 9782336266701
Nombre de pages : 247
Voir plus Voir moins
Cette publication est uniquement disponible à l'achat

L'ISLAM AU RISQUE DE LA LAÏCITÉ
,

Emergences et ruptures

site: www.librairiehannattan.colTI e.mail: harmattanl@wanadoo.fr
(Ç) L'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-9233-2 EAN : 9782747592338

André DURAND

L'ISLAM AU RISQUE DE LA LAÏCITÉ
,

Emergences et ruptures

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique; 75005 Paris FRANCE
L'Hannattan Hongrie

Espace L'Harmattan

Kinshasa

L'Harmattan

Italia

L'Harmattan

Burkina Faso

Kënyvesbolt Kossuth L. u. 14-16

Fac..des Sc. Sociales, Pol. et Adm. ; BP243, KIN XI
Université de Kinshasa

Via Degli Artist~ 15 10124 Torino
ITALIE

1200 logements villa 96 12B2260
Ouagadougou 12

1053 Budapest

- ROC

À ma famille À mes amis À ceux qui combattent l'obscurantisme
« L 'exaction forcée d'une religion est une preuve évidente que l'esprit qui la conduit est un esprit ennemi de la vérité ».

Dirris, docteur de Sorbonne, cité par Voltaire. Traité sur la tolérance, Flammarion, Paris, p.ll O.

AVANT PROPOS

« Un ouvrage de plus sur l'Islam », objectera-t-on. Et qui plus est, dans son rapport à la « laïcité» ! Ne risque-t-on pas, en définitive, un phénomène de saturation? Peut-être! Raison de plus, a contrario, pour renouveler notre regard, s'il est possible. Ce livre s'est imposé à nous à la suite d'une demande réitérée de collègues et amis de l'association « Passerelles Nord-Sud », au terme d'une communication sur ce sujet. Mais il était comme en maturation depuis notre séjour de huit ans au Maroc au titre d'enseignant psychologue. Pourquoi cet ouvrage? Notre rencontre avec le Coran date de quelques décennies. En 1965, le professeur Roger Arnaldezl nous a fait découvrir, à Lyon, le Coran et la civilisation arabo-musulmane. Des années plus tard, Madame Denise Masson, à Marrakech, traductrice du Coran en français, auteur de nombreux ouvrages 2 nous plongeait dans la lecture du texte et m'ouvrait à la richesse insoupçonnée de cette civilisation. Cette exploration prenait d'autant plus de relief qu'elle s'accompagnait d'un travail sur le terrain, dans le cadre de notre recherche en psychopathologie et en psychosociologie menée pendant quatre années dans cette ville marocaine. Exploration, mais aussi démystification des schèmes et courants conservateurs qui habitent les sociétés Islamiques comme la société française, notamment l'obscurantisme, en Occident, des intégristes chrétiens. Il y a plus de quinze ans, des recherches conduites dans des quartiers à majorité musulmane de Toulouse avec nos étudiants de psychologie interculturelle de l'Université de Toulouse Le Mirai!, nous ont confronté à des problèmes analogues à ceux que nous avions rencontrés au Maroc, mais différents aussi en raison du contexte sociologique français. Déjà se posaient un certain nombre de questions concrètes: mariages forcés, influence des prédicateurs clandestins qui distribuaient de l'argent en échange du port du voile, revendications dans les cantines scolaires, communautarisme, propagande religieuse antioccidentale, etc... L'urgence ne résidait pas uniquement dans l'élaboration de mémoires sur des problèmes interculturels (nous en avons dirigé plus d'une centaine que nous conservons avec intérêt), mais dans la re-découverte de la pensée Islamique en rapport avec l'intégration.

1

R. Arnaldez est membre de l'Institut. On lui doit une vingtaine d'ouvrages sur l'Islam, la
médiévale et la pensée d'Averroès. Nous signalons son dernier ouvrage paru :

philosophie 2
«

L'homme selon le Coran », Hachette, Paris, 2002.
1967. Lire aussi Les trois voies de l'unique, Desclée de

Le Coran I et II, folio, Gallimard, Brouwer, Paris, 1983.

Cet ouvrage se propose de revisiter, par touches et non d'une manière académique, à la fois des écrivains de la pensée Islamique savante et des doctrines fondamentalistes, en relation avec l'esprit critique et les enjeux de la laïcité. Exode véritable à la découverte des auteurs non orthodoxes qui ont pris du recul par rapport à la société environnante et à la tradition. Ils ont refusé de rejoindre la norme et ont posé des interrogations essentielles qui nous concernent encore aujourd'hui. Leur investigation épouse le goût de la pensée et de la liberté, l'aventure de l'esprit à travers ruptures, incompréhensions, voire persécutions. Ces émergences de laïcité sont relayées, en quelque sorte, par les soufis. Généralement, leurs méthodes sont moins rationnelles que celles des « penseurs indépendants », mais ils parient sur la liberté intérieure, la fraternité, l'accueil de la différence, l'amour . Tel AI-Hallâj qui mourra crucifié pour apostasie. A ces émergences s'opposent les ruptures des courants fondamentalistes et intégristes qu'il convient de situer dans I'histoire et dans leur idéologie archaïque, parfois meurtrière, toujours intolérante. Ce déchiffrement renvoie inévitablement à notre histoire occidentale et à notre héritage comme par un jeu de miroirs, pour qui refuse clichés, stéréotypes, caricatures que les siècles ont véhiculés. Aussi un renouvellement du regard est nécessaire pour les quêteurs de sens qui, à travers les modes et les tumultes du monde actuel, désirent trouver ou retrouver les questions radicales. Cet autre que je rencontre, cette interculturalité reconnue et effective, ne demandent-ils pas silencieusement d'être moi-même? C'est le propre de cette altérité: en miroir, elle façonne ma propre existence. Une identité toujours en chantier, car elle est à la fois exil mais aussi port d'attache. Notre histoire occidentale, lieu de cette altérité et de cette identité, est traversée par la mouvance intégriste, mais aussi par des courants de pensée musulmane d'une grande richesse, autour des problèmes issus de la modernité, notamment la laïcité. L'Islam français, diversifié et complexe, se positionne par rapport à ces problèmes. Comment est conçu ce livre? Du point de vue méthodologique, nous nous sommes heurté à deux problématiques possibles. L'une privilégiant le catalogue: celui d'auteurs musulmans, théologiens, philosophes ou soufis ; l'autre étant délibérément thématique. Celle-ci, en raison de la diversité considérable des perspectives d'une époque à une autre, aurait sûrement versé dans une rationalisation superficielle. La première problématique, proche du catalogue, serait apparue quelque peu fastidieuse et abstraite. Deux écueils nous menaçaient: le Charybde du répertoire historique et le Scylla d'une pensée sans attaches concrètes. Nous avons préféré extraire, pour autant qu'il est possible, des éléments essentiels en rapport avec la modernité, la laïcité en l'occurrence, au risque d'un double reproche: pour les uns celui d'une simplification 8

excessive, voire d'une démarche réductrice; pour les autres une exhaustivité trop lourde. Dans sa structure, cet ouvrage est organisé en quatre parties de longueur inégale; la première situe un certain nombre de penseurs « indépendants », de mystiques soufis et leurs logiques par rapport à des questions touchant la laïcité, en précisant toutefois qu'il serait illusoire et anachronique d'attribuer à ce concept une valeur strictement univoque. La seconde partie instruit la mouvance de l'intégrisme musulman en référence à ce qui lui apparaît des dérives hétérodoxes, affrontée à la modernité, avec ses composantes de liberté, de démocratie, de laïcité. La troisième partie esquisse les positions des penseurs musulmans contemporains face à la question coranique et à ses herméneutiques. Les interpellations sont multiples: Islamisme, globalisation et ultra individualisme, sciences humaines et requêtes démocratiques. Enfin une étude de l'Islam français aux prises avec toutes ces questions dans un contexte républicain et laïque prolongera et concrétisera notre recherche. Les problèmes du communautarisme et du port du voile appelleront des analyses à de multiples niveaux. Un appel scandera l'ultime conclusion de notre étude.
Remerciements.

à la mémoire d'HenriCorbin, Louis Gardet, Denise Masson, à mes amis qui m'ont encouragé, notamment Lucien Bordaux, professeur à l'Université de Toulouse-Le-Mirail, et Janine Dupray de « Passerelles Nord Sud» qui a permis la réalisation de cet ouvrage, à Mohammed Arkoun, Rachid Benzine, Abdou Filali-Ansary, Abdelwahab Meddeb, Henri PenaRuiz, Pierre-André Taguieff, Dominique Urvoy, Edgard Weber, dont les travaux ont apporté une large contribution à la rédaction de notre livre. Mais aussi à l'approfondissement de notre ouverture au dialogue toujours en chantier. .. notre gratitude envers Madame Fatima Mernissi : son humanité, sa culture, son courage, furent pour nous à Marrakech un bien précieux, enfin merci à Henri Lamarque, professeur à l'Université de Toulouse-Le-Mirail, pour la correction du texte et surtout pour ses conseils éclairés,

9

PRÉAMBULES

MÉTHODOLOGIQUE

ET HISTORIQUE

***
LE CORAN

Selon le mot de Louis Gardet : « La précellence du Coran est totale. On l'a souvent dit: la chrétienté est centrée sur une personne, le Christ; l'Islam est centré sur un livre, le Coran» 3 L'absolue supériorité du Coran est en Islam dogme de foi. Car il est Parole même de Dieu. Le mot Qur 'an signifie en syriaque « lecture », terme utilisé par le christianisme syriaque pour les textes de la messe. En arabe, qara 'a reçoit, plus précisément que «lire », le sens de «réciter ». La traduction adoptée par Régis Blachère4: iqra' «prêche », et qur 'an, « prédication» apparaît celle qui exprime le mieux ce substantif. Le Coran, Prédication, a pour synonyme al-Kitab, « le Livre », mais aussi « l'avertissement» qu'il faut sans cesse remémorer. Il prescrit au croyant ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire, savoir et pratique. Les traditions distinguent les surates « descendues» à La Mecque (612 à 622) et celles « descendues» à Médine (622 à 632). Elles prennent habituellement en compte les « conditions» (asbab) historiques et sociales. Souvent même des versets « abrogeants » et « abrogés », prérogative divine. Mais le texte reste intangible, incontesté et incontestable aux yeux des croyants, révélé par l'ange Gabriel au prophète Muhammad (Mahomet). La tradition (Sunna) a gardé le souvenir de scribes notant des textes, au fur et à mesure de la « prédication» sur des morceaux de cuir, tessons, omoplates d'animaux. Les meilleurs «gardiens» furent les «porteurs» du Coran qui le remémorisaient en permanence. On a retenu trois listes de sept noms. Le jeune Zayd Ibn Thabit fut chargé par le calife Abu Bakr d'établir une recension du texte à partir des feuillets (suhuf) dispersés. D'autres corpus, corrélativement, ont circulé, notamment celui d'Ali que les Chi 'ites évoquent. C'est 'Uthman, le troisième calife, qui effectue (vers 652) la dernière mise en forme. Les surates y furent groupées par ordre non chronologique, mais de longueur décroissante. Ce texte est considéré comme l'expression de la Mère du Livre (umm al-Kitâb) consignée de toute éternité sur une « Table bien gardée» constituant l'archétype céleste de la Vulgate (Coran LXXXV, 22). Dans la tradition populaire, celui qui lit le Coran se verra, le jour de la Résurrection, défendu par lui. Le Coran à donné lieu à de nombreux commentaires (tafsîr), importants pour la compréhension du texte. Le plus remarquable, celui de Tabari
3 Louis Gardet, L'Islam. Religion et Communauté, Paris, Desclée de Brouwer, 1988, p. 41. 4 R. Blachère, Le Coran, Paris, PUF 1966.

(m.922), grand voyageur, auteur de trente volumes; celui de Zamakshari (m.1143), riche en interprétations rationnelles; plus tard, le commentaire de Fakhr al- Din al-Razi (m.121 0) qui inaugure des commentaires inspirés de la science grecque (falsafa, transcription arabe de philosophie). À l'intérieur du « fait coranique », divers facteurs expliquent l'origine de l'exégèse: la précarité de la graphie arabe qui draine des obscurités, la pluralité du déchiffrement en raison des tournures elliptiques, des allusions... L'Islam a reconnu la valeur du « consensus doctorum» appelé ijmâ '. Historiquement, deux modes de pensées se font jour: l'une qui privilégie le commentaire littéral et obvie; l'autre qui met en relief une explication interprétative. Le sunnisme (sunna : coutume) se tiendra éloigné des extrêmes, en réaction contre les partisans de I'homme créateur de ses actes (doctrine professée par les mutazilites, début du VIlle siècle), mais aussi contre les adeptes de la « contrainte divine» (mouvement de pensée, à la même époque, des jabrites). La recherche du «juste milieu» conduira à un esprit communautaire et à la solidarité. La seule critique revendiquée sera la « Tradition du Prophète» (Sunnat al-nabi). Le chiisme, quant à lui, se caractérise comme mouvement politico-religieux dont le nom vient de shî'a 'Ali, ou «parti d'Ali », formé lorsque, après la mort de Muhammad, 'Ali s'opposa, en 658, à la bataille de Siffin, à Mu'âwiya, le futur calife fondateur de la première dynastie de l'Islam: les Omeyyades. Ses fidèles se séparèrent en plusieurs branches parmi lesquelles l'imamisme duodécimain encore vivant en Iran, l'ismaélisme septimain et le zaydisme. Les professions de foi sont proches des sunnites pour tout ce qui concerne Allâh, ses attributs, son agir. Mais sa spécificité se distinguera par le rôle de la raison et le maintien de l'effort personnel (ijtihâd) dans l'effort d'élucidation des textes du Coran et de la Sunna. L'imâm (guide) seul est détenteur du 'aql (moyen de connaissance). Le consensus n'est pas celui de la communauté, mais celui de l'accord unanime des ouléma(s), les savants en matière religieuse. Autres caractéristiques: la dévotion à l'égard des « gens de la Maison» (ahl albayt) ; le culte des imâm(s) ; la formation de gnoses sur « le sens caché» ; le « retour» (raj 'a), premier temps de résurrection, concernant les saints et les justes seuls et s'épanouissant, sous la conduite du Mahdi (le « bien guidé ») attendu en parousie pour restaurer la religion. Ce nom est attribué à« l'imam caché» des Chi' ites ismaéliens. En bref, le Coran constitue la loi (Char' ou Charî'a) par excellence qui concerne quatre domaines de l'activité: al la foi proprement dite ('aqida) : bl le culte ('ibâdât); ci l'éthique et la morale (akhlâq); dl les relations sociales interpersonnelles (mou 'âmalât). Faut-il ajouter que la deuxième grande source de la foi musulmane est la Sunna (coutume, manière de vivre du Prophète)? Plus précisément elle désigne tout ce que le Prophète a dit en dehors de la révélation divine. Ses propos sont communément appelés «hadîth» (récit, parole). Pour les 12

musulmans, les hâdiths complètent, clarifient, explicitent le Coran. Le recueil le plus célèbre est celui d'Ahmad Ibn Hanbal (mort en 855), qui voyage de Bagdad à Damas, puis au Yémen et au Hîjaz pour collecter ces « dits ». Comme on le voit, le terme Coran recouvre des réalités multiples et véhicule des ambiguïtés. Pensé, vécu à travers l'interprétation, l'éthique, les mythes et les rites; à la fois système doté d'une unité structurelle intangible pour les traditionalistes - et ensemble de processus historiques déterminés. Dès lors, lorsqu'on évoque le Coran, de quoi s'agit-il?

13

L'IsLAM
JALONS HISTORIQUES, « L'IsLAM COMME FAIT HISTORIQUE »5

Le temps du prophète Mohammad Fils d'Abdallah, petit-fils d'Abd al-Muttalib, arrière petit-fils de Hâschim, chef de la dynastie qui deviendra prépondérante en Jordanie (celle des hachémites). Il appartient à une petite tribu bédouine installée à La Mecque dont l'ancêtre est appelé Quraysch. De cette tribu, enrichie par le commerce des caravanes, sortiront tous les califes arabes. Sa prédication auprès des mekkois commence en 612-613 et se termine en 622, année de l'expatriement (en arabe hijra), point de départ de l'ère hégirienne. Il poursuit son action jusqu'à sa mort, en 632. La période mekkoise insiste essentiellement sur des thèmes propres aux deux monothéismes, judaïsme et christianisme: l'unité de Dieu, la création, la résurrection, le jugement à la fin des temps et la rétribution finale. Ce message s'oppose radicalement au polythéisme ambiant. L'opposition est si forte que la communauté naissante est contrainte à émigrer, en 615, en Abyssinie. En 616-618, malgré la conversion d'Umar, qui deviendra le second calife, le clan hachémite auquel appartient le Prophète est soumis à la vindicte. En 619, celui-ci perd sa femme Khadija, riche veuve qu'il avait épousée à 25 ans alors qu'elle en avait 40. En 620, il prêche sans succès à La Mecque. Selon la tradition, il est mystérieusement porté à Jérusalem sur une créature semblable à une jument prénommée Buraq et servie par l'ange Gabriel: cette montée au ciel est appelée mi 'rai. L'opposition la plus violente a lieu en 622, l'année de la mort d'Abu Tâlib, son oncle et son protecteur. Les chefs de la tribu de Quraysh veulent le mettre à mort. Il prend la fuite (hijra) et se réfugie dans l'oasis de Yathrib qui deviendra « la ville du prophète» (madînat al-nabi : Médine). La période médinoise est marquée par la mise en place de la communauté nouvelle. Désormais, Muhammad devient aussi stratège et chef de guerre6. Après avoir éliminé trois tribus juives et soumis des enclaves juives et chrétiennes, il remporte une victoire célèbre sur les mecquois à Badr. Face aux juifs récalcitrants, il « déplace» la direction de la prière de Jérusalem à La Mecque. La nouvelle foi enseigne que la Kaaba a été construite par Abraham et son fils Ismaël, l'ancêtre des Arabes. En 630, après de multiples combats, les idoles de la Kaaba sont détruites. Les tribus arabes font allégeance. En 631, le pèlerinage est interdit aux non musulmans. Le 8 juin
5

M. Arkoun, l'Islam, Granger, Paris, 1998. Un ouvrage de fond: 1. Berque, l'Islam du défi,
et la tradition islamique, Seuil, Paris, 2003. Chapitre « la guerre

Gallimard, Paris, 1980. 6 E. Dermenghem, Mahomet sainte », p. 45.

14

632, an II de 1'Hégire, meurt le Prophète, laissant quatre épouses légitimes, cinq épouses devenues « honoraires» et plusieurs filles, dont' A'isha qui jouera un rôle important dans la politique musulmane. Abû Bakr, beau-père et compagnon de Muhammad, est reconnu par l' Umma successeur et calife. Il mènera une guerre sans merci contre les nouveaux apostats. Les quatre califes « bien guidés» (rashidun) de 632 à 6617 Ils furent successivement Abû Bakr et 'Umar, ses beaux-frères, 'Uthman et 'Ali, ses gendres. Les trois derniers moururent assassinés. C'est « l'âge d'or », le temps des compagnons du Prophète, de la collation des textes coraniques, et de la mise en place de la Sunna ou tradition. C'est sous le califat d"Umar que les chrétiens de Najrân (sud de l'Arabie) et les juifs de Khaybar (au nord) sont expulsés de l'Arabie. Il impose aux non musulmans deux impôts qui seront appliqués jusqu'aux temps modernes: un impôt de capitation Oizya), un impôt foncier (kharâ}), et un statut d'infériorité. L'époque Omeyyade et son Empire (661-750) C'est la période fulgurante de l'Islam8. Elle a pour origine la prise violente du pouvoir par Mu'âwija à la fameuse bataille de Siffin (37 H/655) où se consommèrent les schismes. Il installe sa capitale à Damas, en pleine terre byzantine chrétienne, loin de l'Arabie où gronde encore la révolte. L'état Omeyyade se renforce, persuadé de servir l'Islam, malgré son peu de foi. Les Omeyyades ont toujours été considérés comme impies. En 699, Constantinople est attaquée, mais se défend. En 670 l'expansion s'étend en Egypte, en Tripolitaine, au Maghreb, en Espagne. La France mérovingienne est envahie. La bataille de Poitiers (732) arrête la conquête. En Orient, la Perse et l'Afghanistan se soumettent en 651. Puis c'est le tour du Turkestan chinois et du Pendjab (711). L'Islam se déploie ainsi des confins de la Chine à l'océan Atlantique. Les califes Omeyyades se heurtent à l'hostilité des milieux médinois qui leur reprochent d'abandonner les traditions de la communauté et de céder aux privilèges temporels, tandis que les Chi'ites les accusent d'usurpation. AI-Hosaïn, fils de 'Alî, trouvera la mort à Kerbela (10 octobre 680). Il sera vénéré par les Chi'ites comme martyr. La rupture est désormais consommée entre eux et les Sunnites. La menace la plus grave vient de l'agitation déclenchée par les descendants d' AI-' Abbâs, oncle du Prophète. Il se fait proclamer Calife dans la grande mosquée d'Al-Koufa. En août 750, il massacre les Omeyyades à

7

E. Weber, Petit dictionnaire de mythologie arabe et des croyances musulmanes, Entente, Paris, 1996.
8 R. Mantran, J L expansion musulmane, (VII -XIe s .) PUF, Paris, 1969.

15

Küfa. Un seul d'entre eux survécut; il allait fonder la dynastie omeyyade d'Espagne. À l'Est, l'Empire 'Abbasside (750-1258) L'histoire des Abbassides, jalonnée par ses trente sept califes, marque l'apogée de la conquête arabe9 et l'explosion maximale des arts et des sciences musulmanes. La capitale est transférée de Damas à Bagdad, qui devient un centre rayonnant de civilisation. La grande époque fut les lX-Xe siècle, au temps de Harun al Rashidlo et de ses successeurs. C'est l'âge de l'humanisme classique de l'Islam. C'est l'âge aussi où Bagdad connut la pénétration intellectuelle de la pensée grecque, ainsi que les équipes de traducteurs chrétiens, musulmans et juifs, à l'instigation des Califes et avec leur bienveillance. Cet essor, préparé par l'époque omeyyade, concerne aussi bien les sciences religieuses, les discussions théologiques, la formation de la prose et des sciences profanes empruntées à l'Inde et à la Grèce que le développement de la vie économique: exportation des soieries, tapis, étoffes de Bagdad et Samarkand, trafic commercial intense avec l'Extrême-Occident et l'Extrême-Orient (plantes alimentaires, produits de l'élevage, bois et produits de la forêt, métaux et armes, textiles et tissus, produits de la pierre et de la terre, produits de la mer, supports de l'écriture, produits médicinaux... Il. Le commerce des esclaves, à la suite des grandes civilisations de l'Antiquité, revêt alors une importance considérable: esclavage domestique 12,esclavage militaire (le corps des Mameluks, au IXe siècle, est composé de 24.000 Turcs et de 40.000 Noirs. Au Xe siècle les Omeyyades d'Espagne possèdent 10.000 Slaves). À Verdun, on «fabrique» les eunuques. Dès le milieu du IXe siècle commença la décadence pour des raisons tant intérieures qu'extérieures. Causes intérieures: déséquilibre social dû au progrès économique provoquant la misère des basses classes, prépondérance des mercenaires turcs, soulèvement des esclaves noirs, révoltes populaires. Raisons extérieures: désagrégation de l'Empire avec l'apparition des royaumes qui deviennent autonomes, Maroc, Tunisie, Inde du Nord, Egypte, Syrie... L'Espagne musulmane se constitue en province indépendante dès la dynastie des Abbassides. Au Xe et XIe siècle, l'Andalousie connut une culture raffinée. Mais le royaume se disloqua en une série de principautés. Les dynasties marocaines
9

10Ce Calife enverra à Charlemagne, en 802, par une délégation, des cadeaux dont un éléphant blanc. Il M. Lombard, I JIslam dans sa première grandeur, Flammarion, 1980, p.180. 12Le harem d'Abd-ar-Rahman III (912-961) à Cordoue comptait 6 300 femmes; le palais fâtirnide du Caire atteignait 12 000. 16

E. Dermenghem,Mahomet,op. cité, p.63.

almoravide et almohade s'opposèrent en vain à la Reconquête qui s'acheva en 1492 par la prise de Grenade. Le Califat fatimide L'agitation chi'ite ébranle le Proche-Orient musulman à la fin du IXe siècle. 'Obaïd-Allah se déclare «Imâm caché» de la secte ismaélienne et descendant du Prophète. Il impose le chi'isme aux populations de Petite Kabylie (894) et ouvre la route de Kairouan. Le pouvoir des premiers califes Fatimides (Abou-L-Qâsim et Al Mansour) est menacé. Cependant AI-Mo'izz entreprend la construction du Caire, favorise en Egypte l'éclosion d'une civilisation brillante, annexe la Syrie. La puissance fatimide est dépouillée par le Kurde Salah-ad-Dîn ; l'Egypte tombe en 1171. Les Seldjukides Ce groupe naît d'une tribu turque de la Haute-Asie (les Oghuzz) qui s'installe, vers la fin du Xe siècle à Boukhara. De cette tribu se lève l'ancêtre Seldjuk, qui se convertit à l'Islam. Néophyte ardent, il combat les « infidèles» mais aussi les Chi'ites. Le nouveau pouvoir durera de 1055 jusqu'à 1194. Saladin meurt en 1193. D'autres éléments turcomans se dirigent vers les territoires byzantins, poussés par les Mongols de l'Asie centrale. Cette branche seldjoukide installée en Anatolie connaît ses heures de gloire entre 1077 et 1307. Cette période correspond à l'établissement des Croisés en Palestine. En quelques dizaines d'années, les Turcomans deviennent les maîtres des trois quarts de l'Asie mineure. Leur rôle est considérable dans le renouveau sunnite. Ils réislamisent, en quelque sorte, le Moyen-Orient grâce à l'activité de nombreuses madrasas (écoles consacrées à l'enseignement religieux). Nizâm al Mulk, vizir (ministre du souverain) d'Alp Arslân, fait construire au cœur de Bagdad la Nizâmiya, réplique du centre théologique Al-Azhar du Caire. Il est assassiné en 1092 par un fanatique chiite, membre de la secte des Assassins. Peu à peu les chefs seldjoukides se font évincer par leurs officiers. Un descendant d'esclaves turcs Zengî sera connu sous le nom de Nûr al Dîn (1146-1174) et conduira la guerre sainte (Jihâd) contre les Francs. Il prône aussi le jihâd majeur qui consiste à lutter contre ses propres passions. Le Kurde Saladin poursuivra son œuvre réformatrice. Celui-ci fondera la dynastie des Ayyubides.

17

Les Ayyubides (1174-1260) D'origine kurde, ils sont enrôlés dans l'armée où ils deviennent d'excellents officiers. Saladin proclame, en 1171, le sunnisme comme religion officielle en Egypte, unifie la Syrie et l'Egypte et une partie de l'Irak. Il mène de nombreuses campagnes contre les Croisés et capture, sur les bords du lac Tibériade, à l'issue du combat de Hattin (4 juillet 1187) le roi de Jérusalem et les Grands Maîtres des ordres de chevalerie des Templiers et des Hospitaliers. La chute de Jérusalem provoque la troisième Croisade, en 1192, entreprise par Richard Cœur de Lion et Frédéric Baberousse. Saladin est le symbole de l'orthodoxie sunnite: il développe les madrasas, rétablit le sunnisme à Alep, associe les juristes aux décisions de l'Etat, fait construire la fameuse Salahiyya au Caire. Il se montre tolérant envers les fils et frères Juifs et les Chrétiens affranchis. Il meurt en 1193, entraînant la dislocation de l'unité syro-égyptienne. Les Mameluks (1250-1517) Époque confuse quand déferla l'invasion des Mongols, bouddhistes au départ, lentement Islamisés. Les Mameluks, en 1260, arrêtèrent, dans la région de Nazareth, l'avance mongole. Près de cinquante plus tard le Khan mongol proclamera l'Islam religion d'Etat. Tamerlan luttera contre eux. Plusieurs grands chefs mameluks méritent d'être mentionnés: Baybars, vainqueur de Saint Louis à Mansoura en 1249 ; des Francs de Palestine, en 1260, de la garnison d'Antioche, massacrant seize mille Croisés et emmenant en esclavage plus de cent mille autres; vainqueur enfin du Krak des Chevaliers. Le Califat demeure en Egypte jusqu'à l'avènement des Ottomans, en 1517. Un des grands successeurs de Baybars est Qalâwûn (mort en 1290) qui arrache à Bohémond VI le comté de Tripoli, tuant hommes, femmes et enfants. En 1291, un autre Mameluk, AI Ashraf KhâliI, s'empare de Saint Jean d'Acre au prix d'un massacre effroyable13. Cette fin du treizième siècle, marquée par l'élimination des Croisés en Orient, alimente la haine entre les deux religions. Par ailleurs la catastrophe mongole entraîne le repliement sur soi du sunnisme. L'Islam se fige dans un strict conservatisme jusqu'au XXe siècle, entretenu par les Docteurs de la Loi et les mouvements fondamentalistes et intégristes.

13Flori, Guerre sainte, jihad, croisade, Histoire, Seuil, Paris 2002. L'élaboration d'une doctrine chrétienne de la guerre sainte rejoint, par de nombreux traits, le jihad islamique. Cf. les lettres d'Urbain II, de Grégoire VII, l'encyclique dite de Sergius IV (1011).

18

Les Berbères Peu de temps après sa conquête par les troupes arabo-berbères (d'obédience Omeyyade), l'Espagne musulmane se divise en nombreux royaumes. Deux grandes dynasties berbères revivifient le Sunnisme. - Les Almoravides (1056-1117) Il s'agit d'une fédération de tribus berbères des Sanhâja entre le Sahara et le Niger. En 1030 l'un de leurs chefs rencontre à La Mecque un lettré sunnite, Abdallah ibn Yâsin. Ce dernier l'accompagne et fonde un couvent fortifié, un ribât (d'où le nom d'al Murabit, qui donnera Almoravide). Ces nomades sahariens sont formés en vue de la «Guerre sainte» (al morâbitoun). Ils conquièrent le Souss, le Haut-Atlas du Maroc, fondent la ville de Marrakech en 1062. Trois ans plus tard le roi de Séville les appelle à son secours. Après avoir conquis cette ville, ils font d'énormes bûchers avec les instruments de musique. Des bibliothèques entières nourrissent les flammes de leur autodafé. Leur haine des arts, à leur commencement, et leur zèle fanatique les entrainent même à brûler des œuvres de Ghâzali (1058-1111). Le charme de la civilisation andalouse l'emporte sur le devoir du jihad. Ils arrêtent pour un temps la Reconquista. Une nouvelle dynastie berbère se prépare. Les Almohades (1130-1269) Dans un petit village de l'Atlas, Tinmal, un certain Ibn Toumârt s'entoure d'une cinquantaine de fidèles propagandistes de l'Islam sunnite. Il veut prêcher l'unicité absolue de Dieu, al-muwahhid, d'où le nom qui donnera Almohades. Son disciple et successeur, Abd al Mu'min, s'empare de Marrakech (en 1146), de Bougie, de Sétif. Il unifie le Maghreb et prépare la conquête de l'Espagne. La violence et l'intolérance des Almohades est à l'origine de l'extinction du christianisme autochtone du Maghreb qui était aussi ancien et aussi enraciné que le christianisme copte égyptien ou le christianisme arabe, syriaque et chaldéen du Proche-Orient. Ils se réclament des sourates les plus guerrières du Coran. Un demi-siècle plus tard, l'offensive chrétienne de la Reconquista revêt un succès grandissant. L'essentiel du territoire andalou tombe entre les mains des Chrétiens. Les Almohades sont également attaqués par des fidèles des Almoravides. L'empire éclate en raison des conflits internes, tandis que les Portugais abordent les côtes marocaines.

19

Les Ottomans (1288-1349) Leur histoire commence au XIIIe siècle: une tribu oghuzz investit l'Anatolie sous la poussée des Mongols. Othmân, nommé Ghazi (le guerrier) remporte de notables victoires sur les Byzantins; il agrandit son territoire en direction du Bosphore et de Nicée. Son fils s'empare de Sofia (en 1382). L'Europe Centrale est attaquée en 1389 par Bâjazîd: Hongrie, Bosnie, Valachie. Il assiège Constantinople et liquide en 1396 une armée chrétienne. De son côté, Tamerlan, prince turcoman de Samarkand, se rend maître d'Alep au terme d'un carnage abominable semblable à celui qu'il avait perpétré à Delhi où il extermina plus de 80 000 hommes. En 1402, le conquérant boiteux écrase l'armée de Bâjazîd près d'Ankara, attaque la garnison des Hospitaliers à Smyrne, conquiert Damas et projette l'invasion de l'Egypte. La mort le terrasse en 1405. Les Mongols, en 1453, commandés par Mehmet II, entrent dans Constantinople et transforment la Basilique Sainte Sophie en mosquée. Les Ottomans célèbrent la chute de l'Empire Byzantin. Deux califes se distinguent: en premier lieu Sélim 1er (1512-1520) qui se fait le champion du sunnisme. Il arrache aux Chi' ites l'Arménie et le Kurdistân, en 1514, investit Alep, Damas et Jérusalem, puis Le Caire. Il s'arroge le titre de Calife. Soliman II le Magnifique (1520-1566) lui succède. Il étend la domination ottomane sur le monde arabe, ainsi que sur la Grèce, l'Albanie, la Serbie, la Bulgarie. Avec lui, toute l'Asie Centrale et le monde arabe sont soumis aux Turcs ottomans. Même l'Afrique du Nord, excepté le Maroc, tombe finalement sous son hégémonie. En 1534, à son tour, Buda, en Hongrie, cède sous leur pouvoir. En 1529, Vienne échappe de justesse à l'invasion. Mais cet immense Empire qui fait trembler l'Europe subit en 1571 sa première défaite à Lépante. Les Turcs s'imposent au monde arabe pendant cinq siècles. Mais dès le dix-neuvième siècle, des révoltes craquèlent l'Empire, notamment en Arabie. L'Islam sunnite est maintenant lié à tous les mouvements nationalistes panarabes, panIslamiques, révolutionnaires. Le glas de l'Empire ottoman sonne au lendemain de la Première Guerre mondiale, lorsque Mustapha Kémal s'empare du pouvoir et crée la Turquie moderne.

20

UN ISLAM OU DES ISLAM(S)

En français, on traduit habituellement «Islam» par Soumission, soumission à Dieu; voire Résignation, terme qui selon M. Arkoun est une traduction impropreI4. Ce mouvement d'adhésion et de reconnaissance ne peut être assimilé à la résignation, même si cette attitude est répandue 15 Étymologiquement, Islâm, en langue arabe a signifié «livrer quelque chose à quelqu'un ». Il s'agit donc de « confier toute sa présence à Dieu ». Un autre sens du mot Islam signalé par les linguistes est « défier la mort », défier la mort en livrant son âme, se livrer dans un combat pour Dieu. D. Sibony fait remarquer que le mot a pour racine SLM qui signifie être paisible ou pacifié et aussi être soumis. «Cela se comprend: si l'on est soumis il n'y a plus de guerre, c'est pacifié »16. En témoignent quelques versets: « Son Seigneur lui a dit « Soumets toi,. il répondit «Je me soumets au Seigneur des mondes» (Cor. II, 31). Ou encore « La reine de Saba disant cette chose très simple « Avec Salomon, je me soumets à Dieu» (Cor. XVII, 44). Ainsi ce qu'affirme la reine de Saba, c'est qu'avec Salomon elle s'est « Islamisée ». On voit donc défiler dans le Coran tous les grands Hébreux qui viennent déclarer: je suis musulman. Sibony précise « En disant qu'ils sont « soumis », ils deviennent musulmans» ou révèlent qu'ils le sont. Israël est donc musulmanI? Donc, toutes ces connotations sont attachées au mot Islam. Lorsque le Coran dit qu'Abraham n'a été ni un juif ni un chrétien, mais un muslim, il désigne l'attitude idéale qui fait d'Abraham le père des Croyants 18.Il s'est conformé au Pacte ou Alliance (mithâq). Du point de vue formel, le mot muslim sera identifié au mot Islam, après les enseignements du Prophète, par les théologiens et juristes qui amplifieront le terme Islam en lui attribuant des déterminations rituelles, législatives, sémantiques. La parole de Dieu communiquée aux hommes sur un parchemin ou du papier est rassemblée dans un livre (mushaf) pour définir l'Islam, la religion, la religion vécue des musulmans qui sont à la fois croyants et acteurs historiques inscrits dans des déterminations idéologique, sociales, politiques. Comme toutes les religions, l'Islam connut la multiplicité: écoles, divisions, sectes ou schismesI9. L'école c'est le maddhab; la division le
14 M. Arkoun, l'Islam, op. cité, p. 34. 15Elle l'est aussi en régime chrétien. 16D. Sibony, Les trois monothéismes, Essais, Paris, 1997, p.55. 17D. Sibony, Les trois monothéismes, op. cité, p. 55. 18 « La religion, aux yeux de Dieu, c'est la soumission» (Cor. III, 19). 19L. Gardet, Les hommes de l'Islam, Ed. Complexe, Belgique, 1984, p. 195.

21

khilâf; la secte lafirqa. Ce dernier terme désigne également « la fraction de tribu », le clan. Plus exactement, il pointe la connotation de « différence» : racine FQR. C'est au nom de la pureté doctrinale et pratique que les firaq s'extermineront parfois, se combattront souvent. Assurément enjeux économiques et valeurs culturelles interviendront, se compénétreront même, avec les prises de positions théologiques. De fait, des groupes humains non arabes et des classes sociales déshéritées s'investiront dans des firaq subversives. Le nationalisme façonnera même tel groupement religieux (par exemple la dominante éthique berbère ou iranienne canalisera telle mentalité religieuse). Mais les conversions des peuples étrangers, Turcs et Turco, Mongols, Kurdes, Berbères, Africains ont trouvé quelque accointance avec des courants sunnites ou Chi'ites. Faut-il ajouter que, progressivement, des relations interculturelles se sont tissées, modifiant l'être ensemble et modulant des aspects doctrinaux et législatifs. Cette réalité est d'autant plus prégnante qu'aucun pouvoir, en Islam, ne peut définir un credo commun.

Seull'ijmâ

"

le consensus unanime de la Communautéy sera apte20.

Or, s'il ne saurait être question de définir, en Islam, une orthodoxie incontestée (comme dans le catholicisme), chaque école ou chaque secte, face à ses adversaires, entend se présenter comme le vrai Islam. Chaque école fourbit ses armes face à d'autres: le Kufr, l'impiété; le Shirk, l'atteinte à l'unicité divine; la Bid'a, l'innovation doctrinale. Cette absence de hiérarchie musulmane, de théologiens et de prêtres considérés comme guides, s'explique du fait que tout est inclus dans le Coran. Dès le point de départ, la Sunna a posé des problèmes, notamment la question de savoir s'il fallait limiter au Prophète le privilège de la Sunna ou l'étendre à d'autres autorités21. Pour authentifier leurs actes, des Califes ont encouragé des théologiens à exhiber des hadîts opportuns. Ainsi a été créée une science des Hadîths pour discriminer les vrais des faux, entre 850 et 900 ; les ouvrages de Boukhârî (mort en 870) et de Mouslim (mort en 875) sont les plus connus. Les traditions ont revêtu une telle importance que s'est posé très tôt le problème des rapports du Coran et de la Sunna, d'autant que d'une famille religieuse à l'autre la Sunna offre des discordances. Il en est de même à l'intérieur du sunnisme du chi'isme orthodoxe. Par exemple, de très bonne heure s'est posée la question du déterminisme et du libre-arbitre. Pendant la période mecquoise, Mohammed privilégiait le libre-arbitre et la liberté; à Médine, il valorisait la doctrine de la non-liberté. Une autre controverse a surgi, provoquée par les mo'tazilites (début du VIlle siècle), autour des représentations anthropomorphiques de Dieu dans le Coran.
20

L. Gardet, op. cité, p. 206. 21 R. Mantran, L'expansion musulmane

(VII-Xr

siècle), PUF, Paris, 1969, p. 227.

22

Les fondements de l'Islam: la foi, la soumission en un Dieu unique et transcendant, la mission des prophètes, le jugement dernier, les obligations canoniques (prière rituelle, jeûne du Ramadan, aumône légale, pèlerinage de La Mecque, guerre sainte. ..) et le droit pénal restent le principe essentiel de l'organisation de la vie sociale et politique, comme de la vie religieuse 22 En bref, le concept « Islam» conjoint à la fois des systèmes religieux et des processus historiques. La dimension doctrinale embrasse des croyances multiples, une conception du monde porteuse d'éthique, de mythes, de rites. Elle définit un système doté d'une unité structurelle dont la vérité se présente comme « indépendante» des aléas de l'histoire. Cette vérité régit aussi bien la vie collective que la vie individuelle dont les modulations se différencient en fonction de l'espace et du temps. Nous touchons là au concept appelé « Civilisation» définie comme valeurs énoncées par le Coran et pratique historique, avec ses composantes: commentaire des textes (tafsîr), théologie (kalâm, uçûl al-fiqh), droit (char', fiqh), etc... Le texte sacré appelle interprétations, commentaires, définition des règles. Le niveau le plus variable, en interaction avec les facteurs précédents caractérise le vécu intériorisé où jouent les spécificités individuelles influencées de concert par les modèles socio-religieux et les événements. Comme on le voit, le terme « Islam» draine plusieurs acceptions qui relèvent du dogme, de l'histoire collective et individuelle à l'aune de l'espace et du temps. Quant on évoque ce terme, quelle réalité recouvre-t-il ? Islam comme religion? Comme cadre historique? Tels sont les éléments du dilemme qu'induisent ces déterminations de l'Islam. ***

22

D. Sourdel, L'Islam,

PUF, Paris, 1965.

23

MORALE

COMMUNAUTAIRE

ET SYSTEME

POLITIQUE

Al-Islam, din wa dawla « l'Islam est religion et cité ». Faut-il préciser encore: religion d'une Communauté centrée sur les prescriptions de son Livre prolongé par les traditions des hadîths. Or, les prescriptions coraniques que le musulman appréhende comme révélées étreignent à la fois le spirituel et le temporel. Le Coran, rappelons-le, est, en même temps prédication sur Dieu et sur les fins dernières, « code de vie» qui dessine les assises du culte communautaire et personnel et définit les cadres de la vie sociale. Nous trouvons en l'occurrence les bases (restreintes sans doute, mais fermes) d'une conception politique de la Cité: obéissance à qui assume l'autorité, instrument de Dieu (à Dieu seul appartient le pouvoir) ; obligation, pour le chef, de consulter ses sujets, et, pour ceux-ci, de se consulter entre eux. Les sourates sont nettes: «Obéissez à ceux parmi vous qui détiennent le commandement» (Coran, 4, 59); « Celui qui obéit au Prophète obéit à Dieu» (4, 80) ; « Consultez-les dans les décisions» (3, 159); le verset 42, 38 annonce la récompense divine pour ceux « dont l'affaire entre eux est objet de délibération ». En bref, amr (commandement) et schura (consultation), constituent les fondements généraux de l'organisation politique. Ceux-ci possèdent une valeur absolue. Tel est le sens de la qualification attribuée par Massignon: «L'Islam est une théocratie ». Il convient de préciser «théocratie laïque (l'Islam n'a pas de sacerdoce) et égalitaire (<< tous les croyants sont frères»). Historiquement, selon les réformateurs contemporains, le plus « musulman» des Etats fut celui de Médine, car les quatre Califes étaient des Compagnons du Prophète. Le serment d'allégeance des notables de la Communauté (umma; racine umm: mère) validait le pouvoir califal qui n'était point héréditaire. Avec les systèmes autocratiques byzantin ou sassanide, le Califat devint dynastique. Les formes d'Etat musulman ne peuvent être confondues avec les bases coraniques d'une Cité musulmane. Toutes les structures sont possibles si les deux principes de consultation et de commandement sont sauvegardés. Nous reviendrons sur les problèmes du spirituel et du temporel à propos de la question de la laïcité. Toutefois, il convient de préciser que le magistère législatif (amr) appartient au Coran seul; le magistère judiciaire appartient à tout croyant qui, à la lumière coranique, acquiert le droit d'actualiser principes et sanctions. Quant au pouvoir exécutif (hukm), civil et canonique, il n'est réservé qu'à Dieu seul; et il ne peut être exercé que par un tuteur, imam (guide, qui marche devant) ou khalifa (lieutenant, successeur de Muhammad). Le Calife ou l'Imam, en définitive, est un souverain temporel investi pour faire appliquer les prescriptions du Coran; mais cette fonction revêt une signification religieuse lorsque ces prescriptions viennent de Dieu. Calife ou Imam n'a pas, de soi, pouvoir spirituel. Son pouvoir, comme tout pouvoir, émane de Dieu seul. 24

Soyez le premier à déposer un commentaire !

17/1000 caractères maximum.