Le cardinal Poupard face à l'athéisme

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Très attaché à son Eglise, recteur à l'institut catholique de Paris, le cardinal Poupard sera pour Jean-Paul II l'homme idéal susceptible d'assurer, dans une Eglise usée, le fonctionnement du Conseil pontifical de la culture. Sa mission est de combattre l'athéisme, la multiplication des sectes et, d'une manière générale, l'indifférence religieuse, et de diffuser la vieille doctrine de la loi naturelle et divine. Une recherche dont l'intérêt consiste à montrer comment l'Eglise catholique essaie de s'adapter au monde moderne, tout en soutenant des principes immuables. Curieux paradoxe !
Publié le : mercredi 1 septembre 2004
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EAN13 : 9782296370838
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Le cardinal Poupard face à l'athéisme

De crise en crise, l'effritement d'un pouvoir Approche d'une nouvelle évangélisation

cgL'Harmattan, 2004 ISBN: 2-7475-6991-8 EAN : 9782747569910

Lydie Garreau

Le cardinal Poupard face à l'athéisme

De crise en crise, l'effritement d'un pouvoir Approche d'une nouvelle évangélisation

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan ltalia Via Degli Artisti, 15 10124 Torino IT ALlE

HONGRIE

En matière de religion ou de métaphysique, l'idéal véritable, c'est l'indépendance absolue des esprits... Vouloir gouverner les esprits est pire encore que de gouverner les corps...
Jean-Marie Guyau (1854-1888) Esquisse d'une morale p.168

Présentation

Dans cet ouvrage, je voudrais signaler, à travers l'étude des discours du cardinal Paul Poupard, le rôle de l'Eglise catholique dans un monde qui se déchristianise de plus en plus et qui ne peut plus revendiquer, comme dans le passé, une mainmise totale sur la vie de ses fidèles qui ont tendance, de nos jours, à composer leur propre religion, sans contraintes ni soumission, voire à quitter leur Eglise et à augmenter, de ce fait, le nombre des sans religion ou contribuer au développement des sectes. Les textes annexés à cet ouvrage pennettent une approche des réalités religieuses, mais également sociales et politiques. A l'écoute des directives de Jean-Paul TI,P. Poupard entend, dans sa lutte contre l'iITUption laïque et l'athéisme marxiste et en lien avec les hautes autorités romaines, prendre la défense des valeurs religieuses et sociales, telles qu'elles sont défmies dans la doctrine de la loi naturelle et divine et de l'enseignement de l'Eglise (1). Les conférences de Paul Poupard le conduiront à observer pour se réconforter que, dans l'ensemble, ce sont les grandes religions qui sont en crise, et pas seulement l'Eglise catholique.

Présentation

En outre, il remarque que les sectes et !' athéisme ainsi que l'indifférence à toute exhortation morale se développent d'une manière qui lui semble inquiétante pour la survie de son Eglise qui ne peut plus imposer, comme dans le passé, d'ordre moral. Aussi, l'intérêt de ma recherche consiste-t-il à montrer comment l'Eglise catholique essaie de s'adapter au monde moderne tout en soutenant des principes immuables. Curieux paradoxe! Cette observation permettra de percevoir la nouvelle stratégie politique de l'Eglise catholique qui entend bien avoir un rôle dans la sphère publique et non, comme le souhaiteraient ses détracteurs, uniquement dans la sphère privée du reste de ses fidèles. Dans cette perspective, est mis en place une «Nouvelle évangélisation », qui est en fait un nouveau plan de bataille, dont l'objectif est, non seulement de récupérer les brebis égarées et faire de nouveaux adeptes, ce qui est logique dans le cadre de l'évangélisation, mais qui l'est moins lorsque cette Eglise veut imposer subrepticement sa loi morale et sa doctrine dans les institutions publiques. Face à la prolifération des nouvelles sectes, teintées plus ou moins de christianisme, cette Eglise a un défi à relever. Ce nouvel aggiornamento, avec la nouvelle évangélisation, va-t-il donner de la vigueur aux conservateurs catholiques qui ne demandent, en fait, qu'à regarder en arrière. Par ailleurs, cette nouvelle stratégie de conquête ne favoriserait-elle pas non plus la multiplication de groupes intégristes, qui ont le vent en poupe actuellement, ou des dérives sectaires au sein de l'Eglise? Autre défi auquel doit faire face P. Poupard, en plus de l'athéisme, celui du pluralisme des religions qui suppose une compétition religieuse. Comment va-t-il démontrer, tout en restant dans la ligne romaine, la supériorité de la doctrine catholique et de son idéologie? Face à ces nouvelles donnes, et en commentant largement les discours de P. Poupard, j'essaierai de montrer comment l'Eglise s'organise pour récupérer les infidèles et pour recruter de nouveaux adeptes, susciter de 8

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nouvelles vocations et recomposer le vivier pour assurer son existence et sa reconnaissance, tant en France qu'en Europe et dans le monde. Cet ouvrage étant destiné à toute personne curieuse, avide de comprendre les questions de notre temps, celle-ci se demandera pourquoi l'auteure a choisi les textes de P. Poupard comme matériaux pour son étude. La raison est toute simple. J'eus l'occasion de contacter Paul Poupard lors de mes recherches, dans les années 90, pour l'élaboration d'une thèse de doctorat en sciences économiques et sociales. Il m'encourageait donc, à cette époque, à faire une biographie de Louis - Joseph Lebret, un dominicain d'origine bretonne, très proche des marins - pêcheurs dans les années 30, puis promoteur avec d'autres, dans les années 60, du développement durable dans le tiers-monde. Parmi les évêques français, nombreux sont ceux qui ne veulent pas entendre parler dans leur diocèse de ce religieux qu'ils considèreraient comme un agent de l'athéisme (2). Pour Georges Minois, auteur de l'Histoire de ['athéisme, qui se demande si le 21èmesiècle sera irréligieux, contrairement à l'affmnation d'André Malraux qui affirmait: « le 21 ème siècle sera religieux ou il ne sera pas », « la victoire de l'athéisme de fait n'est pas le produit de quelque plan machiavélique. Elle résulte de l'évolution culturelle globale, qui a fini par user toutes les valeurs, y compris l'exvaleur suprême: Dieu, dont on se demande même plus s'il existe» (3). Par ailleurs, une précision me semble nécessaire. En effet, cet ouvrage s'adresse tant aux catholiques qu'aux athées. Il ne s'agit pas pour moi, bien entendu, de faire l'apologie des textes analysés, encore moins de la théologie. Mon objectif est d'essayer de repérer, à travers les discours de P. Poupard, les codes, les principes, la doctrine qui donnent sens aux fidèles catholiques engagés dans le monde économique, politique, juridique et social. C'est une première approche d'une étude ultérieure complémentaire sur la nouvelle évangélisation, 9

Présentation

principalement, au sein de l'enseignement public. En outre, je dois ajouter que je ne prétends nullement à l'exhaustivité, le sujet étant particulièrement complexe. En effet, cette étude mettra en relief les questions relatives à la laïcité en France ainsi que la politique romaine et la tactique de l'Eglise pour la promotion de la conjonction du spirituel et du temporel ou de la subordination de la société civile à sa loi naturelle et divine. Ces problèmes faisant l'objet de nombreux débats, j'entends, avec cet essai, contribuer à éclaircir quelque peu ces questions épineuses. En bref: cet ouvrage est divisé en deux parties, la première partie sur le cardinal Poupard et le Conseil pontifical de la culture, permettra, avec le chapitre I de montrer son intérêt pour la culture et le monde moderne et son attachement à la tradition catholique, à l'Eglise et aux papes, et son observation d'une institution essoufflée cherchant à rebondir. Un deuxième chapitre développera quelque peu le fondement et les objectifs de ce Conseil pontifical de la culture dont Paul Poupard est le président. La seconde partie sur la déchristianisation et le développement des sectes, au-dedans et au dehors de l'Eglise, permettra d'observer dans le chapitre 3 la dissolution progressive du catholicisme en France ainsi que l'émergence de nouveaux comportements, et dans le chapitre 4, la question des sectes et des dérives sectaires. Sont-elles un danger ou une opportunité pour l'Eglise?

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Notes de la Présentation
(1) Pour simplifier la rédaction de cet ouvrage, le cardinal Poupard sera remplacé par P. Poupard. (2) Cf mon ouvrage: Louis-Joseph Lebret, un homme traqué, 1897-1966,

Itinérairesd'un combatpour la rénovationd'une Eglise ouverteau

monde,

Ed. Golias, Villeurbanne, 1997, 477p. A la fm de sa vie, L.J. Lebret fut nommé expert au Concile Vatican II et par conséquent reconnu par l'Eglise, malgré sa critique caustique de l'Eglise et ses relations litigieuses avec sa hiérarchie; il faut dire que sans être communiste, il écoutait les athées, avec un secret désir, bien entendu, de les convertir. Aussi, dans les années d'après-guerre, la hiérarchie voyait-t-elle dans l'action de l'ami des communistes un grand danger pour l'Eglise alors que les communistes se méfiaient également de lui. A cause de ces litiges, L.J. Lebret vivra mal sa mission au sein de l'Eglise dont il ne voulait pas se détacher. (3) MINOIS, Georges, Histoire de l'athéisme, Fayard, 1998, p.589-594.

PREMIERE PARTIE

LE CARDINAL POUPARD

ET LE CONSEIL PONTIFICAL

DE LA CULTURE

CHAPITRE 1

L'intérêt

de Paul Poupard

pour la culture et le monde moderne
Avec son ouvrage: Le Christianisme à l'aube du 3ème millénaire, paru en 1999, le cardinal Paul Poupard, sûr de ses convictions, donne d'abord quelques éléments biographiques pour souligner sa fidélité à Rome, puis il met en évidence quelques problèmes actuels de l'Eglise catholique. C'est ainsi qu'il aborde notamment les questions de «nouvelles formes de religiosité », de «néo-paganisme» et toutes celles qui y sont liées. Ainsi, en évoquant ses souvenirs de jeunesse, P. Poupard souligne son attachement au milieu viticole et particulièrement à l'Anjou, sa terre natale: Il est né à Angers en 1930. Aussi, souligne-t-il son union avec l'Eglise qui est pour lui son « bercail ». Son goût pour la prière et sa fidélité au pape datent de cette époque, puisqu'il affIrme:« Notre curé, à l'église, m'apprenait à prier, prenant ainsi le relais de ma mère et de la maisonnée. A la maison, dans le réseau des intentions du chapelet qui terminait la veillée, le Saint Père figurait en bonne place », ajoutant que Pie XI était son premier pape. Il l'admirait, car c'était un pape qui était capable « de tenir tête aux puissants et aux plus forts ». Il est vrai qu'on en parlait

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

alors dans toutes les chaumières angevmes, à l'école et au catéchisme. Lors de sa conférence à Notre Dame d'Auteuil en 1979 P. Poupard rappelait avec quelque nostalgie: «La pesanteur sociologique qui, depuis des siècles, avait pesé en son sens en nos vieilles terres de chrétienté, s'est retournée depuis deux décennies. Le village angevin de mon enfance rurale et vigneronne montrait du doigt ceux qui ne pratiquaient pas, qui n'allaient pas à la messe ». Quand il parle de ses parents, il se rappelle leurs explications au sujet de la République et de la monarchie et leur aversion pour «ces lois scélérates faites à Paris, qui s'attaquaient à ce que nos familles avaient de plus cher: leur foi en Dieu, leur fidélité à l'Eglise et au pape ». Ce dégoût pour la République est également partagé par les Comités angevins de revendication des libertés et de défense religieuses et sociales qui réagissent fortement à la suite de la séparation des Eglises et de l'Etat en 1905, soulignant que le pape, à deux reprises avait condamné cette loi de la séparation et que « l'épiscopat tout entier est d'accord avec Rome ». (Ils font allusion à l'encyclique Gravissimo de Pie X du 10 août 1906). «On ne formera pas ces associations cultuelles qui sont le pivot du système », disent-ils, ajoutant: «Il faut que le ministère en fasse son deuil. L'Eglise ne mettra pas le doigt dans l'ingénieux engrenage qui l'écraserait en douceur ». Pour ces comités angevins «l'association cultuelle, c'est l'Eglise renversée ». Ce qu'ils dénoncent particulièrement, c'est la subordination des clercs et des religieux aux laïques qui bénéficient désormais de l'autorité légale (1). Ces comités suivaient de près les directives de Pie X qui affirmait le Il février 1906, dans Vehementer Nos, que la multitude n'a d'autre devoir que celui de se laisser conduire et, troupeau docile, de suivre ses pasteurs. Aussi, avait-t-il prévenu ses fidèles, dans son encyclique E Supremi /Apostolatus du 4 octobre 1904, que devant la déchristianisation, il voulait promouvoir le « parti de

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Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

Dieu et ramener les sociétés humaines à l'obéissance de l'Eglise ». Paul Poupard fut donc très marqué, dès l'âge de dix ans, par cet engouement, tant au sein de sa famille qu'à l'école et à l'Eglise, par le successeur de Pie X qui reste pour lui le véritable «défenseur de la foi» comme d'ailleurs, ses successeurs ou ses prédécesseurs. Cet environnement de fidèles catholiques, qui ne remettait guère en cause l'infaillibilité du pape, l'a donc conduit tout naturellement à Rome. Ainsi, avant d'accéder au cardinalat, il fait d'abord ses études supérieures à l'Université catholique d'Angers. Ensuite, diplômé de l'école des hautes études, attaché au C.N.R.S., il est professeur de lettres puis aumônier d'étudiants, après avoir été ordonné prêtre, en 1954. Appelé en 1959 à la Secrétairerie d'Etat du Vatican, il est fait prélat d'honneur du pape. Puis nommé recteur de l'Institut catholique de Paris en 1972, il est en outre, membre du Conseil de la Fédération internationale des universités catholiques (F.I.U.C.) et président de l'Union des établissements d'enseignement supérieur catholique (U.D.E.S.C.A.). Ainsi P. Poupard a déjà un pied à Rome; il deviendra par la suite « le ministre de la culture» du Vatican. Son parcours montre bien quelles seront à Rome ses priorités. En effet, son principal cheval de bataille sera, pour la promotion de la nouvelle évangélisation, la mobilisation, tant des prêtres, des religieux que des laïques, dans le secteur scolaire et universitaire. Après cette rapide présentation de l'itinéraire de Paul Poupard, nous allons étudier, dans un premier temps, son intérêt pour la culture et la modernité, et dans un deuxième temps, nous essaierons d'observer comment s'est formé le Conseil pontifical pour les non-croyants et la culture, dont le cardinal Poupard assure aujourd'hui la présidence ainsi que les objectifs et la stratégie de cette organisation romaine. Dès que le cardinal Paul Poupard est nommé évêque auxiliaire à Paris le 6 février 1979, il donne une conférence 17

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

intitulée: «Quels sont, dans la culture contemporaine, les points d'ancrage de la foi? ». Qu'entend-il par «points d'ancrage de la foi»? C'est ce que nous allons voir en analysant quelque peu son discours dans le contexte des années 80. Il faut d'abord souligner que l'Eglise catholique est en perpétuelle crise depuis de nombreuses décennies. En effet, la « nouvelle évangélisation» ne daterait pas d'aujourd'hui mais plutôt des années 50. A cette époque on débat dans les milieux catholiques, en France du moins, principalement de la question de la relation entre la foi et la civilisation ou les civilisations. En avril 1960, l'épiscopat français dans sa déclaration sur L'évangélisation des milieux déchristianisés, soutenait qu' « il n'y a pas de secteur, ni géographique ni social, où une « évangélisation» ne s'impose» (2), tout en essayant de démontrer que l'Eglise avait abandonné sa référence à la chrétienté et, par là même, à la civilisation chrétienne. Aussi, le concile Vatican II, en 1965, mettra-t-il l'accent sur «une adaptation» nécessaire de l'Eglise au monde moderne pour faire face à une déchristianisation qui se fait de plus en plus pesante. Dans cette perspective, P. Poupard soulignait, lorsqu'il publiait en 1974 avec Jean Daniélou un ouvrage: Le catholicisme, hier demain, sa vision du changement dans l'Eglise. Préoccupé de« l'essor» ou du « déclin» de l'Eglise, il affmnait alors: «Pris dans les vagues de changement qui n'épargnent aucune institution, le catholicisme d'aujourd'hui est affronté à l'une des crises les plus difficiles de son histoire», se demandant s'il saura maîtriser le changement. Cette prise de conscience le conduit à dire que le temps est révolu où l'Eglise exerçait « son droit de suprématie spirituelle sur les groupes humains» car ceux-ci n'acceptent plus, comme dans le passé, l'idée d'être soumis à une autorité romaine. Il se rend à l'évidence, déjà à cette époque, que la stratégie de l'Eglise devait changer. En effet, le problème c'est que, dans un monde sécularisé, le catholicisme doit assurer sa survie, 18

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

puisque «le concile de Vatican II a ruiné tout espoir de renaissance d'une chrétienté». Cette réflexion sur le catholicisme des années 70 l'entraîne à se poser diverses questions, qu'il se pose d'ailleurs encore aujourd'hui. Il tient à préciser que la nécessaire adaptation des structures du catholicisme au monde moderne, n'est pas d'abord une «volonté de se survivre dans un effort désespéré d'affirmer qu'il existe, encore et qu'il faut compter avec lui», mais au contraire une perspective d'engagement de l'Eglise dans les réalités sociales et politiques. Cependant, la question pour lui est celle de la stratégie à adopter pour sauvegarder l'identité chrétienne dans un pays divisé de croyances, pour assurer un pluralisme chrétien et faire face, non seulement à l'athéisme et à l'indifférence, mais également aux divisions entre les catholiques. Dans ce contexte moderniste l'Eglise s'essouffie.

Une Eglise essoufflée
Quelle définition Paul Poupard donne-t-il de la culture et de la foi dans sa conférence du 5 mars 1979? (3). Il montre dans son discours une Eglise fatiguée qui doit s'efforcer d'être néanmoins féconde: «Fatigués d'être répétitifs, nous voici contraints à redevenir inventifs. Les vieux moules sont usés, les modèles fatigués». Aussi, rappelle-t-il, admiratif, le discours de Mgr Henri - Alexandre Chappoulie, évêque d'Angers, qui affmnait, lors de son intervention à la Semaine des intellectuels catholiques du 16 novembre 1955, « qu'aucune valeur humaine, même la plus sacrée, n'échappe à l'obligation d'être pesée au poids de l'Evangile ». Il faut dire que Paul Poupard s'appuie, pour donner quelque crédibilité à son discours, sur le tome II de l'ouvrage de cet évêque intitulé: Exigences de chrétienté, ainsi que sur le tome I : Perspectives missionnaires, publiés en 1957 et 1958. 19

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

(Mgr Chappoulie était directeur du Secrétariat de l'épiscopat français de 1945 à 1950). L'une des grandes difficultés pour Paul Poupard est celle de ces maîtres à penser modernes: Freud, Nietzsche et Marx qui ont obligé l'Eglise à l'affrontement, et les catholiques à une nécessaire réflexion sur les sciences modernes. La pire des idéologies est pour lui le marxisme, même s'il dénonce également le mythe du progrès des années 60 et « la grande bouffe». En parlant des jeunes, il souligne que mai 1968 n'a guère été entendu, sinon par Paul VI, qui dans son message de Noël 1975, parlait de «la fureur subversive des jeunes», ajoutant: «D'aucuns se sont alors demandé si le vieux Pape n'était pas en train de devenir gauchiste! ». C'est, explique le cardinal, « ce qu'on a pu appeler la révolution culturelle, et qui n'était sans doute que le grand refus instinctif et vital de l'asphyxie spirituelle». Ainsi, dans un monde marqué par la mutation de la culture, la meilleure méthode est celle préconisée par Paul VI dans Ecclesiam suam, que Paul Poupard rappelle, à savoir le dialogue de l'Eglise avec le monde. Le mouvement Jeunesse de l'Eglise n'avait pas attendu le Concile de Vatican II pour dialoguer avec le monde moderne. Dans le cahier n° 5 de Jeunesse de l'Eglise, le P. Montuclard choisit comme thème de réflexion: «L'Eglise et les valeurs modernes». Aussi, Eugène Arnaud, rappelle-t-il, aux jeunes catholiques en 1947, ses souvenirs de jeunesse et les exigences de la foi: «J'ai remonté dans mes souvenirs de jeunesse; j'essaie de savoir ce que, après des années de catéchèse, signifiait pour moi avoir la foi. C'était exactement, je crois, ne pas douter de l'existence de Dieu, en colorant cela de toutes les déformations d'esprit scientifique, philosophique, métaphysique et pseudo - théologique que l'on subit, selon l'âge. Et je pense que, pour l'énorme majorité des fidèles, avoir la foi, et ne pas être athée sont presque synonymes. Le premier mal, c'est que l'on ne sait pas ce que c'est qu'avoir la foi. Et si on l'ignore, c'est surtout parce que l'on n'a pas sous les yeux des hommes 20

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

de foi. Le cahier n° 6 de Jeunesse de l'Eglise rapporte également le regard des jeunes militants sur l'incroyance. L'un d'eux soutient ce paradoxe que «l'idée de Dieu est parfois moins dégradée en milieu non chrétien qu'en milieu pseudo chrétien ». Comme Paul Poupard, il souligne, près d'un demi siècle plus tôt, qu'il existe chez les athées «un sentiment du divin qui, pour être imprécis, n'en est pas moins respectueux». Dénonçant « l'embourgeoisement du catholicisme», il souligne que la déchristianisation semble être une conséquence de l'option politique des catholiques conservateurs. Il observe alors que « dans cette masse, le mot Dieu n'évoque plus rien; le sens religieux a presque disparu; le communisme exploite ce qui reste en prêchant un messianisme où le royaume de la Machine remplace le royaume de Dieu. Chez ceux-là nous ne parlons pas de dégradation de l'idée de Dieu, mais de disparition. Poursuivant sa réflexion, le militant observe: « Il y a un autre milieu non chrétien qui, pour nous est plus intéressant: c'est le milieu de ceux qui savent qu'ils sont incroyants, de ceux qui ont choisi délibérément leur position, de ceux qui ont refusé le catholicisme. On compte parmi eux beaucoup d'intellectuels (de grande et de petite classe), de fonctionnaires, de petits bourgeois. Ils sont généralement anticléricaux, quelquefois francs-maçons.. .Le nombre des athées véritables est infune.. .L'incroyant qui cherche veut être, avant de s'incliner, pleinement convaincu...Les raisons sentimentales, il s'en défie. Il n'admet que les arguments qui résistent à toutes les critiques sur lesquels il est sûr de pouvoir s'appuyer» (4). Le mouvement Jeunesse de l'église se situait à l'époque dans un courant «progressiste ». C'est André Mandouze qui créa en 1947 l'Union des chrétiens progressistes. Il était comme d'autres, notamment le dominicain Louis Joseph Lebret, fondateur d'Economie et humanisme, dans la mouvance principalement du personnalisme d'Emmanuel Mounier, directeur de la revue Esprit, et des idées révolutionnaires des dominicains Chenu et Montuclard, fondateur de Jeunesse de 21

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

l'Eglise, dont les thèses furent mises à l'index par le Saint Office. Il sera réduit à l'état laïc à la suite de cette exclusion romame. Pour Laurent Gagnebin, professeur à la Faculté de théologie protestante de Paris les croyants et les athées se trouvaient confrontés, au lendemain de la seconde guerre mondiale marquée par l'essor du communisme, à la même question et impliqués dans un même combat pour la justice sociale. Son discours rejoint celui des militants de Jeunesse de l'Eglise lorsqu'il dit: «Ces athées m'ont ramené à l'évangile... je les ai découverts plus proches de l'évangile que nombre de pratiquants de nos Eglises. Alors que le spectacle donné par les Eglises m'avait éloigné de la foi, le dialogue avec l'athéisme m'a réconcilié avec elle en me permettant de la découvrir sous un jour nouveau». On peut ne pas être d'accord avec lui lorsqu'il dit que l'athéisme militant n'est plus guère d'actualité, mais par contre l'approuver lorsqu'il affirme: « Personnellement, je considère que les institutions ecclésiastiques ont fait faillite, et il ne me semble pas indiqué de chercher à réhabiliter la religion dont elles ont été et demeurent le vecteur». Il dit son attachement pour la littérature athée, et pour les ouvrages de Simone de Beauvoir, de Jean-Paul Sartre et d'Albert Camus, entre autres, après avoir parlé du choc culturel produit par ceux que Paul Ricoeur appelait les « maîtres du soupçon» : Marx, Nietzsche et Freud, les grands ennemis de la hiérarchie catholique (5). Par ailleurs, un autre théologien, Joseph Moingt, qui enseigne depuis les années 50 à la Faculté de théologie de Lyon, puis à l'Institut catholique de Paris ainsi qu'au Centre Sèvres, affirme que par-devant la rationalité critique de notre époque, il y a lieu de «remettre en débat des énoncés dogmatiques jugés aujourd'hui impensables, indémontrables ou tardifs». Seulement on peut se demander comment il arrive à sortir de certaines contradictions, notamment lorsqu'il affmne que le théologien doit «servir fidèlement l'Eglise» tout en 22

Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

demeurant «libre de tout système religieux» et renoncer à vouloir expliquer Dieu « en partant des dogmes ». A ses yeux, il est capital que l'Eglise se libère d'abord de «ses propres œillères et entraves ». Il s'explique: « La tradition, trop souvent asservie par les autorités, et transformée en un carcan qui emprisonne l'Esprit... a vocation à accompagner et à soutenir la vie, non à l'étouffer pour faire survivre un système de pensée et de pouvoirs ». En outre, il soutient que « l'Eglise doit s'incarner dans la culture moderne en acceptant de se laisser interpeller par les questions et les idées nouvelles, et en s'efforçant de se réformer au plan de ses institutions et de ses comportements». C'est justement à ce niveau là que le bât blesse! Aussi, pense-til que l'église devra « repenser sa mission, ne plus la considérer exclusivement comme une charge d'enseignement des vérités chrétiennes ni d'accroissement du culte chrétien », mais « servir la cause de l'humanité ou « la libération des personnes et des peuples ». Etant bien entendu que ces activités ne doivent pas être considérées comme des activités de substitution pour une religion en mal de prosélytisme ou d'identité (6). Lorsqu'un envoyé spécial de France catholique obtient un entretien à Rome avec P. Poupard, à l'occasion d'un synode pour l'Europe (7), il lui demande son avis à propos de certaines affirmations d'observateurs selon lesquelles le catholicisme s'essouffle en Europe. Il s'empresse de lui répondre, sûr de ses convictions: « Ce pessimisme est une vue de l'esprit! Il ne faut pas être dupe des affirmations qui tendent à démontrer que l'Europe est en panne d'espoir. Une insistance particulière a été mise sur la formation... L'éducation intellectuelle est une chose. Mais l'éducation spirituelle est non moins capitale. Je veux parler de l'initiation à la prière, à la liturgie, à la beauté du chant. Les pèlerinages ont aussi un rôle à jouer sans oublier les familles... (A propos de ces pèlerinages, il en avait déjà relevé l'importance dans sa conférence à Notre Dame d'Auteuil en 1979. Particulièrement optimiste, il affirmait alors: «La rumeur de Dieu de nouveau bourdonne autour de nous...celui 23

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qui appelle et suscite notre prière. L'avez-vous perçu de ces milliers de jeunes réunis à Notre - Dame autour de F. Roger Schutz de Taizé? Et ces foules de Lourdes? Alors que des théologiens patentés nous prédisaient l'effacement du culte marial, le pèlerinage de Lourdes ne cesse d'attirer des foules de plus en plus grandes.»). Poursuivant son entretien, le journaliste de France catholique lui pose une nouvelle question à propos de la foi qui n'est plus transmise aujourd'hui, comme dans le passé, par les familles. Sa réponse est la suivante: «C'est indéniable. Une certaine culture dominante assassine les familles. Et en assassinant les familles, elle tue la société. A cet égard, la prise de conscience est très forte. Les familles doivent être le milieu naturel où la foi se vit, se prie, se partage. Elles sont aussi un lieu d'apprentissage de la vie en société. L'une des tâches les plus fondamentales pour l'Eglise, comme pour la société, est de redonner une priorité aux familles. A l'Est, où un demi-siècle de vie athée fut une catastrophe anthropologique, le communisme ayant asséché le terreau dans lequel plonge la foi chrétienne. A l'Ouest aussi où ce phénomène s'opère de manière différente au travers de modèles délétères, largement amplifiés par les nouveaux moyens de communication... ». Le fait de parler toujours de la crise de l'Eglise l'agace, il est intervenu justement à ce synode pour souligner que « l'analyse indéfmiment répétée de la crise est devenue un des éléments de la crise », en soulignant qu'il fallait mettre un terme à cette dérive.

Quelques remèdes à la crise
Au sujet des remèdes proposés par le synode, P. Poupard rappelle le leitmotiv du Synode: Voir,juger, agir, une formule des militants de l'action catholique inspirés par l'encyclique de Pie XI Quadragesimo Anno, ainsi qu'un retour aux sources, c'est-à-dire aux Pères de l'Eglise. Il faut dire que c'est une des consignes de Jean-Paul II. A sa suite, P. Poupard précise:

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Mgr Poupard, la culture et le monde moderne

«C'est effectivement une des lignes de force. Nous devons retrouver le style des Pères de l'Eglise! ... Cette manière de faire nous évitera de nous enfermer dans des considérations utiles au demeurant - sur la vie quotidienne... En effet, la catéchèse patristique consiste justement à nous faire sortir des cadres habituels». Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que, lors d'un colloque international sur saint Augustin en 2001 à Alger, P. Poupard ait encouragé le comédien Gérard Depardieu à promouvoir les écrits de saint Augustin. En effet, cet acteur raconte à Franck Nouchi, (Le Monde du 9 février 2003), sa passion, depuis sa rencontre avec le cardinal, pour des lectures publiques de saint Augustin: «Monseigneur Paul Poupard, le « ministre de la culture» du pape, à qui j'avais parlé de mes premières lectures des Confessions, m'avait encouragé à faire quelque chose. Jean-Paul II également, lorsque je l'avais rencontré à Rome, en 2000, lors du jubilé des artistes. Son souhait était que je fasse un film sur saint Augustin ». Ainsi, après avoir contacté André Mandouze, Gérard Depardieu fera une lecture et une approche des Confessions de saint Augustin à Notre Dame de Paris le 9 février 2003. Ses projets sont nombreux, car il ne veut pas lire les Confessions uniquement dans les églises, «j'irai aussi, dit-il, dans des temples, des mosquées, des synagogues... Mon rêve serait de lire saint Augustin devant le mur des Lamentations ». Il devient tout à fait lyrique lorsqu'il parle de sa passion augustinienne: « saint Augustin, c'est pour moi la question du pourquoi. C'est le mystère, le mystère de la vie. J'aime voir les gens en prière, je ne parle pas des fanatiques ou de ceux qui utilisent la religion pour anesthésier leurs douleurs. J'aime le verbe de saint Augustin, sa parole de méditation, le son qui s'en dégage ». G. Depardieu n'a pas voulu faire de film sur saint Augustin: «Je ne veux pas être vu », dit-il, « Je veux juste donner à entendre, poursuivre l'écho de la question. Et puis, un film ça aurait brouillé les pistes». 25

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