Mystère du Christ et expérience africaine

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Ce livre analyse les rites chrétiens et africains jusqu'à découvrir à leur base commune le plan de Dieu. Le lecteur y trouve une articulation prodigieuse d'approches théologiques et bibliques, anthropologiques et philosophiques, d'histoire et de littérature, de liturgie et de mouvements d'inculturation qui établit les 430 ans d'esclavage des Noirs africains comme "déboursement pour la rançon d'Israël" et "configuration à l'histoire du Christ", et qui propose une célébration dans le rite zaïrois de la messe.
Publié le : mardi 1 juillet 2008
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EAN13 : 9782296201576
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2008

Condé-sur-Noireau -Imprimé en France

Mystère du Christ et expérience

africaine

Rites et histoire du Congo comme témoignage de vérité chrétienne

Didier MUP A y A KAPITEN

Mystère du Christ et expérience africaine
Rites et histoire du

Congo

comme témoignage de vérité chrétienne

Préface du professeur F. Kabasele Lumbala Postface du professeur H. C. Schmidbaur

L'Harmattan

Illustration de couverture: La rivière Kwilu, à la hauteur de Djuma, province du Kwilu, R.D. Congo. C'est un des innombrables cours d'eau qui, de tous les coins du pays, apportent leurs eaux au majestueux fleuve Congo. Photo: Jean-Baptiste Malenge Kalunzu

2008 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan 1@wanadoo.fr

@ L'Harmattan,

ISBN: 978-2-296-05935-1 EAN:9782296059351

«

Toutfils qu'il était,

il apprit par ses souffrances l'obéissance, et f...] puisqu'il a souffert lui-même l'épreuve, il est en mesure de porter secours à ceux qui sont éprouvés (He 5,8 et 2, 18).»

Sigles et abréviations

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col.

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Acta Apostolicae Sedis Association Catholique Française pour l'Étude de la Bible Associazione Professori di Liturgia article Ancien Testament Congrégation pour la Doctrine de la Foi Congrégation pour l'Évangélisation des Peuples Centre d'Etudes des Religions Africaines Conférence Épiscopale du Zaïre Centro Liturgico Vincenziano Colonne Conseil Pontifical pour le Dialogue Interreligieux Cahier des Religions africaines Centre de Recherche Théologique Missionnaire Commission Théologique Internationale Dialogue et Annonce. Réflexions et orientations concernant le dialogue interreligieux et l'annonce de l'Évangile. Document du Conseil Pontifical pour le Dialogue interreligieux et de la Congrégation pour l'Évangélisation des peuples, in DC 2036 (20 octobre 1991), 874-890. La Documentation Catholique Dictionnaire critique de théologie Dictionnaire des religions, 1993. Dictionnaire Encyclopédique de la Liturgie Dominus Jesus. Déclaration de la Congrégation pour la doctrine de la foi sur l'unicité et l'universalité salvifique de Jésus-Christ et de l'Église, AAS, 92 (2000), 742-765. Dictionnaire de Théologie Catholique Discours Théologique Négro-Africain Dei Verbum. Constitution dogmatique sur la Révélation divine (Vatican II, 18 novo 1965), AAS 58 (1966),817-835.

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

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ed. it. EDB EDR EPU FCK FTL GCB

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Ecclesia in Africa. Exhortation apostolique postsynodale de Jean-Paul II sur l'Église en Afrique et sa mission évangélisatrice vers l'an 2000 (14 sept. 1995), AAS, 88 (1996), 5-82. edizione italiana Edizioni Dehoniane Bologna Enciclopedia delle religioni Encyclopédie philosophique universelle Facultés Catholiques de Kinshasa Facoltà di Teologia di Lugano Grande commentario biblico, a cura di RE. Brown, J.A. Fitzmyer, RE. Murphy, (edizione italiana a cura di A. Bonora, R Cavedo, F. Maistrello), Ed. Queriniana, Brescia, 1974. Grande Lessico del Nuovo Testamento, (Fondato da G. Kittel, continuato da G. Friedrich, edizione italiana a cura di F. Montagnini - G. Scarpat - O. Soffritti, vol. ID (1967), vol. IX (1974) et vol. XN (1984), Ed. Paideia, Brescia, 1570, 1511 et 1263 colonnes. Gaudium et Spes. Constitution pastorale sur l'Église dans le monde (Vatican II, 7 déco 1965). Histoire des croyances et des idées religieuses Histoire Générale de l'Afrique. Ouvrage du Comité scientifique international de l'UNESCOpour la rédaction d'une histoire générale de l'Afrique, Éditions Unesco, Évreux, 1999 (huit tomes). Histoire Générale du Congo Institut Catholique de Paris Institut des Musées Nationaux du Zaïre (Kinshasa) La Maison-Dieu Mouvement Populaire de la Révolution Musée Royal d'Afrique Centrale (Tervuren) numéro Nostra Aetate. Déclaration sur les relations de l'Église avec les religions non chrétiennes (Vatican II, 28 oct. 1965). Nouvelle Revue Théologique Nouveau Testament Optatam Totius. Décret sur la formation des prêtres, (Vatican II, 28 octobre 1965). page parallèles, textes parallèles. par exemple

SIGLES ET ABREVIATIONS

pp. PUF RASM RH RMi RSR RTL RTLu SA SC

t. TOB tr.fr. tr. it. UNESCO v. vol. vv.

pages Presses universitaires de France Revue Africaine des Sciences de la Mission Redemptor Hominis, Lettre encyclique de Jean-Paul II (1979) Redemptoris Missio, Lettre encyclique de Jean-Paul II (1990) Recherche de Science Religieuse Revue Théologique de Louvain Rivista Teologica di Lugano Slavorum Apostoli, Lettre encyclique de Jean-Paul II (1985) Sacrosanctum concilium Constitution conciliaire sur la sainte Liturgie (Vatican II, 4 déco 1963) tome Traduction Œcuménique de la Bible. traduction française traduction italienne (traduzione italiana) Organisation des Nations Unies pour l'Éducation, Science et la Culture. vers, verset volume vers, versets.

la

11

Préface

Le cœur du travail de Didier Mupaya se trouve dans l'herméneutique de l'expérience africaine comme rejoignant l'histoire du salut, par l'articulation des mémoires historiques avec le mémorial du Christ, à travers l'action de grâces du rite zaïrois de la célébration eucharistique. Nous assistons dans ce travail à une magnifique interaction tripolaire entre la théologie, le rite et l'histoire, qui illustre une harmonie profonde entre la logique divine de la révélation et la pensée rituelle de l'initiation, signe plausible de la participation filiale de l'homme à l'intelligence de Dieu. Les formes congolaises de l'histoire lui apparaissent être la réalisation de la justice de Dieu, dans un rétablissement de la communion entre l'Egypte, Dieu et Israël. De cette fenêtre judéo-chrétienne située dans la "perspective catholique de la Weltanschauung", pour prendre ses élans, Didier Mupaya s'est penché vers des horizons plus larges, prenant appui sur les travaux d'autres branches scientifiques telles que la théologie biblique, systématique et dogmatique, l'histoire, l'anthropologie et autres; c'est un des grands mérites de ce travail d'avoir tenté de renouer avec les travaux des savants tant africains qu'occidentaux, théologiens et historiens, tels que Cheikh Anta Diop, Jean Vansina, Ndaywel è Nziem, Romano Guardini, Jacques Pirenne et John lliffe, Bimwenyi Kweshi, Mudiji Malamba, Nange Kudita et d'autres. En ce qui concerne les liens entre l'Afrique noire et l'Egypte pharaonique, la statuette égyptienne trouvée au hasard d'une expédition militaire au bord d'un fleuve congolais, loin d'être une anecdote dans cette thèse, constitue un socle sur lequel l'auteur pourra prendre d'autres élans sur les chemins de la théologie africaine. Comment ne pas admirer la manière dont Didier Mupaya exploite les sources de la ritualité, tant chrétienne qu'africaine, pour découvrir, à leur base commune, le plan de Dieu, un Dieu qui punit Israël par l'Egypte interposée, mais qui, à travers cet acte, sauve et Israël et l'Egypte? Et l'auteur brasse tout cela dans une évolution qui aligne l'Egypte nègre et sa filiation divine, les migrations séculaires, l'arrivée de l'Evangile, les initiations négro-africaines dont le Mukanda sert de paradigme, les réveils anticoloniaux, la fixation sur la personne du Christ dans les différents réveils religieux et dans la littérature au sud du Sahara et dans la diaspora, la vague des indépendances politiques en Afrique, la quête du sens et de l'identité dans les mouvements de l'inculturation et dans les chansons populaires, la

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

religion mobutiste, le rite zaïrois de la messe, et enfin les 430 ans de l'esclavage des Noirs africains comme "déboursement pour la rançon d'Israël" et "configuration salvifique à l'histoire du Christ". Cette phrase en dit long: "Cette expérience du 30 juin 1960 est le mémorial du jour mémorable où, sur les ruines transplantées de l'antique Égypte, le ToutPuissant remodèle en Jésus-Christ une création nouvelle" (p. 437). Mupaya Kapiten chante une mélodie envoûtante pour exposer ce qu'il appelle "l'accolade mystique entre Dieu et l'homme" qu'est le rite, l'homme qui réunit en lui les figures du fils et de la créature de Dieu, de l'associé et du membre de la famille, du gendre et de l'ami, du serviteur et de l'associé de Dieu; Dieu qui se donne et qui attend sans broncher la réponse d'amour de l'homme. Mupaya a su dire, en faisant parler le rite, ce que Jean-Paul II avait si bien souligné dans la formule: "1'homme est le chemin de Dieu, la route de l'Eglise", La gloire de Dieu n'est-elle pas l'homme vivant, tout homme, l'Africain en l'occurrence? Les souffrances de l'Afrique, ses pérégrinations calamiteuses qui ont accroché des milliers de cadavres de ses enfants aux rochers de l'Atlantique et de la Méditerranée, ne sont en définitive que des douleurs d'enfantement d'un monde nouveau, celui où Dieu l'attend pour les noces, déjà inaugurées dans le rite zaïrois de la messe. Le masque africain et le rite inculturé qui mettent cette histoire en acte l'expriment encore mieux. Le masque, ce sont ces ornements liturgiques africains; le masque, c'est aussi cette danse liturgique qui rythme le salut en Christ; le masque, ce sont ces vocables et ces cris de l'oralité dans les discours africains qui tentent de célébrer Jésus à leur tour; le masque, c'est enfin ces communautés évangéliques de base qui proclament l'avènement de la nouvelle famille de Dieu et qui s'organisent en faisant jaillir de leur sein de nouveaux ministères. . . Lire l'histoire des peuples d'Afrique autrement, tout en restant dans la même perspective qu'Israël et les chrétiens, et cela, à travers le rite de la célébration eucharistique tel que l'Esprit l'a inspiré aux communautés d'Afrique centrale, c'est vraiment faire un acte de foi en l'unicité de Dieu et de son plan de salut sur le monde. C'est en même temps proclamer que Dieu est au-delà de toutes nos limites d'investigation, et qu'il peut embrasser ce que nous n'osons mettre dans le même panier. Du coup, Didier Mupaya nous fait apparaître Jésus-Christ comme l'au-delà de tous nos modèles, l'alpha et l'oméga de tout l'univers; il était avant qu'Abraham ne fût, tout en étant fils d'Abraham. Comment alors les rites de la tradition africaine ne le découvriraient-ils pas à leur fondement et à leur couronnement? Comment ne lui prêteraient-ils pas volontiers les titres initiatiques, les contours guérisseurs, les emblèmes royaux et les symboles ancestraux, qui épousent les catégories du salut dans ces traditions? Ils ne font qu'emboîter le pas aux nouveaux chrétiens du royaume du Kongo qui, en 1680 à Soyo, refusant le 14

PREFACE

choix qu'on leur présentait entre l'Enfer de leurs cultures et le Ciel de l'enseignement des missionnaires chrétiens, répondirent: "Nous croyons fermement en Dieu et en tout ce que nous avons appris, mais nous croyons aussi en nos cérémonies et coutumes" (p. 293). Certes, les yeux des hommes ont toujours été lents à percevoir, et leurs intelligences lentes à comprendre... Les disciples d'Emmaüs, dont le récit constitue la trame de ce livre, en savent quelque chose. Les tractations et disputes relatives aux rites dans l'histoire des chrétiens ne sont que l'expression de ces limites de l'homme. Mais le temps vient, et il est déjà venu, où Israël découvrira que l'Egypte était bel et bien dans le plan de Dieu pour la maturation de tous les peuples "brûlés par l'ardent désir de communion intime avec Dieu". Israël comprendra que Dieu n'avait jamais abandonné les autres hommes à leur sort, mais qu'au contraire, il a continué à marcher avec eux, de manières diverses. Voilà la "mystagogie des figures congolaises de l'expérience" que Didier Mupaya nous propose. Le temps vient et l'auteur de ce livre nous le fait déjà apercevoir dans les rites inculturés, ce temps où les chrétiens comprendront qu'ils n'étaient pas les premiers à croire en un Dieu unique, bon, père et conducteur de l'histoire, que la croix et la figure du sacrifice du Premier-né trônaient déjà à l'acmé initiatique dans les mémoires historiques portées par les masques des ancêtres africains, que la loi et le critère suprême de l'amour sont au cœur des traditions humaines depuis l'aube des temps où l'homme cherche éperdument à grimper sur ses propres épaules afin d'atteindre l'au-delà de lui-même, dans un dépassement incessant et inassouvi; c'est l'image même du rite, qui, par-delà une matérialité visible liée à un environnement immédiat, nous fait miroiter l'horizon infini du signifié. Ainsi, à travers un même rite de la célébration de la mort et la résurrection du "Premier-né d'entre les morts", des peuples d'Occident communieront aux gestes de la fête africaine, les peuples d'Asie s'inspireront des canons et règles de l'organisation rituelle occidentale, les peuples d'Amérique goûteront à la simplicité et au dépouillement de la prière à l'ombre des baobabs, l'odeur des encens et la splendeur des icônes orientales suggéreront des motifs aux Africains. Je me réjouis de l'issue de ce travail, non seulement parce qu'il a été bien mené et bien structuré, mais en même temps parce que je constate que les cours de liturgie que nous donnions au Théologat Eugène de Mazenod à Kinshasa ne furent pas un coup d'épée dans l'eau; ils ont porté des fruits, comme celui que Didier Mupaya nous offre dans cet ouvrage qui constitue en lui-même un hommage à tous ses professeurs, et particulièrement à ses maîtres en liturgie, même quand il n'épouse pas tous leurs points de vue. Après une trentaine d'années de recherches pour l'inculturation de la liturgie chrétienne en Afrique, je n'ai pas besoin d'un autre hommage que celui-ci.

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MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

Puisse ce livre faire un long chemin dans le monde scientifique, un chemin fécond en Afrique, un chemin qui emballe et attire encore plus de marcheurs sur son parcours; et que ces marcheurs ne se contentent pas de suivre le tracé de Mupaya ; mais qu'à un certain moment, ils élargissent le chemin, en ouvrant de nouvelles pistes, pour que le rite ne s'enlise pas dans du "prêt-à-porter" sans lien avec l'actualisation de la geste de Dieu et la mémoire initiatique de nos peuples. Que ces marcheurs osent aller toujours plus loin, à l'exemple de Didier Mupaya qui, après avoir exploré "les coulisses du rite zaïrois jusque dans ses sous-entendus", a proposé des ajouts afin d'y assumer pleinement les données majeures de l'histoire négroafricaine.

Professeur F. Kabasele Lumbala Alexandroupoli / Grèce, mars 2007.

16

Avant-propos
Ce livre est le fruit de quatre ans (2002 - 2006) de recherche sur l'inculturation de la liturgie en Afrique, spécialement au Congo. TIconsidère la ritualité africaine en tant qu'expérience religieuse en rapport à l'histoire, et la met en dialogue (cf. DA, 42 - 43) avec l'expérience de Dieu qui se donne dans l'histoire du salut et s'actualise dans la liturgie de l'Église. L'étude présente les formes de l'histoire et du langage religieux du Congo comme expressions d'un cheminement spirituel vers la rencontre salvifique avec le Christ. L'ouvrage illustre une expérience marquée de violence aussi bien dans l'histoire que dans les rites, comme un point de vue à partir duquel il est possible de percevoir et de contempler des aspects latents du mystère du Christ. Dans ce sens, la rencontre entre le Christ et l'Africain s'avère mystagogique, c'est-à-dire qu'elle révèle une vérité éternelle tout en établissant une connexion spirituelle et théologique favorable à une approche christo-référenciée de l'identité de la personne humaine en Afrique. L'étude se meut dans cette relation entre le mystère de la Rédemption et le cheminement existentiel de l'homme à l'intérieur d'une culture historiquement déterminée. Elle analyse d'une part les formes historiques de l'auto-donation de Dieu en Jésus-Christ, et d'autre part les expressions de la recherche de Dieu dans l'expérience religieuse et dans l'histoire du Congo. L'ouvrage se déploie en trois articulations argumentatives.
1. Tripartition et articulations de l'ouvrage

La première articulation étudie l'auto-donation de Dieu dans la forme rituelle de la célébration, c'est-à-dire dans la liturgie (cf. C. Vagaggini). Nous revisitons le développement de la liturgie depuis les événements fondateurs du culte d'Israël, la naissance et l'institution par le Christ, la continuation dans l'Église jusqu'à Vatican II et à la réception de ce concile dans l'œuvre d'inculturation qui a engendré le rite zaïrois de la messe. Dans tout ce parcours, nous voyons l'hérédité salvifique confiée à Israël rejoindre son accomplissement en Jésus-Christ et s'ouvrir aux nations du monde. L'Église continue cette œuvre du Christ, avec la mission d'annoncer la bonne nouvelle du salut désormais accessible aux païens, de sanctifier par les sacrements et de gouverner dans la charité la communauté de ceux qui adhèrent à la vie nouvelle en Jésus-Christ. Et comme fit saint Paul, il revient à l'Église de mettre en lumière la façon dont ce service liturgique branche les

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nations sur le flux du salut. TI revient à l'Église d'éclairer la façon dont s'opère l'union intime avec Dieu en Jésus-Christ. La leçon du parcours est que l'union salvifique avec Dieu s'opère dans l'épaisseur de l'histoire humaine. Aussi, pour la vérifier au Congo, devons-nous interroger la rencontre évangélisatrice de cette terre africaine. La deuxième articulation considère la ritualité africaine. Les rites sont le lieu où chaque peuple se raconte, se reçoit, se pense, s'interroge sur luimême, s'interprète, s'engage pour sa propre survie et se transmet d'une génération à l'autre. Laboratoire herméneutique de l'existence, le rite est industrie de l'identité collective et expression symbolique de la volonté d'entrer en communion avec le divin. Le rite est donc le cadre interprétatif de la rencontre possible même avec le Dieu de l'évangile. C'est pourquoi l'Église tend la main à la ritualité des peuples, à leurs coutumes et à leur histoire, en tant qu'elles sont des espaces mystérieux de la présence et de l'action de l'Esprit du Christ (cf. RMi, 28,. DA, 16). Le magistère de l'Église les accueille dans le dialogue interreligieux, conscient que la confrontation sincère avec elles ouvre un chemin praticable pour discerner la façon dont (cf. GS 22, ~5) Dieu unit les hommes et leurs traditions religieuses au mystère salvifique du Christl. Ce dialogue est la voie pour comprendre la façon dont l'unique médiation du Rédempteur s'attire et se sert de la coopération des créatures (cf. DI, 14). Voilà pourquoi la présente étude s'emploie à pénétrer la ritualité initiatique traditionnelle, qui est la plus importante dans l'expérience religieuse africaine. En tant qu'ouverture ontologique de l'homme à l'horizon transcendant et vers la plénitude de l'être2, la ritualité initiatique règle la maturité et gère l'intégration de la personne humaine dans la communauté. Elle gouverne même la recherche mystique de la communion salvifique avec Dieu. Née pendant les premiers siècles d'évangélisation, cette ritualité met en lumière les dynamiques culturelles d'intégration de la nouveauté chrétienne dans l'univers religieux traditionnel. Ces dynamiques dessinent les mouvements internes de l'histoire du Congo durant les siècles d'évangélisation comme une initiation aux mystères secrets de Dieu. Cette perception découle d'une approche ethnographique à la réception de l'évangélisation. L'approche est conduite à partir des significations religieuses de la nomination du missionnaire dans les langues kikongo et lingala du Congo et à partir de la configuration et de la représentation des masques théâtralisant le missionnaire et le colon blanc. Dans cette culture rituelle, le masque est le symbole par excellence. "Symbole total de la vie [.oo] et de son rapport au monde visible et

1

Cf. Lumen

Gentium,

17 et COMM. THÉOLOGIQUE INTERN. (1997),

"Le christianisme

et les

religions", in DC, 2157 : n. (84) 85, p. 325. 2 Cf. F. KABASELE LUMBALA (1994), Alliances avec le Christ en Afrique. Inculturation des rites religieux au Zaïre, 2è édition, Karthala, Paris, 319. 18

AVANT-PROPOS

invisible"J, le masque est mystérieux et multifonctionnel. "[Dans les sociétés ban tu], on recourait au masque parce qu'il était considéré comme une structure eschatologique puissante capable de faire revenir la vie à la normalité et de reconstruire la société fragmentée"z. Le masque est une puissance thérapeutique du social. En fait, il se produit prioritairement en temps de crise. "Les périodes d'effervescence de vie sociale traditionnelle sont toujours marquées par un regain de recours aux usages et institutions ancestraux. Les masques recréent alors souvent de manière plus spectaculaire encore les conditions climatiques d'une meilleure lecture des signes sociaux du moment. C'est alors que ce qui est permanent et latent dans la conscience collective entre en réaction stimulante avec l'événement vécu et se donne à voir de façon plus organique. "3 Cette ritualité est née au

XVIf siècle durant l'évangélisation en pleine expansion de l'esclavagisme. Dans ce contexte, les masques ritualisent l'interrogation sur le sens de ce qui arrive. Nous saisissons le masque rituel dans cette signification de forme symbolique pour interpréter la réalité existentielle, en chercher le sens et en proposer une thérapie en rapport à la totalité de l'histoire ancestrale. Si le masque est aussi un instrument pour sonder l'étranger et ce qui n'appartient pas au contexte, afin de l'identifier, de l'intégrer et de le gérer; il est permis, pour saisir la signification perçue de l'action du missionnaire, d'interroger les masques qui le représentent. Cela veut dire en interpréter la forme, le style et toute la mise en scène qui se donnent à lire comme un texte audiovisuel codifié dans le langage des masques et se laisse interpréter en référence à la totalité sémantique du système culturel. C'est une telle lecture des masques qui illustre le fragment d'histoire marqué par la présence active du missionnaire comme une séquence d'initiation aux mystères de Dieu. De cette approche ethnographique émergent trois idées: l'histoire comme une dynamique de croissance spirituelle, le missionnaire comme un initiateur aux mystères de Dieu, et le fragment d'histoire missionnaire comme un moment d'initiation à ces mystères secrets de Dieu. Mais qu'est-ce qu'est l'initiation? Elle consiste à répéter sur le néophyte la violence originaire de l'histoire de l'archétype de la tradition culturelle et religieuse. Et c'est ce souffrir comme a souffert l'archétype qui fait du néophyte un sujet mûr, à la stature de l'archétype communautaire. C'est ce souffrir comme a souffert l'archétype qui en fait un membre valide de la communauté régulée par la parole héritée de l'archétype. Voilà la pensée religieuse qui reçoit l'action missionnaire sous le signe de l'initiation aux mystères de Dieu. Seulement, en ce qui concerne le contenu de ces mystères,
1

Cf.

1.A.

CORNET, de

l'Institut

des

Musées

nationaux

du

Zaïre,

in

MUDUl

MALAMBA (1989), Le langage des masques africains. Étude des fonnes et fonctions symboliques des Mbuya des Phende, Facultés Catholiques de Kinshasa, 4 de couverture. 2 F. MUZUMANGA A-MUMBIMBJ 2003), "La symbolique végétale dans la mystique de M ( Béatrice Kimpa Vita", in Revue Africaine des Sciences de la Mission, 19 : 49.
3 MUOUlMALAMBA (1989), op.cit., 190.

19

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

la ritualité demande d'interpréter le fragment d'histoire selon la parole de la tradition initiatrice, en l'occurrence la parole chrétienne, pour éclairer la signification et du fragment et de la totalité de l'histoire depuis les ancêtres immémoriaux. La troisième et dernière articulation assume l'attraction polaire entre les deux premières. Elle considère l'histoire en tant que lieu de la rencontre et de l'accolade mystique entre Dieu qui descend vers l'homme et l'homme qui monte vers Dieu. L'histoire du Congo est analysée en tant que succession d'événements, mais aussi en rapport à l'identité du sujet (cf. Paul Ricœur). Le discernement des sentiers de Dieu s'opère à la lumière permanente de l'histoire du salut qui est, dans son intégralité et sa complexité, histoire du Christ, l'Archétype de la tradition chrétienne. Le discernement s'opère à l'intérieur d'un dialogue qui permet de comprendre sur le mode historique, en l'occurrence à travers le rapport d'interprétation réciproque qui lie le salut de Dieu en Jésus-Christ et l'expérience humaine dans sa totalité et sa complexitë. À ce niveau s'opère une relecture générale de l' histoire du Congo à la lumière de l'évangile, au filtre de la totalité de l'histoire du Christ. L'histoire du Congo commence avec l'occupation du territoire à partir du II è siècle ap. J.-C. La relecture générale révèle une similitude impressionnante entre cette histoire du Congo et l'histoire d'Israël saigné de 430 ans précis d'esclavage (cf. Ex 12,41). La similitude à une forme exemplaire qui porte la signature de Dieu intrigue et réveille une attention référentielle à même de susciter une solidarité réciproque; une attention qui peut encourager la foi et soutenir l'espérance sur la base du partage de l'expérience vécue. Comme formes semblables qui peuvent aussi se regarder face à face, la ressemblance peut encore se donner allusivement comme les deux parties d'un même symbole pour susciter une reconnaissance hospitalière entre les deux porteurs2. Mais tout ceci exige d'en rechercher la signification précise à l'intérieur d'une articulation plus rigoureuse des traditions religieuses et culturelles.

l "L'herméneutique du donné révélé est immédiatement herméneutique de l'existence" (P. NOUZILLE 1999, Expérience de Dieu et théologie monastique au XIl siècle. Étude sur les sermons d'Aelred de Rievaulx, Les éd. du Cerf, Paris, 23). « L'idée que l'expérience liturgique est à la fois interprétation du salut offert par Dieu par le moyen du Christ et de l'Esprit et interprétation de la vie humaine vécue dans son intégralité comme communion de grâce permet de comprendre comment la célébration liturgique traduit l'expérience du divin» (D. POWER2001, "L'expérience de Dieu dans la liturgie chrétienne", in Concilium, 289: 10). 2 Cf. M. DAVAMONY(1997), Christian Theology of Inculturation, Editrice Pantificia Università Gregariana, Rama, 52. P. BEAUCHAMP1990), L'un et l'autre Testament. II. ( Accomplir les Écritures, Éd. du Seuil, Paris, 197. 20

AVANT-PROPOS

2. Notre dynamique interprétative: la Perspective Catholique de la Weltanschauung,

PCW

Notre dynamique interprétative ramène la totalité de l'expérience humaine à l'unité organique de la création. Nous lisons la situation congolaise à la lumière des relations transcendantales qui structurent la réalité dans sa complexité, en rapport avec le "dernièrement Authentique qui émerge de la réalité du monde" (R. Guardini) et qui s'est rendu compréhensible dans l'auto-donation qu'TI a faite de lui-même dans sa Révélation. Donc, nous conduisons l'approche interprétative sur la base des lois fondamentales qui définissent la vérité du monde et qui structurent l'histoire de l'humanité selon le plan divin de la création et du salut. Ce processus, qui ramène la multiplicité à l'unité pour ensuite éclairer les ombres des situations ambiguës par la lumière de l'horizon de la totalité, fait comprendre sur la base de la "connaissance que l'homme peut avoir seulement quand il accueille dans la foi le regard de Dieu sur le monde" (R. Guardini). Dans le sillage de Romano Guardini, cette approche, nous l'appelons perspective catholique (c'est-à-dire universelle, œcuménique) de la Weltanschauung (PCW). La PCW intègre la densité sacrale et la signification théologique de l'histoire humaine et de l'expérience religieuse des nations, en l'occurrence l'expérience africaine. Confiant dans la volonté salvifique universelle de Dieu en Jésus-Christ (cf. 1 Tm 2, 3-4), assumant la valeur rédemptrice de la souffrance du chrétien en relation avec la croix du Chrise, nous considérons l'expérience du Congo dans ses rapports historiques avec la révélation du salut par le moyen de l' œuvre évangélisatrice de la sainte Église. Nous la prenons dans son ouverture spirituelle à cette annonce de Dieu. Entrent également en jeu les formes congolaises du langage et les actions symboliques qui, dans l'expérience religieuse marquée par l'idéal mystique de la ressemblance à un être sumaturef, levaient les yeux et hurlaient le cri de l'homme vers la bonté de Dieu qui descend vers l'homme afin que quiconque le cherche puisse le trouver. Mais dans cette méthode, comptent - en synergie - les paramètres fondamentaux et les canaux de l'auto-donation de Dieu dans sa Révélation: l'élection d'Israël dans sa signification et son fondement dans l'Alliance de Dieu avec Abraham et sa descendance; les caractéristiques de cette Alliance et ses rapports au salut des nations du monde; les promesses faites à Israël et les garanties à lui données dans les événements de l'Exode et dans la structure juridique du Sinaï; les annonces prophétiques et leurs accomplissements dans l'histoire; et finalement, la médiation salvifique
1 Cf. "La souffrance et l'évangélisation. Message pour la Journée mondiale des missions (21 oct.1984)",inDC1881 (1984),883. 2 Cf. EUADE (1969), The Quest History and Meaning in Religion, (tr. it. 1980), La nostalgia delle origini. Storia e significato nella religione, Morcelliana, Brescia, 7-8.

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MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

d'Israël et son implémentation aussi bien dans le culte sacrificiel, dans l'office de la synagogue que dans la prière quotidienne. En tant que voie méthodologique de la connaissance, la PCW implique aussi une articulation interdisciplinaire. Elle fait appel non seulement à la théologie liturgique, mais aussi à la théologie biblique, à la théologie systématique et à la théologie dogmatique. On y écoute les historiens et on se sert de l'analogie théologique et de l'herméneutique philosophique. On mobilise les ressources de la phénoménologie et de l'histoire des religions et de l'anthropologie rituelle et culturelle, de l'ethnographie et de la linguistique; de la sémiotique et de l'esthétique, sans oublier la réflexion théorétique concernant l'univers symbolique de l'expérience humaine. Tous ces instruments heuristiques concourent à la mystagogie de la similitude qui émerge dans le cheminement historique et religieux du Congo vers le Dieu de l'évangile, et que la tradition religieuse locale soumet à l'interprétation selon la Révélation. Mais il convient de résumer qu'au croisement des divers points de vue, notre voie méthodologique fait appel avant tout à l'unicité du Dieu créateur et rédempteur, à l'unicité et à l'universelle destination de son plan de salut. Nous nous référons à l'unité de la nature et de l'histoire humaine sollicitées par la recherche de réponses aux énigmes de l'existence (cf. NA, 1) et brûlées par l'ardent désir de communion intime avec Dieu. C'est donc dans une telle perspective de foi et d'intelligence que nous opérons la mystagogie des figures congolaises de l'expérience.
3. La splendeur et la beauté du mystère du Christ

En revisitant le plan divin du salut avec une attention sensibilisée par les faits et outillée par les différents savoirs, nous voyons Dieu dans l'Exode, qui vient en quelque sorte anéantir la situation déplorable entre l'Égypte et Israël. Dans un mystérieux échange de sacrifices de premiers-nés étendu sur les deux pâques (la pâque hébraïque et la Pâques du Christ), le salut est offert, à Israël, évidemment, mais aussi à l'Égypte!. La miséricorde est exprimée, et Israël peut en faire immédiatement l'expérience. La justice lui est promise dans la structure juridique du Sinaï. Elle se réalisera dans la satisfaction mutuelle des dettes sacrificielles: quand l'Égypte rejoint le fond de la mort annoncée (cf. Ex 14, 13-14), Israël lui paie sa dette dans le sacrifice des premiers-nés, et plus précisément dans le sacrifice de son Premier-né, le Christ. Paul Beauchamp explique cette réciprocité des dettes et des sacrifices et sa pointe dans l'inscription du destin salvifique de l'Égypte dans le salut
I Sur ce point, nous sommes redevable à l'exégète Paul Beauchamp. Il montre aussi bien l'association d'Israël dans la mort qui s'abat sur l'Égypte la nuit de l'Exode, que l'association de l'Égypte au salut qui se manifeste en Israël. Cf. BEAUCHAMP1990), L'un et l'autre ( Testament. Il. Accomplir les Écritures, 265-295. 22

AVANT-PROPOS

même du Premier-né d'Israël qui, ressuscité, redonne la vie à l'Égypte, en tant qu'il est "Premier-né d'entre les morts" (ColI, 18). De cette façon, la résurrection du Christ après avoir traversé" le ventre de la tombe" marque la renaissance de l'Égypte après avoir, elle aussi, traversé "le ventre de la terre ", dans une "purification pascale" où, comme le dit Beauchamp, "la mort s'est déployée complètement dans le visible". TI reviendra à la descendance de l'Égypte de débourser pour la rançon d'Israël, c'est-à-dire payer la dette de l'esclavage dans des proportions équivalentes. Ainsi se réalise la justice de Dieu envers Israël, et se rétablit la communion de l'Égypte avec Dieu et avec Israël. Et c'est précisément ce "déboursement pour la rançon d'Israël" qui se réalise dans les formes congolaises de l'histoire. - Cette lecture confirme les historiens comme Jacques Pirenne, Cheikh Anta Diop et John Iliffe qui trouvent dans l'Égypte ancienne l'origine ancestrale des peuples d'Afrique centrale. Cette thèse est également soutenue par Denis Pierre de Pedrals, auteur d'une vaste recherche archéologique en Afrique et au Congo! -.
4. La grâce prévenante de Dieu pour l'un et l'autrefils

De cette association salvifique de l'Égypte et d'Israël dans la même action salvifique de Dieu (cf. P. Beauchamp), nous trouvons une autre expression, en amont de l'Exode, dans l'Alliance de Dieu avec Abraham. Nous la trouvons dans la péripétie d'Isaac en Genèse 22, une fois lue à la lumière de la prophétie de Natan en 2 Samuel 7, 1-17. D'ici, on voit l'initiative divine qui veut porter l'un et l'autre fils à un niveau supérieur d'auto-conscience, c'est-à-dire apporter Israël dans le giron de la filiation divine qui est le régime du sentiment religieux égyptien, et porter le sentiment religieux de l'Égypte à son accomplissement dans le mystère pascal du Christ. Même dans l'événement d'Isaac se joue la même dialectique de la mort et du salut, à l'intérieur du même échange mystérieux de sacrifices de premiers-nés. Le Seigneur sacrifie son fils, c'est-à-dire l'Égypte, pour la descendance d'Abraham: c'est tout le transfert des valeurs, et le consécutif "déploiement complet de la mort dans le visible". Et Abraham consent à sacrifier son fils pour l'autre descendance, qui est descendance de l'Égypte et qui, à ce moment, est légitimée dans sa filiation

1 D.P. DE PEDRALS (1949), Manuel scientifique de l'Afrique noire: anthropologie, préhistoire, archéologie, cultures et arts, institutions sociales et politiques, Payot, Paris, passim. ID. (1950), Archéologie de l'Afrique noire, Payot, Paris, passim. A l'appui de ces rattachements concourent déjà Paul Beauchamp, mais aussi la Traduction œcuménique de la Bible, et une tradition exégétique qui remonte aux commentaires talmudiques du VIè siècle apr. J.-c., et reprise par l'exégèse protestante de l'Université de Leyde au xvnè siècle. (cf. B. CHENU1987, Théologies chrétiennes des tiers-mondes. Théologie latino-américaine, noire américaine, noire sud-africaine, africaine, asiatique, Préface de M.D. Chenu, Éd. Le Centurion, Paris, 136).

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MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

divine: en se faisant prévenant pour le salut de cette descendance, le Seigneur la reconnaît et en assume la paternité. Dans l'immolation du Christ, fils de Dieu et fils d'Abraham par excellence, coïncident les deux volontés sacrificielles: la volonté divine du Seigneur et le consentement humain d'Abraham. Leur réalisation satisfaisante montre comment Jésus-Christ représente la fin eschatologique de l'histoire de l'Égypte, de sorte que l'on puisse parler de "concentration christologique" de l'histoire de l'Égypte. À ce niveau, nous pouvons observer que la lecture des figures de l'histoire du Congo dans la logique divine de la Révélation montre qu'audelà de la consolation dans la solidarité, au-delà du soutien à la foi et à l'espérance, au-delà même de la reconnaissance hospitalière, "la présence parallèle de termes identiques n'est que l'indice d'une affinité beaucoup plus profonde"! : la "concentration christo logique" est le point de rencontre entre les deux parties, et les formes congolaises de l'histoire réalisent une configuration salvifique à l'histoire de Jésus-Christ2. Ainsi, s'illustrent à nouveau les profondeurs du mystère déjà perçues par saint Paul. L'immolation du Christ a "détruit le mur de séparation", "en établissant la paix", "pour les réconcilier avec Dieu tous les deux en un seul corps, au moyen de la croix" (cf. Ep 2, 11-22). La lecture à partir de l'Exode ne dissimule pas la culpabilité de l'Égypte. Mais la remontée jusqu'à l'Alliance de Dieu avec Abraham suggère que cette culpabilité ne précède pas, elle ne dépasse nullement la gratuité de la faveur divine accordée à Abraham et à sa descendance. Et l'autre fait intéressant, c'est que Dieu qui dans l'Exode est à l'origine de la défaite de l'Égypte est le même qui en prévient le salut, et cela à l'intérieur de l'Alliance avec Abraham! Au centre des aspects du mystère perçus du point de vue de notre expérience africaine se trouvent cette grâce prévenante de Dieu, sa splendide combinaison de l'histoire et sa magistrale puissance que nous célébrons dans le rite zaïrois de la messe. * La même sensibilité eucharistique pour les merveilles de la Grâce dans l'histoire du Congo et de l'Afrique nous fait tourner un regard plein de reconnaissance vers les instruments de la bonté de Dieu dans notre vie et notre itinéraire académique. Je remercie le diocèse et la Faculté de théologie de Lugano (Suisse). Merci aux professeurs Michael Kunzler et Michael Schulz qui ont guidé les premiers pas de cette étude; merci à leur collègue et compatriote Hans Christian Schmidbaur qui, avec perspicacité et rigueur D. VONALLMEN (1981), Lafamille de Dieu. La symbolique familiale dans le paulinisme, Éditions universitaires Fribourg Suisse, 70. 2 "La participation à la nature divine comme ressemblance surnaturelle de celle-ci" (M.J. SCHEEBEN 1944, Les merveilles de la grâce divine. Introduction et traduction par Dom A. Kerkvoorde, o.s.b, 2è édition-6è mille, Desc1ée de Brouwer, Paris, 37-44).
24
I

A V ANT -PROPOS

mais aussi avec sympathie et humanité, l'a accompagnée jusqu'à la maturité d'une thèse de doctorat en sacrée théologie. À ces trois, j'associe le professeur François Kabasele Lumbala qui accueille dans la préface la marque de ma reconnaissance envers tous mes formateurs et mes initiateurs à la liturgie. Merci à mes confrères, les Oblats de Marie Immaculée, pour la confiance et l'estime; merci spécialement à Jean-Marie Ribaucourt, à Paul Manessa, à Jean-Pierre Bwalwel, à Jean-Marie Bulumuna, et surtout à Jean-Baptiste Malenge qui avait encouragé l'orientation prise par la présente étude en 2003, et a relu et corrigé le manuscrit à la veille de la publication. Ce travail lui doit cet appui et je me réjouis de l'en remercier de tout mon cœur. « Seuls deux yeux à lafois s'aperçoivent d'un bouton de fougère », dit un proverbe phende. Merci également aux Sœurs Franciscaines de Dillingen (Dillinger Franziskanerinnen) de l'Opera Charitas pour cinq ans partagés à Sonvico au Tessin (2002-2007), merci à Monseigneur l'archiprêtre Arnoldo Giovannini de Lugano qui m'a soutenu de plusieurs manières. Je voudrais aussi exprimer ma gratitude à mes géniteurs, Gordien Hopay Kimasa et Nathalie Hombang, pour le don de la vie; à l'oncle Amédée Malamba qui dansait le masque de la recherche persévérante, à Désiré N. Yalul, à Floribert Kangets, à Bertin Ansol, à Claudine Ansam, à Pascal Atum, à Isidore et Cyrille Kileba, à leurs familles et à la liste infinie de tous ceux et celles qui m'ont toujours entouré de leur affection, assuré leur soutien et prodigué leurs conseils. Mais cet ouvrage est aussi une mémoire pieuse pour les défunts toujours présents dans l'assemblée liturgique: mes aînés dans le sacerdoce, les abbés Sylvain Kimpila et Philibert Kalom, le père Dieudonné Mpules, mes grandsmères Virginie Bamb'l et Brigitte Angaw'a; Charles Mangula mon premier enseignant, le chef Sylvain Kiboko et son cousin, le géant Kenda Maviya acteur d'un masque (Mbuya) effrayant; Roger et Aline Ndandula, Joachim Kilondo, Jean-Pierre Kongolo, l'inspecteur Alphonse Kasem, Martin et son fils le directeur Léon Hombang, Emmanuel Mpôr-a-Nkaas le catéchiste d'Impini, Isidore Mabete, Émilie et Hubert Kashiam qui aimait le Mukanda et les masques... Merci donc à vous tous mes parents, frères et sœurs, amis et amies, du Congo, de Suisse et d'ailleurs, qui avez encouragé et rendu possible la présente méditation théologique à l'occasion du cinquantenaire de deux ouvrages fondamentaux: le "Manifeste Conscience africaine" et "Des prêtres noirs s'interrogent".
D. MUPAYA KAPlTEN, O.M.I.

25

Introduction

générale
(Lc 24, 17)

"Quels sont ces propos que vous échangez en marchant?"

La maïeutique du Ressuscité aux disciples d'Emmaüs raconte "exemplairement l'itinéraire à suivre pour que se réalise la peiformance du passage à la foi".! La procédure du Seigneur sert ici de paradigme méthodologique à une étude qui, pour contribuer à l'approfondissement de la foi par l'inculturation de la liturgie2, affronte les interrogations et les tristesses, les espoirs et les joies (cf. GS, 1) des Africains face à la dureté de l'histoire et aux perplexités devant l'évangélisation qui a eu lieu sur leur continent. Nous relisons donc, à la lumière du mystère du Christ, et l'histoire négro-africaine et sa tradition religieuse, qui en est la quête du sens, jusqu'à y discerner les voies du salut selon le plan divin en œuvre dans l'histoire du monde depuis l'Ancien Testamene. 1. L'inculturation de la liturgie peut être abordée de plusieurs manières selon les pensées sous-jacentes et les principes pratiques. Une première approche découle de Vatican n. Elle traduit les textes et rituels liturgiques en langues des pays pour une meilleure compréhension et participation (cf. SC, 21 ; 36). Cette approche inaugure ce que David Power appelle "transposition d'une liturgie latine dans les expressions linguistiques et culturelles [des] peuples [évangélisés]"4. TIen montre les limites, comme nous le verrons plus loin. À l'inverse, une autre approche récupère les
1

L.M.

CHAUVET (1990),

Symbole

et sacrement.

Une relecture

sacramentelle

de

l'existence chrétienne, Éd. du Cerf, Paris, 177. 2 L'inculturation est un travail d'approfondissement de l'évangélisation, comme le suggère la Commission théologique internationale en citant le discours du pape Jean-Paul II aux évêques du Zaïre à Kinshasa le 3 mai 1980. Cf. CT! (1988), "Thèmes choisis d'eccIésiologie", in Textes et Documents (1969-1985), Préface du Cardinal Ratzinger, Éd. du Cerf, Paris, 340). 3 "Le monde tel qu'il existe historiquement est bien le lieu où se déroule le dessein divin du salut, mais non pas de telle sorte que la puissance et le dynamisme de la Parole de Dieu se limitent à promouvoir le progrès social et politique" (CT! 1988, "Promotion humaine et salut chrétien (1976)", in Textes et Documents (1969-1985),158. 4 D. POWER (2001), "Expérience de Dieu dans la liturgie chrétienne", in Concilium, 289 : 14.

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

formes rituelles traditionnelles au service du mystère chrétien. Au Congo, "une contribution substantielle" à ce modèle est donnée dans les Alliances avec le Christ en Afrique de Kabasele Lumbalal. Les rites inculturés que l'auteur y étudie mobilisent des symboles coutumiers (peau de léopard, collier de perles, feuilles de bananier, pacte de sang, etc.) dans la célébration de la consécration perpétuelle de religieuses2. Les deux approches ont en commun de vouloir véhiculer le mystère chrétien par la médiation de symboles religieux des peuples évangélisés. Mais si leur voie langagière reprend bien les lois psychologiques de la compréhension et veut pertinemment libérer ces expressions de leur contenu d'antan pour en faire des lunettes de plongée dans l'univers chrétien, la question reste de savoir jusqu'où l'on se prémunit contre l'équivoque dans le passage de l'ancien au nouveau régime3. N'est-ce pas la conscience d'un tel risque qui engage l'auteur des Alliances avec le Christ à disséquer chaque symbole traditionnel jusqu'à en préciser le sens nouveau en régime chrétien ?4 2. Dans les plaidoyers pour le rite zaïrois en tant que "manière propre à l'Église particulière du Zaïre [... ] de célébrer l'Eucharistie chrétienne,,5, les évêques du Zaïre expliquaient: "Concrètement cela signifie pour l'Église la nécessité d'ouvrir la liturgie aux valeurs culturelles du peuple du Zaïre. D'une part, il s'agit, dans le respect de la foi commune de l'Église, d'admettre des modifications dans les formes et les expressions liturgiques, de manière à rendre celles-ci plus conformes au génie et au caractère du peuple du Zaïre. D'autre part, les éléments culturels du peuple du Zaïre sont à soumettre à un processus de purification et d'évaluation critique à la lumière de lafoi chrétienne,,6. Le premier volet de l'argumentation épiscopale reprend le principe conciliaire de rendre les expressions liturgiques plus claires et compréhensibles. Il contourne l'écueil de l'équivoque moyennant la "reformulation tropicalisée" du contenu chrétien. Ainsi, par exemple, l'énoncé théorique du credo, dans la Prière eucharistique II, en Dieu créateur universel du monde visible et invisible, par le Christ, est rendu dans une heureuse concrétisation qui est en même temps révélation de la réalité
1

Cf. Satisfecit de P.-M. GY, in F. KABASELELUMBALA(1994), Alliances

avec le Christ en

Afrique. Inculturation des rites religieux au Zaïre, 2è édition, Karthala, Paris, 2 et 357.

2 Cf. Ibidem, 216-259. 3 Cf. LUYEYE LUBOLOKO(1989), "Le Christ initiateur: une proposition méthodologique", in Théologie africaine. Bilan et perspectives. Actes de la dix-septième Semaine Théologique de Kinshasa 2-8 avril 1989, Facultés catholiques de Kinshasa, 156-157. 4 Cf. KABASELELuMBALA (1994), op.cit., 225-226. 242-243. 280-286.
5

Cf. "Présentation générale de la liturgie de la Messe pour les diocèses du Zai're, n. 2", in

CEZ (1989), Missel romain pour les diocèses du Zaïre, Éd. du Secrétariat général, Kinshasa, 75. 6 Extrait du "Dossier de présentation du rite zaïrois de la célébration eucharistique", cité par J. ÉVENOU (1984, tr. fr. 2002), "Zaïrois (rite -) de la messe", in DEL, t. II., 500.

28

INTRODUCTION

GENERALE

cosmique du Zaïre (Congo) dans son origine dans le mystère du Christ: "Par Lui tu as créé le ciel et la terre. Par Lui tu as créé notre fleuve, le Zaïre. Par Lui tu as créé nos forêts, nos. rivières, nos lacs. [... ] Par Lui ,,1 as tu ,, . cree tout ce que nous voyons mais aussI tout ce que nous ne voyons pas. Moins exposé à la méprise noétique, le second volet récupère le principe de l'élévation de la culture par l'évangile (cf. CS, 56 g 2; 58 g 4). TIattire l'attention sur le travail d'inculturation en tant que processus et "tâche permanente,,2. Mais, nous le savons, les valeurs culturelles n'ont de signification qu'à l'intérieur d'un système consolidé de formes conceptuelles et de modèles pratiques qui offre une image cohérente du réel, légitime les valeurs et régule le sens de l'existence3. La question est alors de savoir comment, en dehors et sans dialogue avec le système originel de référence, soumettre les éléments culturels à la purification chrétienne? Le dilemme de femmes sud-africaines4 et les interrogations de Congolais que nous aborderons soulèvent cette question herméneutique en rapport à la religion traditionnelle. C'est un joint subtil au risque de fragiliser même "un exemple réussi d'inculturation" comme le rite zaïrois5, s'il manque la connexion salutaire entre le mystère célébré et la réalité existentielle de l'homme africain d'hier et d'aujourd'hui. 3. De ce point de vue, l'initiative épiscopale annonçait plutôt un programme. En posant au fondement du rite zaïrois la fidélité à la foi et à la tradition apostolique, la fidélité à la nature intime de la liturgie chrétienne et la fidélité au génie religieux et au patrimoine culturel africain et zaïrois6, l'épiscopat visait un mariage de "triple fidélité" entre le génie religieux africain et la foi en Jésus-Christ; cette foi qui doit, par l'Église et la liturgie, apporter le patrimoine culturel à sa réalisation authentique dans la vie de grâce en Jésus-Chrise. Dans cette perspective, la présente étude dépasse l'optique immédiate des valeurs. Conscient des fondements théologiques de l'inculturation

1

Cf. "Le rite zaïrois de la messe", in CRTM (1981), À travers le monde célébrations de

l'Eucharistie, Éditions du Cerf, Paris, 185. 2 Cf. M. KUNZLER(1997), La liturgie de l'Église, Éditions Saint Paul, Luxembourg, 140. 3 Cf. MARIASUSAI DHAv AMONY (1997), Christian Theology of Inculturation, Editrice Pontificia Università Gregoriana, Roma, 49-51. Cf. C. DI SANTE (1984. tr. fr. 1992), "Culture et liturgie", in DEL, t. I., 253-254. 4 Cf. P. DENIS (2004), "Chrétiennes et africaines. Le dilemme d'un groupe de femmes sud-africaines", in RTL, 35: 54-74.
5

6 Cf. "Dossier de présentation du "rite zaïrois de la célébration eucharistique"", cité par Ibidem, 500. 7Cf. "Présentation générale de la liturgie de la Messe pour les diocèses du Zaïre, n. 2", in CEZ (1989), Missel romain pour les diocèses du Zaïre, 75. 29

Cf. ÉVENOU (1984,

tr. fr. 2002),

"Zaïrois

(rite -) de la messe",

503.

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

synthétisés par Monseigneur Monsengwo Pasinya l, nous abordons l'inculturation de la liturgie dans la perspective herméneutique de l'existence et de l'interprétation du monde qui sont au fondement des valeurs et de l'identité culturelles. La purification des valeurs s'inscrit dans la catéchèse pour la reconnaissance éthique dans l'histoire. Notre démarche est basée sur le numéro 22 de Gaudium et Spes: "le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que dans le mystère du Verbe incarné". L'affirmation largement commentée par le pape Jean-Paul II signifie que le Christ "révèle pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation"z. Ainsi fondée sur le rapport entre le mystère de la rédemption et le cheminement existentiel de l' homme, notre approche entend par inculturation l'effort intellectuel et pratique d'orienter la conscience et l'expérience existentielle et religieuse africaines vers le mystère du Christ qui en révèle et en réalise la signification authentique. La recherche organise donc un dialogue entre d'une part l'univers religieux négro-africain en tant qu'intelligence du monde, interprétation de l'existence africaine et matrice des valeurs culturelles, et d'autre part le mystère du Christ en tant que révélation divine du sens de l'existence humaine qui, par la liturgie, invite l'Africain à sa réalisation en Jésus-Christ. Du point de vue de la théologie des religions qui se tient à l'arrière-plan, notre approche de l'inculturation en Afrique s'appuie sur l'affirmation de données de base, la reconnaissance d'une distinction essentielle et l'articulation critique de la polarité entre les termes distingués3. Les données de base sont l'unicité du Dieu créateur et rédempteur ainsi que l'unité et l'universelle destination de son unique plan du salut "dont le prélude fut l' œuvre de Création, dont la préparation s'est faite dans l'Ancienne Alliance et l'accomplissement en Jésus-Christ,,4; l'unité de la nature humaine et "l'unité [sans confusion] entre l'histoire du monde et l'histoire du salut"s. La distinction de statuts dispose d'un côté cette Révélation où Dieu se donne à l'homme6, et de l'autre la tradition religieuse africaine caractérisée par une recherche assidue de Dieu à travers les mythes et les rites ancestraux. Entre la recherche de l'homme et l'auto-donation de Dieu se joue une attraction dialectique, une polarité théandrique fondée sur la "solidarité permanente de
1 Pour Mgr Laurent Monsengwo, l'inculturation est: conséquence de l'incarnation du Verbe, exigence de l'unité et catholicité de l'Église, exigence de l'historicité de la Révélation, de la transcendance du message, de l'épistémologie du message, du caractère eschatologique du message, et exigence de la mission. Cité dans B. CHENU (1987), Théologies chrétiennes des tiers-mondes, Éd. Le Centurion, Paris, 145. 2 Cf. JEAN-PAUL II (1979), Left. Encyc. Redemptor Hominis, 8.10.13. 3 Cf. CT! (1997), "Le christianisme et les religions", in DC, 2157 : n. 25, p. 316. 4 Cf. G. V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), "Nécessité de l'Église, salut des non-chrétiens, théologie des religions: options et enjeux", in NRT, 123 : 206. 5 Cf. CT! (1976), "Promotion humaine et salut chrétien", 158. 6 Cf. V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), op.cit., 209. 30

INTRODUCTION

GENERALE

l'homme avec la sacralité"l, c'est-à-dire "la fondamentale relation de l'homme à Dieu"z, qui traduit la vocation divine de l'homme (cf. CS, 22, ~ 5). Loin donc d'embrasser toutes les religions du monde ou le phénomène religieux dans son universalité indivisible, notre attention se focalise, comme d'après l'indication de la Commission théologique internationale3 et le conseil du philosophe Paul Ricœur4, sur la ritualité africaine. La "mutuelle orientation" dispose la ritualité africaine, en tant que lieu mystique de l'aspiration religieuse de l'homme et son effort vers l'accès à Dieu (cf. chapitre 5), comme le chemin parcouru dans l'élan vers le Christ qui, comme l'écrit Jean Daniélou, "est celui en qui l'immense aspiration de l'humanité tout entière vers l'union intime avec Dieu se trouve en fait accomplie par le don total que Dieu fait de lui-même"5. Devant cette attraction théandrique vers la rencontre christocentrique, la théologie ne peut ni reprendre le traditionnel ecc1ésiocentrisme exc1usiviste ( "extra Ecclesiam nulla salus") pour sous-estimer les traditions religieuses6, ni adopter le pluralisme moderne qui prend la "distinction de statut" pour une différence irréductible? La théologie ne devrait ni sélectionner les ressemblances, ni discriminer les différences comme dans l'exc1usivisme et l'unilatéralisme anciens8. Elle doit plutôt assumer la polarité théandrique et étudier la religion en présence pour expliquer la doctrine du salut en mettant en lumière la façon dont ce salut du Christ rejoint les hommes dans cette situation historique et religieuse. L'approche découle de la théologie conciliaire. En effet, pour affirmer l'association de tous les hommes au mystère pascal, CS 22, ~5 conjugue la substitution vicaire du Christ à la vocation divine de l'homme: "Puisque le Christ est mort pour tous et que la vocation dernière de l'homme est réellement unique, à savoir divine, nous devons tenir que l'Esprit Saint offre à tous, d'une façon que Dieu connaît, la possibilité d'être associés au mystère pascal"g. C'est cette association qui est précisément le salueo. Elle se réalise dans les événements de l'histoirell. Aussi est-ce par une mystagogie de l'histoire, de la religion en présence et de la rencontre entre
1

Cf. J. RIES(1985), Les chemins du sacré dans l'histoire, Aubier Montaigne, Paris, 83.

21. DANIÉLOU(1966), Mythes païens, mystère chrétien, Arthème Fayard, Paris, 8. 3 Cf. CT! (1997), "Le christianisme et les religions", n. 7., p. 313. 4 Cf. P. RICŒUR (1995), "Expérience et langage dans le discours", in Paul Ricœur. L' hennéneutique à l'école de la phénoménologie, Éd. Beauchesne, Paris, 164.
DANIÉLOu (1966), op.cit., 27. Cf. J. FAMERÉE (2004), "Pluralité des religions RTL, 35 : 511. 7 Cf. Ibidem, 511-512. 8 Cf. Ibid., 512. 9 Cf. Ibid., 512. 10 Cf. V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), "Nécessité 214. Il Cf. Ibidem, 213. 6 5 et unicité du salut en Jésus-Christ", in

de l'Église,

salut

des non-chrétiens...",

31

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

l'évangélisation et cette tradition religieuse, qu'il devient possible de discerner cette "façon que Dieu connaît" d'associer au salut. Élucider cette prise en charge divine de l'aspiration de l'homme, c'est montrer la façon dont l'unique médiation du Christ s'attire la coopération de la tradition religieuse 1. C'est mettre en lumière" la fonction participée de l'expérience religieuse de l'humanité à la médiation salvifique du Christ (cf. Dominus Jesus, 14),,2, et rendre compte de la façon dont se réalise l'union mystique entre la tradition religieuse et l' œuvre salvifique de Jésus-Chrise. Voilà pourquoi en s'inspirant de l'épisode d'Emmaüs, la présente étude articule la doctrine du salut (chapitres 1, 2, 3) à une mystagogie de l'histoire (chapitres 8, 9, Il et 12) et de la ritualité africaine (chapitres 5, 8, 9). Elle répond à une double préoccupation: 1. le questionnement existentiel africain qui, malgré sa dispersion apparente, organise une ferme recherche mystique de Dieu pour la prise en charge des énigmes de l'existence et de l'histoire de l'évangélisation; et 2. l'exigence pragmatique de théologiens non-africains comme Bruno Chenu qui recommande que toute affirmation d'intervention de Dieu en faveur des Africains (c'est-à-dire leur association aux événements centraux de l'histoire du salut, au mystère pascal du Christ) ne soit pas déduite d'une profession de foi générale, mais doive être attestée dans sa vérifiabilité historique 4. À ces multiples requêtes, l'étude répond en présentant l'obtention territoriale du Congo à l'aube des temps messianiques (If siècle ap. J.-c.) et la libération du joug d'esclavage dans les proportions équivalentes à celle du peuple de Dieu (cf. Ex 12, 41) comme deux expériences porteuses d'une signification et d'une valeur salvifiques qui dérivent de la plénitude du salut donnée dans le mystère du Christ (cf. chapitre 12). L'union au Christ à l'intérieur même du plan divin du salut refond la filiation divine naturelle affirmée dans l'auto-conscience ancestrale et l'accomplit dans la filiation divine en Jésus-Christ par la foi et le baptême. Les deux faveurs apportent la mémoire de cette expérience de salut dans la prière eucharistique du rite zaïrois (cf. chapitre 13). L'argumentation distribue l'ouvrage en trois grandes parties. Une partie théologique de la liturgie chrétienne (chapitres 1, 2 et 3), qui livre la doctrine du salut; une partie herméneutique de la ritualité africaine (chapitres 4 à 9)
"La médiation unique du Rédempteur n'exclut pas, mais suscite plutôt chez les créatures une coopération variée, qui provient de la source unique" (LG 62, cité par DI, 14). Cf.
V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), "Nécessité de l'Église, 2 Cf. V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), op.cit., 210. 3 Cf. Ibidem, 211. salut des non-chrétiens. ..",210.
l

4 "[Pour affirmer que] Son intervention au côté des Noirs est marquée du sceau de l'évidence f...], il ne suffit pas de dire que Dieu agit dans l'histoire aujourd'hui comme hier. Encore faut-il nommer les lieux de cette action" (CHENU1987, Théologies chrétiennes des tiers-mondes. Théologies latino-américaine, noire américaine, noire sud-africaine, africaine, asiatique, Éd. Le Centurion, Paris, 80). 32

INTRODUCTION

GENERALE

qui formule l'aspiration de l'homme; et une relecture de l'histoire du Congo à la lumière de l'histoire du salut (chapitres 10, Il et 12), qui recherche les "voies connues de Dieu" (Dominus Jesus, 2J) qui communiquent le salut aux Africains. L'étude théologique considère la liturgie dans ses racines juives, ses

origines apostoliques, et son évolution historique. Le dialogue avec de
différents courants théologiques et le magistère de Vatican II recentre la liturgie sur l'histoire du salut qui est le mystère du Christ présent et actif dans l'action cultuelle de l'Église (cf. SC, 35). L'herméneutique de la condition africaine dans ses repères initiatiques discerne dans le dynamisme de l'histoire du Congo une assidue recherche de Dieu par les formes mystiques de sa culture immémoriale. La mise en lumière christologique montre comment on y cherche le Dieu de l'Évangile. Pour élucider la résolution salvifique dans le mystère du Christ, la discussion s'organise sous les auspices de l' histoire, qui est le lieu du salue. L'étude opère donc dans une méthode globalement herméneutique. Pour interpréter les héritages de la culture et les événements de l'histoire à la lumière de la parole de Dieu et en rendre grâce dans la liturgie, elle mobilise l' herméneutique philosophique, l'analogie théologique et la réflexion théorétique concernant l'univers symbolique de l'expérience humaine. Dans l'économie générale de l'ouvrage, chaque chapitre apporte des précisions méthodologiques qui reflètent le caractère interdisciplinaire de l'étude.

1

Cf. V ANDEVELDE-DAILLIÈRE (2001), "Nécessité

de l'Église,

salut des non-chrétiens...

",

213.

33

Première partie

Théologie de la liturgie chrétienne

À la mémoire de Son Eminence le Cardinal Joseph Albert Malula

Chapitre 1

Le devoir de mémoire dans la Bible
"Israël est sauvé par le Seigneur, et ce salut est perpétuel" (Is 45, 17).

Ce premier chapitre part de la réalité humaine du culte jusqu'à l'expérience biblique de l'office révélé pour répandre les bénédictions de Dieu sur toutes les familles de la terre. Avec cette destination universelle du salut, notre attention porte spécialement sur le mystère de la révélation de Dieu dans les souffrances de son peuple et le devoir de mémoire qu'TI lui impose au cœur de l'action cultuelle ou liturgique. L'ensemble s'articule en trois points: après des précisions terminologiques relatives au culte et à la liturgie (1), vient l'analyse du culte d'Israël dans son histoire, ses développements et ses enjeux (2). Nous terminons par la relecture de l'existence liturgique des premières communautés chrétiennes dans ses formes et ses catégories essentielles (3).

1. Le sens et l'histoire des termes culte et liturgie
1.1. La liturgie, célébration du culte

Aujourd'hui, la notion de "liturgie" renvoie à la célébration des actes de culte, et surtout à la messe. Mais la liturgie concerne également les autres sacrements et même d'autres rites comme les funérailles ou la dédicace d'une église, par exemple. En Occident, pourtant, l'usage de ce terme est récent. A.G. Martimort affirme que "l'extension au sens actuel, englobant tous les actes du culte et non plus seulement la messe, ne s'est opérée, semble-t-il, qu'au XVIIi siècle"!. Pour lui, cette acception courante et élargie résulte de l'effort de vulgarisation suite au Mouvement liturgique du XXè siècle. Jusqu'au xvr siècle, les auteurs latins, comme Isidore de Séville, Alcuin, Rupert, Hittorp et autres, parlent de "De divinis officiis", avant que
1 A.G. MARTIMORT (1961), L'Église en prière. Introduction à la liturgie, Éd. DescléeCie, Tournai, 3.

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

des érudits de la fin du xvr et du xvIf siècle n'introduisent le mot liturgie, sans doute sous l'influence des textes byzantinsI. Cependant, dans l'Église grecque, le mot liturgie, avec ses correspondants À1moupyaç, MrroupytKaç, garde une acception restreinte et précise. TI désigne exclusivement la célébration de la messe et ses divers formulaires2. C'est ainsi que depuis les premiers usagers latins de ces mots (G. Cassandre, 1558; J. de Joigny, Pamelius, 1571), jusqu'à J. Bona (1671) et J. Mabillon (1685), liturgia, res liturgicae désignent encore exclusivement la messe3. Mais avant de parcourir les développements ultérieurs jusqu'à nos jours, considérons d'abord la notion de culte et sa catégorie centrale de sacrifice. Qu'est-ce que le culte? En quoi consiste-t-il? À quel ordre de réalités nous renvoie-t-il ? 1.2. Le culte, offrande de sacrifices On reconnaît généralement que le culte établit et manifeste des relations entre l'homme et le monde des esprits, des puissances et des dieux. Au moyen de symboles et de sacrifices, rites et magie, oblations et libations, invocations ou incantations, le culte instaure entre ces deux pôles de l'humain et du divin un échange réciproque de faveurs. L'homme apporte ses dons pour apprivoiser la puissance et s'en attirer les bienveillances. Le marché instaure un circuit de forces vitales plus ou moins mythiques dont les divinités semblent avoir besoin autant que les hommes4. Au départ, les intérêts semblent donc être bien équilibrés dans l'échange bilatéral. Le culte offre à l'homme l'occasion d'une rencontre bénéfique avec des forces surnaturelles; le culte devient par le fait même une source de renouvellement intérieur, le foyer d'un renforcement des énergies vitales5. Le culte apporte donc un surcroît de vie et une promesse de sécurité face aux mystères de l'existence et aux préoccupations que ces mystères suscitent.

1

ont même suggéré que les hommes aient été créés pour nourrir et entretenir les dieux. "Pour naïve qu'elle puisse paraître, affirme le cardinal J. Ratzinger, cette représentation met en lumière une détermination profonde de l'existence humaine: l'homme, en existant pour Dieu, se trouve par là au service du tout" (J. RATZINGER2001, L'esprit de la liturgie, Ed. Ad Solem, Genève, 22). Mais si une conséquence en est que la survie des dieux doive dépendre de la prospérité et de la bienveillance des adorateurs, nous savons que celles-ci dépendent de la faveur des dieux. "De par son comportement envers les dieux, l'homme a sur eux un pouvoir relatif; jusqu'à un certain point l'homme tient la clé de la réalité dans sa main. Mais si les dieux ont besoin de lui, lui aussi a besoin d'eux: si d'aventure il abusait de son pouvoir, il pourrait leur nuire, mais engendrerait sa propre destruction" (Ibidem, note 1). 5 Cf. R. MARTIN-AcHARD (1969), "Culte", in Vocabulaire biblique, 4è éd., sous la direction de U. VONALLMEN, Éditions Rencontre, Lausanne, 60-62. 38

2 Cf. Ibidem, 4. 3 Cf. Ibid., 4, note 1. 4 Certaines mythologies

Cf. MARTIMORT (1961), L'Église en prière. Introduction à la liturgie, 3.

LE DEVOIR

DE MEMOIRE

DANS LA BIBLE

En effet, depuis la nuit des temps, l'homme se heurte aux mêmes énigmes. Il s'interroge devant les mêmes phénomènes. Il s'émerveille devant la nature et se laisse frapper par la succession ininterrompue des jours et des nuits, le cycle des saisons, le cours mystérieux des astres, etc. L'homme ne finit pas de se questionner devant les étapes successives de l'existence humaine, devant la merveille de la naissance, les métamorphoses de la puberté, l'épuisement dans la vieillesse, etc. Partout des cultes agraires rythment les saisons. Des rites d'initiation et de purification jalonnent le cours de la vie. Les alliances se multiplient, avec le recours manifeste aux forces surnaturelles. Mais jamais l'homme ne cesse d'être bouleversé par le mystère de la souffrance. Il reste consterné par le drame de la mort implacable.. . Au final, la personne humaine se trouve naturellement comme jetée dans un monde énigmatique et quelque peu hostile, qui lui apporte la sensation d'habiter un ordre mitigé dans les collimateurs des forces contraires (celles de la mort, des ténèbres, des catastrophes et du chaos et celles de la vie, de la lumière, de l'ordre et du bonheur). À l'intérieur de ces antagonismes supérieurs, la conscience de la finitude se présente comme une conscience inquiète, plus ou moins coupable d'une chute dont l'homme doit se relever ou, en tout cas, qu'il doit conquérir un plus-être et un surcroît de force vitale. Dans ce pathétique existentiel, le culte apparaît comme l'instrument universel par lequel l'homme essaie de reconquérir le paradis perdu ou de surmonter les limites naturelles moyennant des alliances avec des forces supérieures, cosmiques, spirituelles ou divines. C'est donc sur ce fond problématique que prend sens et se forme l'activité cultuelle pour éclairer la condition humaine. Au total, le culte est la tentative de restaurer l'harmonie du tout. Ainsi, "la paix de l'univers par la réconciliation avec Dieu, l'union du ciel et de la terre Hest" l'objet principal du culte dans toutes les religions du monde HI.Mais dans la Bible, la relation à Dieu est particulière2.
1.3. La particularité du cuIte biblique

Dans la tradition biblique, notamment d'après les récits des origines, la création tout entière, cosmos et histoire, est donnée pour être un espace d'adoration3. À la désobéissance de l'homme tient la résurgence des forces négatives jadis maîtrisées par Dieu dans l'acte créateur. La culpabilité explique l'inquiétude du cœur de l' homme, marqué par la conscience mélancolique de la faute, le chagrin d'une âme déchue, la nostalgie d'un esprit aliéné. Alors, à cause du péché, le culte se présente nécessairement comme un retour à l'équilibre perdu. "Parmi toutes les pratiques culturelles, celle du culte prétend plus que toute autre dévoiler le mystère ultime de
1 Cf. RATZINGER(2001), L'esprit de la liturgie, 31. 2 Cf. A. BERGAMINI(1984, tr. fr. 1992), "Culte", in DEL, t. I., 247-249. 3 Cf. RATZINGER(2001), op.cit., 23.

39

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

l'homme, l'énigme de sa réalité: partenaire de Dieu dans un dialogue d'amour, appelé à être, à opérer "à son image et à sa ressemblance" (Gn l, 26)"1. La relation à Dieu prend donc une forme nouvelle. Le culte doit intégrer un moment d'expiation, de pardon et de réconciliation2. Mais non relayé par la main de Dieu, l'effort unilatéral de l'homme reste assujetti au poids de la faute, et par conséquent, inefficace et voué à l'échec. Le moment venu, nous analyserons les enjeux du culte africain dans ses recherches de force vitale, ses quêtes de mieux-être, ses "nostalgies des origines", les reconquêtes des paradis perdus, etc. Et nous en découvrirons la valeur régénératrice et l'élan de réconciliation avec Dieu, qui marquent la liturgie congolaise inculturée. Mais avant d'en arriver à ces résonances africaines, on pourrait objecter ici et prétendre ne voir aucune relation entre les narrations de la création dans la Genèse et la législation du culte dans l'Exode ou le Lévitique. La Genèse concernerait plutôt Dieu qui crée seul et librement son univers. En fait, au premier chapitre du Beréchith (la Genèse), l'action créatrice apparaît clairement comme un effet de la parole de Dieu. La voix du Seigneur retentit dans une souveraine domination sur la masse informe des eaux primordiales. Elle sépare et ordonne le chaos primitif, dans une dynamique à double dimension où le surgissement progressif des éléments de l'univers déclenche par le fait même le déroulement du temps3. De l' œuvre ainsi accomplie, l'homme n'est qu'un tard-venu qui en reçoit le don gratuit. Comment peut-on alors parler de culte là où l'homme est manifestement inopérant? À la vérité, le récit de la création ne traite pas directement du culte. Mais il ne manque ni de motivation cultuelle ni de connotation législative. Rabbi Shelomeh ben Yishaq (= Rachi, 1040-1105 ap. J.-C.) nous l'explique: «Rabi Yits'haq a enseigné: La Tora [en tant qu'elle constitue essentiellement un code de lois] aurait dû commencer par: "Ce mois-ci est pour vous le commencement des mois"(Chemoth 12, 2), puisque c'est par ce verset qu'est édictée la première mitswa prescrite à Israël. Pourquoi débutet-elle avec Beréchith? "La puissance de Ses hauts faits, Il l'a révélée à Son peuple, en lui donnant l'héritage des nations" (Tehilim, 111,6). »4

3 Moins qu'un commencement absolu, la création apparaît davantage comme l'ordonnancement d'un chaos primitif. Cf. Genesi, trad. e corn. di O. VONRAD(1978), Paideia Editrice, Brescia, 54-60. Le dynamisme de la création met en marche le temps (E. Osterloh, cité dans Ibidem, 78). Le déroulement du temps accompagne le dynamisme de la création comme une de ses déterminations fondamentales. De même que la création est séparée et ordonnée, de même le temps est stratifié dans l'alternance des soirs et des matins, et intentionnellement polarisé vers l'arrêt de la création, le septième jour. Cf. On l, 1 - 2, 2. 4 Beréchith, avec le commentaire de Rachi, accompagné du Targoum Ounqelos, (réal. 1. Kohn), Ed. Oallia et Yarid haSefarim, Jérusalem 1998, 3. 40

2 Cf. RATZINGER(2001), L'esprit de la liturgie, 28 et 31.

1 C. DISANTE (1984, tr. fr. 1992), "Culture et liturgie", in DEL, t. I, 254.

LE DEVOIR DE MEMOIRE DANS LA BffiLE

Ce commencement du commentaire du Beréchith par Rachi livre d'emblée la clef de lecture pour l'ensemble de la Tora: l'unité entre la narration et la législation. Dans la suite, Rachi affirme que le texte du Beréchith "ne nous enseigne absolument pas l'ordre chronologique de la création". I En effet, la correspondance est frappante mais aussi le contraste entre le récit de la création "Beréchith" et la narration de la naissance du monde dans le mythe babylonien "Enüma ellS"2. L'intention cultuelle du Beréchith devient claire dès qu'on le regarde du point de vue de la rencontre avec le monde babylonien. Le récit de la création se présente comme une retouche de l'Enüma ells suivant la perception de Dieu dans la foi d'Israël. G. von Rad parle de "purification théologique"3. L'explication cosmogonique du monde (qui est l'objectif de l'Enüma ellS et sa théorie de l'émergence hasardeuse) est un but secondaire. Le Beréchith est plutôt préoccupé de sauver la foi d'Israël et sa relation particulière à Dieu, désormais à l'épreuve de l'influence babylonienne. À l'appui de cette finalité cultuelle du Beréchith, il faut également considérer l'unité du culte avec la loi et l'histoire dans la Torah. En effet, dans la Torah (le Pentateuque), les récits narratifs ont pour but de mettre en évidence une loi, de justifier une institution, d'expliquer une pratique. Si la Genèse paraît plus narrative et le Lévitique plus législatif, on trouve des lois dans la Genèse (exemple: la loi de la circoncision, Gn 17, 9-14) ; et des récits dans le Lévitique (exemple: l'investiture sacerdotale d'Aaron, Lv 8 à 9). La tradition juive privilégie l'aspect législatif tandis que la tradition chrétienne lit souvent d'un œil historien. Mais on ne doit pas radicaliser la distinction en termes d'une opposition exclusive. De ce point de vue, les textes sacerdotaux de l'Exode (exemple: l'épisode du veau d'or) apparaissent d'un grand intérêt. ils illustrent les conclusions des analyses littéraires et confirment que dans la Torah, il ne faut pas séparer lois et récits. il faut y voir une loi qui est histoire, une histoire gouvernée par la loi du Seigneur. La Torah est, à la fois, la loi divine de l'histoire et l'histoire de la loi divine4. Paul Beauchamp parle de "rapport intime de la Loi et du récit"s. Et Rachi de préciser la finalité de la création: « C'est comme nos maîtres l'ont expliqué: Le monde a été créé pour la Tora qui est appelé "le 'commencement' de sa Voie" (Michlei 8, 22) et pour Israël qui est appelé « le 'commencement' de Sa moisson» (Yirmeya 2, 3)"6. Rachi suggère donc que la Création soit déjà polarisée vers l'Alliance. Le cardinal Ratzinger
1 Beréchith (1998), avec le commentaire de Rachi, 5. 2 Cf. ACFEB(1987), La création dans l'Orient ancien, 46 et 51. 3 Cf. Genesi, trad. e cam. di G. VONRAD (1978), 60. 4 Cf. TOB, Édition intégrale, Introduction au Pentateuque, 36. S P. BEAUCHAMP (1976), L'un et l'autre Testament. 1. Essai de lecture, Éd. du Seuil, Paris, 43. 6 Beréchith (1998), op.cit., 3. Commentaire de Gn 1, 1. 41

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

décèle un parallélisme entre la législation narration des origines dans la Genèse:

du culte dans l'Exode

et la

«La construction du récit [qui conclut la législation du culte dans l'Exode] présente un parallélisme évident avec celui de la Genèse. Il y est dit sept fois: Moïse se conforma à tout ce que lui avait prescrit le Seigneur. Les sept jours de la construction du tabernacle font écho aux sept jours de la création et s'achèvent dans une sorte de vision du sabbat: Ainsi Moise termina les travaux. La nuée couvrit la Tente de la Réunion et la gloire de Yahvé emplit la Demeure (Ex 40, 33 ss). L'achèvement du tabernacle anticipe celui de la Création: Dieu accepte de faire du monde sa demeure, ciel et terre s'unissent. [...] Le verbe bara en hébreu a deux significations dans l'Ancien Testament. Il désigne d'une part le déroulement de la création, la séparation des éléments qui fait émerger le cosmos du chaos,. et d'autre part la progression de l'histoire sainte, c'est-à-dire la séparation du pur et de l'impur, qui marque l'évolution de la relation de l'homme avec Dieu et qui donne lieu à la Création spirituelle, à l'Alliance, sans laquelle l'univers resterait une coquille vide. Création et histoire, Création, histoire et culte se trouvent liés: la Création attend l'alliance et l'alliance, de son côté, accomplit la Création, tout en l'accompagnant. Et si le culte, bien compris, est l'âme de l'alliance, cela implique qu'il ne sauve pas l'homme seulement, mais entraîne toute la réalité dans la communion avec Dieu. »1 On le voit, le cardinal assume aisément l'unité de la création et de l'histoire, du récit et de la loi, de la narration et de la législation, de la création et du culte, dans le Pentateuque2. il montre que lus dans l'unité de la Torah et dans leur unique origine, le récit de la Création et les dispositions du Sinaï sur le sabbat laissent apparaître l'idée maîtresse: "La Création est le lieu de l'Alliance, elle a pour raison d'être l'histoire d'amour entre Dieu et l'homme. [...] Si la Création est l'espace de l'alliance, le lieu de la rencontre et de l'amour entre Dieu et l'homme, elle est donc destinée à être

, , .,,3 l espace d e l ad oratIOn. Ceci nous permet de comprendre l'orientation du culte dans la Bible: pour important qu'il soit dans la relation à Dieu, l'homme n'a pas l'initiative de "l'échange". Avant d'offrir, il reçoit. Il offre en signe de reconnaissance pour ce qu'il a reçu. Et son offrande n'a de valeur que dans le rapport de reconnaissance au don reçu. C'est en ce sens que l'action cultuelle de l'homme est une adoration de Dieu, c'est-à-dire un acte de reconnaissance pour la gratuité du don de Dieu, ici représenté par la création. Dans le contexte de la chute, l'action cultuelle inclut un procès d'expiation, une
1 2 3 RATZINGER (2001), Cf. Ibidem, Ibid., 22-23. 22-23. L'esprit de la liturgie, 23.

42

LE DEVOIR

DE MEMOIRE

DANS LA BIBLE

demande de pardon et de réconciliation pour la faute commisel. Nous sommes aux antipodes du prato-capitalisme donnant-donnant où l'homme prend l'initiative, et bien souvent, dans sa conquête de déification, tente de damer le pion à son partenaire divin. Pour revenir à la constante universelle du culte, c'est principalement par le sacrifice que l'homme entend se concilier l'amitié des dieux. Le sacrifice sert de monnaie d'échange dans le commerce cultuel. "On comprend généralement le sacrifice comme une offrande à Dieu d'une réalité précieuse à l'homme,. l'objet de l'offrande, pour prendre toute sa valeur, doit être définitivement soustrait à l'usage de l'homme, donc détruit"z. Comme le culte auquel il reste ainsi lié, le sacrifice est une réalité connue de tous les peuples. Il jalonne l'histoire de l'humanité. Il rythme la vie de l'individu et de la communauté. Tous les peuples l'ont connu et pratiqué sous des formes variées, sanglantes ou non-sanglantes, et pour des motifs divers allant des alliances avec des hommes aux offrandes à des divinités, en signe de reconnaissance, d'expiation ou de réconciliation, etc. De même que toutes les circonstances de la vie peuvent fournir l'occasion de culte, elles peuvent également donner lieu à l'offrande de sacrifices. Tel est donc l'ordre des réalités auxquelles renvoie la conception de la liturgie comme célébration du culte, donc offrande de sacrifices, comme le faisaient les lévites dans le temple de Jérusalem. Mais à l'origine, par-delà l'évolution sémantique, et même avant l'usage cultuel, la signification de la liturgie renvoie à la prestation de services publics.
1.4. L'origine profane de la notion de liturgie Les termes étymologiquement À£lToupyÉOJ, À£lToupyia, klToupytK6ç se réfèrent à kt'coupy6ç = ÀfJï'wç (en ionien) : public, peuple et à

Épyov, travail, œuvre, l'accent portant tantôt sur le travail avec son caractère pénible, tantôt sur son aspect officiel en quelque sorte étatique3. En ce sens, le verbe À£t'WUPYÉ1V signifie accomplir un service. Les À£t'wupyat épigraphiques ou papyrologiques sont des charges, des fonctions assumées dans l'État. Quant au verbe À£lTouPYÉOJ,connaît une variété de sens. Au départ, il il indique l'accomplissement spontané d'un service de l'État, l'engagement volontaire à une tâche d'intérêt public. Il s'emploiera ensuite pour des services écrasants, astreignants, que l'État impose aux citoyens qualifiés par leur intelligence, leur fortune ou leurs capacités à les accomplir. L'objectif
1 Cf. RATZINGER (2001), 2 Ibidem, 24. 3 Nous suivons largement

L'esprit de la liturgie, 3l.
C. SPICQ (1991), Lexique théologique du Nouveau Testament.

Réédition en volume des Notes de lexicographie néo-testamentaire, Editions Universitaires Fribourg - Éd. du Cerf, (art. : Ml'tOUpyÉW, Ic£tTOUPY{U, MtTOUpy1.K6ç, MtToupy6ç), 899-905.

de

43

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

est que chacun mobilise ses talents et capacités pour le service commun de l'État. C'est dans ce sens que Daremberg et Saglio définissent la liturgie comme "toute prestation, tout service qu'on acquitte envers l'État ou qui est imposé par la loi"l. L'étendue de la définition indique déjà l'éventail infini des services susceptibles d'être rendus et, par le fait même, la diversité des charges liturgiques. Par conséquent, c'est le multiple sens du verbe Ml'tOUpyÉCO apparaît. TIdésigne toute espèce de service: celui d'un qui ouvrier travaillant pour son maître, l'ouvrage de tailleur, le "rôle" d'un acteur, la tâche d'un paysan qui laboure à la place d'un autre, l'office de musicien, la prestation de danseuse, et même le service de fille "publique,,2. L'étymologie nous présente donc, aux origines, des "liturgies étatiques" et profanes. Elles sont des fonctions caractérisées par la singularité du service public et sa portée immédiate, c'est-à-dire limitée à la fois dans le temps et dans l'espace, comme dans l'horizon transcendant. De ce point de vue, la notion de liturgie ne peut que secondairement revêtir une signification cultuelle et désigner un service religieux. La connotation religieuse est possible seulement dans la mesure où l'exercice du culte représente un intérêt public: le service des divinités assure leur audience et en attire les faveurs pour tout le peuple3. 1.5. La récupération religieuse de la notion de liturgie TI faudra attendre Aristote pour que les termes prennent une acception religieuse et indiquent des activités comme l' "accomplissement des rites funéraires", des "fonctions religieuses achetées pour le temple" ; ou des personnes comme "ceux qui s'occupent dans les temples des charges sacerdotales, des postes de prophètes et de scribes et d'autres services des dieux", etc.4 Du service de l'État on passe ainsi au service du temple. Rien ne devrait étonner. On sait comment chez les anciens, - en vertu d'un symbolisme exemplariste qui donne le monde céleste comme le modèle archétypal à l'image duquel s'organise la réalité d'ici-bas5 -, la divinité siégeait en roi sur le trône et se laissait vénérer comme tel, tandis que le roi se faisait volontiers passer pour le légat des dieux, s'il ne revendiquait pas carrément des attributs divins. Le sens religieux sera accentué dans la traduction biblique des Septante. Elle fait du terme liturgia un usage où prédomine l'acception technique pour

1 Cf. DAREMBERO- SAOLIO (1877), Dictionnaire des Antiquités grecques et romaines, Paris, III, 1095. Cité par SPICQ (1991), Lexique théologique du Nouveau Testament, 899-900. 2 SPICQ (1991), Lexique théologique du Nouveau Testament, 901. 3 Cf. KUNZLER(1997), La liturgie de l'Église, 40. 4 Cf. SPICQ (1991), op.cit., 902. 5 P. GRELOT (1970), "Figure", in Vocabulaire de théologie biblique, sous la direction de

X. LÉON-DuFOUR, Éd. du Cerf, Paris, 459.

44

LE DEVOIR

DE MEMOIRE

DANS LA BIBLE

indiquer le culte lévitique en tant que tell, déterminé par un précieux cérémonial et accompli par des personnes députées par élection divine2. Ici, "la liturgie est le service cultuel rendu à Dieu par le peuple de l'Alliance dans le temple et dans la synagogue,,3.

2. Le culte d'Israël
2.1. Le cuIte extérieur

Pour aborder le culte d'Israël, les chemins sont nombreux. Une voie directe procède par l'analyse du matériel cultuel présenté notamment dans la tradition sacerdotale. Pour chaque objet, ustensile, lieu, édifice, élément ou pratique (exemples pour l'arche de l'Alliance, pour le tabernacle, pour l'arbre sacré appelé Menorah, pour la demeure MiS-kiln; pour les divers types de sacrifices, pour l'autel des holocaustes Mizbeah, etc.), on recherche les origines lointaines, on considère les éventuels développements, et on compare le résultat avec les possibles parallèles voisins. Un tel examen, considérant pour chaque élément la sacralité et la fonctionnalité, gagne le pari de reconstruire le système sacrificiel et de mettre en évidence la particularité d'Israël. La conclusion qui en découle est importante: du point de vue matériel, Israël ne se distingue que fort peu de ses multiples voisins dont, d'ailleurs, il reprend à souhait les formes cultuelles. La dynamique globale du culte extérieur d'Israël est plutôt une assimilation d'éléments empruntés aux voisins. Israël les filtre, les rectifie, les spiritualise4. La seule synthèse du Lévitique découvre un sens affiné de la sainteté de Dieu, l'obsession du péché, un besoin inassouvi de purification. C'est que les rites rendent visibles des sentiments intérieurs comme l'adoration, le souci d'intimité avec Dieu, l'aveu du péché, le désir de réconciliation et de pardon, etc.5 Lorsque cette analyse historique et comparative exploite les découvertes archéologiques, les témoignages des textes anciens (Ugarit, mésopotamiens, amorrites, égyptiens, cananéens, etc.), et les lumières de sciences comme l'histoire comparée des religions, elle se montre féconde. La réinsertion dans le contexte de son temps n'occulte pas l'élan de spiritualisation caractéristique de l'exercice cultuel en Israël, bien au contraire. On y voit le
1

Le sens profane plus ou moins flexible n'est pas totalement absent. Exemples: 2 S 13,

18, le service d'un garçon de chambre (À.!m:oupy6ç) ; 1 R l, 15, le service rendu au roi dans sa chambre; 2 R 6,15, le serviteur du prophète Elisée (Mt'toupy6ç), etc. 2 Cf. F. BROVELLI (1993), "Le modalità e i significati deI celebrare lungo la storia", in APL, Celebrare il mistero di Cristo. Manuale di Liturgia. Vol. I. La celebrazione: introduzione alla liturgia cristiana, CLV-Edizioni Liturgiche, Roma, 157. 3 KUNZLER(1997), La liturgie de l'Église, 40. Cf. 2 Ch 35,16. 4 Cf. C. HAURET (1970), "Sacrifice", in Vocabulaire de théologie biblique, 2è éd. révisée et augmentée, sous la direction de X. LÉON-DUFOUR et al., Éd. du Cerf, Paris, 1164. 5 Cf./bidem, 1165-1166. 45

MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

souci permanent d'éviter toute réduction anthropomorphique. Le Dieu d'Israël se maintient souverainement libre de toute emprise humaine, sans se laisser ni nourrir ni dompter, ni apprivoiser ni corrompre (cf. Dt 10, 17) par l'homme. Une telle enquête se révèle donc manifestement instructiveI. Mais suffitelle à rendre compte du dynamisme intérieur, de l'esprit du culte en Israël et de la détermination profonde de sa relation particulière à Dieu? 2 Quel en est le sens et sur quel plan de réalité nous porte le souci de spiritualisation et d'élévation au-dessus de l'ordre matériel? Quelle est l'essence de ce qui se déroule dans le culte en Israël? Quelles en sont la signification et la fonction spécifiques en rapport avec la particularité du peuple élu? Comment comprendre l'emprunt du matériel païen? Ces requêtes exigent de dépasser les plans immédiats des matériaux. TI faut dérouler l'histoire et pénétrer les textes qui informent l'usage du matériel et tissent l'unité intérieure du système cultuel. Seule une lecture des textes dans les résonances de l'histoire permet de percer l'intelligence du culte en Israël et d'en éclairer les enjeux sur les plans anthropologique et existentiel. Pour cela, même les références à la tradition sacerdotale doivent être considérées dans une perspective totalisante: elles sont des composantes de la Torah qui constitue le noyau de l'Ancien Testament. 2.2. Les événements fondateurs d'Israël et son culte L'Ancien Testament réserve une place privilégiée à des événements fondamentaux qu'il présente comme l'acte de naissance d'Israël en tant que peuple3, et le point de départ de son histoire parmi les nations. Trois faits sont spécialement mis en relief: le départ d'Égypte à la suite d'une série de catastrophes qui sont des signes de l'intervention du Seigneur (Ex 7-12), le passage de la mer rouge (Ex 14-15) et l'Alliance entre Israël et Dieu au mont Sinaï ou Horeb (Ex 19-24)4. Tous ces événements sont placés sous l'initiative et la providence du Seigneur qui entend réaliser avec Israël un projet salutaire: conclure une Alliance et lui donner une terre sur laquelle ce peuple puisse le servir (cf. Ex 3, 12). Par ce service, Israël se laissera contaminer par la sainteté de Dieu (cf. Lv 19, 2). Et s'il garde l'Alliance, il devient la "part personnelle" du

1 La voie de l'analyse du culte matériel constitue l'approche de G. PAXIMADI. Cf. G. PAXIMADI(2004), Ela dimorerà in mezzo a lara. Composizione e interpretazione di Es 25-31, EDB, Bologna, 79-138. 2 G. NAGEL (1969), "Sacrifices. A.T.", in Vocabulaire biblique, 4è éd. sous la direction de J.J. VON ALLMEN, Editions Rencontre, Lausanne, 266, offre un témoignage où le compterendu de l'enquête vétérotestamentaire sur l'idée de sacrifice reste entièrement traversée par la conscience d'une telle limite. 3 Cf. E. CHARPENTIER(1981), Pourlire l'Ancien Testament, Les éd. du Cerf, Paris, 31-35. 4 Cf. TOB (1997), Édition intégrale, Éd. Cerf, Paris, (Introduction à l'A.T), 20.

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LE DEVOIR DE MEMOIRE DANS LA BffiLE

Seigneur, "un royaume de prêtres et une nation sainte" (Ex 19,5-6), chargé de répandre les bénédictions du Seigneur à toutes les nations de la terre. Ce service dont l'urgence justifie le recours du Seigneur à la "main forte" (les plaies d'Égypte, Ex 7, 16 ss.) signifie également qu'en secouant le joug de la servitude du Pharaon, le peuple d'Israël ne passe pas à un état d'anomie ou d'anarchie. Mais il devra faire de cette liberté un service de Dieu, régi par la loi de l'Alliance. Passer de l'esclavage de la servitude du Pharaon à la liberté du service de Dieu, tel est en dernière analyse l'enjeu de l'Exodel. Le Seigneur le fait sortir d'Égypte pour que, librement installé sur sa terre, Israël lui sacrifie (cf. Ex 3, 18) et lui rende un culte défini selon l'Alliance. Dans cette trilogie résident donc, non seulement la vocation et la mission, mais l'identité d'Israël. Alliance (parole, loi), culte (service) et terre articulent une circularité où les rapports de conditionnements mutuels déterminent la vie et la liberté d'Israël. "Ruisselant de lait et de miel" (Ex 3, 8), la terre promise apparaît au premier abord comme une oasis de vie et un espace de liberté. Mais dans le processus de l'Exode, son acquisition est un objectif second, subordonné au culte2. La terre d'Israël est une des composantes circonstancielles indispensables à l'exercice du culte. Elle est par définition le lieu sacré du culte. À travers le culte, Israël proclame et célèbre sa reconnaissance au Seigneur qui par l'Alliance lui donne la vie et la liberté. Le peuple commémore cette vie qu'il doit organiser et cette liberté qu'il doit gérer selon la loi du Seigneur, selon la Parole reçue, c'est-à-dire conformément aux clauses de l'Alliance. C'est que, finalement, la terre d'Israël est par définition "cet espace d'obéissance où l'existence humaine peut s'épanouir conformément au dessein et à la volonté de Dieu ,,3. Dans le culte, Israël apprend à "habiter" cette terre de Dieu. Dans un tel espace, le culte extérieur est un acte d'obéissance qui doit traduire des dispositions de conformité à l'Alliance. La réglementation casuistique et le développement jurisprudentiel du Code de l'Alliance (Ex 20,22 - 23, 19) montrent que c'est dans la vie de tous les jours qu'Israël doit vivre ces engagements: observer le décalogue (les dix paroles) dans l'esprit de l'Alliance. Sur ce fondement éthique et spirituel, Israël devient un peuple. La loi de l'Alliance garantie l'occupation territoriale et assure l'État de droit, de justice et de liberté. Bref, "c'est dans la célébration de l'Alliance à l'Horeb qu'Israël naît comme peuple de Dieu,. c'est dans la liturgie que ce peuple trouve et retrouve son identité. Il sait que son agir liturgique est le consentement à l'agir de Yahvé en safaveur,,4. Voilà ce qui distingue Israël des nations environnantes.

1

2 Cf. RATZINGER (2001), L'esprit de la liturgie, 3 Ibidem, 16. 4 R. LE GALL (1981), La liturgie dans l'ancienne

Cf. CHARPENTIER(1981), Pour lire l'Ancien

Testament,
15-16. Alliance,

3I.

CLD,

p. 120.

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MYSTERE DU CHRIST ET EXPERIENCE AFRICAINE

2.3. Le peuple élu et les nations païennes En réalité, ce qui se fait pour Israël dans l'Exode procède de l'esprit de la création, pour l'humanité entière dans la Genèsel. L'identité explique l'incorporation du matériel étranger dans le développement du culte et de la législation d'Israël. Voyons comment. Selon la tradition yahviste de l'Alliance abrahamique (Gn 12, 1-9; 15, 16.2), Israël naît miraculeusement du vieux couple stérile Abraham - Sarah. Il apparaît ainsi comme un peuple que Dieu suscite de sa promesse. Il l'engendre, pour ainsi dire, et lui assigne une expérience spirituelle qui se donnera aux nations du monde comme une pédagogie de foi à l'intérieur d'un projet de salut universel3. De ce point de vue, la récupération du matériel païen ne soutient pas seulement une base de communion humaine et de solidarité de destin entre Israël et les païens; mais en indiquant que rien n'est étranger au Seigneur créateur et sauveur de tous les hommes, la reprise du matériel étranger montre que les nations païennes sont capables de Dieu. Elle ouvre ainsi une brèche à travers laquelle le païen peut s'éveiller à la véritable destination de son patrimoine, se reconnaître dans le culte d'Israël et peut-être, finalement, s'ouvrir à la foi au véritable Dieu. Comment ne pas lire dans cette reprise une main tendue pour racheter ceux qui détournent vers les idoles ce qu'ils devraient vouer à Dieu? En effet, si l'élection d'Israël est claire comme nous l'avons vue (Ex 19, 5-6), les accentuations qu'en fait le Sacerdotal dans l'Exode-Alliance prennent leur sens dans le dynamisme de croissance d'Israël, dans sa vocation spirituelle et sa mission au milieu des nations. "L'élection d'un peuple ne s'identifie pas à l'exclusion des autres. En s'éloignant en fait des païens, en réalité Abraham, projeté dans ses fils et dans le futur, marche vers eux", écrit Gaetano Favar04. Il conclut avec G. Odasso que: "l'élection
1

2 L'hypothèse documentaire retient le Yavhiste comme le plus archaïque. Traitant du caractère particulier, de la date et du milieu d'origine de chacune des traditions documentaires du Pentateuque, R. de Vaux informe: "P ne soulève pas de sérieux problème: c'est une œuvre des prêtres du Temple de Jérusalem, rédigée à lafin de l'Exil ou peu après le Retour, mais elle a pu utiliser des traditions plus anciennes. Quant à J, on a souvent, et depuis longtemps, cherché à y distinguer une source plus archaïque... Elle serait le premier essai d'une histoire allant des origines de l'humanité à l'entrée en Canaan et elle aurait été composée sous le règne de David... L'écrit yahviste paraît être l'œuvre d'un seul auteur, qui était un Judéen de l'entourage du roi, probablement sous le règne de Salomon" (R. DEVAUX 1986, Histoire ancienne d'Israël. Des origines à l'installation en Canaan, Gabalda et Cie, Paris, 158-159). 3 Cf. P. BEAUCHAMP (1991), "Le peuple juif et les nations à partir de l'Ancien Testament", in Bulletin / Pontificium Consilium pro dialogo inter religiones 26/1 : 51-52. 4 « L'elezione di un popolo non si identifica con l'esc/usione di altri. ln realtà Abramo, proietato nei suai figli e nel futuro, cammina verso i pagani allontanandosi di Jatto da lara» écrit G. FAVARO(2002), Il dialogo interreligioso, Editrice Queriniana, Brescia, 121 à l'intérieur d'un parcours analytique du cycle d'Abraham, de la littérature sapientielle et des 48

Cf. BEAUCHAMP(1990), L'un et l'autre Testament. 2. Accomplir

les Écritures, 270.

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