Rose des neiges

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La drogue: un sujet qui divise, des politiques qui s’opposent... Pour beaucoup, un long tunnel de désespoir, de crainte et, trop souvent, de violence. Y a-t-il vraiment pour les jeunes un moyen de s’en sortir? Pourquoi se droguent-ils, pour commencer? Comment les parents peuvent-ils favoriser l’épanouissement de leurs enfants? Dans cet ouvrage basé sur un travail de recherche défendu pour l’obtention du diplôme d’éducateur spécialisé, l’auteur s’insurge contre les politiques coûteuses et sans fruit prônées en Suisse et propose de nouvelles approches. Mais, pour cela, encore faut-il vaincre le grand tabou: celui du rôle de la spiritualité. Faisons-nous vraiment ce qu’il faut pour aider les toxicomanes à sortir de la spirale infernale de l’autodestruction?
Publié le : samedi 1 juin 2013
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EAN13 : 9782826003366
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Préliminaires

La drogue: un sujet qui divise, des politiques qui s’opposent… Pour beaucoup, un long tunnel de désespoir, de crainte et, trop souvent, de violence. Y a-t-il vraiment pour les jeunes un moyen de s’en sortir? Pourquoi se droguent-ils, pour commencer? Comment les parents peuvent-ils favoriser l’épanouissement de leurs enfants?

Dans cet ouvrage – basé sur un travail de recherche défendu pour l’obtention du diplôme d’éducateur spécialisé –, l’auteur prône une démarche qui a prouvé son efficacité, à moindres frais. Mais, pour qu’elle soit mise en œuvre, encore faut-il vaincre le grand tabou: celui de la spiritualité.

Une approche sans langue de bois et des témoignages qui nous plongent sans complaisance dans l’univers des toxicomanes et qui nous interpellent. Faisons-nous vraiment ce qu’il faut pour les aider à sortir de la spirale infernale de l’autodestruction?

Roses des neiges

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Marc Früh

Roses des neiges

Les stupéfiants en moins, la vie en plus!

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Méthodologie

Ce livre correspond à mon travail de recherche social revisité. Je l’avais défendu en 1991 pour l’obtention du diplôme d’éducateur spécialisé. Vingt années se sont écoulées et je voulais savoir si mes hypothèses et mes conclusions étaient encore d’actualité.

C’est avec plaisir que j’ai repris contact avec des personnes du premier questionnement mentionnées dans cet ouvrage. Pas toutes, car certaines sont décédées et d’autres introuvables. Les noms ont été modifiés.

Ce livre retrace donc des expériences de vie sur une durée de vingt années. La foi a joué un rôle très important dans la vie de toutes ces personnes. Le sujet est abordé sans ambiguïté et avec clarté.

La seconde partie aborde les thèmes professionnels tels un historique de la politique suisse en matière de toxicomanie durant cette période de vingt ans, un clin d’œil à ce qui se fait dans le monde et des propositions concrètes pour ceux qui veulent aider des toxicomanes à s’en sortir.

Je vous souhaite bonne lecture.

Marc Früh

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A propos de l’auteur

«De nouvelles drogues en Europe, des substances de synthèse font le bonheur du crime organisé», commente le journal de ce matin. Des stupéfiants envahissent les lieux publics et sont offerts à nos jeunes. Le constat est affligeant. Frank Zobel, rédacteur scientifique à l’Observatoire européen des drogues et des toxicomanies (OEDT) identifie trente à cinquante nouvelles substances chaque année. Les politiques, la société et les écoles ne réagissent qu’avec indolence à ce raz de marée toxique. Les victimes de ce marché abject reçoivent ainsi, dès l’âge de quinze ans pour certains, des seringues et de la drogue médicale. Ils resteront toxicomanes de nombreuses années, souvent jusqu’à leur dernier jour de vie. Alors que les dealers et revendeurs encaissent des milliards, la société paye l’impitoyable facture sociale de ces jeunes détruits dès leur adolescence.

Marc Früh, né en 1956, est éducateur spécialisé et maître socioprofessionnel. Sur la base de témoignages concrets, il propose dans cet ouvrage des alternatives ayant fait leurs preuves et qui sont à la disposition de chacun. Il s’agira seulement de vaincre un tabou … la foi!

Après sept années de pratique éducative, il entreprend de conduire un atelier thérapeutique fermé dans une institution qui accueille des adolescents placés pénalement. Treize années durant, il s’occupera de leur bilan de compétences. Il propose à ces jeunes de nombreuses activités variées, telles que la poterie et la peinture. C’est l’occasion pour ces adolescents d’exercer leur créativité, leur dextérité et de faire leur choix professionnel.

Marc Früh a connu une trajectoire de vie aussi riche que diversifiée. Il a rencontré beaucoup de personnes avec leurs misères, leurs grandeurs, leurs contradictions et leurs aspirations. Habité par une foi profonde, il nous offre par son livre une description sans fard de la nature humaine et un message plein d’espérance.

Jean-Pierre Graber, Dr ès sc. politiques, a. conseiller national

Le monde occidental ayant abandonné dans une large mesure ses repères de valeur, de nombreux humains se sont tournés vers d’autres cieux à la recherche de paradis, dont l’expérimentation de drogues diverses. L’augmentation importante de la toxicomanie en Suisse fait apparaître l’insuffisance d’une approche thérapeutique symptomatique. Le traitement d’un toxicodépendant doit inclure une compréhension et une recherche de réponses aux questions existentielles, y compris spirituelles.

Dr. med. W. Hanhart

Introduction

Souvenir d’enfance

Le vent glacial qui sifflait entre les jointures des fenêtres depuis plusieurs jours s’était enfin calmé. Ce matin-là, le soleil s’élevait dans le ciel bleu et le scintillement du manteau neigeux des hauteurs du Jura le rendait plus foncé que de coutume. Le thermomètre accroché près de la porte en bois massif affichait cinq degrés en-dessous de zéro, ce qui n’était pas étonnant pour le mois de décembre. J’étais appuyé contre le poêle, tendant l’oreille pour écouter si le feu avait bien pris, et je sentais déjà la chaleur des premières flammes réchauffer le tuyau en tôle de la cheminée.

Ma mère m’appela alors, me pressant d’aller chercher des fleurs pour Noël. Je pensais: «C’est une blague! Où pourrais-je trouver des fleurs à mille deux cents mètres d’altitude, alors que nous étions à douze kilomètres de la ville la plus proche, La Chaux-de-Fonds?» A la vue de mon regard interrogateur, ma mère précisa l’endroit auquel elle faisait référence: «C’est entre le tilleul et le lilas, le long du mur de pierres. Il te faudra déblayer la neige très délicatement.» «Mais, maman, c’est impossible, lui rétorquai-je immédiatement. Il y a vingt à trente centimètres de neige, il fait froid et aucune fleur ne peut pousser en hiver!» La demande de ma mère allait à l’opposé de ma logique d’enfant et de l’enseignement reçu à l’école. Cueillir des fleurs en hiver? Impossible!

Le doute se faisant percevoir dans mes propos, ma mère m’invita à la suivre au jardin. J’enfilai alors rapidement une veste chaude, une écharpe et des gants. Ma curiosité éveillée, je la suivis, déjà certain d’avoir raison et prêt à la consoler.

Près du mur, à un mètre du lilas, la neige recouvrait le sol. En apparence, il n’y avait pas de fleurs. Tranquillement et avec délicatesse, ma mère enlevait la neige du terrain. Je ne me souviens plus si je riais mais j’espérais en tout cas que personne ne nous observait. Tout cela me paraissait tellement absurde… jusqu’au moment où ma mère s’exclama: «Regarde le vert, regarde bien! C’est une feuille d’ellébore.» Elle savait maintenant qu’elle était au bon endroit et, redoublant de précautions, elle se mit à déblayer les cristaux de glace avec un soin incroyable. C’était comme si elle voyait à travers l’épaisse couche de neige. Il ne lui fallut que quelques minutes avant que l’on voie émerger un merveilleux bouton de fleur, puis un second, et enfin un troisième. Pressée contre le sol, une fleur s’était ouverte sous la neige.

Lorsque nous fûmes de retour à la cuisine, les trois boutons furent délicatement placés dans une assiette à soupe remplie d’eau, où une fine branche de sapin était venue leur tenir compagnie. Le lendemain matin, ils avaient laissé place à de merveilleuses roses des neiges, les ellébores niger, qui décoraient et égayaient maintenant notre table de Noël. L’inimaginable était devenu réalité!

Première partie

1. Fugue

J’ai besoin de bruit, de beaucoup de bruit pour couvrir l’écho assourdissant de mon vide intérieur.

Fernando Pessoa

Sébastien était de retour dans le groupe éducatif. Il venait de purger plusieurs jours d’arrêt pour consommation illégale de dilutif et pour détention prohibée d’ammoniac. Il «sniffait» les vapeurs de ces deux produits pour s’enivrer. Polytoxicomane, il consommait tout ce qui lui tombait entre les mains: n’importe quel médicament, des produits de beauté, de l’essence, du cannabis, de l’ecstasy, de l’héroïne. Lors d’une sortie automnale, mon groupe d’adolescents avait demandé une introduction à la mycologie. La récolte fut généreuse et les garçons étaient enthousiastes. Seul Sébastien n’avait cueilli que des champignons toxiques qu’il voulait goûter!

L’avenir, sa formation professionnelle, le programme éducatif et sa relation avec ses camarades ne l’intéressaient que très superficiellement. Pourtant, ce soir-là, je suis rentré chez moi satisfait car j’étais persuadé qu’il avait compris l’importance de poursuivre son apprentissage. Il avait acquiescé lorsque je parlais et m’avait dit oui, un oui plus profond que d’habitude. Son absence intellectuelle habituelle avait fait place à de la présence d’esprit. Il avait même raconté une blague. J’ai inscrit dans le rapport que Sébastien s’était momentanément engagé à ne plus fuguer afin de bénéficier, trois semaines plus tard, d’un congé régulier. Cet excellent entretien, nous l’avons poursuivi par quelques parties de billard et une partie de cartes avec d’autres jeunes. Vers vingt et une heure cinquante, il est venu me souhaiter une bonne nuit et comme ses camarades, est allé se coucher. A vingt-deux heures, après cette belle et constructive soirée, j’ai quitté le groupe éducatif pour rentrer et bénéficier d’un repos mérité…

A vingt-deux heures dix, son pied bien placé sur le rebord de la fenêtre, Sébastien ne craignait pas les huit mètres de vide prêts à l’engloutir au moindre faux mouvement. Il s’assura lestement un passage sur la façade à l’aide de sa ceinture et de celle empruntée à un camarade. Il n’avait que peu de temps avant l’arrivée du veilleur de nuit qui donnerait l’alerte dès qu’il aurait constaté la disparation du jeune homme. Il valait mieux être le plus loin possible de l’institution éducative à ce moment-là. Certes, l’absence de lune lui faciliterait un déplacement discret mais l’empêcherait aussi de voir les obstacles, les éventuelles voitures de police stationnées, voire les gendarmes en vadrouille partis à sa recherche.

La varappe sur la façade se déroula sans problème majeur. Avoir les pieds sur la terre ferme le rassurait un peu mais dans sa tête, la tempête de questions reprenait: «Où courir? Quel est le meilleur chemin? Où peuvent bien être postés les éventuels flics? Peut-être vaudrait-il mieux dormir dans la forêt et partir dès l’aurore? Mais il y a des sangliers… et si j’étais attaqué?» Après quelques centaines de mètres de course, il s’arrêta pour reprendre son souffle. Il venait de traverser un pré fauché et se trouvait entre un champ de maïs et la forêt. «C’est impossible qu’ils me retrouvent ici», estima-t-il. Le repos pris à l’orée du bois fut tout sauf apaisant. Un bruissement, une brindille cassée; on aurait dit un bruit de pas… Sébastien se coucha, se fit tout petit, minuscule. Longtemps, il n’entendit plus rien, mais il n’osait toujours pas bouger. Finalement, il se releva et longea silencieusement le champ de maïs jusqu’à la route goudronnée. Il allait la suivre durant quelques heures, se cachant au bas du talus à l’approche de chaque véhicule.

Le lendemain matin, lorsque j’appris la fugue de Sébastien, j’eus un sentiment d’échec et surtout de honte. Le jeune homme savait qu’il fuguerait dès que je serais parti. Il avait donc joué la comédie durant l’entretien et pendant toute la soirée. Je m’en voulais de m’être laissé berner. J’ai compris par la suite que porter un masque était un acte pour mieux vivre le moment présent sans s’engager.

Les adolescents fonctionnent ainsi à l’école, chez leurs parents, au tribunal. Selon les situations, il s’agit d’un mode de défense ou de survie. L’objectif de l’éducateur est de comprendre ce qui se cache derrière cette façade afin de permettre au jeune d’être lui-même, avec ses idéaux et ses objectifs. Et sans crainte ni camouflage, de découvrir ainsi sa personnalité. C’est un travail qui s’effectue sur le long terme.

Trois jours s’étaient écoulés depuis cette fameuse nuit lorsque le téléphone retentit. C’était un de mes collègues: «Tu ne me croiras pas, mais ton Sébastien est de retour.» J’étais très surpris que la police ne nous ait pas avertis. Et le collègue de continuer: «Sébastien est revenu de lui-même. Il m’a répété par trois fois qu’il voulait te voir immédiatement. Il est dans la cellule 3 et il t’attend.»

Le pavillon qui hébergeait mon groupe et mon bureau était situé à l’extérieur de l’institution. Le terrain de sport et la serre tropicale de la jardinerie nous séparaient du bâtiment principal abritant les cellules disciplinaires. Pendant ce court trajet de deux cents mètres qui me séparait du lieu-dit, les pensées se bousculaient dans ma tête: «Que s’était-il donc passé? Avait-il été agressé? Avait-il été victime d’une overdose?»

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L’Absolu, selon RDA (dix-sept ans)

Quand j’arrivai enfin au 3e étage où se trouvaient les cellules disciplinaires et la section fermée de rééducation, je frappai à la porte n° 3 et l’ouvris pour entrer. Sébastien me salua d’un: «Bonjour Monsieur, c’est gentil d’être venu me voir!» Je n’eus même pas le temps de le saluer, tellement il était énervé. «Monsieur…, continua-t-il, je suis tombé dans une secte et vous êtes le seul à pouvoir m’aider.» Je l’encourageai à se calmer et lui assurai qu’il était en sécurité. Je l’enjoignis ensuite à me dire de quoi il était question. Sans plus attendre, Sébastien me décrivit sa fugue dans les moindres détails:

Après avoir marché jusqu’au matin, j’ai fait de l’auto-stop. Une voiture m’a emmené jusqu’à la sortie de Bienne. J’ai alors continué en direction de Granges et j’ai pris le train depuis le village suivant. Arrivé à Zurich, je suis allé au Platzspitz, mais comme il n’y avait personne que je connaissais, j’ai décidé de longer la Limmat et d’aller au bord du lac. Vers 23 heures, j’ai commencé à faire la manche parce que j’étais sans un sou et que j’avais très faim. Un ancien camarade de classe m’a reconnu et il m’a invité dans sa famille pour manger. Comme je n’avais pas d’endroit pour passer la nuit, ils m’ont invité à rester chez eux. Le lendemain, après le déjeuner, nous sommes partis nous promener. J’avais vu les membres de sa famille joindre les mains et marmonner quelque chose que je n’avais pas compris avant le temps du repas et je lui ai donc demandé ce que cela signifiait. Il m’a expliqué que sa famille était chrétienne et que c’était leur manière de remercier Dieu. Nous avons parlé de Dieu, de Jésus et de la Bible pendant toute la journée. Le soir, j’ai de nouveau soupé et dormi chez eux. La nuit n’a pas été longue parce que mon copain m’a montré beaucoup de textes intéressants et que nous avons philosophé jusqu’à ce que son père nous somme de nous taire. Après le déjeuner, ils m’ont expliqué que si je voulais être en règle avec Dieu, il fallait aussi que je sois en règle avec les hommes. J’ai compris que je devais revenir au foyer. Comme je n’avais pas d’argent pour payer le voyage de retour, mon ami et sa mère m’ont conduit au poste de police. Les agents se sont occupés de mon billet et me voilà! Surprenant non? Seulement, pendant le voyage, s’il est vrai que j’étais fier de mon retour volontaire, je n’en étais pas moins anxieux d’être tombé dans une secte… Comment en sortir? Je devais vous voir parce qu’on m’avait dit que vous aussi étiez un de ceux-là, un sectaire.

Afin d’en savoir un peu plus sur ce mouvement spirituel et après l’avoir félicité d’être revenu au foyer de lui-même, je lui demandai si ces personnes lui avaient remis une littérature quelconque. Il commença par m’assurer qu’en dehors d’un «pétard» fumé au bord du lac, il était clean. Il en était d’ailleurs lui-même étonné. Puis, il me dit avoir reçu une plaque de chocolat et un livre qui lui semblait être la Bible. Je le lui confirmai que c’était effectivement la Bible et le rassurai quant à son souci d’être tombé dans un mouvement spirituel suspect. Aucun signe alarmant n’allait dans cette direction. Je lui demandai enfin s’il souhaitait rester en contact avec ces gens, s’ils avaient prévu de lui rendre visite et ce qu’il comptait faire avec cette Bible. Sébastien me répondit spontanément: «Je peux retourner chez eux lors d’un congé mais ils ne viendront pas me rendre visite ici. Ils m’ont donné cette bible pour que je la lise. Ils m’ont dit de commencer par lire les Evangiles et de poursuivre jusqu’à la fin. Je peux même écrire à l’intérieur. Par exemple, je pourrai mettre un point d’interrogation pour les textes que je ne comprends pas et souligner ceux qui me plaisent.» Je le rassurai encore quant à ces personnes qui me semblaient simplement être de «sympathiques chrétiens» qui avaient pris soin de lui et l’encourageai à lire ce livre qui ne pouvait que lui faire du bien. Je me rendis enfin disponible pour toute question qu’il aurait, lui rappelant que je le reverrais dans trois jours déjà puisqu’il était revenu de son plein gré.

Je suis retourné à mon bureau le pas léger, ravi de ce que je venais d’entendre. De nombreuses réflexions ont rapidement envahi mon esprit: «Pourvu que Sébastien tienne le coup quand ses camarades se moqueront de lui parce qu’il possède une Bible… Et mes collègues, intransigeants sur le sujet, qu’en diront-ils? Comment devrais-je alors réagir?» Et je priai intérieurement que Dieu fortifie ces graines de foi semées dans cette terre qui me semblait si fragile.

Le retour de Sébastien dans le groupe se fit sans problème. Il assuma ses nouvelles convictions et n’était que très peu affecté par les railleries à son encontre. Son engagement au travail suscita rapidement l’admiration de son maître de formation et le retard accumulé en raison de ses nombreuses fugues fondit comme neige au soleil. Il était à l’heure au travail et engagé. Il devint un exemple pour les autres apprentis. Dans le groupe, les contrôles d’urines qui permettaient le dépistage de drogue étaient tous négatifs et furent donc arrêtés au bout de deux mois. Les disputes et les contestations firent place à des discussions agréables et constructives. L’ensemble des adolescents avait changé d’attitude face au placement dans l’institution et un collègue éducateur résuma même ainsi la situation: «Travailler dans ces conditions, c’est presque comme être au Club Med!»

Le système de progression mis en place au sein de l’institution permettait aux jeunes d’évoluer soit vers le renforcement de l’encadrement, soit vers leur sortie de l’établissement. Toute fugue ou tout acte de violence avait pour conséquence immédiate l’isolement en cellule disciplinaire, fermée vingt-trois heures sur vingt-quatre. Il s’agissait là du niveau le plus bas du système. Les étapes, comme des marches d’escalier, se suivaient ensuite, conduisant les jeunes vers toujours plus d’autonomie, vers la liberté. Il y avait ainsi, du stade le plus bas au stade le plus élevé, «la maison fermée de rééducation», «le groupe conventionnel B», «le groupe conventionnel A», «le groupe d’habitation ouvert» et «le studio». Chaque étape se construisait sur trois mois au minimum. Pour Sébastien, la maison fermée de rééducation lui avait coûté bien des efforts. La période passée dans le groupe conventionnel B avait été ponctuée de fréquentes rechutes. Comme il avait eu en sa possession des produits toxiques interdits et qu’il avait maintes fois fugué, il avait fréquemment passé quelques jours en section disciplinaire.

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