VERS UNE RELIGION LAÏQUE ?

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Sous la IIIème République, Edgar Monteil, polémiste puis préfet franc-maçon, critique l'emprise cléricale. Son Manuel d'instruction laïque édité en 1884, peu après la publication des lois organisant l'enseignement primaire laïque et la querelle des manuels scolaires, révèle une attitude extrémiste. Les relations de l'Eglise et de l'Etat sont tendues bien que Ferry souhaite la neutralité. Mettre en place une religion civile heurte les croyances des catholiques. Ceux-ci y voient un enjeu politique de la part de l'Etat laïque pour assoir son autorité - chaque partie ayant ses propres valeurs morales attribue un sens différent au terme "spiritualité", sujet d'actualité qui pourra être mieux abordé grâce à l'analyse du "fait religieux" envisagée prochainement dans les écoles.
Publié le : lundi 1 juillet 2002
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EAN13 : 9782296293229
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Jeanine BONNEFOY

Vers une religion laïque? Le militantisme d'Edgar Monteil en 1884

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

@L'Hannattan,2002 ISBN: 2-7475-2729-8

INTRODUCTION Un intérêt demeure de présenter, une fois de plus les circonstances de la création au XIXèmesiècle, d'une solide implantation scolaire. Afin de mieux apprécier le rôle de Ferry, il est utile de procéder à un rappel historique,. La tendance antirépublicaine inspirée par les prélats, les factions royalistes et bonapartistes allaient créer une période d'incertitude institutionnelle. Leurs adversaires subirent les conséquences de leur patriotisme passionné. Le nouveau régime proclamé le 4 septembre 1870, s'identifiait à un sursaut parisien d'indignation à l'annonce de la défaite impériale, non perçu en province. L'Empire allemand qui venait d'apparaître à Versailles, triompha par la convention d'annistice signée le 28 janvier 1871. Les élections immédiatement organisées, donnèrent des résultats en faveur de la droite monarchiste. De ce fait, le régime républicain ne fut instauré, d'une manière définitive, qu'à partir des lois constitutionnelles de 1875, suivies d'une période de consolidation, jusqu'au départ de Mac Mahon. Gambetta et Ferry qui représentaient les deux principales tendances républicaines, poursuivaient l'action de renforcement du régime. Dès lors, la question idéologique relative à l'esprit laïc des institutions se posait. Parvenu à ce résultat, il convenait d'entreprendre une défmition précise de la notion de laïcité, car celle-ci allait soulever une difficulté fondamentale, par l'implantation de nombreuses écoles primaires dont le but était de fonner des citoyens fidèles aux nouvelles institutions. Jules Ferry s'opposa aux propos d'Edgar Quinet dont les convictions irréligieuses doivent être analysées avec prudence car exprimées d'une manière brutalel. En effet, cet auteur se considère comme étant un "représentant des intelligences privilégiées" 1. Une telle déclaration suppose deux catégories d'individus: l'élite et le peuple: la première n'assume pas la responsabilité d'aider les membres de la classe inférieure. Cette attitude
1 Edgar QUINET, Extraits de ses œuvres, Paris, Hachette, 1903, p.87 : "Il faut une religion pour le peuple; c'est une manie qu'on doit contenter chez lui. C'est aussi un frein.

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Veulent-ils

le briser?

Après cela, qui retiendra

le coursier?

..." Ce

pluriel s'adresse

à une

partie de l'élite animée d'un esprit révolutionnaire. L'analyse de cette conviction sera effectuée ultérieurement.

correspond à l'éducation chaotique2 qui lui permit, cependant, de parvenir à un niveau intellectuel supérieur. Ces propos étaient tenus dans un esprit de dérision, en raison de l'observation exprimée peu après3. Le conférencier développait une pensée laïque certaine. Ferry soutenait un propos assez semblable, tout en distinguant laïcité et action anticléricale. Dans quelle mesure, ce dernier a-t-il subi effectivement l'influence de ce polémiste? Certes, des propos élogieux, une correspondance suivie entre les deux hommes constituent des données soulignant une convergence d'opinion. En réalité, il ne semble pas que les idées exprimées avec force en 1849, devant l'Assemblée législative soient partagées ultérieurement par Ferry. Il s'agit plutôt d'une sympathie pour son aîné, due à une commune compréhension de la religion protestante qui invite à "juger les textes saints, ne serait-ce que pour lire la Bible, et pousse les peuples à s'instruire "4. Ainsi une confusion spirituelle tendait à apparaître, d'autant que certains tentaient de mettre en place une religion laïque chargée de relier les hommes entre eux sans référence à une divinité. De ce fait, l'idée de laïcité nécessite plus de clarté afin de dégager différents aspects. Tout d'abord, la laïcité et l'action anticléricale visent à limiter l'importance de l'Eglise catholique. Ensuite, laïcité et anticléricalisme tendent à opérer une distinction entre les domaines temporel et spirituel. Enfin, laïcité et anticléricalisme n'est-ce pas un faux sujet d'analyse? Le terme de laïc est retenu dans un sens large du fait qu'il désigne aussi bien le croyant que l'incroyant. Le laïc croyant accepte la prépondérance du clergé. En effet, ses membres soumis à des règles spirituelles se voient investis de pouvoirs, de responsabilités, vis-à-vis de l'ensemble des fidèles. En revanche, l'anticléricalisme combat cette prépondérance du clergé. La doctrine assimile les deux notions: anticléricalisme et laïcité. Ce rapprochement est-il juste? Pour Jules Ferry, la laïcité est un élément de paix sociale alors que l'anticléricalisme correspond à un afftontement. Le terme est d'apparition relativement récentes.
introd. par Simone Bemard- Edgar QUINET, Histoire de mes idées. Autobiographie Griffiths, Paris, Flammarion, 1972 pp.60-62, pp.121-129, pp.149-165 (Nouvelle bibliothèque romantique). 3 _ Ibid., p.89 4 _ Jean DIETZ, Jules Ferry et les traditions républicaines. Il La société républicaine. in : Revue politique et parlementaire. 1934, n° 476, pp.l08-109 S ...Jean-Baptiste TROTABAS, La notion de laïcité dans le droit de l'Eglise catholique et de l'Etat républicain2 Paris, L.G.D.J., 1961, p.10, note 5 (Bibliothèque du droit public. 38). 2

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Il se rencontre dans notre langue vers 18716, donc à une période particulièrement trouble de notre histoire. A partir de cet instant, toute confusion est à éviter entre laïcité et état laïc. Ce dernier concept a une origine beaucoup plus ancienne: dans les premières traductions latines de l'Ancien Testament fondées spécialement, dans les Livres des Rois, sur les textes grecs, le "laïcus" est le simple fidèle; le "clerc", en revanche, appartient au clergé directement au service de Dieu. Ce substantif se rencontre dans les écrits des penseurs catholiques à la fin de l'Empire Romain d'Occident. Au cours des siècles, les clercs 7 se distinguèrent de plus en plus des laïcs. Parmi les premiers, seuls ceux déclarés dignes de la prêtrise, pouvaient célébrer le rite et administrer la plupart des sacrements. Le prêtre reconnu indigne du sacerdoce se voyait réduit à l'état laïc à titre de sanction. Il ne retrouvait pas la liberté des laïcs car il devait se soumettre aux rigueurs imposées par son fait. Quant à la minorité juive, la communauté veillait seule à l'éducation des enfants avec des moyens officiellement réduits. La confusion, ainsi constatée entre les mondes laïc et spirituel, permet de comprendre l'importance de l'affrontement qui oppose ces deux blocs au niveau scolaire, voire universitaire, en période de crise de régime politique ou de relations internationales délicates. A l'époque où la monarchie de droit divin existait, les heurts entre les prérogatives défendues par le roi et celles reconnues par le pape ne manquaient pas. Lors du règne de Charles X, dernier Bourbon sacré à Reims, en 1825, un courant d'opinion hostile aux congrégations8 se manifesta, ce qui a entraîné un conflit d'autorité entre le pouvoir temporel et l'Eglise de Rome, reposant sur un empiétement de la première autorité. En outre, il a été jugé que la Restauration a connu un "temps fort" de sentiments anticléricaux9. Ce comportement est-il comparable à celui précédemment mentionné? Il semble qu'une réponse affirmative s'impose en raison de deux notions essentielles: la définition de
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étymologique de la langue française, - Ibid., p.10, note 5 : O. BLOCH, Dictionnaire Paris, PUF, 1932, t.2. 7 Nous adoptons cette dénomination puisque le thème retenu tend à distinguer l'action de l'Eglise catholique et de l'Etat. 8 Jean-François CHIAPPE, La France et le Roi, de la Restauration à nos jours: 1814 1994, Paris, Perrin, 1994, pp.175-177. Cette réserve est le résultat d'une situation politique issue du Siècle des Lumières. 9 René REMOND, L'anticléricalisme en France de 1815 à nos jours, Paris, Fayard, 1976, p.62 (les grandes études contemporaines).

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l'anticléricalisme et les conditions de son développementlO. Le premier point tend à mettre en évidence l'apparition récente du terme, en 1852, date importante en ce sens que l'Eglise approuva le coup d'état du futur Napoléon III. Ce vocable fut souvent utilisé à partir de 1859, du fait de l'essor de la question romaine. A ce sujet, l'épiscopat blâma la politique du gouvernement impérial visà-vis des prétentions de Cavour et de Victor Emmanuel. Dès 1860, le même qualificatif connut une véritable fortune dans la presse et les livres, puis au cours de la campagne électorale de 1863. Sainte-Beuve lui donna même droit de cité à la tribune du Sénat, en 1868, par sa dénonciation des menées du parti clérical. Cette réaction était destinée à lutter contre l'ascension de l'ultramontanisme qui visait à sauvegarder la souveraineté temporelle des papes contrairement aux aspirations du peuple italien souhaitant achever son unité politique. L'anticléricalisme est un état d'esprit qui se distingue de l'athéisme, c'està-dire la négation de Dieu. Le premier, au sens strict, ne se prononce pas sur ce sujet. Une option en faveur d'une philosophie déiste ou athée est toujours concevable alors que l'athée nie toute référence divine, voire à l'Etre Suprême. Par ailleurs, l'anticléricalisme n'entend pas combattre la religion; il souhaite simplement ramener son influence dans les limites fixées quant à l'étendue des pouvoirs temporel et spirituel. Cette notion revêt toute son importance par son opposition au cléricalisme et dès lors, apparaît la nécessité de déterminer la portée de ce dernier concept. Il s'agit de "deux ennemis complémentaires"ll. Le cléricalisme dépend du poids d'un clergé organisé alors que l'anticléricalisme exprime l'hostilité à l'influence de ce même clergé, du fait de sa cohésion. Cette situation est le résultat du revirement du haut clergé vis-à-vis de la politique de Napoléon III. Cet ancien carbonaro comprenant que Pie IX était l'unique obstacle à l'apparition d'un royaume d'Italie avec Rome pour capitale, n'entendait pas céder car son autorité se voyait menacée en France. Les milieux catholiques lui retiraient leur soutien malgré l'annexion de la Savoie et du comté de Nice avec l'accord exprès de la grande majorité des habitants. Insensiblement l'appartenance sincère à la religion catholique prenait une connotation politique: l'antibonapartisme. Les républicains étaient également hostiles au régime pour des raisons
10 - Ibid., pp.8-1l, cf. Georges WEILL, Histoire de l'idée laïque en France au XIX!me siècle, Paris, Genève, Slatkine Reprint, 1979, p.179 et p.234. Il _ Ibid., p.ll.

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différentes. Ils n'avaient pas oublié le coup d'état de 1851. Ils déploraient que les catholiques soient attachés au trône de saint Pierre et disposés à obéir à son successeur, pressentant que la majorité d'entre eux allaient rejoindre les rangs royalistes. Le désastre de Sedan entraîna un bouleversement profond dans les milieux politiques. Le 4 septembre 1870, non seulement le régime impérial s'effondrait par la capture prussienne de Napoléon III mais, simultanément, la République fut proclamée sans effet institutionnel immédiat. L'occupation militaire de la France pouvait être effective, malgré certains actes d'héroïsme. Dès lors, la formation d'un gouvernement responsable s'imposait afm de traiter avec Bismarck. Ferry connut toutes ces humiliations; réfléchi dans ses actes, ardent patriote, il songea à la revanche avec méthode. Né en 1852 à Saint-Dié, dans une famille appartenant à la haute bourgeoisie, il saisit aisément que le passage de la vénérable distinction entre clerc et laïc à la laïcité, exigeait une grande vigilance. L'emploi de ce terme nouveau, dans le contexte d'agitation idéologique désordonnée, de défaite militaire écrasante, de nouvelles institutions dont la nature demeura incertaine pendant plusieurs années, était inquiétant. La notion de laïcité, largement utilisée au sujet des débats scolaires qui s'engageaient entre défenseurs et adversaires de la République, amenait à des affrontements particulièrement graves dont les prémices apparurent sous le Second Empire. En effet, la question romaine à laquelle se heurta Napoléon III créa une situation politique tendue. Georges Weill12 mentionna: "la langue des journaux et des livres emploie un terme nouveau, qui fera bientôt fortune, celui de clérical." L'auteur précise que cet adjectif avait déjà été utilisé d'une manière défavorable par des libres penseurs de 1848 dont les plus célèbres furent Deschanel et Victor Hugo. Cette mention reçut une reconnaissance quasi officielle quand Sainte-Beuve l'utilisa à la tribune du Sénat, le 19 mai 186813. Son origine a été précisée par Ferdinand Buisson14 qui déclara: "le mot qui s'oppose étymologiquement et historiquement à laïque de la façon la plus directe, ce n'est pas ecclésiastique, ni religieux, ni moine ni prêtre: c'est le mot clerc". La conclusion de ces remarques érudites, surprend par cette considération de portée idéologique reposant sur deux éléments; le clergé, les clercs qui
12 Georges WEILL, Histoire de l'idée laïque en France, Paris, F. Alcan, 1925, t.6, p.179. Coutel, Paris,

13 _ Ibid., p.80 note 2. 14 La République et l'école. Une anthologie, Textes choisis par Charles Presses Pocket, 1991, p.227 (Agora des classiques).

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constituent une fraction de la société pensant avoir reçu la mission divine de gouverner le reste des humains. En conséquence, l'esprit clérical, c'est la prétention de cette minorité à dominer la majorité au nom d'une religion. Ferdinand Buisson termine son développement en insistant sur l'opposition entre elle et l'esprit laïc qu'il assimile à "l'ensemble des aspirations du peuple: c'est l'esprit démocratique et populaire". A cet instant, l'adjectif "clérical" prend effectivement, dès son origine, son caractère d'argument de combat pouvant conduire à des désordres. Ferry comprit l'importance de ce danger. L'entreprise impliquait que de graves obstacles fussent surmontés: progression de l'attachement du plus grand nombre à la République15 et défmition précise de la portée philosophique de ce concept impliquant une nouvelle organisation sociale. Ces remarques invitent à associer les expressions de "laïcité" et de "république" mais selon les modalités retenues par Jules Ferryl6. Tel était le sens du célèbre engagement pris le 10 avril 1870 à la Salle Molière. L'orateur, selon ses propres termes, fit le serment, lors de son élection, à la Chambre des députés, de se consacrer entièrement et, en priorité, à l'éducation du peuple. S'il entendait supprimer les différences entre les riches et les pauvres, il ne tenait pas un discours d'inspiration socialiste et encore moins marxiste: les deux catégories sociales subsistaient mais le "premier rapprochement, la première fusion résulte du mélange des riches et des pauvres sur les bancs de quelque école"17. Cette phrase mérite un commentaire. L'école envisagée suppose la rencontre obligée d'enfants selon le régime de la stricte égalité d'accueil, de discipline, de programme. L'unique différence apparaissait grâce aux aptitudes pédagogiques de chaque maître. Les plus doués en ce domaine formaient une élite, déjà distinguée par leur rang de sortie de l'école normale et par l'importance du premier poste confié. L'art d'enseigner préoccupa rapidement le conférencier. Par le décret du 4 janvier 1881,
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Son absence provoqua l'échec des deux tentatives d'établissement d'institutions républicaines précédentes. A la fin du xvmème siècle, l'incapacité des responsables politiques à élaborer une doctrine républicaine cohérente permit à Bonaparte de prendre le pouvoir. En 1848, la constitution adoptée était condamnée par manque d'esprit réaliste de ses auteurs. 16 _ Membre du gouvernement de la Défense nationale, maire de Paris en 1870, élu député des Vosges en 1876, Ferry fut au pouvoir presque sans discontinuer de 1879 à 1885 (ministre de l'Instruction publique de 1879 à 1883, Président du Conseil de 1880 à 1881 et de 1883 à 1885, tout en étant ministre des Affaires Etrangères. 17 - Antoine PROST, L'Enseignement en France. 1800 - 1967, Paris, A. Colin, 1968, p.14 (coll. U. histoire contemporaine).

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Ferry instaura le certificat d'aptitude pédagogique. Il était obtenu après une composition écrite de pédagogie suivie de leçons exécutées devant des élèves. L'exercice était d'autant plus difficile que le stagiaire devait révéler une assurance indiscutable malgré la présence de membres du jury. Ceux-ci appréciaient l'aisance du candidat, la clarté de son exposé, sa capacité à contrôler en permanence l'attention de son auditoire en associant judicieusement les instants d'émulation réfléchie et de détente... A cette époque, les disciplines dites d'éveil n'existaient pas officiellement: toutes revêtaient ce caractère sous l'unique responsabilité du maître18. De plus, le même certificat d'aptitude était exigé du personnel enseignant confessionnel malgré l'opposition des parlementaires conservateurs. Ils ne perçurent pas, sur le moment, l'intérêt d'une compétition de qualité, entre les prétendus "Frères ignorantins" et les instituteurs laïcs. Ces deux groupes d'enseignants évoluaient dans des milieux sociaux identiques et utilisaient également la méthode de relations scolaires entre enfants d'origines fort différentes. Les représentants d'une congrégation religieuse allaient être reconnus comme dispensant un enseignement de valeur égale à celui des "hussards noirs" 19 selon la qualification donnée par Péguy. Les instituteurs identifiés à un corps imaginaire de cavalerie légère, inspirèrent longtemps un respect presque unanime. Comme les hussards, ils pacifiaient le territoire conquis par la cavalerie lourde. Le sens figuré des expressions utilisées avait une puissance évocatrice rare et soulignait la nécessaire symbiose entre l'action gouvernementale et celle des instituteurs. D'opinion modérée, Ferry souhaitait entreprendre une politique de "promotion sociale" sans trouble et le déclara encore avec netteté en 1870. Toutefois, il maintenait implicitement les deux types de formation: la primaire supérieure et la voie prestigieuse secondaire classique. Sa volonté d'instaurer une égalité d'éducation atteignait une limite fondée sur le rôle de l'école face à celui de la famille: un choix s'imposait. L'élève capable était-il entièrement soumis à ses maîtres sur le plan de son éducation quotidienne, ou, au contraire, l'influence du milieu
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Alexis LEA UD Emile GLA Y, L'Ecole primaire en France, Paris, La Cité française, 1934, t.2, pp.94-96. 19 Ce qualificatif pouvait vraisemblablement se rapporter au costume noir, confectionné dans un tissu solide et bon marché ou peut-être en souvenir des hussards noirs de la Révolution. cf. Joachim AMBERT, Esquisses historiques psychologiques et critiques de l'Arméejrançaise.., Saumur, Degony, 1837, 2èmeéd., p.90.

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familial se manifestait-elle d'une manière variable? Une solution moyenne fut adoptée. Les enfants de condition modeste pouvaient accéder à l'école supérieure grâce au concours en vue de l'attribution d'une bourse prélevée sur des fonds publics permettant l'entrée à l'Ecole normale. Dans cet établissement, le futur maître recevait une formation variée. Il devait acquérir des connaissances professionnelles pédagogiques alliées à des éléments de courtoisie et de maintien. En outre, grâce à la bibliothèque mise à leur disposition, les élèves-maîtres avaient la possibilité d'atteindre un niveau de culture générale élevé. Par la loi du 9 août 1879, obligeant chaque département à créer et à entretenir une école normale, le ministre de l'Instruction publique réussit à créer un corps d'élite indispensable à l'enracinement du régime républicain. Cette réussite alarma des membres du haut clergé décidés à donner une portée diplomatique à ce différend initialement circonscrit entre des autorités spirituelles et gouvernementales françaises. Ferry, républicain modéré, entendait éviter les désordres et toute rupture avec Rome mais il devait disposer de moyens de pression suffisants pour l'emporter. Cette entreprise se révéla aléatoire en raison de l'ampleur des projets gouvernementaux et des réactions hostiles du haut clergé catholique (1ère partie), ce qui laisse prévoir un conflit. Ainsi, la mise en place de la politique scolaire nécessita de longs débats. Ceux-ci terminés, quelles furent, dans le concret, les réactions à la publication d'un manuel devant correspondre aux principes énoncés (2éme partie) ?

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1ère PARTIE: LE CONTEXTE POLITICO-SOCIAL
Convaincu que la laïcité correspondait effectivement à un état métastable dans les relations entre les forces politiques nationales, il redoutait les désordres éventuels nés de la rupture d'un fragile équilibre établi à l'égard de courants rivaux1. Ferry, très sensible au maintien de la paix sociale sans recours à la force publique, ni au régime d'exception pensait que la défense sans mesure d'un idéal religieux perdait son caractère spirituel pour se transformer en agitation politique. En effet, le célèbre Vosgien savait que l'anticléricalisme était un courant qui avait une histoire2 d'une importance considérable. Comme, nous avions affaire à un homme d'Etat ayant un sens aigu de l'action concrète, il savait adopter une attitude permettant l'établissement de formules souples évitant toute rivalité dangereuse entre les deux catégories d'enseignement. Son souci de conserver dans la mesure du possible des relations acceptables entre la France et le Vatican l'obligeait à envisager trois aspects essentiels: sans sectarisme, recherche d'une cohésion entre les enfants de différents milieux (Chapitre I). Cette initiative novatrice se heurtait à un obstacle considérable: le monopole de fait des congrégations catholiques (Chapitre II). Considérant qu'une action laïque était nécessaire, il n'hésita pas à conseiller l'emploi d'une méthode efficace (Chapitre III).
1 Fresnette PISANI - FERRY, Monsieur l'Instituteur, l'école primaire a 100 ans, Paris, Lattès, 1981, p.I03. "Jules Ferry est anticlérical mais il n'est pas antireligieux et surtout, il n'est pas intolérant." Cette analyse exprime de la compréhension. En effet, cet avocat, par sa réforme scolaire ne prétendait pas instaurer un monopole en matière d'éducation et laissait subsister l'enseignement confessionnel, dans un premier temps.... 2 _ René REMOND, op.cit., p.52.

Chapitre I Vers de nouveaux rapports sociaux Jules Ferry entendait assurer le succès de réformes importantes sans esprit théorique, aussi se défia-t-il des définitions doctrinales trop précises qui pouvaient limiter sa liberté d'action. Il évitait d'insister sur ses options républicaines mais résolument conservatrices. Il entendait agir au moment opportun. Ainsi, fut-il qualifié d'opportunistel alors que ses actes n'étaient pas soumis au hasard des circonstances. A cet égard, Jules Ferry prit en considérationà la fois l'état de l'opinion et l'esprit du Parlement. Dans cette perspective, il estima judicieux de "sérier les questions". Ce responsable politique n'abandonnait aucune de ses convictions premières: "le but fmal restait le même: école gratuite, laïque et obligatoire. La pilule sera avalée non sans sursaut mais sans soubresaut définitif,,2. Cette formule plaisante traduit bien une résolution prudente mais inflexible qui repose sur des principes jugés fondamentaux. Deux données apparaissent à ce titre: hiérarchie sociale et démocratie (section 1), délicat débat relatif à la laïcité et à la neutralité idéologique (section 2).

Section 1 : Hiérarchie sociale et démocratie La portée de ces deux substantifs mérite d'être précisée car ce rapprochement peut surprendre. L'idée de hiérarchie sociale à laquelle Jules Ferry était très attaché, supposait le souci d'éviter toute agitation révolutionnaire. Cette juxtaposition pour être bien comprise, suppose une double analyse: conception de Ferry en vue de maintenir l'ordre, tout en assurant le progrès mais ces résultats reposaient sur des données philosophiques contemporaines.

1 - Jean-Michel GAILLARD, Jules Ferry, Paris, Fayard, 1989, p.377. 2 _ Fresnette PISANI- FERRY, op.cit., p.162.

Ordre et progrès La pensée politique du Vosgien n'a jamais été exprimée d'une manière systématique. Elle se rencontre à l'occasion de déclarations, soit à la tribune du Palais-Bourbon, soit de conférences, de discours. Pour cette raison, il est difficile de tenir compte d'une chronologie. Il faut s'employer à dégager les traits de cette pensée brillante et constante face aux circonstances. Ainsi, l'attachement à une action modérée apparaît dans son discours du 25 avril 1880, au Palais-Bourbon3. Les propos tenus attirent l'attention à plusieurs titres. L'idée de modération n'implique pas un concept d'inactivité, bien au contraire, mais un souci d'efficacité, évitant les extrêmes. Par ailleurs, il est fait mention à dessein "de moyens légaux" dont disposent les responsables politiques. Cette référence mérite attention: les voies de droit commun seront seules utilisées sans recourir à des demandes d'attribution de pouvoirs exceptionnels, réclamés à la fin de la Ille République. Dans le cadre initial, la volonté d'introduire des réformes est évidente mais celles-ci demandent un progrès socio-politique. Elles doivent être entreprises sans heurt inutile qui compromettrait le maintien de l'ordre public. Ainsi, Jules Ferry se livre à une action réfléchie qui sous-entend une répartition des responsabilités. A cet effet, il souligne deux éléments semblant contradictoires: "commandement et obéissance altematifs"4 ce qui implique un pouvoir de décision et d'exécution avec changement de titulaire. Cette possibilité vise certainement le domaine politique avec la reconnaissance du droit au suffrage conduisant à des majorités variables dans le choix des titulaires du pouvoir. Cette idée s'oppose à celle exprimée dans le paragraphe suivant, lorsqu'il insiste sur la possibilité offerte à deux hommes égaux en droit liés par contrat. Il n'est plus question de changement de fonctions. Chacun possède des droits et des devoirs précis. Afin de parvenir à un fonctionnement harmonieux des
3 Alexis LEAUD Emile GLA Y, op.cit., t.2, p.69 "Nous sommes un gouvernement essentiellement modéré, mais nous sommes un gouvernement tout à fait résolu. Quant à moi, je suis modéré de tradition et de tempérament. Je trouve qu'en général, ce sont les modérés qui sont les résolus, et nous le prouvons tous les jours. Qu'est-ce qu'un gouvernement résolu? C'est un gouvernement qui sait où il veut aller, qui va jusque là et qui ne va pas plus loin et qui, pour toucher le but qu'il s'est prescrit à lui-même, emploie tous les moyens légaux, tous les bons moyens".

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- Louis LEGRAND,L'influence du positivisme dans l'œuvre scolaire de Jules Ferry,
1958 (discours sur l'égalité d'éducation. 10 avril

Thèse compl. Lettres dactyl. Strasbourg. 1870. annexe p.XVill).

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institutions, il importe que tous les membres de la société - chacun à sa place - soient en mesure d'intervenir d'une manière judicieuse. En vue de ce résultat, il faut que tous reçoivent une instruction minima mais celle-ci ne conduit pas à une absence de hiérarchie. Ceux qui n'ont été capables que de recevoir une formation de base, formeront la catégorie des exécutants; en revanche, ceux qui parviennent à une formation supérieure sont appelés à exercer des fonctions de commandement. Cette idée apparemment brutale est formulée d'une manière plus nuancée par le Vosgien estimant que l'exécutant avec sa formation acquise mais néanmoins solide, sera en mesure de recouvrer un sentiment de dignité qu'il avait perdu. Dans ces conditions, il est apte à apprécier l'importance des liens envers son supérieur, liens formés selon les règles de l'égalité contractuelle. Ferry introduisait ce concept de l'accord de volonté issu du code civil, en raison de sa formation de juriste. Celle-ci l'orienta nécessairement vers le respect des principes fondamentaux de l'égalité des parties s'engageant par la voie contractuelle. Cette attitude n'est pas dépourvue d'une certaine générosité d'autant que l'homme d'action recherchait avant tout l'efficacité. En effet, il traduisait dans les faits une pensée philosophique acceptée par la plupart de ses amis. Fondement philosonhique de l'action de Ferry Le Vosgien, esprit altruiste, adopta dès 18675 une orientation positiviste associée à un idéal partagé par la Franc-Maçonnerie. Cette pensée prit une forme concrète, à la suite de sa déclaration rédigée pour son intronisation à la loge de la Clémente Amitié, en même temps que son ami Littré, le 8 juillet 18756. Cet attachement à la doctrine d'Auguste Comte et de ses disciples s'était manifesté depuis plusieurs années. Dans quelle mesure, était-il entièrement fidèle à la pensée de son illustre prédécesseur?7 Son souci d'une action concrète efficace l'obligea à ne pas se livrer à une
application aléatoire d'une doctrine philo sophique 8. La difficulté à

résoudre consiste à savoir si Ferry se limitait à une conception reposant
5 _ Louis LEGRAND,
6 op.cit., annexe p.VI.

- Emile TERSEN, Jules Ferry et la laïcité, In : Europe, 1959, octobre, p.22. En réalité, il se présenta à la loge Alsace Lorraine, mais celle-ci étant en vacances, il fut initié par la seconde sollicitée. 7 - Auguste Comte fut l'un des inspirateurs des célèbres ateliers nationaux, au cours de la llIème République, qui furent un échec. 8 _ Louis LEGRAND, op.cit., p.91.

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sur une attirance plus ou moins prononcée de libre pensée et de confiance en l'avenir de la science, affmnation, qui a priori, suscita des réserves. En effet, le positivisme semble constituer, pour l'homme d'Etat, une notion beaucoup plus élaborée. Néanmoins, il serait hasardeux, de voir en lui, un disciple dépourvu d'idées personnelles. Responsable de l'action gouvernementale, il était obligé de s'attacher aux conséquences concrètes de ses actes. Dès 1867, date de l'hommage à Marcel Roulleaux, disparu à l'âge de vingt-neuf ans, dont la renommée commençait à se manifester, en sa qualité de penseur positiviste9, Ferry tout en étant modéré au niveau de la vie sociale, s'interroge sur les effets nocifs d'un libéralisme économique absolu mais toutefois, cette remarque est limitée dans sa portée, en ce sens que l'auteur souligne que "le libéralisme absolu, nous lui devons une part de notre affranchissement dans le passé; nous ne pouvons lui remettre exclusivement le gouvernement de l'avenir"lO. Ferry admet que Roulleaux s'inspire de la doctrine positiviste, face à une situation sans issue créée par l'opposition artificielle entre phénomènes sociaux et préoccupations économiques. L'aspect social vise les rapports de la classe qui possède et celle qui ne possède pas. Cette situation n'est pas seulement empirique, elle est d'ordre historique. Auguste Comte a formulé une loi relative à l'industrie moderne: "séparation progressive du capital et du travail, distinction inévitable et toujours croissante entre la fonction du capitaliste et celle du travailleur, concentration inévitable et croissante du capital dans certaines limites. Cette séparation, il faut d'abord la reconnaître pour s'incliner devant un fait: la science sociale, croyez-le bien ne se coupe pas les ailes"II. Ferry interprétant la pensée de Roulleaux estima qu'il était inutile d'entreprendre une lutte impossible contre le phénomène précité mais il était plus sage d'instituer des contrepoids pour rétablir un certain équilibre. Par cette remarque, une fois de plus, l'action empirique de l'avocat se rencontre - les contrepoids, qu'elle en était la nature? - une place considérable était accordée à l'influence de l'opinion considérée
9 Louis LEGRAND, op.cit., annexe pp.VI-XIll "Marcel Roulleaux et la philosophie positive" . 10 - Ibid.,annexe p.IX ou Paul ROBIQUET, Discours et opinions de Jules Ferry, Paris, Colin, 1893-1896, 1.1, p.585. Ces développements tiennent compte des liens établis entre la science sociale et l'économie politique. Cette dernière naquit du fait de la révolution industrielle mais elle avait des prétentions considérables, des méthodes imprécises et parvient à des résultats incertains. Il _ Ibid., annexe p.IX ou ROBIQUET. t.I, p.587.

-

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comme "agent" de la moralité sociale, capable d'orienter l'action des chefs industriels. D'après les exemples fournis par la société anglaise, il fallait permettre une organisation collective (autoriser la formation des syndicats et améliorer l'éducation des masses ouvrières). Dans ces conditions, les tendances réformatrices prudentes de Ferry s'affument. Cette première approche correspond-elle vraiment à la pensée d'Auguste Comte? Celui-ci, admis à seize ans à l'Ecole Polytechnique, est guidé par l'habitude d'un raisonnement scientifique. A l'âge de vingt-deux ans, il commence à écrire Sommaire et appréciation de l'ensemble du passé moderne. Son œuvre maîtresse est amorcée en 1830 avec la parution de son Cours de philosophie positive, comprenant six volumes dont la publication s'étend jusqu'en 1842. Son avant-dernier ouvrage Le catéchisme positiviste est édité en 1852, à la même date que Conservation, révolution et positivisme d'Emile Littré (les deux courants n'étant pas similaires). A la différence de ce dernier et de Ferry, Pierre Arnaud12 remarque qu'Auguste Comte est à la fois un rationaliste et un déiste. Ses conceptions philosophiques mettent en évidence une rigoureuse hiérarchie sociale où sont associés à la fois des concepts moraux dits rationnels et des idées issues de considérations purement objectives, c'est-à-dire réelles. A ce stade, les idées de Comte peuvent paraître illogiques mais il contourne l'obstacle en donnant des fonctions sociales différentes aux hommes et aux femmes. En outre, il accorde une grande importance à l'existence d'un culte original. En attribuant à son clergé, la première place dans son organisation sociale, il se distingue entièrement de Littré et de Ferry. Il souhaite fonder une nouvelle religion, dénommée Religion de ['Humanité, dont tout mysticisme est exclul3. Cette idée se trouve explicitée dans le Catéchisme positiviste où il indique: "notre amour ne devenant jamais mystique"14. Dans ces conditions, la religion conserve son caractère positif, au même titre que la philosophie profane ou la science. Le dogme fmit, dans certaines conditions, à appeler la Foi. Comte propose que les titulaires du sacerdoce aient des prérogatives considérables et que leur recrutement très sélectif soit opéré dans l'élite de la classe supérieure des penseurs, c'est-à-dire ceux dotés d'un esprit
12 _ Pierre ARNAUD, Politique d'Auguste Comte, Paris, A. Colin, 1965 (collection U).
Catéchisme positiviste ou sommaire verselle, Paris, Rio de Janeiro, Londres, apostolat positiviste, 13 _ Ibid., pp.28-35. 14 _ Auguste COMTE, exposition de la religion 1891, p.175. uni-

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d'ensembleI5. A ce titre, le clergé veille à dispenser l'éducation universelle et arbitre tous les conflits sociaux, voire internationaux. Dans cette hypothèse, les prêtres finissent par intervenir dans l'action gouvernementale à caractère laïc. Là encore, cette idée n'est pas admise par Ferry. Il semble que Comte ait été inspiré par la tradition déiste de la Révolution. D'une manière assez obscure, le savant insiste sur le sens de l'institution finale de cette religion "qui n'est pas une religion pour le peuple, envers d'une philosophie aristocratique ou pédantocratique"16. Ces indications relatives à la religion positiviste soulignent, une fois de plus, à quel degré Ferry ne peut être considéré comme un positiviste convaincu. Un autre point dans l'organisation sociale traite de la situation des femmes que le Vosgien aborde d'une manière moins détaillée. Les femmes17 partagent avec les prêtres la responsabilité de l'éducation universelle, étant chargées de la formation des enfants et des adolescents. Elles jouent un rôle modérateur. Pour atteindre ce but, il leur fallait un minimum d'instruction. Comte estime que la femme ne peut limiter son horizon à la vie familiale; par suite, il fut favorable à la création de "salons positivistes". En bon antimilitariste, il estime que les femmes animées par des impulsions généreuses s'opposeront à des épopées guerrières (Ferry ne partage pas tout à fait cette idée puisqu'il est favorable à la création d'une armée puissante). La famille devient le support essentiel de la société. Les rôles respectifs des parents sont soigneusement distingués. La constitution domestique tend à systématiser l'influence de la femme sur l'homme18, dans les mêmes conditions que le pouvoir intellectuel exerce son autorité sur la puissance matérielle. Le sentiment et l'intelligence concourent à diriger l'activité humaine. Dans son souci de stabilité sociale, Comte est hostile à l'instabilité des liens familiaux qui va à l'encontre des normes de la hiérarchie sociale: travail, coopération, société 19. Littré, son disciple, exerce également une grande influence. Son autorité se manifeste surtout par l'intermédiaire de la loge de la Clémente Amitié. Ferry, dans son discours prononcé le 9 juillet 1876, vis-à-vis de son ami,
15 _ Pierre ARNAUD, op.cit., p.29.
16 _ Ibid., 17 _ Ibid., 18 _ Ibid., 19 _ Ibid., p.33. p.36. pp.134-135. p.152 et seq.

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déclare: "Croyez-le bien, ce n'est pas une fantaisie tardive qui l'a amené parmi vous, c'est quelque chose de plus, c'est qu'il y avait une affinité intime, secrète entre la Maçonnerie et le positivisme"20. La Maçonnerie inscrit sur sa bannière, Tolérance et Charité; les deux termes sont rapprochés de la notion de fraternité considérée comme supérieure à toutes les philosophies. La fraternité est, en réalité "la sociabilité" c'est-àdire, la morale sociale qui a ses" garanties", ses racines dans la conscience humaine. En quoi consiste cette morale sociale? Elle n'est pas seulement relative à un niveau culturel même élevé, mais aussi à des législations "bien faites" ajoutées à l'application "intelligente de l'esprit d'association,,20. Là encore, apparaît toute la pensée de Ferry. Naturellement, il est amené à aborder sa conception de l'égalité entièrement conforme à la doctrine et à l'esprit du Grand-Orient: "Vous voyez réunis dans le même temple, le riche et le pauvre, le savant et l'ignorant à coté d'hommes comme Littré; vous voyez s'asseoir l'ignorant avide de connaître; vous voyez accourir celui qui ne sait rien, qui veut savoir et le veut souvent avec plus d'ardeur que celui qui sait déjà quelque chose"21. Cette idée d'égalité sous une forme volontairement synthétique ressemble aux propos précédemment tenus. "L'ignorant" voisin de Littré est obligé de fournir un effort considérable pour s'employer à parvenir à un niveau sinon égal, tout au moins acceptable. Cet effort individuel est encore une manifestation propre au Vosgien. Il se révèle favorable à une certaine promotion sociale tout en prohibant les solutions démagogiques trop faciles à appliquer. Au plan politique, Littré paraît exprimer des opinions différentes de celles de son ami. Dès 185222, le célèbre lexicographe semble éprouver des sympathies pour les tendances sociales, en constatant que les progrès de ce courant sont considérables. Cet érudit établit une distinction fort originale entre deux formes de socialisme: soit indéterminé, soit déterminé. Le premier est considéré comme "rétrograde, anarchique et quand il devient un élément d'action effective, il ébranle les intérêts et il s'ébranle avec justice, car qui peut dire à quelles funestes perturbations, mèneraient des réformes essentiellement fondées sur des données
20 Louis LEGRAND. op.cit., annexe pp.XXXVll-XL, Discours prononcé le 9 juillet 1876 à la loge Clémente Amitié, notamment p.XXXVll. 21 _ Ibid., annexe p.XXXVill. 22 _ Emile LITTRE, Conservation, révolution et positivisme, Paris, Ladrange, 1852, p.169 et seq.

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métaphysiques et qui ne prennent en considération ni le passé de l'humanité, ni les conditions nécessaires à l'existence du corps social ?"23 En aboutissant à des conclusions opposées, entendant conserver l'ordre, Littré donne apparemment raison aux marxistes qui critiquent la notion de socialisme déterminé, définie par l'auteur à la fin de son étude. Apparaît, alors, une forme idéologique nouvelle "consacrant l'industrie et le travail qui sera la pacifique et salutaire condition des sociétés à venir. Les mains se détournent du glaive et se dirigent vers les labeurs utiles afm qu'une civilisation de plus en plus perfectionnée trouve des aliments de plus en plus abondants"24. A cet instant, Littré insiste sur le caractère non violent et sur l'efficacité de la vie sociale. Il attire l'attention sur le travail utile qui tend à améliorer les conditions d'existence aussi bien sur le plan matériel que spirituel. Pour atteindre ce résultat, est exigée "une éducation profonde et sans réserve, qui sera le partage des plus humbles conditions". Les individus ainsi éclairés seront informés des fatalités concrètes qui limitent leurs actions. Ils seront amenés à accepter les contraintes sociales. Ces observations permettent de préciser son objectif: obtenir "l'égalité par l'éducation, la seule qui soit possible", et admettre "la consécration des inégalités au service commun"25. Les conceptions socioéconomiques de Littré apparaissent très conservatrices, tout en étant intéressées par le sort des plus aptes, idées que Ferry retiendra implicitement. L'un et l'autre ne possèdent pas une culture scientifique de haut niveau mais leur souci d'assurer une évolution sociale dans l'ordre, les pousse nécessairement à rejeter toute action populaire désordonnée. Ils se révèlent de sincères rationalistes par nécessité politique. Influencé par ces deux esprits novateurs et doté d'une volonté inflexible non dépourvue du sens de l'opportunité, Ferry est conduit à définir l'esprit de l'institution scolaire qu'il entend établir, c'est ainsi qu'il accorde une importance essentielle à la notion de laïcité et de neutralité idéologique.

23 _ Ibid., pp.267-268. 24 _ Ibid., pp.325-328. 25 _ Ibid., p.271.

22

Section 2 : Laïcité et neutralité idéologique L'association de ces termes résume en réalité la plus grande partie de l'action de Ferry, d'où la nécessité de les définir selon le point de vue de cet homme d'Etat. Ses convictions religieuses peu affIrmées, mais cependant, voisines d'un protestantisme très libéral l'invitèrent à obtenir le concours d'hommes qui donnèrent à l'école laïque élémentaire un caractère alarmant pour les milieux catholiques. La juxtaposition de la laïcité qui exprime une connotation apparente de conflit vis-à-vis de l'Eglise catholique, fut atténuée, cependant, par le concept de neutralité. Sens du rapprochement de ces deux notions Le Vosgien, en établissant des liens entre les notions de laïcité et de neutralité n'obéissait pas à des préoccupations d'ordre historique mais à la réalisation d'objectifs concrets d'action politique. Ainsi, la laïcité mérite d'être explicitée en se référant aux buts à atteindre. Il est intéressant de noter la célèbre réponse de Ferry à Jean Jaurès: "organiser l'humanité sans dieu et sans roi. "26. D'après Françoise Mayeur, il s'agit d'un affranchissement absolu de l'individu dans deux domaines fondamentaux relevant l'un de la philosophie, l'autre de la vie politique. Cette historienne reprend une analyse de Louis Caperan: "il ne nie pas Dieu mais il le sait inconnaissable et dès lors, se propose d'organiser la société, sans recours à Dieu" . Par cette citation peut-on considérer que l'explication est suffisamment précise? A priori, le doute est permis. Dans quelle mesure, Ferry est-il fidèle à la pensée d'Auguste Comte? N'est-il pas aussi guidé par une influence protestante? Malgré sa conception personnelle du positivisme, il s'agissait pour l'homme d'Etat, d'une véritable foi humanitaire. Il reprit la loi des trois états de l'ancien disciple de Saint-Simon, sachant qu'il fallait ménager l'avenir aux chances de la morale positive et sociologique. Par ailleurs, était respectée, en apparence, "l'antique tradition spirituelle du peuple français"27.

26 - Françoise MAYEUR., De la révolution à l'école républicaine, Paris, nouvelle librairie de France, 1981, in : Histoire de l'enseignement et de l'éducation en France, t.3, p.525, cf. Jacques CHASTENET, Cent ans de République, Paris, Taillandier, 1970. t.2, p.68, note 6, "Sans roi mais non sans patron". 27 - Louis CAPERAN, Histoire contemporaine de la laïcité française, Paris, Marcel
Rivière, 1957

- 1959,

3 vol,

t.2,

p.257.

23

Le gouvernement entendait éviter tout sectarisme, tout excès, car il savait que la plupart des membres de l'enseignement public étaient animés par des tendances spiritualistes. Pour cette raison, Ferry déclara le 2 décembre 1880: - il est faux de prétendre que nous voulons faire une école28 dans laquelle il sera défendu de prononcer le nom de Dieu. L'instituteur sera amené à enseigner une "morale séculaire et laïque"29. Dans ces conditions, l'instituteur devait respecter toutes les croyances religieuses. Même sur le plan politique, les enseignants étaient astreints à éviter les analyses partiales relatives "à la politique de parti, de personnes, de coterie"30. Le dessein consiste à créer "un corps enseignant digne, stable, durable"31. Dans un régime où les courants d'opinions étaient variables, il importait que la formation des jeunes élèves fût toujours assurée d'une manière régulière. Nous assistons à l'affirmation d'une stabilité institutionnelle, dans l'enseignement, face aux changements de majorité politique. Par ailleurs, l'hostilité de Ferry, à l'égard de tout sectarisme, a été confIrmée par une déclaration au Sénat, le 10 juin 1881 : après avoir affIrmé que l'œuvre du gouvernement de la République n'est point une œuvre de sectaires, l'orateur poursuivait que lui et ses amis "n'avaient ni le devoir ni le droit de faire la chasse aux consciences". Il ajouta: "nous avons voulu la lutte anticléricale mais la lutte antireligieuse, jamais, jamais !"32. Cette volonté d'organiser un enseignement élémentaire accessible à tous, avait une importance au niveau national. En voulant instaurer un régime modéré et libéral en ce sens que l'exercice du droit de suffrage était reconnu à l'ensemble des citoyens, il importait que tous possèdent un minimum d'instruction. Les républicains conservaient un mauvais souvenir du dernier plébiscite, du 8 mai 1870, organisé par Napoléon III, par lequel celui-ci obtint une majorité confortable. Cette leçon invitait tous les républicains à atteindre cet objectif du minimum d'instruction, idée déjà exprimée en 1792, par Danton: "après le pain, l'instruction est le premier besoin du peuple"33. En conséquence, cette
28

Georges WEILL, Histoire de l'idée laïque en France, Paris, F. Alcan, note 1. 29 _ Ibid., p.279. 30 _ Ibid., p.280. 31 _ Ibid., p.280, note 1 (Discours au second congrès pédagogique). 32 _ Ibid., p.280, note 2. 33 _ Emile TERSEN, op.cit.,p.21.

-

1925, p.278,

24

raison politique qui tendait à défendre la future République était complétée par une motivation d'ordre national34. L'idée de "revanche" lia étroitement l'école et le patriotisme. En outre, Ferry et la plupart de ses contemporains estimaient que l'ignorance était à l'origine de certains délits ou crimes. Cette conception remontant au XVIIIèmesiècle, avait un caractère simpliste, négligeant la délinquance pratiquée à un haut niveau (escroquerie, banqueroute frauduleuse). Ferry, soucieux d'efficacité, exprima sa volonté de sérier les questions, plutôt que de rencontrer des obstacles susceptibles de ralentir son action35. Pour cette raison, il ajourna le grand projet, élaboré par Paul Bert, comportant 109 articles. L'essentiel de la pensée de Ferry, au sujet de la laïcité est connu par son célèbre discours d'Epinai, du 23 avril 1879, dans lequel des propos d'une violence hostile aux congrégations catholiques sont prononcés. Par exemple, il est reproché aux Jésuites de tenir une "école de contre révolution". Ces idées furent reprises ultérieurement à la tribune. L'orateur dénonce les dangers d'une influence néfaste profonde et durable sur l'esprit des adolescents. Cette influence est accrue par le système des internats. L'unité de la nation risque d'être brisée car l'affrontement politique peut dégénérer en guerre civile. Ces remarques très pessimistes sont fondées sur les indications de Ferry: "la jeunesse qui sort de là, élevée dans l'ignorance et dans la haine des idées qui nous sont chères, songez qu'elle va se heurter, dès les premiers pas dans la vie, contre une autre partie de la jeunesse française chauffée à un foyer très différent, sortant de ces classes agricoles ou populaires qui rêvèrent 1789 comme une délivrance et la société moderne comme un idéal"36. L'atteinte d'objectifs politiques commençait à se préciser. Le principe défendu par Ferry pouvait prendre un sens différent. Dans La Grande Encyclopédie, l'article "neutralité" est substitué à "laïcité". Ce renvoi37 comporte les précisions suivantes: "désigne une organisation de l'enseignement primaire public dans laquelle des enfants
34

- Tous

les républicains

étaient

confondus

devant

les succès

remportés

par la Prusse

grâce

aux victoires décisives de 1866, contre l'Autriche (à Sadova) et en 1870, avec Sedan. Cette meilleure instruction du soldat allemand fut à l'origine d'un véritable contresens au niveau de l'interprétation des faits. Il est évident que l'armée française avait été placée sous le commandement de responsables qui étaient loin de valoir leurs homologues prussiens, quant à la stratégie. 35 _ Emile TERSEN, op.cit., p.24. 36 _ Louis LEGRAND, op.cit., pp.126-128. 37 - La Grande Encyclopédie sous la dire de Berthelot, Darenbourg, Giry, Glasson, Paris,
Laminault, 1885

- 1902,

31 vol, t.24, pp.995-996.

25

de confessions religieuses diverses et aussi ceux ne professant aucune religion sont réunis pour les mêmes cours. L'école neutre est donc fermée aux ministres de ces divers cultes; la neutralité de l'enseignement ne peut être assurée que par la neutralité du personnel. Ce concept de neutralité est présenté, sous un caractère superficiel. En effet, d'après la même Encyclopédie, cette notion est à peu près synonyme d'impartialité ou d'objectivité. Selon cette opinion, l'exposé objectif s'avère irréalisable car, en toute hypothèse, il ne s'agit pas de présenter des résultats scientifiques indiscutables mais de soutenir des jugements de valeur, donc subjectifs. Ainsi les membres d'une congrégation religieuse sont amenés, par vocation, à se livrer à du prosélytisme. Cette dernière idée a pour corollaire une action confessionnelle dans la diffusion du savoir. A l'opposé, ne peut-on pas envisager l'existence d'un prosélytisme laïc? Une réponse affirmative s'impose du fait qu'il existe nécessairement une orientation idéologique de l'enseignement laïc. Des indications ont déjà été fournies à ce sujet et doivent être complétées par deux données: l'une qualifiée de modérée se limite à l'enseignement laïc sans excès; l'autre, au contraire, s'oriente vers une voie n'admettant aucune discussion. Il s'agit du laïcisme rejeté par Ferry, lui-même, car ce concept aboutit à un abus de l'action laïque contraire à tout esprit de tolérance et ne se distingue en aucune manière des conceptions hostiles à la liberté de conscience dénoncée au sujet des congrégations. Cette liberté a surtout été liée à la pensée spirituelle38 alors que cette dernière a un sens beaucoup plus large, étant associée à la liberté d'expression. En réalité, cette liberté implique le droit de s'exprimer librement qui conduit nécessairement à l'adoption de multiples jugements au niveau philosophique. En présence de cette situation, les autorités gouvernementales sont tenues d'adopter une attitude de neutralité complète face à différentes doctrines étudiées. Toutefois, cette notion suppose un esprit particulier de la part des responsables politiques. Elle assure sous forme apaisante, la continuité de l'action laïque. Ce trait définit une attitude fortement orientée de la part du pouvoir institutionnel. Les autorités, en affectant un esprit libéral, tendent souvent à affirmer une indifférence spirituelle complète. La neutralité suppose en théorie l'absence de toute option à caractère religieux. Toutes les confessions sont respectables et relèvent de la conscience individuelle.

38

- Jules SIMON, La liberté de conscience,

Paris, Hachette,

1857, 450 p.

26

L'aspect spirituel passe implicitement du domaine concordataire à la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Il ne peut exister aucune orientation sur le choix des modes de pensée, et sur toute conception de la vie sociale. L'école étant neutre, il n'est pas permis d'enseigner des données hostiles à la patrie. Cette neutralité n'est pas absolue car certains jugements sont considérés comme "d'ordre public". Un enseignant ne saurait permettre des développements hostiles à la nation ni accepter l'adhésion, sans nuance à des doctrines contraires à l'esprit du régime républicain dont Ferry se déclarait un défenseur. Il s'inspira de Condorcet qui rédigea un rapport pour le Comité d'Instruction publique de l'Assemblée législative en avril 1792. Sans entrer dans les détails de ce programme, il convient de souligner l'existence d'un véritable Credo: "la déclaration des droits de l'Homme, ses manuels choisis par le pouvoir politique et que les instituteurs doivent utiliser. Le but est clairement indiqué: former de jeunes républicains par une éducation nationale, républicaine, égalitaire. Les révolutionnaires ont bien vu l'efficacité d'un système éducatif bien organisé pour modeler les
esprits et les consciences".
39

Cette affirmation résumant la pensée de Condorcet est particulièrement grave en raison de la période considérée. Ferry en s'associant au culte de la République adopte une attitude exprimant la défense des prérogatives de l'Etat. "Le régalisme gallican devient anticléricalisme d'homme de loi"40. Ce concept visant l'attitude traditionnelle des anciens rois soucieux de protéger l'indépendance du clergé vis-à-vis des prétentions non spirituelles de Rome a été transformé par un esprit apparemment opposé mais en réalité, il s'agit d'assurer l'autonomie de l'action gouvernementale vis-à-vis des empiétements du Saint-Siège, inacceptables malgré les modifications idéologiques introduites. Certes, Ferry à la différence des anciens monarques n'est pas animé d'une ferveur religieuse, bien au contraire. Sans aucun doute, même Thiers peu avant sa mort aurait déclaré: "Pour que la République vive, il faut la confier résolument à la démocratie. Il faut rogner les ongles du cléricalisme".41

39 - Germain SICARD, La laïcité de Jules Ferry, in: La laïcité au défi de la modernité, par Jean-Michel Lemoyne de Forges, Germain Sicard, Jean Morange, Bernard Billard.., Paris, Tequi, 1990, p.76 (actes du 10ème colloque national des juristes catholiques. Paris. 11-12 novembre 1989). 40 -Ibid., p.77. 41 _ Emile TERSEN, op.cit., p.23.

27

Dans cette perspective, le Vosgien ne semble pas manifester une originalité politique particulière si ce n'est son souci de défendre la République et de disposer d'un puissant mouvement d'idées. Jean Macé, avait déjà créé en 1866, la Ligue de l'Enseignement. Certains catholiques étaient hostiles à l'influence gallicane, et de ce fait, une certaine inquiétude apparaissait, à l'égard de quelques congrégations puissantes. Conscient de l'aide apportée, Ferry évita d'abuser de sa position avantageuse en affirmant que: "la République serait insensée si elle nourrissait la pensée d'une lutte contre le catholicisme,,41. L'action laïque s'imposait pour introduire un certain nombre de réformes qui touchaient aussi l'université, ou menaçaient la position de certains conseillers d'Etat. Il fallait à la République pour sa consolidation et sa revanche, un Conseil d'Etat "en parfaite harmonie avec l'esprit de nos institutions"42. Jules Ferry n'hésita pas à modifier la composition de la section du contentieux. Cette transformation de la Haute Juridiction correspondait à une crainte relative aux multiples irrégularités enregistrées. "Les laïcisations d'écoles communales prirent couleur politique à partir de la substitution des préfets authentiquement républicains, aux préfets de l'Ordre Moral"43. En conséquence, un affrontement entre les autorités préfectorales et les congrégations éclata sur l'ensemble du territoire. Chesnelong, sénateur des Pyrénées-Atlantiques, déclara: "les conseils municipaux qui ont demandé le remplacement des écoles congréganistes par des écoles laïques n'ont pas été à coup sûr les interprètes des pères de famille "44. A Paris, le nouveau préfet de la Seine, décida de supprimer sept écoles congréganistes, sans avoir besoin d'évoquer aucun motif spécial. Entre les irrégularités des actes administratifs et le nouveau Conseil d'Etat, Ferry adoptait une attitude arbitraire. Ces précautions prises, il importait de passer à l'action politique amorcée quelques mois auparavant. Paul Bert45 joua un rôle déterminant, dépassant en violence celui de Ferry. Dans son projet de réforme, ce dernier rencontra une grave difficulté avec la discussion de la bataille de

Louis CAPERAN, op.cit., 1.1, p.139 (une section 13 juillet 1879 et les nouveaux conseillers nommés le _ 43 Ibid., p.137. 44 _ Ibid., p.138. 45 Paul BERT (1833/1886) de formation juridique sciences, élève de Claude Bernard, fut un matérialiste

42

-

de législation 14 juillet.).

fut créée, la loi votée le

complétée par un brillant doctorat convaincu.

de

28

l'article 7 46. TIdéfendit son point de vue en soutenant que "de propos
délibérés et après mûre réflexion"47, le gouvernement estimait nécessaire d'appliquer ce texte qui correspondait à la tradition du droit public français. Que signifient ces paroles apparemment apaisantes? Il semble que l'homme d'Etat agissait à travers la notion de laïcité, avec le souci de sauvegarder l'indépendance des autorités gouvernementales laïques, face aux prétentions du clergé. C'est reprendre la pensée du gallicanisme. En réalité, celui-ci est d'une nature totalement différente car le haut clergé ne manifestait aucune sympathie vis-à-vis du régime républicain, souvent d'inspiration maçonnique. (N'oublions pas que Ferry s'était marié civilement). La rupture, en deux tendances, du milieu catholique, l'une rigoureuse, l'autre libérale, fut un élément d'affaiblissement qui favorisa l'essor des adversaires de la religion alors que le nombre de défenseurs était réduit, en relation avec les classes supérieures de la société. En revanche, les partisans de l'action laïque, sans apparaître d'une générosité excessive, s'adressaient à une masse plus modeste. Les fidèles d'une restauration monarchique traditionnelle savaient que des concessions s'imposaient en ce sens qu'un retour à la royauté prérévolutionnaire était impossible. La situation se révélait identique sur le plan spirituel. Le comte de Falloux, le 25 octobre 1878, déclara: "Dieu, dans l'éducation, le pape à la tête de l'Eglise, l'Eglise à la tête de la civilisation, voilà le programme que je m'étais tracé, dans ma courte carrière politique. J'avoue qu'aujourd'hui encore, il me paraît suffisant et que la contre-révolution qui n'y ajoute rien, peut grandement entraver son succès"48. Ainsi, un homme aux convictions solides mais prudent se révélait profondément hostile à toute initiative trop brutale, dont l'effet risquait d'aboutir à une résolution adverse infranchissable alors qu'une appréciation beaucoup plus nuancée des forces en présence permettait de parvenir à des résultats plus tangibles. L'art de la concession devint une arme redoutable en ce sens que des limites non indiquées furent en réalité envisagées. Les négociateurs, pour chaque partie, déterminèrent un seuil à ne pas dépasser.
Louis CAPERAN, op.cit., 1.1, p.167. ''Nul n'est admis à participer à l'enseignement public ou libre ni à diriger un établissement d'enseignement de quelque ordre que ce soit, s'il appartient à une congrégation." 47 -Ibid.,p.167. 48 Ibid., p.204, note 2 : l'expérience politique de ce catholique libéral reposait sur l'adoption de textes législatifs importants promulgués dès 1850 puis en 1875. 46

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29

Toutefois, la division entre les deux tendances catholiques cessa au moment où Jules Grévy devint Président de la République, (1879), où les décrets contre les ordres religieux non autorisés étaient préparés (1880), où la loi sur l'enseignement primaire gratuit pouvait être débattue Guin 1881). Cette organisation fut complétée en partie, par la loi du 28 mars 1882, relative à l'enseignement primaire obligatoire et laïc. La réalisation de cet objectif était la traduction dans les faits de l'autorité de la République. Le projet était ambitieux en ce sens que le régime instauré restait faible et que ses fidèles demeuraient sensibles à une action des notables locaux souvent attachés au régime passé. Toutefois, les nouvelles institutions, en raison de leur empirisme et du souci de ménager l'avenir des différents partis en présence, poussaient à agir d'une manière efficace et nuancée. Ferry, sur le plan spirituel, était plutôt favorable aux tendances protestantes et la plupart de ses proches appartenaient à cette confession ou même, étaient libres penseurs. Ferrv et ses amis protestants De 1860 à 1870, sont engagées des discussions sévères entre les théologiens protestants qui seront connues peu à peu des fidèles. Pour les uns, l'adhésion au libéralisme implique un attachement au libre examen, et le refus d'une autorité ecclésiastique. Pour les autres, l'orthodoxie reflète la volonté de rester chrétien, de suivre certaines formulations dogmatiques, et d'admettre le surnaturel. Des tentatives de réconciliation sont tentées de 1872 à 1876 dans le cadre synodal mais les libéraux refusent de se soumettre. Etant de sentiments plus républicains que les orthodoxes, ils sont les plus écoutés des milieux dirigeants49. "La présence de ces protestants aux postes essentiels.. .fera dénoncer la politique scolaire de la République comme une guerre de religion larvée, une revanche de la Réforme contre la vieille religion traditionnelle" 50. Parmi eux, Ferry choisit ses amis, notamment ceux qui vont soutenir la mise en place de l'enseignement laïc. En raison de leurs motivations

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Cette influence est perçue depuis le début de la mème République car lors des élections à l'Assemblée, le 8 février et le 2 juillet 1870, plus de dix pour cent des membres sont protestants. in: Emile G. LEONARD, Histoire générale du protestantisme, Paris, P.U.F., 1988, 1.3, p.381. 50 _ Maurice GONTARD, L'œuvre scolaire de la IIlme République, l'enseignement pri-

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maire en France: 1876-1914, Toulouse, INRDP-CRDP, 1976, p.25 (Annales régional de la recherche et de la documentation pédagogique de Toulouse).

du centre

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intellectuelles et spirituelles, une interrogation se pose, à ce sujet: le protestantisme est-il une religion laïque? A l'origine de la Réforme, Martin Luther préféra le nom de "Chrétienté ou de communauté, de fraternité, de groupe à celui d'Eglise"5l. En 1523, il estima qu'une "Communauté chrétienne a le droit ou le pouvoir de juger de la doctrine, d'adresser vocation à un prédicateur, voire de le destituer"52. Pour Luther, la Parole ne crée pas l'Eglise mais des chrétiens qui, réunis, constitueront l'Eglise. Le même auteur écrit: "nulle doctrine sous aucun prétexte ne peut être établie avant d'avoir été examinée et adoptée par la communauté". Les membres de cette communauté, étaient investis d'un pouvoir considérable en ce sens qu'eux-mêmes décidaient de leur orthodoxie, de ce qui leur était enseigné. Cette liberté apparente est en réalité une contrainte puisque l'ancien moine estime que les fidèles y étaient "strictement obligés sous peine de perdre leur âme et d'encourir la disgrâce de la divine majesté"53. A ce stade, aucun clergé permanent ne pouvait exister: "il n'y a pas d'autre supérieur chez les chrétiens que le Christ seul,,53. Ainsi, apparaît une organisation extrêmement sommaire de la communauté. L'absence de culte, de clergé permanent, de sacrements, amène à qualifier ces assemblées composées de laïcs, de communautés de méditations et de prières. Puisqu'aucun médiateur ne peut intervenir entre Dieu et l'être humain, cette carence désacralise le ministère ecclésiastique qui n'est soumis à aucun contrôle hiérarchique. De plus, en vertu du principe du libre examen, les théologiens protestants se reconnaissent la possibilité d'une critique quasi-permanente de l'organisation et de la vie de l'Eglise, ce qui entraîne maintes fois, une activité militante. Dans ces conditions, la différence est grande, avec l'Eglise catholique. Sans insister sur l'action de Calvin, on peut dire que "le protestantisme français s'est trouvé longtemps devant un état agressivement anticlérical" 5.4,quand l'Eglise catholique dominait. - A partir de l'époque révolutionnaire, cette situation n'a pas créé de sources conflictuelles avec les autorités gouvernementales. Les protestants demeurèrent nombreux malgré la Révocation de l'Edit de Nantes. Certains ont participé d'une manière importante à la rédaction de l'Encyclopédie. Cette remarque montre que l'influence protestante bien
51 _ Ibid.,
52.
p.lOt.

.

- IbId., p.lO 1, note 2. 53 _ Ibid., p.l 02, note 1. 54 _ Ibid., p.114.

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que minoritaire n'était pas négligeable. Les réformés soulignaient l'importance de la liberté de conscience. En particulier, en 1753, le chevalier de Jaucourt55 dans cette Somme, insistait sur la contradiction née de la persécution de fidèles à la religion réformée. Il soulignait qu'une répression risque de forcer les consciences. Or, que devint ce droit absolu qui tend à imposer l'action "selon sa conscience" ? Au XVIIIème siècle, l'incohérence de l'attitude répressive signalée constitue une objection infondée pour un catholique fervent qui s'estime détenir la vérité. A la liberté de conscience s'ajouta celle de s'exprimer, conséquence logique mais difficilement acceptable dans le contexte de l'époque. Le même auteur soutenait que l'on ne saurait admettre qu'un groupe social, un corps, une église aient le monopole exclusif de l'enseignement. Le support philosophique de cette pensée reposait sur la prohibition de la liberté de s'exprimer alors que Louis XVI avait signé en 1787 l'édit de Tolérance. Indiscutablement, la Révolution a été, à l'origine d'un mouvement de laïcisation. Claude Langlois souligna, d'après Albert Mathiez, qu'il "faudra attendre la IIIèmeRépublique pour que l'on puisse passer de la religion révolutionnaire à l'Ecole de la République" 56. Certes, après la guerre franco-prussienne, le mouvement éprouva quelques difficultés pour atteindre sa spécificité. Ainsi, en juin 1876, après la victoire électorale républicaine, un nouveau mensuel créé par Charles Fauvety57 d'origine protestante, fut publié dont l'objectif visait à une régénération sociale. Sa devise était: "se gouverner soi-même, en marchant vers la perfection, la religion sans prêtres, sans mystères, sans miracles"58. Il faut reconnaître la difficulté d'atteindre cette perspective, aussi le désir de défmir une sorte de fondement religieux pour la République semble assez aléatoire. Sans doute, pour cette raison, cette revue qui sera mentionnée

55 _ Jacques PROUST, Que signifiait pour les encyclopédistes la sécularisation de l'enseignement? in : Genèse et enjeux de la laïcité. actes du colloque de. 1-3 mars 1990, organisé par la faculté de théologie protestante de Montpellier, Genève, Labor et Fides,1990, pp.6061. 56 _ Claude LANGLOIS, La Révolution française: un processus de laïcisation? in: Genèse et enjeux de la laïcité. Ibid., p.87. 57 _ André COMBES, Char/es Fauvety et la religion laïque. in: Libre pensée et religion laïque en France, de la fm du nnd Empire à la fin de la mème République, Introd. par J.M. Mayeur, Strasbourg, Cerdic publications, 1980. (Journée d'étude tenue à l'université de Paris Xll. 10 novembre 1979), pp.26-42. 58 _ Ibid., p.38.

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ultérieurement, fmit par réunir moins de deux cents abonnés dont Jean Macé. Entre ces deux esprits, un lien s'établit puisque Charles Fauvety fut un des membres du comité parisien de la Ligue de l'enseignement. Il s'efforça non pas de créer une nouvelle religion mais d'adapter l'esprit religieux aux temps positivistes. Ce journaliste se livra à une démarche que l'on pourrait considérer comme spirituelle mais fmalement sans portée effective. A l'opposé, l'influence économique de nombreux chefs d'entreprises industrielles, commerciales, voire bancaires représentait une autorité politique non négligeable. Par leurs activités professionnelles, ces responsables étaient habitués aux échanges. A la différence des milieux catholiques conservateurs, ils souhaitaient s'engager dans une voie plus dynamique. Ils n'éprouvèrent aucune difficulté pour se décharger au profit de l'Etat, de nombreuses initiatives en matière philanthropique où ils avaient établi un réseau de fondations. Ces idées avaient été appliquées par Charles Kestner, le grand-père de l'épouse de Ferry. Les industriels huguenots de l'Est ne sont pas les seuls à s'intéresser à la formation des ouvriers. Les patrons catholiques du Nord ont effectué les mêmes démarches mais ils n'ont pas la chance d'être les premiers ni d'être dans l'entourage du Vosgien. Ce patronat se ralliera à l'idée d'une prise en charge par l'Etat d'une éducation générale et élémentaire. Ainsi, dès 1866, Engel Dollfus, devient avec Jean Macé, le co-fondateur de la Ligue française de l'enseignement. "En 1877, le protestantisme français avait 1585 écoles

dont 536 libres et 999 communalisées" Ces établissements furent 59.
transférés à l'Etat sans discussion. Dans ces conditions, le protestantisme français s'accommode de l'école laïque. Le président Grévy ne leur accorda-t-il pas un soutien: "la Réforme est la mère de la démocratie moderne".? Phrase amplement commentée par Pillon, dans la Critique religieuse: "Ne voyez-vous pas... que pour lutter contre le catholicisme avec l'espoir de vaincre pour le remplacer dans la fonction d'éducation populaire qu'il remplit, pour lui disputer, pour lui enlever l'empire sur les consciences, il faut une force spirituelle de même genre que la science, c'est-à-dire une religion et que vous en avez une... précisément cette Réforme"60. Quand Jules Ferry fut nommé ministre de l'Instruction
59 _ Georges WEILL, op. cit., p.114.
60 _ Georges GOY AU, L'école d'aujourd'hui, Paris, Perrin, 1899, pp.249-250.

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publique, en février 1879, il accédait pour la première fois au poste ministériel correspondant à ses préoccupations essentielles. Le gouvernement comprenait alors des membres de confession protestante à l'image de son chef Waddington61. Cette influence est d'ailleurs admise par certains esprits peu préoccupés de rechercher la "cause première". Ainsi Littré, attaché aux faits plus qu'aux pratiques spirituelles, reconnaît en 1879, les qualités de Maurice Vernes, un des rédacteurs du Temps, revue huguenote créée en 1860 par Auguste Nefftzer: "11est possible à des esprits dissidents philosophiquement de s'entendre sur certains points déterminés du moment que l'on se subordonne de part et d'autre à la méthode expérimentale... le protestantisme, c'est un grand honneur qui lui revient, ne s'est pas opposé à la prévalence de la méthode sur le dogme"62. L'Eglise réformée apparaît comme une alliée, quoique minoritaire; ses représentants occupent une position clef. Ferry, pour mener le débat sur l'école, a choisi pour son entourage direct: Ferdinand Buisson, issu d'une famille protestante de petits magistrats, Félix Pécaut et Jules Steeg, tous deux pasteurs63. Ils appartiennent à l'extrême gauche théologique libérale. Cette participation de protestants contribue à rendre moins crédible "l'accusation d'école sans Dieu, alors que, par ailleurs les milieux libres penseurs ne suspectent pas l'attachement de ces protestants à la laïcité "64. Un autre exemple de cet attachement est exprimé par Auguste Sabatier rendant hommage aux efforts de Ferdinand Buisson et de Félix Pécaut: "Félicitons-les et surtout remercions-les d'avoir conçu leur mission pédagogique comme une mission morale, d'avoir eu dès l'origine et gardé jusqu'à la fin une haute ambition, d'avoir placé bien haut jusque dans la sphère religieuse, si j'ose ainsi dire et si l'on veut bien

61
62

- Jacques - Patrick

CHASTENET,

Cent

ans de République,

Paris,

Hachette,

1970,

t.2, p.66.

Cet

auteur dénombre

six ministres protestants
L'institutionnalisation

sur dix dont le Président
des Sciences

du Conseil.
en France (1879-

CABANEL,

religieuses

1908), une entreprise protestante? ln : Bulletin de la société de l'histoire du protestantisme français, 1994,janvier-mars. p.39, note 14. 63 Mona OZOUF, L'Ecole, l'Eglise et la République, 1871-1914, Paris, éd. Cana - Jean Offredo, 1982, pp.343-344. {pécaut fit des études à la faculté de théologie protestante de Montauban. Pasteur suffragant à Salies de Béarn, il renonce en 1859 à ses fonctions et rédige Le Christ et la conscience, Jules Ferry le nomme en 1880 inspecteur général hors cadre à la tête de l'Ecole Normale supérieure de Fontenay aux Roses. Jules Steeg, fut pendant onze ans, pasteur de Jensac en Gironde; il entra en 1870 dans la vie politique. Nommé inspecteur général de l'Instruction, directeur du musée pédagogique, il remplaça Pécaut. 64 _ Histoire des protestants en France, Toulouse, Privat, 1977, p.364.

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entendre par ce mot non une religion intérieure et nécessairement laïque de la conscience, la tâche et le rôle de l'éducateur du peuple"65. Entre 1866 et 1870, Ferdinand Buisson vit en Suisse. Il rencontre en 1869, Jules Steeg et Félix Pécaut à Neufchâtel, où ce dernier fit plusieurs conférences qui furent imprimées sous le titre "qu'est-ce que le christianisme libéral ?" Quant à Jules Steeg, il prend contact avec "cette simple laborieuse et énergique démocratie suisse, au milieu de laquelle il trouve honorés et aimés, les républicains français, anciens proscrits du 2 décembre, groupés autour d'Edgar Quinet"66. Ces trois "missionnaires" rentrent en France lors des événements graves survenus en 1870. Ils professent un christianisme sans dogme, une religion toute intérieure; ils croient à la morale indépendante67. Leur idéologie est d'inspiration kantienne. Steeg se met à la tête de la campagne plébiscitaire. Après la défaite de Sedan, Buisson intervient pour la défense de Paris. Agrégé de philosophie, il est nommé en 1871, inspecteur primaire. Il est vivement attaqué par le clergé catholique68. Entré en relations avec Ferry, il devient inspecteur général puis en février 1879, directeur de l'enseignement primaire. Il obtient la création des Ecoles normales supérieures de Saint-Cloud et de Fontenay-aux-Roses, ce qui permet une formation pédagogique de qualité, car il s'intéresse personnellement à cette discipline. Ayant cessé rapidement d'exercer son ministère, Félix Pécaut, lui, devient professeur dans une institution d'enseignement privé. Il exprime en 1879, ses sentiments à l'égard de la religion la plus suivie: "le catholicisme en excluant les laïcs de toute ingérence dans le dogme et dans le culte, en les habituant durant des siècles à se décharger sur l'Eglise, c'est-à-dire, sur le prêtre du soin de défmir la doctrine, d'enseigner la morale, d'interpréter les Ecritures, de remplir les fonctions sacrées... les a mal préparés à manier pour leur compte la langue des choses de l'âme"69. Cette citation peut être complétée par un texte rédigé à la même date par cet ancien pasteur: "pour que la fécondité religieuse se produise sous des formes nouvelles, il faut que la liquidation des
65 _ Georges GOY AU, op.cit., p.262.
66 _ Ibid., p.268. 67 _ Mona OZOUF, op.cit., p.86. 68 - "Après une interpellation de Mgr Dupanloup dénonçant à la Tribune ses commentaires sur la Bible, cette délégation lui fut retirée". in : Alexis LEAUD - Emile GLA Y, op.cit., 1.2, p.217. 69 - Ernest RENAULD, Le péril protestant, Paris, Tobra, 1899, p.277.

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anciennes croyances et méthodes soit plus avancée, que les négations déjà consommées soient connues d'un plus grand nombre, que les questions morales soient plus approfondies; que le peuple, les simples... soient mis en état de concourir à l'œuvre commune d'aff1ffi1ation et de reconstitution."70 Si l'on en croit son homologue et ami, Gabriel Compayré, l'ancien membre de l'Eglise réformée propose aux jeunes "un nouvel évangile, celui de la conscience"71; quelques pages plus loin, il poursuit: "le Dieu de Pécaut était le Dieu de la conscience "72. Certes l'intérêt pour l'éveil de cette perception est très louable mais le rapprochement de Dieu et de la conscience ne reflète pas réellement des sentiments religieux. D'ailleurs cette affirmation laisse un peu sceptique sous la plume de cet auteur dont le manuel intitulé: Eléments d'instruction morale et civique sera mis à l'Index. La conclusion de son éloge paraît d'un style moins excessif: "il a conçu le dessein de construire, en dehors et au-dessus de toute croyance confessionnelle, la cité humaine des croyances laïques, une société de personnes libres puisant dans leur raison éclairée la force nécessaire pour régler leur vie"73. Félix Pécaut n'avait pas oublié son orientation initiale, situation semblable à celle de son ami Jules Steeg, qui fut chargé de continuer sa tâche de 1896 à 189974. Celui-ci, dès 1865, avait tracé un programme: "il paraît douteux que nous puissions jamais espérer de voir la France, entrer dans les cadres de notre église, telle qu'elle est constituée mais nous avons quelque chose de mieux à souhaiter: c'est de voir se répandre autour de nous l'esprit protestant, c'est-à-dire l'esprit religieux, scientifique et libéral,,74. Ultérieurement, il rédigea un manuel d'instruction mor~le et laïque, en 1882, et deux ans plus tard, un cours de morale à l'usage des instituteurs et des élèves des Ecoles normales. Ferdinand Buisson rappela lors des obsèques de ce dernier leur engagement pris à Neufchâtel: "pour dégager du christianisme traditionnel et ecclésiastique, ce qu'on pourrait appeler le christianisme
p.91. 71 _ Gabriel COMP A YRE, Félix Pécaut et l'éducation de la conscience, Paris, Delaplane, 1904, 123 p. (en particulier p.30). 72 _ Ibid., p.79. 73 _ Ibid., p.l04. 74 _ Il démissionna de ses activités pastorales, en 1870, pour être libre de combattre en faveur de la République, sans engager l'Eglise à laquelle il est attaché. Il se lance dans le journalisme, est élu député en 1881. in : Maurice GONTARD, op.cit., p.24.

70 _ Ibid.,

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éternel, une sorte d'évangile fait de la moelle du vieil évangile, une religion laïque de l'idéal moral sans dogmes, sans miracles, sans prêtres"75. Ainsi, sous l'influence du protestantisme libéral, se dessine une séparation de la vie publique et de la vie religieuse. Cette tendance s'accentue avec les libres penseurs dont certains sont d'anciens protestants libéraux 76. Nommé également ministre des Affaires Etrangères en 1883, Ferry choisit comme chef de Cabinet, Gabriel Hanotaux, diplomate aux convictions républicaines affirmées77. N'appartenant à aucune obédience maçonnique, fidèle au siège apostolique, ce concours apporté souligne une aptitude fondamentale chez cet homme d'Etat: le choix de ses collaborateurs. Par l'appel de cet historien à ses côtés, Ferry savait qu'il avait affaire, avant tout, à un grand commis de l'Etat, il ne pratiquait pas, par principe, le clientélisme. Cette indépendance d'esprit liée au détachement rapide de la religion catholique est le résultat d'une influence philosophique et morale subie dans sa famille et au cours de sa jeunesse. "Il n'était pas l'homme d'une seule doctrine inflexiblement suivie et observée à l'état pur... il est un homme de doctrine"78. Cette observation permet de souligner que le Vosgien était apte à subir différentes influences et d'en réaliser ensuite, la synthèse79. Ainsi s'explique son abandon du catholicisme suivi d'un passage par l'agnosticisme puis l'adhésion au positivisme par l'intermédiaire de Philémon Deroisin, en 1860. Si cette adhésion ne soulève pas de difficulté, notons qu'elle ne fut pas spontanée. A propos de la campagne pour les élections législatives de 1869, il écrivit à Gambetta, au sujet d'un candidat d'origine drômoise, Désiré Bancel : "Ce dieu des Francs-Maçons est bon à toute candidature, excepté à aller où il

75 _ Ernest RENAULD, op.cit., p.276.
76 Michel MALHERBE, Les religions de l'humanité, Paris, Criterion, 1990, t.I, p.144. (coll. Pluriel). Le protestantisme libéral s'apparente à une philosophie, à un rationalisme religieux où le Christ est le prophète de l'entraide sociale. 77 - Gabriel HANOTAUX, Histoire de la France Contemporaine. 1871 - 1900. Paris, Combet, 1903.t.1.p.IX. 78 - Pierre CHEVALLIER, Séparation de l'Eglise et de l'Ecole. Jules Ferry et Léon XIII, Paris, Fayard, 1981, p.75. 79 Jacques CHASTENET, op.cit., t.2, p.68. "Voltairien dans les moelles, libre penseur jusqu'à l'os, la libre pensée n'est pas chez lui un moyen de parvenir mais une conviction profonde au service de laquelle il met toutes ses capacités et toute sa ferveur".

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faut combattre le gouvernement"80. En bref, il conviendrait de retenir une relative indifférence religieuse qui ne le conduit pas à entreprendre un combat contre la foi. Son intronisation en 1875, à la loge de la Clémente Amitié, fut accueillie avec enthousiasme par les Frères, car ils avaient affaire à un homme célèbre dont l'esprit critique s'était déjà manifesté. Ce changement d'attitude ne correspond pas à une fantaisie. En toute lucidité, il comprit que la doctrine défendue par ses compagnons allait lui être précieuse dans la réalisation de ses projets. Il sied de ne pas le considérer comme un pur opportuniste; en réalité, il sut utiliser les forces qui lui permettraient d'atteindre ses objectifs, c'est-à-dire l'indépendance de l'autorité gouvernementale vis-à-vis d'un monopole religieux échappant à tout contrôle de l'Etat. Pour cette raison, s'il fut pendant un court laps de temps favorable à l'idée de séparation entre les deux autorités, il revint rapidement sur cette première opinion, estimant indispensable de sauvegarder le maintien du Concordat. Cette orientation permet de souligner à quel point Ferry était un pragmatique. Etant détaché de toute confession, il sut dégager leur importance réelle dans la société contemporaine. A ce sujet, la notion de libre pensée à laquelle Ferry adhéra implicitement demande à être précisée: elle revêt un caractère philosophique, religieux et politique. Selon le premier aspect, il faut la distinguer de l'athéisme, attitude d'hostilité de principe contre toute doctrine religieuse, alors que le libre penseur accepte une démonstration prétendument scientifique. Ce C omportement correspond à l'état d'esprit ème ème de nombreux penseurs du XIX et du XX siècle. A cette époque, triomphe ce que l'on a appelé le scientisme. Le second aspect de cet engagement se caractérise par une portée politique accentuée qui se révéla en 1879 après le triomphe des Républicains: "les sociétés de Libre Pensée jouaient le rôle de véritables laboratoires de républicanisme, étaient des lieux privilégiés de militantisme républicain et si leurs statuts exposèrent pour l'essentiel les critères d'admission, les modalités de fonctionnement, il n'était pas rare d'y trouver des références à l'idéologie républicaine, dans la devise ou dans un paragraphe intitulé: buts"81. Certes, l'expression "libre pensée" apparut pour la première fois, grâce à Pierre Larousse, en 1873, même si ce terme existait depuis un quart de
Pierre CHEVALLIER, op.cit., p.84. 81 _ Jacqueline LALOUETTE, La Libre Pensée et la symbolique iconographique révolutionnaire. IIrme République. in: Archives de Sciences sociales des religions. 1988. Guillet / septembre), pp.65-66. 80
_

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siècle. En 1880, des groupes de libre pensée se constituèrent à Paris, ainsi qu'en proche banlieue. La volonté de ce courant, de recueillir et de "faire fructifier l'héritage révolutionnaire" se manifesta par le jeu d'un certain nombre de symboles. Une iconographie particulière fut utilisée par les représentants de ce mouvement et par la Franc-Maçonnerie. De nombreux libres penseurs notoires appartenaient aux loges, tels que Ferdinand Buisson, Fernand Rabier, mais une généralisation absolue ne peut être établie du fait des lacunes encore constatées en ce domaine. "Le dossier n'est qu'entrouvert et demanderait de multiples compléments"82. Si l'association de libres penseurs avec les tendances maçonniques s'avère délicate, il convient de noter que l'obédience, le Grand Orient de France, est la plus marquée. Pour cette raison, il apparaît indispensable d'analyser avec prudence le rôle du libre penseur vis-à-vis des croyances religieuses et spécialement de l'Eglise Catholique romaine. Cette préoccupation fut extrêmement importante dans la mesure où cet affrontement Rrit un caractère de plus en plus violent, dans le dernier erne quart du XIX siècle, alors que l'idée laïque "visait" à un certain apaisement théorique. Des hommes comme Jean Macé, Jules Ferry, Paul Bert, Ferdinand Buisson espéraient éviter la rupture entre deux jeunesses, en créant "l'école ouverte à tous". Cette pensée généreuse ne dissimulaitelle pas la réalisation d'objectifs purement politiques? Force est de reconnaître que le souci de donner vigueur au régime républicain était la préoccupation essentielle de la majorité. Les partisans de l'école laïque s'associèrent donc aux libres penseurs pour combattre essentiellement l'Eglise romaine. Finalement, l'esprit de l'école laïque tendait à créer un milieu où toutes les confessions pouvaient coexister83. En réalité, ce désir d'éviter une polémique d'ordre spirituel correspondait à la résolution d'une difficulté redoutable. L'instituteur se devait d'enseigner la tolérance ou le respect de toutes les façons de penser. Cette neutralité plaçait le maître dans une position des plus inconfortables car il lui était indiqué, ce qu'il ne devait pas formuler d'une manière expresse mais le silence était complexe, à l'égard de ce qu'il devait enseigner. Or, un enseignement vivant ne peut être fait exclusivement de positions

82 _ Ibid.,
83

p.82.

- Certes, ces propos ont été démentis récemment par des incidents regrettables et soulignent que la notion de laïcité mérite d'être analysée de nos jours, d'une manière approfondie, compte tenu de l'évolution récente. cf. Guy COQ, Ancienne ou nouvelle laïcité. après dix ans de débats, in : Esprit. 1993, aoüt-septembre, pp.202-221.

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négatives. La seule voie concevable est de s'orienter vers une technique pédagogique fondée sur des méthodes rigoureuses. Mais les prétendues certitudes scientifiques furent marquées d'une certaine subjectivité. La laïcité aboutit à un affrontement entre les fractions catholiques les plus engagées sur le plan politique et les tendances huguenotes, républicaines souvent représentées dans les loges maçonniques. Toutefois, avant d'examiner cet affrontement, il convient d'analyser l'importance acquise des clercs et comment peu à peu, leurs méthodes furent utilisées pour une autre stratégie due à l'éveil et la nécessité de connaissances différentes.

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Chapitre II Monopole de l'Eglise catholique dans l'enseignement élémentaire Sans vouloir retracer l'évolution historique depuis Charlemagne!, il est certain que l'enseignement fut assuré par le clergé, comme support à l'expansion de la religion catholique, enseignement à caractère verbal faisant essentiellement appel à la mémoire, dispensé dans les monastères, par les bénédictins, en particulier. Toute puissante, l'Eglise ne tolère pas d'autres établissements, d'autres institutions même fondées par elle, d'autres études que celles qu'elle contrôle. Ce n'est pas pour enseigner aux enfants les rudiments de la lecture et de l'écriture, que l'Eglise va œuvrer mais pour les mener sur le chemin du Paradis. Elle joue un rôle très actif (section 1) alors que le pouvoir laïc, les municipalités ne conçoivent pas l'intérêt du développement des connaissances ni de l'amélioration de la formation des maîtres (section 2). Dans ces conditions, il est logique de considérer que les méthodes utilisées par certaines congrégations ont exercé une influence sur la manière de "distiller" une première formation (section 3).

Section 1 : Etendue de ce monopole Il s'agit de rompre avec les pratiques païennes et superstitieuses en initiant les enfants aux "vérités nécessaires au salut" et en leur permettant d'appréhender "les mystères des Saintes Ecritures" 2. Tous les enfants méritent de devenir de bons catholiques: or, un grand nombre d'entre eux, du fait de la rudesse des temps, ne peut bénéficier de cette initiation. Au XIIèmesiècle, le concile de Latran III affirme qu'il ne faut pas frustrer les enfants pauvres du savoir lire, en demandant qu'il y ait dans chaque église cathédrale, un maître à qui on assignera un bénéfice et dont l'école

1 _ Dès 813, le concile de Mayence demande aux parents de confier leurs enfants aux écoles
monastiques ou presbYtérales arm qu'ils y apprennent le Credo et le Pater. 2 _ Pierre GIOLITTO, Abécédaire et férule. Maîtres et écoliers. de Charlemagne Ferry, Paris, éd. Imago, 1986, p.391. à Jules

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