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DU DÉVELOPPEMENT DURABLE AU BIEN PUBLIC

De
298 pages
Popularisé par la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement, le " développement durable " est généralement défini comme un nouveau modèle de croissance, respectueux à la fois des intérêts économiques, sociaux et écologiques. Peut-on se contenter de prétendre concilier trois sphères sans remettre en cause ni même interroger la pertinence de leur séparation préalable ? Ne faut-il pas aller plus loin pour tenter de penser d'une manière radicalement différente les relations de l'homme à la " nature " en réinterrogeant justement la validité de la distinction (trop) commune entre une sphère " économique ", une sphère " sociale " et une " sphère environnementale " ?
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Du développement durable au bien public:
essai anthropologique sur l'environnement et l'économie

Collection Logiques Sociales fondée par Dominique Desjeux et dirigée par Bruno Péquignot
En réunissant des chercheurs, des praticiens et des essayistes, même si la dominante reste universitaire, la collection Logiques Sociales entend favoriser les liens entre la recherche non finalisée et l'action sociale. En laissant toute liberté théorique aux auteurs, elle cherche à promouvoir les recherches qui partent d'un terrain, d'une enquête ou d'une expérience qui augmentent la connaissance empirique des phénomènes sociaux ou qui proposent une innovation méthodologique ou théorique, voire une réévaluation de méthodes ou de systèmes conceptuels classiques. Dernières parutions Sylvie LAGNIER, Sculpture et espace urbain en France, 2001. Françoise MONCOMBLE, La Déliaison, Harlem, Youssef, Ylmaz et les autres, la politiqe de la ville en question?, 2001. José ROSE, Profession quasi-chercheur, 2001. Gilles ASCARIDE et Salvadore CONDRO, La ville précaire, 2001. Sylviane FEUILLADIEU, Projets de lycées: orientation et projets en classe de seconde générale et technologique, 2001. Ouvrage coordonné par Christian AZAÏS, Antonella CORSANI, Patrick DIEUAIDE, Vers un capitalisme cognitif, 2001. DUBOIS Michel et Antoine-Lutumba NTETU, Du travail à la retraite anticipée: profils et parcours d'un groupe de travailleurs, 2001. COENEN-HUTHER Jacques, A l'écoute des humbles: entretiens en milieu populaire, 2001. BAILLET G. Dominique, Les grands thèmes de la sociologie du sport, 2001. AMOUROUS Charles, BLANC Alain (dir.), Erving Goffman et les Institutions totales, 2001. Collectif, Pratiques professionnelles et usages des écrits électroniques, 2001. LE BOT Jean-Michel, Aux fondements du « lien social» : introduction à une sociologie de la personne, 2001. ENJOLRAS Bernard, L 'écononlie solidaire et le marché, 2001.

Jean-Michel Le Bot

Du développement durable au bien public:
essai anthropologique sur l'environnement et l'économie

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris France

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

HONGRIE

(Ç)L'Harmattan,

2002

ISBN: 2-7475-2001-3

HaTarne,

r JIe6y.

D'am zud, gand trugarez.

Je n'ai d'idées personnelles que de m'être approprié celles de tous ceux que j'ai pu mettre, à un moment ou à un autre, en position de « sujets supposés savoir» . La liste est longue, par conséquent, de tous ceux et celles qu'il me faut remercier. Je ne mentionnerai ici que ceux qui m'ont directement soutenu ou aidé pour la rédaction de ce livre qui fut d'abord une thèse de sociologie: - Armel Huet et Jacques Laisis pour leur direction attentive et sans concession, - Daniel Cluzeau pour la confiance qu'il m'a accordée dans le cadre du GEPAB, - les agriculteurs du Plan de développement durable (PDD) du Finistère qui ont tous accepté de me recevoir et de m'accorder un entretien, ainsi que tous ceux qui ont bien voulu répondre à mes questions pendant la période d'enquête et de recueil de l'information. La réalisation de la thèse d'où est tiré cet ouvrage n'aurait pas été possible sans le soutien financier du GEPAB ainsi que de l'Institut culturel de Bretagne (Skol Uhel ar Vro) auxquels je dois donc une mention spéciale.

Note sur la translittération

des mots russes

Nous avons adopté un double système de translittération. Pour les noms propres, nous avons suivi l'usage défini par le Petit Larousse. Nous écrivons donc Lénine, SoIjénitsyne, Leningrad, etc. Pour des mots devenus courants en français comme le mot russe nepecTpoMKa, nous avons adopté une transcription qui permet de rendre compte au mieux de la prononciation russe tout en respectant les usages du français. Nous avons par exemple écrit « perestroïka». Dans les autres cas, nous avons suivi le système de translittération suivant:
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Introduction
La notion de développement durable et ses usages
Apparu dès 1980 dans une publication de l'Union internationale pour la conservation de la nature et de ses ressources, le concept de développement durable, traduction française de l'expression sustainable development, n'a reçu sa définition« officielle» qu'en 1987 dans un rapport rédigé à la demande de l'Assemblée générale des Nations unies par une Commission mondiale sur l'environnement et le développement présidée par Mme Brundtland, premier ministre de la Norvège: « le développement durable est celui qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre à leurs propres besoins », ce qui implique que l'on ne mette pas en danger « les écosystèmes naturels qui nous font vivre: l'atmosphère, les sols, l'eau et les êtres vivants ». Mais c'est surtout la Conférence des Nations Unies sur l'environnement et le développement (Rio de Janeiro, juin 1992) qui a contribué à son succès: la Charte de la Terre en énonce les grands principes tandis que l'Agenda 21 énumère les « programmes d'action pour le XXIe siècle» que la CNDED entend promouvoir avant 2002. Par ailleurs, la notion de développement durable a pu conduire à rassembler après coup des courants théoriques préexistants: celui des « stratégies d' écodéveloppement » centrées sur la satisfaction des « besoins fondamentaux» des populations les plus démunies, particulièrement dans les « pays en voie de développement », celui de la « bioéconomie » ou de « l'économie écologique» (ecological economics) qui cherche à concevoir une nouvelle représentation théorique de l'activité économique à partir de concepts et modèles empruntés aux sciences de la nature 1 et celui d'économistes s'inscrivant dans le prolongement de la théorie
lCf. notamment
initialement

les travaux de René Passet dont le livre L'économique
plusieurs fois de référence.

et le vivant paru

en 1979 nous servira

13

néo-classique de l'équilibre et de la croissance économique, soit pour récuser l'existence d'un rapport entre croissance et dégradation de l'environnement, soit pour analyser le régime d'exploitation des ressources naturelles non renouvelables ou renouvelables, afin d'identifier les conditions d'une exploitation économiquement optimale, soit encore pour analyser les implications d'une exigence d'équité intergénérationnelle sur les trajectoires de croissance optimale, les niveaux de consommation accessibles à une génération et les conditions de transfert des coûts d'une génération à l'autre. Si ces tentatives pour définir en quelque sorte a priori ce que serait un « développement durable» ne sont pas dénuées d'intérêt, le sens final donné à la notion de développement durable résulte en fait des différentes politiques et des différents programmes mis en œuvre sous ce nomdans le cadre des rapports plus ou moins conflictuels entre États, collectivités locales, entreprises, mouvements associatifs, etc. Ainsi, depuis la conférence de Rio, plus de cent comités nationaux pour le développement durable, ainsi que plus de 1 800 expériences menées par autant de collectivités locales dans quelque 64 pays afin de mettre en application localement les principes de l'Agenda 21 ont montré qu'il y a des centaines de façons de tenir compte des préconisations de Rio en vue d'un « développement durable ». Selon les cas, des options plus ou moins faibles (ou plus ou moins fortes) parviennent à s'imposer (Ie principe de précaution, par exemple, pouvant faire l'objet d'une diversité d'interprétations, depuis la stricte interdiction d'utiliser toute nouvelle substance tant que n'a pas été apportée la preuve de son innocuité absolue jusqu'au simple rappel de la nécessité d'évaluer les coûts et les avantages avant toute décision). Mais cette diversité d'interprétation, de même que la diversité de traduction dans les choix politiques effectués aux différents niveaux, ne doit pas cacher l'accord au moins verbal qui existe autour de la définition la plus générale du concept: dans tous les cas, les promoteurs du « développement durable» y voient un nouveau modèle de croissance, respectueux à la fois des intérêts économiques, sociaux et écologiques. Autrement dit, il s'agit touj ours de concilier trois « pôles» ou trois « sphères» : action économique, développement social et respect des équilibres écologiques. Et comme l'affirme un document publié par la DIREN de Bretagne, cela n'implique pas simplement « une prise en compte des questions environnementales dans les politiques économiques, mais bien une nouvelle forme de développement qui tente de concilier des intérêts et des enjeux parfois contradictoires» [Diren, 1999]. 14

Apparu à une époque où les trajectoires de croissance des sociétés industrielles semblaient rencontrer des limites liées aux pollutions croissantes ainsi qu'à l'épuisement de certaines ressources, le concept de développement durable, selon ses promoteurs les plus convaincus, indiquerait donc une issue possible. Alors que le productivisme caractéristique des sociétés industrielles - « socialistes» aussi bien que « capitalistes» - aurait compromis les capacités de reproduction de la « biosphère », le concept de développement durable répondrait aux questions que posaient dès les années 1970 un certain nombre de chercheurs, en définissant « les conditions que doit respecter le développement des activités économiques pour ne pas compromettre les grands ajustements d'un milieu naturel dont la reproduction commande toutes les autres» [Passet, 1979, p. 15]. Pourtant, de par sa définition en termes de conciliation de différentes « sphères» - l'économique, le social, l'environnement - qui restent donc conceptuellement distinguées, il n'est pas sûr que le concept échappe à l'économisme que René Pas set associait très justement au productivisme. Continuant à distinguer le social d'une part et l'économique de l'autre, même si c'est pour chercher à les concilier, le concept de développement durable participe finalement toujours de cette croyance économique, dont la genèse sociale, soit le mode de production, de reproduction et de diffusion, est étudiée notamment par Frédéric Lebaron, et qui consiste justement à dissocier la « sphère économique », soit une catégorie particulière de pratiques, de l'ordre social dans lequel toute pratique humaine est immergée [Lebaron, 2000]. Bref, continuant à poser la sphère « économique» d'un côté et la sphère sociale de l'autre, les promoteurs du concept de développement durable participeraient de la croyance économique, autre nom de l' économisme, en ignorant que l'on ne peut décrire adéquatement les processus dits « économiques» sans faire appel à la sociologie, les transactions économiques n'étant jamais qu'une catégorie particulière de faits sociaux. Mais il faut sans doute aller plus loin encore pour montrer que l'environnement lui-même est dans tous les cas une construction humaine comme le montrent d'ailleurs à l'échelle planétaire les actuelles modifications de la « biosphère» sous l'effet des activités humaines (augmentation de l'effet de serre ou trou dans la couche d'ozone pour ne citer que deux de ces modifications). Construction humaine ne veut d'ailleurs pas dire exclusivement construction sociale (ou plus précisément socio-historique) : quand bien même elles se modifient selon les époques et les lieux, et relèvent donc d'une approche socio-historique, les techniques par lesquelles les humains informent leur environnement 15

(au sens aristotélicien de « mise en forme », déjà repris par René Passet) n'en supposent pas moins une capacité technique qu'il faut pouvoir poser dans son ordre propre. Et il en va de même de la capacité de signe comme de la capacité de norme par lesquelles les humains, respectivement, conceptualisent et évaluent leur environnement. Bref, il n'est pas certain que l'on puisse distinguer aussi facilement les trois « pôles» ou « sphères» que les promoteurs du développement durable entendent concilier. L'essentiel du problème ne viendrait-il pas justement d'une séparation conceptuelle préalable qu'une tentative de conciliation après coup ne saurait résoudre? Peut-on se contenter de prétendre concilier trois sphères sans remettre en cause ni même interroger la pertinence de leur séparation préalable? Ne faut-il pas aller plus loin pour tenter de penser d'une manière radicalement différente les relations de l'être humain à la « nature» en réinterrogeant justement la validité de la distinction (trop) commune entre une sphère « économique », une sphère « sociale» et une sphère « environnementale » (ou « écologique»)? Telles sont en tous cas les questions que nous posons et auxquelles nous cherchons à répondre dans ce livre. Ayant ainsi posé le problème et dégagé les principaux enjeux de cette étude, nous pouvons à présent préciser ce qui sera notre ordre d'exposition: Le point de départ nous semble devoir être un rappel du contexte historique dans lequel le concept de développement durable apparaît, celui d'une crise écologique diagnostiquée au niveau planétaire. Pour ce faire nous avons choisi de retenir deux cas de figure a priori extrêmement différents, tant par l'ampleur des problèmes qui y sont posés que par leurs dimensions géographiques: il s'agit du cas de la Russie postsoviétique d'une part et de la Bretagne contemporaine de l'autre. Dans un premier chapitre, nous exposerons donc la façon dont se présente la « crise écologique» dans chacun de ces cas. Nous reviendrons à chaque fois sur les origines de cette crise avant de montrer comment un certain nombre d'acteurs se saisissent du concept de « développement durable» pour dessiner précisément ce qu'ils pensent être une sortie de crise possible. Ce faisant, nous montrerons que la « crise écologique» que connaissent chacune à leur manière aussi bien la Bretagne que la Russie post-soviétique
est la conséquence de « modèles» de développement - modèle agroalimentaire breton d'une part et modèle soviétique de l'autre - qui, en dépit

de tout ce qui les oppose, constituent finalement deux variantes du modèle productiviste assis précisément sur la croyance économique telle que nous l'avons définie ci-dessus. Nous reviendrons alors sur l'idée que le concept de développement durable, dans lequel certains acteurs cherchent une issue à la crise, participe peut-être, lui aussi, de cette croyance. 16

Il sera temps alors, dans un second chapitre, d'exposer en quoi l'environnement - que le concept de développement durable tend à poser comme une réalité naturelle autonome, avec laquelle il s'agirait seulement de concilier les sphères sociale et économique est en réalité une construction humaine. Pour cela nous nous référerons explicitement à un modèle anthropologique particulier, celui de la théorie de la médiation développée notamment à Rennes, mais aussi à Louvain et ailleurs, par une équipe réunie autour du professeur Jean Gagnepain. Nous tâcherons de montrer comment la déconstruction de la raison effectuée par Jean Gagnepain à partir d'une déconstruction du « langage» amène à concevoir un « environnement» quatre fois construit par I'humain: en tant que concept, ouvrage, bien et propriété. L'être humain, en effet, ne peut appréhender le monde, et donc 1'« environnement », autrement que par la médiation d'un certain nombre de facultés mentales (ou « rationalités») qui informent ou formalisent ce monde (le signe, l'outil, la norme et la personne). C'est dire que, bien loin de séparer radicalement « nature» et « culture », cette perspective nous engage au contraire à penser leur relation de manière dialectique. Ce faisant, ce chapitre sera également l'occasion d'exposer de façon aussi pédagogique que possible les grandes lignes d'un modèle auquel nous renverrons en permanence par la suite et qu'il ne nous est pas possible de considérer d'emblée comme connu, d'autant moins que les concepts de la théorie de la médiation ne se définissent qu'en rapport aux autres, au sein du système qu'ils constituent.

-

Dans un troisième chapitre, il s'agira d'éprouver l'homogénéité et l'autonomie des phénomènes « économiques» que les promoteurs du « développement durable» cherchent à concilier avec des préoccupations sociales et environnementales qu'ils continuent donc à poser séparément. Ce troisième chapitre, qui s'appuiera notamment sur une lecture serrée de la « critique de l'économie politique» effectuée par Marx, sans oublier un marginaliste comme Pareto, nous semble indispensable dans la mesure où c'est bien la possibilité même d'adopter une perspective purement « économique» supposant l'homogénéité et l'autonomie de phénomènes « économiques» qui est finalement en cause dans la critique de l' économisme indissociable de celle du productivisme. L'économisme en effet peut être succinctement défini comme la croyance en l'existence de quelque « infrastructure» ou« noyau dur» proprement« économique» sur lequel ou autour duquel s'établirait l'ensemble de l'édifice social, puis humain. Nombre de politiques aujourd'hui en découlent (à commencer par celles de l'emploi) qui insistent d'abord sur la nécessité d'assurer le gros œuvre « économique» (la croissance), avant de le compléter ou de le corriger par des volets ou plans « sociaux », voire « humains»

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et « environnementaux ». Le développement durable, encore une fois, n'y échappe pas qui cherche à sa façon à concilier ces enjeux réputés contradictoires que seraient le développement « économique », l'équité sociale et le respect des grands équilibres écologiques. Et la plupart des sociologues en sont finalement complices qui acceptent - diplomatiquement il est vrai - que puisse coexister à côté de leur perspective une perspective proprement « économique». Or la déconstruction de la raison opérée à partir du « langage» par la théorie de la médiation amène à concevoir que les prétendus phénomènes « économiques» relèvent d'une pluralité de déterminismes, dont aucun ne peut fonder un point de vue proprement «économique ». Permettant de dissoudre ainsi sans reste l'objet même de la «science économique» - en conformité d'ailleurs avec l'esprit (critique) de Marx sinon avec sa lettre la théorie de la médiation réinterroge du même coup le statut épistémologique de l'économie dans la « division du travail» scientifique et apporte un antidote des plus forts à l' économisme.

-

Et c'est précisément à cette réinterrogation du statut épistémologique du savoir économique dans la « division du travail» scientifique entre les disciplines que nous consacrons le quatrième chapitre. En effet, il ne suffit pas de contester tant 1'homogénéité que l'autonomie des phénomènes dits « économiques ». Il reste encore à expliquer comment un savoir fondé sur une hypothèse scientifiquement intenable peut être aussi prégnant socialement que l'est le savoir économique, envahissant « tous les secteurs de la vie sociale au point de devenir la lingua franca de la vie publique» [Lebaron, 2000]. Nous montrons alors que cette prégnance du savoir « économique» (ou de cette « croyance» pour reprendre le terme utilisé par Lebaron) tient moins à une quelconque validité scientifique, qu'au service rendu par une corporation, celle des « économistes », qui participe à l'instauration (et à la reproduction) de l'ordre social. Dans cette analyse, 1'« économie-de-l'économiste », trouve sa raison non pas comme objet scientifiquement discriminé dans le registre glossologique de la connaissance, mais comme service professionnellement distingué dans le registre sociologique du métier. Nous appuyant notamment sur les travaux de Jacques Sapir [Sapir, 2000], nous sommes alors amené à réfuter ces conceptions « synchroniques» de la réalité sociale que représente tant la théorie libérale du « vrai marché» de concurrence « pure et parfaite» que la conception de rapports de production enfin « rationalisés» qui inspirait le modèle de planification centralisée, toutes deux finalement exemplaires du « réalisme de service» qui caractérise la « science économique». Résumons-nous: l'objet de la « science économique» ne résiste pas à l'analyse. Ce prétendu objet ne possède ni homogénéité, ni autonomie. Il est donc entièrement dissout par l'approche médiationniste

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qui sépare et distingue des processus ergologiques d'une part, des processus sociologiques de l'autre et des processus axiologiques enfin. Tout juste pouvons-nous concéder que l'on puisse éventuellement distinguer un « champ» particulier au sein de la sociologie, celui de la sociologie « économique », qui s'intéresserait plus particulièrement à l'organisation de la production et des échanges marchands, mais à condition de bien voir que les processus structuraux qui informent cette organisation et ces échanges ne sont en rien différents de ceux qui informent n'importe quelle organisation et n'importe quel échange (verbal, matrimonial, amoureux, etc.). Il faut d'ailleurs reconnaître que, même si la théorie de la médiation nous permet de pousser plus loin l'analyse (et donc la déconstruction) de ce pseudo-objet, son caractère scientifiquement intenable a déjà été maintes fois démontré, notamment par des pionniers de la sociologie aussi différents que Marx, Weber, Durkheim et Simmel, qui ont tous eu en commun de contester précisément son autonomie, en rappelant que les « lois» de l'économie sont, dans tous les cas, des lois socio-historiques. L'apport de la théorie de la médiation est ici d'insister sur la nécessité de distinguer deux autres approches, irréductibles à l'approche sociologique, l'approche ergologique et l'approche axiologique. Cette insistance permet d'éviter une dérive « sociologiste » qui autrement menace toujours la sociologie (si l'on veut bien entendre par « sociologisme» la tendance à renvoyer la totalité de I'humain à une explication de type socio-historique sur l'argument inaugural de l'arbitraire). Mais elle ne permet en aucun cas de « sauver» l'objet de 1'« économie », contribuant au contraire à pousser plus avant sa dissolution. Pourtant, alors donc que la non-autonomie des phénomènes « économiques» n'est plus à démontrer, et ce depuis longtemps, force est de constater que la « science économique» perdure socialement, en tant que discipline particulière dans la division du savoir. Non seulement elle perdure, mais elle tend même à l'impérialisme, selon le mot de Frédéric Lebaron, en devenant la science sociale par excellence, celle en tous cas sur laquelle s'appuient prioritairement les politiques. Comment expliquer cette position dominante de la science « économique» dans le champ des sciences sociales sinon par une sociologie de la science qui montre le rôle que tient cette science « économique» dans la production et la reproduction de l'ordre social, y compris ce « nouvel ordre économique mondial» dont parlait Georges Bush Senior? Bref, pour être très schématique, on pourrait dire que la « science économique» tient aujourd'hui le rôle que tenait la théologie dans la société d'Ancien régime, de prétendues lois « naturelles» ayant seulement remplacé les lois divines 2. Et ce rôle est d'autant plus
2Ce terme de théologie est également utilisé par Jacques Sapir qui dénonce la« décadence de la science économique », indissociable de sa naturalisation, notamment dans sa

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facilement tenu que les présupposés sous-jacents au modèle économique
dominant

- les

différentes

versions

de l' homo œconomicus

- flattent

sans

doute un certain narcissisme: l' homo œconomicus n'est-il pas celui qui détient le savoir absolu, confortant ainsi une illusion voire un délire - de toute puissance? Dans ce contexte, notre cinquième et dernier chapitre aura un double but: dénoncer d'une part, dans cette prétention à la « scientificité », l'abus de pouvoir d'économistes qui sortent en cela de leur rôle et, d'autre part, réhabiliter le rôle du décideur investi de la puissance publique. Puisque son objet est introuvable, l'économie ne saurait prétendre à la scientificité. Peu fondé dans sa prétention à la science, l'économiste est mieux fondé dans son rôle d'économe, c'est-à-dire de comptable, l'économie retrouvant ainsi la fonction de mesnagerie qu'elle possédait encore au XVIe siècle. Ce renvoi de l'économiste dans les limites de son rôle d'économe n'a d'ailleurs rien de désobligeant. C'est au contraire à une réhabilitation de l'économe (ou du comptable) que nous invitons. Car à défaut d'être une science, l'économie est selon nous un art, celui de la comptabilité, qui passe par la maîtrise de ce que l'on appelle très justement les écritures comptables. Le rôle de l'économiste consiste donc principalement à tenir les livres de comptes, rôle déjà suffisamment complexe (pensons à la comptabilité nationale ou à l'actuariat) pour qu'il n'ait pas à s'encombrer en plus de prétentions à l'explication « scientifique» des comportements humains (sur quelle base d'ailleurs ?). Par comptabilité, nous entendons bien entendu la comptabilité monétaire, mais il n'est pas impossible, à la suite d'économistes tels que René Passet, d'envisager une comptabilité en unités physiques et notamment une comptabilité énergétique qui permettrait peut-être de mieux tenir compte, dans les activités humaines, des grands équilibres écologiques (une des principales préoccupations des promoteurs du « développement durable»). En disant cela, nous rejoignons tout à fait le point de vue que René Passet défendait dans L'économique et le vivant en consacrant tout un chapitre à une réflexion sur les instruments et les mesures possibles en matière de flux d'information et d'énergie. Chargé de la tenue des livres de comptes, l'économiste est donc celui qui aide à définir certaines limites dont les actions humaines doivent tenir compte sous peine d'être menacées dans leur être social. On sait que telle prévision de rentrée financière permet de planifier tel niveau de dépense, que tel stock de poisson dans une mer quelconque permet d'autoriser tel volume annuel de pêche, que telle limite dans les ressources énergétiques actuellement disponible doit conduire à

-

dominante néo-classique, dans le même temps où « l'expertise inéluctablement borner la démocratie» [Sapir, 2000].

économique

semble devoir

20

envisager justement la réalisation d'économies d'énergie par l'adoption de techniques appropriées... Mais que des limites puissent être ainsi définies ne signifie pas que les choix sont « économiquement» contraints. À l'intérieur de ces limites, le plus souvent, plusieurs choix sont possibles, tant d'un point de vue quantitatif que d'un point de vue qualitatif. Pour faire ces choix, l'économiste cède ici la place au décideur, investi de la puissance publique. Après avoir défini le rôle de l'économiste comme un rôle d'économe (de comptable), il nous faut définir plus précisément ce que nous appelons par puissance ou autorité publique. C'est le bien public que vise le décideur, à l'intérieur de certaines limites éventuellement définies avec l'aide de l'économiste. Cela suppose que le décideur soit détenteur d'une autorité (ou d'une puissance), qui s'origine dans la capacité de norme. C'est donc par une définition de la puissance publique comme pouvoir fondé sur l'autorité, au point de convergence du principe sociologique de responsabilité et du principe axiologique de légitimité que nous terminerons ce chapitre. Et c'est au prix de ce renvoi de l'économiste dans les limites - honorables de son métier de comptable, ainsi que d'une redéfinition de la puissance publique, qu'il est possible, croyons-nous, de répondre au défi lancés par ceux qui prônent le « développement durable ». À condition aussi d'avoir bien compris au passage que l'environnement est touj ours une construction humaine. Quelques mots enfin sur le genre littéraire de ce livre. Il ne s'agit ni d'un manuel ni d'un traité scientifique. Notre option théorique celle de la théorie de la médiation - est en effet trop marquée pour pouvoir prétendre à la neutralité épistémologique qui préside dans les manuels à la présentation des différentes approches. Mais d'un autre côté, il serait largement prématuré de présenter notre travail comme une déconstruction achevée - selon l'optique médiationniste - des phénomènes dits « économiques» dans leur rapport avec les questions soulevées par les « écologistes» (au sens large). Aussi nous définirons notre genre comme celui de l'essai scientifique. Nous y apportons, à partir d'une première généralisation de nos recherches aussi bien empiriques que livresques, les grandes lignes d'une problématique, c'est-à-dire finalement une façon différente de raisonner sur la question des rapports de l'être humain à la « nature». Sans prétendre donc à un quelconque achèvement, nous espérons seulement que cette première formulation incitera d'autres à nous rejoindre afin de pousser plus avant le travail d'analyse en même temps que de refondation épistémologique qu'à la suite de Jean Gagnepain nous avons engagé.

21

Chapitre 1

Russie: l'échec d'une utopie
Dans les années 1970 encore, de nombreux auteurs, pas seulement soviétiques, étaient persuadés que le système soviétique de propriété collective des moyens de production et de planification centralisée était mieux à même que le système libéral de prendre en charge les atteintes à l'environnement et, plus généralement, « d'internaliser les externalités ». Ainsi, essayant d'identifier les forces et les faiblesses du système soviétique au début des années 1980, Alec Nove jugeait possible de soutenir que ce système « est plus capable de prendre soin des effets sur l'environnement et des autres effets externes. Il est à nouveau facile de démontrer qu'il n'y a guère réussi dans le passé. Mais la raison est peut-être que le centre, auquel cette tâche revient, ne s'est simplement pas soucié de ces questions. Cependant, à I'heure actuelle, le public est en Union Soviétique également attentif à la pollution et à l'écologie, comme à la défense de l'environnement. À la suite des nombreuses critiques formulées contre l'utilisation abusive et sans mesure des ressources que représentent les forêts, l'eau douce, les minerais métalliques, l'énergie, une conscience plus nette de la nécessité de les préserver se manifeste déjà dans les plans. Le système est, tout au moins potentiellement, capable de traiter des problèmes de ce genre et probablement mieux qu'une entreprise privée [Nove, 1981, p. 455] ». Désormais bien peu sans doute soutiendraient l'idée d'une supériorité même potentielle du système soviétique en matière de protection de l'environnement. Au contraire, dès la seconde moitié des années 1980, de nombreux soviétiques étaient persuadés que leur système était décidément 23

incapable de traiter les « problèmes écologiques» et voyaient la seule issue dans le passage au marché et à l'entreprise privée. « Nous traitons la terre sans merci », déclarait en 1989 Nikolaj Vorontsov, alors président du récent Comité d'État pour la Protection de la Nature (Goskompriroda). Et, comparant la situation soviétique à la situation américaine, il ajoutait: « Peut-être est-ce parce qu'aux États-Unis la terre a des maîtres, alors que chez nous elle appartient à l'État, c'est-à-dire à personne ». En fait, les atteintes à l'environnement telles qu'elles ont eu lieu en Union Soviétique sont imputables non seulement à la propriété collective de la terre et des autres ressources « naturelles », mais encore au système de planification centralisée avec la priorité accordée aux indices de production brute et la concurrence entre les intérêts sectoriels des différents ministères, le tout assorti d'une croissance à marche forcée dont le but affirmé fut touj ours de « rattraper et dépasser» (dognat' i peregnat ') l'Occident capitaliste (et notamment les États-Unis). La « destruction de l'environnement» apparaît ainsi comme conséquence du mode de fonctionnement du système soviétique et comme symptôme de son échec. En ce sens, la crise écologique réinterroge l'ensemble d'un système totalitaire dans lequel hommes et femmes n'étaient jamais considérés autrement que comme « rouages» d'une machine, simples agents sacrifiés à la gloire du système que ce soit dans le domaine de la production industrielle, du sport, de la littérature, de la science, etc. 1

1.1

La crise écologique et ses causes
première controverse écologique soviétique se manifeste dès la

Si une

fin des années 1950, autour d'un projet d'implantation d'un combinat géant de cellulose sur les rives du lac Baikal, ce n'est qu'à la fin des années 1970, avec la publication dans le samizdat du livre de Zeev Wolfson (alias Boris Komarov), Le rouge et le vert 2, que commence une véritable « prise de conscience» de l'ampleur du désastre écologique et sanitaire soviétique, y compris chez les spécialistes occidentaux.
1Cf.

la thèse déjà développée par Michel Heller [Heller, 1985] qui proposait « une

nouvelle approche du phénomène soviétique, l'histoire d'une machine spécialement créée pour produire des "rouages", l'histoire des instruments employés à cette fin (p. 8) ». Il citait Staline portant un toast « à ces gens simples, ordinaires, modestes, ces "rouages" qui maintiennent en état de marche notre grande machine d'État» ou encore Khrouchtchev affirmant: « Il faut bien que quelqu'un surveille les rouages.., », 2Le livre paraît en Allemagne en 1979, aux éditions Possev Verlag, sous le titre « La destruction de la nature» (UniCtozenie prirody). Une traduction française paraît en 1981 aux éditions du Seuil [Komarov, 1981].

24

Depuis, de nombreuses publications ont contribué à donner de la Russie, et plus généralement de l'ex-Union Soviétique, de Mourmansk à la mer d'Aral et de Tchernobyl à l'île de Sakhaline, l'image d'une sorte d'enfer écologique, menaçant non seulement ses propres habitants mais également ceux des pays d'Europe occidentale (une « véritable poudrière nucléaire », pouvait-on entendre sur France 3 le 12 avril 1996). Ces publications vont des travaux dus aux plus sérieux spécialistes jusqu'aux reportages photographiques publiés dans divers magazines 3, sans oublier bien sûr les journaux et reportages télévisés 4. Survenu dans la nuit du 25 au 26 avril 1986, soit deux mois jour pour jour après le rapport de Mikhaïl Gorbatchev devant le 27e congrès du Parti (25 février) qui renforçait et précisait la ligne politique de la perestroïka en insistant sur la nécessité de « transparence» (glasnost '), l'accident de Tchernobyl marque sans aucun doute une étape importante dans cette « prise de conscience ». Après Tchernobyl, en effet, innombrables ont été les révélations concernant les atteintes à l'environnement dans l'ex-Union Soviétique. Les élections, en mars 1989, des représentants au premier Congrès des députés du peuple, la retransmission télévisée des débats de ce premier Congrès en mai 1989, puis les élections aux parlements locaux (républiques, régions, municipalités) en mars 1990 ont donné lieu à une « éclosion» de groupes écologistes qui ont contribué à imposer la glasnost' et dont les candidats ont battu en plusieurs endroits les candidats du parti communiste, y compris des « gorbatchéviens » notoires. En 1992, dans un livre carrément intitulé Ecocide in the USSR [Feshbach et Friendly Jr, 1992], le démographe américain Murray Feshbach et le journaliste Alfred Friendly écrivaient que « quand les historiens effectueront l'autopsie finale de l'Union Soviétique et du communisme soviétique, il pourront émettre le verdict d'une mort par écocide. Pour l'ère moderne, incluant n'importe quel événement excepté l'effondrement mystérieux de l'empire Maya, ce sera une conclusion unique mais tout à fait plausible. Aucune autre grande civilisation industrielle n'a empoisonné sa terre, son air, son eau et ses habitants d'une manière aussi systématique et prolongée. Aucune n'a aussi fortement proclamé ses efforts pour améliorer la santé publique et protéger la nature tout en les dégradant toutes les
3par exemple: 1989; en eX-URSS: Igor KOSTINE, Désastre «Tchernobyl. Les premières photos secrètes », Photo, juillet en URSS », Géo, n° 134, avril 1990 ; Gerd LUDWIG, « Pollution (photo-reportage), Lui, avril 1996 ; Georges DAYAN,« Tchernobyl. (photo-reportage), du siècle 1996; Télérama, (France 20-26 avril

Serge BERG,«

les ravages»

Dix ans après, voyage au pays de la mort invisible» beaucoup... 1996 ; et j'en passe certainement 4Cf. par exemple: 1992; «Froid « Le crime nucléaire (France dans le dos », Thalassa

», La marche 3), 1er mars

3), 23 septembre (France 3), 12 avril

Nimbus

1996, etc. 25

deux. Et aucune autre société avancée n'a fait face à un bilan politique et économique aussi lugubre avec si peu de ressources à investir en vue d'un rétablissement. En superficie, l'Union Soviétique était le plus grand pays du monde. En 1990, elle atteignait le troisième rang en matière de population, derrière la Chine et l'Inde. Pendant des décennies, elle fut le premier producteur de pétrole et d'acier, le propriétaire d'un quart des réserves forestières de la planète et d'une égale portion des réserves en eau douce. Cependant, elle s'est ruinée elle-même en mettant en danger la santé de sa population - plus spécialement celle de ses enfants et de sa force de travail - la productivité de son sol et la pureté de son air et de son eau [Feshbach et Friendly Jr, 1992, p. 1] 5 ». Ce diagnostic était repris par Crosnier, Gicqiau et Giroux [Crosnier et al., 1995] qui écrivent que l'état sanitaire de la population russe, « depuis longtemps réputé peu satisfaisant, s'est sensiblement dégradé depuis le fin des années 1980 avec l'abandon brutal du principe de gratuité des soins », mais également à cause « d'un facteur d'origine plus ancienne: la pollution de l'environnement dont les "scores" atteints dans certaines régions sont parmi les plus élevés de la planète (p. 82) ». Ainsi, I'héritage écologique du communisme soviétique [Mnatsakanian, 1994] est maintenant bien connu: pollution de l'air par des composés toxiques, pollution des eaux courantes, des lacs et des mers, eutrophisation, pollution radioactive, surexploitation forestière, érosion et salinisation des sols, désertification, etc.

1.1.1

Les causes de la crise écologique

Les causes de cette crise écologique sont également connues. En fait, c'est tout le système soviétique qui fonctionnait comme une machine à détruire l'environnement: volonté de « rattraper et dépasser» à tout prix l'Occident quitte à « brûler les étapes» d'un développement conçu sur le modèle du productivisme industriel, priorité accordée aux indices de production brute (valovaâ produkciâ), concurrence entre les intérêts sectoriels des différents ministères (vedomstva), le tout dans le cadre d'un régime totalitaire laissant extrêmement peu d'espace à la contestation. Depuis les réformes de Pierre le Grand, le thème du retard de la Russie par rapport à l'Occident apparaît comme un leitmotiv de la politique russe, puis soviétique [Carrère d'Encausse, 1996; Sokoloff, 1993]. C'est à l'occasion des guerres napoléoniennes que prit un nouveau départ ce débat
5Paute de glasnost
"

il est difficile de connaître la situation de la Chine. Mais tout porte
et que 1993]. la croissance chinoise se fait très

à croire qu'elle vaut bien la situation soviétique largement aux dépends de l'environnement [8mB,

26

inauguré par les réformes de Pierre le Grand: les « occidentalistes » comme les « slavophiles », dont les doctrines prenaient corps dans les années 1830, étaient « les successeurs et les héritiers de deux attitudes traditionnelles de leur pays en face de la civilisation européenne, l'une faite du besoin de plus en plus conscient de s'opposer à l'Occident, de préserver le "fonds" intime de la vie nationale, son être propre, ses particularités distinctives; l'autre faite du désir, de plus en plus conscient aussi, de s'approprier cette civilisation brillante dont on se sentait exclu, de l'imiter, de la transplanter en Russie; l'une qui va de l'aversion irraisonnée et du traditionalisme étroit des vieux croyants, adversaires des réformes de Pierre le Grand, jusqu'au désir doctrinal des slavophiles d'édifier sur les bases de la tradition vivante une véritable civilisation nationale; l'autre qui va de l'imitation volontaire et servile des formes extérieures de la civilisation occidentale, des mœurs, du costume, de la langue même, jusqu'à une création involontaire, et souvent inconsciente, des fondements de cette même civilisation nationale [Koyré, 1976, p. 13-14] ». Popularisé à la fin des années 1920 par Staline, le slogan « rattraper - dognat' i peregnat' zapad apparaît déjà dans les années 1890 chez le chimiste Mendeleïev, politiquement proche du gouvernement de l'époque, et notamment du ministre des Finances, Serge Witte. Et ce dernier ne manquera pas de le reprendre à son compte [Sokoloff, 1993, p. 80 et sq.].

et dépasser l'Occident»

-

De par l'inflexion qui lui fut donnée par Staline à la fin des années 1920, au moment du lancement du premier plan quinquennal, cette politique de « rattrapage» et de « dépassement» apparaît comme l'un des principaux facteurs de ce qui sera défini, à partir des années 1970, comme la « catastrophe écologique» qui touche aujourd'hui la totalité des exrépubliques socialistes soviétiques. Cette thématique identitaire du retard de la Russie sur l'Occident a sous-tendu le choix politique d'une croissance à tout prix de la production industrielle, sans grand souci de ses éventuels effets pervers. Car vue la façon dont furent appliqués les plans staliniens d'industrialisation du pays, dans ce souci donc de « rattraper et dépasser» l'Occident, il n'y a finalement rien de remarquable dans les dommages causés à l'environnement à partir des années 1930. « En voulant "brûler les étapes", écrit Jean-Marie Chauvier, Staline a notamment fait exploiter une main-d' œuvre de forçats, dans des conditions de travail extrêmement primitives et meurtrières, pour l'accomplissement de ses grands projets de "transformation de la nature" [...]. À côté de ces travaux pharaoniques, les nouveaux bassins industriels multipliaient leurs "Manchester" et leurs "Pittsburgh" enfumés, où l'écologie était sans doute le dernier souci des commandants d'industries [Chauvier, 1988] ». 27

Par ailleurs, le principe sectoriel d'administration économique faisait que « chaque ministère avait tendance à constituer un groupe de pression et à accroître sa puissance en cherchant à obtenir pour sa branche le plus d'allocations, d'investissements, de matières premières, d'effectifs» [Lavigne, 1979]. Ce principe avait de graves conséquences pour l'environnement. On voyait ainsi le ministère des Engrais minéraux « déployer sa propre stratégie de croissance sans se soucier de l'épuisement et de la stérilisation du sol, de la diminution de la valeur nutritive des aliments, voire de leur toxicité» [Lemechev, 1990, p. 198]. Si des conflits pouvaient surgir, c'était entre des ministères défendant chacun leurs priorités. Le règlement se faisait toujours dans le secret des hautes administrations, soit au profit du ministère dont l'activité était la plus rentable à court terme, sans tenir compte des coûts sociaux, soit en faveur du plus fort, comme le ministère de la Défense, celui des Constructions mécaniques moyennes 6, ou ceux de l'Amélioration des terres, de l'Énergie électrique, des Mines, de la Chimie, de la Métallurgie et de toutes les autres industries lourdes 7. L'application du « principe territorial» à la direction de l'économie, décidé par Krouchtchev en 1957 avec notamment la création des sovnarkhozes (<<conseils de l'économie nationale» chargés de diriger les entreprises de chacune des 104 régions économiques administratives créées la même année) n'eut pas de résultats bien différents: « l'esprit de clocher », déjà évoqué ci-dessus par Alec Nove, prit simplement le pas sur le« départementalisme ». En conséquence, les attributions des sovnarkhozes furent peu à peu réduites et le nombre de régions économiques ramené à 47 en 1962, avant que le « principe territorial» ne soit abandonné au profit d'un retour au «principe sectoriel» à partir de 1965. Pourtant, la propriété collective des moyens de production et le système de planification étaient supposés remédier aux inconvénients du marché, tel que celui qui résulte de la contradiction possible entre les intérêts d'une unité sociale particulière et les intérêts de l'ensemble de la société. Du fait de la propriété collective, le planificateur était censé pouvoir décider en fonction de l'intérêt général et « intemaliser » ainsi d'emblée les « extemalités » [Nove, 1983, p. 90]. Et Alec Nove lui-même a soutenu que le « bilan environnemental » négatif de l' URSSn' était pas forcément dû à des raisons intrinsèques au système soviétique, mais plutôt aux options de ses dirigeants.
6Euphémisme désignant l'industrie nucléaire stratégique. 7À la faveur du dégel khrouchtchévien cependant, un conflit put voir le jour, non pas entre ministères, mais entre le ministère de la Défense et un certain nombre de scientifiques. Ce conflit, qui démarra en 1958, portait sur la construction d'un combinat géant de cellulose au bord du lac Baikal.

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« On peut soutenir, écrivait-il, que le système [soviétique] est plus capable de prendre soin des effets [de la croissance] sur l'environnement et des autres effets externes. Il est à nouveau facile de démontrer qu'il n'y a guère réussi dans le passé. Mais la raison est peut-être que le centre, auquel cette tâche revient, ne s'est simplement pas soucié de ces questions. Cependant, à I'heure actuelle, le public est en Union Soviétique également attentif à la pollution et à l'écologie, comme à la défense de l'environnement. À la suite des nombreuses critiques formulées contre l'utilisation abusive et sans mesure des ressources que représentent les forêts, l'eau douce, les minerais métalliques, l'énergie, une conscience plus nette de la nécessité de les préserver se manifeste déjà dans les plans 8. Le système est, tout au moins potentiellement, capable de traiter des problèmes de ce genre et probablement mieux qu'un système fondé sur l'entreprise privée [Nove, 1981, p. 455] ». À vrai dire, il n'a pas manqué en URSS, y compris à l'époque stalinienne, de lois et de réglementations destinées à combattre la pollution. Ainsi, dès 1949, le Conseil des ministres de l'URSS adoptait une résolution sur la pollution de l'air et créait une Administration principale pour le contrôle sanitaire et épidémiologique chargé d'en vérifier l'observation. Au bout du compte, l'Union Soviétique disposa de tout un arsenal de réglementations environnementales, souvent plus sévères que les réglementations occidentales ou internationales. Cependant, la plupart de ces réglementations, tout comme les villages érigés par Potemkine en 1787 à l'intention de Catherine II, du roi de Pologne et de l'empereur d'Autriche, n'étaient le plus souvent que des réglementations de façade. Les amendes infligées aux entreprises violant les normes environnementales étaient bien trop faibles pour effrayer des patrons soucieux de remplir leurs plans à tout prix. De plus, un très petit nombre de cas étaient sanctionnés. En fait, l'expérience soviétique a montré que les difficultés (et l'échec final) du système collectiviste et planifié, y compris donc son échec à « intemaliser les extemalités », ne dépendaient pas seulement de l'attention ou de la volonté des dirigeants. Alec Nove fut d'ailleurs de ceux qui en indiquèrent les raisons: « Les extemalités, écrivait-il, ne résultent pas de la séparation de la propriété mais de celle des unités de prise de décision. [...] Étant donné la complexité et l'ampleur de la tâche que représentent la planification
8Publiée en 1974, la nouvelle édition revue et corrigée des Instructions méthodologiques pour l'élaboration des plans d'État comportait une nouvelle section sur la protection de la nature et l'utilisation rationnelle des ressources naturelles. Le plan annuel de 1975 fut le premier plan à tenir compte de ces instructions « environnementalistes ». Par la suite, plans annuels et plans quinquennaux (à partir donc du 1oe plan qui concernait la période 1976-1980) ont tous contenu des indices environnementaux.

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